excellence, ce ne sont pas les provinces hérissées de villes ou
peuplées d'Indous, c'est le pays où vivent en liberté mes amis les
éléphants, les lions, les tigres, les panthères, les guépards, les
ours, les buffles, les serpents! Là est la seule partie
véritablement habitable de la péninsule! Vous verrez cela,
Maucler, et vous n'aurez pas à regretter les merveilles de la
vallée du Gange!
--Je ne regretterai rien en votre compagnie, mon cher capitaine,
répondis-je.
--Cependant, dit Banks, il y a encore dans le nord-ouest d'autres
villes très intéressantes, Delhi, Agra, Lahore...
--Eh! ami Banks, s'écria Hod, qui a jamais entendu parler de ces
misérables bourgades!
--Misérables bourgades! répliqua Banks, non pas, Hod, mais des
cités magnifiques! Soyez tranquille, mon cher ami, ajouta
l'ingénieur en se retournant vers moi, nous tâcherons de vous
montrer cela, sans déranger les plans de campagne du capitaine.
--À la bonne heure, Banks, répondit Hod, mais c'est d'aujourd'hui
seulement que notre voyage va commencer!» Puis, d'une voix forte:
«Fox?» cria-t-il.
Le brosseur accourut. «Présent! mon capitaine, dit-il.
--Fox, que les fusils, les carabines et les revolvers soient en
état!
--Ils le sont.
--Visite les batteries.
--Elles sont visitées.
--Prépare les cartouches.
--Elles sont préparées.
--Tout est prêt?
--Tout est prêt.
--Que ce soit encore plus prêt, si c'est possible!
--Ce le sera.
--Le trente-huitième ne tardera pas à prendre rang sur cette
liste qui fait ta gloire, Fox!
--Le trente-huitième! s'écria le brosseur, dont un rapide éclair
alluma l'oeil. Je vais lui préparer une bonne petite balle
explosive dont il n'aura pas lieu de se plaindre!
--Va, Fox, va!» Fox salua militairement, fit demi-tour et alla
s'enfermer dans son arsenal. Voici maintenant quel est
l'itinéraire de cette seconde partie de notre voyage,--
itinéraire qui ne doit point être modifié, à moins d'événements
impossibles à prévoir. Pendant soixante-quinze kilomètres environ,
cet itinéraire remonte le cours du Gange en se dirigeant vers le
nord-ouest; mais, à partir de ce point, il se redresse, court
droit au nord entre un des affluents du grand fleuve et un autre
affluent important de la Goutmi. Il évite ainsi un certain nombre
de cours d'eau, qui se dispersent à droite et à gauche, et, par
Biswah, il s'élève obliquement jusqu'aux premières ondulations des
montagnes du Népaul, à travers la partie occidentale du royaume
d'Oude et du Rokilkhande. Ce parcours avait été judicieusement
choisi par l'ingénieur, de manière à tourner toutes difficultés.
Si le charbon devenait plus difficile à trouver dans le nord de
l'Indoustan, le bois ne devait jamais faire défaut. Quant à notre
Géant d'Acier, il pourrait aisément circuler, sous n'importe
quelle allure, le long de ces routes si bien entretenues, à
travers les plus belles forêts de la péninsule indienne. Quatre-vingts
kilomètres environ nous séparaient de la petite ville de
Biswah. Il fut convenu que nous les franchirions avec une vitesse
très modérée,--en six jours. Cela permettait de s'arrêter
lorsque le site plairait, et les chasseurs de l'expédition
auraient le temps d'accomplir leurs prouesses. D'ailleurs, le
capitaine Hod et le brosseur Fox, auxquels Goûmi se joignait
volontiers, pourraient facilement battre l'estrade, tandis que le
Géant d'Acier s'en irait à pas comptés. Il ne m'était pas défendu
de les accompagner dans leurs battues, bien que je fusse un
chasseur peu expérimenté, et je me joignis à eux quelquefois. Je
dois dire que depuis ce moment où notre voyage entra dans une
nouvelle phase, le colonel Munro se tint un peu moins à l'écart.
Il me parut devenir plus sociable, en dehors de la ligne des
villes, au milieu des forêts et des plaines, loin de la vallée du
Gange que nous venions de parcourir. Dans ces conditions, il
semblait retrouver le calme de cette existence qu'il menait à
Calcutta. Et cependant, pouvait-il oublier que sa maison roulante
s'élevait vers ce nord de l'Inde, où l'attirait quelque fatalité
irrésistible! Quoi qu'il en soit, sa conversation était plus
animée pendant les repas, pendant la sieste, et souvent même, aux
heures de halte, elle se prolongeait fort avant dans ces belles
nuits que la saison chaude nous donnait encore. Quant à Mac Neil,
depuis la visite au puits de Cawnpore, il me paraissait plus
sombre que d'habitude. La vue du Bibi-Ghar avait-elle donc ravivé
en lui une haine qu'il espérait encore assouvir? «Nana Sahib, me
dit-il un jour, non, monsieur, non! il n'est pas possible qu'ils
nous l'aient tué!» La première journée se passa sans incidents qui
vaillent la peine d'être rapportés. Ni le capitaine Hod ni Fox
n'eurent l'occasion de mettre en joue le moindre animal. C'était
désolant, et même assez extraordinaire pour qu'on pût se demander
si l'apparition du Géant d'Acier ne tenait pas à distance les
terribles fauves de ces plaines. En effet, on côtoya quelques
jungles, qui sont les repaires habituels des tigres et autres
carnassiers de la race féline. Pas un ne se montra. Les deux
chasseurs s'étaient cependant écartés d'un ou deux milles sur les
flancs de notre convoi. Ils durent donc se résigner à emmener
Black et Phann, pour chasser le menu gibier, dont monsieur
Parazard réclamait sa fourniture quotidienne. Il n'entendait pas
raison là-dessus, notre chef noir, et lorsque le brosseur lui
parlait de tigres, de guépards ou autres bêtes peu comestibles, il
haussait dédaigneusement les épaules en disant:
«Est-ce que cela se mange!»
Ce soir-là, nous campâmes à l'abri d'un groupe d'énormes banians.
Cette nuit fut aussi tranquille que le jour avait été calme. Le
silence ne fut pas même troublé par des hurlements de fauves.
Notre éléphant reposait, cependant. Ses hennissements ne se
faisaient plus entendre. Les feux du campement étaient éteints,
et, pour satisfaire le capitaine, Banks n'avait pas même établi le
courant électrique, qui changeait les yeux du Géant d'Acier en
deux puissants fanaux. Mais rien!
Il en fut de même pendant les journées du 1er et du 2 juin.
C'était désespérant.
«On m'a changé mon royaume d'Oude! répétait le capitaine Hod. On
l'a transporté en pleine Europe! Il n'y a pas plus de tigres ici
que dans les basses terres d'Écosse!
--Il est possible, mon cher Hod, répondit le colonel Munro, que
des battues aient été récemment faites sur ces territoires, et que
les animaux aient émigré en masse. Mais ne vous désespérez pas, et
attendez que nous soyons aux pieds des montagnes du Népaul. Vous
aurez là de quoi exercer utilement vos instincts de chasseur.
--Il faut l'espérer, mon colonel, répondit Hod en secouant la
tête, sans quoi nous n'aurions plus qu'à refondre nos balles pour
en faire du petit plomb!»
La journée du 3 juin fut une des plus chaudes que nous eussions
encore endurées. Si la route n'avait pas été ombragée par de
grands arbres, je crois que nous aurions littéralement cuit dans
notre demeure roulante. Le thermomètre monta à quarante-sept
degrés à l'ombre, et il n'y avait pas un souffle de vent. Il était
donc possible que, par une pareille température, dans cette
atmosphère de feu, les carnassiers ne songeassent point à quitter
leurs tanières, même pendant la nuit.
Le lendemain, 3 juin, au lever du soleil, l'horizon, pour la
première fois, se montra assez brumeux dans l'ouest. Nous eûmes
alors le magnifique spectacle de l'un de ces phénomènes de mirage
que, dans certaines parties de l'Inde, on appelle «seekote», ou
châteaux aériens, et, dans d'autres, «dessasur», ou illusion.
Ce n'était point une prétendue nappe d'eau avec ses curieux effets
de réfraction, qui se développait devant nos regards, c'était
toute une chaîne de collines peu élevées, chargée des plus
fantastiques châteaux du monde, quelque chose comme les hauteurs
d'une vallée du Rhin, avec leurs antiques repaires de burgraves.
Nous nous trouvions en un instant transportés, non seulement dans
la portion romane de la vieille Europe, mais à cinq ou six cents
ans en arrière, en plein moyen âge.
Ce phénomène, dont la netteté était surprenante, nous donnait le
sentiment d'une réalité absolue. Aussi, le Géant d'Acier, avec
tout l'attirail de la machinerie moderne, marchant vers une ville
du onzième siècle, me semblait-il beaucoup plus dépaysé que
lorsqu'il courait, tout empanaché de vapeurs, le pays de Vishnou
et de Brahma.
«Merci, dame nature! s'écria le capitaine Hod. Après tant de
minarets et de coupoles, après tant de mosquées et de pagodes,
voici donc quelque vieille cité de l'époque féodale, avec les
merveilles romanes ou gothiques qu'elle déploie à mes yeux!
--Quel poète, ce matin, que notre ami Hod! répondit Banks. A-t-il
donc, avant déjeuner, avalé quelque ballade?
--Riez, Banks, plaisantez, moquez-vous! riposta le capitaine Hod,
mais regardez! Voici les objets qui s'agrandissent aux premiers
plans! Voici les arbrisseaux qui deviennent des arbres, les
collines qui deviennent des montagnes, les...
--Les simples chats qui deviendraient des tigres, s'il y avait
des chats, n'est-ce pas, Hod?
--Ah! Banks! ce ne serait pas à dédaigner!... Bon! s'écria le
capitaine, voilà mes châteaux du Rhin qui s'effondrent, la ville
qui s'écroule, et nous retombons dans le réel, un simple paysage
du royaume d'Oude, que les fauves ne veulent même plus habiter!»
Le soleil, débordant l'horizon de l'est, venait de modifier
instantanément les jeux de la réfraction. Les burgs, comme des
châteaux de cartes, s'abattaient avec la colline qui se
transformait en plaine.
«Eh bien, puisque le mirage a disparu, dit Banks, et qu'avec lui
s'est dissipée toute la verve poétique du capitaine Hod, voulez-vous,
mes amis, savoir ce que ce phénomène présage?
--Dites, ingénieur! s'écria le capitaine.
--Un très prochain changement de temps, répondit Banks. Du reste,
nous voici dans les premiers jours de juin, qui provoquent des
modifications climatériques. Le renversement de la mousson va
amener la saison des pluies périodiques.
--Mon cher Banks, dis-je, nous sommes clos et couverts, n'est-il
pas vrai? Eh bien, vienne la pluie! Fût-elle diluvienne, elle me
paraît préférable à ces chaleurs...
--Vous serez satisfait, mon cher ami, répondit Banks. Je crois
que la pluie n'est pas loin, et que nous verrons bientôt monter
les premiers nuages du sud-ouest!»
Banks ne se trompait pas. Vers le soir, l'horizon occidental
commença à se charger de vapeurs, ce qui indiquait que la mousson,
ainsi que cela arrive le plus souvent, allait s'établir pendant la
nuit. C'était l'océan Indien qui nous envoyait, à travers la
péninsule, ses brumes saturées d'électricité, comme autant de
grosses outres du dieu Éole, qui contenaient l'ouragan et l'orage.
Quelques autres phénomènes, auxquels un Anglo-Indien n'eût pu se
méprendre, s'étaient manifestés aussi pendant cette journée. Des
volutes d'une poussière très ténue avaient tourbillonné sur la
route pendant la marche du train. Le mouvement des roues, peu
rapide d'ailleurs,--aussi bien les roues de notre moteur que
celles des deux chars roulants,--auraient certainement pu
soulever cette poussière, mais non pas avec une telle intensité.
On eût dit un nuage de ces duvets que fait danser une machine
électrique mise en mouvement. Le sol pouvait donc être comparé à
un immense récepteur, dans lequel l'électricité se serait
emmagasinée depuis plusieurs jours. En outre, cette poussière se
teignait de reflets jaunâtres, du plus singulier effet, et dans
chaque molécule brillait un petit centre lumineux. Il y avait eu
des instants où tout notre appareil semblait marcher au milieu des
flammes,--flammes sans chaleur, mais qui, ni par leur couleur ni
par leur vivacité, ne rappelaient celles du feu Saint-Elme.
Storr nous raconta qu'il avait quelquefois vu des trains courir
ainsi sur leurs rails au milieu d'une double haie de poussière
lumineuse, et Banks confirma le dire du mécanicien. Pendant un
quart d'heure, j'avais pu observer très exactement ce singulier
phénomène à travers les hublots de la tourelle, d'où je dominais
la route sur un parcours de cinq à six kilomètres. Le chemin, sans
arbres, était poudreux, chauffé à blanc par les rayons verticaux
du soleil. À ce moment, il me sembla que la chaleur de
l'atmosphère dominait encore celle du foyer de la machine. C'était
véritablement insoutenable, et, lorsque je vins respirer un air
plus frais sous le battement d'ailes de la punka, j'étais à demi
suffoqué.
Le soir, vers sept heures, Steam-House s'arrêta. Le lieu de halte,
choisi par Banks, fut la lisière d'une forêt de magnifiques
banians, qui paraissait s'étendre à l'infini dans le nord. Une
assez belle route la traversait, et nous promettait pour le
lendemain un trajet plus facile sous de hauts et larges dômes de
verdure.
Les banians, ces géants de la flore indoue, sont de véritables
grands-pères, on pourrait dire des chefs de famille végétale,
qu'entourent leurs enfants et petits-enfants. Ceux-ci, s'élançant
d'une racine commune, montent droit autour du tronc principal,
dont ils sont complètement dégagés, et vont se perdre dans la
haute ramure paternelle. Ils ont vraiment l'air d'être couvés sous
cet épais feuillage, comme les poussins sous les ailes de leur
mère. De là le curieux aspect que présentent ces forêts plusieurs
fois séculaires. Les vieux arbres ressemblent à des piliers
isolés, supportant l'immense voûte, dont les fines nervures
s'appuient sur de jeunes banians, qui deviendront piliers à leur
tour.
Ce soir-là, le campement fut organisé plus complètement qu'à
l'ordinaire. En effet, si la journée du lendemain devait être
aussi chaude que celle-ci l'avait été, Banks se proposait de
prolonger la halte, quitte à voyager pendant la nuit.
Le colonel Munro ne demandait pas mieux que de passer quelques
heures dans cette belle forêt, si ombreuse, si calme. Tous
s'étaient rangés à son avis, les uns parce qu'ils avaient
véritablement besoin de repos, les autres parce qu'il voulaient
essayer de rencontrer enfin quelque animal, digne du coup de fusil
d'un Anderson ou d'un Gérard. On devine quels étaient ces
derniers.
«Fox, Goûmi, il n'est que sept heures! cria le capitaine Hod, Un
tour dans la forêt, avant que la nuit ne soit tout à fait venue!--
Nous accompagnerez-vous, Maucler?
--Mon cher Hod, dit Banks, avant que je n'eusse pu répondre, vous
feriez mieux de ne pas vous éloigner du campement. Les menaces du
ciel sont sérieuses. Que l'orage se déchaîne, vous aurez peut-être
quelque peine à nous rejoindre. Demain, si nous restons à notre
lieu de halte, vous irez...
--Demain, il fera jour, répondit le capitaine Hod, et l'heure est
propice pour tenter l'aventure!
--Je le sais, Hod, mais la nuit qui se prépare n'est vraiment pas
rassurante. En tout cas, si vous tenez absolument à partir, ne
vous éloignez pas. Dans une heure il fera déjà très noir, et vous
pourriez être fort embarrassés pour retrouver le campement.
--Soyez tranquille, Banks. Il est sept heures à peine, et je ne
demande à mon colonel qu'une permission de dix heures.
--Allez donc, mon cher Hod, répondit sir Edward Munro, mais tenez
compte des recommandations de Banks.
--Oui, mon colonel.» Le capitaine Hod, Fox et Goûmi, armés
d'excellentes carabines de chasse, quittèrent le campement et
disparurent sous les hauts banians qui bordaient la droite de la
route.
J'avais été si fatigué par la chaleur, pendant cette journée, que
je préférai rester à Steam-House.
Cependant, par ordre de Banks, les feux, au lieu d'être
complètement éteints, furent seulement repoussés au fond du foyer,
de manière à conserver une ou deux atmosphères de pression dans la
chaudière. L'ingénieur voulait être, le cas échéant, prêt à tout
événement.
Storr et Kâlouth s'occupèrent alors de refaire le combustible et
l'eau. Un petit ruisseau, qui coulait sur la gauche de la route,
leur fournit le liquide nécessaire, et les arbres voisins le bois
dont ils avaient besoin pour charger le tender. Pendant ce temps,
monsieur Parazard vaquait à ses occupations habituelles, et, tout
en desservant les restes du dîner du jour, il méditait le menu du
dîner du lendemain.
Il faisait encore assez clair. Le colonel Munro, Banks, le sergent
Mac Neil et moi, nous allâmes faire la sieste sur le bord du
ruisseau. Le courant de cette eau limpide rafraîchissait
l'atmosphère, qui était réellement étouffante, même à cette heure.
Le soleil n'était pas encore couché. Sa lumière, par opposition,
teintait d'une couleur d'encre bleue la masse des vapeurs, que
l'on voyait s'accumuler peu à peu au zénith, à travers les grandes
déchirures du feuillage. C'étaient des nuages lourds, épais,
condensés, dont aucun vent ne semblait provoquer la marche, et qui
paraissaient avoir leur moteur en eux-mêmes.
Notre causerie dura jusqu'à huit heures environ. De temps en
temps, Banks se levait et allait prendre une vue plus étendue de
l'horizon, en s'avançant jusqu'à la lisière de la forêt qui
coupait brusquement la plaine, à moins d'un quart de mille du
campement. Lorsqu'il revenait, il hochait la tête d'un air peu
rassuré.
La dernière fois, nous l'avions accompagné. Déjà l'obscurité
commençait à se faire sous le couvert des banians. Arrivés à la
lisière, je vis qu'une immense plaine s'étendait vers l'ouest
jusqu'à une série de petites collines vaguement profilées, qui se
confondaient déjà avec les nuages.
L'aspect du ciel était alors terrible dans son calme. Aucun
souffle de vent n'agitait les hautes feuilles des arbres. Ce
n'était pas le repos de la nature endormie, que les poètes ont si
souvent chanté; c'était, au contraire, un sommeil pesant et
maladif. Il semblait qu'il y eût comme une tension contenue de
l'atmosphère. Je ne puis mieux comparer l'espace qu'à la boîte à
vapeur d'une chaudière, lorsque le fluide trop comprimé est prêt à
faire explosion.
L'explosion était imminente.
Les nuages orageux, en effet, étaient très élevés, ainsi que cela
se produit généralement au-dessus des plaines, et ils présentaient
de larges contours curvilignes, très nettement arrêtés. Ils
semblaient même se gonfler, diminuer de nombre et augmenter de
grandeur, tout en restant attachés à la même base. Évidemment,
avant peu, ils se seraient tous fondus en une seule masse, qui
accroîtrait la densité du nuage unique. Déjà les petites nuées
additionnelles, subissant une sorte d'influence attractive,
heurtées, repoussées, écrasées les unes contre les autres, se
perdaient confusément dans l'ensemble.
Vers huit heures et demie, un éclair en zig-zag, à angles très
aigus, déchira la masse sombre sur une longueur de deux mille cinq
cents à trois mille mètres.
Soixante-cinq secondes après, un coup de tonnerre éclatait et
prolongeait ses roulements sourds, spéciaux à la nature de ce
genre d'éclairs, qui durèrent environ, quinze secondes.
«Vingt et un kilomètres, dit Banks, après avoir consulté sa
montre. C'est presque la distance maximum à laquelle le tonnerre
peut se faire entendre. Mais l'orage, une fois déchaîné, viendra
vite, et il ne faut pas l'attendre. Rentrons, mes amis.
--Et le capitaine Hod? dit le sergent Mac Neil.
--Le tonnerre lui donne l'ordre de revenir, répondit Banks.
J'espère qu'il obéira.»
Cinq minutes après, nous étions de retour au campement, et nous
prenions place sous la vérandah du salon.
CHAPITRE XII
Triples feux.
L'Inde partage avec certains territoires du Brésil,--celui de
Rio-Janeiro entre autres,--le privilège d'être de tous les pays
du globe le plus troublé par les orages. Si en France, on
Angleterre, en Allemagne, dans cette partie moyenne de l'Europe,
on n'estime pas à plus de vingt par an le nombre des jours où les
éclats du tonnerre se font entendre, il convient de savoir que,
dans la péninsule indienne, ce nombre s'élève annuellement au delà
de cinquante.
Voilà pour la météorologie générale. Dans ce cas particulier, en
raison des circonstances dans lesquelles il se produisait, nous
devions attendre un orage d'une violence extrême.
Dès que nous fûmes rentrés à Steam-House, je consultai le
baromètre. Une baisse de deux pouces s'était subitement faite dans
la colonne mercurielle,--de vingt-neuf à vingt-sept pouces.[6]
Je le fis observer au colonel Munro.
«Je suis inquiet de l'absence du capitaine Hod et de ses
compagnons, me répondit-il. L'orage est imminent, la nuit vient,
les ténèbres s'accroissent. Des chasseurs s'éloignent toujours
plus qu'ils ne le promettent et même plus qu'ils ne le veulent.
Comment retrouveront-ils leur chemin dans cette profonde
obscurité?
--Les enragés! dit Banks. Il a été impossible de leur faire
entendre raison! Très certainement, ils auraient mieux fait de ne
pas partir!
--Sans doute, Banks, mais ils sont partis, répondit le colonel
Munro, et il faut tout faire pour qu'ils reviennent.
--N'y a-t-il pas un moyen de signaler l'endroit où nous sommes?
demandai-je à l'ingénieur.
--Si, répondit Banks, en allumant nos fanaux électriques, qui
sont d'une grande puissance éclairante et se voient de très loin.
Je vais établir le courant.
--Excellente idée, Banks.
--Voulez-vous que j'aille à la recherche du capitaine Hod?
demanda le sergent.
--Non, mon vieux Neil, répondit le colonel Munro, tu ne le
retrouverais pas et tu t'égarerais à ton tour.»
Banks se mit en mesure d'utiliser les feux dont il disposait. Les
éléments de la pile furent mis en activité, le courant établi, et
bientôt les deux yeux du Géant d'Acier, comme deux phares
électriques, projetaient leur faisceau lumineux à travers le
sombre dessous des banians. Il est certain que, dans cette nuit
obscure, la portée de ces feux devait être très considérable et
pouvait guider nos chasseurs.
En ce moment, une sorte d'ouragan, d'une violence extrême, se
déchaîna. Il déchira la cime des arbres, obliqua vers le sol et
siffla à travers les colonnettes des banians, comme s'il eût
traversé les tuyaux sonores d'un buffet d'orgues.
Ce fut subit.
Une grêle de branches mortes, une averse de feuilles arrachées,
cribla la route. Les toitures de Steam-House résonnèrent
lamentablement sous cette projection qui produisait un roulement
continu.
Il fallut nous mettre à l'abri dans le salon et fermer toutes les
fenêtres. La pluie ne tombait pas encore.
«C'est une espèce de «tofan», dit Banks.
Les Indous donnent ce nom aux ouragans impétueux et soudains, qui
dévastent plus particulièrement les régions montagneuses et sont
fort redoutés dans le pays.
«Storr! cria Banks au mécanicien, as-tu soigneusement clos les
embrasures de la tourelle?
--Oui, monsieur Banks, répondit le mécanicien. Il n'y a rien à
craindre de ce côté.
--Où est Kâlouth?
--Il finit d'arrimer le combustible dans le tender.
--Demain, répondit l'ingénieur, nous n'aurons plus que la peine
de ramasser le bois! Le vent se fait bûcheron, et il nous épargne
de la besogne! Maintiens ta pression, Storr, et reviens te mettre
à l'abri.
--À l'instant, monsieur.
--Tes bâches sont pleines, Kâlouth? demanda Banks.
--Oui, monsieur Banks, répondit le chauffeur. La réserve d'eau
est maintenant complète.
--Bien! Rentre! rentre!» Le mécanicien et le chauffeur eurent
bientôt pris place dans la seconde voiture. Les éclairs étaient
fréquents alors, et l'explosion des nuées électriques faisait
entendre un roulement sourd. Le tofan n'avait pas rafraîchi
l'atmosphère. C'était un vent torride, un souffle embrasé, qui
brûlait comme s'il fût sorti de la gueule d'un four.
Sir Edward Munro, Banks, Mac Neil et moi, nous ne quittions le
salon que pour aller sous la vérandah. En regardant la haute
ramure des banians, on la voyait se dessiner comme une fine
guipure noire sur le fond ignescent du ciel. Pas d'éclair qui ne
fût suivi, à quelques secondes près, des éclats du tonnerre. Un
écho n'avait pas le temps de s'éteindre, qu'un nouveau coup de
foudre était répercuté par lui. Aussi, une basse profonde se
déroulait-elle sans discontinuer, pendant que sur cette basse se
détachaient ces détonations sèches que Lucrèce a si justement
comparées à l'aigre cri du papier qui se déchire.
«Comment l'orage ne les a-t-il pas ramenés encore? disait le
colonel Munro.
--Peut-être, répondit le sergent, le capitaine Hod et ses
compagnons auront-ils trouvé un abri dans la forêt, dans le creux
de quelque arbre ou de quelque rocher, et ne nous rejoindront-ils
que demain matin! Le campement sera toujours là pour les
recevoir!»
Banks secoua la tête en homme qui n'est pas rassuré. Il ne
semblait pas partager l'avis de Mac Neil.
En ce moment,--il était près de neuf heures,--la pluie
commença à tomber avec une violence extrême. Elle était mélangée
d'énormes grêlons, qui nous lapidaient et crépitaient sur la
toiture sonore de Steam-House. C'était comme un roulement sec de
tambours. Il eût été impossible de s'entendre parler, quand bien
même les éclats du tonnerre n'auraient pas rempli l'espace. Les
feuilles des banians, hachées par cette grêle, tourbillonnaient de
toutes parts.
Banks, ne pouvant se faire entendre au milieu de cet assourdissant
tumulte, tendit alors le bras et nous montra les grêlons qui
frappaient les flancs du Géant d'Acier.
C'était à ne pas le croire! Tout scintillait au contact de ces
corps durs. On eût dit que ce qui tombait des nuages était de
véritables gouttes d'un métal en fusion, qui, en choquant la tôle,
renvoyaient un jet lumineux. Ce phénomène indiquait à quel point
l'atmosphère était saturée d'électricité. La matière fulminante la
traversait incessamment, au point que tout l'espace semblait être
en feu.
Banks, d'un geste, nous fit rentrer dans le salon et ferma la
porte qui s'ouvrait sur la vérandah. Il y avait certainement
danger à s'exposer, en plein air, au choc des effluences
électriques.
Nous nous trouvions à l'intérieur, dans une obscurité que rendait
plus complète la fulguration du dehors. Quel fut notre étonnement,
lorsque nous vîmes que notre salive elle-même était lumineuse! Il
fallait que nous fussions imprégnés du fluide ambiant à un point
extraordinaire.
«Nous crachions du feu», pour employer l'expression qui a servi à
caractériser ce phénomène, rarement observé, toujours effrayant.
En vérité, au milieu de cette déflagration continue, feu au
dedans, feu au dehors, dans le fracas de ces roulements accentués
par de grands éclats de foudre, le coeur le plus ferme ne pouvait
s'empêcher de battre plus rapidement.
«Et eux! dit le colonel Munro.
--Eux!... oui!... eux!» répondit Banks. C'était horriblement
inquiétant. Nous ne pouvions rien faire pour venir en aide au
capitaine Hod et à ses compagnons, très sérieusement menacés. En
effet, s'ils avaient trouvé quelque abri, ce ne pouvait être que
sous les arbres, et l'on sait, dans ces conditions, quels dangers
on court pendant les orages. Au milieu de cette forêt si dense,
comment auraient-ils pu se placer à cinq où six mètres de la
verticale qui passe par l'extrémité des plus longues branches,--
ainsi que cela est recommandé aux personnes qui se trouvent
surprises dans le voisinage des arbres? Toutes ces réflexions me
venaient à l'esprit, lorsqu'un coup de tonnerre, plus sec que les
autres, éclata soudain. Un intervalle d'une demi-seconde à peine
l'avait séparé de l'éclair. Steam-House en trembla et fut comme
soulevée sur ses ressorts. Je crus que le train allait être
culbuté. En même temps, une odeur forte emplit l'espace,--odeur
pénétrante des vapeurs nitreuses,--et très certainement, l'eau
de pluie, recueillie pendant cette tourmente, eût contenu une
grande quantité d'acide nitrique. «La foudre est tombée... dit Mac
Neil.
--Storr! Kâlouth! Parazard!» cria Banks. Les trois hommes
accoururent dans le salon. Par bonheur, aucun n'avait été frappé.
L'ingénieur repoussa alors la porte de la vérandah, et s'avança
sur le balcon. «Là!... voyez!...» dit-il. Un énorme banian venait
d'être foudroyé, à dix pas, à la gauche de la route. Sous
l'incessante lueur électrique, on y voyait alors comme en plein
jour. L'immense tronc, que ses rejetons ne pouvaient plus
soutenir, était tombé en travers sur les arbres voisins. Il était
nettement décortiqué dans toute sa longueur, et une longue lanière
d'écorce, que la rafale agitait comme un serpent, se tordait en
cinglant l'air. Il fallait que la décortication se fût opérée de
bas en haut, sous l'action d'un coup de foudre ascendant d'une
extrême violence.
«Un peu plus, Steam-House était foudroyée! dit l'ingénieur.
Restons, cependant. C'est encore un abri plus sûr que celui des
arbres!
--Restons!» répondit le colonel Munro. En ce moment, des cris se
firent entendre. Étaient-ce nos compagnons qui revenaient enfin?
«C'est la voix de Parazard,» dit Storr.
En effet, le cuisinier, qui était sous la dernière vérandah, nous
appelait à grands cris.
Nous allâmes aussitôt le rejoindre.
À moins de cent mètres, en arrière et sur la droite du campement,
la forêt de banians était embrasée. Les plus hautes cimes des
arbres disparaissaient déjà dans un rideau de flammes. L'incendie
se développait avec une incroyable intensité et se dirigeait sur
Steam-House plus rapidement qu'on ne l'aurait pu croire.
Le danger était imminent. Une longue sécheresse, l'élévation de la
température pendant les trois mois de la saison chaude, avaient
desséché arbres, arbustes, herbes. L'embrasement s'alimentait de
tout ce combustible extrêmement inflammable. Ainsi que cela arrive
fréquemment aux Indes, la forêt tout entière menaçait d'être
dévorée.
En effet, on voyait le feu étendre son cercle d'embrasement et
gagner de proche en proche. S'il atteignait le lieu du campement,
en quelques minutes les deux chars seraient détruits, car leurs
minces panneaux ne pouvaient les défendre du feu, comme font les
épaisses parois de tôle d'un coffre-fort.
Nous restions silencieux devant ce danger. Le colonel Munro se
croisait les bras. Puis: «Banks, dit-il simplement, c'est à toi de
nous tirer de là!
--Oui, Munro, répondit l'ingénieur, et puisque nous n'avons aucun
moyen d'éteindre cet incendie, il faut le fuir!
--À pied? m'écriai-je.
--Non, avec notre train.
--Et le capitaine Hod, et ses compagnons? dit Mac Neil.
--Nous ne pouvons rien pour eux! S'ils ne sont pas de retour
avant notre départ, nous partirons quand même!
--Il ne faut pas les abandonner! dit le colonel.
--Munro, répondit Banks, lorsque le train sera en sûreté, hors
des atteintes du feu, nous reviendrons et nous battrons la foret
jusqu'à ce que nous les ayons retrouvés!
--Fais donc, Banks, répondit le colonel Munro, qui dut se rendre
à l'avis de l'ingénieur, en réalité le seul à suivre.
--Storr, dit Banks, à ta machine! Kâlouth, à ta chaudière, et
pousse les feux!--Quelle pression au manomètre?
--Deux atmosphères, répondit le mécanicien.
--Il faut que, dans dix minutes, nous en ayons quatre! Allez! mes
amis, allez!» Le mécanicien et le chauffeur ne perdirent pas un
instant. Bientôt des torrents de fumée noire jaillirent de la
trompe de l'éléphant et se mêlèrent aux torrents de pluie, que le
géant semblait braver. Aux éclairs qui embrasaient l'espace, il
répondait par des tourbillons d'étincelles. Un jet de vapeur
sifflait dans la cheminée, et le tirage artificiel activait la
combustion du bois que Kâlouth entassait dans son fourneau. Sir
Edward Munro, Banks et moi, nous étions restés sous la vérandah
d'arrière, observant les progrès de l'incendie à travers la forêt.
Ils étaient rapides et effrayants. Les grands arbres
s'effondraient dans cet immense foyer, les branches crépitaient
comme des coups de revolver, les lianes se tordaient d'un tronc à
l'autre, le feu se communiquait presque immédiatement à des foyers
nouveaux. En cinq minutes, l'embrasement avait gagné cinquante
mètres en avant, et les flammes, échevelées, on pourrait dire
bâillonnées par la rafale, s'élevaient à une telle hauteur, que
les éclairs les sillonnaient en tous sens.
«Il faut que dans cinq minutes nous ayons quitté la place! dit
Banks, ou tout prendra feu!
--Il va vite, cet incendie! répondis-je.
--Nous irons plus vite que lui!
--Si Hod était là, si ses compagnons étaient de retour! dit sir
Edward Munro.
--Des coups de sifflet! des coups de sifflet! s'écria Banks. Ils
les entendront peut-être!» Et, se précipitant vers la tourelle, il
fit aussitôt retentir l'air de sons aigus, qui tranchaient sur les
roulements profonds de la foudre, et devaient porter loin. On peut
se figurer cette situation, on ne saurait la dépeindre. D'une
part, nécessité de fuir au plus vite; de l'autre, obligation
d'attendre ceux qui n'étaient pas de retour!
Banks était revenu sous la vérandah de l'arrière. La lisière de
l'incendie se développait maintenant à moins de cinquante pieds de
Steam-House. Une insoutenable chaleur se propageait, et l'air
brûlant deviendrait bientôt irrespirable. De nombreuses flammèches
tombaient déjà jusque sur notre train. Très heureusement, les
torrentielles averses le protégeaient dans une certaine mesure,
mais elles ne pourraient évidemment pas le défendre de l'attaque
directe du feu.
La machine lançait toujours ses sifflets stridents. Ni Hod, ni
Fox, ni Goûmi, ne reparaissaient. En ce moment, le mécanicien
rejoignit Banks. «Nous sommes en pression, dit-il.
--Eh bien, en route, Storr! répondit Banks, mais pas trop
vite!... Ce qu'il faut seulement pour nous tenir hors de portée de
l'incendie!
--Attends, Banks, attends! dit le colonel Munro, qui ne pouvait
se décider à quitter le campement.
--Encore trois minutes, Munro, répondit froidement Banks, mais
pas davantage. Dans trois minutes, l'arrière du train commencera à
prendre feu!»
Deux minutes s'écoulèrent. Il était maintenant impossible de
rester sous la vérandah. La main même ne pouvait se poser sur les
tôles brûlantes qui commençaient à se gondoler. Demeurer quelques
instants de plus, c'était de la dernière imprudence!
«En route, Storr! cria Banks.
--Ah! s'écria le sergent.
--Eux!...» dis-je. Le capitaine Hod et Fox apparaissaient sur la
droite de la route. Ils portaient dans leurs bras Goûmi, comme un
corps inerte, et ils arrivèrent au marche-pied de l'arrière.
«Mort! s'écria Banks.
--Non, frappé de la foudre, qui a brisé son fusil dans sa main,
répondit le capitaine Hod, et paralysé seulement de la jambe
gauche!
--Dieu soit loué! dit le colonel Munro.
--Merci, Banks! ajouta le capitaine. Sans vos coups de sifflet,
nous n'aurions pu retrouver le campement!
--En route! s'écria Banks, en route!» Hod et Fox s'étaient jetés
dans le train, et Goûmi, qui n'avait pas perdu l'usage de ses
sens, fut déposé dans sa cabine.
«Quelle pression avons-nous? demanda Banks, qui venait de
rejoindre le mécanicien.
--Près de cinq atmosphères,» répondit Storr.
--En route!» répéta Banks. Il était dix heures et demie. Banks et
Storr allèrent se placer dans la tourelle. Le régulateur fut
ouvert, la vapeur se précipita dans les cylindres, les premiers
hennissements se firent entendre, et le train s'avança à petite
vitesse, au milieu de cette triple intensité de lumière, produite
par l'incendie de la forêt, les feux électriques des fanaux, les
fulgurations du ciel. En quelques mots, le capitaine Hod nous
raconta ce qui s'était passé pendant son excursion. Ses compagnons
et lui n'avaient rencontré aucune trace d'animaux. Avec l'orage
qui montait, l'obscurité se fit plus rapidement et surtout plus
profondément qu'ils ne le pensaient. Ils furent donc surpris par
le premier coup de tonnerre, lorsqu'ils se trouvaient déjà à plus
de trois milles du campement. Alors ils voulurent revenir sur
leurs pas; mais, quoi qu'ils fissent pour s'orienter, ils ne
tardèrent pas à se perdre au milieu de ces groupes de banians qui
se ressemblent, et sans qu'aucun sentier leur indiquât la
direction à suivre. L'orage éclata bientôt avec une extrême
violence. À ce moment, tous trois se trouvaient hors de portée des
feux électriques. Ils ne purent donc se diriger en droite ligne
vers Steam-House. La grêle et la pluie tombaient à torrents.
D'abris, point, si ce n'est l'insuffisant dôme des arbres, qui ne
tarda pas à être criblé. Soudain, un coup de tonnerre éclata dans
un éclair intense. Goûmi tomba foudroyé près du capitaine Hod, aux
pieds de Fox. Du fusil qu'il tenait à la main il ne restait plus
que la crosse. Canon, batterie, sous-garde, il avait été
instantanément dépouillé de tout ce qui était métal. Ses
compagnons le crurent mort. Il n'en était rien, heureusement; mais
sa jambe gauche, bien qu'elle n'eût pas été directement atteinte
par le fluide, était paralysée. Impossible au pauvre Goûmi de
faire un pas. Il fallait donc le porter. En vain demanda-t-il
qu'on le laissât, quitte à venir le reprendre plus tard. Ses
compagnons n'y voulurent pas consentir, et, l'un le tenant par les
épaules, l'autre par les pieds, ils s'aventurèrent tant bien que
mal au milieu de l'obscure forêt.
Pendant deux heures, Hod et Fox errèrent au hasard, hésitant,
s'arrêtant, reprenant leur marche, sans aucun point de repère qui
pût leur indiquer la direction de Steam-House.
Heureusement, enfin, les coups de sifflet, plus perceptibles que
n'eussent été des coups de fusil au milieu de ce fracas des
éléments, retentirent dans la rafale. C'était la voix du Géant
d'Acier.
Un quart d'heure après, tous trois arrivaient au moment où le lieu
de halte allait être abandonné. Il n'était que temps!
Cependant, si le train courait sur la route large et unie de la
forêt, l'incendie marchait aussi vite que lui. Ce qui rendait le
danger plus menaçant, c'est que le vent avait varié, ainsi qu'il
fait fréquemment pendant ces météores troublants des orages. Au
lieu de souffler de flanc, il soufflait maintenant de l'arrière,
et, par sa violence, activait tout cet embrasement, comme un
ventilateur qui sature un foyer d'oxygène. Le feu gagnait
visiblement. Les branches en ignition, les flammèches ardentes
pleuvaient au milieu d'un nuage de cendres chaudes, soulevées du
sol, comme si quelque cratère eût vomi dans l'espace des matières
éruptives. Et véritablement, on ne pouvait mieux comparer cet
incendie qu'à la marche d'un fleuve de lave, se déroulant à
travers la campagne et dévorant tout sur son passage.
Banks vit cela. Il ne l'eût pas vu qu'il l'aurait senti au souffle
torréfiant qui passait dans l'atmosphère.
La marche fut donc hâtée, bien qu'il y eût quelque danger à le
faire sur ce chemin inconnu. Mais la route, alors envahie par les
eaux du ciel, était si profondément ravinée, que la machine ne put
être poussée autant que l'ingénieur l'aurait voulu.
Vers onze heures et demie, nouvel éclat de tonnerre, qui fut
terrible, nouveau coup de foudre! Un cri nous échappa. Nous crûmes
que Banks et Storr avaient été foudroyés tous deux dans la
tourelle d'où ils dirigeaient la marche du train.
Ce malheur nous avait été épargné. C'était notre éléphant qui
venait d'être frappé par la décharge électrique à la pointe de
l'une de ses longues oreilles pendantes.
Il n'en était résulté, heureusement, aucun dommage pour la
machine, et il sembla que le Géant d'Acier voulût répondre aux
coups de l'orage par ses hennissements plus précipités.
«Hurrah! cria le capitaine Hod, hurrah! Un éléphant d'os et de
chair serait tombé sur le coup! Toi, tu braves la foudre, et rien
ne peut t'arrêter! Hurrah! Géant d'Acier, hurrah!»
Pendant une demi-heure encore, le train maintint sa distance. Dans
la crainte de heurter trop violemment quelque obstacle, Banks ne
le lançait qu'à la vitesse nécessaire pour ne pas être atteint par
le feu.
De la vérandah où le colonel Munro, Hod et moi avions pris place,
nous voyions passer de grandes ombres, qui bondissaient dans les
projections lumineuses de l'incendie et des éclairs. C'étaient
enfin des fauves!
Par précaution, le capitaine Hod saisit son fusil, car il était
possible que ces bêtes effarées voulussent se jeter sur le train
pour y chercher un abri ou un refuge.
Et, en effet, un énorme tigre le tenta; mais, en s'élançant d'un
bond prodigieux, il fut pris par le cou entre deux rejetons de
banians. L'arbre principal, se courbant alors sous la tempête,
tendit ses rejetons comme deux immenses cordes, qui étranglèrent
l'animal.
«Pauvre bête! dit Fox.
--Ces fauves-là, répondit le capitaine Hod indigné, c'est fait
pour être tué par une honnête balle de carabine! Oui! pauvre
bête!»
Vraiment, c'était bien là sa mauvaise chance, au capitaine Hod!
Lorsqu'il cherchait des tigres, il n'en voyait pas, et, lorsqu'il
ne les cherchait plus, ils lui passaient au vol, sans qu'il pût
les tirer, ou ils s'étranglaient comme une souris dans les fils
d'une souricière!
À une heure du matin, le danger, si grand qu'il eût été jusque-là,
redoubla encore.
Sous l'influence de ces vents affolés, qui sautaient à tous les
points du compas, l'incendie avait gagné l'avant de la route, et,
maintenant, nous étions absolument cernés.
Cependant, l'orage avait beaucoup diminué de violence, ainsi que
cela arrive presque invariablement, lorsque ces météores passent
au-dessus d'une forêt, dont les arbres soutirent et épuisent peu à
peu la matière électrique. Mais si les éclairs étaient plus rares,
les coups de tonnerre plus espacés, si la pluie tombait avec moins
de force, le vent courait toujours à la surface du sol avec une
incroyable fureur.
Coûte que coûte, il fallut presser la marche du train, au risque
de le heurter contre un obstacle, ou de le précipiter dans quelque
large fondrière.
C'est ce que fit Banks, mais il le fit avec un sang-froid
étonnant, les yeux collés aux verres lenticulaires de la tourelle,
la main sur le régulateur, qu'elle ne quittait plus.
La route semblait encore être à demi ouverte entre deux haies de
feu. Donc, nécessité de passer entre ces deux haies.
Banks s'y lança résolument avec une vitesse de six à sept milles à
l'heure.
Je crus que nous y resterions, surtout lorsqu'il fallut franchir
un endroit très restreint de la fournaise pendant un espace de
cinquante mètres. Les roues du train crièrent sur les charbons
ardents qui jonchaient le sol, et une atmosphère brûlante
l'enveloppa tout entier!...
Nous avions passé! Enfin, à deux heures du matin, l'extrême
lisière du bois apparut dans la lueur des rares éclairs. Derrière
nous se développait un vaste panorama de flammes. L'incendie ne
devait s'éteindre qu'après avoir dévoré jusqu'au dernier banian de
l'immense forêt. Au jour, le train s'arrêta enfin; l'orage s'était
entièrement dissipé, et l'on disposa un campement provisoire.
Notre éléphant, qui fut visité avec soin, avait la pointe de
l'oreille droite percée de plusieurs trous, dont les rebarbes
s'infléchissaient en directions inverses. Certes, sous un tel coup
de foudre, tout autre animal qu'un animal d'acier fût tombé pour
ne plus se relever, et l'incendie eût rapidement dévoré le train
en détresse!
À six heures du matin, après un repos très sommaire, la route
était reprise, et, à midi, nous venions camper aux environs de
Rewah.
CHAPITRE XIII
Prouesses du capitaine Hod.
La demi-journée du 5 juin et la nuit suivante furent
tranquillement passées au campement. Après tant de fatigues,
accrues de tant de dangers, ce repos nous était bien dû.
Ce n'était plus le royaume d'Oude qui développait maintenant ses
riches plaines devant nos pas. Steam-House courait alors à travers
ce territoire, fertile encore, mais coupé de «nullahs», ou ravins,
qui forme le Rohilkhande. Bareilli est la capitale de ce vaste
carré de cent cinquante-cinq milles de côtes, très arrosé par les
nombreux affluents ou sous-affluents de la Cogra, planté ça et là
de groupes de magnifiques manguiers, semé d'épaisses jungles, qui
tendent à disparaître devant la culture.
Là fut le centre de l'insurrection, après la prise de Delhi; là se
fit une des campagnes de sir Colin Campbell; là, la colonne du
brigadier Walpole ne fut pas heureuse à ses débuts; là périt un
ami de sir Edward Munro, le colonel du 93e écossais, qui s'était
distingué aux deux assauts de Lucknow dans l'affaire du 14 avril.
Étant donnée la constitution de ce territoire, aucun autre n'eût
été plus favorable à la marche de notre train. Belles routes, très
également nivelées, cours d'eau faciles à franchir entre les deux
artères plus importantes qui descendent du nord, tout concourait à
rendre facile cette partie de l'itinéraire. Il ne nous restait
plus que quelques centaines de kilomètres à parcourir, avant de
sentir ces premiers exhaussements du sol, qui relient la plaine
aux montagnes du Népaul.
Seulement, il fallait maintenant compter très sérieusement avec la
saison des pluies.
La mousson qui règne du nord-est au sud-ouest pendant les premiers
mois de l'année, venait d'être renversée. La période pluvieuse est
plus violente sur le littoral qu'à l'intérieur de la péninsule, et
un peu plus tardive aussi. Cela tient à ce que les nuages
s'épuisent avant d'atteindre le centre de l'Inde. En outre, leur
direction est quelque peu modifiée par la barrière des hautes
montagnes, qui forme comme une espèce de remous atmosphérique. Sur
la côte de Malabar, la mousson commence au mois de mai; au milieu
des provinces centrales et septentrionales, elle ne se fait sentir
que quelques semaines plus tard, au mois de juin.
Or, nous étions en juin, et c'est dans ces circonstances
particulières, mais prévues, que notre voyage allait désormais
s'effectuer.
Je dois dire, tout d'abord, que, dès le lendemain, notre brave
Goûmi, si malencontreusement désarmé par la foudre, alla mieux.
Cette paralysie de sa jambe gauche ne fut que temporaire. Il n'en
conserva aucune trace, mais il me sembla garder rancune au feu du
ciel.
Pendant les deux journées des 6 et 7 juin, le capitaine Hod fit
meilleure chasse avec l'aide de Phann et de Black. Il put tuer un
couple de ces antilopes appelées «nilgaus» dans le pays. Ce sont
les boeufs bleus des Indous, qu'il serait plus juste d'appeler
cerfs, puisqu'ils ressemblent plus aux cerfs qu'aux congénères du
dieu Apis. Il faudrait même les nommer cerfs gris-perle, et leur
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