caractère, il se proposait de bondir sur Kâlagani et de le mettre
hors d'état de nuire.
Malheureusement, le fidèle Indou n'eut pas le temps d'agir comme
il l'espérait.
La nuit, sans lune, était noire. À vingt pas, on n'eût pas
distingué un homme en marche.
Il arriva donc, à l'un des tournants du chemin, qu'une voix se fit
brusquement entendre, appelant Kâlagani.
«Oui! Nassim!» répondit l'Indou.
Et, au même moment, un cri aigu, très bizarre, retentit sur la
gauche de la route.
Ce cri, c'était le «kisri» de ces farouches tribus du Gondwana,
que Goûmi connaissait bien!
Goûmi, surpris, n'avait pu rien tenter. D'ailleurs, Kâlagani mort,
qu'aurait-il pu faire contre toute une bande d'Indous à laquelle
ce cri devait servir de ralliement. Un pressentiment lui dit de
fuir, pour essayer le prévenir ses compagnons. Oui! rester libre,
d'abord, puis revenir au lac, et chercher à rejoindre à la nage le
Géant d'Acier pour l'empêcher d'accoster la rive, il n'y avait pas
autre chose à faire.
Goûmi n'hésita pas. Au moment où Kâlagani rejoignait ce Nassim qui
lui avait répondu, il se jeta de côté et disparut dans les jungles
qui bordaient la route.
Et, lorsque Kâlagani revint avec son complice, dans l'intention de
se débarrasser du compagnon que lui avait imposé le colonel Munro,
Goûmi n'était plus là.
Nassim était le chef d'une bande de Dacoits, dévoué à la cause de
Nana Sahib. Lorsqu'il apprit la disparition de Goûmi, il lança ses
hommes à travers les jungles. À tout prix, il voulait reprendre le
hardi serviteur qui venait de s'échapper.
Les recherches furent inutiles. Goûmi, soit qu'il se fût perdu
dans l'obscurité, soit qu'un trou quelconque lui servît de refuge,
avait disparu, et il fallut renoncer à le retrouver.
Mais, en somme, que pouvaient-ils craindre, ces Dacoits, de Goûmi,
livré à ses seules ressources, au milieu de cette région sauvage,
à trois heures de marche déjà du lac Puturia, qu'il ne pourrait,
quelle que fût sa diligence, rejoindre avant eux?
Kâlagani en prit donc son parti. Il conféra un instant avec le
chef des Dacoits, qui semblait attendre ses ordres. Puis, tous,
redescendant la route, se portèrent à grands pas dans la direction
du lac.
Et maintenant, si cette troupe avait quitté les gorges des
Vindhyas, où elle campait depuis quelque temps, c'est que Kâlagani
avait pu faire connaître la prochaine arrivée du colonel Munro aux
environs du lac Puturia. Par qui? Par cet Indou, qui n'était autre
que Nassim et qui suivait la caravane des Banjaris. À qui? À celui
dont la main dirigeait dans l'ombre toute cette machination!
En effet, ce qui s'était passé, ce qui se passait alors, c'était
le résultat d'un plan bien arrêté, auquel le colonel Munro et ses
compagnons ne pouvaient se soustraire. C'est pourquoi, au moment
où le train accostait la pointe méridionale du lac, les Dacoits
purent l'attaquer sous les ordres de Nassim et de Kâlagani.
Mais c'était au colonel Munro qu'on en voulait, à lui seul. Ses
compagnons, abandonnés dans ce pays, leur dernière maison
détruite, n'étaient plus à craindre. Il fut donc entraîné, et, à
sept heures du matin, six milles le séparaient déjà du lac
Puturia.
Que sir Edward Munro fût conduit par Kâlagani à la station de
Jubbulpore, ce n'était pas admissible. Aussi se disait-il qu'il ne
devait pas quitter la région des Vindhyas, et que, tombé au
pouvoir de ses ennemis, il n'en sortirait peut-être jamais.
Cependant, cet homme courageux n'avait rien perdu de son sang-froid.
Il allait, au milieu de ces farouches Indous, prêt à tout
événement. Il affectait même de ne pas apercevoir Kâlagani. Le
traître avait pris la tête de la troupe, et il en était bien le
chef en effet. Quant à fuir, ce n'était pas possible. Bien qu'il
ne fût pas garrotté, le colonel Munro ne voyait, ni en avant, ni
en arrière, ni sur les flancs de son escorte, aucun vide qui eût
pu lui livrer passage. D'ailleurs, il aurait été repris
immédiatement.
Il réfléchissait donc aux conséquences de sa situation. Pouvait-il
croire que la main de Nana Sahib fût dans tout ceci? Non! Pour
lui, le nabab était bien mort. Mais, quelque compagnon de l'ancien
chef des rebelles, Balao Rao peut être, n'avait-il pas résolu de
satisfaire sa haine, en accomplissant cette vengeance, à laquelle
son frère avait voué sa vie? Sir Edward Munro pressentait quelque
manoeuvre de ce genre.
En même temps, il songeait au malheureux Goûmi, qui n'était pas
prisonnier des Dacoits. Avait-il pu s'échapper? c'était possible.
N'avait-il pas tout d'abord succombé? c'était plus probable.
Pouvait-on compter sur son aide, au cas où il serait sain et sauf?
c'était difficile.
En effet, si Goûmi avait cru devoir pousser jusqu'à la station de
Jubbulpore pour y chercher secours, il arriverait trop tard.
Si, au contraire, il était venu rejoindre Banks et ses compagnons
à la pointe méridionale du lac, que feraient ceux-ci, presque
dépourvus de munitions? Se jetteraient-ils sur la route de
Jubbulpore?... Mais, avant qu'ils eussent pu l'atteindre, le
prisonnier aurait déjà été entraîné dans quelque inaccessible
retraite des Vindhyas!
Donc, de ce côté, il ne fallait garder aucun espoir.
Le colonel Munro envisageait froidement la situation. Il ne
désespérait pas, n'étant point homme à se laisser abattre, mais il
préférait voir les choses dans toute leur réalité, au lieu de
s'abandonner à quelque illusion indigne d'un esprit que rien ne
pouvait troubler.
Cependant, la troupe marchait avec une extrême rapidité.
Évidemment, Nassim et Kâlagani voulaient arriver, avant le coucher
du soleil, à quelque rendez-vous convenu, où se déciderait le sort
du colonel. Si le traître était pressé, sir Edward Munro ne
l'était pas moins d'en finir, quelle que fût la fin qui
l'attendit.
Une seule fois, vers midi, pendant une demi-heure, Kâlagani fit
faire halte. Les Dacoits étaient pourvus de vivres et mangèrent
sur le bord d'un petit ruisseau.
Un peu de pain et de viande sèche fut mis à la disposition du
colonel, qui ne refusa point d'y toucher. Il n'avait rien pris
depuis la veille, et ne voulait pas donner à ses ennemis la joie
de le voir faiblir physiquement à l'heure suprême.
À ce moment, près de seize milles avaient été franchis pendant
cette marche forcée. Sur l'ordre de Kâlagani, on se remit en
route, en suivant toujours la direction de Jubbulpore.
Ce ne fut que vers cinq heures du soir que la bande des Dacoits
abandonna le grand chemin, pour se jeter sur la gauche. Si donc le
colonel Munro avait pu conserver un semblant d'espoir, tant qu'il
le suivait, il comprit alors qu'il n'était plus qu'entre les mains
de Dieu.
Un quart d'heure après, Kâlagani et les siens traversaient un
étroit défilé, qui formait l'extrême limite de la vallée de la
Nerbudda, vers la partie la plus sauvage de Bundelkund.
L'endroit était situé à trois cent cinquante kilomètres environ du
pâl de Tandit, dans l'est de ces monts Sautpourra, que l'on peut
considérer comme le prolongement occidental des Vindhyas.
Là, sur un des derniers contreforts, s'élevait la vieille
forteresse de Ripore, abandonnée depuis longtemps, parce qu'elle
ne pouvait être ravitaillée, pour peu que les défilés de l'ouest
fussent occupés par l'ennemi.
Cette forteresse dominait un des derniers saillants de la chaîne,
une sorte de redan naturel, haut de cinq cents pieds, qui
surplombait un large évasement de la gorge, au milieu des croupes
avoisinantes. On ne pouvait y accéder que par un étroit sentier,
tortueusement évidé dans le massif rocheux, sentier à peine
praticable pour des piétons.
Là, sur ce plateau, se profilaient encore des courtines
démantelées, quelques bastions en ruines. Au milieu de
l'esplanade, fermée sur l'abîme par un parapet de pierre, se
dressait un bâtiment, à demi détruit, qui servait autrefois de
caserne à la petite garnison de Ripore, et dont on n'aurait pas
voulu maintenant pour étable.
Sur le milieu du plateau central, un seul engin restait de tous
ceux qui s'allongeaient autrefois à travers les embrasures du
parapet. C'était un énorme canon, braqué vers la face antérieure
de l'esplanade. Trop lourd pour être descendu, trop détérioré,
d'ailleurs, pour conserver une valeur quelconque, il avait été
laissé là, sur son affût, livré aux morsures de la rouille qui
rongeait son enveloppe de fer.
C'était bien, par sa longueur et par sa grosseur, le digne pendant
du célèbre canon de bronze de Bhilsa, qui fut fondu au temps de
Jehanghir, énorme pièce, longue de six mètres, avec un calibre de
quarante-quatre. On eût pu le comparer également au non moins
fameux canon de Bidjapour, dont la détonation, au dire des
indigènes, n'eût pas laissé debout un seul des monuments de la
cité.
Telle était la forteresse de Ripore, où le prisonnier fut amené
par la troupe de Kâlagani. Il était cinq heures du soir, quand il
y arriva, après une journée de marche de plus de vingt-cinq
milles.
En face duquel de ses ennemis le colonel Munro allait-il enfin se
trouver? Il ne devait pas tarder à l'apprendre.
Un groupe d'Indous occupait alors le bâtiment en ruines, qui
s'élevait au fond de l'esplanade. Ce groupe s'en détacha, tandis
que la bande des Dacoits se rangeait en cercle le long du parapet.
Le colonel Munro occupait le centre de ce cercle. Les bras
croisés, il attendait.
Kâlagani quitta la place qu'il occupait dans le rang, et fit
quelques pas au devant du groupe.
Un Indou, simplement vêtu, marchait en tête.
Kâlagani s'arrêta devant lui et s'inclina. L'Indou lui tendit une
main que Kâlagani baisa respectueusement. Un signe de tête lui
témoigna qu'on était content de ses services.
Puis, l'Indou s'avança vers le prisonnier, lentement, mais l'oeil
en feu, avec tous les symptômes d'une colère à peine contenue. On
eût dit d'un fauve marchant sur sa proie.
Le colonel Munro le laissa approcher, sans reculer d'un pas, le
regardant avec autant de fixité qu'il était regardé lui-même.
Lorsque l'Indou ne fut plus qu'à cinq pas de lui:
«Ce n'est que Balao Rao, le frère du nabab! dit le colonel, d'un
ton qui indiquait le plus profond mépris.
--Regarde mieux! répondit l'Indou.
--Nana Sahib! s'écria le colonel Munro, en reculant, cette fois,
malgré lui. Nana Sahib vivant!...» Oui, le nabab lui-même,
l'ancien chef de la révolte des Cipayes, l'implacable ennemi de
Munro! Mais qui avait donc succombé dans la rencontre au pâl de
Tandît? C'était Balao Rao, son frère.
L'extraordinaire ressemblance de ces deux hommes, tous deux grêlés
à la face, tous deux amputés du même doigt de la même main, avait
trompé les soldats de Lucknow et de Cawnpore. Ceux-ci n'avaient
pas hésité à reconnaître le nabab dans celui qui n'était que son
frère, et il eût été impossible de ne pas commettre cette méprise.
Ainsi, lorsque la communication, faite aux autorités, annonça la
mort du nabab, Nana Sahib vivait encore: c'était Balao Rao qui
n'était plus.
Cette nouvelle circonstance, Nana Sahib avait eu grand soin de
l'exploiter. Une fois de plus, elle lui assurait une sécurité
presque absolue. En effet, son frère ne devait pas être recherché
par la police anglaise avec le même acharnement que lui, et il ne
le fut pas. Non seulement les massacres de Cawnpore ne lui étaient
point imputés, mais il n'avait pas sur les Indous du centre
l'influence pernicieuse que possédait le nabab.
Nana Sahib, se voyant traqué de si près, avait donc résolu de
faire le mort jusqu'au moment où il pourrait définitivement agir,
et, renonçant temporairement à ses projets insurrectionnels, il
s'était donné tout entier à sa vengeance. Jamais, d'ailleurs, les
circonstances n'avaient été plus favorables. Le colonel Munro,
toujours surveillé par ses agents, venait de quitter Calcutta pour
un voyage qui devait le conduire à Bombay. Ne serait-il pas
possible de l'amener dans la région des Vindhyas, à travers les
provinces du Bundelkund? Nana Sahib le pensa, et ce fut dans ce
but qu'il lui dépêcha l'intelligent Kâlagani.
Le nabab quitta alors le pâl de Tandît, qui ne lui offrait plus un
abri sûr. Il s'enfonça dans la vallée de la Nerbudda, jusqu'aux
dernières gorges des Vindhyas. Là s'élevait la forteresse de
Ripore, qui lui parut un lieu de refuge où la police ne songerait
guère à le relancer, puisqu'elle devait le croire mort.
Nana Sahib s'y installa donc avec les quelques Indous dévoués à sa
personne. Il les renforça bientôt d'une bande de Dacoits, dignes
de se ranger sous les ordres d'un tel chef, et il attendit.
Mais qu'attendait-il depuis quatre mois? Que Kâlagani eût rempli
sa mission, et lui fit connaître la prochaine arrivée, du colonel
Munro dans cette partie des Vindhyas, où il serait sous sa main.
Toutefois, une crainte s'empara de Nana Sahib. Ce fut que la
nouvelle de sa mort, répandue dans toute la péninsule, n'arrivât
aux oreilles de Kâlagani. Si celui-ci y ajoutait foi,
n'abandonnerait-il pas son oeuvre de trahison vis-à-vis du colonel
Munro?
De là, l'envoi d'un autre Indou à travers les routes du
Bundelkund, ce Nassim qui, mêlé à la caravane des Banjaris,
rencontra le train de Steam-House sur la route du Scindia, se mit
en communication avec Kâlagani, et l'instruisit du véritable état
des choses.
Cela fait, Nassim, sans perdre une heure, revint à la forteresse
de Ripore, et il informa Nana Sahib de tout ce qui s'était passé
depuis le jour où Kâlagani avait quitté Bhopal. Le colonel Munro
et ses compagnons s'avançaient à petites journées vers les
Vindhyas, Kâlagani les guidait, et c'était aux environs du lac
Puturia qu'il fallait les attendre.
Tout avait donc réussi aux souhaits du nabab. Sa vengeance ne
pouvait plus lui échapper.
Et, en effet, ce soir-là, le colonel Munro était seul, désarmé, en
sa présence, à sa merci.
Après les premiers mots échangés, ces deux hommes se regardèrent
un instant sans prononcer une seule parole.
Mais, soudain, l'image de lady Munro repassant plus vivement
devant ses yeux, le colonel eut comme un afflux de sang de son
coeur à sa tête. Il s'élança sur le meurtrier des prisonniers de
Cawnpore!...
Nana Sahib se contenta de faire deux pas en arrière.
Trois Indous s'étaient subitement jetés sur le colonel, et ils le
maîtrisèrent, non sans peine.
Cependant, sir Edward Munro avait repris possession de lui-même.
Le nabab le comprit sans doute, car, d'un geste, il écarta les
Indous.
Les deux ennemis se retrouvèrent de nouveau face à face.
«Munro, dit Nana Sahib, les tiens ont attaché à la bouche de leurs
canons les cent vingt prisonniers de Peschawar, et, depuis ce
jour, plus de douze cents Cipayes ont péri de cette épouvantable
mort! Les tiens ont massacré sans pitié les fugitifs de Lahore,
ils ont égorgé, après la prise de Delhi, trois princes et vingt-neuf
membres de la famille du roi, ils ont massacré à Lucknow six
mille des nôtres, et trois mille après la campagne du Pendjab! En
tout, par le canon, le fusil, la potence ou le sabre, cent vingt
mille officiers ou soldats natifs et deux cent mille indigènes ont
payé de leur vie ce soulèvement pour l'indépendance nationale!
--À mort! à mort!» s'écrièrent les Dacoits et les Indous rangés
autour de Nana Sahib. Le nabab leur imposa silence de la main, et
attendit que le colonel Munro voulût lui répondre. Le colonel ne
répondit pas. «Quant à toi, Munro, reprit le nabab, tu as tué de
ta main la Rani de Jansi, ma fidèle compagne... et elle n'est pas
encore vengée!» Pas de réponse du colonel Munro.
«Enfin, il y a quatre mois, dit Nana Sahib, mon frère Balao Rao
est tombé sous les balles anglaises dirigées contre moi... et mon
frère n'est pas encore vengé!
--À mort! À mort!» Ces cris éclatèrent avec plus de violence,
celle fois, et toute la bande fit un mouvement pour se ruer sur le
prisonnier.
«Silence! s'écria Nana Sahib. Attendez l'heure de la justice!»
Tous se turent.
«Munro, reprit le nabab, c'est un de tes ancêtres, c'est Hector
Munro, qui a osé appliquer pour la première fois cet épouvantable
supplice, dont les tiens ont fait un si terrible usage pendant la
guerre de 1857! C'est lui qui a donné l'ordre d'attacher vivants,
à la bouche de ses canons, des Indous, nos parents, nos frères...»
Nouveaux cris, nouvelles démonstrations, que Nana Sahib n'aurait
pu réprimer cette fois. Aussi:
«Représailles pour représailles! ajouta-t-il. Munro, tu périras
comme tant des nôtres ont péri!»
Puis, se retournant:
«Vois ce canon!»
Et le nabab montrait l'énorme pièce, longue de plus de cinq
mètres, qui occupait le centre de l'esplanade.
«Tu vas être attaché, dit-il, à la bouche de ce canon! Il est
chargé, et demain, au lever du soleil, sa détonation, se
prolongeant jusqu'aux fonds de Vindhyas, apprendra à tous que la
vengeance de Nana Sahib est enfin accomplie!»
Le colonel Munro regardait fixement le nabab avec un calme que
l'annonce de son prochain supplice ne pouvait troubler.
«C'est bien, dit-il, tu fais ce que j'aurais fait, si tu étais
tombé entre mes mains!»
Et, de lui-même, le colonel Munro alla se placer devant la bouche
du canon, à laquelle, les mains liées derrière le dos, il fut
attaché par de fortes cordes.
Et alors, pendant une longue heure, toute cette bande de Dacoits
et d'Indous vint l'insulter lâchement. On eût dît des Sioux de
l'Amérique du Nord autour d'un prisonnier enchaîné au poteau du
supplice.
Le colonel Munro demeura impassible devant l'outrage, comme il
voulait l'être devant la mort. Puis, la nuit venue, Nana Sahib,
Kâlagani et Nassim se retirèrent dans la vieille caserne. Toute la
bande, lasse enfin, quitta la place et rejoignit ses chefs. Sir
Edward Munro resta en présence de la mort et de Dieu.
CHAPITRE XII
À la bouche d'un canon.
Le silence ne dura pas longtemps. Des provisions avaient été mises
à la disposition de la bande des Dacoits. Pendant qu'ils
mangeaient, on pouvait les entendre crier, vociférer, sous
l'influence de cette violente liqueur d'arak, dont ils faisaient
un usage immodéré.
Mais tout ce vacarme s'apaisa peu à peu. Le sommeil ne devait pas
tarder à s'emparer de ces brutes, très surmenées déjà par une
longue journée de fatigue.
Sir Edward Munro allait-il donc être laissé sans gardien jusqu'au
moment où sonnerait l'heure de sa mort? Nana Sahib ne ferait-il
pas veiller sur son prisonnier, bien que celui-ci, solidement
attaché par les triples tours de corde qui lui cerclaient les bras
et la poitrine, fût hors d'état de faire un mouvement?
Le colonel se le demandait, quand, vers huit heures, il vit un
Indou quitter la caserne et s'avancer sur l'esplanade.
Cet Indou avait pour consigne de rester pendant toute la nuit
auprès du colonel Munro.
Tout d'abord, après avoir traversé obliquement le plateau, il vint
droit au canon, afin de s'assurer que le prisonnier était toujours
là. D'une main vigoureuse, il essaya les cordes, qui ne cédèrent
point. Puis, sans s'adresser au colonel, mais se parlant à lui-même:
«Dix livres de bonne poudre! dit-il. Il y a longtemps que le vieux
canon de Ripore n'a parlé, mais, demain, il parlera!...»
Cette réflexion amena un sourire de dédain sur le fier visage du
colonel Munro. La mort n'était pas pour l'effrayer, si
épouvantable qu'elle dût être.
L'indou, après avoir examiné la partie antérieure de la bouche à
feu, revint un peu en arrière, caressa de sa main l'épaisse
culasse, et son doigt se posa un instant sur la lumière, que la
poudre de l'amorce emplissait jusqu'à l'orifice.
Puis, l'Indou resta appuyé sur le bouton de la culasse. Il
semblait avoir absolument oublié que le prisonnier fût là, comme
un patient au pied du gibet, attendant que la trappe se dérobe
sous lui.
Indifférence ou effet de l'arak qu'il venait de boire, l'Indou
chantonnait entre ses dents un vieux refrain du Goundwana. Il
s'interrompait et recommençait, comme un homme auquel, sous
l'influence d'une demi-ivresse, sa pensée échappe peu à peu.
Un quart d'heure plus tard, l'Indou se redressa. Sa main se
promena sur la croupe du canon. Il en fit le tour, et, s'arrêtant
devant le colonel Munro, il le regarda en murmurant d'incohérentes
paroles. Par instinct, ses doigts saisirent une dernière fois les
cordes, comme pour les serrer plus solidement; puis, hochant la
tête, en homme qui est rassuré, il alla s'accouder sur le parapet,
à une dizaine de pas, vers la gauche de la bouche à feu.
Pendant dix minutes encore, l'Indou demeura dans cette position,
tantôt tourné vers le plateau, tantôt penché en dehors, et
plongeant ses regards dans l'abîme qui se creusait au pied de la
forteresse.
Il était visible qu'il faisait un dernier effort pour ne pas
succomber au sommeil. Mais enfin, la fatigue l'emportant, il se
laissa glisser jusqu'au sol, s'y étendit, et l'ombre du parapet le
rendit absolument invisible.
La nuit, d'ailleurs, était déjà profonde. D'épais nuages,
immobiles, s'allongeaient sur le ciel. L'atmosphère était aussi
calme que si les molécules de l'air eussent été soudées l'une à
l'autre. Les bruits de la vallée n'arrivaient pas à cette hauteur.
Le silence était absolu.
Ce qu'allait être une telle nuit d'angoisses pour le colonel
Munro, il convient de le dire, à l'honneur de cet homme énergique.
Pas un instant, il ne songea à cette dernière seconde de sa vie,
pendant laquelle les tissus de son corps, rompus violemment, ses
membres effroyablement dispersés, iraient se perdre dans l'espace.
Ce ne serait qu'un coup de foudre, après tout, et ce n'était pas
là de quoi ébranler une nature sur laquelle jamais effroi physique
ou moral n'avait eu prise. Quelques heures lui restaient encore à
vivre: elles appartenaient à cette existence, qui avait été si
heureuse pendant sa plus longue période. Sa vie se rouvrait tout
entière avec une singulière précision. Tout son passé se
représentait à son esprit.
L'image de lady Munro se dressait devant lui. Il la revoyait, il
l'entendait, cette infortunée qu'il pleurait comme aux premiers
jours, non plus des yeux, mais du coeur! Il la retrouvait jeune
fille, au milieu de cette funeste ville de Cawnpore, dans cette
habitation où il l'avait pour la première fois admirée, connue,
aimée! Ces quelques années de bonheur, brusquement terminées par
la plus épouvantable des catastrophes, se ravivèrent dans son
esprit. Tous leurs détails, si légers qu'ils fussent, lui
revinrent à la mémoire avec une telle netteté, que la réalité
n'eut peut-être pas été plus «réelle»! Le milieu de la nuit était
déjà passé que sir Edward Munro ne s'en était pas aperçu. Il avait
vécu tout entier dans ses souvenirs, sans que rien l'en eût pu
distraire, là-bas, près de sa femme adorée. En trois heures
s'étaient résumés les trois ans qu'il avait vécu près d'elle! Oui!
son imagination l'avait irrésistiblement enlevé de ce plateau de
la forteresse de Ripore, elle l'avait arraché à la bouche de ce
canon, dont le premier rayon du soleil allait, pour ainsi dire,
enflammer l'amorce!
Mais alors, l'horrible dénouement du siège de Cawnpore lui
apparut, l'emprisonnement de lady Munro et de sa mère dans le
Bibi-Ghar, le massacre de leurs malheureuses compagnes, et enfin
ce puits, tombeau de deux cents victimes, sur lequel, quatre mois
auparavant, il était allé une dernière fois pleurer.
Et cet odieux Nana Sahib qui était là, à quelques pas, derrière
des murs de cette caserne en ruines, l'ordonnateur des massacres,
le meurtrier de lady Munro et de tant d'autres infortunées! Et
c'était entre ses mains qu'il venait de tomber, lui, qui avait
voulu se faire le justicier de cet assassin que la justice n'avait
pu atteindre!
Sir Edward Munro, sous la poussée d'une colère aveugle, fit un
effort désespéré pour rompre ses liens. Les cordes craquèrent, et
les noeuds, resserrés, lui entrèrent dans les chairs. Il poussa un
cri, non de douleur, mais d'impuissante rage.
À ce cri, l'Indou, étendu dans l'ombre du parapet, redressa la
tête. Le sentiment de sa situation le reprit. Il se souvint qu'il
était le gardien du prisonnier.
Il se releva donc, s'avança en hésitant vers le colonel Munro, lui
posa la main sur l'épaule, pour s'assurer qu'il était toujours là,
et, du ton d'un homme à moitié endormi:
«Demain, dit-il, au lever du soleil... Boum!»
Puis, il retourna vers le parapet, afin d'y reprendre un point
d'appui. Dès qu'il l'eut touché, il se coucha sur le sol et ne
tarda pas à s'assoupir complètement.
À la suite de cet inutile effort, une sorte de calme avait repris
le colonel Munro. Le cours de ses pensées se modifia, sans qu'il
songeât davantage au sort qui l'attendait. Par une association
d'idées toute naturelle, il pensa à ses amis, à ses compagnons. Il
se demanda si, eux aussi, n'étaient pas tombés entre les mains
d'une autre bande de ces Dacoits qui fourmillent dans les
Vindhyas, si on ne leur réservait pas un sort identique au sien,
et cette pensée lui serra le coeur.
Mais, presque aussitôt, il se dit que cela ne pouvait être. En
effet, si le nabab avait résolu leur mort, il les aurait réunis à
lui dans le même supplice. Il eût voulut doubler ses angoisses de
celles de ses amis. Non! ce n'était que sur lui, sur lui seul,--
il essayait de l'espérer,--que Nana Sahib voulait assouvir sa
haine!
Cependant, si déjà et par impossible, Banks, le capitaine Hod,
Maucler, étaient libres, que faisaient-ils? Avaient-ils pris la
route de Jubbulpore, sur laquelle le Géant d'Acier, que n'avaient
pu détruire les Dacoits, pouvait les transporter rapidement? Là,
les secours ne manqueraient pas! Mais à quoi bon? Comment
auraient-ils su où était le colonel Munro? Nul ne connaissait
cette forteresse de Ripore, ce repaire de Nana Sahib. Et,
d'ailleurs, pourquoi le nom du nabab leur serait-il venu à la
pensée? Nana Sahib n'était-il pas mort pour eux? N'avait-il pas
succombé à l'attaque du pâl de Tandît? Non! ils ne pouvaient rien
pour le prisonnier!
Du côté de Goûmi, nul espoir non plus. Kâlagani avait eu tout
intérêt à se défaire de ce dévoué serviteur, et puisque Goûmi
n'était pas là, c'est qu'il avait précédé son maître dans la mort!
Compter sur une chance quelconque de salut, c'eût été inutile. Le
colonel Munro n'était point homme à s'illusionner. Il voyait les
choses dans leur vrai, et il revint à ses premières pensées, au
souvenir des jours heureux qui emplissait son coeur.
Combien d'heures s'étaient écoulées, pendant qu'il rêvait ainsi,
il lui eût été difficile de l'évaluer. La nuit était toujours
obscure. Rien n'apparaissait encore à la cime des montagnes de
l'est, qui annonçât les premières lueurs de l'aube.
Cependant, il devait être environ quatre heures du matin, lorsque
l'attention du colonel Munro fut attirée par un phénomène assez
singulier. Jusqu'à ce moment, pendant ce retour sur son existence
passée, il avait plutôt regardé en dedans qu'en dehors de lui. Les
objets extérieurs, peu distincts au milieu de ces profondes
ténèbres, n'auraient pu le distraire; mais alors, ses yeux
devinrent plus fixes, et toutes les images, évoquées dans son
souvenir, s'effacèrent soudain devant une sorte d'apparition,
aussi inattendue qu'inexplicable.
En effet, le colonel Munro n'était plus seul sur le plateau de
Ripore. Une lumière, encore indécise, venait de se montrer vers
l'extrémité du sentier, à la poterne de la forteresse. Elle allait
et venait, vacillante, trouble, menaçant de s'éteindre, reprenant
son éclat, comme si elle eût été tenue par une main peu sûre.
Dans la situation où se trouvait le prisonnier, tout incident
pouvait avoir son importance. Ses yeux ne quittèrent donc plus ce
feu. Il observa qu'une sorte de vapeur fuligineuse s'en dégageait
et qu'il était mobile. D'où cette conclusion qu'il ne devait pas
être enfermé dans un fanal.
«Un de mes compagnons, se dit le colonel Munro... Goûmi peut-être!
Mais non!... Il ne serait pas là avec une lumière qui le
trahirait... Qu'est-ce donc?»
Le feu s'approchait lentement. Il glissa, d'abord, le long du mur
de la vieille caserne, et sir Edward Munro put craindre qu'il ne
fût aperçu de quelques-uns des Indous endormis au dedans.
Il n'en fut rien. Le feu passa sans être remarqué. Parfois,
lorsque la main qui le portait s'agitait d'un mouvement fébrile,
il se ravivait et brillait d'un plus vif éclat.
Bientôt le feu eut atteint le mur du parapet, et il en suivit la
crête, comme une flamme de Saint-Elme dans les nuits d'orage.
Alors le colonel Munro commença à distinguer une sorte de fantôme,
sans forme appréciable, une «ombre», que cette lumière éclairait
vaguement. L'être quelconque, qui s'avançait ainsi, devait être
recouvert d'un long pagne, sous lequel se cachaient ses bras et sa
tête.
Le prisonnier ne remuait pas. Il retenait son souffle. Il
craignait d'effaroucher cette apparition, de voir s'éteindre la
flamme dont la clarté la guidait dans l'ombre. Il était aussi
immobile que la pesante pièce de métal qui semblait le tenir dans
son énorme gueule.
Cependant, le fantôme continuait à glisser le long du parapet. Ne
pouvait-il arriver qu'il heurtât le corps de l'Indou endormi? Non.
L'Indou était étendu à gauche du canon, et l'apparition venait par
la droite, s'arrêtant parfois, puis reprenant sa marche, à petits
pas.
Enfin, elle fut bientôt assez rapprochée pour que le colonel Munro
pût la distinguer plus nettement.
C'était un être de moyenne taille, dont un long pagne, en effet,
recouvrait tout le corps. De ce pagne sortait une main, qui tenait
une branche de résine enflammée.
«Quelque fou, qui a l'habitude de visiter le campement des
Dacoits, se dit le colonel Munro, et auquel on ne prend plus
garde! Au lieu d'un feu, que n'a-t-il un poignard à la main!...
Peut-être pourrais-je?...»
Ce n'était point un fou, et, cependant, sir Edward Munro avait à
peu près deviné.
C'était la folle de la vallée de la Nerbudda, l'inconsciente
créature, qui, depuis quatre mois, errait à travers les Vindhyas,
toujours respectée et hospitalièrement accueillie de ces Gounds
superstitieux. Ni Nana Sahib, ni aucun de ses compagnons ne
savaient quelle part la «Flamme Errante» avait prise à l'attaque
du pâl de Tandît. Souvent ils l'avaient rencontrée dans cette
partie montagneuse du Bundelkund, et ils ne s'étaient jamais
inquiétés de sa présence. Plusieurs fois déjà, dans ses courses
incessantes, elle avait porté ses pas jusqu'à la forteresse de
Ripore, et nul n'avait songé à l'en chasser. Ce n'était que le
hasard de ses pérégrinations nocturnes qui venait de l'y amener
cette nuit même.
Le colonel Munro ne savait rien de ce qui concernait la folle. De
la Flamme Errante, il n'avait jamais entendu parler, et pourtant,
cet être inconnu qui s'approchait, qui allait le toucher, lui
parler peut-être, faisait battre son coeur avec une inexplicable
violence.
Peu à peu, la folle s'était rapprochée du canon. Sa résine ne
jetait plus que de faibles lueurs, et elle ne semblait pas voir le
prisonnier, bien qu'elle fût en face de lui, et que ses yeux
fussent presque visibles à travers ce pagne, percé de trous comme
la cagoule d'un pénitent.
Sir Edward Munro ne bougeait pas. Ni par un mouvement de tête, ni
par un mot, il n'essayait d'attirer l'attention de cette étrange
créature.
D'ailleurs, elle revint presque aussitôt sur ses pas, de manière à
faire le tour de l'énorme pièce, à la surface de laquelle sa
résine dessinait de petites ombres flottantes.
Comprenait-elle, l'insensée, à quoi devait servir ce canon,
allongé là comme un monstre, pourquoi cet homme était attaché à
cette gueule, qui allait vomir le tonnerre et l'éclair au premier
rayon du jour?
Non, sans doute. La Flamme Errante était là, comme elle était
partout, inconsciemment. Elle errait, cette nuit, ainsi qu'elle
l'avait déjà fait bien des fois, sur le plateau de Ripore. Puis,
elle le quitterait, elle redescendrait le sentier sinueux, elle
regagnerait la vallée, et reporterait ses pas là où la pousserait
son imagination falote.
Le colonel Munro, qui pouvait librement tourner la tête, suivait
tous ses mouvements. Il la vit passer derrière la pièce. De là,
elle se dirigea de manière à rejoindre le mur du parapet, afin de
le suivre, sans doute, jusqu'au point où il se reliait à la
poterne.
En effet, la Flamme Errante marcha ainsi, mais, s'étant arrêtée
soudain, à quelques pas de l'Indou endormi, elle se retourna.
Quelque lien invisible l'empêchait-il donc d'aller plus avant?
Quoi qu'il en soit, un inexplicable instinct la ramena vers le
colonel Munro, et elle demeura encore immobile devant lui.
Cette fois, le coeur de sir Edward Munro battit avec une telle
force, qu'il eût voulu y porter ses mains pour le contenir!
La Flamme Errante s'était approchée plus près. Elle avait élevé sa
résine à la hauteur du visage du prisonnier, comme si elle eût
voulu le mieux voir. À travers les trous de sa cagoule, ses yeux
s'allumèrent d'une flamme ardente.
Le colonel Munro, involontairement fasciné par ce feu, la dévorait
du regard.
Alors, la main gauche de la folle écarta peu à peu les plis de son
pagne. Bientôt son visage se montra à découvert, et, à ce moment,
de sa main droite, elle agita la résine, qui jeta une lueur plus
intense.
Un cri!--un cri à demi étouffé,--s'échappa de la poitrine du
prisonnier.
«Laurence! Laurence!»
Il se crut fou à son tour!... Ses yeux se fermèrent un instant.
C'était lady Munro! Oui! lady Munro elle-même,--qui se dressait
devant lui!
«Laurence... toi... toi!» répéta-t-il.
Lady Munro ne répondit rien. Elle ne le reconnaissait pas. Elle ne
semblait même pas l'entendre.
«Laurence! Folle! folle, oui!... mais vivante!»
Sir Edward Munro n'avait pu se tromper à une prétendue
ressemblance. L'image de sa jeune femme était trop profondément
gravée en lui. Non! même après neuf années d'une séparation qu'il
devait croire éternelle, c'était lady Munro, changée sans doute,
mais belle encore, c'était lady Munro, échappée par miracle aux
bourreaux de Nana Sahib, qui était devant lui!
L'infortunée, après avoir tout fait pour défendre sa mère, égorgée
sous ses yeux, était tombée. Frappée, mais non mortellement, et
confondue avec tant d'autres, une des dernières elle fut
précipitée dans le puits de Cawnpore, sur les victimes amoncelées
qui le remplissaient déjà. La nuit venue, un suprême instinct de
conservation la ramena à la margelle du puits,--l'instinct seul,
car la raison, à la suite de ces effroyables scènes, l'avait déjà
abandonnée. Après tout ce qu'elle avait souffert depuis le
commencement du siège, dans la prison du Bibi-Ghar, sur le théâtre
du massacre, après avoir vu égorger sa mère, sa tête s'était
perdue. Elle était folle, folle, mais vivante! ainsi que venait de
le reconnaître Munro. Folle, elle s'était traînée hors du puits,
elle avait rôdé aux environs, elle avait pu quitter la ville, au
moment où Nana Sahib et les siens l'abandonnaient, après la
sanglante exécution. Folle, elle s'était sauvée dans les ténèbres,
allant devant elle, à travers la campagne. Évitant les villes,
fuyant les territoires habités, ça et là recueillie par de pauvres
raïots, respectée comme un être privé de raison, la pauvre folle
était allée ainsi jusqu'aux monts Sautpourra, jusqu'aux Vindhyas!
Et, morte pour tous, depuis neuf ans, mais l'esprit toujours
frappé par le souvenir des incendies du siège, elle errait sans
cesse!
Oui! c'était bien elle!
Le colonel Munro l'appela encore... Elle ne répondit pas. Que
n'aurait-il pas donné pour pouvoir l'étreindre dans ses bras,
l'enlever, l'emporter, recommencer près d'elle une nouvelle
existence, lui rendre la raison à force de soins et d'amour!... Et
il était lié à cette masse de métal, le sang coulait de ses bras
par les entailles qu'y creusaient ces cordes, et rien ne pouvait
l'arracher avec elle de ce lieu maudit!
Quel supplice, quelle torture, que n'avait même pu rêver la
cruelle imagination de Nana Sahib! Ah! si ce monstre eût été là,
s'il eût su que lady Munro était en son pouvoir, quelle horrible
joie il en eût ressenti! Quel raffinement il aurait sans doute
ajouté aux angoisses du prisonnier!
«Laurence! Laurence!» répétait sir Edward Munro.
Et il l'appelait à voix haute, au risque de réveiller l'Indou,
endormi à quelques pas, au risque d'attirer les Dacoits, couchés
dans la vieille caserne, et Nana Sahib lui-même!
Mais lady Munro, sans comprendre, continuait à le regarder de ses
yeux hagards. Elle ne voyait rien, des épouvantables souffrances
que subissait cet infortuné, qui la retrouvait au moment où lui-même
allait mourir! Sa tête se balançait, comme si elle n'eût pas
voulu répondre!
Quelques minutes s'écoulèrent ainsi; puis, sa main s'abaissa, son
voile retomba sur sa figure, et elle recula d'un pas.
Le colonel Munro crut qu'elle allait s'enfuir!
«Laurence!» cria-t-il une dernière fois, comme s'il lui eût jeté
un suprême adieu.
Mais non! Lady Munro ne songeait pas à quitter le plateau de
Ripore, et la situation, quelque épouvantable qu'elle fût déjà,
allait encore s'aggraver.
En effet, lady Munro s'arrêta. Évidemment, ce canon avait attiré
son attention. Peut-être s'éveillait-il en elle quelque souvenir
obscurci du siège de Cawnpore! Elle revint donc, à pas lents. Sa
main, qui tenait la résine, promenait sa flamme sur le tube de
métal, et il suffisait d'une étincelle, enflammant l'amorce, pour
que le coup partît!
Munro allait-il donc mourir de cette main?
Cette idée, il ne put la supporter! Mieux valait périr sous les
yeux de Nana Sahib et des siens!
Munro allait appeler, réveiller ses bourreaux!...
Soudain, il sentit de l'intérieur du canon une main presser ses
mains, attachées derrière son dos. C'était la pression d'une main
amie qui cherchait à dénouer ses liens. Bientôt, le froid d'une
lame d'acier, se glissant avec précaution entre les cordes et ses
poignets, l'avertit que, dans l'âme même de cette pièce énorme, se
tenait, mais par quel miracle! un libérateur.
Il ne pouvait s'y tromper! On coupait les cordes qui
l'attachaient!...
En une seconde, ce fut fait! Il put faire un pas en avant. Il
était libre!
Si maître de lui qu'il fût, un cri allait le perdre!...
Une main s'allongea hors de la pièce... Munro la saisit, il la
tira, et un homme, qui venait de se dégager par un dernier effort
de l'orifice du canon, tombait à ses pieds.
C'était Goûmi!
Le fidèle serviteur, après s'être échappé, avait continué à
remonter la route de Jubbulpore, au lieu de revenir au lac, vers
lequel se dirigeait la troupe de Nassim. Arrivé au chemin de
Ripore, il avait dû se cacher une seconde fois. Un groupe d'Indous
était là, parlant du colonel Munro que les Dacoits, dirigés par
Kâlagani, allaient amener à la forteresse, où Nana Sahib lui
réservait la mort par le canon. Sans hésiter, Goûmi s'était glissé
dans l'ombre jusqu'au sentier tournant, il avait atteint
l'esplanade, en ce moment déserte. Et alors, l'idée héroïque lui
était venue de s'introduire dans l'énorme engin, en véritable
clown qu'il était, avec la pensée de délivrer son maître, si les
circonstances s'y prêtaient, ou, s'il ne pouvait le sauver, de se
confondre avec lui dans la même mort!
«Le jour va venir! dit Goûmi à voix basse. Fuyons!
--Et lady Munro?» Le colonel montrait la folle, debout, immobile.
Sa main était, en ce moment, posée sur la culasse du canon.
«Dans nos bras... maître...» répondit Goûmi, sans demander d'autre
explication.
Il était trop tard!
Au moment où le colonel et Goûmi s'approchaient d'elle pour la
saisir, lady Munro, voulant leur échapper, se raccrocha de la main
à la pièce, sa résine s'abattit sur l'amorce, et une effroyable
détonation, répercutée par les échos des Vindhyas, remplit d'un
roulement de tonnerre toute la vallée de la Nerbudda.
CHAPITRE XIII
Géant d'Acier!
Au bruit de cette détonation, lady Munro était tombée évanouie
dans les bras de son mari.
Sans perdre un instant, le colonel s'élança à travers l'esplanade,
suivi de Goûmi. L'Indou, armé de son large couteau, eut en un
instant raison du gardien ahuri que la détonation avait remis sur
ses pieds. Puis, tous deux se jetèrent dans l'étroit sentier qui
conduisait au chemin de Ripore.
Sir Edward Munro et Goûmi avaient à peine franchi la poterne que
la troupe de Nana Sahib, brusquement réveillée, envahissait le
plateau.
Il y eut là, parmi les Indous, un moment d'hésitation qui pouvait
être favorable aux fugitifs.
En effet, Nana Sahib passait rarement la nuit entière dans la
forteresse. La veille, après avoir fait attacher le colonel Munro
à la bouche du canon, il était allé rejoindre quelques chefs de
tribus du Goundwana, qu'il ne visitait jamais au grand jour. Mais
c'était l'heure à laquelle il rentrait ordinairement, et il ne
pouvait tarder à reparaître.
Kâlagani, Nassim, les Indous, les Dacoits, plus de cent hommes,
étaient prêts à se lancer à la poursuite du prisonnier. Une pensée
les retenait encore. Ce qui s'était passé, ils l'ignoraient
absolument. Le cadavre de l'Indou, qui avait été préposé à la
garde du colonel, ne pouvait rien leur apprendre.
Or, de toutes les probabilités, il devait résulter ceci pour eux:
c'est que, par une circonstance fortuite, le feu avait été mis au
canon, avant l'heure fixée pour le supplice, et que du prisonnier
il ne restait plus maintenant que d'informes débris!
La fureur de Kâlagani et des autres se manifesta par un concert de
malédictions. Ni Nana Sahib ni aucun d'eux n'auraient donc cette
joie d'assister aux derniers moments du colonel Munro!
Mais le nabab n'était pas loin. Il avait dû entendre la
détonation. Il allait revenir en toute hâte à la forteresse. Que
lui répondrait-on, lorsqu'il demanderait compte du prisonnier
qu'il y avait laissé?
De là, chez tous, une hésitation, qui avait donné aux fugitifs le
temps de prendre quelque avance, avant d'avoir été aperçus.
Aussi, sir Edward Munro et Goûmi, pleins d'espoir, après cette
miraculeuse délivrance, descendaient-ils rapidement le sinueux
sentier. Lady Munro, bien qu'évanouie, ne pesait guère aux bras
vigoureux du colonel. Son serviteur était là, d'ailleurs, pour lui
venir en aide.
Cinq minutes après avoir passé la poterne, tous deux étaient à
moitié chemin du plateau et de la vallée. Mais le jour commençait
à se faire, et les premières blancheurs de l'aube pénétraient déjà
jusqu'au fond de l'étroite gorge.
De violents cris éclatèrent alors au-dessus de leur tête.
Penché au-dessus du parapet, Kâlagani venait d'apercevoir
vaguement la silhouette des deux hommes qui fuyaient. L'un de ces
hommes ne pouvait être que le prisonnier de Nana Sahib!
«Munro! C'est Munro!» cria Kâlagani, ivre de fureur.
Et, franchissant la poterne, il se jeta à sa poursuite, suivi de
toute sa bande.
«Nous avons été aperçus! dit le colonel, sans ralentir son pas.
--J'arrêterai les premiers! répondit Goûmi. Ils me tueront, mais
cela vous donnera peut-être le temps de gagner la route!
--Ils nous tueront tous les deux, ou nous leur échapperons
ensemble!» s'écria Munro.
Le colonel et Goûmi avaient hâté leur marche. Arrivés sur la
partie inférieure du sentier, déjà moins raide, ils pouvaient
courir. Il ne s'en fallait plus que d'une quarantaine de pas
qu'ils eussent atteint le chemin de Ripore, qui aboutissait à la
grande route, et sur lequel la fuite leur deviendrait plus facile.
Mais, plus facile aussi serait la poursuite. Chercher un refuge,
c'était inutile. Tous deux auraient été bientôt découverts. Donc,
nécessité de distancer les Indous, et, en outre, de sortir avant
eux du dernier défilé des Vindhyas.
La résolution du colonel Munro fut aussitôt prise. Il ne
retomberait pas vivant aux mains de Nana Sahib. Celle qui venait
de lui être rendue, il la frapperait du poignard de Goûmi, plutôt
que de la livrer au nabab, et de ce poignard il se frapperait
ensuite!
Tous deux avaient alors une avance de près de cinq minutes. Au
moment où les premiers Indous franchissaient la poterne, le
colonel Munro et Goûmi entrevoyaient déjà le chemin auquel se
reliait le sentier, et la grande route n'était qu'à un quart de
mille.
«Hardi, maître! disait Goûmi, prêt à faire au colonel un rempart
de son corps. Avant cinq minutes, nous serons sur la route de
Jubbulpore!
--Dieu fasse que nous y trouvions du secours!» murmura le colonel
Munro. Les clameurs des Indous devenaient de plus en plus
distinctes. Au moment où les fugitifs débouchaient sur le chemin,
deux hommes, qui marchaient rapidement, arrivaient au bas du
sentier. Il faisait assez jour alors pour que l'on pût se
reconnaître, et deux noms, comme deux cris de haine, se
répondirent à la fois: «Munro!
--Nana Sahib!» Le nabab, au bruit de la détonation, était accouru
et remontait en toute hâte à la forteresse. Il ne pouvait
comprendre pourquoi ses ordres avaient été exécutés avant l'heure.
Un Indou l'accompagnait, mais, avant que cet Indou n'eût pu faire
ni un pas ni même un geste, il tombait aux pieds de Goûmi,
mortellement frappé de ce couteau qui avait coupé les liens du
colonel. «À moi! cria Nana Sahib, appelant toute la troupe qui
descendait le sentier.
--Oui, à toi!» répondit Goûmi. Et, plus prompt que l'éclair, il
se jeta sur le nabab. Son intention avait été,--du moins s'il ne
parvenait pas à le tuer du premier coup,--de lutter du moins
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