Edward Munro avait-il mené à bonne fin son expédition? nous ne le savions pas encore. Il revenait sain et sauf. Là était l'important. Tout d'abord, Banks avait couru à lui, il lui serrait la main, il l'interrogeait du regard. «Rien!» se contenta de répondre le colonel Munro par un simple signe de tête. Ce mot signifiait non seulement que les recherches entreprises sur la frontière népalaise n'avaient donné aucun résultat, mais aussi que toute conversation sur ce sujet devenait inutile. Il semblait nous dire qu'il n'y avait plus lieu d'en parler. Mac Neil et Goûmi, que Banks interrogea dans la soirée, furent plus explicites. Ils lui apprirent que le colonel Munro avait effectivement voulu revoir cette portion de l'Indoustan, où Nana Sahib s'était réfugié avant sa réapparition dans la présidence de Bombay. S'assurer de ce qu'étaient devenus les compagnons du nabab, rechercher si, de leur passage sur ce point de la frontière indo-chinoise, il ne restait plus trace, tâcher d'apprendre si, à défaut de Nana Sahib, son frère Balao Rao ne se cachait pas dans cette contrée soustraite encore à la domination anglaise, tel avait été le but de Sir Edward Munro. Or, de ses recherches, il résultait, à n'en plus douter, que les rebelles avaient quitté le pays. De leur campement, où avaient été célébrées les fausses obsèques destinées à accréditer la mort de Nana Sahib, il n'y avait plus vestige. De Balao Rao, aucune nouvelle De ses compagnons, rien qui pût permettre de se lancer sur leur piste. Le nabab tué dans les défilés des monts Sautpourra, les siens dispersés très probablement au delà des limites de la péninsule, l'oeuvre du justicier n'était plus à faire. Quitter la frontière himalayenne, continuer le voyage en revenant au sud, achever enfin notre itinéraire de Calcutta à Bombay, c'est à quoi nous devions uniquement songer. Le départ fut donc arrêté et fixé à huit jours de là, au 3 septembre. Il convenait de laisser au capitaine Hod le temps nécessaire à la complète guérison de sa blessure. D'autre part, le colonel Munro, visiblement fatigué par cette rude excursion dans un pays difficile, avait besoin de quelques jours de repos. Pendant ce temps, Banks commencerait à faire ses préparatifs. Remettre notre train en état pour redescendre dans la plaine et prendre la route de l'Himalaya à la présidence de Bombay, c'était là de quoi l'occuper pendant toute une semaine. Tout d'abord, il fut convenu que l'itinéraire serait une seconde fois modifié, de manière à éviter ces grandes villes du nord-ouest, Mirat, Delhi, Agra, Gwalior, Jansie et autres, dans lesquelles la révolte de 1857 avait laissé trop de désastres. Avec les derniers rebelles de l'insurrection devait disparaître tout ce qui pouvait en rappeler le souvenir au colonel Munro. Nos demeures roulantes iraient donc à travers les provinces, sans s'arrêter aux cités principales, mais le pays valait la peine d'être visité rien que pour ses beautés naturelles. L'immense royaume du Sindia, sous ce rapport, ne le cède à aucun autre. Devant notre Géant d'Acier allaient s'ouvrir les plus pittoresques routes de la péninsule. La mousson avait pris fin avec la saison des pluies, dont la période ne se prolonge pas au delà du mois d'août. Les premiers jours de septembre promettaient une température agréable, qui devait rendre moins pénible cette seconde partie du voyage. Pendant la deuxième semaine de notre séjour au sanitarium, Fox et Goûmi durent se faire les pourvoyeurs quotidiens de l'office. Accompagnés des deux chiens, ils parcoururent cette zone moyenne où pullulent les perdrix, les faisans, les outardes. Ces volatiles, conservés dans la glacière de Steam-House, devaient fournir un gibier excellent pour la route. Deux ou trois fois encore, on alla rendre visite au kraal. Là, Mathias Van Guitt, lui aussi, s'occupait à préparer son départ pour Bombay, prenant ses ennuis en philosophe qui se tient au-dessus des petites ou grandes misères de l'existence. On sait que, par la capture du dixième tigre, qui avait coûté si cher, la ménagerie était au complet. Mathias Van Guitt n'avait donc plus qu'à se préoccuper de refaire ses attelages de buffles. Pas un des ruminants qui s'étaient enfuis pendant l'attaque n'avait reparu au kraal. Toutes les probabilités étaient pour que, dispersés à travers la forêt, ils eussent péri de mort violente. Il s'agissait donc de les remplacer,--ce qui, en ces circonstances, ne laissait pas d'être difficile. Dans ce but, le fournisseur avait envoyé Kâlagani visiter les fermes et les bourgades voisines du Tarryani, et il attendait son retour avec quelque impatience. Cette dernière semaine de notre séjour au sanitarium se passa sans incidents. La blessure du capitaine Hod se guérissait peu à peu. Peut-être même comptait-il clore sa campagne par une dernière expédition; mais il dut y renoncer sur les instances du colonel Munro. Puisqu'il n'était plus aussi sûr de son bras, pourquoi s'exposer? Si quelque fauve se rencontrait sur sa route, pendant le reste du voyage, n'aurait-il pas là une occasion toute naturelle de prendre sa revanche? «D'ailleurs, lui fit observer Banks, vous êtes encore vivant, mon capitaine, et quarante-neuf tigres sont morts de votre main, sans compter les blessés. La balance est donc encore en votre faveur! --Oui, quarante-neuf! répondit en soupirant le capitaine Hod, mais j'aurais bien voulu compléter la cinquantaine!» Évidemment, cela lui tenait au coeur. Le 2 septembre arriva. Nous étions à la veille du départ. Ce jour-là, dans la matinée, Goûmi vint nous annoncer la visite du fournisseur. En effet, Mathias Van Guitt, accompagné de Kâlagani, arrivait à Steam-House. Sans doute, au moment du départ, il voulait nous faire ses adieux suivant toutes les règles. Le colonel Munro le reçut avec cordialité. Mathias Van Guitt se lança dans une suite de périodes où se retrouvait tout l'inattendu de sa phraséologie habituelle. Mais il me sembla que ses compliments cachaient quelque arrière-pensée qu'il hésitait à formuler. Et, précisément, Banks toucha le vif de la question, lorsqu'il demanda à Mathias Van Guitt s'il avait eu l'heureuse chance de pouvoir renouveler ses attelages. «Non, monsieur Banks, répondit le fournisseur, Kâlagani a vainement parcouru les villages. Bien qu'il fût muni de mes pleins pouvoirs, il n'a pu se procurer un seul couple de ces utiles ruminants. Je suis donc obligé de confesser, à regret, que, pour diriger ma ménagerie vers la station la plus rapprochée, le moteur me fait absolument défaut. La dispersion de mes buffles, provoquée par la soudaine attaque de la nuit du 25 au 26 août, me met donc dans un certain embarras... Mes cages, avec leurs hôtes à quatre pattes, sont lourdes... et... --Et comment allez-vous faire pour les conduire à la station? demanda l'ingénieur. --Je ne sais trop, répondit Mathias Van Guitt. Je cherche... je combine... j'hésite... Cependant... l'heure du départ a sonné, et c'est le 20 septembre, c'est-à-dire dans dix-huit jours, que je dois livrer à Bombay ma commande de félins... --Dix-huit jours! répondit Banks, mais alors vous n'avez pas une heure à perdre! --Je le sais, monsieur l'ingénieur. Aussi n'ai-je plus qu'un moyen, un seul!... --Lequel? --C'est, tout en ne voulant aucunement le gêner, d'adresser au colonel une demande très indiscrète... sans doute... --Parlez donc, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro, et si je puis vous obliger, croyez bien que je le ferai avec plaisir.» Mathias Van Guitt s'inclina, sa main droite se porta à ses lèvres, la partie supérieure de son corps s'agita doucement, et toute son attitude fut celle d'un homme qui se sent accablé par des bontés inattendues. En somme, le fournisseur demanda, étant donnée la puissance de traction du Géant d'Acier, s'il ne serait pas possible d'atteler ses cages roulantes à la queue de notre train, et de les remorquer jusqu'à Etawah, la plus prochaine station du railway de Delhi à Allahabad. C'était un trajet qui ne dépassait pas trois cent cinquante kilomètres, sur une route assez facile. «Est-il possible de satisfaire monsieur Van Guitt? demanda le colonel à l'ingénieur. --Je n'y vois aucune difficulté, répondit Banks, et le Géant d'Acier ne s'apercevra même pas de ce surcroît de charge. --Accordé, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro. Nous conduirons votre matériel jusqu'à Etawah. Entre voisins, il faut savoir s'entr'aider, même dans l'Himalaya. --Colonel, répondit Mathias Van Guitt, je connaissais votre bonté, et, pour être franc, comme il s'agissait de me tirer d'embarras, j'avais un peu compté sur votre obligeance! --Vous aviez eu raison,» répondit le colonel Munro. Tout étant ainsi convenu, Mathias Van Guitt se disposa à retourner au kraal, afin de congédier une partie de son personnel, qui lui devenait inutile. Il ne comptait garder avec lui que quatre chikaris, nécessaires à l'entretien des cages. «À demain donc, dit le colonel Munro. --À demain, messieurs, répondit Mathias Van Guitt. J'attendrai au kraal l'arrivée de votre Géant d'Acier!» Et le fournisseur, très heureux du succès de sa visite à Steam-House, se retira, non sans avoir fait sa sortie à la manière d'un acteur qui rentre dans la coulisse selon toutes les traditions de la comédie moderne. Kâlagani, après avoir longuement regardé le colonel Munro, dont le voyage à la frontière du Népaul paraissait l'avoir sérieusement préoccupé, suivit le fournisseur. Nos derniers préparatifs étaient achevés. Le matériel avait été remis en place. Du sanitarium de Steam-House, il ne restait plus rien. Les deux chars roulants n'attendaient plus que notre Géant d'Acier. L'éléphant devait les descendre d'abord jusqu'à la plaine, puis aller au kraal prendre les cages et les ramener pour former le train. Cela fait, il s'en irait directement à travers les plaines du Rohilkhande. Le lendemain, 3 septembre, à sept heures du matin, le Géant d'Acier était prêt à reprendre les fonctions qu'il avait si consciencieusement remplies jusqu'alors. Mais, à cet instant, un incident, très inattendu, se produisit au grand ébahissement de tous. Le foyer de la chaudière, enfermée dans les flancs de l'animal, avait été chargé de combustible. Kâlouth, qui venait de l'allumer, eut alors l'idée d'ouvrir la boîte à fumée,--à la paroi de laquelle se soudent les tubes destinés à conduire les produits de la combustion à travers la chaudière,--afin de voir si rien ne gênait le tirage. Mais, à peine eut-il ouvert les portes de cette boîte, qu'il recula précipitamment, et une vingtaine de lanières furent projetées au dehors avec un sifflement bizarre. Banks, Storr et moi, nous regardions, sans pouvoir deviner la cause de ce phénomène. «Eh! Kâlouth, qu'y a-t-il? demanda Banks. --Une pluie de serpents, monsieur!» s'écria le chauffeur. En effet, ces lanières étaient des serpents, qui avaient élu domicile dans les tubes de la chaudière, pour y mieux dormir sans doute. Les premières flammes du foyer venaient de les atteindre. Quelques-uns de ces reptiles, déjà brûlés, étaient tombés sur le sol, et si Kâlouth n'eût pas ouvert la boîte à fumée, ils eussent tous été rôtis en un instant. «Comment! s'écria le capitaine Hod, qui accourut, notre Géant d'Acier a un nid de serpents dans les entrailles!» Oui, ma foi! et des plus dangereux, de ces «whip snakes», serpents-fouets, «goulabis», cobras noirs, najas à lunettes, appartenant aux plus venimeuses espèces. Et, en même temps, un superbe python-tigre, de la famille des boas, montrait sa tête pointue à l'orifice supérieur de la cheminée, c'est-à-dire à l'extrémité de la trompe de l'éléphant, qui se déroulait au milieu des premières volutes de vapeur. Les serpents, sortis vivants des tubes, s'étaient rapidement et lestement dispersés dans les broussailles, sans que nous eussions eu le temps de les détruire. Mais le python ne put déguerpir si aisément du cylindre de tôle. Aussi le capitaine Hod se hâta-t-il d'aller prendre sa carabine, et, d'une balle, il lui brisa la tête. Goûmi, grimpant alors sur le Géant d'Acier, se hissa à l'orifice supérieur de sa trompe, et, avec l'aide de Kâlouth et de Storr, il parvint à en retirer l'énorme reptile. Rien de plus magnifique que ce boa, avec sa robe d'un vert mêlé de bleu, décorée d'anneaux réguliers et qui semblait avoir été taillée dans une peau de tigre. Il ne mesurait pas moins de cinq mètres de long sur une grosseur égale à celle du bras. C'était donc un superbe échantillon de ces ophidiens de l'Inde, et il eût avantageusement figuré dans la ménagerie de Mathias Van Guitt, vu le nom de python-tigre qu'on lui donne. Cependant, je dois avouer que le capitaine Hod ne crut pas devoir le porter à son propre compte. Cette exécution faite, Kâlouth referma la boîte à fumée, le tirage s'opéra régulièrement, le feu du foyer s'activa au passage du courant d'air, la chaudière ne tarda pas à ronfler sourdement, et, trois quarts d'heure après, le manomètre indiquait une pression suffisante de la vapeur. Il n'y avait plus qu'à partir. Les deux chars furent attelés l'un à l'autre, et le Géant d'Acier manoeuvra de manière à venir prendre la tête du train. Un dernier coup d'oeil fut donné à l'admirable panorama qui se déroulait dans le sud, un dernier regard à cette merveilleuse chaîne dont le profil dentelait le fond du ciel vers le nord, un dernier adieu au Dawalaghiri, qui dominait de sa cime tout ce territoire de l'Inde septentrionale, et un coup de sifflet annonça le départ. La descente sur la route sinueuse s'opéra sans difficulté. Le serre-frein atmosphérique retenait irrésistiblement les roues sur les pentes trop raides. Une heure après, notre train s'arrêtait à la limite inférieure du Tarryani, à la lisière de la plaine. Le Géant d'Acier fut alors détaché, et, sous la conduite de Banks, du mécanicien et du chauffeur, il s'enfonça lentement sur l'une des larges routes de la forêt. Deux heures plus tard, ses hennissements se faisaient entendre, et il débouchait de l'épais massif, remorquant les six cages de la ménagerie. Dès son arrivée, Mathias Van Guitt renouvela ses remerciements au colonel Munro. Les cages, précédées d'une voiture destinée au logement du fournisseur et de ses hommes, furent attelées à notre train,--un véritable convoi, composé de huit wagons. Nouveau signal de Banks, nouveau coup de sifflet réglementaire, et le Géant d'Acier, s'ébranlant, s'avança majestueusement sur la magnifique route qui descendait vers le sud. Steam-House et les cages de Mathias Van Guitt, chargées de fauves, ne semblaient pas plus lui peser qu'une simple voiture de déménagement. «Eh bien, qu'en pensez-vous, monsieur le fournisseur? demanda le capitaine Hod. --Je pense, capitaine, répondit, non sans quelque raison, Mathias Van Guitt, que si cet éléphant était de chair et d'os, il serait encore plus extraordinaire!» Cette route n'était plus celle qui nous avait amenés au pied de l'Himalaya. Elle obliquait au sud-ouest vers Philibit, petite ville qui se trouvait à cent cinquante kilomètres de notre point de départ. Ce trajet se fit tranquillement, à une vitesse modérée, sans ennuis, sans encombre. Mathias Van Guitt prenait quotidiennement place à la table de Steam-House, où son magnifique appétit faisait toujours honneur à la cuisine de monsieur Parazard. L'entretien de l'office exigea bientôt que les pourvoyeurs habituels fussent mis à contribution, et le capitaine Hod, bien guéri,--le coup de feu à l'adresse du python l'avait prouvé,--reprit son fusil de chasseur. D'ailleurs, en même temps que les gens du personnel, il fallait songer à nourrir les hôtes de la ménagerie. Ce soin revenait aux chikaris. Ces habiles Indous, sous la direction de Kâlagani, très adroit tireur lui-même, ne laissèrent pas s'appauvrir la réserve de chair de bison et d'antilope. Ce Kâlagani était vraiment un homme à part. Bien qu'il fût peu communicatif, le colonel Munro le traitait fort amicalement, n'étant pas de ceux qui oublient un service rendu. Le 10 septembre, le train contournait Philibit, sans s'y arrêter, mais il ne put éviter un rassemblement considérable d'Indous, qui vinrent lui rendre visite. Décidément, les fauves de Mathias Van Guitt, si remarquables qu'ils fussent, ne pouvaient supporter aucune comparaison avec le Géant d'Acier. On ne les regardait même pas à travers les barreaux de leurs cages, et toutes les admirations allaient à l'éléphant mécanique. Le train continua à descendre ces longues plaines de l'Inde septentrionale, en laissant, à quelques lieues dans l'ouest; Bareilli, l'une des principales villes du Rohilkhande. Il s'avançait, tantôt au milieu de forêts peuplées d'un monde d'oiseaux dont Mathias Van Guitt nous faisait admirer «l'éclatant pennage», tantôt en plaine, à travers ces fourrés d'acacias épineux, hauts de deux à trois mètres, nommés par les Anglais «wait-a-bit-bush». Là se rencontraient en grand nombre des sangliers, très friands de la baie jaunâtre que produisent ces arbustes. Quelques uns de ces suiliens furent tués, non sans péril, car ce sont des animaux véritablement sauvages et dangereux. En diverses occasions, le capitaine Hod et Kâlagani eurent lieu de déployer ce sang-froid et cette adresse qui en faisaient deux chasseurs hors ligne. Entre Philibit et la station d'Etawah, le train dut franchir une portion du haut Gange, et, peu de temps après, l'un de ses importants tributaires, le Kali-Nadi. Tout le matériel roulant de la ménagerie fut détaché, et Steam-House, transformé en appareil flottant, se transporta aisément d'une rive à l'autre à la surface du fleuve. Il n'en fut pas de même pour le train de Mathias Van Guitt. Le bac fut mis en réquisition, et les cages durent traverser les deux cours d'eau l'une après l'autre. Si ce passage exigea un certain temps, il s'effectua, du moins, sans grandes difficultés. Le fournisseur n'en était pas à son coup d'essai, et ses gens avaient eu déjà à franchir plusieurs fleuves, lorsqu'ils se rendaient à la frontière himalayenne. Bref, sans incidents dignes d'être relatés, à la date du 17 septembre, nous avions atteint le railway de Delhi à Allahabad, à moins de cent pas de la station d'Etawah. C'était là que notre convoi allait se diviser en deux parties, qui n'étaient pas destinées à se rejoindre. La première devait continuer à descendre vers le sud à travers les territoires du vaste royaume de Scindia, de manière à gagner les Vindhyas et la présidence de Bombay. La seconde, placée sur les truks du chemin de fer, allait rejoindre Allahabad, et, de là, par le railway de Bombay, atteindre le littoral de la mer des Indes. On s'arrêta donc, et le campement fut organisé pour la nuit. Le lendemain, dès l'aube, pendant que le fournisseur prendrait la route du sud-est, nous devions, en coupant cette route à angle droit, suivre à peu près le soixante-dix-septième méridien. Mais, en même temps qu'il nous quittait, Mathias Van Guitt allait se séparer de la partie de son personnel qui ne lui était plus utile. À l'exception de deux Indous, nécessaires au service des cages pendant un voyage qui ne devait durer que deux ou trois jours, il n'avait besoin de personne. Arrivé au port de Bombay, où l'attendait un navire en partance pour l'Europe, le transbordement de sa marchandise se ferait par les chargeurs ordinaires du port. De ce fait, quelques-uns de ses chikaris redevenaient libres, et en particulier Kâlagani. On sait comment et pourquoi nous nous étions véritablement attachés à cet Indou, depuis les services qu'il avait rendus au colonel Munro et au capitaine Hod. Lorsque Mathias Van Guitt eut congédié ses hommes, Banks crut voir que Kâlagani ne savait trop que devenir, et il lui demanda s'il lui conviendrait de nous accompagner jusqu'à Bombay. Kâlagani, après avoir réfléchi un instant, accepta l'offre de l'ingénieur, et le colonel Munro lui témoigna la satisfaction qu'il éprouvait à lui venir en aide en cette occasion. L'Indou allait donc faire partie du personnel de Steam-House, et, par sa connaissance de toute cette partie de l'Inde, il pouvait nous être fort utile. Le lendemain, le camp était levé. Il n'y avait plus aucun intérêt à prolonger notre halte. Le Géant d'Acier était en pression. Banks donna à Storr l'ordre de se tenir prêt. Il ne restait plus qu'à prendre congé de notre ami le fournisseur. Ce fut très simple de notre part. De la sienne, ce fut naturellement plus théâtral. Les remerciements de Mathias Van Guitt pour le service que venait de lui rendre le colonel Munro prirent nécessairement la forme amplicative. Il «joua» remarquablement ce dernier acte, et fut parfait dans la grande scène des adieux. Par un mouvement des muscles de l'avant-bras, sa main droite se plaça en pronation, de telle sorte que la paume en était tournée vers la terre. Cela voulait dire qu'ici-bas, il n'oublierait jamais ce qu'il devait au colonel Munro, et que si la reconnaissance était bannie de ce monde, elle trouverait un dernier asile dans son coeur. Puis, par un mouvement inverse, il reploya sa main en supination, c'est-à-dire qu'il en retourna la paume, en l'élevant vers le zénith. Ce qui signifiait que, même là-haut, les sentiments ne s'éteindraient pas en lui, et que toute une éternité de gratitude ne saurait acquitter les obligations qu'il avait contractées. Le colonel Munro remercia Mathias Van Guitt comme il convenait, et, quelques minutes après, le fournisseur des maisons de Hambourg et de Londres avait disparu à nos yeux. CHAPITRE VII Le passage de la Betwa. À cette date précise du 18 septembre, voici quelle était exactement notre position, calculée du point de départ, du point de halte, du point d'arrivée: 1° De Calcutta, treize cents kilomètres; 2° Du sanitarium de l'Himalaya, trois cent quatre-vingts kilomètres; 3° De Bombay, seize cents kilomètres. À ne considérer que la distance, nous n'avions pas encore accompli la moitié de notre itinéraire; mais, en tenant compte des sept semaines que Steam-House avait passées sur la frontière himalayenne, plus de la moitié du temps qui devait être consacré à ce voyage était écoulée. Nous avions quitté Calcutta le 6 mars. Avant deux mois, si rien ne contrariait notre marche, nous pensions avoir atteint le littoral ouest de l'Indoustan. Notre itinéraire, d'ailleurs, allait être réduit dans une certaine mesure. La résolution prise d'éviter les grandes villes compromises dans la révolte de 1857, nous obligeait à descendre plus directement au sud. À travers les magnifiques provinces du royaume de Scindia, s'ouvraient de belles routes carrossables, et le Géant d'Acier ne devait rencontrer aucun obstacle, au moins jusqu'aux montagnes du centre. Le voyage promettait donc de s'accomplir dans les meilleures conditions de facilité et de sécurité. Ce qui devait le rendre plus aisé encore, c'était la présence de Kâlagani dans le personnel de Steam-House. Cet Indou connaissait admirablement toute cette partie de la péninsule. Banks put le constater ce jour-là. Après déjeuner, pendant que le colonel Munro et le capitaine Hod faisaient leur sieste, Banks lui demanda en quelle qualité il avait maintes fois parcouru ces provinces. «J'étais attaché, répondit Kâlagani, à l'une de ces nombreuses caravanes de Banjaris, qui transportent à dos de boeufs des approvisionnements de céréales, soit pour le compte du gouvernement, soit pour le compte des particuliers. En cette qualité, j'ai vingt fois remonté ou descendu les territoires du centre et du nord de l'Inde. --Ces caravanes parcourent-elles encore cette partie de la péninsule? demanda l'ingénieur. --Oui, monsieur, répondit Kâlagani, et, à cette époque de l'année, je serais bien surpris si nous ne rencontrions pas une troupe de Banjaris en marche vers le nord. --Eh bien, Kâlagani, reprit Banks, la parfaite connaissance que vous avez de ces territoires nous sera fort utile. Au lieu de passer par les grandes villes du royaume de Scindia, nous irons à travers les campagnes, et vous serez notre guide. --Volontiers, monsieur,» répondit l'Indou, de ce ton froid qui lui était habituel et auquel je n'étais pas encore parvenu à m'accoutumer. Puis, il ajouta: «Voulez-vous que je vous indique d'une façon générale la direction qu'il faudra suivre? --S'il vous plaît.» Et, ce disant, Banks étala sur la table une carte à grands points qui retraçait cette portion de l'Inde, afin de contrôler l'exactitude des renseignements de Kâlagani. «Rien n'est plus simple, reprit l'Indou. Une ligne presque droite va nous conduire du railway de Delhi au railway de Bombay, qui font leur jonction à Allahabad. De la station d'Etawah que nous venons de quitter à la frontière du Bundelkund, il n'y aura qu'un cours d'eau important à franchir, la Jumna, et de cette frontière aux monts Vindhyas, un second cours d'eau, la Betwa. Au cas même où ces deux rivières seraient débordées à la suite de la saison des pluies, le train flottant ne sera pas gêné, je pense, pour passer d'une rive à l'autre. --Il n'y aura aucune difficulté sérieuse, répondit l'ingénieur; et, une fois arrivés aux Vindhyas?... --Nous inclinerons un peu vers le sud-est, afin de choisir un col praticable. Là encore, aucun obstacle n'entravera notre marche. Je connais un passage dont les pentes sont modérées. C'est le col de Sirgour, que les attelages prennent de préférence. --Partout où passent des chevaux, dis-je, notre Géant d'Acier ne peut-il passer? --Il le peut certainement, répondit Banks; mais, au delà du col de Sirgour, le pays est très accidenté. N'y aurait-il pas lieu d'aborder les Vindhyas, en prenant direction à travers le Bhopal? --Là, les villes sont nombreuses, répondit Kâlagani, il sera difficile de les éviter, et les Cipayes s'y sont plus particulièrement signalés dans la guerre de l'indépendance.» Je fus un peu surpris de cette qualification, «guerre de l'indépendance», que Kâlagani donnait à la révolte de 1857. Mais il ne fallait pas oublier que c'était un Indou, non un Anglais, qui parlait. Il ne semblait pas, d'ailleurs, que Kâlagani eût pris part à la révolte, ou, du moins, il n'avait jamais rien dit qui pût le faire croire. «Soit, reprit Banks, nous laisserons les villes du Bhopal dans l'ouest, et si vous êtes certain que le col de Sirgour nous donne accès à quelque route praticable... --Une route que j'ai souvent parcourue, monsieur, et qui, après avoir contourné le lac Puturia, va, à quarante milles de là, aboutir au railway de Bombay à Allahabad, près de Jubbulpore. --En effet, répondit Banks, qui suivait sur la carte les indications données par l'Indou; et à partir de ce point?... --La grande route se dirige vers le sud-ouest et longe pour ainsi dire la voie ferrée jusqu'à Bombay. --C'est entendu, répondit Banks. Je ne vois aucun obstacle sérieux à traverser les Vindhyas, et cet itinéraire nous convient. Aux services que vous nous avez déjà rendus, Kâlagani, vous en ajoutez un autre, que nous n'oublierons pas.» Kâlagani s'inclina, et il allait se retirer, lorsque, se ravisant, il revint vers l'ingénieur. «Vous avez une question à me faire? dit Banks. --Oui, monsieur, répondit l'Indou. Pourrais-je vous demander pourquoi vous tenez plus particulièrement à éviter les principales villes du Bundelkund?» Banks me regarda. Il n'y avait aucune raison pour cacher à Kâlagani ce qui concernait sir Edward Munro, et l'Indou fut mis au courant de la situation du colonel. Kâlagani écouta très attentivement ce que lui apprit l'ingénieur. Puis, d'un ton qui dénotait quelque surprise: «Le colonel Munro, dit-il, n'a plus rien à redouter de Nana Sahib, au moins dans ces provinces. --Ni dans ces provinces ni ailleurs, répondit Banks. Pourquoi dites-vous «dans ces provinces?» --Parce que, si le nabab a reparu, comme on l'a prétendu, il y a quelques mois, dans la présidence de Bombay, dit Kâlagani, les recherches n'ont pu faire connaître sa retraite, et il est très probable qu'il a de nouveau franchi la frontière indochinoise.» Cette réponse semblait prouver ceci: c'est que Kâlagani ignorait ce qui s'était passé dans la région des monts Sautpourra, et que, le mois de mai dernier, Nana Sahib avait été tué par des soldats de l'armée royale au pâl de Tandît. «Je vois, Kâlagani, dit alors Banks, que les nouvelles qui courent l'Inde ont quelque peine à arriver jusqu'aux forets de l'Himalaya!» L'Indou nous regarda fixement, sans répondre, comme un homme qui ne comprend pas. «Oui, reprit Banks, vous semblez ignorer que Nana Sahib est mort. --Nana Sahib est mort? s'écria Kâlagani. --Sans doute, répondit Banks, et c'est le gouvernement qui a fait connaître dans quelles circonstances il a été tué. --Tué? dit Kâlagani, en secouant la tête. Où donc Nana Sahib aurait-il été tué? --Au pâl de Tandît, dans les monts Sautpourra. --Et quand?... --Il y a près de quatre mois déjà, répondit l'ingénieur, le 25 mai dernier.» Kâlagani, dont le regard me parut singulier en ce moment, s'était croisé les bras et restait silencieux. «Avez-vous des raisons, lui demandai-je, de ne pas croire à la mort de Nana Sahib? --Aucune, messieurs, se contenta de répondre Kâlagani. Je crois ce que vous me dites.» Un instant après, Banks et moi, nous étions seuls, et l'ingénieur ajoutait, non sans raison: «Tous les Indous en sont là! Le chef des Cipayes révoltés est devenu légendaire. Jamais ces superstitieux ne croiront qu'il a été tué, puisqu'ils ne l'ont pas vu pendre! --Il en est d'eux, répondis-je, comme des vieux grognards de l'Empire, qui, vingt ans après sa mort, soutenaient que Napoléon vivait toujours!» Depuis le passage du haut Gange, que Steam-House avait effectué quinze jours auparavant, un fertile pays développait ses magnifiques routes devant le Géant d'Acier. C'était le Doâb, compris dans cet angle que forment le Gange et la Jumna, avant de se rejoindre près d'Allahabad. Plaines alluvionnaires, défrichées par les brahmanes vingt siècles avant l'ère chrétienne, procédés de culture encore très rudimentaires chez les paysans, grands travaux de canalisation dus aux ingénieurs anglais, champs de cotonniers qui prospèrent plus spécialement sur ce territoire, gémissements de la presse à coton qui fonctionne auprès de chaque village, chant des ouvriers qui la mettent en mouvement, telles sont les impressions qui me sont restées de ce Doâb, où fut autrefois fondée la primitive église. Le voyage s'accomplissait dans les meilleures conditions. Les sites variaient, on pourrait dire, au gré de notre fantaisie. L'habitation se déplaçait, sans fatigue, pour le plaisir de nos yeux. N'était-ce donc pas là, ainsi que l'avait prétendu Banks, le dernier mot du progrès dans l'art de la locomotion? Charrettes à boeufs, voitures à chevaux ou à mules, wagons de railways, qu'êtes-vous auprès de nos maisons roulantes! Le 19 septembre. Steam-House s'arrêtait sur la rive gauche de la Jumna. Cet important cours d'eau délimite dans la partie centrale de la péninsule le pays des Rajahs proprement dit ou Rajasthan, de l'Indoustan, qui est plus particulièrement le pays des Indous. Une première crue commençait à élever les eaux de la Jumna. Le courant se faisait plus rapidement sentir; mais, tout en rendant notre passage un peu moins facile, il ne pouvait l'empêcher. Banks prit quelques précautions, Il fallut chercher un meilleur point d'atterrissement. On le trouva. Une demi-heure après, Steam-House remontait la berge opposée du fleuve. Aux trains des railways, il faut des ponts établis à grands frais, et l'un de ces ponts, de construction tubulaire, enjambe la Jumna près de la forteresse de Selimgarh, près de Delhi. À notre Géant d'Acier, aux deux chars qu'il remorquait, les cours d'eau offraient une voie aussi facile que les plus belles routes macadamisées de la péninsule. Au delà de la Jumna, les territoires du Rajasthan comptent un certain nombre de ces villes que la prévoyance de l'ingénieur voulait écarter de son itinéraire. Sur la gauche, c'était Gwalior, au bord de la rivière de Sawunrika, campée sur son bloc de basalte, avec sa superbe mosquée de Musjid, son palais de Pâl, sa curieuse porte des Éléphants, sa forteresse célèbre, son Vihara de création bouddhique; vieille cité, à laquelle la ville moderne de Lashkar, bâtie à deux kilomètres plus loin, fait maintenant une sérieuse concurrence. Là, au fond de ce Gibraltar de l'Inde, la Rani de Jansi, la compagne dévouée de Nana Sahib, avait lutté héroïquement jusqu'à la dernière heure. Là, dans cette rencontre avec deux escadrons du 8e hussards de l'armée royale, elle fut tuée, on le sait, de la main même du colonel Munro, qui avait pris part à l'action avec un bataillon de son régiment. De ce jour, on le sait aussi, cette implacable haine de Nana Sahib, dont le nabab avait poursuivi la satisfaction jusqu'à son dernier soupir! Oui! mieux valait que sir Edward Munro n'allât pas raviver ses souvenirs aux portes de Gwalior! Après Gwalior, dans l'ouest de notre nouvel itinéraire, c'était Antri, et sa vaste plaine, d'où émergent ça et là de nombreux pics, comme les îlots d'un archipel. C'était Duttiah, qui ne compte pas encore cinq siècles d'existence, dont on admire les maisons coquettes, la forteresse centrale, les temples à flèches variées, le palais abandonné de Birsing-Deo, l'arsenal de Tôpe-Kana,--le tout formant la capitale de ce royaume de Duttiah, découpé dans l'angle nord du Bundelkund, et qui s'est rangé sous la protection de l'Angleterre. Ainsi que Gwalior, Antri et Duttiah avaient été gravement touchées par le mouvement insurrectionnel de 1857. C'était enfin Jansi, dont nous passions à moins de quarante kilomètres, à la date du 22 septembre. Cette cité forme la plus importante station militaire du Bundelkund, et l'esprit de révolte y est toujours vivace dans le bas peuple. Jansi, ville relativement moderne, fait un important commerce de mousselines indigènes et de cotonnades bleues. Il ne s'y trouve aucun monument antérieur à sa fondation, qui ne date que du XVIIe siècle. Cependant, il est intéressant de visiter sa citadelle, dont les projectiles anglais n'ont pu détruire les murailles extérieures, et sa nécropole des rajahs, d'un aspect extrêmement pittoresque. Mais là fut la principale forteresse des Cipayes révoltés de l'Inde centrale. Là, l'intrépide Rani provoqua le premier soulèvement qui devait bientôt envahir tout le Bundelkund. Là, sir Hugh Rose dut livrer un combat qui ne dura pas moins de six jours, pendant lequel il perdit quinze pour cent de son effectif. Là, malgré leur acharnement, Tantia Topi, Balao Rao, frère de Nana Sahib, la Rani enfin, bien qu'ils fussent aidés d'une garnison de douze mille Cipayes et secourus par une armée de vingt mille, durent céder à la supériorité des armes anglaises! Là, ainsi que nous l'avait raconté Mac Neil, le colonel Munro avait sauvé la vie de son sergent, en lui faisant aumône de la dernière goutte d'eau qui lui restait. Oui! Jansi, plus que n'importe quelle autre de ces cités aux funestes souvenirs, devait être écartée d'un itinéraire dont les meilleurs amis du colonel avaient choisi les étapes! Le lendemain, 23 septembre, une rencontre, qui nous retarda pendant quelques heures, vint justifier une des observations précédemment faites par Kâlagani. Il était onze heures du matin. Le déjeuner achevé, nous étions tous assis pour la sieste, les uns sous la vérandah, les autres dans le salon de Steam-House. Le Géant d'Acier marchait à raison de neuf à dix kilomètres à l'heure. Une magnifique route, ombragée de beaux arbres, se dessinait devant lui entre des champs de cotonniers et de céréales. Le temps était beau, le soleil vif. Un arrosage «municipal» de ce grand chemin n'eût pas été à dédaigner, il faut en convenir, et le vent soulevait une fine poussière blanche en avant de notre train. Mais ce fut bien autre chose, lorsque, dans une portée de deux ou trois milles, l'atmosphère nous parut emplie de tels tourbillons de poussière, qu'un violent simoun n'eût pas soulevé de plus épais nuage dans le désert lybique. «Je ne comprends pas comment peut se produire ce phénomène, dit Banks, puisque la brise est légère. --Kâlagani nous expliquera cela,» répondit le colonel Munro. On appela l'Indou, qui vint jusqu'à la vérandah, observa la route, et, sans hésiter: «C'est une longue caravane qui remonte vers le nord, dit-il, et, ainsi que je vous en ai prévenu, monsieur Banks, c'est très probablement une caravane de Banjaris. --Eh bien, Kâlagani, dit Banks, vous allez sans doute retrouver là quelques-uns de vos anciens compagnons? --C'est possible, monsieur, répondit l'Indou, puisque j'ai longtemps vécu parmi ces tribus nomades. --Avez-vous donc l'intention de nous quitter pour vous joindre à eux? demanda le capitaine Hod. --Nullement,» répondit Kâlagani. L'Indou ne s'était pas trompé. Une demi-heure plus tard, le Géant d'Acier, si puissant qu'il fût, était forcé de suspendre sa marche devant une muraille de ruminants. Mais il n'y eut pas lieu de regretter ce retard. Le spectacle qui s'offrait à nos yeux valait la peine d'être observé. Un troupeau, comptant au moins quatre à cinq mille boeufs, encombrait la route, vers le sud, sur un espace de plusieurs kilomètres. Ainsi que venait de l'annoncer Kâlagani, ce convoi de ruminants appartenait à une caravane de Banjaris. «Les Banjaris, nous dit Banks, sont les véritables Zingaris de l'Indoustan. Peuple plutôt que tribu, sans demeure fixe, ils vivent l'été sous la tente, l'hiver sous la hutte. Ce sont les porte-faix de la péninsule, et je les ai vus à l'oeuvre pendant l'insurrection de 1857. Par une sorte de convention tacite entre les belligérants, on laissait leurs convois traverser les provinces troublées par la révolte. C'étaient, en effet, les approvisionneurs du pays, et ils nourrissaient aussi bien l'armée royale que l'armée native. S'il fallait absolument leur assigner une patrie dans l'Inde, à ces nomades, ce serait le Rapoutana, et plus spécialement peut-être le royaume de Milwar. Mais, puisqu'ils vont défiler devant nous, mon cher Maucler. je vous engage à examiner attentivement ces Banjaris.» Notre train s'était prudemment rangé sur l'un des côtés de la grande route. Il n'aurait pu résister à cette avalanche de bêtes cornues, devant laquelle les fauves eux-mêmes n'hésitent pas à déguerpir. Ainsi que me l'avait recommandé Banks, j'observai avec attention ce long cortège; mais, auparavant, je dois constater que Steam-House, en cette circonstance, ne parut pas produire son effet ordinaire. Le Géant d'Acier, si habitué à provoquer l'admiration générale, attira à peine l'attention de ces Banjaris, accoutumés sans doute à ne s'étonner de rien. Hommes et femmes de cette race bohémienne étaient admirables;-- ceux-là grands, vigoureux, les traits fins, le nez aquilin, les cheveux bouclés, couleur d'un bronze dans lequel le cuivre rouge dominerait l'étain, vêtus de la longue tunique et du turban, armés de la lance, du bouclier, de la rondache et de la grande épée qui se porte en sautoir;--celles-là, hautes de stature, bien proportionnées, fières comme les hommes de leur clan, le buste emprisonné dans un corselet, le bas du corps perdu sous les plis d'une large jupe, le tout enveloppé, de la tête aux pieds, dans une draperie élégante, bijoux aux oreilles, colliers au cou, bracelets aux bras, anneaux aux chevilles, en or, en ivoire, en coquillages. Près de ces hommes, femmes, vieillards, enfants, marchaient d'un pas paisible des milliers de boeufs, sans selle ni licou, agitant les glands rouges ou faisant sonner les clochettes de leurs têtes, portant sur l'échine un double sac, qui contient le blé ou autres céréales. C'était là une tribu tout entière, partie en caravane, sous la direction d'un chef élu, le «naik», dont le pouvoir est sans limite pendant la durée de son mandat. À lui seul de diriger le convoi, de fixer les heures de halte, de disposer les lignes de campement. En tête marchait un taureau de grande taille, aux allures superbes, drapé d'étoffes éclatantes, agrémenté d'une grappe de sonnettes et d'ornements de coquillages. Je demandai à Banks s'il savait quelles étaient les fonctions de ce magnifique animal. «Kâlagani pourrait nous le dire avec certitude, répondit l'ingénieur. Où donc est-il?» Kâlagani fut appelé. Il ne parut pas. On le chercha. Il n'était plus à Steam-House. «Il est allé sans doute renouveler connaissance avec quelqu'un de ses anciens compagnons, dit le colonel Munro, mais il nous rejoindra avant le départ.» Rien de plus naturel. Aussi n'y avait-il pas à s'inquiéter de l'absence momentanée de l'Indou; et, cependant, à part moi, elle ne laissa pas de me préoccuper. «Eh bien, dit alors Banks, si je ne me trompe, ce taureau, dans les caravanes de Banjaris, est le représentant de leur divinité. Par où il va, on va. Quand il s'arrête, on campe, mais j'imagine bien qu'il obéit secrètement aux injonctions du naik. Bref, c'est en lui que se résume toute la religion de ces nomades.» Ce ne fut que deux heures après le commencement du défilé, que nous commençâmes à apercevoir la fin de cet interminable cortège. Je cherchais Kâlagani dans l'arrière-garde, lorsqu'il parut, accompagné d'un Indou qui n'appartenait pas au type banjari. Sans doute, c'était un de ces indigènes qui louent temporairement leurs services aux caravanes, ainsi que l'avait fait plusieurs fois Kâlagani. Tous deux causaient froidement, à mi-lèvres, pourrait-on dire. De qui ou de quoi parlaient-ils? Probablement du pays que venait de traverser la tribu en marche,--pays dans lequel nous allions nous engager sous la direction de notre nouveau guide. Cet indigène, qui était resté à la queue de la caravane, s'arrêta un instant en passant devant Steam-House. Il observa avec intérêt le train précédé de son éléphant artificiel, et il me sembla qu'il regardait plus particulièrement le colonel Munro, mais il ne nous adressa pas la parole. Puis, faisant un signe d'adieu à Kâlagani, il rejoignit le cortège et eut bientôt disparu dans un nuage de poussière. Lorsque Kâlagani fut revenu près de nous, il s'adressa au colonel Munro sans attendre d'être interrogé: «Un de mes anciens compagnons, qui est depuis deux mois au service de la caravane,» se contenta-t-il de dire. Ce fut tout. Kâlagani reprit sa place dans notre train, et bientôt Steam-House courait sur la route, frappée de larges empreintes par le sabot de ces milliers de boeufs. Le lendemain, 24 septembre, le train s'arrêtait pour passer la nuit à cinq ou six kilomètres dans l'est d'Ourtcha, sur la rive gauche de la Betwa, l'un des principaux tributaires de la Jumna. D'Ourtcha, rien à dire ni à voir. C'est l'ancienne capitale du Bundelkund, une ville qui fut florissante dans la première moitié du dix-septième siècle. Mais les Mongols d'une part, les Maharates de l'autre, lui portèrent de terribles coups, dont elle ne se releva pas. Et, maintenant, l'une des grandes cités de l'Inde centrale n'est plus qu'une bourgade, qui abrite misérablement quelques centaines de paysans. J'ai dit que nous étions venus camper sur les bords de la Betwa. Il est plus juste de dire que le train fit halte à une certaine distance de sa rive gauche. En effet, cet important cours d'eau, en pleine crue, débordait alors de son lit et recouvrait largement ses berges. De là quelques difficultés, peut-être, pour effectuer notre passage. Ce serait à examiner le lendemain. La nuit était déjà trop sombre pour permettre à Banks d'aviser. Il s'ensuit donc qu'aussitôt après la sieste du soir, chacun de nous regagna sa cabine et alla se coucher. Jamais, à moins de circonstances particulières, nous ne faisions surveiller le campement pendant la nuit. À quoi bon? Pouvait-on enlever nos maisons roulantes? Non! Pouvait-on voler notre éléphant? Pas davantage. Il se serait défendu rien que par son propre poids. Quant à la possibilité d'une attaque de la part des quelques maraudeurs qui courent ces provinces, c'eût été bien invraisemblable. D'ailleurs, si aucun de nos gens ne montait la garde pendant la nuit, les deux chiens, Phann et Black, étaient là, qui nous auraient prévenus de toute approche suspecte. C'est précisément ce qui arriva pendant cette nuit. Vers deux heures du matin, des aboiements nous réveillèrent. Je me levai aussitôt et trouvai mes compagnons sur pied. «Qu'y a-t-il donc? demanda le colonel Munro. --Les chiens aboient, répondit Banks, et, certainement, ils ne le font pas sans raison. --Quelque panthère qui aura toussé dans les fourrés voisins! dit le capitaine Hod. Descendons, visitons la lisière du bois, et, par précaution, prenons nos fusils.» Le sergent Mac Neil, Kâlagani, Goûmi, étaient déjà sur le front du campement, écoutant, discutant, tâchant de se rendre compte de ce qui se passait dans l'ombre. Nous les rejoignîmes. «Eh bien, dit le capitaine Hod, n'avons-nous pas affaire à deux ou trois fauves qui seront venus boire sur la berge? --Kâlagani ne le pense pas, répondit Mac Neil. --Qu'y a-t-il, selon vous? demanda le colonel Munro à l'Indou, qui venait de nous rejoindre. --Je ne sais, colonel Munro, répondit Kâlagani, mais il ne s'agit là ni de tigres, ni de panthères, ni même de chacals. Je crois entrevoir sous les arbres une masse confuse... --Nous le saurons bien! s'écria le capitaine Hod, songeant toujours au cinquantième tigre qui lui manquait. --Attendez, Hod, lui dit Banks. Dans le Bundelkund, il est toujours bon de se défier des coureurs de grandes routes. --Nous sommes en nombre et bien armés! répondit le capitaine Hod. Je veux en avoir le coeur net! --Soit!» dit Banks. Les deux chiens aboyaient toujours, mais sans manifester aucun symptôme de cette colère qu'eut inévitablement provoquée l'approche d'animaux féroces. «Munro, dit alors Banks, demeure au campement avec Mac Neil et les autres. Pendant ce temps, Hod, Maucler, Kâlagani et moi, nous irons en reconnaissance. --Venez-vous?» cria le capitaine Hod, qui, en même temps, fit signe à Fox de l'accompagner. Phann et Black, déjà sous le couvert des premiers arbres, montraient le chemin. Il n'y avait qu'à les suivre. À peine étions-nous sons bois, qu'un bruit de pas se fit entendre. Évidemment, une troupe nombreuse battait l'estrade sur la lisière de notre campement. On entrevoyait quelques ombres silencieuses, qui s'enfuyaient à travers les fourrés. Les deux chiens, courant, aboyant, allaient et venaient à quelques pas en avant. «Qui va là?» cria le capitaine Hod. Pas de réponse. «Ou ces gens-là ne veulent pas répondre, dit Banks, ou ils ne comprennent pas l'anglais. --Eh bien, ils comprennent l'indou, répondis-je. --Kâlagani, dit Banks, criez en indou que si l'on ne répond pas, nous faisons feu.» Kâlagani, employant l'idiome particulier aux indigènes de l'Inde centrale, donna l'ordre aux rôdeurs d'avancer. Pas plus de réponse que la première fois. Un coup de fusil éclata alors. L'impatient capitaine Hod venait de tirer, au jugé, sur une ombre qui se dérobait entre les arbres. Une confuse agitation suivit la détonation de la carabine. Il nous sembla que toute une troupe d'individus se dispersait à droite et à gauche. Cela fut même certain, lorsque Phann et Black, qui s'étaient lancés en avant, revinrent tranquillement, ne donnant plus aucun signe d'inquiétude. «Quels qu'ils soient, rôdeurs ou maraudeurs, dit le capitaine Hod, ces gens-là ont battu vite en 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000