naturellement croire qu'il allait se retrouver devant la célèbre
cage du Jardin des Plantes, il n'en était rien.
Ce palais n'est qu'un temple, le Dourga-Khound, situé un peu en
dehors des faubourgs. Il date du IXe siècle, et compte parmi les
plus anciens monuments de la ville. Les singes n'y sont point
enfermés dans une cage grillée. Ils errent librement à travers les
cours, sautent d'un mur à l'autre, grimpent à la cime d'énormes
manguiers, se disputent à grands cris les grains grillés, dont ils
sont très friands, et que les visiteurs leur apportent. Là, comme
partout, les brahmanes, gardiens du Dourga-Khound, prélèvent une
petite rétribution, qui fait évidemment de cette profession une
des plus lucratives de l'Inde.
Il va sans dire que nous étions passablement fatigués par la
chaleur, lorsque, vers le soir, nous songeâmes à revenir à
Steam-House. Nous avions déjeuné et dîné à Sécrole, dans un des
meilleurs hôtels de la ville anglaise, et, cependant, je dois dire
que cette cuisine nous fit regretter celle de monsieur Parazard.
Lorsque la gondole revint au pied du Gâth pour nous ramener à la
rive droite du Gange, je retrouvai une dernière fois le Bengali, à
deux pas de l'embarcation. Un canot, monté par un Indou,
l'attendait. Il s'embarqua. Voulait-il donc passer le fleuve et
nous suivre encore jusqu'au campement? Cela devenait très suspect.
«Banks, dis-je alors, à voix basse, en montrant le Bengali, voici
un espion qui ne nous a pas quittés d'une semelle...
--Je l'ai bien vu, répondit Banks, et j'ai observé que c'est le
nom du colonel, prononcé par vous, qui lui a donné l'éveil.
--N'y a-t-il pas lieu?... dis-je alors.
--Non! Laissons-le faire, répondit Banks. Mieux vaut qu'il ne se
sache pas soupçonné... D'ailleurs, il n'est déjà plus là.»
En effet, le canot du Bengali avait déjà disparu au milieu des
nombreuses embarcations de toutes formes qui sillonnaient alors
les sombres eaux du Gange. Puis, Banks, se retournant vers notre
marinier: «Connais-tu cet homme? lui demanda-t-il d'un ton qui
affectait l'indifférence.
--Non, c'est la première fois que je le vois,» répondit le
marinier. La nuit était venue. Des centaines de bateaux pavoisés,
illuminés de lanternes multicolores, remplis de chanteurs et
d'instrumentistes, se croisaient en tous sens sur le fleuve en
fête. De la rive gauche s'élevaient des feux d'artifice très
variés, me rappelant que nous n'étions pas loin du Céleste-Empire,
où ils sont en si grand honneur. Il serait difficile de donner une
description de ce spectacle, qui était vraiment incomparable. À
quel propos se célébrait cette fête de nuit, qui paraissait
improvisée, et à laquelle les Indous de toutes classes prenaient
part, je ne pus le savoir. Au moment où elle finissait, la gondole
avait déjà accosté l'autre rive. Ce fut donc comme une vision.
Elle n'eut que la durée de ces feux éphémères qui illuminèrent un
instant l'espace et s'éteignirent dans la nuit. Mais l'Inde, je
l'ai dit, révère trois cents millions de dieux, sous-dieux, saints
et sous-saints de toute espèce, et l'année n'a pas même assez
d'heures, de minutes et de secondes qui puissent être consacrées à
chacune de ces divinités. Lorsque nous fûmes de retour au
campement, le colonel Munro et Mac Neil y étaient déjà revenus.
Banks demanda au sergent s'il ne s'était rien produit de nouveau
pendant notre absence. «Rien, répondit Mac Neil.
--Vous n'avez vu rôder aucune figure suspecte?
--Aucune, monsieur Banks. Est-ce que vous auriez quelque motif de
soupçonner...
--Nous avons été espionnés pendant notre excursion à Bénarès,
répondit l'ingénieur, et je n'aime pas qu'on nous espionne!
--Cet espion, c'était...
--Un Bengali, auquel le nom du colonel Munro a donné l'éveil.
--Que peut nous vouloir cet homme?
--Je ne sais, Mac Neil. Il faudra veiller!
--On veillera,» répondit le sergent.
CHAPITRE IX
Allahabad.
Entre Bénarès et Allahabad la distance est environ de cent trente
kilomètres. La route suit presque invariablement la rive droite du
Gange, entre le railway et le fleuve. Storr s'était procuré du
charbon en briquettes, et il en avait chargé le tender. L'éléphant
avait donc sa nourriture assurée pour plusieurs jours. Bien
nettoyé,--j'allais dire bien étrillé,--propre comme s'il
sortait de l'atelier d'ajustage, il attendait impatiemment le
moment de partir. Il ne piaffait pas, non, sans doute, mais
quelques frémissements de ses roues attestaient la tension des
vapeurs qui emplissaient ses poumons d'acier.
Notre train partit donc de grand matin, le 24, avec une vitesse de
trois à quatre milles à l'heure.
La nuit s'était passée sans incidents, et nous n'avions pas revu
le Bengali.
Mentionnons ici, une fois pour toutes, que le programme de chaque
journée, comprenant heures du lever, heures du coucher, déjeuners,
lunchs, dîners, sieste, s'accomplissait avec une exactitude
militaire. L'existence à Steam-House s'écoulait aussi
régulièrement que dans le bungalow de Calcutta. Le paysage se
modifiait incessamment à nos regards, sans que notre habitation
eût semblé se déplacer. Nous étions absolument faits à cette
nouvelle vie, comme un passager à la vie de bord d'un
transatlantique,--moins la monotonie, car nous n'étions pas
toujours enfermés dans un même horizon de mer.
À onze heures, ce jour-là, apparut dans la plaine un curieux
mausolée, d'architecture mongole, qui a été dressé en l'honneur de
deux saints personnages de l'Islam, Kassim-Soliman, père et fils.
Une demi-heure après, c'était l'importante forteresse de Chunar,
dont les pittoresques remparts couronnent un imprenable roc, élevé
à pic de cent cinquante pieds au-dessus du Gange.
Il ne fut pas question de faire halte pour visiter cette
forteresse, une des plus importantes de la vallée du Gange, située
de manière à pouvoir économiser la poudre et les boulets en cas
d'attaque. En effet, toute colonne d'assaut qui chercherait à
atteindre ses murailles, serait écrasée par une avalanche de
rochers disposés à cet effet.
Au pied s'étend la ville qui porte son nom, et dont les coquettes
habitations disparaissent sous la verdure.
À Bénarès, on l'a vu, il existe plusieurs lieux privilégiés, qui
sont considérés par les Indous comme les plus sacrés du monde. À
bien compter, on en trouverait des centaines de ce genre, à la
surface de la péninsule. La forteresse Chunar, elle aussi, possède
une de ces miraculeuses stations. Là, on vous montre une plaque de
marbre, sur laquelle un dieu quelconque vient régulièrement faire
sa sieste quotidienne. Il est vrai que ce dieu est invisible.
Aussi n'avons-nous pas cherché à le voir.
Le soir, le Géant d'Acier faisait halte près de Mirzapore pour y
passer la nuit. Si la ville n'est point dépourvue de temples, elle
a des usines aussi, et un port de chargement pour le coton que
produit ce territoire. Ce sera, un jour, une riche cité
commerçante.
Le lendemain, 25 mai, vers deux heures après midi, nous
franchissions à gué la petite rivière la Tonsa, qui, à cette
époque, n'avait pas un pied d'eau. À cinq heures, était dépassé le
point où se soude le grand embranchement de Bombay à Calcutta.
Presque à l'endroit où la Jumna tombe dans le Gange, nous
admirions le magnifique viaduc en fer, qui mouille ses seize
piles, hautes de soixante pieds, dans les eaux de ce superbe
affluent. Arrivés au pont de bateaux, long d'un kilomètre, qui
réunit la rive droite à la rive gauche du fleuve, nous le
traversions sans trop de difficultés, et, dans la soirée, nous
venions camper à l'extrémité de l'un des faubourgs d'Allahabad.
La journée du 26 devait être consacrée à la visite de cette
importante ville, de laquelle rayonnent les principaux chemins de
fer de l'Indoustan. Elle est assise dans une admirable position,
au milieu du plus riche territoire, entre les deux bras de la
Jumna et du Gange.
La nature a certainement tout fait pour qu'Allahabad soit la
capitale de l'Inde anglaise, le centre du gouvernement, la
résidence du vice-roi. Il n'est donc pas impossible qu'elle le
devienne un jour, si les cyclones jouent quelques mauvais tours à
Calcutta, la métropole actuelle. Ce qui est certain, c'est que
quelques bons esprits ont déjà entrevu et prévu cette éventualité.
Dans ce grand corps qui s'appelle l'Inde, Allahabad est placée là
où est le coeur, comme Paris est au coeur de la France. Il est
vrai que Londres n'est pas au centre du Royaume-Uni, mais aussi
Londres n'a-t-elle pas sur les grandes cités anglaises, Liverpool,
Manchester, Birmingham, la prééminence de Paris sur toutes les
autres villes de France.
«Et à partir de ce point, demandai-je à Banks, allons-nous marcher
directement dans le nord?
--Oui, répondit Banks, ou du moins presque directement. Allahabad
est, dans l'ouest, la limite de cette première partie de notre
expédition.
--Enfin! s'écria le capitaine Hod, les grandes villes, c'est
bien, mais les grandes plaines, les grandes jungles, c'est mieux!
À continuer de suivre ainsi les railways, nous finirions par
rouler dessus, et notre Géant d'Acier passerait à l'état de simple
locomotive! Quelle déchéance!
--Rassurez-vous, Hod, répondit l'ingénieur, cela n'arrivera pas.
Nous allons nous aventurer bientôt sur vos territoires de
prédilection.
--Ainsi, Banks, nous irons droit à la frontière indo-chinoise,
sans traverser Lucknow?
--Mon avis est d'éviter cette ville, et surtout Cawnpore, trop
pleine de funestes souvenirs pour le colonel Munro.
--Vous avez raison, répliquai-je, et nous n'en passerons jamais
assez loin!
--Dites-moi, Banks, demanda le capitaine Hod, pendant votre
visite à Bénarès, vous n'avez rien appris sur Nana Sahib?
--Rien, répondit l'ingénieur. Il est probable que le gouverneur
de Bombay aura été une fois de plus induit en erreur, et que le
Nana n'a jamais reparu dans la présidence de Bombay.
--C'est probable, en effet, répondit le capitaine, sans quoi
l'ancien rebelle aurait déjà fait parler de lui!
--Quoi qu'il en soit, dit Banks, j'ai hâte de quitter cette
vallée du Gange, qui a été le théâtre de tant de désastres pendant
l'insurrection des Cipayes, depuis Allahabad jusqu'à Cawnpore.
Mais, surtout, que le nom de cette ville ne soit pas plus prononcé
devant le colonel que le nom de Nana Sahib! Laissons-le maître de
sa pensée.»
Le lendemain, Banks voulut encore m'accompagner pendant les
quelques heures que j'allais consacrer à visiter Allahabad.
Peut-être aurait-il fallu trois jours pour bien voir les trois villes
qui la composent. Mais, en somme, elle est moins curieuse que
Bénarès, bien qu'elle compte, elle aussi, parmi les cités saintes.
De la ville indoue, il n'y a rien à dire. C'est une agglomération
de maisons basses, que séparent des rues étroites, dominées ça et
là par des tamarins, qui sont magnifiques.
De la ville anglaise et des cantonnements, rien non plus. Belles
avenues bien plantées, riches habitations, larges places, tous les
éléments d'une ville destinée à devenir une grande capitale.
Le tout est situé dans une vaste plaine, limitée au nord et au sud
par le double cours de la Jumna et du Gange. On l'appelle la
«plaine des Aumônes», parce que les princes indous y sont venus de
tout temps faire oeuvres de charité. D'après ce que rapporte
M. Rousselet, qui cite un passage de la -Vie de Hionen Thsang-,
«il est plus méritoire de donner en ce lieu une pièce de monnaie
que cent mille ailleurs.»
Le Dieu des chrétiens, lui, ne rend qu'au centuple. C'est cent
fois moins, sans doute, mais il m'inspire plus de confiance.
Un mot du fort d'Allahabad, qui est curieux à visiter. Il est
construit à l'ouest de cette grande plaine des Aumônes, et profile
hardiment ses hautes murailles en grès rouge, dont les projectiles
peuvent, qu'on nous passe l'expression, «casser les bras» aux deux
fleuves. Au milieu du fort, un palais, devenu un arsenal,
autrefois résidence préférée du sultan Akbar,--dans un des
coins, le Lât de Féroze-Schachs, superbe monolithe de trente-six
pieds, qui supporte un lion,--non loin, un petit temple, que les
Indous, auxquels on refuse l'entrée du fort, ne peuvent visiter,
bien qu'il soit un des endroits les plus sacrés du monde: tels
sont les principaux points de la forteresse qui attirent
l'attention des touristes.
Banks m'apprit que le fort d'Allahabad avait aussi sa légende, qui
rappelle la légende biblique, relative à la reconstruction du
temple de Salomon, à Jérusalem.
Lorsque le sultan voulut bâtir le fort d'Allahabad, il paraît que
les pierres se montrèrent fort récalcitrantes. Un mur était-il
construit, il s'écroulait aussitôt. On consulta l'oracle. L'oracle
répondit, comme toujours, qu'il fallait une victime volontaire
pour conjurer le mauvais sort. Un Indou s'offrit en holocauste. Il
fut sacrifié, et le fort s'acheva. Cet Indou se nommait Brog, et
voilà pourquoi la ville est encore désignée aujourd'hui sous le
double nom de Brog-Allahabad.
Banks me conduisit ensuite aux jardins de Khoursou, qui sont
célèbres et méritent leur célébrité. Là, sous l'ombrage des plus
beaux tamarins du monde, s'élèvent plusieurs mausolées mahométans.
L'un d'eux est la dernière demeure du sultan dont ces jardins
portent le nom. Sur l'un des murs en marbre blanc est incrustée la
paume d'une main énorme. On nous la montra avec une complaisance
qui nous avait manqué pour les empreintes sacrées de Gaya.
Il est vrai, ce n'était pas la trace du pied d'un dieu, mais celle
de la main d'un simple mortel, petit neveu de Mahomet.
Pendant l'insurrection de 1857, le sang ne fut pas plus épargné à
Allahabad qu'aux autres villes de la vallée du Gange. Le combat
livré par l'armée royale aux révoltés, sur le champ de manoeuvres
de Bénarès, provoqua le soulèvement des troupes natives, et, en
particulier, la révolte du 6e régiment de l'armée du Bengale. Huit
enseignes furent massacrés, tout d'abord; mais, grâce à l'attitude
énergique de quelques artilleurs européens, qui appartenaient au
corps des invalides de Chounar, les Cipayes finirent par déposer
les armes.
Dans les cantonnements, ce fut plus sérieux. Les natifs se
soulevèrent, les prisons furent ouvertes, les docks furent pillés,
les habitations européennes furent incendiées. Sur ces
entrefaites, le colonel Neil, après avoir rétabli l'ordre à
Bénarès, arriva avec son régiment et cent fusiliers du régiment de
Madras. Il reprit le pont de bateaux sur les insurgés, enleva les
faubourgs de la ville dans la journée du 18 juin, dispersa les
membres d'un gouvernement provisoire qu'un musulman avait
installé, et redevint maître de la province.
Pendant cette courte excursion à Allahabad, Banks et moi nous
observâmes avec soin si nous étions suivis comme nous l'avions été
à Bénarès. Mais, cette fois, nous ne vîmes rien de suspect.
«N'importe, me dit l'ingénieur, il faut toujours se défier!
J'aurais voulu passer incognito, car le nom du colonel Munro est
trop connu des natifs de cette province!»
Nous étions de retour à six heures pour le dîner. Sir Edward
Munro, qui avait quitté le campement pendant une heure ou deux,
était de retour et nous attendait. Quant au capitaine Hod, qui
était allé rendre visite à quelques-uns de ses camarades en
garnison dans les cantonnements, il rentrait presque en même temps
que nous.
J'observai alors et je fis observer à Banks que le colonel Munro
paraissait, non pas plus triste, mais plus soucieux que
d'habitude. Il me semblait surprendre dans ses regards un feu que
les larmes auraient dû y avoir noyé depuis longtemps!
«Vous avez raison, me répondit Banks, il y a quelque chose! Que
s'est-il donc passé?
--Si vous interrogiez Mac Neil? dis-je.
--Oui, Mac Neil saura peut-être...» Et l'ingénieur, quittant le
salon, alla ouvrir la porte de la cabine du sergent. Le sergent
n'était pas là. «Où est Mac Neil? demanda Banks à Goûmi, qui se
disposait à nous servir à table.
--Il a quitté le campement, répondit Goûmi.
--Depuis quand?
--Depuis une heure environ, et par ordre du colonel Munro.
--Vous ne savez pas où il est allé?
--Non, monsieur Banks, et je ne saurais dire pourquoi il est
parti.
--Il n'y a rien eu de nouveau ici depuis noire départ?
--Rien.» Banks revint, m'apprit l'absence du sergent pour un
motif que personne ne connaissait, et répéta:
«Je ne sais ce qu'il y a, mais très certainement il y a quelque
chose! Attendons.»
On se mit à table. Le plus ordinairement, le colonel Munro prenait
part à la conversation pendant les repas. Il aimait à se faire
raconter nos excursions. Il s'intéressait à ce que nous avions
fait pendant la journée. J'avais soin de ne jamais lui parler de
ce qui pouvait lui rappeler, même de loin, l'insurrection des
Cipayes. Je crois qu'il s'en apercevait; mais me tenait-il compte
de ma réserve? Cela, d'ailleurs, ne laissait pas d'être assez
difficile, lorsqu'il s'agissait de villes, telles que Bénarès ou
Allahabad, qui avaient été le théâtre de scènes
insurrectionnelles.
Aujourd'hui, et pendant ce dîner, je pouvais donc craindre d'être
obligé de parler d'Allahabad. Crainte vaine. Le colonel Munro
n'interrogea ni Banks ni moi sur l'emploi de notre journée. Il
resta muet pendant toute la durée du repas. Sa préoccupation
semblait même s'accroître avec l'heure. Il regardait fréquemment
vers la route qui conduit aux cantonnements, et je crois même
qu'il fut plusieurs fois sur le point de se lever de table pour
mieux voir dans cette direction. C'était évidemment le retour du
sergent Mac Neil que sir Edward Munro attendait avec impatience.
Le dîner se passa donc assez tristement. Le capitaine Hod
interrogeait Banks du regard, pour lui demander ce qu'il y avait.
Or, Banks n'en savait pas plus que lui.
Lorsque le dîner fut achevé, le colonel Munro, au lieu de rester à
faire la sieste, suivant son habitude, descendit le marche-pied de
la vérandah, fit quelques pas sur la route, y jeta une dernière
fois un long regard; puis, se retournant vers nous:
«Banks, Hod, et vous aussi, Maucler, dit-il, voudriez-vous
m'accompagner jusqu'aux premières maisons des cantonnements?»
Nous quittâmes immédiatement la table, à la suite du colonel, qui
marchait lentement, sans prononcer une parole.
Après avoir fait une centaine de pas, sir Edward Munro s'arrêta
devant un poteau qui se dressait sur la droite de la route, et sur
lequel une notice était affichée.
«Lisez,» dit-il.
C'était la notice, vieille de plus de deux mois déjà, qui mettait
à prix la tête du nabab Nana Sahib, et dénonçait sa présence dans
la présidence de Bombay.
Banks et Hod ne purent retenir un geste de désappointement.
Jusqu'alors, aussi bien à Calcutta que pendant le cours du voyage,
ils étaient parvenus à éviter que cette notice tombât sous les
yeux du colonel. Un fâcheux hasard venait de déjouer leurs
précautions!
«Banks, dit sir Edward Munro en saisissant la main de l'ingénieur,
tu connaissais cette notice?»
Banks ne répondit pas.
«Tu savais, il y a deux mois, reprit le colonel, que la présence
de Nana Sahib venait d'être signalée dans la présidence de Bombay,
et tu ne m'as rien dit!»
Banks restait muet, ne sachant que répondre.
«Eh bien, oui, mon colonel, s'écria le capitaine Hod, oui, nous le
savions, mais pourquoi vous le dire? Qui prouve que le fait
qu'annonce cette notice soit vrai, et à quoi bon vous rappeler des
souvenirs qui vous font tant de mal!
--Banks, s'écria le colonel Munro, dont la figure venait comme de
se transformer, as-tu donc oublié que c'est à moi, à moi plus qu'à
tout autre, qu'il appartient de faire justice de cet homme! Sache
ceci: si j'ai consenti à quitter Calcutta, c'est que ce voyage
devait me ramener vers le nord de l'Inde, c'est que je n'ai pas
cru, un seul jour, à la mort de Nana Sahib, c'est que je n'ai
jamais oublié mes devoirs de justicier! En partant avec vous, je
n'ai eu qu'une idée, qu'un espoir! J'ai compté, pour me rapprocher
de mon but, sur les hasards du voyage et sur l'aide de Dieu! J'ai
eu raison! Dieu m'a conduit devant cette notice! Ce n'est plus au
nord qu'il faut aller chercher Nana Sahib, c'est au sud! Soit!
J'irai au sud!»
Nos pressentiments ne nous avaient donc pas trompés! Il n'était
que trop vrai! Une arrière-pensée, mieux que cela, une idée fixe,
dominait encore, dominait plus que jamais le colonel Munro. Il
venait de nous la dévoiler tout entière.
«Munro, répondit Banks, si je ne t'ai parlé de rien, c'est que je
ne croyais pas à la présence de Nana Sahib dans la présidence de
Bombay. L'autorité, ce n'est pas douteux, a été trompée une fois
de plus. En effet, cette notice est datée du 6 mars, et, depuis
cette époque, rien n'est venu confirmer la nouvelle de
l'apparition du nabab.»
Le colonel Munro ne répondit pas, tout d'abord, à cette
observation de l'ingénieur. Il jeta encore un dernier regard sur
la route. Puis:
«Mes amis, dit-il, je vais apprendre ce qu'il en est. Mac Neil est
allé à Allahabad, avec une lettre pour le gouverneur. Dans un
instant, je saurai si Nana Sahib a en effet sérieusement reparu
dans une des provinces de l'ouest, s'il y est encore ou s'il a
disparu.
--Et s'il y a été vu, si le fait est indubitable, Munro, que
feras-tu? demanda Banks, qui saisit la main du colonel.
--Je partirai! répondit sir Edward Munro. J'irai partout où, au
nom de la suprême justice, il est de mon devoir d'aller!
--Cela est absolument décidé, Munro?
--Oui, Banks, absolument. Vous continuerez votre voyage sans moi,
mes amis... Dès ce soir, j'aurai pris le train de Bombay.
--Soit, mais tu n'iras pas seul! répondit l'ingénieur, en se
retournant vers nous. Nous t'accompagnerons, Munro!
--Oui! oui! mon colonel! s'écria le capitaine Hod. Nous ne vous
laisserons pas partir sans nous! Au lieu de chasser les fauves, eh
bien! nous chasserons les coquins!
--Colonel Munro, ajoutai-je, vous me permettrez de me joindre au
capitaine et à vos amis!
--Oui, Maucler, répondit Banks, et, dès ce soir, nous aurons tous
quitté Allahabad...
--Inutile!» dit une voix grave. Nous nous retournâmes. Le sergent
Mac Neil était devant nous, un journal à la main. «Lisez, mon
colonel, dit-il. Voici ce que le gouverneur m'a dit de mettre sous
vos yeux.»
Et sir Edward Munro lut ce qui suit:
«Le gouverneur de la présidence de Bombay porte à la connaissance
du public que la notice du 6 mars dernier, concernant le nabab
Dandou-Pant, doit être considérée comme n'ayant plus d'objet.
Hier, Nana Sahib, attaqué dans les défilés des monts Sautpourra,
où il s'était réfugié avec sa troupe, a été tué dans la lutte. Il
n'y a aucun doute possible sur son identité. Il a été reconnu par
des habitants de Cawnpore et de Lucknow. Un doigt lui manquait à
la main gauche, et l'on sait que Nana Sahib avait fait
l'amputation de l'un de ses doigts, au moment où, par de fausses
obsèques, il voulut faire croire à sa mort. Le royaume de l'Inde
n'a donc plus rien à craindre des manoeuvres du cruel nabab qui
lui a coûté tant de sang.»
Le colonel Munro avait lu ces lignes d'une voix sourde; puis, il
laissa tomber le journal.
Nous nous taisions. La mort de Nana Sahib, indiscutable cette
fois, nous délivrait de toute crainte dans l'avenir.
Le colonel Munro, après quelques minutes de silence, passa sa main
sur ses yeux comme pour effacer d'affreux souvenirs. Puis:
«Quand devons-nous quitter Allahabad? demanda-t-il.
--Demain, au point du jour, répondit l'ingénieur.
--Banks, reprit le colonel Munro, ne pouvons-nous nous arrêter
quelques heures à Cawnpore?
--Tu veux?...
--Oui, Banks, je voudrais... je veux revoir encore une fois...
une dernière fois Cawnpore!
--Nous y serons dans deux jours! répondit simplement l'ingénieur.
--Et après?... reprit le colonel Munro.
--Après?... répondit Banks, nous continuerons notre expédition
vers le nord de l'Inde!
--Oui!... au nord! au nord!...» dit le colonel d'une voix qui me
remua jusqu'au fond du coeur.
En vérité, il était à croire que sir Edward Munro conservait
encore quelque doute sur l'issue de cette dernière lutte entre
Nana Sahib et les agents de l'autorité anglaise. Avait-il raison
contre ce qui semblait être l'évidence même?
L'avenir nous l'apprendra.
CHAPITRE X
Via Dolorosa.
Le royaume d'Oude était autrefois un des plus importants de la
péninsule, et, aujourd'hui, c'est encore l'un des plus riches de
l'Inde. Il eut des souverains, ceux-ci forts, ceux-là faibles. La
faiblesse de l'un d'eux, Wajad-Ali-Schah, amena l'annexion de son
royaume au domaine de la Compagnie, le 6 février 1857. On le voit,
c'était quelques mois à peine avant le début de l'insurrection, et
c'est précisément sur ce territoire que furent commis les plus
affreux massacres, suivis des plus terribles représailles.
Deux noms de villes sont restés tristement célèbres depuis cette
époque, Lucknow et Cawnpore.
Lucknow est la capitale, Cawnpore est l'une des principales cités
de l'ancien royaume.
C'est à Cawnpore que voulait aller le colonel Munro, et c'est là
que nous arrivâmes dans la matinée du 29 mai, après avoir suivi la
rive droite du Gange, à travers une plaine plate où s'étalaient
d'immenses champs d'indigotiers. Pendant deux jours, le Géant
d'Acier avait marché avec une vitesse moyenne de trois lieues à
l'heure, franchissant ainsi les deux cent cinquante kilomètres qui
séparent Cawnpore d'Allahabad.
Nous étions alors à près de mille kilomètres de Calcutta, notre
point de départ.
Cawnpore est une ville de soixante mille âmes environ. Elle occupe
sur la rive droite du Gange une bande de terrain longue de cinq
milles. Il s'y trouve un cantonnement militaire, dans lequel sont
casernés sept mille hommes.
Le touriste chercherait en vain, dans cette cité, quelque monument
digne d'attirer son attention, bien qu'elle soit de très ancienne
origine et antérieure, dit-on, à l'ère chrétienne. Aucun sentiment
de curiosité ne nous eût donc amenés à Cawnpore. La volonté seule
de sir Edward Munro nous y avait conduits.
Dans la matinée du 30 mai, nous avions quitté notre campement.
Banks, le capitaine Hod et moi, nous suivions le colonel et le
sergent Mac Neil le long de cette voie douloureuse, dont sir
Edward Munro avait voulu refaire une dernière fois les stations.
Voici ce qu'il faut savoir, et ce que je vais dire brièvement, en
rapportant le récit que Banks m'avait fait.
«Cawnpore, qui était garnie de troupes très sûres au moment de
l'annexion du royaume d'Oude, ne comptait plus au début de
l'insurrection que deux cent cinquante soldats de l'armée royale
contre trois régiments natifs d'infanterie, les 1er, 53e et 56e,
deux régiments de cavalerie et une batterie d'artillerie de
l'armée du Bengale. En outre, il s'y trouvait un nombre assez
considérable d'Européens, employés, fonctionnaires, négociants,
etc. plus, huit cent cinquante femmes et enfants du 32e régiment
de l'armée royale, qui tenait garnison à Lucknow.
«Depuis plusieurs années, le colonel Munro habitait Cawnpore. Ce
fut là qu'il connut la jeune fille dont il fit sa femme.
«Mis Laurence Honlay était une jeune Anglaise charmante,
intelligente, d'un caractère plein d'élévation, d'un coeur noble,
d'une nature héroïque, digne d'être aimée d'un homme comme le
colonel, qui l'admirait et l'adorait. Elle habitait avec sa mère
un bungalow aux environs de la ville, et ce fut là, en 1855,
qu'Edward Munro l'épousa.
«Deux ans après son mariage, en 1857, lorsque les premiers actes
de la révolte éclatèrent à Mirât, le colonel Munro dut rejoindre
son régiment, sans perdre un jour. Il fut donc obligé de laisser
sa femme et sa belle-mère à Cawnpore, en leur recommandant de
faire immédiatement leurs préparatifs de départ pour Calcutta. Le
colonel Munro pensait que Cawnpore n'était pas sûre, hélas! et les
faits n'avaient par la suite que trop justifié ses pressentiments.
«Le départ de Mrs. Honlay et de lady Munro éprouva des retards qui
eurent des conséquences funestes. Les malheureuses femmes furent
surprises par les événements et ne purent quitter Cawnpore.
«La division était alors commandée par le général sir Hugh
Wheeler, soldat droit et loyal, qui devait être bientôt victime
des astucieuses manoeuvres de Nana Sahib.
«Le nabab occupait alors, à dix milles de Cawnpore, son château de
Bilhour, et, depuis longtemps, il affectait de vivre dans les
meilleurs termes avec les Européens.
«Vous savez, mon cher Maucler, que les premières tentatives de
l'insurrection se produisirent à Mirât et à Delhi. La nouvelle en
arriva le 14 mai à Cawnpore. Ce jour même, le 1er régiment de
Cipayes montrait des dispositions hostiles.
«Ce fut alors que Nana Sahib offrit au gouvernement ses bons
offices. Le général Wheeler fut assez malavisé pour croire à la
bonne foi de ce fourbe, dont les soldats particuliers vinrent
aussitôt occuper les bâtiments de la Trésorerie.
«Le même jour, un régiment irrégulier de Cipayes, de passage à
Cawnpore, massacrait ses officiers européens aux portes mêmes de
la ville.
«Le danger apparut alors tel qu'il était, immense. Le général
Wheeler donna ordre à tous les Européens de se réfugier dans la
caserne où demeuraient les femmes et les enfants du 32e régiment
de Lucknow,--caserne située au point le plus voisin de la route
d'Allahabad, la seule par laquelle les secours pussent arriver.
C'est là que lady Munro et sa mère durent s'enfermer. Pendant
toute la durée de cet emprisonnement, la jeune femme montra un
dévouement sans bornes pour ses compagnons d'infortune. Elle les
soigna de ses mains, elle les aida de sa bourse, elle les
encouragea par son exemple et ses paroles, elle se montra ce
qu'elle était, un grand coeur, et, comme je vous l'ai dit, une
femme héroïque.
«Cependant, l'arsenal ne tarda pas à être confié à la garde des
soldats de Nana Sahib.
«Le traître déploya alors le drapeau de l'insurrection, et, sur
ses propres instances, le 7 juin, les Cipayes attaquèrent la
caserne, qui ne comptait pas trois cents soldats valides pour la
défendre.
«Ces braves se défendirent, cependant, sous le feu des
assiégeants, sous la pluie de leurs projectiles, au milieu des
maladies de toutes sortes, mourant de faim et de soif, sans
vivres, car les approvisionnements étaient insuffisants, sans eau,
car les puits furent bientôt taris.
«Cette résistance dura jusqu'au 27 juin.
«Nana Sahib proposa alors une capitulation, à laquelle le général
Wheeler commit l'impardonnable faute de souscrire, malgré les
adjurations de lady Munro, qui le suppliait de continuer la lutte.
«Par suite de cette capitulation, les hommes, femmes et enfants,
cinq cents personnes environ,--lady Munro et sa mère étaient de
ce nombre,--furent embarqués sur des bateaux qui devaient
redescendre le Gange et les ramener à Allahabad.
«À peine ces bateaux sont-ils détachés de la rive, que le feu est
ouvert par les Cipayes. Grêle de boulets et de mitraille! Les uns
coulèrent, d'autres furent incendiés. L'une de ces embarcations
parvint, cependant, à redescendre le fleuve pendant quelques
milles.
«Lady Munro et sa mère étaient sur cette embarcation. Elles purent
croire un instant qu'elles seraient sauvées. Mais les soldats du
Nana les poursuivirent, les reprirent, les ramenèrent aux
cantonnements.
«Là, on fit un choix entre les prisonniers. Tous les hommes furent
immédiatement passés par les armes. Quant aux femmes et aux
enfants, on les réunit aux autres enfants et femmes qui n'avaient
pas été massacrés le 27 juin.
«C'était un total de deux cents victimes, auxquelles une longue
agonie était réservée, et qui furent enfermées dans un bungalow,
dont le nom, Bibi-Ghar, est resté tristement célèbre.
--Mais comment avez-vous connu ces horribles détails? demandai-je
à Banks.
--Par un vieux sergent du 32e régiment de l'armée royale, me
répondit l'ingénieur. Cet homme, échappé par miracle, fut
recueilli par le rajah de Raïschwarah, l'une des provinces du
royaume d'Oude, lequel le reçut, ainsi que quelques autres
fugitifs, avec la plus grande humanité.
--Et lady Munro et sa mère, que devinrent-elles?
--Mon cher ami, me répondit Banks, nous n'avons plus le
témoignage direct de ce qui s'est passé depuis cette date, mais il
n'est que trop facile de le conjecturer. En effet, les Cipayes
étaient maîtres de Cawnpore. Ils le furent jusqu'au 15 juillet, et
pendant ces dix-neuf jours, dix-neuf siècles! les malheureuses
victimes attendirent à chaque heure un secours qui ne devait
arriver que trop tard.
«Depuis quelque temps déjà, le général Havelock, parti de
Calcutta, marchait au secours de Cawnpore, et, après avoir battu
les révoltés à plusieurs reprises, il y entrait le 17 juillet.
«Mais, deux jours avant, lorsque Nana Sahib apprit que les troupes
royales avaient franchi la rivière de Pandou-Naddi, il résolut de
signaler par d'épouvantables massacres les dernières heures de son
occupation. Tout lui semblait permis vis-à-vis des envahisseurs de
l'Inde!
«Quelques prisonniers, qui avaient partagé la captivité des
prisonnières du Bibi-Ghar, furent amenés devant lui et égorgés
sous ses yeux.
«Restait la foule des femmes et des enfants, et, dans cette foule,
lady Munro et sa mère. Un peloton du 6e régiment de Cipayes reçut
l'ordre de les fusiller à travers les fenêtres du Bibi-Ghar.
L'exécution commença, mais, comme elle ne se faisait pas assez
vite au gré du Nana, obligé de battre en retraite, ce prince
sanguinaire mêla des bouchers musulmans aux soldats de sa garde...
Ce fut la tuerie d'un abattoir!
«Le lendemain, morts ou vivants, enfants et femmes, étaient
précipités dans un puits voisin, et, lorsque les soldats
d'Havelock arrivèrent, ce puits, comblé de cadavres jusqu'à la
margelle, fumait encore!
«Alors les représailles commencèrent. Un certain nombre de
révoltés, complices de Nana Sahib, étaient tombés entre les mains
du général Havelock. Celui-ci lança le terrible ordre du jour
suivant, dont je n'oublierai jamais les termes:
«Le puits dans lequel repose la dépouille mortelle des pauvres
femmes et des enfants massacrés par ordre du mécréant Nana Sahib
sera comblé et couvert avec soin en forme de tombeau. Un
détachement de soldats européens, commandé par un officier,
remplira ce soir ce pieux devoir. La maison et les chambres où le
massacre a eu lieu ne seront pas nettoyées ou blanchies par les
compatriotes des victimes. Le brigadier entend que chaque goutte
du sang innocent soit nettoyée ou léchée de la langue par les
condamnés, avant l'exécution, proportionnellement à leur rang de
caste et à la part qu'ils ont prise dans le massacre. En
conséquence, après avoir entendu la lecture de la sentence de
mort, tout condamné sera conduit à la maison du massacre et forcé
de nettoyer une certaine partie du plancher. On prendra soin de
rendre la tâche aussi révoltante que possible aux sentiments
religieux du condamné, et le prévôt-maréchal n'épargnera pas la
lanière, s'il en est besoin. La tâche accomplie, la sentence sera
exécutée à la potence élevée près de la maison.»
«Tel fut, reprit Banks fort ému, cet ordre du jour. Il fut suivi
dans toutes ses prescriptions. Mais les victimes n'étaient plus.
Elles avaient été massacrées, mutilées, déchirées! Lorsque le
colonel Munro, arrivé deux jours après, voulut essayer de
reconnaître quelque reste de lady Munro et de sa mère, il ne
retrouva rien... rien!»
Voilà ce que m'avait raconté Banks, avant notre arrivée à
Cawnpore, et maintenant, c'était vers le lieu même où s'était
accompli le hideux massacre que se dirigeait le colonel.
Mais, auparavant, il voulut revoir le bungalow où avait demeuré
lady Munro, où elle avait passé sa jeunesse, cette demeure où il
l'avait vue pour la dernière fois, le seuil sur lequel il avait
reçu ses derniers embrassements.
Ce bungalow était bâti un peu en dehors des faubourgs de la ville,
non loin de la ligne des cantonnements militaires. Des ruines, des
pans de murs encore noircis, quelques arbres couchés à terre et
desséchés, voilà tout ce qui restait de l'habitation. Le colonel
n'avait pas permis que rien fût réparé. Le bungalow était tel,
après six ans, que l'avait fait la main des incendiaires.
Nous passâmes une heure en ce lieu désolé. Sir Edward Munro allait
silencieusement à travers ces ruines, desquelles tant de souvenirs
sortaient pour lui. Sa pensée évoquait toute cette existence de
bonheur que rien ne pouvait désormais lui rendre. Il revoyait la
jeune fille, heureuse, dans cette maison où elle était née, où il
l'avait connue, et, quelquefois, il fermait les yeux comme pour
mieux la revoir!
Mais enfin, brusquement, comme s'il eût dû se faire violence à
lui-même, il revint en arrière et nous entraîna au dehors.
Banks avait espéré que le colonel se bornerait peut-être à visiter
ce bungalow... Mais non! Sir Edward Munro avait résolu d'épuiser
jusqu'à la dernière les amertumes que lui réservait cette ville
funeste! Après l'habitation de lady Munro, il voulut revoir la
caserne où tant de victimes, auxquelles l'énergique femme s'était
si héroïquement dévouée, avaient subi toutes les horreurs d'un
siège.
Cette caserne était située dans la plaine, en dehors de la ville,
et l'on bâtissait alors une église sur son emplacement, là où la
population de Cawnpore avait dû chercher refuge. Pour nous y
rendre, nous suivîmes une route macadamisée, ombragée par de beaux
arbres.
C'est là que s'était accompli le premier acte de l'horrible
tragédie. Là avaient vécu, souffert, agonisé, lady Munro et sa
mère, jusqu'au moment où la capitulation remit aux mains de Nana
Sahib cette troupe de victimes, déjà vouées à un épouvantable
massacre, et que le traître avait promis de faire conduire saines
et sauves à Allahabad.
Autour des constructions inachevées, on distinguait encore des
restes de murailles en briques, vestiges de ces travaux de défense
qui avaient été élevés par le général Wheeler.[5]
Le colonel Munro resta longtemps immobile et silencieux devant ces
ruines. À son souvenir se présentaient plus vivement les affreuses
scènes dont elles avaient été le théâtre. Après le bungalow où
lady Munro avait vécu heureuse, la caserne dans laquelle elle
avait souffert au delà de tout ce qu'on peut imaginer!
Il restait à visiter le Bibi-Ghar, cette demeure dont le Nana fit
une prison, où se creusait ce puits au fond duquel les victimes
avaient été confondues dans la mort.
Lorsque Banks vit le colonel se diriger de ce côté, il lui saisit
le bras comme pour l'arrêter.
Sir Edward Munro le regarda bien en face, et, d'une voix
horriblement calme:
«Marchons! dit-il.
--Munro! je t'en prie!...
--J'irai donc seul.» Il n'y avait pas à résister. Nous nous
sommes alors dirigés vers le Bibi-Ghar, que précèdent des jardins
bien dessinés et plantés de beaux arbres.
Là s'élève une colonnade en style gothique, de forme octogonale.
Elle entoure l'endroit où se creusait le puits, dont l'orifice est
maintenant fermé par un revêtement de pierres. C'est une sorte de
socle, qui supporte une statue de marbre blanc, l'Ange de la
Pitié, l'un des derniers ouvrages dus au ciseau de sculpteur
Marochetti.
Ce fut lord Canning, gouverneur général des Indes pendant la
terrible insurrection de 1857, qui fit élever ce monument
expiatoire, construit sur les dessins du colonel du génie Yule, et
qu'il voulut même payer de ses propres deniers.
Devant ce puits où les deux femmes, la mère et la fille, après
avoir été frappées par les bouchers de Nana Sahib, avaient été
précipitées, encore vivantes peut-être, sir Edward Munro ne put
retenir ses larmes. Il tomba à genoux sur la pierre du monument.
Le sergent Mac Neil, près de lui, pleurait en silence.
Nous avions tous le coeur brisé, ne trouvant rien à dire pour
consoler cette inconsolable douleur, espérant que sir Edward Munro
épuiserait là les dernières larmes de ses yeux!
Ah! s'il eût été de ces premiers soldats de l'armée royale qui
entrèrent à Cawnpore, qui pénétrèrent dans ce Bibi-Ghar, après
l'effroyable massacre, il serait mort de douleur!
En effet, voici ce que rapporte un des officiers anglais,--récit
qui a été recueilli par M. Rousselet:
«À peine entrés à Cawnpore, nous courûmes à la recherche des
pauvres femmes que nous savions entre les mains de l'odieux Nana,
mais bientôt nous apprîmes l'affreuse exécution. Torturés par une
terrible soif de vengeance, et pénétrés du sentiment des
épouvantables souffrances qu'avaient dû endurer les malheureuses
victimes, nous sentions se réveiller en nous d'étranges et
sauvages idées. Ardents et à moitié fous, nous courons vers le
triste lieu du martyre. Le sang coagulé, mêlé de débris sans nom,
couvrait le sol de la petite chambre où elles étaient enfermées et
nous montait jusqu'aux chevilles. De longues tresses de cheveux
longs et soyeux, des lambeaux de robes, de petits souliers
d'enfants, des jouets, jonchaient ce sol mouillé. Les murs,
barbouillés de sang, portaient les traces de l'horrible agonie. Je
ramassai un petit livre de prières, dont la première page portait
ces touchantes inscriptions: «27 juin, quitté les bateaux... 7
juillet, prisonniers du Nana... fatale journée.» Mais ce n'étaient
point là les seules horreurs qui nous attendaient. Bien plus
horrible encore était la vue du puits profond et étroit où étaient
entassés les restes mutilés de ces tendres créatures!...»
Sir Edward Munro n'était pas là, aux premières heures où les
soldats d'Havelock s'emparaient de la ville! Il n'arriva que deux
jours après l'odieuse immolation! Et maintenant, il n'avait plus
là devant les yeux que l'emplacement où s'ouvrait le funeste
puits, tombeau sans nom des deux cents victimes de Nana Sahib!
Cette fois, Banks, aidé du sergent, parvint à l'entraîner de
force.
Le colonel Munro ne devait jamais oublier ces deux mots que l'un
des soldats d'Havelock avait tracés avec sa baïonnette sur la
margelle du puits:
«Remember Cawnpore!
«Souviens-toi de Cawnpore.»
CHAPITRE XI
Le changement de mousson.
À onze heures, nous étions de retour au campement, ayant, on le
comprend, la plus grande hâte de quitter Cawnpore; mais quelques
réparations à faire à la pompe d'alimentation de la machine ne
permettaient pas de partir avant le lendemain matin.
Il me restait donc une demi-journée. Je ne crus pas pouvoir mieux
l'employer qu'à visiter Lucknow. L'intention de Banks était de ne
point passer par cette ville, dans laquelle le colonel Munro se
serait retrouvé sur l'un des principaux théâtres de la guerre. Il
avait raison! C'étaient encore là des souvenirs trop poignants
pour lui.
Donc, à midi, après avoir quitté Steam-House, je pris le petit
tronçon de railway qui relie Cawnpore à Lucknow. Le parcours ne
dépasse pas une vingtaine de lieues, et j'arrivai en deux heures
dans cette importante capitale du royaume d'Oude, dont je ne
voulais prendre qu'une vue sommaire,--ce qu'on appelle une
impression.
Je reconnus, du reste, la vérité de ce que j'avais entendu dire à
propos des monuments de Lucknow, bâtis sous le règne des empereurs
musulmans au XVIIe siècle.
Ce fut un Français, un Lyonnais, nommé Martin, un simple soldat de
l'armée de Lally-Tollendal en 1730, devenu le favori du roi, qui
fut le créateur, l'ordonnateur, on pourrait dire l'architecte de
ces prétendues merveilles de la capitale de l'Oude. La résidence
officielle des souverains, le Kaiser-bâgh, hétéroclite assemblage
de tous les styles qui pouvaient sortir de l'imagination d'un
caporal, n'est qu'une oeuvre de surface. Rien au dedans, tout en
dehors, mais ce dehors est à la fois indou, chinois, mauresque
et... européen. Il en est de même d'un autre palais plus petit, le
Farid Bâkch, qui est également l'ouvrage de Martin. Quant à
l'Imâmbara, bâti au milieu de la forteresse par Kaïfiâtoulla, le
premier architecte des Indes au XVIIe siècle, il est réellement
superbe et produit un effet grandiose avec les mille clochetons
qui hérissent ses courtines.
Je ne pouvais quitter Lucknow sans visiter le palais Constantin,
qui est encore l'oeuvre personnelle du caporal français, et porte
le nom de palais de la Martinière. Je voulus voir aussi le jardin
voisin, le Secunder Bâgh, où furent massacrés par centaines les
Cipayes qui avaient violé la tombe de l'humble soldat avant
d'abandonner la ville.
Il faut ajouter que le nom de Martin n'est pas le seul nom
français qui soit en honneur à Lucknow. Un ancien sous-officier de
chasseurs d'Afrique, appelé Duprat, se distingua tellement par sa
bravoure pendant la période insurrectionnelle, que les révoltés
lui offrirent de se mettre à leur tête. Duprat refusa noblement,
malgré les richesses qui lui furent promises, malgré les menaces
dont on l'accabla. Il resta fidèle aux Anglais. Mais,
particulièrement désigné aux coups des Cipayes qui n'avaient pu
faire de lui un traître, il fut tué dans une rencontre: «Chien
d'infidèle, avaient dit les révoltés, nous t'aurons malgré toi!»
Ils l'eurent, mort.
Les noms de ces deux soldats français avaient donc été unis dans
les mêmes représailles. Les Cipayes, qui avaient violé la tombe de
l'un et creusé la tombe de l'autre, furent massacrés sans pitié.
Enfin, après avoir admiré les parcs superbes qui font à cette
grande cité de cinq cent mille habitants comme une ceinture de
verdure et de fleurs, après avoir parcouru à dos d'éléphant ses
rues principales et son magnifique boulevard du Hazrat Gaudj, je
repris le railway et revins le soir même à Cawnpore.
Le lendemain, 31 mai, dès l'aube, nous étions en route.
«Enfin, s'écria le capitaine Hod, c'en est donc fini avec les
Allahabad, les Cawnpore, les Lucknow et autres villes, dont je me
soucie comme d'une cartouche vide!
--Oui, c'est fini, Hod, répondit Banks, et maintenant, nous
allons marcher directement vers le nord, de manière à rejoindre
presque en droite ligne la base de l'Himalaya.
--Bravo! reprit le capitaine. Ce que j'appelle l'Inde par
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