Nous avions pris nos armes, les fusils chargés de balles coniques,
les carabines chargées de balles explosibles, les revolvers garnis
de leurs cartouches. Il fallait être prêt à repousser toute
agression.
La première attaque vint d'un gigantesque mâle, de farouche mine,
qui, les défenses en arrêt, les pattes de derrière puissamment
arcboutées sur le sol, se retourna contre le Géant d'Acier.
«Un «gunesh»! s'écria Kâlagani.
--Bah! il n'a qu'une défense! répliqua le capitaine Hod, qui
haussa les épaules en signe de mépris.
--Il n'en est que plus terrible!» répondit l'Indou. Kâlagani
avait donné à cet éléphant le nom dont les chasseurs se servent
pour désigner les mâles qui ne portent qu'une seule défense. Ce
sont des animaux particulièrement révérés des Indous, surtout
lorsque c'est la défense droite qui leur manque. Tel était celui-ci,
et, ainsi que l'avait dit Kâlagani, il était très redoutable,
comme tous ceux de son espèce. On le vit bien. Ce gunesh poussa
une longue note de clairon, recourba sa trompe, dont les éléphants
ne se servent jamais pour combattre, et se précipita contre notre
Géant d'Acier. Sa défense frappa normalement la tôle de la
poitrine, la traversa de part en part; mais, rencontrant l'épaisse
armure du foyer intérieur, elle se brisa net au choc. Le train
tout entier ressentit la secousse. Cependant, la force acquise
l'entraîna en avant, et il repoussa le gunesh, qui, lui faisant
tête, essaya vainement de résister. Mais son appel avait été
entendu et compris. Toute la masse antérieure du troupeau s'arrêta
et présenta un insurmontable obstacle de chair vivante. Au même
moment, les groupes de l'arrière, continuant leur marche, se
poussèrent violemment contre la vérandah. Comment résister à une
pareille force d'écrasement? En même temps, quelques-uns de ceux
que nous avions en flanc, leurs trompes levées, se cramponnaient
aux montants des voitures qu'ils secouaient avec violence. Il ne
fallait pas s'arrêter, ou c'en était fait du train, mais il
fallait se défendre. Plus d'hésitation possible. Fusils et
carabines furent braqués sur les assaillants. «Que pas un coup ne
soit perdu! cria le capitaine Hod. Mes amis, visez-les à la
naissance de la trompe, ou dans le creux qui est au-dessous de
l'oeil. C'est souverain!» Le capitaine Hod fut obéi. Plusieurs
détonations éclatèrent, qui furent suivies de hurlements de
douleur. Trois ou quatre éléphants, touchés au bon endroit,
étaient tombés, en arrière et latéralement,--circonstance
heureuse, puisque leurs cadavres n'obstruaient pas la route. Les
premiers groupes s'étaient un peu reculés, et le train put
continuer sa marche.
«Rechargez et attendez!» cria le capitaine Hod.
Si ce qu'il commandait d'attendre était l'attaque du troupeau tout
entier, ce ne fut pas long. Elle se fit avec une violence telle,
que nous nous crûmes perdus. Un concert de furieux et rauques
hurlements éclata soudain. On eût dit de ces éléphants de combat
que les Indous, par un traitement particulier, amènent à cette
surexcitation de la rage nommée «musth». Rien n'est plus terrible,
et les plus audacieux «éléphantadors», élevés dans le Guicowar
pour lutter contre ces redoutables animaux, auraient certainement
reculé devant les assaillants de Steam-House. «En avant! criait
Banks.
--Feu!» criait Hod.
Et, aux hennissements plus précipités de la machine, se joignaient
les détonations des armes. Or, dans cette masse confuse, il
devenait difficile de viser juste, ainsi que l'avait recommandé le
capitaine. Chaque balle trouvait bien un morceau de chair à
trouer, mais elle ne frappait pas mortellement. Aussi, les
éléphants, blessés, redoublaient-ils de fureur, et, à nos coups de
fusil, ils répondaient par des coups de défenses, qui éventraient
les parois de Steam-House.
Cependant, aux détonations des carabines, déchargées à l'avant et
à l'arrière du train, à l'éclatement des balles explosibles dans
le corps des animaux, se joignaient les sifflements de la vapeur,
surchauffée par le tirage artificiel. La pression montait
toujours. Le Géant d'Acier entrait dans le tas, le divisait, le
repoussait. En même temps, sa trompe mobile, se levant et
s'abattant comme une massue formidable, frappait à coups redoublés
sur la masse charnue que déchiraient ses défenses.
Et l'on avançait sur l'étroite route. Quelquefois, les roues
patinaient à la surface du sol, mais elles finissaient par le
remordre de leurs jantes rayées, et nous gagnions du côté du lac.
«Hurrah! criait le capitaine Hod, comme un soldat qui se jette au
plus fort de la mêlée.
--Hurrah! hurrah!» répétions-nous après lui. Mais, bientôt, une
trompe s'abat sur la vérandah de l'avant. Je vois le moment où le
colonel Munro, enlevé par ce lasso vivant, va être précipité sous
les pieds des éléphants. Et il en eût été ainsi, sans
l'intervention de Kâlagani, qui trancha la trompe d'un vigoureux
coup de hache. Ainsi donc, tout en prenant part à la défense
commune, l'Indou ne perdait pas de vue sir Edward Munro. Dans ce
dévouement à la personne du colonel, qui ne s'était jamais
démenti, il semblait comprendre que c'était celui de nous qu'il
fallait avant tout protéger. Ah! quelle puissance notre Géant
d'Acier contenait dans ses flancs! Avec quelle sûreté il
s'enfonçait dans la masse, à la manière d'un coin, dont la force
de pénétration est pour ainsi dire infinie! Et, comme au même
moment, les éléphants de l'arrière-garde nous poussaient de la
tête, le train s'avançait sans arrêt, sinon sans secousses, et
marchait même plus vite que nous n'eussions pu l'espérer.
Tout à coup, un bruit nouveau se fit entendre au milieu du vacarme
général.
C'était la seconde voiture qu'un groupe d'éléphants écrasait
contre les roches de la route. «Rejoignez-nous! rejoignez-nous!»
cria Banks à ceux de nos compagnons qui défendaient l'arrière de
Steam-House. Déjà, Goûmi, le sergent, Fox, avaient précipitamment
passé de la seconde voiture dans la première. «Et Parazard? dit le
capitaine Hod.
--Il ne veut pas quitter sa cuisine, répondit Fox.
--Enlevez-le! enlèves-le!» Sans doute notre chef pensait que
c'était un déshonneur pour lui d'abandonner le poste qui lui avait
été confié. Mais résister aux bras vigoureux de Goûmi, lorsque ces
bras se mettaient à l'oeuvre, autant aurait valu prétendre
échapper aux mâchoires d'une cisaille. Monsieur Parazard fut donc
déposé dans la salle à manger. «Vous y êtes tous? cria Banks.
--Oui, monsieur, répondit Goûmi.
--Coupez la barre d'attelage!
--Abandonner la moitié du train!... s'écria le capitaine Hod.
--Il le faut!» répondit Banks. Et la barre coupée, la passerelle
brisée à coups de hache, notre seconde voiture resta en arrière.
Il était temps. Cette voiture venait d'être ébranlée, soulevée,
puis chavirée, et les éléphants, se jetant sur elle, achevèrent de
l'écraser de tout leur poids. Ce n'était plus qu'une ruine
informe, qui maintenant obstruait la route en arrière. «Hein! fit
le capitaine Hod, d'un ton qui nous eût fait rire, si la situation
y eût prêté, et dire que ces animaux n'écraseraient même pas une
bête à bon Dieu!» Si les éléphants, devenus féroces, traitaient la
première voiture comme ils avaient traité la seconde, il n'y avait
plus aucune illusion à se faire sur le sort qui nous attendait.
«Force les feux, Kâlouth!» cria l'ingénieur.
Un demi-kilomètre encore, un dernier effort, et le lac Puturia
était peut-être atteint!
Ce dernier effort qu'on attendait du Géant d'Acier, le puissant
animal le fit sous la main de Storr, qui ouvrit en grand le
régulateur. Il fit une véritable trouée à travers ce rempart
d'éléphants, dont les arrière-trains se dessinaient au-dessus de
la masse comme ces énormes croupes de chevaux qu'on voit dans les
tableaux de bataille de Salvator Rosa. Puis, il ne se contenta pas
de les larder de ses défenses; il leur lança des fusées de vapeur
brûlante, ainsi qu'il avait fait aux pèlerins du Phalgou, il leur
cingla des jets d'eau bouillante!... Il était magnifique!
Le lac apparut enfin au dernier tournant de la route.
S'il pouvait résister dix minutes encore, notre train y serait
relativement en sûreté.
Les éléphants, sans doute, sentirent cela,--ce qui prouvait en
faveur de leur intelligence, dont le capitaine Hod avait soutenu
la cause. Ils voulurent une dernière fois renverser notre voiture.
Mais les armes à feu tonnèrent de nouveau. Les balles s'abattirent
comme grêle jusque sur les premiers groupes. À peine cinq ou six
éléphants nous barraient-ils encore le passage. La plupart
tombèrent, et les roues grincèrent sur un sol rouge de sang.
À cent pas du lac, il fallut repousser ceux de ces animaux qui
formaient un dernier obstacle.
«Encore! encore!» cria Banks au mécanicien.
Le Géant d'Acier ronflait comme s'il eût renfermé un atelier de
dévideuses mécaniques dans ses flancs. La vapeur fusait par les
soupapes sous une pression de huit atmosphères. À les charger, si
peu que ce fût, on eût fait éclater la chaudière, dont les tôles
frémissaient. Ce fut inutile, heureusement. La force de Géant
d'Acier était maintenant irrésistible. On eût pu croire qu'il
bondissait sous les coups de piston. Ce qui restait du train le
suivit, écrasant les membres des éléphants jetés à terre, au
risque d'être culbuté. Si un pareil accident se fût produit, c'en
était fait de tous les hôtes de Steam-House.
L'accident n'arriva pas, la berge du lac fut enfin atteinte, et le
train flotta bientôt sur les eaux tranquilles.
«Dieu soit loué!» dit le colonel Munro.
Deux ou trois éléphants, aveuglés par la fureur, se précipitèrent
dans le lac, et ils essayèrent de poursuivre à sa surface ceux
qu'ils n'avaient pu anéantir en terre ferme.
Mais les pattes du Géant firent leur office. Le train s'éloigna
peu à peu de la rive, et quelques dernières balles, convenablement
ajustées, nous délivrèrent de ces «monstres marins», au moment ou
leurs trompes allaient s'abattre sur la vérandah de l'arrière.
«Eh bien, mon capitaine, s'écria Banks, que pensez-vous de la
douceur des éléphants de l'Inde?
--Peuh! fit le capitaine Hod, ça ne vaut pas les fauves! Mettez-moi
une trentaine de tigres seulement à la place de cette centaine
de pachydermes, et que je perde ma commission, si, à l'heure qu'il
est, un seul de nous serait encore vivant pour raconter
l'aventure!»
CHAPITRE X
Le lac Puturia.
Le lac Puturia, sur lequel Steam-House venait de trouver
provisoirement refuge, est situé à quarante kilomètres environ
dans l'est de Dumoh. Cette ville, chef-lieu de la province
anglaise à laquelle elle a donné son nom, est en voie de
prospérité, et avec ses douze mille habitants, renforcés d'une
petite garnison, elle commande cette dangereuse portion du
Bundelkund. Mais, au delà de ses murailles, surtout vers la partie
orientale du pays, dans la plus inculte région des Vindhyas, dont
le lac occupe le centre, son influence ne se fait que
difficilement sentir.
Après tout, que pouvait-il, maintenant, nous arriver de pire que
cette rencontre d'éléphants, dont nous nous étions tirés sains et
saufs?
La situation, cependant, ne laissait pas d'être inquiétante,
puisque la plus grande partie de notre matériel avait disparu.
L'une des voitures composant le train de Steam-House était
anéantie. Il n'y avait aucun moyen de la «renflouer», pour
employer une expression de la langue maritime. Renversée sur le
sol, écrasée contre les roches, de sa carcasse, sur laquelle avait
inévitablement passé la masse des éléphants, il ne devait plus
rester que des débris informes.
Et cependant, en même temps qu'elle servait à loger le personnel
de l'expédition, cette voiture contenait, non seulement la cuisine
et l'office, mais aussi la réserve de nourriture et de munitions.
De celles-ci, il ne nous restait plus qu'une douzaine de
cartouches, mais il n'était pas probable que nous eussions à faire
usage des armes à feu avant notre arrivée à Jubbulpore.
Quant à la nourriture, c'était une autre question, et plus
difficile à résoudre.
En effet, il n'y avait plus rien des provisions de l'office. En
admettant que, le lendemain soir, nous eussions pu atteindre la
station, encore éloignée de soixante-dix kilomètres, il faudrait
se résigner à passer vingt-quatre heures sans manger.
Ma foi, on en prendrait son parti!
Dans cette circonstance, le plus désolé de tous, ce fut
naturellement monsieur Parazard. La perte de son office, la
destruction de son laboratoire, la dispersion de sa réserve,
l'avaient frappé au coeur. Il ne cacha pas son désespoir, et,
oubliant les dangers auxquels nous venions presque miraculeusement
d'échapper, il ne se montra préoccupé que de la situation
personnelle qui lui était faite.
Donc, au moment où, réunis dans le salon, nous allions discuter le
parti qu'il convenait de prendre dans ces circonstances, monsieur
Parazard, toujours solennel, apparut sur le seuil et demanda à
«faire une communication de la plus haute gravité.»
«Parlez, monsieur Parazard, lui répondit le colonel Munro, en
l'invitant à entrer.
--Messieurs, dit gravement notre chef noir, vous n'êtes pas sans
savoir que tout le matériel qu'emportait la seconde habitation de
Steam-House a été détruit dans cette catastrophe! Au cas même où
il nous serait resté quelques provisions, j'aurais été fort gêné,
faute de cuisine, pour vous préparer un repas, si modeste qu'il
fût.
--Nous le savons, monsieur Parazard, répondit le colonel Munro.
Cela est regrettable, mais nous ferons comme nous pourrons, et
nous jeûnerons, s'il faut jeûner.
--Cela est d'autant plus regrettable, en effet, messieurs, reprit
notre chef, qu'à la vue de ces groupes d'éléphants qui nous
assaillaient, et dont plus d'un est tombé sous vos balles
meurtrières...
--Belle phrase, monsieur Parazard! dit le capitaine Hod. Avec
quelques leçons, vous arriveriez à vous exprimer avec autant
d'élégance que notre ami Mathias Van Guitt.»
Monsieur Parazard s'inclina devant ce compliment, qu'il prit très
au sérieux, et, après un soupir, il continua ainsi:
«Je dis donc, messieurs, qu'une occasion unique de me signaler
dans mes fonctions m'était offerte. La chair d'éléphant, quoi
qu'on ait pu penser, n'est pas bonne en toutes ses parties, dont
quelques-unes sont incontestablement dures et coriaces; mais il
semble que l'Auteur de toutes choses ait voulu ménager, dans cette
masse charnue, deux morceaux de premier choix, dignes d'être
servis sur la table du vice-roi des Indes. J'ai nommé la langue de
l'animal, qui est, extraordinairement savoureuse, lorsqu'elle est
préparée d'après une recette dont l'application m'est
exclusivement personnelle, et les pieds du pachyderme...
--Pachyderme?... Très bien, quoique proboscidien soit plus
élégant, dit le capitaine Hod, en approuvant du geste.
--... Pieds, reprit monsieur Parazard, avec lesquels on fait un
des meilleurs potages connus dans cet art culinaire dont je suis
le représentant à Steam-House.
--Vous nous mettez l'eau à la bouche, monsieur Parazard, répondit
Banks. Malheureusement d'une part, heureusement de l'autre, les
éléphants ne nous ont pas suivis sur le lac, et je crains bien
qu'il nous faille renoncer, pour quelque temps du moins, au potage
de pied et au ragoût de langue de ce savoureux mais redoutable
animal.
--Il ne serait pas possible, reprit le chef, de retourner à terre
pour se procurer?...
--Cela n'est pas possible, monsieur Parazard. Si parfaites
qu'eussent été vos préparations, nous ne pouvons courir ce risque.
--Eh bien, messieurs, reprit notre chef, veuillez recevoir
l'expression de tous les regrets que me fait éprouver cette
déplorable aventure.
--Vos regrets sont exprimés, monsieur Parazard, répondit le
colonel Munro, et nous vous en donnons acte. Quant au dîner et au
déjeuner, ne vous en préoccupez pas avant notre arrivée à
Jubbulpore.
--Il ne me reste donc qu'à me retirer,» dit monsieur Parazard, en
s'inclinant, sans rien perdre de la gravité qui lui était
habituelle. Nous aurions ri volontiers de l'attitude de notre
chef, si nous n'eussions obéi à d'autres préoccupations.
En effet, une complication venait s'ajouter à tant d'autres. Banks
nous apprit qu'en ce moment le plus regrettable n'était ni le
manque de vivres, ni le manque de munitions, mais le défaut de
combustible. Rien d'étonnant à cela, puisque, depuis quarante-huit
heures, il n'avait pas été possible de renouveler la provision de
bois nécessaire à l'alimentation de la machine. Toute la réserve
était épuisée à notre arrivée au lac. Une heure de marche de plus,
il eût été impossible de l'atteindre, et la première voiture de
Steam-House aurait eu le même sort que la seconde.
«Maintenant, ajouta Banks, nous n'avons plus rien à brûler, la
pression baisse, elle est déjà tombée à deux atmosphères, et il
n'est aucun moyen de la relever!
--La situation est-elle donc aussi grave que tu semblés le
croire, Banks? demanda le colonel Munro.
--S'il ne s'agissait que de revenir à la rive dont nous sommes
peu éloignés encore, répondit Banks, ce serait faisable. Un quart
d'heure suffirait à nous y ramener. Mais retourner là où le
troupeau d'éléphants est encore réuni sans doute, ce serait trop
imprudent. Non, il faut, au contraire, traverser le Puturia et
chercher sur sa rive du sud un point de débarquement.
--Quelle peut être la largeur du lac en cet endroit? demanda le
colonel Munro.
--Kâlagani évalue cette distance à sept ou huit milles environ.
Or, dans les conditions où nous sommes, plusieurs heures seraient
nécessaires pour la franchir, et, je vous le répète, avant
quarante minutes, la machine ne sera plus en état de fonctionner.
--Eh bien, répondit sir Edward Munro, passons tranquillement la
nuit sur le lac. Nous y sommes en sûreté. Demain, nous aviserons.»
C'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Nous avions,
d'ailleurs, grand besoin de repos. Au dernier lieu de halte,
entouré de ce cercle d'éléphants, personne n'avait pu dormir à
Steam-House, et la nuit, comme on dit, avait été une nuit blanche.
Mais si celle-là avait été blanche, celle ci devait être noire, et
plus même qu'il ne convenait.
En effet, vers sept heures, un léger brouillard commença à se
lever sur le lac. On se rappelle que de fortes brumes couraient
déjà dans les hautes zones du ciel pendant la nuit précédente.
Ici, une modification s'était produite, due aux différences de
localités. Si, au campement des éléphants, ces vapeurs s'étaient
maintenues à quelques centaines de pieds au-dessus du sol, il n'en
fut pas de même à la surface du Puturia, grâce à l'évaporation des
eaux. Après une journée assez chaude, il y eut confusion entre les
hautes et les basses couches de l'atmosphère, et tout le lac ne
tarda pas à disparaître sous un brouillard, peu intense d'abord,
mais qui s'épaississait d'instant en instant.
Ceci était donc, comme l'avait dit Banks, une complication dont il
y avait lieu de tenir compte.
Ainsi qu'il l'avait également annoncé, vers sept heures et demie,
les derniers gémissements du Géant d'Acier se firent entendre, les
coups de piston devinrent moins rapides, les pattes articulées
cessèrent de battre l'eau, la pression descendit au-dessous d'une
atmosphère. Plus de combustible, ni aucun moyen de s'en procurer.
Le Géant d'Acier et l'unique voiture qu'il remorquait alors
flottaient paisiblement sur les eaux du lac, mais ne se
déplaçaient plus.
Dans ces conditions, au milieu des brumes, il eût été difficile de
relever exactement notre situation. Pendant le peu de temps que la
machine avait fonctionné, le train s'était dirigé vers la rive
sud-est du lac, afin d'y chercher un point de débarquement. Or,
comme le Puturia affecte la forme d'un ovale assez allongé, il
était possible que Steam-House ne fût plus trop éloigné de l'une
ou l'autre de ses rives.
Il va sans dire que les cris des éléphants, qui nous avaient
poursuivis pendant une heure environ, maintenant éteints dans
l'éloignement, ne se faisaient plus entendre. Nous causions donc
des diverses éventualités que nous réservait cette nouvelle
situation. Banks fit appeler Kâlagani, qu'il tenait à consulter.
L'Indou vint aussitôt et fut invité à donner son avis.
Nous étions réunis alors dans la salle à manger, qui, recevant le
jour par la claire-voie supérieure, n'avait point de fenêtres
latérales. De cette façon, l'éclat des lampes allumées ne pouvait
se transmettre au dehors. Précaution utile, en somme, car mieux
valait que la situation de Steam-House ne pût être connue des
rôdeurs qui couraient peut-être les rives du lac.
Aux questions qui lui furent posées, Kâlagani,--du moins cela me
parut ainsi,--sembla tout d'abord hésiter à répondre. Il
s'agissait de déterminer la position que devait occuper le train
flottant sur les eaux du Puturia, et je conviens que la réponse ne
laissait pas d'être embarrassante. Peut-être une faible brise de
nord-ouest avait-elle agi sur la masse de Steam-House? Peut-être
aussi un léger courant nous entraînait-il vers la pointe
inférieure du lac.
«Voyons, Kâlagani, dit Banks, en insistant, vous connaissez
parfaitement quelle est l'étendue du Puturia?
--Sans doute, monsieur, répondit l'Indou, mais il est difficile,
au milieu de cette brume...
--Pouvez-vous estimer approximativement la distance à laquelle
nous sommes actuellement de la rive la plus rapprochée?
--Oui, répondit l'Indou, après avoir réfléchi quelque temps.
Cette distance ne doit pas dépasser un mille et demi.
--Dans l'est? demanda Banks.
--Dans l'est.
--Ainsi donc, si nous accostions cette rive, nous serions plus
près de Jubbulpore que de Dumoh?
--Assurément.
--C'est donc à Jubbulpore qu'il conviendrait de nous ravitailler,
dit Banks. Or, qui sait quand et comment nous pourrons atteindre
la rive! Cela peut durer un jour, deux jours, et nos provisions
sont épuisées!
--Mais, dit Kâlagani, ne pourrait-on tenter, ou, au moins, l'un
de nous ne pourrait-il tenter de prendre terre cette nuit même?
--Et comment?
--En gagnant la rive à la nage.
--Un mille et demi, au milieu de cet épais brouillard! répondit
Banks. Ce serait risquer sa vie...
--Ce n'est point une raison pour ne pas l'essayer,» répondit
l'Indou. Je ne sais pourquoi, il me sembla encore que la voix de
Kâlagani n'avait pas sa franchise habituelle.
«Tenteriez-vous de traverser le lac à la nage? demanda le colonel
Munro, qui observait attentivement l'Indou.
--Oui, colonel, et j'ai lieu de croire que j'y réussirais.
--Eh bien, mon ami, reprit Banks, vous nous rendriez là un grand
service! Une fois à terre, il vous serait facile d'atteindre la
station de Jubbulpore et d'en amener les secours dont nous avons
besoin.
--Je suis prêt à partir!» répondit simplement Kâlagani.
J'attendais que le colonel Munro remerciât notre guide, qui
s'offrait à remplir une tâche assez périlleuse, en somme; mais,
après l'avoir regardé avec une attention plus soutenue encore, il
appela Goûmi.
Goûmi parut aussitôt.
«Goûmi, dit sir Edward Munro, tu es un excellent nageur?
--Oui, mon colonel.
--Un mille et demi à faire, cette nuit, sur ces eaux calmes du
lac, ne t'embarrasseraient pas?
--Ni un mille, ni deux.
--Eh bien, reprit le colonel Munro, voici Kâlagani qui s'offre
pour gagner à la nage la rive la plus rapprochée de Jubbulpore.
Or, aussi bien sur le lac que dans cette partie du Bundelkund,
deux hommes intelligents et hardis, pouvant se porter assistance,
ont plus de chance de réussir.--Veux-tu accompagner Kâlagani?
--À l'instant, mon colonel, répondit Goûmi.
--Je n'ai besoin de personne, répondit Kâlagani, mais si le
colonel Munro y tient, j'accepte volontiers Goûmi pour compagnon.
--Allez donc, mes amis, dit Banks, et soyez aussi prudents que
vous êtes courageux!»
Cela convenu, le colonel Munro, prenant Goûmi à l'écart, lui fit
quelques recommandations, brièvement formulées. Cinq minutes
après, les deux Indous, un paquet de vêtements sur leur tête, se
laissaient glisser dans les eaux du lac. Le brouillard était très
intense alors, et quelques brasses suffirent à les mettre hors de
vue.
Je demandai alors au colonel Munro pourquoi il avait paru si
désireux d'adjoindre un compagnon à Kâlagani. «Mes amis, répondit
sir Edward Munro, les réponses de cet Indou, dont je n'avais
jamais suspecté jusqu'ici la fidélité, ne m'ont pas paru être
franches!
--J'ai éprouvé la même impression, dis-je.
--Pour mon compte, je n'ai rien remarqué... fit observer
l'ingénieur.
--Écoute, Banks, reprit le colonel Munro. En nous offrant de se
rendre à terre, Kâlagani avait une arrière-pensée.
--Laquelle?
--Je ne sais, mais s'il a demandé à débarquer, ce n'est pas pour
aller chercher des secours à Jubbulpore!
--Hein!» fit le capitaine Hod. Banks regardait le colonel en
fronçant les sourcils. Puis: «Munro, dit-il, jusqu'ici cet Indou
s'est toujours montré très dévoué, et plus particulièrement envers
toi! Aujourd'hui, tu prétends que Kâlagani nous trahit! Quelle
preuve en as-tu?
--Pendant que Kâlagani parlait, répondit le colonel Munro, j'ai
vu sa peau noircir, et lorsque les gens à peau cuivrée
noircissent, c'est qu'ils mentent! Vingt fois, j'ai pu confondre
ainsi Indous et Bengalis, et jamais je ne me suis trompé. Je
répète donc que Kâlagani, malgré toutes les présomptions en sa
faveur, n'a pas dit la vérité.»
Cette observation de sir Edward Munro,--je l'ai souvent constaté
depuis,--était fondée.
Quand ils mentent, les Indous noircissent légèrement comme les
blancs rougissent. Ce symptôme n'avait pu échapper à la
perspicacité du colonel, et il fallait tenir compte de son
observation.
«Mais quels seraient donc les projets de Kâlagani, demanda Banks,
et pourquoi nous trahirait-il?
--C'est ce que nous saurons plus tard... répondit le colonel
Munro, trop tard peut-être!
--Trop tard, mon colonel! s'écria le capitaine Hod! Eh! nous ne
sommes pas en perdition, j'imagine!
--En tout cas, Munro, reprit l'ingénieur, tu as bien fait de lui
adjoindre Goûmi. Celui-là nous sera dévoué jusqu'à la mort.
Adroit, intelligent, s'il soupçonne quelque danger, il saura...
--D'autant mieux, répondit le colonel Munro, qu'il est prévenu et
se défiera de son compagnon.
--Bien, dit Banks. Maintenant, nous n'avons plus qu'à attendre le
jour. Ce brouillard se lèvera sans doute avec le soleil, et nous
verrons alors quel parti prendre!»
Attendre, en effet! Cette nuit devait donc se passer encore dans
une insomnie complète.
Le brouillard s'était épaissi, mais rien ne faisait présager
l'approche du mauvais temps. Et cela était heureux, car, si notre
train pouvait flotter, il n'était pas fait pour «tenir la mer.» On
pouvait donc espérer que toutes ces vésicules de vapeur se
condenseraient au lever du jour, ce qui assurerait une belle
journée pour le lendemain.
Donc, tandis que notre personnel prenait place dans la salle à
manger, nous nous installâmes sur les divans du salon, causant
peu, mais prêtant l'oreille à tous les bruits du dehors.
Tout à coup, vers deux heures après minuit, un concert de fauves
vint troubler le silence de la nuit.
La rive était donc là, dans la direction du sud-est, mais elle
devait être assez éloignée encore. Ces hurlements étaient encore
très affaiblis par la distance, et cette distance, Banks ne
l'évalua pas à moins d'un bon mille. Une troupe d'animaux
sauvages, sans doute, était venue se désaltérer à la pointe
extrême du lac.
Mais, bientôt aussi, il fut constaté que, sous l'influence d'une
légère brise, le train flottant dérivait vers la rive, d'une façon
lente et continue. En effet, non seulement ces cris arrivaient
plus distinctement à notre oreille, mais on distinguait déjà le
grave rugissement du tigre du hurlement enroué des panthères.
«Hein! ne put s'empêcher de dire le capitaine Hod, quelle occasion
de tuer là son cinquantième!
--Une autre fois, mon capitaine! répondit Banks. Le jour venu,
j'aime à penser qu'au moment où nous accosterons la rive, cette
bande de fauves nous aura cédé la place!
--Y aurait-il quelque inconvénient, demandai-je, à mettre les
fanaux électriques en activité?
--Je ne le pense pas, répondit Banks. Cette partie de la berge
n'est très probablement occupée que par des animaux en train de
boire. Il n'y a donc aucun inconvénient à tenter de la
reconnaître.»
Et, sur l'ordre de Banks, deux faisceaux lumineux furent projetés
dans la direction du sud-est. Mais la lumière électrique,
impuissante à percer cette opaque brume, ne put l'éclairer que
dans un court secteur en avant de Steam-House, et la rive demeura
absolument invisible à nos regards.
Cependant, ces hurlements, dont l'intensité s'accroissait peu à
peu, indiquaient que le train ne cessait de dériver à la surface
du lac. Évidemment, les animaux, rassemblés en cet endroit,
devaient être fort nombreux. À cela rien d'étonnant, puisque le
lac Puturia est comme un abreuvoir naturel pour les fauves de
cette partie du Bundelkund.
«Pourvu que Goûmi et Kâlagani ne soient pas tombés au milieu de la
bande! dit le capitaine Hod.
--Ce ne sont pas les tigres que je crains pour Goûmi!» répondit
le colonel Munro. Décidément, les soupçons n'avaient fait que
grandir dans l'esprit du colonel. Pour ma part, je commençais à
les partager. Et pourtant, les bons offices de Kâlagani, depuis
notre arrivée dans la région de l'Himalaya, ses services
incontestables, son dévouement dans ces deux circonstances où il
avait risqué sa vie pour Sir Edward Munro et pour le capitaine
Hod, tout témoignait en sa faveur. Mais, lorsque l'esprit se
laisse entraîner au doute, la valeur des faits accomplis s'altère,
leur physionomie change, on oublie le passé, on craint pour
l'avenir. Cependant, quel mobile pouvait pousser cet Indou à nous
trahir? Avait-il des motifs de haine personnelle contre les hôtes
de Steam-House? Non, assurément! Pourquoi les aurait-il attirés
dans un guet-apens? C'était inexplicable. Chacun se livrait donc à
des pensées fort confuses, et l'impatience nous prenait à attendre
le dénouement de cette situation. Soudain, vers quatre heures du
matin, les animaux cessèrent brusquement leurs cris. Ce qui nous
frappa tous, c'est qu'ils ne semblaient pas s'être éloignés peu à
peu, les uns après les autres, donnant un dernier coup de gueule
après une dernière lampée. Non, ce fut instantané. On eût dit
qu'une circonstance fortuite venait de les troubler dans leur
opération, et avait provoqué leur fuite. Évidemment, ils
regagnaient leurs tanières, non en bêtes qui y rentrent, mais en
bêtes qui se sauvent. Le silence avait donc succédé au bruit, sans
transition. Il y avait là un effet dont la cause nous échappait
encore, mais qui ne laissa pas d'accroître notre inquiétude. Par
prudence, Banks donna l'ordre d'éteindre les fanaux. Si les
animaux avaient fui devant quelque bande de ces coureurs de grande
route qui fréquentent le Bundelkund et les Vindhyas, il fallait
soigneusement cacher la situation de Steam-House. Le silence,
maintenant, n'était plus même troublé par le léger clapotis des
eaux. La brise venait de tomber. Si le train continuait à dériver
sous l'influence d'un courant, il était impossible de le savoir.
Mais le jour ne pouvait tarder à paraître, et il balayerait sans
doute ces brumes, qui n'occupaient que les basses couches de
l'atmosphère. Je regardai ma montre. Il était cinq heures. Sans le
brouillard, l'aube eût déjà élargi le cercle de vision sur une
portée de quelques milles. La rive aurait donc été en vue. Mais le
voile ne se déchirait pas. Il fallait patienter encore.
Le colonel Munro, Mac Neil et moi, à l'avant du salon, Fox,
Kâlouth et monsieur Parazard, à l'arrière de la salle à manger,
Banks et Storr dans la tourelle, le capitaine Hod juché sur le dos
du gigantesque animal, près de la trompe, comme un matelot de
garde à l'avant d'un navire, nous attendions que l'un de nous
criât: Terre!
Vers six heures, une petite brise se leva, à peine sensible, mais
elle fraîchit bientôt. Les premiers rayons du soleil percèrent la
brume, et l'horizon se découvrit à nos regards.
La rive apparut dans le sud-est. Elle formait à l'extrémité du lac
une sorte d'anse aiguë, très boisée sur son arrière-plan. Les
vapeurs montèrent peu à peu et laissèrent voir un fond de
montagnes, dont les cimes se dégagèrent rapidement.
«Terre!» avait crié le capitaine Hod.
Le train flottant n'était pas alors à plus de deux cents mètres du
fond de l'anse du Puturia, et il dérivait sous la poussée de la
brise, qui soufflait du nord-ouest.
Rien sur cette rive. Ni un animal, ni un être humain. Elle
semblait être absolument déserte. Pas une habitation, d'ailleurs,
pas une ferme sous l'épais couvert des premiers arbres. Il
semblait donc que l'on pût atterrir sans danger.
Le vent aidant, l'accostage se fit avec facilité près d'une berge
plate comme une grève de sable. Mais, faute de vapeur, il n'était
possible ni de la remonter, ni de se lancer sur une route qui, à
consulter la direction donnée par la boussole, devait être la
route de Jubbulpore.
Sans perdre un instant, nous avions suivi le capitaine Hod, qui,
le premier, avait sauté sur la berge.
«Au combustible! cria Banks. Dans une heure, nous serons en
pression, et en avant!»
La récolte était facile. Du bois, il y en avait partout sur le
sol, et il était assez sec pour être immédiatement utilisé. Il
suffisait donc d'en emplir le foyer, d'en charger le tender.
Tout le monde se mit à l'oeuvre. Kâlouth seul demeura devant sa
chaudière, pendant que nous ramassions du combustible pour
vingt-quatre heures. C'était plus qu'il ne fallait pour atteindre la
station de Jubbulpore, où le charbon ne nous manquerait pas. Quant
à la nourriture, dont le besoin se faisait sentir, eh bien! il ne
serait pas interdit aux chasseurs de l'expédition d'y pourvoir en
route. Monsieur Parazard emprunterait le feu de Kâlouth, et nous
apaiserions notre faim tant bien que mal.
Trois quarts d'heure après, la vapeur avait atteint une pression
suffisante, le Géant d'Acier se mettait en mouvement, et il
prenait enfin pied sur le talus de la berge, à l'entrée de la
route.
«À Jubbulpore!» cria Banks.
Mais Storr n'avait pas eu le temps de donner un demi-tour au
régulateur, que des cris furieux éclataient à la lisière de la
forêt. Une bande, comptant au moins cent cinquante Indous, se
jetait sur Steam-House. La tourelle du Géant d'Acier, la voiture,
par l'avant et l'arrière, étaient envahies, avant même que nous
eussions pu nous reconnaître!
Presque aussitôt, les Indous nous entraînaient à cinquante pas du
train, et nous étions mis dans l'impossibilité de fuir!
Que l'on juge de notre colère, de notre rage, devant la scène de
destruction et de pillage qui suivit. Les Indous, la hache à la
main, se précipitèrent à l'assaut de Steam-House. Tout fut pillé,
dévasté, anéanti. Du mobilier intérieur, il ne resta bientôt plus
rien! Puis, le feu acheva l'oeuvre de ruine, et, en quelques
minutes, tout ce qui pouvait brûler de notre dernière voiture fut
détruit par les flammes!
«Les gueux! les canailles!» s'écria le capitaine Hod, que
plusieurs Indous pouvaient à peine contenir.
Mais, comme nous, il en était réduit à d'inutiles injures, que ces
Indous ne semblaient même pas comprendre. Quant à échapper à ceux
qui nous gardaient, il n'y fallait pas songer.
Les dernières flammes s'éteignirent, et il ne resta bientôt plus
que la carcasse informe de cette pagode roulante, qui venait de
traverser une moitié de la péninsule!
Les Indous s'étaient ensuite attaqués à notre Géant d'Acier. Ils
auraient voulu le détruire, lui aussi! Mais là, ils furent
impuissants. Ni la hache ni le feu ne pouvaient rien contre
l'épaisse armature de tôle qui formait le corps de l'éléphant
artificiel, ni contre la machine qu'il portait en lui. Malgré
leurs efforts, il demeura intact, aux applaudissements du
capitaine Hod, qui poussait des hurrahs de plaisir et de rage.
En ce moment, un homme parut. Ce devait être le chef de ces
Indous.
Toute la bande vint aussitôt se ranger devant lui.
Un autre homme l'accompagnait. Tout s'expliqua. Cet homme, c'était
notre guide, c'était Kâlagani.
De Goûmi, il n'y avait pas trace. Le fidèle avait disparu, le
traître était resté. Sans doute, le dévouement de notre brave
serviteur lui avait coûté la vie, et nous ne devions plus le
revoir! Kâlagani s'avança vers le colonel Munro, et, froidement,
sans baisser les yeux, le désignant:
«Celui-ci!» dit-il.
Sur un geste, sir Edward Munro fut saisi, entraîné, et il disparut
au milieu de la bande, qui remontait la route vers le sud, sans
avoir pu ni nous serrer une dernière fois la main, ni nous donner
un dernier adieu!
Le capitaine Hod, Banks, le sergent, Fox, tous, nous avions voulu
nous dégager pour l'arracher aux mains de ces Indous!...
Cinquante bras nous avaient couchés à terre. Un mouvement de plus,
nous étions égorgés.
«Pas de résistance!» dit Banks.
L'ingénieur avait raison. Nous ne pouvions rien, en ce moment,
pour délivrer le colonel Munro. Mieux valait donc se réserver en
vue des événements ultérieurs.
Un quart d'heure après, les Indous nous abandonnaient à leur tour,
et se lançaient sur les traces de la première bande. Les suivre
eût amené une catastrophe, sans profit pour le colonel Munro, et,
cependant, nous allions tout tenter pour le rejoindre...
«Pas un pas de plus,» dit Banks.
On lui obéit.
En somme, c'était donc bien au colonel Munro, à lui seul, qu'en
voulaient ces Indous, amenés par Kâlagani. Quelles étaient les
intentions de ce traître? Il ne pouvait agir pour son propre
compte, évidemment. Mais alors à qui obéissait-il?... Le nom de
Nana Sahib se présenta à mon esprit!...
Ici s'arrête le manuscrit qui a été rédigé par Maucler. Le jeune
Français ne devait plus rien voir des événements qui allaient
précipiter le dénouement de ce drame. Mais ces événements ont été
connus plus tard, et, réunis sous la forme d'un récit, ils
complètent la relation de ce voyage à travers l'Inde
septentrionale.
CHAPITRE XI
Face à face.
Les Thugs, de sanglante mémoire, dont l'Indoustan semble être
délivré, ont laissé cependant des successeurs dignes d'eux. Ce
sont les Dacoits, sortes de Thugs transformés. Les procédés
d'exécution de ces malfaiteurs ont changé, le but des assassins
n'est plus le même, mais le résultat est identique: c'est le
meurtre prémédité, l'assassinat.
Il ne s'agit plus, sans doute, d'offrir une victime à la farouche
Kâli, déesse de la mort. Si ces nouveaux fanatiques n'opèrent pas
par strangulation, ils empoisonnent pour voler. Aux étrangleurs
ont succédé des criminels plus pratiques, mais tout aussi
redoutables.
Les Dacoits, qui forment des bandes à part sur certains
territoires de la péninsule, accueillent tout ce que la justice
anglo-indoue laisse passer de meurtriers à travers les mailles de
son filet. Ils courent jour et nuit les grandes routes, surtout
dans les régions les plus sauvages, et l'on sait que le Bundelkund
offre des théâtres tout préparés pour ces scènes de violence et de
pillage. Souvent même, ces bandits se réunissent en plus grand
nombre pour attaquer un village isolé. La population n'a qu'une
ressource alors, c'est de prendre la fuite; mais la torture, avec
tous ses raffinements, attend ceux qui restent aux mains des
Dacoits. Là reparaissent les traditions des chauffeurs de
l'extrême Occident. À en croire M. Louis Rousselet, les «ruses de
ces misérables, leurs moyens d'action, dépassent tout ce que les
plus fantastiques romanciers ont jamais imaginé!»
C'était au pouvoir d'une bande de Dacoits, amenés par Kâlagani,
qu'était tombé le colonel Munro. Avant qu'il eût eu le temps de se
reconnaître, brutalement séparé de ses compagnons, il avait été
entraîné sur la route de Jubbulpore.
La conduite de Kâlagani, depuis le jour où il était entré en
relation avec les hôtes de Steam-House, n'avait été que celle d'un
traître. C'était bien par Nana Sahib qu'il avait été dépêché.
C'était bien par lui seul qu'il avait été choisi pour préparer ses
vengeances.
On se souvient que, le 24 mai dernier, à Bhôpal, pendant les
dernières fêtes du Moharum, auxquelles il s'était audacieusement
mêlé, le nabab avait été prévenu du départ de sir Edward Munro
pour les provinces septentrionales de l'Inde. Sur son ordre,
Kâlagani, l'un des Indous les plus absolument dévoués à sa cause
et à sa personne, avait quitté Bhôpal. Se lancer sur les traces du
colonel, le retrouver, le suivre, ne plus le perdre de vue, jouer
sa vie, s'il le fallait, pour se faire admettre dans l'entourage
de l'implacable ennemi de Nana Sahib, telle était sa mission.
Kâlagani était parti sur l'heure, se dirigeant vers les contrées
du nord. À Cawnpore, il avait pu rejoindre le train de Steam-House.
Depuis ce moment, sans jamais se laisser voir, il avait
guetté des occasions qui ne vinrent pas. C'est pourquoi, pendant
que le colonel Munro et ses compagnons s'installaient au
sanitarium de l'Himalaya, il se décidait à entrer au service de
Mathias Van Guitt.
L'instinct de Kâlagani lui disait que des rapports presque
quotidiens s'établiraient forcément entre le kraal et le
sanitarium. C'est ce qui arriva, et, dès le premier jour, il fut
assez heureux, non seulement pour se signaler à l'attention du
colonel Munro, mais aussi pour acquérir des droits à sa
reconnaissance.
Le plus fort était fait. On sait le reste. L'Indou vint souvent à
Steam-House. Il fut mis au courant des projets ultérieurs de ses
hôtes, il connut l'itinéraire que Banks se proposait de suivre.
Dès lors, une seule idée domina tous ses actes: arriver à se faire
accepter comme le guide de l'expédition, lorsqu'elle redescendrait
vers le sud.
Pour atteindre ce but, Kâlagani ne négligea rien. Il n'hésita pas
à risquer, non seulement la vie des autres, mais la sienne. Dans
quelles circonstances? on ne l'a pas oublié.
En effet, la pensée lui était venue que, s'il accompagnait
l'expédition, dès le début du voyage, tout en restant au service
de Mathias Van Guitt, cela déjouerait tout soupçon et amènerait
peut-être le colonel Munro à lui offrir ce qu'il voulait
précisément obtenir.
Mais, pour en arriver là, il fallait que le fournisseur, privé de
ses attelages de buffles, en fût réduit à réclamer l'aide du Géant
d'Acier. De là cette attaque des fauves,--attaque inattendue, il
est vrai,--mais dont Kâlagani sut profiter. Au risque de
provoquer un désastre, il n'hésita pas, sans qu'on s'en aperçût, à
retirer les barres qui maintenaient la porte du kraal. Les tigres,
les panthères, se précipitèrent dans l'enceinte, les buffles
furent dispersés ou anéantis, plusieurs Indous succombèrent, mais
le plan de Kâlagani avait réussi. Mathias Van Guitt allait être
forcé d'avoir recours au colonel Munro pour reprendre avec sa
ménagerie roulante le chemin de Bombay.
En effet, renouveler ses attelages, dans cette région presque
déserte de l'Himalaya, eût été difficile. En tout cas, ce fut
Kâlagani qui se chargea de cette affaire pour le compte du
fournisseur. Il va de soi qu'il n'y réussit point, et c'est ainsi
que Mathias Van Guitt, marchant à la remorque du Géant d'Acier,
descendit avec tout son personnel jusqu'à la station d'Etawah.
Là, le chemin de fer devait emporter le matériel de la ménagerie.
Les chikaris furent donc congédiés, et Kâlagani, qui n'était plus
utile, allait partager leur sort. C'est alors qu'il se montra très
embarrassé de ce qu'il deviendrait. Banks y fut pris. Il se dit
que cet Indou, intelligent et dévoué, connaissant parfaitement
toute cette partie de l'Inde, pourrait rendre de véritables
services. Il lui offrit d'être leur guide jusqu'à Bombay, et, de
ce jour, le sort de l'expédition fut dans les mains de Kâlagani.
Nul ne pouvait soupçonner un traître dans cet Indou, toujours prêt
à payer de sa personne.
Un instant, Kâlagani faillit se trahir. Ce fut lorsque Banks lui
parla de la mort de Nana Sahib. Il ne sut retenir un geste
d'incrédulité, et secoua la tête en homme qui n'y pouvait croire.
Mais n'en eût-il pas été ainsi de tout Indou, pour qui le
légendaire nabab était un de ces êtres surnaturels que la mort ne
peut atteindre!
Kâlagani, à ce sujet, eut-il la confirmation de cette nouvelle,
lorsque,--ce ne fut point un hasard,--il rencontra un de ses
anciens compagnons dans la caravane des Banjaris? On l'ignore,
mais il est à supposer qu'il sut exactement à quoi s'en tenir.
Quoi qu'il en soit, le traître n'abandonna pas ses odieux
desseins, comme s'il eût voulu reprendre à son compte les projets
du nabab.
C'est pourquoi Steam-House continua sa route à travers les défilés
des Vindhyas, et, après les péripéties que l'on connaît, les
voyageurs arrivèrent sur les bords du lac Puturia, auquel il
fallut demander refuge.
Là, lorsque Kâlagani voulut quitter le train flottant, sous
prétexte de se rendre à Jubbulpore, il se laissa deviner. Si
maître de lui qu'il fût, un simple phénomène physiologique, qui ne
pouvait échapper à la perspicacité du colonel, l'avait rendu
suspect, et l'on sait maintenant que les soupçons de sir Edward
Munro n'étaient que trop justifiés.
On le laissa partir, mais Goûmi lui fut adjoint. Tous deux se
précipitèrent dans les eaux du lac, et, une heure après, ils
avaient atteint la rive sud-est du Puturia.
Les voilà donc, marchant de concert, dans cette nuit obscure, l'un
soupçonnant l'autre, l'autre ne se sachant pas soupçonné.
L'avantage était alors pour Goûmi, ce second Mac Neil du colonel
Munro.
Pendant trois heures, les deux Indous allèrent ainsi sur cette
grande route, qui traverse les chaînons méridionaux des Vindhyas
pour aboutir à la station de Jubbulpore. Le brouillard était
beaucoup moins intense dans la campagne que sur le lac. Goûmi
surveillait de près son compagnon. Un solide couteau était attaché
à sa ceinture. Au premier mouvement suspect, très expéditif de
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