couleur rappelle assurément mieux la couleur du ciel orageux que celle du ciel azuré. On assure cependant que, chez quelques-unes de ces magnifiques bêtes, à petites cornes acérées et droites, à tête longue et légèrement bombée, la robe devient presque bleue,-- teinte que la nature semble avoir invariablement refusée aux quadrupèdes, même au renard bleu, dont la fourrure est plutôt noire. Ce n'étaient pas encore les carnassiers que rêvait le capitaine Hod. Cependant, le nilgau, s'il n'est pas féroce, n'en est pas moins dangereux, quand, blessé légèrement, il revient sur le chasseur. Une première balle du capitaine, une seconde de Fox, arrêtèrent net dans leur élan ces deux superbes animaux. Ils furent tués comme au vol. Aussi, pour Fox, n'était-ce que du gibier de plume! Monsieur Parazard, lui, fut d'une tout autre opinion, et les excellents cuissots, rôtis à point, qu'il nous servit le jour même, nous rangèrent à son avis. Le 8 juin, dès l'aube, nous quittions notre campement, qui avait été établi près d'un petit village du Rohilkhande. Nous l'avions atteint la veille au soir, après avoir franchi les quarante kilomètres qui le séparent de Rewah. Notre train n'avait donc marché qu'avec une vitesse très modérée sur un sol que les pluies continuaient à détremper. En outre, les ruisseaux commençaient à se gonfler, et plusieurs gués nous causèrent un retard de quelques heures. Mais, après tout, nous n'étions pas à un ou deux jours près. Cette région montagneuse, où nous comptions installer Steam-House pendant plusieurs mois de la saison d'été, comme au milieu d'un sanitarium, nous étions assurés de l'atteindre avant la fin de juin. Donc, nulle inquiétude à cet égard. Pendant cette journée du 8, le capitaine Hod eut à regretter un beau coup de fusil. Le chemin était bordé d'épaisses jungles de bambous, comme il s'en rencontre fréquemment autour de ces villages, qui semblent bâtis dans des corbeilles de fleurs. Ce n'était pas encore la jungle véritable, celle qui, au sens indou, s'applique à la plaine âpre, nue, stérile, que dominent des lignes de buissons grisâtres. Nous étions, au contraire, en pays cultivé, au milieu d'un fertile territoire, que parquetaient le plus ordinairement des rizières marécageuses. Le Géant d'Acier s'en allait tranquillement, dirigé par la main de Storr, lançant ses jolis panaches de vapeur, que le vent éparpillait sur les bambous de la route. Tout à coup, un animal bondit avec une agilité surprenante et se jeta sur le cou de notre éléphant. «Un tchîta, un tchîta!» s'écria le mécanicien. À ce cri, le capitaine Hod s'élança sur le balcon antérieur, et saisit son fusil, toujours prêt et toujours là. «Un tchîta! s'écria-t-il à son tour. --Tirez-le donc! m'écriai-je. --J'ai le temps!» répondit le capitaine Hod, qui se contenta de tenir l'animal en joue. Le tchîta est une sorte de léopard particulier aux Indes, moins grand que le tigre, mais presque aussi redoutable, tant il est vif, souple d'échine, robuste de membres. Le colonel Munro, Banks et moi, debout sous la vérandah, nous l'observions, attendant le coup de fusil du capitaine. Évidemment, ce léopard avait été trompé à la vue de notre éléphant. Il s'était hardiment précipité sur lui; mais là où il croyait trouver une chair vivante, dans laquelle il pût enfoncer ses dents ou ses griffes, c'était une chair de tôle que ni ses griffes ni ses dents ne pouvaient entamer. Furieux de sa déconvenue, il se cramponnait aux longues oreilles du faux animal, et il allait l'abandonner sans doute, lorsqu'il nous aperçut. Le capitaine Hod le tenait toujours au bout de son fusil, comme un chasseur, sûr de son coup, qui ne veut frapper la bête qu'au bon moment et au bon endroit. Le tchîta se redressa, rugissant. Sans doute, il sentit le danger, mais il ne sembla pas vouloir le fuir. Peut-être cherchait-il le moment favorable pour s'élancer sur la vérandah. En effet, nous le vîmes bientôt grimper à la tête de l'éléphant, embrasser de ses pattes la trompe qui servait de cheminée, puis monter presque à son orifice, d'où s'échappaient les jets de vapeur. «Tirez donc, Hod! dis-je encore. --J'ai le temps,» répondit le capitaine. Puis, s'adressant à moi, sans toutefois perdre de vue le léopard, qui nous regardait: «Vous n'avez jamais tué de tchîta, Maucler? me demanda-t-il. --Jamais. --Voulez-vous en tuer un? --Capitaine, répondis-je, je ne veux pas vous priver de ce coup magnifique... --Peuh! fit Hod, ce n'est pas là un coup de chasseur! Prenez un fusil, ajustez-moi cette bête-là au défaut de l'épaule! Si vous la manquez, je la rattraperai au vol! --Soit.» Fox, qui était venu nous rejoindre, me passa une carabine double qu'il tenait à la main. Je la pris, je l'armai, j'ajustai au défaut de l'épaule le léopard toujours immobile, et je tirai. L'animal, blessé, mais légèrement, fit un bond énorme, et, passant par-dessus la tourelle du mécanicien, il vint tomber sur le premier toit de Steam-House. Le capitaine Hod, si bon chasseur qu'il fût, n'avait pas eu le temps de le saisir au passage... «À nous, Fox, à nous!» s'écria-t-il. Et tous deux, s'élançant hors de la vérandah, allèrent se poster dans la tourelle. Le léopard, qui allait et venait, s'élança sur le second toit, après avoir franchi la passerelle d'un bond. Au moment où le capitaine allait faire feu, un autre bond emporta l'animal, qui se précipita sur le sol, se releva d'un vigoureux élan, et disparut dans la jungle. «Stoppe! stoppe!» cria vivement Banks au mécanicien, qui, fermant l'introduction de la vapeur, cala instantanément les roues du train tout entier avec le frein atmosphérique. Le capitaine et Fox sautèrent sur la route, et s'élancèrent dans le fourré afin d'atteindre le tchîta. Quelques minutes se passèrent. Nous écoutions, non sans une certaine impatience. Aucun coup de fusil ne se fit entendre. Les deux chasseurs revinrent les mains vides. «Disparu! envolé! s'écria le capitaine Hod, et pas même une trace de sang sur les herbes! --C'est ma faute! dis-je au capitaine. Vous auriez mieux fait de tirer ce tchîta à ma place! Il n'aurait pas été manqué! --Bon! vous l'avez touché, répondit Hod, j'en suis sûr, mais pas au bon endroit! --Ce n'est pas celui-là, mon capitaine, qui fera mon trente-huitième ni votre quarante et unième! dit Fox, assez décontenancé. --Bah! fit Hod, avec un ton d'insouciance un peu affecté, un tchîta n'est point un tigre! Sans cela, mon cher Maucler, je n'aurais pu prendre sur moi de vous céder ce coup de fusil! --À table, mes amis, dit alors le colonel Munro. Le déjeuner nous attend et vous consolera... --D'autant mieux, dit Mac Neil, que tout cela c'est la faute à Fox! --Ma faute? répondit le brosseur, très interloqué par cette observation inattendue. --Sans doute, Fox, reprit le sergent. La carabine que tu as remise à monsieur Maucler n'était chargée qu'avec du six!» Et Mac Neil montrait la seconde cartouche qu'il venait de retirer de l'arme dont je m'étais servi. Elle ne contenait effectivement que du plomb à perdreaux. «Fox! dit le capitaine Hod. --Mon capitaine? --Deux jours de salle de police! --Oui, mon capitaine!» Et Fox s'en alla dans sa cabine, résolu à ne pas reparaître devant nous avant quarante-huit heures. Il était tout honteux de son erreur et voulait cacher sa honte. Le lendemain, 9 juin, le capitaine Hod, Goûmi et moi, nous allâmes battre la plaine au long de la route, pendant la demi-journée de halte que Banks venait d'accorder. Il avait plu pendant toute la matinée; mais, vers midi, le ciel s'était un peu rasséréné, et l'on pouvait compter sur une éclaircie de quelques heures. Du reste, ce n'était pas Hod, le chasseur de fauves, qui m'emmenait cette fois, c'était le chasseur de gibier. Dans l'intérêt de la table, il allait tranquillement flâner sur le bord des rizières, en compagnie de Black et de Phann. Monsieur Parazard avait fait savoir au capitaine que l'office était vide, et il attendait de Son Honneur que Son Honneur voulût bien «prendre les mesures nécessaires» pour le remplir. Le capitaine Hod se résigna, et nous partîmes, armés de simples fusils de chasse. Pendant deux heures, notre battue n'eut d'autre résultat que de faire envoler quelques perdrix ou lever quelques lièvres, mais à de telles distances, que, malgré le bon vouloir de nos chiens, il fallut renoncer à tout espoir de les atteindre. Aussi le capitaine Hod était-il de fort mauvaise humeur. D'ailleurs, au milieu de cette vaste plaine, sans jungles, sans taillis, semée de villages et de fermes, il ne pouvait compter sur la rencontre d'un carnassier quelconque, qui l'eût dédommagé du léopard manqué de la veille. Il n'était venu là qu'en qualité de pourvoyeur, et songeait à la réception que lui ferait monsieur Parazard s'il rentrait le carnier vide. Ce n'était pas notre faute, cependant. À quatre heures, nous n'avions pas eu l'occasion de tirer un seul coup de fusil. Il ventait sec, et, je l'ai dit, tout le gibier se levait hors de portée. «Mon cher ami, me dit alors le capitaine Hod, décidément, ça ne va pas! En quittant Calcutta, je vous ai promis des chasses superbes, et une mauvaise chance, une fatalité persistante, à laquelle je ne comprends rien, m'empêche de tenir ma promesse! --Bon! mon capitaine, répondis-je, il ne faut pas désespérer. Si j'éprouve quelque regret, c'est moins pour moi que pour vous!... Nous nous rattraperons, d'ailleurs, dans les montagnes du Népaul! --Oui, dit le capitaine Hod, là, sur ces premières rampes de l'Himalaya, les conditions seront meilleures pour opérer. Voyez-vous, Maucler, je parierais que notre train, avec tout son attirail, les mugissements de sa vapeur, et surtout son éléphant gigantesque, effraye ces damnés fauves, plus encore que ne les effrayerait un train de chemin de fer, et ce sera ainsi tant qu'il sera en marche! Au repos, il faut l'espérer, nous serons plus heureux. En vérité! ce léopard était un fou! Il fallait qu'il mourût de faim pour se jeter sur notre Géant d'Acier, et il était digne d'être tué raide d'une bonne balle de calibre! Satané Fox! je n'oublierai jamais ce qu'il a fait là!--Quelle heure est-il maintenant? --Il est près de cinq heures! --Cinq heures déjà, et nous n'avons pas encore pu brûler une seule cartouche! --On ne nous attend qu'à sept heures au campement. Peut-être d'ici là!... --Non! La chance est contre nous, s'écria le capitaine Hod, et, voyez-vous, la chance, cela fait la moitié du succès! --La persévérance aussi, répondis-je. Eh bien, convenons, capitaine, que nous ne rentrerons pas les mains vides! Cela vous va-t-il? --Si cela me va! s'écria Hod. Meure qui se dédit! --Entendu. --Voyez-vous, Maucler, je rapporterais un mulot ou un écureuil plutôt que de revenir bredouille!» Le capitaine Hod, Goûmi et moi, nous étions dans cette disposition d'esprit où tout est de bonne guerre. La chasse fut donc continuée avec un entêtement digne d'un meilleur sort; mais il semblait que les plus inoffensifs oiseaux eussent deviné nos intentions hostiles. Impossible de pouvoir en approcher un seul. Nous allions ainsi entre les rizières, battant tantôt un côté de la route, tantôt l'autre, revenant sur nos pas, afin de ne pas trop nous éloigner du campement. Peine inutile. À six heures et demie du soir, les cartouches de nos fusils étaient encore intactes. Nous aurions pu venir là une canne à la main. Le résultat eût été le même. Je regardais le capitaine Hod. Il marchait, les dents serrées. Sur son front, un gros pli, profondément creusé entre les deux sourcils, annonçait une rage sourde. Il marmottait entre ses lèvres pincées je ne sais quelles vaines menaces contre tout être vivant de plume ou de poil, dont il n'apparaissait pas un seul échantillon sur cette plaine. Évidemment, il en arriverait à décharger son fusil contre un objet quelconque, arbre ou rocher,-- une façon cynégétique de passer sa colère. Son arme lui brûlait les doigts. Cela se voyait. Il la jetait sur son bras, il la rejetait en bandoulière, il l'épaulait, comme malgré lui. Goûmi le regardait. «Le capitaine deviendra enragé, si cela continue! me dit-il, en secouant la tête. --Oui, répondis-je, et je payerais bien trente shillings le plus modeste des pigeons domestiques qu'une main charitable lui lancerait à bonne portée! Ça le calmerait!» Mais, ni pour trente shillings, ni pour le double, ni pour le triple, on n'eût pu, à cette heure, se procurer le moins coûteux et le plus vulgaire des gibiers. La campagne était déserte alors, et nous n'apercevions plus ni ferme ni village. En vérité, je crois que si cela eût été possible, j'aurais envoyé Goûmi acheter à tout prix un volatile quelconque, fût-ce un poulet déplumé, pour le livrer en représailles aux coups de notre dépité capitaine! La nuit approchait, cependant. Avant une heure, il ne ferait plus assez jour pour qu'il fût possible de continuer cette infructueuse expédition. Bien que nous fussions convenus de ne point reparaître au campement, la carnassière vide, nous y serions pourtant bien obligés, à moins de passer la nuit dans la plaine. Mais, sans compter que cette nuit menaçait d'être pluvieuse, le colonel Munro et Banks, ne nous voyant pas revenir, auraient été dans une inquiétude qu'il fallait leur épargner. Le capitaine Hod, l'oeil démesurément ouvert, jetant son regard de gauche à droite et de droite à gauche avec la prestesse d'un oiseau, marchait à dix pas en avant, et dans une direction qui ne nous rapprochait pas positivement de Steam-House. J'allais presser le pas et le rejoindre pour lui dire de renoncer enfin à lutter contre la mauvaise chance, lorsqu'un fort bruit d'ailes se fit entendre sur ma droite. Je regardai. Une masse blanchâtre s'élevait lentement au-dessus d'un fourré. Vivement, sans laisser au capitaine Hod le temps de se retourner, j'épaulai mon fusil, et mes deux coups partirent successivement. Le volatile inconnu que je venais de tirer s'abattit lourdement sur le bord d'une rizière. Phann s'élança d'un bond, s'empara du gibier que je venais d'abattre, et le rapporta au capitaine. «Enfin! s'écria Hod, si monsieur Parazard n'est pas content, qu'il se précipite dans sa marmite, la tète la première! --Mais, au moins, est-ce un gibier qui se mange? demandai-je. --Certainement... à défaut d'autre! répliqua le capitaine. --Très heureusement, personne ne vous a vu, monsieur Maucler! me dit Goûmi. --Qu'ai-je donc fait de répréhensible? --Eh! vous avez tué un paon, et il est défendu de tuer les paons, qui sont des oiseaux sacrés dans toute l'Inde. --Le diable emporte les oiseaux sacrés et ceux qui les consacrent! s'écria le capitaine Hod. Celui-ci est tué, on le mangera... dévotement, si vous voulez, mais on le mangera!» En effet, dans ce pays des brahmanes, depuis l'expédition d'Alexandre, époque à laquelle il se répandit dans la péninsule, le paon est un animal sacré entre tous. Les indous en ont fait l'emblème de la déesse Saravasti, qui préside aux naissances et aux mariages. Il est défendu de détruire ce volatile sous des peines que la loi anglaise a confirmées. Cet échantillon des gallinacées, qui faisait la joie du capitaine Hod, était magnifique, avec ses ailes vert foncé aux reflets métalliques, que bordait un liseré d'or. Sa queue, bien fournie et finement ocellée, formait un superbe éventail de barbes soyeuses. «En route! en route! dit le capitaine. Demain, monsieur Parazard nous fera manger du paon, quoi qu'en puissent penser tous les brahmanes de l'Inde! Si le paon n'est, en somme, qu'un poulet prétentieux, celui-ci, avec ses plumes artistement relevées, fera bon effet sur notre table! --Enfin, vous voilà satisfait, mon capitaine? --Satisfait... de vous, oui, mon cher ami, mais pas content de moi du tout! Ma mauvaise chance n'est pas encore passée, et il faudra bien qu'elle se passe! En route!» Nous voilà donc, revenant sur nos pas du côté du campement, dont nous devions être éloignés de trois milles environ. Sur la route qui traçait son sinueux lacet à travers les épaisses jungles de bambous, nous marchions l'un près de l'autre, le capitaine Hod et moi. Goûmi, portant notre gibier, était à deux ou trois pas en arrière. Le soleil n'avait pas encore disparu, mais de gros nuages le voilaient, et il fallait chercher son chemin dans une demi-obscurité. Tout à coup, un formidable rugissement éclata dans un fourré à droite. Ce rugissement me parut si redoutable, que je m'arrêtai brusquement, comme malgré moi. Le capitaine Hod me saisit la main. «Un tigre!» dit-il. Puis, un juron lui échappa. «Tonnerre des Indes! s'écria-t-il, il n'y a que du plomb à perdreaux dans nos fusils!» Ce n'était que trop vrai, et ni Hod, ni Goûmi, ni moi, nous n'avions de cartouches à balle! D'ailleurs, nous n'aurions pas eu le temps de recharger nos armes. Dix secondes après avoir poussé son rugissement, l'animal s'élançait hors du fourré et retombait d'un seul bond à vingt pas sur la route. C'était un magnifique tigre, de cette espèce que les Indous appellent les mangeurs d'hommes, «men eater», féroces carnassiers, dont les victimes se comptent annuellement par centaines. La situation était terrible. Je regardais le tigre, je le dévorais des yeux, mon, fusil tremblant dans ma main, je l'avoue. Il mesurait neuf à dix pieds de longueur, robe couleur orange, zébrée de rayures blanches et noires. Il nous regardait aussi. Son oeil de chat flamboyait dans la demi-ombre. Sa queue balayait fébrilement le sol. Il se rasait et se ramassait comme pour s'élancer. Hod n'avait rien perdu de son sang-froid. Il tenait l'animal en joue, et murmurait avec un accent impossible à rendre: «Du six! Foudroyer un tigre avec du six! Si je ne le tire pas à bout portant, dans les yeux, nous sommes...» Le capitaine ne put achever. Le tigre s'avançait, non par bonds, mais à petits pas. Goûmi, accroupi en arrière, le visait aussi, mais son fusil ne contenait que du petit plomb. Quant au mien, il n'était même plus chargé. Je voulus prendre une cartouche dans ma cartouchière. «Pas un mouvement! me souffla le capitaine à voix basse. Le tigre bondirait, et il ne faut pas qu'il bondisse!» Tous trois nous restions donc sans bouger. Le tigre avançait lentement. Sa tête, qu'il balançait tout à l'heure, ne remuait plus. Ses yeux regardaient fixement, mais comme en dessous. De sa vaste mâchoire entr'ouverte, baissée au ras du sol, il semblait en aspirer les émanations. Bientôt, la formidable bête ne fut plus qu'à dix pas du capitaine. Hod, bien campé sur ses jambes, immobile comme une statue, concentrait toute sa vie dans son regard. L'effroyable lutte qui se préparait, dont nul de nous n'allait peut-être sortir vivant, ne lui faisait même pas battre plus rapidement le coeur! Je crus, en ce moment, que le tigre allait enfin bondir. Il fit cinq pas encore. J'eus besoin de toute mon énergie pour ne pas crier au capitaine Hod: «Mais tirez donc! tirez donc!» Non! Le capitaine l'avait dit,--et c'était évidemment le seul moyen de salut,--il voulait brûler les yeux à l'animal; mais, pour cela, il fallait ne le tirer qu'à bout portant. Le tigre fit encore trois pas et se redressa pour s'élancer... Une violente détonation retentit, qui fut presque aussitôt suivie d'une seconde. Cette seconde détonation s'était produite dans le corps même de l'animal, qui, après trois ou quatre soubresauts et des rugissements de douleur, retomba inanimé sur le sol. «Prodige! s'écria le capitaine Hod. Mon fusil était donc chargé à balle! et à balle explosible! Ah! cette fois, merci, Fox, merci! --Est-il possible! m'écriai-je. --Voyez!» Et, rabattant son arme, le capitaine Hod en retira la cartouche du canon de gauche. C'était une cartouche à balle. Tout s'expliquait. Le capitaine Hod avait une carabine double et un fusil double, tous les deux du même calibre. Or, en même temps que Fox, par erreur, avait chargé la carabine avec les cartouches à plomb de chasse, il avait chargé le fusil de chasse avec les cartouches à balle explosive. Et si, la veille, cette erreur avait sauvé la vie au léopard, aujourd'hui elle nous l'avait sauvée! «Oui, répondit le capitaine Hod, et jamais je ne me suis trouvé plus près de la mort!» Une demi-heure après, nous étions de retour au campement. Hod faisait venir Fox devant lui, et racontait ce qui s'était passé. --Mon capitaine, répondit le brosseur, cela prouve qu'au lieu de deux jours de consigne, j'en mérite quatre, puisque je me suis trompé deux fois! --C'est mon avis, répondit le capitaine Hod; mais puisque ton erreur m'a valu le quarante et unième, c'est aussi mon avis de t'offrir cette guinée... --Comme le mien est de la prendre,» répondit Fox, qui empocha la pièce d'or. Tels furent les incidents qui marquèrent la première rencontre du capitaine Hod et de son quarante et unième tigre. Le 12 juin au soir, notre train faisait halte près d'une bourgade peu importante, et, le lendemain, nous repartions pour franchir les cent cinquante kilomètres qui nous séparaient encore des montagnes du Népaul. CHAPITRE XIV Un contre trois. Quelques jours encore, et nous allions enfin gravir les premières rampes de ces régions septentrionales de l'Inde, qui, d'étage en étage, de collines en collines, de montagnes en montagnes, vont atteindre les plus hautes altitudes du globe. Jusqu'alors, le sol n'avait subi qu'une dénivellation insensible, sa déclivité ne s'accusait que légèrement, et notre Géant d'Acier ne semblait même pas s'en apercevoir. Le temps était orageux, pluvieux surtout, mais la température se maintenait à une moyenne supportable. Les chemins n'étaient pas encore mauvais et résistaient bien aux larges jantes des roues du train, si pesant qu'il fût. Lorsque quelque ornière les ravinait trop profondément, un léger coup de la main de Storr au régulateur, provoquant une poussée plus violente de l'obéissant fluide, suffisait à passer l'obstacle. La puissance ne manquait pas à notre machine, on le sait, et un quart de tour, imprimé aux valves d'introduction, ajoutait instantanément à sa force effective quelques douzaines de chevaux-vapeur. En vérité, nous n'avions jusqu'ici qu'à nous louer aussi bien de ce genre de locomotion que du moteur que Banks avait adopté et du confort de nos maisons roulantes, toujours en quête de nouveaux horizons, qui se modifiaient incessamment à nos regards. Ce n'était plus, en effet, cette plaine infinie qui s'étend depuis la vallée du Gange jusque sur les territoires de l'Oude et du Rohilkhande. Les sommets de l'Himalaya formaient dans le nord une gigantesque bordure, contre laquelle venaient buter les nuages chassés par le vent du sud-ouest. Il était encore impossible de bien voir le pittoresque profil d'une chaîne qui se découpait à une moyenne de huit mille mètres au-dessus du niveau de la mer; mais, aux approches de la frontière thibétaine, l'aspect du pays devenait plus sauvage, et les jungles envahissaient le sol aux dépens des champs cultivés. Aussi la flore de cette partie du territoire indou n'était-elle plus la même. Déjà, les palmiers avaient disparu pour faire place à ces magnifiques bananiers, à ces manguiers touffus qui fournissent le meilleur fruit de l'Inde, et plus particulièrement aux groupes de bambous, dont la ramure s'épanouissait en gerbe jusqu'à cent pieds au-dessus du sol. Là, aussi, apparaissaient des magnolias, aux larges fleurs, qui chargeaient l'air de parfums pénétrants, des érables superbes, des chênes d'espèces variées, des marronniers aux fruits hérissés de pointes comme des oursins de mer, des arbres à caoutchouc, dont la sève coulait par leurs veines entr'ouvertes, des pins aux énormes feuilles de l'espèce des pendanus; puis, plus modestes de taille, plus éclatants de couleurs, des géraniums, des rhododendrons, des lauriers, disposés en plates-bandes, qui bordaient les routes. Quelques villages avec des huttes en paille ou en bambous, deux ou trois fermes, perdues au milieu des grands arbres, se montraient encore, mais séparés déjà par un plus grand nombre de milles. La population diminuait à l'approche des hautes terres. Sur ces vastes paysages, comme fond de cadre, il faut maintenant étendre un ciel gris et brumeux. J'ajouterai même que la pluie tombait le plus souvent en fortes averses. Pendant quatre jours, du 13 au 17 juin, nous n'eûmes peut-être pas une demi-journée d'accalmie. Donc, obligation de rester au salon de Steam-House, nécessité de tromper les longues heures comme on l'eût fait dans une habitation sédentaire, en fumant, en causant, en jouant au whist. Pendant ce temps, les fusils chômaient, au grand déplaisir du capitaine Hod; mais deux «schlems», qu'il fit dans une seule soirée, lui rendirent sa bonne humeur habituelle. «On peut toujours tuer un tigre, dit-il, on ne peut pas toujours faire un schlem!» Il n'y avait rien à répondre à une proposition si juste et si nettement formulée. Le 17 juin, le campement fut dressé près d'un séraï,--nom que portent les bungalows spécialement réservés aux voyageurs. Le temps s'était un peu éclairci, et le Géant d'Acier, qui avait rudement travaillé pendant ces quatre jours, réclamait, sinon quelque repos, du moins quelques soins. On convint donc de passer la demi-journée et la nuit suivante en cet endroit. Le séraï, c'est le caravansérail, l'auberge publique des grandes routes de la péninsule, un quadrilatère de bâtiments peu élevés entourant une cour intérieure, et, le plus ordinairement, surmontés de quatre tourelles d'angle, ce qui lui donne un air tout à fait oriental. Là, dans ces séraïs, fonctionne un personnel spécialement affecté au service intérieur, le «bhisti», ou porteur d'eau, le cuisinier, cette providence des voyageurs qui, peu exigeants, savent se contenter d'oeufs et de poulets, et le «khansama», c'est-à-dire le fournisseur de vivres, avec lequel on peut traiter directement et assez généralement à bas prix. Le gardien du séraï, le péon, est simplement un agent de la très honorable Compagnie, à laquelle la plupart de ces établissements appartiennent, et qui les fait inspecter par l'ingénieur en chef du district. Une règle assez bizarre, mais rigoureusement appliquée dans ces établissements, est celle-ci: tout voyageur peut occuper le séraï pendant vingt-quatre heures; dans le cas où il veut y séjourner plus longtemps, il lui faut une permission de l'inspecteur. Faute de cette autorisation, le premier venu, Anglais ou Indou, peut exiger qu'il lui cède la place. Il va sans dire que, dès que nous fûmes arrivés à notre lieu de halte, le Géant d'Acier produisit son effet habituel, c'est-à-dire qu'il fut très remarqué, très envié peut-être. Cependant, je dois constater que les hôtes actuels du séraï le regardèrent plutôt avec une sorte de dédain,--dédain trop affecté pour être réel. Nous n'avions pas affaire, il est vrai, à de simples mortels, voyageant pour leur commerce ou pour leurs plaisirs. Il ne s'agissait là ni de quelque officier anglais, regagnant les cantonnements de la frontière népalaise, ni de quelque marchand indou, conduisant sa caravane vers les steppes de l'Afghanistan, au delà de Lahore ou de Peshawar. Ce n'était rien moins que le prince Gourou Singh en personne, fils d'un rajah indépendant du Guzarate, rajah lui-même, et qui voyageait en grande pompe dans le nord de la péninsule indienne. Ce prince occupait non seulement les trois ou quatre salles du séraï, mais encore tous les abords, qui avaient été aménagés de manière à loger les gens de sa suite. Je n'avais pas encore vu de rajah en voyage. Aussi, dès que notre halte eut été organisée à un quart de mille environ du séraï, dans un site charmant, sur le bord d'un petit cours d'eau et à l'abri de magnifiques pendanus, j'allai, en compagnie du capitaine Hod et de Banks, visiter le campement du prince Gourou Singh. Le fils d'un rajah qui se déplace ne se déplace pas seul, il s'en faut! S'il est des gens que je n'envie pas, ce sont bien ceux qui ne peuvent remuer une jambe ni faire un pas, sans mettre aussitôt en mouvement quelques centaines d'hommes! Mieux vaut être simple piéton, sac au dos, bâton à la main, fusil à l'épaule, que prince voyageant dans les Indes, avec tout le cérémonial que son rang lui impose. «Ce n'est pas un homme qui va d'une ville à l'autre, me dit Banks, c'est une bourgade tout entière qui modifie ses coordonnées géographiques! --J'aime mieux Steam-House, répondis-je, et je ne changerais pas avec ce fils de rajah! --Et qui sait, répliqua le capitaine Hod, si ce prince ne préférerait pas notre maison roulante à tout cet encombrant attirail de campagne! --Il n'a qu'un mot à dire, s'écria Banks, et je lui fabriquerai un palais à vapeur, pourvu qu'il y mette le prix! Mais, en attendant sa commande, voyons un peu ce campement, s'il en vaut la peine!» La suite du prince ne comprenait pas moins de cinq cents personnes. Au dehors, sous les grands arbres de la plaine, deux cents chariots étaient disposés symétriquement comme les tentes d'un vaste camp. Pour les traîner, les uns avaient des zébus, les autres des buffles, sans compter trois magnifiques éléphants qui portaient sur leur dos des palanquins de la plus grande richesse, et une vingtaine de ces chameaux, venus des pays à l'ouest de l'Indus, qui s'attellent à la Daumont. Rien ne manquait à cette caravane, ni les musiciens qui charmaient les oreilles de Sa Hautesse, ni les bayadères qui enchantaient ses yeux, ni les faiseurs de tours qui amusaient ses loisirs. Trois cents porteurs et deux cents hallebardiers complétaient ce personnel, dont la solde eût épuisé toute autre bourse que la bourse d'un rajah indépendant de l'Inde. Les musiciens, c'étaient des joueurs de tambourin, de cymbales, de tamtam, appartenant à cette école qui remplace les sons par les bruits; puis des râcleurs de guitares et de violons à quatre cordes, dont les instruments n'avaient jamais passé par la main de l'accordeur. Parmi les faiseurs de tours, il y avait quelques-uns de ces «sapwallahs», ou charmeurs de serpents, qui, par leurs incantations, chassent et attirent les reptiles; des «nutuis», très habites aux exercices du sabre; des acrobates qui dansent sur la corde lâche, coiffés d'une pyramide de pots de terre et chaussés de cornes de buffles; et enfin de ces escamoteurs qui ont le talent de changer en venimeuses «cobras» de vieilles peaux de serpents, ou réciproquement, au gré du spectateur. Quant aux bayadères, elles appartenaient à la classe de ces jolies «boundelis», si recherchées pour les «nautchs» ou soirées, dans lesquelles elles remplissent le double rôle de chanteuses et de danseuses. Très décemment vêtues, les unes de mousselines brodées d'or, les autres de jupes plissées et d'écharpes qu'elles déploient dans leurs passes, ces ballerines étaient parées de riches bijoux, bracelets précieux aux bras, bagues d'or aux doigts des pieds et des mains, grelots d'argent à la cheville. Ainsi accoutrées, elles exécutent la fameuse danse des oeufs avec une grâce et une adresse véritablement extraordinaires, et j'espérais bien qu'il me serait donné de les admirer par invitation spéciale du rajah. Puis, un certain nombre d'hommes, de femmes, d'enfants, figuraient je ne sais à quel titre dans le personnel de la caravane. Les hommes étaient drapés dans une longue bande d'étoffe, qu'on appelle «dhoti», ou vêtus de la chemise «angarkah» et de la longue robe blanche «jamah», qui leur faisait un costume très pittoresque. Les femmes portaient le «choli», sorte de jaquette à manches courtes, et le «sari», l'équivalent du dhoti des hommes, qu'elles enroulent autour de leur taille et dont l'extrémité se rejette coquettement sur leur tête. Ces Indous, étendus sous les arbres, en attendant l'heure du repas, fumaient des cigarettes enveloppées d'une feuille verte, ou le gargouli, destiné à l'incinération du «gurago», sorte de confiture noirâtre qui se compose de tabac, de mélasse et d'opium. D'autres mâchaient ce mélange de feuilles de bétel, de noix d'arec et de chaux éteinte, qui a certainement des propriétés digestives, très utiles sous l'ardent climat de l'Inde. Tout ce monde, habitué au mouvement des caravanes, vivait en bon accord, et ne montrait d'animation qu'à l'heure des fêtes. On eût dit de ces figurants d'un cortège de théâtre, qui retombent dans la plus complète apathie dès qu'ils ne sont plus en scène. Cependant, lorsque nous arrivâmes au campement, ces Indous s'empressèrent de nous adresser quelques «salams» en s'inclinant jusqu'à terre. La plupart criaient: «Sahib! sahib!» ce qui veut dire: Monsieur! monsieur! et nous leur répondions par des gestes d'amitié. Je l'ai dit, il m'était venu à la pensée que le prince Gourou Singh voudrait peut-être donner en notre honneur une de ces fêtes dont les rajahs ne sont point avares. La grande cour du bungalow, tout indiquée pour une cérémonie de ce genre, me semblait admirablement appropriée aux danses des bayadères, aux incantations des charmeurs, aux tours des acrobates. J'aurais été ravi, je l'avoue, de pouvoir assister à ce spectacle au milieu d'un séraï, sous l'ombrage de magnifiques arbres, et avec cette mise en scène naturelle qu'eut formée le personnel de la caravane. Cela aurait mieux valu que les planches d'un étroit théâtre, avec ses murailles de toile peinte, ses bandes de fausse verdure et sa figuration restreinte. Je communiquai ma pensée à mes compagnons, qui, tout en partageant ce désir, ne crurent pas à sa réalisation. «Le rajah de Guzarate, me dit Banks, est un indépendant, qui s'est à peine soumis, après la révolte des Cipayes, pendant laquelle sa conduite a été au moins louche. Il n'aime point les Anglais, et son fils ne fera rien pour nous être agréable. --Eh bien, nous nous passerons de ses nautchs!» répondit le capitaine Hod, avec un dédaigneux mouvement d'épaules. Il devait en être ainsi, et nous ne fûmes pas même admis à visiter l'intérieur du séraï. Peut-être le prince Gourou Singh attendait-il la visite officielle du colonel, mais sir Edward Munro n'avait rien à demander à ce personnage, il n'en attendait rien, il ne se dérangea pas. Nous revînmes donc au lieu de halte, et nous fîmes honneur à l'excellent dîner que monsieur Parazard nous servit. Je dois dire que les conserves en formaient le menu principal. Depuis plusieurs jours, la chasse nous avait été interdite pour cause de mauvais temps; mais notre cuisinier était un habile homme, et, sous sa main savante, les viandes et les légumes conservés reprirent leur fraîcheur et leur saveur naturelles. Pendant toute la soirée, et quoi qu'eut dit Banks, un sentiment de curiosité me poussant, j'attendis une invitation qui ne vint pas. Le capitaine Hod plaisanta mes goûts pour les ballets en plein air, et me soutint même que «c'était beaucoup mieux» à l'Opéra. Je n'en voulus rien croire, mais, vu le peu d'amabilité du prince, il me fut impossible de le constater. Le lendemain, 18 juin, tout fut disposé pour que notre départ s'effectuât au lever du jour. À cinq heures, Kâlouth commença à chauffer. Notre éléphant, qui avait été dételé, se trouvait à une cinquantaine de pas du train, et le mécanicien s'occupait à refaire la provision d'eau. Pendant ce temps, nous nous promenions sur les bords de la petite rivière. Quarante minutes plus tard, la chaudière était suffisamment en pression, et Storr allait commencer sa manoeuvre en arrière, lorsqu'un groupe d'Indous s'approcha. Ils étaient là cinq ou six, richement vêtus, robes blanches, tuniques de soie, turbans ornés de broderies d'or. Une douzaine de gardes, armés de mousquets et de sabres, les accompagnaient. L'un de ces soldats portait une couronne de feuillage vert,--ce qui indiquait la présence de quelque personnage important. En effet, le personnage important, c'était le prince Gourou Singh en personne, un homme de trente-cinq ans environ, l'air hautain,-- type assez réussi des descendants de ces rajahs légendaires, dans les traits duquel se retrouvait le caractère maharatte. Le prince ne daigna même pas s'apercevoir de notre présence. Il fit quelques pas en avant, et s'approcha du gigantesque éléphant que la main de Storr allait mettre en marche. Puis, après l'avoir considéré, non sans un certain sentiment de curiosité, quoiqu'il n'en voulût rien laisser voir: «Qui a fait cette machine?» demanda-t-il à Storr. Le mécanicien montra l'ingénieur, qui nous avait rejoints et se tenait à quelques pas. Le prince Gourou Singh s'exprimait très facilement en anglais, et, se retournant vers Banks: «C'est vous qui avez?... dit-il du bout des lèvres. --C'est moi qui ai! répondit Banks. --Ne m'a-t-on pas dit que c'était une fantaisie du défunt rajah de Bouthan?» Banks fit de la tête un signe affirmatif. «À quoi bon, reprit Sa Hautesse, en haussant impoliment les épaules, à quoi bon se faire traîner par une mécanique, lorsqu'on a des éléphants de chair et d'os à son service! --C'est que probablement, répondit Banks, cet éléphant est plus puissant que tous ceux dont le défunt rajah faisait usage. --Oh! fit Gourou Singh, en avançant dédaigneusement la bouche, plus puissant!... --Infiniment plus! répondit Banks. --Pas un des vôtres, dit alors le capitaine Hod, à qui ces façons déplaisaient souverainement, pas un des vôtres ne serait capable de lui faire bouger une patte, à cet éléphant-là, s'il ne le voulait pas. --Vous dites?... fit le prince. --Mon ami affirme, répliqua l'ingénieur, et j'affirme après lui, que cet animal artificiel pourrait résister à la traction de dix couples de chevaux, et que vos trois éléphants, attelés ensemble, ne parviendraient pas à le faire reculer d'une semelle! --Je n'en crois absolument rien, répondit le prince. --Vous avez tort de n'en croire absolument rien, répondit le capitaine Hod. --Et lorsque Votre Hautesse voudra y mettre le prix, ajouta Banks, je m'engage à lui en fournir un qui aura la force de vingt éléphants choisis parmi les meilleurs de ses écuries! --Cela se dit, répliqua très sèchement Gourou Singh. --Et cela se fait,» répondit Banks. Le prince commençait à s'animer. On voyait qu'il ne supportait pas facilement la contradiction. «On pourrait faire l'expérience ici même, dit-il, après un instant de réflexion. --On le peut, répondit l'ingénieur. --Et même, ajouta le prince Gourou Singh, faire de cette expérience l'objet d'un pari considérable,--à moins que vous ne reculiez devant la crainte de le perdre, comme reculerait votre éléphant, sans doute, s'il avait à lutter avec les miens! --Géant d'Acier, reculer! s'écria le capitaine Hod. Qui ose prétendre que Géant d'Acier reculerait? --Moi, répondit Gourou Singh. --Et que parierait Votre Hautesse? demanda l'ingénieur, en se croisant les bras. --Quatre mille roupies, répondit le prince, si vous aviez quatre mille roupies à perdre!» Cela faisait environ dix mille francs. L'enjeu était considérable, et je vis bien que Banks, quelque confiance qu'il eût, ne se souciait guère de risquer une pareille somme. Le capitaine Hod, lui, en eût tenu le double, si sa modeste solde le lui eût permis. «Vous refusez! dit alors Sa Hautesse, pour laquelle quatre mille roupies représentaient à peine le prix d'une fantaisie passagère. Vous craignez de risquer quatre mille roupies? --Tenu,» dit le colonel Munro, qui venait de s'approcher et intervenait par ce seul mot, qui avait bien sa valeur. «Le colonel Munro tient quatre mille roupies? demanda le prince Gourou Singh. --Et même dix mille, répondit sir Edward Munro, si cela convient à Votre Hautesse. --Soit!» répondit Gourou Singh. En vérité, cela devenait intéressant. L'ingénieur avait serré la main du colonel, comme pour le remercier de ne pas l'avoir laissé en affront devant ce dédaigneux rajah, mais ses sourcils s'étaient froncés un instant, et je me demandai s'il n'avait pas trop présumé de la puissance mécanique de son appareil. Quant au capitaine Hod, il rayonnait, il se frottait les mains, et, s'avançant vers l'éléphant: «Attention. Géant d'Acier! s'écria-t il. Il s'agit de travailler pour l'honneur de notre vieille Angleterre!» Tous nos gens s'étaient rangés sur un des côtés de la route. Une centaine d'Indous avaient quitté le campement du séraï et accouraient pour assister à la lutte qui se préparait. Banks nous avait quittés pour monter dans la tourelle, près de Storr, qui, par un tirage artificiel, activait le foyer en lançant un jet de vapeur à travers la trompe de Géant d'Acier. Pendant ce temps, sur un signe du prince Gourou Singh, quelques-uns de ses serviteurs étaient allés au séraï, et ils ramenaient les trois éléphants, débarrassés de tout leur attirail de voyage. C'étaient trois magnifiques bêtes, originaires du Bengale, et d'une taille plus élevée que celle de leurs congénères de l'Inde méridionale. Ces superbes animaux, dans toute la force de l'âge, ne laissèrent pas de m'inspirer une sorte d'inquiétude. Les «mahouts», juchés sur leur énorme cou, les dirigeaient de la main et les excitaient de la voix. Lorsque ces éléphants passèrent devant Sa Hautesse, le plus grand des trois,--un véritable géant de l'espèce,--s'arrêta, fléchit les deux genoux, releva sa trompe, et salua le prince en courtisan bien stylé qu'il était. Puis, ses deux compagnons et lui s'approchèrent de Géant d'Acier, qu'ils semblèrent regarder avec un étonnement mêlé de quelque effroi. De fortes chaînes de fer furent alors fixées sur le bâti du tender, aux barres d'attelage, que cachait l'arrière-train de notre éléphant. J'avoue que le coeur me battait. Le capitaine Hod, lui, dévorait sa moustache et ne pouvait rester en place. Quant au colonel Munro, il était aussi calme, je dirai même plus calme, que le prince Gourou Singh. «Nous sommes prêts, dit l'ingénieur. Quand il plaira à Sa Hautesse?... --Il me plaît,» répondit le prince. Gourou Singh fit un signe, les mahouts poussèrent un sifflement particulier, et les trois éléphants, arc-boutant sur le sol leurs jambes puissantes, tirèrent avec un parfait ensemble. La machine commença à reculer de quelques pas. Un cri m'échappa. Hod frappa du pied. «Cale les roues!» dit simplement l'ingénieur, en se retournant vers le mécanicien. Et, d'un coup rapide, qui fut suivi d'un hennissement de vapeur, le sabotage atmosphérique fut appliqué instantanément. Le Géant d'Acier s'arrêta et ne bougea plus. Les mahouts excitèrent les trois éléphants, qui, les muscles tendus, firent un nouvel effort. Ce fut inutile. Notre éléphant semblait être enraciné au sol. Le prince Gourou Singh se mordit les lèvres jusqu'au sang. Le capitaine Hod battit des mains. «En avant! cria Banks. --Oui, en avant, répéta le capitaine, en avant!» Le régulateur fut ouvert en grand, de grosses volutes de vapeur s'échappèrent coup sur coup de la trompe, les roues décalées tournèrent lentement en mordant le macadam de la route, et voilà les trois éléphants, malgré leur résistance effroyable, entraînés à reculons, en creusant dans le sol de profondes ornières. «Go ahead! Go ahead!» hurlait le capitaine Hod. Et, le Géant d'Acier allant toujours de l'avant, les trois énormes animaux tombèrent sur le flanc, et furent traînés pendant une vingtaine de pas, sans que notre éléphant parût même s'en apercevoir. «Hurrah! hurrah! hurrah! criait le capitaine Hod, qui n'était plus maître de lui. On peut joindre à ses éléphants tout le séraï de Sa Hautesse! Cela ne pèsera pas plus qu'une guigne à notre Géant d'Acier!» Le colonel Munro fit un signe de la main. Banks ferma le régulateur, et l'appareil s'arrêta. Rien de plus piteux à voir que les trois éléphants de Sa Hautesse, la trompe affolée, les pattes en l'air, qui s'agitaient comme de gigantesques scarabées renversés sur le dos! Quant au prince, non moins irrité que honteux, il était parti, sans même attendre la fin de l'expérience. Les trois éléphants furent alors dételés. Ils se relevèrent, très visiblement humiliés de leur défaite. Lorsqu'ils repassèrent devant le Géant d'Acier, le plus grand, en dépit de son cornac, ne put s'empêcher de fléchir le genou et de saluer de la trompe, comme il l'avait fait devant le prince Gourou Singh. Un quart d'heure après, un Indou, le «kâmdar» ou secrétaire de Sa Hautesse, arrivait à notre campement et remettait au colonel un sac contenant dix mille roupies, l'enjeu du pari perdu. Le colonel Munro prit le sac, et, le rejetant avec dédain: «Pour les gens de Sa Hautesse!» dit-il. Puis, il se dirigea tranquillement vers Steam-House. On ne pouvait mieux remettre à sa place le prince arrogant, qui nous avait si dédaigneusement provoqués. Cependant, le Géant d'Acier attelé, Banks donna aussitôt le signal du départ, et, au milieu d'un énorme concours d'Indous émerveillés, notre train partit à grande vitesse. Des cris le saluèrent à son passage, et bientôt nous avions perdu 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000