Nous avions pris nos armes, les fusils chargés de balles coniques, les carabines chargées de balles explosibles, les revolvers garnis de leurs cartouches. Il fallait être prêt à repousser toute agression. La première attaque vint d'un gigantesque mâle, de farouche mine, qui, les défenses en arrêt, les pattes de derrière puissamment arcboutées sur le sol, se retourna contre le Géant d'Acier. «Un «gunesh»! s'écria Kâlagani. --Bah! il n'a qu'une défense! répliqua le capitaine Hod, qui haussa les épaules en signe de mépris. --Il n'en est que plus terrible!» répondit l'Indou. Kâlagani avait donné à cet éléphant le nom dont les chasseurs se servent pour désigner les mâles qui ne portent qu'une seule défense. Ce sont des animaux particulièrement révérés des Indous, surtout lorsque c'est la défense droite qui leur manque. Tel était celui-ci, et, ainsi que l'avait dit Kâlagani, il était très redoutable, comme tous ceux de son espèce. On le vit bien. Ce gunesh poussa une longue note de clairon, recourba sa trompe, dont les éléphants ne se servent jamais pour combattre, et se précipita contre notre Géant d'Acier. Sa défense frappa normalement la tôle de la poitrine, la traversa de part en part; mais, rencontrant l'épaisse armure du foyer intérieur, elle se brisa net au choc. Le train tout entier ressentit la secousse. Cependant, la force acquise l'entraîna en avant, et il repoussa le gunesh, qui, lui faisant tête, essaya vainement de résister. Mais son appel avait été entendu et compris. Toute la masse antérieure du troupeau s'arrêta et présenta un insurmontable obstacle de chair vivante. Au même moment, les groupes de l'arrière, continuant leur marche, se poussèrent violemment contre la vérandah. Comment résister à une pareille force d'écrasement? En même temps, quelques-uns de ceux que nous avions en flanc, leurs trompes levées, se cramponnaient aux montants des voitures qu'ils secouaient avec violence. Il ne fallait pas s'arrêter, ou c'en était fait du train, mais il fallait se défendre. Plus d'hésitation possible. Fusils et carabines furent braqués sur les assaillants. «Que pas un coup ne soit perdu! cria le capitaine Hod. Mes amis, visez-les à la naissance de la trompe, ou dans le creux qui est au-dessous de l'oeil. C'est souverain!» Le capitaine Hod fut obéi. Plusieurs détonations éclatèrent, qui furent suivies de hurlements de douleur. Trois ou quatre éléphants, touchés au bon endroit, étaient tombés, en arrière et latéralement,--circonstance heureuse, puisque leurs cadavres n'obstruaient pas la route. Les premiers groupes s'étaient un peu reculés, et le train put continuer sa marche. «Rechargez et attendez!» cria le capitaine Hod. Si ce qu'il commandait d'attendre était l'attaque du troupeau tout entier, ce ne fut pas long. Elle se fit avec une violence telle, que nous nous crûmes perdus. Un concert de furieux et rauques hurlements éclata soudain. On eût dit de ces éléphants de combat que les Indous, par un traitement particulier, amènent à cette surexcitation de la rage nommée «musth». Rien n'est plus terrible, et les plus audacieux «éléphantadors», élevés dans le Guicowar pour lutter contre ces redoutables animaux, auraient certainement reculé devant les assaillants de Steam-House. «En avant! criait Banks. --Feu!» criait Hod. Et, aux hennissements plus précipités de la machine, se joignaient les détonations des armes. Or, dans cette masse confuse, il devenait difficile de viser juste, ainsi que l'avait recommandé le capitaine. Chaque balle trouvait bien un morceau de chair à trouer, mais elle ne frappait pas mortellement. Aussi, les éléphants, blessés, redoublaient-ils de fureur, et, à nos coups de fusil, ils répondaient par des coups de défenses, qui éventraient les parois de Steam-House. Cependant, aux détonations des carabines, déchargées à l'avant et à l'arrière du train, à l'éclatement des balles explosibles dans le corps des animaux, se joignaient les sifflements de la vapeur, surchauffée par le tirage artificiel. La pression montait toujours. Le Géant d'Acier entrait dans le tas, le divisait, le repoussait. En même temps, sa trompe mobile, se levant et s'abattant comme une massue formidable, frappait à coups redoublés sur la masse charnue que déchiraient ses défenses. Et l'on avançait sur l'étroite route. Quelquefois, les roues patinaient à la surface du sol, mais elles finissaient par le remordre de leurs jantes rayées, et nous gagnions du côté du lac. «Hurrah! criait le capitaine Hod, comme un soldat qui se jette au plus fort de la mêlée. --Hurrah! hurrah!» répétions-nous après lui. Mais, bientôt, une trompe s'abat sur la vérandah de l'avant. Je vois le moment où le colonel Munro, enlevé par ce lasso vivant, va être précipité sous les pieds des éléphants. Et il en eût été ainsi, sans l'intervention de Kâlagani, qui trancha la trompe d'un vigoureux coup de hache. Ainsi donc, tout en prenant part à la défense commune, l'Indou ne perdait pas de vue sir Edward Munro. Dans ce dévouement à la personne du colonel, qui ne s'était jamais démenti, il semblait comprendre que c'était celui de nous qu'il fallait avant tout protéger. Ah! quelle puissance notre Géant d'Acier contenait dans ses flancs! Avec quelle sûreté il s'enfonçait dans la masse, à la manière d'un coin, dont la force de pénétration est pour ainsi dire infinie! Et, comme au même moment, les éléphants de l'arrière-garde nous poussaient de la tête, le train s'avançait sans arrêt, sinon sans secousses, et marchait même plus vite que nous n'eussions pu l'espérer. Tout à coup, un bruit nouveau se fit entendre au milieu du vacarme général. C'était la seconde voiture qu'un groupe d'éléphants écrasait contre les roches de la route. «Rejoignez-nous! rejoignez-nous!» cria Banks à ceux de nos compagnons qui défendaient l'arrière de Steam-House. Déjà, Goûmi, le sergent, Fox, avaient précipitamment passé de la seconde voiture dans la première. «Et Parazard? dit le capitaine Hod. --Il ne veut pas quitter sa cuisine, répondit Fox. --Enlevez-le! enlèves-le!» Sans doute notre chef pensait que c'était un déshonneur pour lui d'abandonner le poste qui lui avait été confié. Mais résister aux bras vigoureux de Goûmi, lorsque ces bras se mettaient à l'oeuvre, autant aurait valu prétendre échapper aux mâchoires d'une cisaille. Monsieur Parazard fut donc déposé dans la salle à manger. «Vous y êtes tous? cria Banks. --Oui, monsieur, répondit Goûmi. --Coupez la barre d'attelage! --Abandonner la moitié du train!... s'écria le capitaine Hod. --Il le faut!» répondit Banks. Et la barre coupée, la passerelle brisée à coups de hache, notre seconde voiture resta en arrière. Il était temps. Cette voiture venait d'être ébranlée, soulevée, puis chavirée, et les éléphants, se jetant sur elle, achevèrent de l'écraser de tout leur poids. Ce n'était plus qu'une ruine informe, qui maintenant obstruait la route en arrière. «Hein! fit le capitaine Hod, d'un ton qui nous eût fait rire, si la situation y eût prêté, et dire que ces animaux n'écraseraient même pas une bête à bon Dieu!» Si les éléphants, devenus féroces, traitaient la première voiture comme ils avaient traité la seconde, il n'y avait plus aucune illusion à se faire sur le sort qui nous attendait. «Force les feux, Kâlouth!» cria l'ingénieur. Un demi-kilomètre encore, un dernier effort, et le lac Puturia était peut-être atteint! Ce dernier effort qu'on attendait du Géant d'Acier, le puissant animal le fit sous la main de Storr, qui ouvrit en grand le régulateur. Il fit une véritable trouée à travers ce rempart d'éléphants, dont les arrière-trains se dessinaient au-dessus de la masse comme ces énormes croupes de chevaux qu'on voit dans les tableaux de bataille de Salvator Rosa. Puis, il ne se contenta pas de les larder de ses défenses; il leur lança des fusées de vapeur brûlante, ainsi qu'il avait fait aux pèlerins du Phalgou, il leur cingla des jets d'eau bouillante!... Il était magnifique! Le lac apparut enfin au dernier tournant de la route. S'il pouvait résister dix minutes encore, notre train y serait relativement en sûreté. Les éléphants, sans doute, sentirent cela,--ce qui prouvait en faveur de leur intelligence, dont le capitaine Hod avait soutenu la cause. Ils voulurent une dernière fois renverser notre voiture. Mais les armes à feu tonnèrent de nouveau. Les balles s'abattirent comme grêle jusque sur les premiers groupes. À peine cinq ou six éléphants nous barraient-ils encore le passage. La plupart tombèrent, et les roues grincèrent sur un sol rouge de sang. À cent pas du lac, il fallut repousser ceux de ces animaux qui formaient un dernier obstacle. «Encore! encore!» cria Banks au mécanicien. Le Géant d'Acier ronflait comme s'il eût renfermé un atelier de dévideuses mécaniques dans ses flancs. La vapeur fusait par les soupapes sous une pression de huit atmosphères. À les charger, si peu que ce fût, on eût fait éclater la chaudière, dont les tôles frémissaient. Ce fut inutile, heureusement. La force de Géant d'Acier était maintenant irrésistible. On eût pu croire qu'il bondissait sous les coups de piston. Ce qui restait du train le suivit, écrasant les membres des éléphants jetés à terre, au risque d'être culbuté. Si un pareil accident se fût produit, c'en était fait de tous les hôtes de Steam-House. L'accident n'arriva pas, la berge du lac fut enfin atteinte, et le train flotta bientôt sur les eaux tranquilles. «Dieu soit loué!» dit le colonel Munro. Deux ou trois éléphants, aveuglés par la fureur, se précipitèrent dans le lac, et ils essayèrent de poursuivre à sa surface ceux qu'ils n'avaient pu anéantir en terre ferme. Mais les pattes du Géant firent leur office. Le train s'éloigna peu à peu de la rive, et quelques dernières balles, convenablement ajustées, nous délivrèrent de ces «monstres marins», au moment ou leurs trompes allaient s'abattre sur la vérandah de l'arrière. «Eh bien, mon capitaine, s'écria Banks, que pensez-vous de la douceur des éléphants de l'Inde? --Peuh! fit le capitaine Hod, ça ne vaut pas les fauves! Mettez-moi une trentaine de tigres seulement à la place de cette centaine de pachydermes, et que je perde ma commission, si, à l'heure qu'il est, un seul de nous serait encore vivant pour raconter l'aventure!» CHAPITRE X Le lac Puturia. Le lac Puturia, sur lequel Steam-House venait de trouver provisoirement refuge, est situé à quarante kilomètres environ dans l'est de Dumoh. Cette ville, chef-lieu de la province anglaise à laquelle elle a donné son nom, est en voie de prospérité, et avec ses douze mille habitants, renforcés d'une petite garnison, elle commande cette dangereuse portion du Bundelkund. Mais, au delà de ses murailles, surtout vers la partie orientale du pays, dans la plus inculte région des Vindhyas, dont le lac occupe le centre, son influence ne se fait que difficilement sentir. Après tout, que pouvait-il, maintenant, nous arriver de pire que cette rencontre d'éléphants, dont nous nous étions tirés sains et saufs? La situation, cependant, ne laissait pas d'être inquiétante, puisque la plus grande partie de notre matériel avait disparu. L'une des voitures composant le train de Steam-House était anéantie. Il n'y avait aucun moyen de la «renflouer», pour employer une expression de la langue maritime. Renversée sur le sol, écrasée contre les roches, de sa carcasse, sur laquelle avait inévitablement passé la masse des éléphants, il ne devait plus rester que des débris informes. Et cependant, en même temps qu'elle servait à loger le personnel de l'expédition, cette voiture contenait, non seulement la cuisine et l'office, mais aussi la réserve de nourriture et de munitions. De celles-ci, il ne nous restait plus qu'une douzaine de cartouches, mais il n'était pas probable que nous eussions à faire usage des armes à feu avant notre arrivée à Jubbulpore. Quant à la nourriture, c'était une autre question, et plus difficile à résoudre. En effet, il n'y avait plus rien des provisions de l'office. En admettant que, le lendemain soir, nous eussions pu atteindre la station, encore éloignée de soixante-dix kilomètres, il faudrait se résigner à passer vingt-quatre heures sans manger. Ma foi, on en prendrait son parti! Dans cette circonstance, le plus désolé de tous, ce fut naturellement monsieur Parazard. La perte de son office, la destruction de son laboratoire, la dispersion de sa réserve, l'avaient frappé au coeur. Il ne cacha pas son désespoir, et, oubliant les dangers auxquels nous venions presque miraculeusement d'échapper, il ne se montra préoccupé que de la situation personnelle qui lui était faite. Donc, au moment où, réunis dans le salon, nous allions discuter le parti qu'il convenait de prendre dans ces circonstances, monsieur Parazard, toujours solennel, apparut sur le seuil et demanda à «faire une communication de la plus haute gravité.» «Parlez, monsieur Parazard, lui répondit le colonel Munro, en l'invitant à entrer. --Messieurs, dit gravement notre chef noir, vous n'êtes pas sans savoir que tout le matériel qu'emportait la seconde habitation de Steam-House a été détruit dans cette catastrophe! Au cas même où il nous serait resté quelques provisions, j'aurais été fort gêné, faute de cuisine, pour vous préparer un repas, si modeste qu'il fût. --Nous le savons, monsieur Parazard, répondit le colonel Munro. Cela est regrettable, mais nous ferons comme nous pourrons, et nous jeûnerons, s'il faut jeûner. --Cela est d'autant plus regrettable, en effet, messieurs, reprit notre chef, qu'à la vue de ces groupes d'éléphants qui nous assaillaient, et dont plus d'un est tombé sous vos balles meurtrières... --Belle phrase, monsieur Parazard! dit le capitaine Hod. Avec quelques leçons, vous arriveriez à vous exprimer avec autant d'élégance que notre ami Mathias Van Guitt.» Monsieur Parazard s'inclina devant ce compliment, qu'il prit très au sérieux, et, après un soupir, il continua ainsi: «Je dis donc, messieurs, qu'une occasion unique de me signaler dans mes fonctions m'était offerte. La chair d'éléphant, quoi qu'on ait pu penser, n'est pas bonne en toutes ses parties, dont quelques-unes sont incontestablement dures et coriaces; mais il semble que l'Auteur de toutes choses ait voulu ménager, dans cette masse charnue, deux morceaux de premier choix, dignes d'être servis sur la table du vice-roi des Indes. J'ai nommé la langue de l'animal, qui est, extraordinairement savoureuse, lorsqu'elle est préparée d'après une recette dont l'application m'est exclusivement personnelle, et les pieds du pachyderme... --Pachyderme?... Très bien, quoique proboscidien soit plus élégant, dit le capitaine Hod, en approuvant du geste. --... Pieds, reprit monsieur Parazard, avec lesquels on fait un des meilleurs potages connus dans cet art culinaire dont je suis le représentant à Steam-House. --Vous nous mettez l'eau à la bouche, monsieur Parazard, répondit Banks. Malheureusement d'une part, heureusement de l'autre, les éléphants ne nous ont pas suivis sur le lac, et je crains bien qu'il nous faille renoncer, pour quelque temps du moins, au potage de pied et au ragoût de langue de ce savoureux mais redoutable animal. --Il ne serait pas possible, reprit le chef, de retourner à terre pour se procurer?... --Cela n'est pas possible, monsieur Parazard. Si parfaites qu'eussent été vos préparations, nous ne pouvons courir ce risque. --Eh bien, messieurs, reprit notre chef, veuillez recevoir l'expression de tous les regrets que me fait éprouver cette déplorable aventure. --Vos regrets sont exprimés, monsieur Parazard, répondit le colonel Munro, et nous vous en donnons acte. Quant au dîner et au déjeuner, ne vous en préoccupez pas avant notre arrivée à Jubbulpore. --Il ne me reste donc qu'à me retirer,» dit monsieur Parazard, en s'inclinant, sans rien perdre de la gravité qui lui était habituelle. Nous aurions ri volontiers de l'attitude de notre chef, si nous n'eussions obéi à d'autres préoccupations. En effet, une complication venait s'ajouter à tant d'autres. Banks nous apprit qu'en ce moment le plus regrettable n'était ni le manque de vivres, ni le manque de munitions, mais le défaut de combustible. Rien d'étonnant à cela, puisque, depuis quarante-huit heures, il n'avait pas été possible de renouveler la provision de bois nécessaire à l'alimentation de la machine. Toute la réserve était épuisée à notre arrivée au lac. Une heure de marche de plus, il eût été impossible de l'atteindre, et la première voiture de Steam-House aurait eu le même sort que la seconde. «Maintenant, ajouta Banks, nous n'avons plus rien à brûler, la pression baisse, elle est déjà tombée à deux atmosphères, et il n'est aucun moyen de la relever! --La situation est-elle donc aussi grave que tu semblés le croire, Banks? demanda le colonel Munro. --S'il ne s'agissait que de revenir à la rive dont nous sommes peu éloignés encore, répondit Banks, ce serait faisable. Un quart d'heure suffirait à nous y ramener. Mais retourner là où le troupeau d'éléphants est encore réuni sans doute, ce serait trop imprudent. Non, il faut, au contraire, traverser le Puturia et chercher sur sa rive du sud un point de débarquement. --Quelle peut être la largeur du lac en cet endroit? demanda le colonel Munro. --Kâlagani évalue cette distance à sept ou huit milles environ. Or, dans les conditions où nous sommes, plusieurs heures seraient nécessaires pour la franchir, et, je vous le répète, avant quarante minutes, la machine ne sera plus en état de fonctionner. --Eh bien, répondit sir Edward Munro, passons tranquillement la nuit sur le lac. Nous y sommes en sûreté. Demain, nous aviserons.» C'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Nous avions, d'ailleurs, grand besoin de repos. Au dernier lieu de halte, entouré de ce cercle d'éléphants, personne n'avait pu dormir à Steam-House, et la nuit, comme on dit, avait été une nuit blanche. Mais si celle-là avait été blanche, celle ci devait être noire, et plus même qu'il ne convenait. En effet, vers sept heures, un léger brouillard commença à se lever sur le lac. On se rappelle que de fortes brumes couraient déjà dans les hautes zones du ciel pendant la nuit précédente. Ici, une modification s'était produite, due aux différences de localités. Si, au campement des éléphants, ces vapeurs s'étaient maintenues à quelques centaines de pieds au-dessus du sol, il n'en fut pas de même à la surface du Puturia, grâce à l'évaporation des eaux. Après une journée assez chaude, il y eut confusion entre les hautes et les basses couches de l'atmosphère, et tout le lac ne tarda pas à disparaître sous un brouillard, peu intense d'abord, mais qui s'épaississait d'instant en instant. Ceci était donc, comme l'avait dit Banks, une complication dont il y avait lieu de tenir compte. Ainsi qu'il l'avait également annoncé, vers sept heures et demie, les derniers gémissements du Géant d'Acier se firent entendre, les coups de piston devinrent moins rapides, les pattes articulées cessèrent de battre l'eau, la pression descendit au-dessous d'une atmosphère. Plus de combustible, ni aucun moyen de s'en procurer. Le Géant d'Acier et l'unique voiture qu'il remorquait alors flottaient paisiblement sur les eaux du lac, mais ne se déplaçaient plus. Dans ces conditions, au milieu des brumes, il eût été difficile de relever exactement notre situation. Pendant le peu de temps que la machine avait fonctionné, le train s'était dirigé vers la rive sud-est du lac, afin d'y chercher un point de débarquement. Or, comme le Puturia affecte la forme d'un ovale assez allongé, il était possible que Steam-House ne fût plus trop éloigné de l'une ou l'autre de ses rives. Il va sans dire que les cris des éléphants, qui nous avaient poursuivis pendant une heure environ, maintenant éteints dans l'éloignement, ne se faisaient plus entendre. Nous causions donc des diverses éventualités que nous réservait cette nouvelle situation. Banks fit appeler Kâlagani, qu'il tenait à consulter. L'Indou vint aussitôt et fut invité à donner son avis. Nous étions réunis alors dans la salle à manger, qui, recevant le jour par la claire-voie supérieure, n'avait point de fenêtres latérales. De cette façon, l'éclat des lampes allumées ne pouvait se transmettre au dehors. Précaution utile, en somme, car mieux valait que la situation de Steam-House ne pût être connue des rôdeurs qui couraient peut-être les rives du lac. Aux questions qui lui furent posées, Kâlagani,--du moins cela me parut ainsi,--sembla tout d'abord hésiter à répondre. Il s'agissait de déterminer la position que devait occuper le train flottant sur les eaux du Puturia, et je conviens que la réponse ne laissait pas d'être embarrassante. Peut-être une faible brise de nord-ouest avait-elle agi sur la masse de Steam-House? Peut-être aussi un léger courant nous entraînait-il vers la pointe inférieure du lac. «Voyons, Kâlagani, dit Banks, en insistant, vous connaissez parfaitement quelle est l'étendue du Puturia? --Sans doute, monsieur, répondit l'Indou, mais il est difficile, au milieu de cette brume... --Pouvez-vous estimer approximativement la distance à laquelle nous sommes actuellement de la rive la plus rapprochée? --Oui, répondit l'Indou, après avoir réfléchi quelque temps. Cette distance ne doit pas dépasser un mille et demi. --Dans l'est? demanda Banks. --Dans l'est. --Ainsi donc, si nous accostions cette rive, nous serions plus près de Jubbulpore que de Dumoh? --Assurément. --C'est donc à Jubbulpore qu'il conviendrait de nous ravitailler, dit Banks. Or, qui sait quand et comment nous pourrons atteindre la rive! Cela peut durer un jour, deux jours, et nos provisions sont épuisées! --Mais, dit Kâlagani, ne pourrait-on tenter, ou, au moins, l'un de nous ne pourrait-il tenter de prendre terre cette nuit même? --Et comment? --En gagnant la rive à la nage. --Un mille et demi, au milieu de cet épais brouillard! répondit Banks. Ce serait risquer sa vie... --Ce n'est point une raison pour ne pas l'essayer,» répondit l'Indou. Je ne sais pourquoi, il me sembla encore que la voix de Kâlagani n'avait pas sa franchise habituelle. «Tenteriez-vous de traverser le lac à la nage? demanda le colonel Munro, qui observait attentivement l'Indou. --Oui, colonel, et j'ai lieu de croire que j'y réussirais. --Eh bien, mon ami, reprit Banks, vous nous rendriez là un grand service! Une fois à terre, il vous serait facile d'atteindre la station de Jubbulpore et d'en amener les secours dont nous avons besoin. --Je suis prêt à partir!» répondit simplement Kâlagani. J'attendais que le colonel Munro remerciât notre guide, qui s'offrait à remplir une tâche assez périlleuse, en somme; mais, après l'avoir regardé avec une attention plus soutenue encore, il appela Goûmi. Goûmi parut aussitôt. «Goûmi, dit sir Edward Munro, tu es un excellent nageur? --Oui, mon colonel. --Un mille et demi à faire, cette nuit, sur ces eaux calmes du lac, ne t'embarrasseraient pas? --Ni un mille, ni deux. --Eh bien, reprit le colonel Munro, voici Kâlagani qui s'offre pour gagner à la nage la rive la plus rapprochée de Jubbulpore. Or, aussi bien sur le lac que dans cette partie du Bundelkund, deux hommes intelligents et hardis, pouvant se porter assistance, ont plus de chance de réussir.--Veux-tu accompagner Kâlagani? --À l'instant, mon colonel, répondit Goûmi. --Je n'ai besoin de personne, répondit Kâlagani, mais si le colonel Munro y tient, j'accepte volontiers Goûmi pour compagnon. --Allez donc, mes amis, dit Banks, et soyez aussi prudents que vous êtes courageux!» Cela convenu, le colonel Munro, prenant Goûmi à l'écart, lui fit quelques recommandations, brièvement formulées. Cinq minutes après, les deux Indous, un paquet de vêtements sur leur tête, se laissaient glisser dans les eaux du lac. Le brouillard était très intense alors, et quelques brasses suffirent à les mettre hors de vue. Je demandai alors au colonel Munro pourquoi il avait paru si désireux d'adjoindre un compagnon à Kâlagani. «Mes amis, répondit sir Edward Munro, les réponses de cet Indou, dont je n'avais jamais suspecté jusqu'ici la fidélité, ne m'ont pas paru être franches! --J'ai éprouvé la même impression, dis-je. --Pour mon compte, je n'ai rien remarqué... fit observer l'ingénieur. --Écoute, Banks, reprit le colonel Munro. En nous offrant de se rendre à terre, Kâlagani avait une arrière-pensée. --Laquelle? --Je ne sais, mais s'il a demandé à débarquer, ce n'est pas pour aller chercher des secours à Jubbulpore! --Hein!» fit le capitaine Hod. Banks regardait le colonel en fronçant les sourcils. Puis: «Munro, dit-il, jusqu'ici cet Indou s'est toujours montré très dévoué, et plus particulièrement envers toi! Aujourd'hui, tu prétends que Kâlagani nous trahit! Quelle preuve en as-tu? --Pendant que Kâlagani parlait, répondit le colonel Munro, j'ai vu sa peau noircir, et lorsque les gens à peau cuivrée noircissent, c'est qu'ils mentent! Vingt fois, j'ai pu confondre ainsi Indous et Bengalis, et jamais je ne me suis trompé. Je répète donc que Kâlagani, malgré toutes les présomptions en sa faveur, n'a pas dit la vérité.» Cette observation de sir Edward Munro,--je l'ai souvent constaté depuis,--était fondée. Quand ils mentent, les Indous noircissent légèrement comme les blancs rougissent. Ce symptôme n'avait pu échapper à la perspicacité du colonel, et il fallait tenir compte de son observation. «Mais quels seraient donc les projets de Kâlagani, demanda Banks, et pourquoi nous trahirait-il? --C'est ce que nous saurons plus tard... répondit le colonel Munro, trop tard peut-être! --Trop tard, mon colonel! s'écria le capitaine Hod! Eh! nous ne sommes pas en perdition, j'imagine! --En tout cas, Munro, reprit l'ingénieur, tu as bien fait de lui adjoindre Goûmi. Celui-là nous sera dévoué jusqu'à la mort. Adroit, intelligent, s'il soupçonne quelque danger, il saura... --D'autant mieux, répondit le colonel Munro, qu'il est prévenu et se défiera de son compagnon. --Bien, dit Banks. Maintenant, nous n'avons plus qu'à attendre le jour. Ce brouillard se lèvera sans doute avec le soleil, et nous verrons alors quel parti prendre!» Attendre, en effet! Cette nuit devait donc se passer encore dans une insomnie complète. Le brouillard s'était épaissi, mais rien ne faisait présager l'approche du mauvais temps. Et cela était heureux, car, si notre train pouvait flotter, il n'était pas fait pour «tenir la mer.» On pouvait donc espérer que toutes ces vésicules de vapeur se condenseraient au lever du jour, ce qui assurerait une belle journée pour le lendemain. Donc, tandis que notre personnel prenait place dans la salle à manger, nous nous installâmes sur les divans du salon, causant peu, mais prêtant l'oreille à tous les bruits du dehors. Tout à coup, vers deux heures après minuit, un concert de fauves vint troubler le silence de la nuit. La rive était donc là, dans la direction du sud-est, mais elle devait être assez éloignée encore. Ces hurlements étaient encore très affaiblis par la distance, et cette distance, Banks ne l'évalua pas à moins d'un bon mille. Une troupe d'animaux sauvages, sans doute, était venue se désaltérer à la pointe extrême du lac. Mais, bientôt aussi, il fut constaté que, sous l'influence d'une légère brise, le train flottant dérivait vers la rive, d'une façon lente et continue. En effet, non seulement ces cris arrivaient plus distinctement à notre oreille, mais on distinguait déjà le grave rugissement du tigre du hurlement enroué des panthères. «Hein! ne put s'empêcher de dire le capitaine Hod, quelle occasion de tuer là son cinquantième! --Une autre fois, mon capitaine! répondit Banks. Le jour venu, j'aime à penser qu'au moment où nous accosterons la rive, cette bande de fauves nous aura cédé la place! --Y aurait-il quelque inconvénient, demandai-je, à mettre les fanaux électriques en activité? --Je ne le pense pas, répondit Banks. Cette partie de la berge n'est très probablement occupée que par des animaux en train de boire. Il n'y a donc aucun inconvénient à tenter de la reconnaître.» Et, sur l'ordre de Banks, deux faisceaux lumineux furent projetés dans la direction du sud-est. Mais la lumière électrique, impuissante à percer cette opaque brume, ne put l'éclairer que dans un court secteur en avant de Steam-House, et la rive demeura absolument invisible à nos regards. Cependant, ces hurlements, dont l'intensité s'accroissait peu à peu, indiquaient que le train ne cessait de dériver à la surface du lac. Évidemment, les animaux, rassemblés en cet endroit, devaient être fort nombreux. À cela rien d'étonnant, puisque le lac Puturia est comme un abreuvoir naturel pour les fauves de cette partie du Bundelkund. «Pourvu que Goûmi et Kâlagani ne soient pas tombés au milieu de la bande! dit le capitaine Hod. --Ce ne sont pas les tigres que je crains pour Goûmi!» répondit le colonel Munro. Décidément, les soupçons n'avaient fait que grandir dans l'esprit du colonel. Pour ma part, je commençais à les partager. Et pourtant, les bons offices de Kâlagani, depuis notre arrivée dans la région de l'Himalaya, ses services incontestables, son dévouement dans ces deux circonstances où il avait risqué sa vie pour Sir Edward Munro et pour le capitaine Hod, tout témoignait en sa faveur. Mais, lorsque l'esprit se laisse entraîner au doute, la valeur des faits accomplis s'altère, leur physionomie change, on oublie le passé, on craint pour l'avenir. Cependant, quel mobile pouvait pousser cet Indou à nous trahir? Avait-il des motifs de haine personnelle contre les hôtes de Steam-House? Non, assurément! Pourquoi les aurait-il attirés dans un guet-apens? C'était inexplicable. Chacun se livrait donc à des pensées fort confuses, et l'impatience nous prenait à attendre le dénouement de cette situation. Soudain, vers quatre heures du matin, les animaux cessèrent brusquement leurs cris. Ce qui nous frappa tous, c'est qu'ils ne semblaient pas s'être éloignés peu à peu, les uns après les autres, donnant un dernier coup de gueule après une dernière lampée. Non, ce fut instantané. On eût dit qu'une circonstance fortuite venait de les troubler dans leur opération, et avait provoqué leur fuite. Évidemment, ils regagnaient leurs tanières, non en bêtes qui y rentrent, mais en bêtes qui se sauvent. Le silence avait donc succédé au bruit, sans transition. Il y avait là un effet dont la cause nous échappait encore, mais qui ne laissa pas d'accroître notre inquiétude. Par prudence, Banks donna l'ordre d'éteindre les fanaux. Si les animaux avaient fui devant quelque bande de ces coureurs de grande route qui fréquentent le Bundelkund et les Vindhyas, il fallait soigneusement cacher la situation de Steam-House. Le silence, maintenant, n'était plus même troublé par le léger clapotis des eaux. La brise venait de tomber. Si le train continuait à dériver sous l'influence d'un courant, il était impossible de le savoir. Mais le jour ne pouvait tarder à paraître, et il balayerait sans doute ces brumes, qui n'occupaient que les basses couches de l'atmosphère. Je regardai ma montre. Il était cinq heures. Sans le brouillard, l'aube eût déjà élargi le cercle de vision sur une portée de quelques milles. La rive aurait donc été en vue. Mais le voile ne se déchirait pas. Il fallait patienter encore. Le colonel Munro, Mac Neil et moi, à l'avant du salon, Fox, Kâlouth et monsieur Parazard, à l'arrière de la salle à manger, Banks et Storr dans la tourelle, le capitaine Hod juché sur le dos du gigantesque animal, près de la trompe, comme un matelot de garde à l'avant d'un navire, nous attendions que l'un de nous criât: Terre! Vers six heures, une petite brise se leva, à peine sensible, mais elle fraîchit bientôt. Les premiers rayons du soleil percèrent la brume, et l'horizon se découvrit à nos regards. La rive apparut dans le sud-est. Elle formait à l'extrémité du lac une sorte d'anse aiguë, très boisée sur son arrière-plan. Les vapeurs montèrent peu à peu et laissèrent voir un fond de montagnes, dont les cimes se dégagèrent rapidement. «Terre!» avait crié le capitaine Hod. Le train flottant n'était pas alors à plus de deux cents mètres du fond de l'anse du Puturia, et il dérivait sous la poussée de la brise, qui soufflait du nord-ouest. Rien sur cette rive. Ni un animal, ni un être humain. Elle semblait être absolument déserte. Pas une habitation, d'ailleurs, pas une ferme sous l'épais couvert des premiers arbres. Il semblait donc que l'on pût atterrir sans danger. Le vent aidant, l'accostage se fit avec facilité près d'une berge plate comme une grève de sable. Mais, faute de vapeur, il n'était possible ni de la remonter, ni de se lancer sur une route qui, à consulter la direction donnée par la boussole, devait être la route de Jubbulpore. Sans perdre un instant, nous avions suivi le capitaine Hod, qui, le premier, avait sauté sur la berge. «Au combustible! cria Banks. Dans une heure, nous serons en pression, et en avant!» La récolte était facile. Du bois, il y en avait partout sur le sol, et il était assez sec pour être immédiatement utilisé. Il suffisait donc d'en emplir le foyer, d'en charger le tender. Tout le monde se mit à l'oeuvre. Kâlouth seul demeura devant sa chaudière, pendant que nous ramassions du combustible pour vingt-quatre heures. C'était plus qu'il ne fallait pour atteindre la station de Jubbulpore, où le charbon ne nous manquerait pas. Quant à la nourriture, dont le besoin se faisait sentir, eh bien! il ne serait pas interdit aux chasseurs de l'expédition d'y pourvoir en route. Monsieur Parazard emprunterait le feu de Kâlouth, et nous apaiserions notre faim tant bien que mal. Trois quarts d'heure après, la vapeur avait atteint une pression suffisante, le Géant d'Acier se mettait en mouvement, et il prenait enfin pied sur le talus de la berge, à l'entrée de la route. «À Jubbulpore!» cria Banks. Mais Storr n'avait pas eu le temps de donner un demi-tour au régulateur, que des cris furieux éclataient à la lisière de la forêt. Une bande, comptant au moins cent cinquante Indous, se jetait sur Steam-House. La tourelle du Géant d'Acier, la voiture, par l'avant et l'arrière, étaient envahies, avant même que nous eussions pu nous reconnaître! Presque aussitôt, les Indous nous entraînaient à cinquante pas du train, et nous étions mis dans l'impossibilité de fuir! Que l'on juge de notre colère, de notre rage, devant la scène de destruction et de pillage qui suivit. Les Indous, la hache à la main, se précipitèrent à l'assaut de Steam-House. Tout fut pillé, dévasté, anéanti. Du mobilier intérieur, il ne resta bientôt plus rien! Puis, le feu acheva l'oeuvre de ruine, et, en quelques minutes, tout ce qui pouvait brûler de notre dernière voiture fut détruit par les flammes! «Les gueux! les canailles!» s'écria le capitaine Hod, que plusieurs Indous pouvaient à peine contenir. Mais, comme nous, il en était réduit à d'inutiles injures, que ces Indous ne semblaient même pas comprendre. Quant à échapper à ceux qui nous gardaient, il n'y fallait pas songer. Les dernières flammes s'éteignirent, et il ne resta bientôt plus que la carcasse informe de cette pagode roulante, qui venait de traverser une moitié de la péninsule! Les Indous s'étaient ensuite attaqués à notre Géant d'Acier. Ils auraient voulu le détruire, lui aussi! Mais là, ils furent impuissants. Ni la hache ni le feu ne pouvaient rien contre l'épaisse armature de tôle qui formait le corps de l'éléphant artificiel, ni contre la machine qu'il portait en lui. Malgré leurs efforts, il demeura intact, aux applaudissements du capitaine Hod, qui poussait des hurrahs de plaisir et de rage. En ce moment, un homme parut. Ce devait être le chef de ces Indous. Toute la bande vint aussitôt se ranger devant lui. Un autre homme l'accompagnait. Tout s'expliqua. Cet homme, c'était notre guide, c'était Kâlagani. De Goûmi, il n'y avait pas trace. Le fidèle avait disparu, le traître était resté. Sans doute, le dévouement de notre brave serviteur lui avait coûté la vie, et nous ne devions plus le revoir! Kâlagani s'avança vers le colonel Munro, et, froidement, sans baisser les yeux, le désignant: «Celui-ci!» dit-il. Sur un geste, sir Edward Munro fut saisi, entraîné, et il disparut au milieu de la bande, qui remontait la route vers le sud, sans avoir pu ni nous serrer une dernière fois la main, ni nous donner un dernier adieu! Le capitaine Hod, Banks, le sergent, Fox, tous, nous avions voulu nous dégager pour l'arracher aux mains de ces Indous!... Cinquante bras nous avaient couchés à terre. Un mouvement de plus, nous étions égorgés. «Pas de résistance!» dit Banks. L'ingénieur avait raison. Nous ne pouvions rien, en ce moment, pour délivrer le colonel Munro. Mieux valait donc se réserver en vue des événements ultérieurs. Un quart d'heure après, les Indous nous abandonnaient à leur tour, et se lançaient sur les traces de la première bande. Les suivre eût amené une catastrophe, sans profit pour le colonel Munro, et, cependant, nous allions tout tenter pour le rejoindre... «Pas un pas de plus,» dit Banks. On lui obéit. En somme, c'était donc bien au colonel Munro, à lui seul, qu'en voulaient ces Indous, amenés par Kâlagani. Quelles étaient les intentions de ce traître? Il ne pouvait agir pour son propre compte, évidemment. Mais alors à qui obéissait-il?... Le nom de Nana Sahib se présenta à mon esprit!... Ici s'arrête le manuscrit qui a été rédigé par Maucler. Le jeune Français ne devait plus rien voir des événements qui allaient précipiter le dénouement de ce drame. Mais ces événements ont été connus plus tard, et, réunis sous la forme d'un récit, ils complètent la relation de ce voyage à travers l'Inde septentrionale. CHAPITRE XI Face à face. Les Thugs, de sanglante mémoire, dont l'Indoustan semble être délivré, ont laissé cependant des successeurs dignes d'eux. Ce sont les Dacoits, sortes de Thugs transformés. Les procédés d'exécution de ces malfaiteurs ont changé, le but des assassins n'est plus le même, mais le résultat est identique: c'est le meurtre prémédité, l'assassinat. Il ne s'agit plus, sans doute, d'offrir une victime à la farouche Kâli, déesse de la mort. Si ces nouveaux fanatiques n'opèrent pas par strangulation, ils empoisonnent pour voler. Aux étrangleurs ont succédé des criminels plus pratiques, mais tout aussi redoutables. Les Dacoits, qui forment des bandes à part sur certains territoires de la péninsule, accueillent tout ce que la justice anglo-indoue laisse passer de meurtriers à travers les mailles de son filet. Ils courent jour et nuit les grandes routes, surtout dans les régions les plus sauvages, et l'on sait que le Bundelkund offre des théâtres tout préparés pour ces scènes de violence et de pillage. Souvent même, ces bandits se réunissent en plus grand nombre pour attaquer un village isolé. La population n'a qu'une ressource alors, c'est de prendre la fuite; mais la torture, avec tous ses raffinements, attend ceux qui restent aux mains des Dacoits. Là reparaissent les traditions des chauffeurs de l'extrême Occident. À en croire M. Louis Rousselet, les «ruses de ces misérables, leurs moyens d'action, dépassent tout ce que les plus fantastiques romanciers ont jamais imaginé!» C'était au pouvoir d'une bande de Dacoits, amenés par Kâlagani, qu'était tombé le colonel Munro. Avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, brutalement séparé de ses compagnons, il avait été entraîné sur la route de Jubbulpore. La conduite de Kâlagani, depuis le jour où il était entré en relation avec les hôtes de Steam-House, n'avait été que celle d'un traître. C'était bien par Nana Sahib qu'il avait été dépêché. C'était bien par lui seul qu'il avait été choisi pour préparer ses vengeances. On se souvient que, le 24 mai dernier, à Bhôpal, pendant les dernières fêtes du Moharum, auxquelles il s'était audacieusement mêlé, le nabab avait été prévenu du départ de sir Edward Munro pour les provinces septentrionales de l'Inde. Sur son ordre, Kâlagani, l'un des Indous les plus absolument dévoués à sa cause et à sa personne, avait quitté Bhôpal. Se lancer sur les traces du colonel, le retrouver, le suivre, ne plus le perdre de vue, jouer sa vie, s'il le fallait, pour se faire admettre dans l'entourage de l'implacable ennemi de Nana Sahib, telle était sa mission. Kâlagani était parti sur l'heure, se dirigeant vers les contrées du nord. À Cawnpore, il avait pu rejoindre le train de Steam-House. Depuis ce moment, sans jamais se laisser voir, il avait guetté des occasions qui ne vinrent pas. C'est pourquoi, pendant que le colonel Munro et ses compagnons s'installaient au sanitarium de l'Himalaya, il se décidait à entrer au service de Mathias Van Guitt. L'instinct de Kâlagani lui disait que des rapports presque quotidiens s'établiraient forcément entre le kraal et le sanitarium. C'est ce qui arriva, et, dès le premier jour, il fut assez heureux, non seulement pour se signaler à l'attention du colonel Munro, mais aussi pour acquérir des droits à sa reconnaissance. Le plus fort était fait. On sait le reste. L'Indou vint souvent à Steam-House. Il fut mis au courant des projets ultérieurs de ses hôtes, il connut l'itinéraire que Banks se proposait de suivre. Dès lors, une seule idée domina tous ses actes: arriver à se faire accepter comme le guide de l'expédition, lorsqu'elle redescendrait vers le sud. Pour atteindre ce but, Kâlagani ne négligea rien. Il n'hésita pas à risquer, non seulement la vie des autres, mais la sienne. Dans quelles circonstances? on ne l'a pas oublié. En effet, la pensée lui était venue que, s'il accompagnait l'expédition, dès le début du voyage, tout en restant au service de Mathias Van Guitt, cela déjouerait tout soupçon et amènerait peut-être le colonel Munro à lui offrir ce qu'il voulait précisément obtenir. Mais, pour en arriver là, il fallait que le fournisseur, privé de ses attelages de buffles, en fût réduit à réclamer l'aide du Géant d'Acier. De là cette attaque des fauves,--attaque inattendue, il est vrai,--mais dont Kâlagani sut profiter. Au risque de provoquer un désastre, il n'hésita pas, sans qu'on s'en aperçût, à retirer les barres qui maintenaient la porte du kraal. Les tigres, les panthères, se précipitèrent dans l'enceinte, les buffles furent dispersés ou anéantis, plusieurs Indous succombèrent, mais le plan de Kâlagani avait réussi. Mathias Van Guitt allait être forcé d'avoir recours au colonel Munro pour reprendre avec sa ménagerie roulante le chemin de Bombay. En effet, renouveler ses attelages, dans cette région presque déserte de l'Himalaya, eût été difficile. En tout cas, ce fut Kâlagani qui se chargea de cette affaire pour le compte du fournisseur. Il va de soi qu'il n'y réussit point, et c'est ainsi que Mathias Van Guitt, marchant à la remorque du Géant d'Acier, descendit avec tout son personnel jusqu'à la station d'Etawah. Là, le chemin de fer devait emporter le matériel de la ménagerie. Les chikaris furent donc congédiés, et Kâlagani, qui n'était plus utile, allait partager leur sort. C'est alors qu'il se montra très embarrassé de ce qu'il deviendrait. Banks y fut pris. Il se dit que cet Indou, intelligent et dévoué, connaissant parfaitement toute cette partie de l'Inde, pourrait rendre de véritables services. Il lui offrit d'être leur guide jusqu'à Bombay, et, de ce jour, le sort de l'expédition fut dans les mains de Kâlagani. Nul ne pouvait soupçonner un traître dans cet Indou, toujours prêt à payer de sa personne. Un instant, Kâlagani faillit se trahir. Ce fut lorsque Banks lui parla de la mort de Nana Sahib. Il ne sut retenir un geste d'incrédulité, et secoua la tête en homme qui n'y pouvait croire. Mais n'en eût-il pas été ainsi de tout Indou, pour qui le légendaire nabab était un de ces êtres surnaturels que la mort ne peut atteindre! Kâlagani, à ce sujet, eut-il la confirmation de cette nouvelle, lorsque,--ce ne fut point un hasard,--il rencontra un de ses anciens compagnons dans la caravane des Banjaris? On l'ignore, mais il est à supposer qu'il sut exactement à quoi s'en tenir. Quoi qu'il en soit, le traître n'abandonna pas ses odieux desseins, comme s'il eût voulu reprendre à son compte les projets du nabab. C'est pourquoi Steam-House continua sa route à travers les défilés des Vindhyas, et, après les péripéties que l'on connaît, les voyageurs arrivèrent sur les bords du lac Puturia, auquel il fallut demander refuge. Là, lorsque Kâlagani voulut quitter le train flottant, sous prétexte de se rendre à Jubbulpore, il se laissa deviner. Si maître de lui qu'il fût, un simple phénomène physiologique, qui ne pouvait échapper à la perspicacité du colonel, l'avait rendu suspect, et l'on sait maintenant que les soupçons de sir Edward Munro n'étaient que trop justifiés. On le laissa partir, mais Goûmi lui fut adjoint. Tous deux se précipitèrent dans les eaux du lac, et, une heure après, ils avaient atteint la rive sud-est du Puturia. Les voilà donc, marchant de concert, dans cette nuit obscure, l'un soupçonnant l'autre, l'autre ne se sachant pas soupçonné. L'avantage était alors pour Goûmi, ce second Mac Neil du colonel Munro. Pendant trois heures, les deux Indous allèrent ainsi sur cette grande route, qui traverse les chaînons méridionaux des Vindhyas pour aboutir à la station de Jubbulpore. Le brouillard était beaucoup moins intense dans la campagne que sur le lac. Goûmi surveillait de près son compagnon. Un solide couteau était attaché à sa ceinture. Au premier mouvement suspect, très expéditif de 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000