Finalement, les Français, écrasés par le nombre, durent abandonner
le Carnatique, cette portion de la péninsule, qui comprend une
partie de sa lisière orientale.
Lord Clive, libre de concurrents, ne craignant plus rien ni du
Portugal ni de la France, entreprit alors d'assurer la conquête du
Bengale, dont lord Hastings fut nommé le gouverneur général. Des
réformes furent poursuivies par une administration habile et
persévérante. Mais, de ce jour, la Compagnie des Indes, si
puissante, si absorbante même, fut touchée directement dans ses
intérêts les plus vifs. Quelques années plus tard, en 1784, Pitt
apporta encore des modifications à sa charte primitive. Son
sceptre dut passer entre les mains des conseillers de la Couronne.
Résultat de ce nouvel ordre de choses: en 1813, la Compagnie
allait perdre le monopole du commerce des Indes, et, en 1833, le
monopole du commerce de la Chine.
Toutefois, si l'Angleterre n'avait plus à lutter contre les
associations étrangères dans la péninsule, elle eut à soutenir des
guerres difficiles, soit avec les anciens possesseurs du sol, soit
avec les derniers conquérants asiatiques de ce riche domaine.
Sous lord Cornwallis, en 1784, ce fut la lutte avec Tippo Sahib,
tué le 4 mai 1799, dans le dernier assaut donné par le général
Harris à Séringapatam. Ce fut la guerre avec les Maharattes, ce
peuple de haute race, très puissant pendant le XVIIIe siècle, et
la guerre avec les Pindarris, qui résistèrent si courageusement.
Ce fut encore la guerre contre les Gourgkhas du Népaul, ces hardis
montagnards, qui, dans la périlleuse épreuve de 1857, devaient
rester les fidèles alliés des Anglais. Enfin, ce fut la guerre
contre les Birmans, de 1823 à 1824.
En 1828, les Anglais étaient maîtres,--directement ou
indirectement,--d'une grande partie du territoire. Avec lord
William Bentinck commença une nouvelle phase administrative.
Depuis la régularisation des forces militaires dans l'Inde,
l'armée avait toujours compté deux contingents très distincts, le
contingent européen et le contingent natif ou indigène. Le premier
formait l'armée royale, composée de régiments de cavalerie, de
bataillons d'infanterie, et de bataillons d'infanterie européenne
au service de la Compagnie des Indes; le second formait l'armée
native, comprenant des bataillons d'infanterie et des bataillons
de cavalerie réguliers, mais indigènes, commandés par des
officiers anglais. À cela, il fallait ajouter une artillerie, dont
le personnel, appartenant à la Compagnie, était européen, à
l'exception de quelques batteries.
Quel était l'effectif de ces régiments ou bataillons, qui sont
indifféremment nommés de cette façon dans l'armée royale? Pour
l'infanterie, onze cents hommes par bataillon dans l'armée du
Bengale, et huit à neuf cents dans les armées de Bombay et de
Madras; pour la cavalerie, six cents sabres dans chaque régiment
des deux armées.
En somme, en 1857, ainsi que l'établit avec une extrême précision
M. de Valbezen dans ses -Nouvelles Études sur les Anglais et
l'Inde-, ouvrage très remarqué, on pouvait «évaluer à deux cent
mille hommes de troupes natives, et à quarante-cinq mille hommes
de troupes européennes, le total des forces des trois
présidences.»
Or, les Cipayes, tout en formant un corps régulier que
commandaient des officiers anglais, n'étaient pas sans quelque
velléité de secouer ce dur joug de la discipline européenne, que
leur imposaient les conquérants. Déjà, en 1806, peut-être même
sous l'inspiration du fils de Tippo Sahib, la garnison de l'armée
native de Madras, cantonnée à Vellore, avait massacré les
grand'gardes du 69e régiment de l'armée royale, incendié les
casernes, égorgé les officiers et leurs familles, fusillé les
soldats malades jusque dans l'hôpital. Quelle avait été la cause
de cette rébellion,--la cause apparente, au moins? Une prétendue
question de moustaches, de coiffure et de boucles d'oreilles. Au
fond, il y avait la haine des envahis contre les envahisseurs.
Ce premier soulèvement fut promptement étouffé par les forces
royales cantonnées à Ascot.
Une raison de ce genre,--un prétexte aussi,--devait également
provoquer à son début le premier mouvement insurrectionnel de
1857,--mouvement bien autrement redoutable, qui eût peut-être
anéanti la puissance anglaise dans l'Inde, si les troupes natives
des présidences de Madras et de Bombay y eussent pris part.
Avant tout, cependant, il convient de bien établir que cette
révolte ne fut pas nationale. Les Indous des campagnes et des
villes, cela est certain, s'en désintéressèrent absolument. En
outre, elle fut limitée aux États semi-indépendants de l'Inde
centrale, aux provinces du nord-ouest et au royaume d'Oude. Le
Pendjab demeura fidèle aux Anglais, avec son régiment de trois
escadrons du Caucase indien. Restèrent fidèles aussi les Sikhs,
ces ouvriers de caste inférieure, qui se distinguèrent
particulièrement au siège de Delhi; fidèles, ces Gourgkhas, amenés
au siège de Lucknow, au nombre de douze mille, par le rajah du
Népaul; fidèles enfin les Maharajahs de Gwalior et de Pattyalah,
le rajah de Rampore, la Rani de Bhopal, fidèles aux lois de
l'honneur militaire, et, pour employer l'expression usitée par les
natifs de l'Inde, «fidèles au sel».
Au début de l'insurrection, lord Canning était à la tête de
l'administration en qualité de gouverneur général. Peut-être cet
homme d'État s'illusionna-t-il sur la portée du mouvement. Depuis
quelques années déjà, l'étoile du Royaume-Uni avait visiblement
pâli au ciel indou. En 1842, la retraite de Caboul venait diminuer
le prestige des conquérants européens. L'attitude de l'armée
anglaise pendant la guerre de Crimée n'avait pas été non plus,
dans quelques circonstances, à la hauteur de sa réputation
militaire. Aussi arriva-t-il un moment où les Cipayes, très au
courant de ce qui se passait sur les bords de la mer Noire,
songèrent qu'une révolte des troupes natives réussirait peut-être.
Il ne fallait qu'une étincelle, d'ailleurs, pour enflammer des
esprits bien préparés, que les bardes, les brahmanes, les
«moulvis», excitaient par leurs prédications et leurs chants.
Cette occasion se présenta dans l'année 1857, pendant laquelle le
contingent de l'armée royale avait dû être quelque peu réduit sous
la nécessité des complications extérieures.
Au commencement de cette année, Nana Sahib, autrement dit le nabab
Dandou-Pant, qui résidait près de Cawnpore, s'était rendu à Delhi,
puis à Lucknow, dans le but, sans doute, de provoquer le
soulèvement préparé de longue main.
En effet, peu de temps après le départ du Nana se déclarait le
mouvement insurrectionnel.
Le gouvernement anglais venait d'introduire dans l'armée native
l'usage de la carabine Enfield, qui nécessite l'emploi de
cartouches graissées. Un jour, le bruit se répandit que cette
graisse était, soit de la graisse de vache, soit de la graisse de
porc, suivant que les cartouches étaient destinées aux soldats
indous ou musulmans de l'armée indigène.
Or, dans un pays où les populations renoncent à se servir même de
savon, parce que la graisse d'un animal sacré ou vil peut entrer
dans sa composition, l'emploi de cartouches enduites de cette
substance,--cartouches qu'il fallait déchirer avec les lèvres,--
devait être difficilement accepté. Le gouvernement céda en
partie devant les réclamations qui lui furent faites; mais il eut
beau modifier la manoeuvre de la carabine, assurer que les
graisses en question ne servaient pas à la confection des
cartouches, il ne rassura et ne persuada personne dans l'armée des
Cipayes.
Le 24 février, à Berampore, le 34e régiment refuse les cartouches.
Au milieu du mois de mars, un adjudant est massacré, et le
régiment licencié, après le supplice des assassins, va porter dans
les provinces voisines de plus actifs ferments de révolte.
Le 10 mai, à Mirat, un peu au nord de Delhi, les 3e, 11e et 20e
régiments se révoltent, tuent leurs colonels et plusieurs
officiers d'état-major, livrent la ville au pillage, puis se
replient sur Delhi. Là, le rajah, un descendant de Timour, se
joint à eux. L'arsenal tombe en leur pouvoir, et les officiers du
54e régiment sont égorgés.
Le 11 mai, à Delhi, le major Fraser et ses officiers sont
impitoyablement massacrés par les révoltés de Mirat jusque dans le
palais du commandant européen, et, le 16 mai, quarante-neuf
prisonniers, hommes, femmes, enfants, tombent sous la hache des
assassins.
Le 20 mai, le 26e régiment, cantonné près de Lahore, tue le
commandant du port et le sergent-major européen.
Le branle était donné à ces épouvantables boucheries.
Le 28 mai, à Nourabad, nouvelles victimes parmi les officiers
anglo-indiens.
Le 30 mai, dans les cantonnements de Lucknow, massacre du
brigadier commandant, de son aide de camp et de plusieurs autres
officiers.
Le 31 mai, à Bareilli, dans le Rohilkhande, meurtre de quelques
officiers surpris, qui ne peuvent même se défendre.
À la même date, à Schajahanpore, assassinat du collecteur et d'un
certain nombre d'officiers par les Cipayes du 38e régiment, et le
lendemain, au delà de Barwar, égorgement des officiers, femmes et
enfants, qui s'étaient mis en route pour gagner la station de
Sivapore, à un mille d'Aurungabad.
Dans les premiers jours de juin, à Bhopal, massacre d'une partie
de la population européenne, et à Jansi, sous l'inspiration de la
terrible Rani dépossédée, tuerie, avec des raffinements de cruauté
sans exemple, des femmes et enfants réfugiés dans le fort.
Le 6 juin, à Allahabad, huit jeunes enseignes tombent sous les
coups des Cipayes.
Le 14 juin, à Gwalior, révolte de deux régiments natifs et
assassinat des officiers.
Le 27 juin, à Cawnpore, première hécatombe de victimes de tout âge
et de tout sexe, fusillées ou noyées,--prélude de l'épouvantable
drame qui allait s'accomplir quelques semaines plus tard.
À Holkar, le 1er juillet, massacre de trente-quatre Européens,
officiers, femmes, enfants, pillage, incendie, et à Ugow, le même
jour, assassinat du colonel et de l'adjudant du 23e régiment de
l'armée royale.
Le 15 juillet, second massacre à Cawnpore. Ce jour-là, plusieurs
centaines d'enfants et de femmes,--et parmi celles-ci lady
Munro,--sont égorgées avec une cruauté sans égale par les ordres
du Nana lui-même, qui appela à son aide les bouchers musulmans des
abattoirs. Horrible tuerie, après laquelle les corps furent
précipités dans un puits, resté légendaire.
Le 26 septembre, sur une place de Lucknow, maintenant appelée le
«square des litières», nombreux blessés écharpés à coups de sabre
et jetés encore vivants dans les flammes.
Et, enfin, tant d'autres massacres isolés, dans les villes et les
campagnes, qui donnèrent à ce soulèvement un horrible caractère
d'atrocité!
À ces égorgements, d'ailleurs, les généraux anglais répondirent
aussitôt par des représailles,--nécessaires sans doute,
puisqu'elles finirent par inspirer la terreur du nom anglais parmi
les insurgés,--mais qui furent véritablement épouvantables.
Au début de l'insurrection, à Lahore, le grand-juge Montgomery et
le brigadier Corbett avaient pu désarmer, sans répandre de sang,
sous la bouche de douze pièces de canon, mèche allumée, les 8e,
16e 26e et 49e régiments de l'armée native. À Moultan, les 62e et
29e régiments indigènes avaient aussi dû rendre leurs armes, sans
pouvoir tenter une résistance sérieuse. De même à Peschawar, les
24e, 27e et 51e régiments furent désarmés par le brigadier S.
Colton et le colonel Nicholson, au moment où la révolte allait
éclater. Mais des officiers du 51e régiment ayant fui dans la
montagne, leurs têtes furent mises à prix, et toutes furent
bientôt rapportées par les montagnards.
C'était le commencement des représailles.
Une colonne, commandée par le colonel Nicholson, fut lancée alors
sur un régiment natif, qui marchait vers Delhi. Les révoltés ne
tardèrent pas à être atteints, battus, dispersés, et cent vingt
prisonniers rentrèrent à Peschawar. Tous furent indistinctement
condamnés à mort; mais un sur trois seulement dut être exécuté.
Dix canons furent rangés sur le champ de manoeuvres, un prisonnier
attaché à chacune de leurs bouches, et, cinq fois, les dix canons
firent feu, en couvrant la plaine de débris informes, au milieu
d'une atmosphère empestée par la chair brûlée.
Ces suppliciés, suivant M. de Valbezen, moururent presque tous
avec cette héroïque indifférence que les Indiens savent si bien
conserver en face de la mort. «Seigneur capitaine, dit à un des
officiers qui présidaient l'exécution un beau Cipaye de vingt ans,
en caressant nonchalamment de la main l'instrument de mort,
seigneur capitaine, il n'est pas besoin de m'attacher, je n'ai pas
envie de m'enfuir.»
Telle fut cette première et horrible exécution, qui devait être
suivie de tant d'autres.
Voici, d'ailleurs, l'ordre du jour qu'à cette date même, à Lahore,
le brigadier Chamberlain portait à la connaissance des troupes
natives, après l'exécution de deux Cipayes du 55e régiment:
«Vous venez de voir attacher vivants à la bouche des canons et
mettre en pièces deux de vos camarades; ce châtiment sera celui de
tous les traîtres. Votre conscience vous dira les peines qu'ils
subiront dans l'autre monde. Les deux soldats ont été mis à mort
par le canon et non par la potence, parce que j'ai désiré leur
éviter la souillure de l'attouchement du bourreau et prouver ainsi
que le gouvernement, même en ces jours de crise, ne veut rien
faire qui puisse porter la moindre atteinte à vos préjugés de
religion et de caste.»
Le 30 juillet, douze cent trente-sept prisonniers tombaient
successivement devant le peloton d'exécution, et cinquante autres
n'échappaient au dernier supplice que pour mourir de faim et
d'étouffement dans la prison où on les avait renfermés.
Le 28 août, sur huit cent soixante-dix Cipayes qui fuyaient
Lahore, six cent cinquante-neuf étaient impitoyablement massacrés
par les soldats de l'armée royale.
Le 23 septembre, après la prise de Delhi, trois princes de la
famille du roi, l'héritier présomptif et ses deux cousins, se
rendaient sans conditions au général Hodson, qui les emmena avec
une escorte de cinq hommes seulement au milieu d'une foule
menaçante de cinq mille Indous,--un contre mille. Et cependant,
à mi-route, Hodson fit arrêter le char qui portait les
prisonniers, il monta près d'eux, il leur ordonna de se découvrir
la poitrine, il les tua tous trois à coups de revolver. «Cette
sanglante exécution, de la main d'un officier anglais, dit
M. de Valbezen, devait exciter dans le Pundjab la plus haute
admiration.»
Après la prise de Delhi, trois mille prisonniers périssaient par
le canon ou la potence, et avec eux, vingt-neuf membres de la
famille royale. Le siège de Delhi, il est vrai, avait coûté aux
assiégeants deux mille cent cinquante et un Européens et seize
cent quatre-vingt-six natifs.
À Allahabad, horribles boucheries humaines, faites non plus parmi
les Cipayes, mais dans les rangs de l'humble population, que des
fanatiques avaient presque inconsciemment entraînée au pillage.
À Lucknow, le 16 novembre, deux mille Cipayes, passés par les
armes au Sikander Bagh, jonchaient de leurs cadavres un espace de
cent vingt mètres carrés.
À Cawnpore, après le massacre, le colonel Neil obligeait les
condamnés, avant de les livrer au gibet, à lécher et nettoyer de
leur langue, proportionnellement à leur rang de caste, chaque
tache de sang restée dans la maison où les victimes avaient péri.
C'était, pour ces Indous, faire précéder la mort par le
déshonneur.
Pendant l'expédition dans l'Inde centrale, les exécutions des
prisonniers furent continuelles, et, sous les feux de la
mousqueterie, «des murs de chair humaine s'écroulaient sur la
terre!»
Le 9 mars 1858, à l'attaque de la Maison jaune, lors du second
siège de Lucknow, après une épouvantable décimation de Cipayes, il
paraît constant qu'un de ces malheureux fut rôti vivant par les
Sikhs sous les yeux mêmes des officiers anglais.
Le 11, cinquante corps de Cipayes comblaient les fossés du palais
de la Bégum, à Lucknow, sans qu'un seul blessé eût été épargné par
des soldats qui ne se possédaient plus.
Enfin, en douze jours de combats, trois mille natifs expiraient
par la corde ou sous les balles, et, parmi eux, trois cent
quatre-vingts fugitifs entassés dans l'île d'Hidaspe, qui s'étaient
sauvés jusque dans le Cachemire.
En somme, sans tenir compte du chiffre des Cipayes qui furent tués
les armes à la main, pendant cette répression impitoyable,--
répression qui n'admettait pas de prisonniers,--rien que pour
la campagne du Pendjab, on ne trouve pas moins de six cent
vingt-huit indigènes fusillés ou attachés à la bouche des canons par
ordre de l'autorité militaire, treize cent soixante-dix par ordre
de l'autorité civile, trois cent quatre-vingt-six pendus par ordre
des deux autorités.
Total fait, au commencement de l'année 1859, on estimait à plus de
cent vingt mille le nombre des officiers et soldats natifs qui
périrent, et à plus de deux cent mille celui des indigènes civils
qui payèrent de leur vie leur participation, souvent douteuse, à
cette insurrection. Terribles représailles contre lesquelles, non
sans raison peut-être, M. Gladstone protesta avec énergie au
parlement anglais.
Il était important, pour le récit qui va suivre, d'établir, de
part et d'autre, le bilan de cette nécrologie. Il le fallait, pour
faire comprendre au lecteur quelle haine inassouvie devait rester
aussi bien au coeur des vaincus, assoiffés de vengeance, qu'à
celui des vainqueurs, qui, dix ans après, portaient encore le
deuil des victimes de Cawnpore et de Lucknow.
Quant aux faits purement militaires de toute la campagne
entreprise contre les rebelles, ils comprennent les expéditions
suivantes, qui vont être sommairement citées.
C'est d'abord la première campagne du Pendjab, qui coûta la vie à
sir John Laurence.
Puis vient le siège de Delhi, cette capitale de l'insurrection,
renforcée par des milliers de fugitifs, et dans laquelle Mohammed
Schah Bahadour fut proclamé empereur de l'Indoustan. «Finissez-en
avec Delhi!» avait impérieusement ordonné le gouverneur général
dans une dernière dépêche au commandant en chef, et le siège,
commencé dans la nuit du 13 juin, se terminait le 19 septembre,
après avoir coûté la vie aux généraux sir Harry Barnard et John
Nicholson.
En même temps, après que Nana Sahib se fut fait déclarer Peïschwah
et couronner au château-fort de Bilhour, le général Havelock
opérait sa marche sur Cawnpore. Il y entrait le 17 juillet, mais
trop tard pour empêcher le dernier massacre et s'emparer du Nana,
qui put s'enfuir avec cinq mille hommes et quarante pièces de
canon.
Cela fait, Havelock entreprenait une première campagne dans le
royaume d'Oude, et, le 28 juillet, il passait le Gange avec
dix-sept cents hommes et dix canons seulement, se dirigeant sur
Lucknow.
Sir Colin Campbell, le major général sir James Outram, entraient
alors en scène. Le siège de Lucknow devait durer quatre-vingt-sept
jours, coûter la vie à sir Henri Lawrence et au général Havelock.
Puis, Colin Campbell, après avoir été forcé de se retirer sur
Cawnpore, dont il s'emparait définitivement, se préparait pour une
seconde campagne.
Pendant ce temps, d'autres troupes délivraient Mohir, une des
villes de l'Inde centrale, et faisaient une expédition à travers
le Malwa, qui rétablissait l'autorité anglaise dans ce royaume.
Au début de l'année 1858, Campbell et Outram recommençaient une
seconde campagne dans l'Oude, avec quatre divisions d'infanterie,
que commandaient les majors généraux sir James Outram, sir Edward
Lugar, les brigadiers Walpole et Franks. La cavalerie était sous
sir Hope Grant, les armes spéciales sous Wilson et Robert Napier,
--soit environ vingt-cinq mille combattants, que le maharajah du
Népaul allait rejoindre avec douze mille Gourgkhas. Mais l'armée
révoltée de la Bégum ne comptait pas moins de cent vingt mille
hommes, et, la ville de Lucknow, sept à huit cent mille habitants.
La première attaque se fit le 6 mars. À la date du 16, après une
série de combats dans lesquels tombèrent le capitaine de vaisseau
sir William Peel et le major Hodson, les Anglais étaient en
possession de la partie de la ville située sur la Goumti. Malgré
ces avantages, la Bégum et son fils résistaient encore dans le
palais de Mousa-Bagh, à l'extrémité nord-ouest de Lucknow, et le
Moulvi, chef musulman de la révolte, réfugié au centre même de la
ville, refusait de se rendre. Le 19, une attaque d'Outram, le 21,
un combat heureux, confirmaient enfin aux Anglais la pleine
possession, de ce redoutable rempart de l'insurrection des
Cipayes.
Au mois d'avril, la révolte entrait dans sa dernière phase. Une
expédition était faite dans le Rohilkhande, où s'étaient portés en
grand nombre les insurgés fugitifs. Bareilli, la capitale du
royaume, fut tout d'abord l'objectif des chefs de l'armée royale.
Les débuts ne furent pas heureux. Les Anglais subirent une sorte
de défaite à Judgespore. Le brigadier Adrien Hope fut tué. Mais,
vers la fin du mois, Campbell arrivait, reprenait Schah-Jahanpore,
et, le 5 mai, attaquant Bareilli, il couvrait la ville de feux et
s'en emparait, sans avoir pu empêcher les rebelles de l'évacuer.
Pendant ce temps, dans l'Inde centrale s'ouvraient les campagnes
de sir Hugh Rose. Ce général, aux premiers jours de janvier 1858,
marchait sur Saungor, à travers le royaume de Bhopal, en délivrait
la garnison le 3 février, prenait le fort de Gurakota dix jours
après, forçait les défilés de la chaîne des Vindhyas au col de
Mandanpore, passait la Betwa, arrivait devant Jansi, défendue par
onze mille révoltés, sous les ordres de la farouche Rani,
l'investissait le 22 mars, au milieu d'une chaleur torride,
détachait deux mille hommes de l'armée assiégeante pour barrer la
route à vingt mille hommes du contingent de Gwalior, amenés par le
fameux Tantia-Topi, culbutait ce chef rebelle, donnait assaut à la
ville le 2 avril, forçait la muraille, s'emparait de la citadelle,
d'où la Rani parvenait à s'échapper, reprenait les opérations
contre le fort de Calpi, où la Rani et Tantia-Topi avaient résolu
de mourir, en devenait maître le 22 mai, après un héroïque assaut,
continuait la campagne à la poursuite de la Rani et de son
compagnon, qui s'étaient jetés dans Gwalior, y concentrait, le 16
juin, ses deux brigades que rejoignait un renfort du brigadier
Napier, écrasait les révoltés à Morar, réduisait la place le 18,
et revenait à Bombay, après une campagne triomphale.
Ce fut précisément dans une rencontre d'avant-poste, devant
Gwalior, que succomba la Rani. Cette redoutable reine, toute
dévouée au nabab, sa plus fidèle compagne pendant l'insurrection,
fut tuée de la main même de sir Edward Munro. Nana Sahib sur le
cadavre de lady Munro, à Cawnpore, le colonel sur le cadavre de la
Rani, à Gwalior, c'étaient là deux hommes en qui se résumait la
révolte et la répression, deux ennemis dont la haine aurait des
effets terribles, s'ils se retrouvaient jamais face à face!
À ce moment, on peut considérer l'insurrection comme domptée, sauf
peut-être dans quelques portions du royaume d'Oude. Campbell
rentre donc en campagne le 2 novembre, s'empare des dernières
positions des révoltés, oblige à se soumettre quelques chefs
importants. Cependant, l'un d'eux, Beni Madho, n'est pas pris. On
apprend en décembre qu'il s'est réfugié dans un district
limitrophe du Népaul. On affirme que Nana Sahib, Balao Rao, son
frère, et la Bégum d'Oude sont avec lui. Plus tard, aux derniers
jours de l'année, le bruit court qu'ils sont allés chercher asile
sur la Rapti, à la limite des royaumes du Népaul et de l'Oude.
Campbell les presse vivement, mais ils passent la frontière. Ce
fut dans les premiers jours de février 1859 seulement qu'une
brigade anglaise, dont l'un des régiments était sous les ordres du
colonel Munro, put les poursuivre jusque dans le Népaul. Béni
Madho est tué, la Bégum d'Oude et son fils sont faits prisonniers
et obtiennent la permission de résider dans la capitale du Népaul.
Quant à Nana Sahib et à Balao Rao, longtemps on les crut morts.
Ils ne l'étaient pas.
Quoi qu'il en soit, la formidable insurrection était anéantie.
Tantia-Topi, livré par son lieutenant Man-Singh et condamné à
mort, était exécuté, le 15 avril, à Sipri. Ce rebelle, «cette
figure vraiment remarquable du grand drame de l'insurrection
indienne, dit M. de Valbezen, et qui donna des preuves d'un génie
politique plein de combinaisons et d'audace,» mourut
courageusement sur l'échafaud.
Cependant, la fin de cette révolte des Cipayes, qui eût peut-être
coûté l'Inde aux Anglais, si elle se fût étendue à toute la
péninsule, et surtout si le soulèvement eût été national, devait
provoquer la chute de l'honorable Compagnie des Indes.
En effet, la Cour des Directeurs avait été menacée de déchéance
par lord Palmerston dès la fin de l'année 1857.
Le 1er novembre 1858, une proclamation, publiée en vingt langues,
annonçait que Sa Majesté Victoria Béatrix, reine d'Angleterre,
prenait le sceptre de l'Inde, dont, quelques années plus tard,
elle allait être couronnée impératrice.
Ce fut l'oeuvre de lord Stanley. Le titre de gouverneur, remplacé
par celui de vice-roi, un secrétaire d'État et quinze membres
composant le gouvernement central, les membres du conseil de
l'Inde pris en dehors du service indien, les gouverneurs des
présidences de Madras et de Bombay nommés par la reine, les
membres des services indiens et les commandants en chef choisis
par le secrétaire d'État, telles furent les principales
dispositions du nouveau gouvernement.
Quant aux forces militaires, l'armée royale compte aujourd'hui
dix-sept mille hommes de plus qu'avant la révolte des Cipayes,
soit cinquante-deux régiments d'infanterie, neuf régiments de
fusiliers, et une artillerie considérable, avec cinq cents sabres
par régiment de cavalerie, et sept cents baïonnettes par régiment
d'infanterie.
L'armée native se compose de cent trente-sept régiments
d'infanterie et de quarante régiments de cavalerie; mais son
artillerie est européenne, presque sans exception.
Tel est l'état actuel de la péninsule au point de vue
administratif et militaire, tel est l'effectif des forces qui
gardent un territoire de quatre cent mille milles carrés.
«Les Anglais, dit justement M. Grandidier, ont été heureux de
rencontrer dans ce grand et magnifique pays un peuple doux,
industrieux, civilisé, et de longue date façonné à tous les jougs.
Mais qu'ils y prennent garde, la douceur a ses limites, et que le
joug ne soit pas écrasant, ou les têtes se redressent un jour et
le brisent.»
CHAPITRE IV
Au fond des caves d'Ellora.
Il n'était que trop vrai. Le prince maharatte Dandou-Pant, le fils
adoptif de Baji-Rao, Peïschwah de Pounah, en un mot Nana Sahib,--
peut-être à cette époque l'unique survivant des chefs de la
révolte des Cipayes,--avait pu quitter ses inaccessibles
retraites du Népaul. Brave, audacieux, habitué à l'épreuve des
dangers immédiats, habile à déjouer les poursuites, savant dans
l'art d'embrouiller ses pistes, profondément rusé, il s'était
aventuré jusque dans les provinces du Dekkan, sous l'inspiration
toujours vivace d'une haine que les terribles représailles de
l'insurrection de 1857 n'avaient pu que décupler.
Oui! c'était une haine à mort que le Nana avait vouée aux
possesseurs de l'Inde. Il était l'héritier de Baji-Rao, et.
lorsque le Peïschwah mourut en 1851, la Compagnie refusa de
continuer à lui servir la pension de huit lakhs de roupies[4] à
laquelle il avait droit. De là, une des causes de cette haine, qui
devait aboutir aux plus grands excès.
Mais qu'espérait donc Nana Sahib? Depuis huit ans, la révolte des
Cipayes était complètement domptée. Le gouvernement anglais
s'était peu à peu substitué à l'honorable Compagnie des Indes et
tenait la péninsule entière sous une autorité bien autrement forte
que celle de l'Association des marchands. De la rébellion, il ne
restait plus traces, pas même dans les rangs de l'armée native,
entièrement réorganisée sur de nouvelles bases. Le Nana
prétendait-il donc réussir à fomenter un mouvement national parmi
les basses classes de l'Indoustan? Ses projets seront bientôt
connus. En tout cas, ce qu'il n'ignorait plus, c'est que sa
présence avait été signalée dans la province d'Aurungabad, c'est
que le gouverneur général en avait avisé le vice-roi, à Calcutta,
c'est que sa tête était mise à prix. Ce qui était certain, c'est
qu'il avait dû fuir précipitamment, et qu'il lui fallait encore se
réfugier dans un asile si bien caché, qu'il pût y échapper aux
recherches des agents de la police anglo-indienne.
Le Nana, pendant cette nuit du 6 au 7 mars, ne perdit pas une
heure. Il connaissait parfaitement le pays. Il résolut de gagner
Ellora, située à vingt-cinq milles d'Aurungabad, afin d'y
rejoindre un de ses complices.
La nuit était sombre. Le faux faquir, après s'être assuré qu'il
n'était pas poursuivi, se dirigea vers ce mausolée, élevé à
quelque distance de la ville en l'honneur du mahométan Sha-Soufi,
un saint dont les reliques ont la réputation d'opérer des cures
médicales. Mais tout dormait alors dans le mausolée, prêtres et
pèlerins, et le Nana put passer sans être inquiété par quelque
demande indiscrète.
Cependant, l'ombre n'était pas si épaisse que, quatre lieues plus
au nord, ce bloc de granit qui porte le fort imprenable de
Daoulutabad et se dresse au milieu d'une plaine à la hauteur de
deux cent quarante pieds, pût dérober aux regards son énorme
silhouette. Le nabab, en l'apercevant, se rappela qu'un des
empereurs du Dekkan, l'un de ses ancêtres, avait voulu faire sa
capitale de la vaste cité autrefois établie à la base de ce fort.
Et en vérité, c'eût été là une position inexpugnable, bien faite
pour devenir le centre d'un mouvement insurrectionnel dans cette
partie de l'Inde. Mais Nana Sahib détourna la tête, et n'eut qu'un
regard de haine pour cette forteresse, maintenant aux mains de ses
ennemis.
Cette plaine dépassée, apparut une région plus accidentée.
C'étaient les premières ondulations d'un sol qui allait devenir
montagneux. Le Nana, encore dans toute la force de l'âge, ne
ralentit pas sa marche, en s'engageant sur des pentes déjà raides.
Il voulait faire vingt-cinq milles dans sa nuit, c'est-à-dire
franchir la distance qui séparait Ellora d'Aurungabad. Là, il
espérait pouvoir se reposer en toute sécurité. Aussi ne fit-il
halte, ni dans un caravansérail, ouvert à tout venant, qui se
rencontra sur sa route, ni dans un bungalow à demi ruiné, où il
eût pu dormir une heure ou deux, au centre de la partie reculée de
la montagne.
Au soleil levant, le village de Rauzah, qui possède le tombeau
très simple du plus grand des empereurs mongols, Aureng-Zeb, fut
contourné par le fugitif. Il était enfin arrivé à ce célèbre
groupe d'excavations, qui ont pris leur nom du petit village
voisin d'Ellora.
La colline dans laquelle ont été creusées ces caves, au nombre
d'une trentaine, se dessine en forme de croissant. Quatre temples,
vingt-quatre monastères bouddhiques, quelques grottes moins
importantes, tels sont les monuments du groupe. La carrière de
basalte a été largement exploitée par la main de l'homme. Mais ce
n'est pas pour construire les chefs-d'oeuvre dispersés ça et là à
l'immense surface de la péninsule que les architectes indous, aux
premiers siècles de l'ère chrétienne, en ont extrait les pierres.
Non! ces pierres n'ont été enlevées que pour ménager des vides
dans le massif, et ce sont ces vides qui sont devenus des
«chaityas» ou des «viharas» suivant leur destination.
Le plus extraordinaire de ces temples est celui des Kaïlas. Que
l'on se figure un bloc haut de cent vingt pieds, sur six cents
pieds de circonférence. Ce bloc, avec une incroyable audace, on
l'a découpé dans la montagne même, on l'a isolé au milieu d'une
cour longue de trois cent soixante pieds et large de cent
quatre-vingt-six,--une cour que l'outil a conquise aux dépens de la
carrière basaltique. Puis, ce bloc ainsi dégagé, les architectes
l'ont taillé, comme un statuaire fait d'un morceau d'ivoire. À
l'extérieur, ils ont évidé des colonnes, menuisé des pyramidions,
arrondi des coupoles, épargné ce qu'il fallait de roc pour obtenir
la saillie des bas-reliefs, dans lesquels des éléphants plus
grands que nature semblent supporter l'édifice tout entier; à
l'intérieur, ils ont réservé une vaste salle, entourée de
chapelles, et dont la voûte repose sur des colonnes détachées de
la masse totale. Enfin, de ce monolithe, ils ont fait un temple,
qui n'a pas été «bâti», dans le vrai sens du mot, mais un temple
unique au monde, digne de rivaliser avec les édifices les plus
merveilleux de l'Inde, et qui ne peut même perdre à être comparé
aux hypogées de l'ancienne Égypte.
Ce temple, presque abandonné maintenant, a déjà été touché par le
temps. Il se détériore en quelques parties. Ses bas-reliefs
s'altèrent comme les parois du massif dont on l'a tiré. Il n'a
encore que mille ans d'existence. Mais, ce qui n'est que le
premier âge pour les oeuvres de la nature est déjà la caducité
pour les oeuvres humaines. Quelques profondes crevasses s'étaient
faites au soubassement latéral de gauche, et c'est par une de ces
ouvertures, que cachait à demi la croupe de l'un des éléphants de
support, que Nana Sahib se glissa, sans que personne eût pu
soupçonner son arrivée à Ellora.
La crevasse s'ouvrait intérieurement sur un sombre boyau, qui
courait à travers le soubassement, en s'enfonçant sous la «cella»
du temple. Là s'évidait une sorte de crypte ou plutôt une citerne,
sèche alors, qui servait de réceptacle aux eaux pluviales.
Dès que le Nana eut pénétré dans le boyau, il fit entendre un
certain sifflement, auquel répondit un sifflement identique. Ce
n'était point un jeu d'écho. Une lumière brilla dans l'obscurité.
Aussitôt, un Indou se montra, tenant une petite lanterne à la
main.
«Pas de lumière! dit le Nana.
--C'est toi, Dandou-Pant? répondit l'Indou, qui éteignit aussitôt
sa lanterne.
--Moi, frère!
--Est-ce que?...
--À manger, d'abord, répondit le Nana, nous causerons ensuite.
Mais, ni pour parler, ni pour manger, je n'ai besoin d'y voir.
Prends ma main et guide-moi.»
L'Indou prit la main du Nana, l'entraîna au fond de l'étroite
crypte et l'aida à s'étendre sur un amas d'herbes sèches qu'il
venait de quitter. Le sifflement du faquir l'avait interrompu dans
son dernier sommeil.
Cet homme, très habitué à se mouvoir dans cet obscur réduit, eut
bientôt trouvé quelques provisions, du pain, une sorte de pâté de
«mourghis» préparé avec la chair de poulets très communs dans
l'Inde, et une gourde contenant une demi-pinte de cette violente
liqueur connue sous le nom d'»arak», que produit la distillation
du jus de cocotier.
Le Nana mangea et but sans prononcer une parole. Il mourait de
faim et de fatigue. Toute sa vie se concentrait alors dans ses
yeux, qui brillaient dans l'ombre comme des prunelles de tigre.
L'Indou, sans faire un mouvement, attendait qu'il convînt au nabab
de parler.
Cet homme, c'était Balao Rao, le propre frère de Nana Sahib.
Balao Rao, l'aîné de Dandou-Pant, mais d'un an à peine, lui
ressemblait physiquement, presque à s'y méprendre. Moralement,
c'était Nana Sahib tout entier. Même haine des Anglais, même
astuce dans les projets, même cruauté dans l'exécution, même âme
en deux corps. Pendant toute l'insurrection, les deux frères ne
s'étaient pas quittés. Après la défaite, le même campement de la
frontière du Népaul leur avait donné asile. Et maintenant, reliés
dans cette unique pensée de reprendre la lutte, ils se
retrouvaient tous deux prêts à agir.
Lorsque le Nana, refait par ce repas hâtivement dévoré, eut
recouvré ses forces, il resta, pendant quelque temps, la tête
appuyée dans ses mains. Balao Rao, pensant qu'il voulait se
remettre par quelques heures de sommeil, gardait toujours le
silence.
Mais Dandou-Pant, relevant la tête, saisit la main de son frère,
et d'une voix sourde:
«J'ai été signalé dans la présidence de Bombay! dit-il. Ma tête
est mise à prix par le gouverneur de la présidence! Il y a deux
mille livres promises à qui livrera Nana Sahib!
--Dandou-Pant! s'écria Balao Rao. ta tête vaut plus que cela! Ce
serait à peine le prix de la mienne, et, avant trois mois, ils
seraient trop heureux de les avoir toutes les deux pour vingt
mille!
--Oui, répondit le Nana, dans trois mois, le 23 juin, c'est
l'anniversaire de cette bataille de Plassey dont le centième
anniversaire, en 1857, devait voir la fin de la domination
anglaise et l'émancipation de la race solaire! Nos prophètes
l'avaient prédit! Nos bardes l'avaient chanté! Dans trois mois,
frère, cent neuf ans se seront écoulés, et l'Inde est encore
foulée par le pied des envahisseurs!
--Dandou-Pant, répondit Balao Rao, ce qui n'a pas réussi en 1857
peut et doit réussir dix ans après. En 1827, en 1837, en 1847, il
y a eu des mouvements dans l'Inde! Tous les dix ans, les Indous
sont repris des fièvres de la révolte! Eh bien, cette année, ils
se guériront en se baignant dans des flots de sang européen!
--Que Brahma nous guide, murmura le Nana, et alors supplice pour
supplice! Malheur aux chefs de l'armée royale qui ne sont pas
tombés sous les coups de nos Cipayes! Lawrence est mort, Barnard
est mort, Hope est mort, Napier est mort, Hobson est mort,
Havelock est mort! Mais quelques-uns ont survécu! Campbell, Rose,
vivent encore, et parmi eux, celui que je hais entre tous, ce
colonel Munro, ce descendant du bourreau qui, le premier, fit
attacher des Indous à la bouche des canons, l'homme qui a tué de
sa main ma compagne, la Rani de Jansi! Qu'il tombe en mon pouvoir,
il verra si j'ai oublié les horreurs du colonel Neil, les
massacres du Sekander Bagh, les égorgements du palais de la Bégum.
de Bareilli, de Jansi et de Morar, de l'île d'Hidaspe et de Delhi!
Il verra si j'ai oublié qu'il a juré ma mort comme j'ai juré la
sienne!
--N'a-t-il pas quitté l'armée? demanda Balao Rao.
--Oh! répondit Nana Sahib, au premier soulèvement il reprendra du
service! Mais si le soulèvement avorte, j'irai le poignarder
jusque dans son bungalow de Calcutta!
--Soit, et maintenant?...
--Maintenant, il faut continuer l'oeuvre commencée. Le mouvement
sera national, cette fois. Que dans les villes, dans les champs,
les Indous se soulèvent, et bientôt les Cipayes auront fait cause
commune avec eux. J'ai parcouru le centre et le nord du Dekkan.
Partout, j'ai retrouvé les esprits disposés à la révolte. Pas de
ville, de bourgade, où nous n'ayons des chefs prêts à agir. Les
brahmanes fanatiseront le peuple. La religion, cette fois,
entraînera les sectateurs de Siva et de Vishnou. À l'époque qui
sera déterminée, au signal convenu, des millions d'Indous se
soulèveront, et l'armée royale sera anéantie!
--Et Dandou-Pant?... demanda Balao Rao, qui saisit la main de son
frère.
--Dandou-Pant, répondit le Nana, ne sera pas seulement le
Peïschwah couronné au château-fort de Bilhour! Ce sera alors le
souverain de la terre sacrée des Indes!» Cela dit, Nana Sahib, les
bras croisés, le regard vague de ceux qui observent, non plus le
passé ou le présent, mais l'avenir, resta silencieux.
Balao Rao se gardait bien de l'interrompre. Il lui plaisait de
laisser cette âme farouche s'enflammer à ses propres éléments, et,
au besoin, il était là pour attiser tout le feu qui couvait en
lui. Nana Sahib ne pouvait avoir un complice plus étroitement lié
à sa personne, un conseiller plus ardent à le pousser vers son
but. On l'a dit, c'était un autre lui-même.
Le Nana, après quelques minutes de silence, releva la tête, et
revint à la situation présente. «Où sont nos compagnons?
demanda-t-il.
--Aux cavernes d'Adjuntah, là où il a été convenu qu'ils nous
attendraient, répondit Balao Rao.
--Et nos chevaux?
--Je les ai laissés à une portée de fusil, sur la route qui
conduit d'Ellora à Boregami.
--C'est Kâlagani qui les garde?
--Lui-même, frère. Ils sont bien gardés, bien refaits, bien
reposés, et n'attendent que nous pour partir.
--Partons donc, répondit le Nana. Il faut que nous soyons à
Adjuntah avant le lever du jour.
--Et de là, demanda Balao Rao, où irons-nous? Cette fuite
précipitée n'a-t-elle pas contrarié tes projets?
--Non, répondit Nana Sahib. Nous gagnerons les monts Sautpourra,
dont je connais tous les défilés, et au milieu desquels je puis
défier les recherches de la police anglaise. Là, d'ailleurs, nous
serons sur ce territoire des Bilhs et des Gounds, qui sont restés
fidèles à notre cause. Là, je pourrai attendre le moment
favorable, au milieu de cette montagneuse région des Vindhyas où
le ferment de la révolte est toujours prêt à lever!
--En route! répondit Balao Rao. Ah! ils ont promis deux mille
livres à qui s'emparerait de toi! Mais il ne suffit pas de mettre
une tête à prix, il faut la prendre!
--Ils ne la prendront pas, répondit Nana Sahib. Viens sans perdre
un instant, frère, viens!»
Balao Rao s'avança d'un pas assuré à travers l'étroit couloir qui
conduisait à ce réduit obscur, creusé sous le pavé du temple.
Lorsqu'il fut arrivé à l'orifice que cachait la croupe de
l'éléphant de pierre, il avança prudemment la tête, regarda dans
l'ombre, à droite et à gauche, constata que les abords étaient
déserts, et se hasarda au dehors. Par surcroît de précaution, il
fit une vingtaine de pas sur l'avenue qui se développait suivant
l'axe du temple; puis, n'ayant rien aperçu de suspect, il poussa
un sifflement, indiquant au Nana que la route était libre.
Quelques instants après, les deux frères quittaient cette vallée
artificielle, longue d'une demi-lieue, qui est toute trouée de
galeries, de voûtes, d'excavations, étagées en de certains
endroits jusqu'à une grande hauteur. Ils évitèrent de passer près
de ce mausolée mahométan qui sert de bungalow aux pèlerins ou aux
curieux de toutes nationalités, attirés par les merveilles
d'Ellora; enfin, après avoir contourné le village de Rauzah, ils
se trouvèrent sur la route qui relie Adjuntah et Boregami.
La distance à parcourir, d'Ellora à Adjuntah, était de cinquante
milles (80 kilomètres environ); mais le Nana n'était plus alors ce
fugitif qui s'évadait à pied d'Aurungabad, et sans moyen de
transport. Ainsi que Balao Rao l'avait dit, trois chevaux
l'attendaient sur la route, gardés par l'Indou Kâlagani, fidèle
serviteur de Dandou-Pant. Ces chevaux avaient été cachés dans un
bois épais, à un mille du village. L'un était destiné au Nana,
l'autre à Balao Rao, le troisième à Kâlagani, et bientôt ils
galopaient tous trois dans la direction d'Adjuntah. Personne,
d'ailleurs, ne se fût étonné de voir un faquir à cheval. En effet,
bon nombre de ces effrontés mendiants demandent l'aumône du haut
de leur monture.
Au surplus, la route était peu fréquentée à cette époque de
l'année, moins favorable aux pèlerinages. Le Nana et ses deux
compagnons allaient donc rapidement sans avoir rien à craindre qui
eût pu les gêner ou les retarder. Ils ne prenaient que le temps de
faire souffler leurs bêtes, et, pendant ces courtes haltes,
puisaient aux provisions que Kâlagani portait à l'arçon de sa
selle. Ils évitèrent ainsi les parties plus fréquentées de la
province, les bungalows et les villages, entre autres la bourgade
de Roja, triste amas de maisons noires, que le temps a enfumées
comme ces sombres habitations du Cornouailles, et Pulmary, petit
bourg perdu dans les plantations d'un pays déjà sauvage.
Le sol était uni et plat. En toutes directions s'étendaient des
champs de bruyères, sillonnés de massifs d'épaisses jungles. Mais
la contrée devint plus accidentée aux approches d'Adjuntah.
Les superbes grottes qui portent ce nom, rivales des merveilleuses
caves d'Ellora, et peut-être plus belles dans leur ensemble,
occupent la partie inférieure d'une petite vallée, à un demi mille
environ de la ville.
Nana Sahib pouvait donc se dispenser de passer par Adjuntah, où la
notice du gouverneur devait être déjà affichée. En conséquence,
nulle crainte d'être reconnu.
Aussi, quinze heures après avoir quitté Ellora, ses deux
compagnons et lui s'enfonçaient-ils à travers un étroit défilé,
qui conduisait à la vallée célèbre, dont les vingt-sept temples,
taillés «à même» dans le massif rocheux, se penchent sur de
vertigineux abîmes.
La nuit était superbe, tout étincelante de constellations, mais
sans lune. De hauts arbres, des banians, quelques-uns de ces
«bars», qui comptent parmi les géants de la flore indienne, se
découpaient en noir sur le fond étoile du ciel. Pas un souffle ne
traversait l'atmosphère, pas une feuille ne remuait, pas un bruit
ne se faisait entendre, si ce n'est le sourd murmure d'un torrent,
qui coulait à quelques centaines de pieds, dans le fond du ravin.
Mais ce murmure s'accentua et devint un véritable mugissement,
lorsque les chevaux eurent atteint la chute d'eau du Satkhound,
qui tombe d'une hauteur de cinquante toises, en se déchirant à la
saillie des rocs de quartz et de basalte. Une liquide poussière
tourbillonnait dans le défilé et se fût nuancée des sept couleurs
de l'arc-en-ciel, si la lune eût éclairé l'horizon dans cette
belle nuit de printemps.
Le Nana, Balao Rao et Kâlagani étaient arrivés. Au brusque détour
du défilé, qui fait un coude en cet endroit, se creusait la vallée
enrichie par ces chefs-d'oeuvre de l'architecture bouddhique. Là,
sur les murailles de ces temples, ornés à profusion de colonnes,
de rosaces, d'arabesques, de vérandahs, peuplés de figures
colossales d'animaux aux formes fantastiques, creusés de sombres
cellules qu'habitaient autrefois les prêtres, gardiens de ces
demeures sacrées, l'artiste peut encore admirer quelques fresques
que l'on dirait peintes d'hier, et qui représentent des cérémonies
royales, des processions religieuses, des batailles où figurent
toutes les armes de l'époque, telles qu'elles furent dans ce
splendide pays de l'Inde, aux premiers temps de l'ère chrétienne.
Nana Sahib connaissait tous les secrets de ces mystérieuses
hypogées. Plus d'une fois, ses compagnons et lui, trop pressés par
les troupes royales, y avaient trouvé refuge aux mauvais jours de
l'insurrection. Les galeries souterraines qui les reliaient, les
plus étroits tunnels ménagés dans le massif quartzeux, les sinueux
conduits croisés sous tous les angles, les mille ramifications de
ce labyrinthe, dont l'enchevêtrement eût lassé les plus patients,
tout cela lui était familier. Il ne pouvait s'y perdre, même quand
une torche n'éclairait pas leurs sombres profondeurs.
Le Nana, au milieu de cette nuit obscure, en homme sûr de ce qu'il
fait, alla droit à l'une des excavations les moins importantes du
groupe. L'ouverture en était obstruée par un rideau d'arbustes
épais et un amas de grosses pierres qu'un éboulement ancien
semblait avoir jetées là, entre les broussailles du sol et les
plantes lapidaires de la roche.
Un simple grattement de son ongle sur la paroi suffit au nabab
pour signaler sa présence à l'orifice de l'excavation.
Deux ou trois têtes d'Indous apparurent aussitôt entre les
interstices des branches, puis dix, puis vingt autres, et bientôt
des corps, se faufilant entre les pierres comme des serpents,
formèrent un groupe d'une quarantaine d'hommes bien armés.
«En route!» dit Nana Sahib.
Et sans demander une explication, sans savoir où il les
conduisait, ces fidèles compagnons du nabab le suivirent, prêts à
se faire tuer sur un signe de lui. Ils étaient à pied, mais leurs
jambes pouvaient lutter de vitesse avec celles d'un cheval.
La petite troupe s'enfonça à travers le défilé qui côtoyait
l'abîme, en remontant vers le nord, et contourna la croupe de la
montagne. Une heure après, elle avait atteint la route du
Kandeish, qui va se perdre dans les passes des monts Sautpourra.
L'embranchement que jette le railway de Bombay à Allahabad sur
Nagpore, et la voie principale elle-même, qui court vers le nord-est,
furent dépassés au point du jour.
À ce moment, le train de Calcutta filait à toute vitesse, jetant
sa vapeur blanche aux superbes banians de la route, et ses
hennissements aux fauves effarés des jungles.
Le nabab avait arrêté son cheval, et, d'une voix forte, la main
tendue vers le train qui fuyait:
«Va, s'écria-t-il, va dire au vice-roi de l'Inde que Nana Sahib
est toujours vivant, et que ce railway, oeuvre maudite de leurs
mains, il le noiera dans le sang des envahisseurs!»
CHAPITRE V
Le Géant d'Acier.
Je ne sais pas de plus complète stupéfaction que celle dont les
passants arrêtés sur la grande route de Calcutta à Chandernagor,
hommes, femmes, enfants, Indous aussi bien qu'Anglais, donnaient
des marques non équivoques dans la matinée du 6 mai. Franchement,
un profond sentiment de surprise était bien naturel.
En effet, au lever du soleil, de l'un des derniers faubourgs de la
capitale de l'Inde, entre deux épaisses haies de curieux, sortait
un étrange équipage,--si toutefois ce nom peut s'appliquer à
l'appareil étonnant qui remontait la rive de l'Hougly.
En tête, et comme unique moteur du convoi, un éléphant
gigantesque, haut de vingt pieds, long de trente, large à
proportion, s'avançait tranquillement et mystérieusement. Sa
trompe était à demi recourbée, comme une énorme corne d'abondance,
la pointe en l'air. Ses défenses, toutes dorées, se dressaient
hors de son énorme mâchoire, semblables à deux faux menaçantes.
Sur son corps d'un vert sombre, bizarrement tacheté, se
développait une riche draperie de couleurs voyantes, rehaussée de
filigranes d'argent et d'or, que bordait une frange de gros glands
à torsades. Son dos supportait une sorte de tourelle très ornée,
couronnée d'un dôme arrondi à la mode indienne, et dont les parois
étaient pourvues de gros verres lenticulaires, semblables aux
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