Pendant trois jours, les 24, 25 et 26 juillet, toute cette partie
de la montagne fut fouillée, sans que nos recherches eussent amené
aucun résultat, si ce n'est que deux autres tigres, auxquels on ne
songeait guère, tombèrent encore sous la balle du capitaine.
«Quarante-cinq!» se contenta de dire Hod, sans y ajouter autrement
d'importance.
Enfin, le 27, la tigresse signala son apparition par un nouveau
méfait. Un buffle, appartenant à notre hôte, disparut d'un
pâturage voisin de Souari, et l'on n'en retrouva plus que les
restes à un quart de mille du village. L'assassinat,--meurtre
avec préméditation, eût dit un légiste,--s'était accompli un peu
avant le lever du jour. L'assassin ne pouvait être loin.
Mais l'auteur principal du crime, était-ce bien cette tigresse, si
inutilement recherchée jusqu'alors?
Les Indous de Souari n'en doutèrent pas.
«C'est mon oncle, ce ne peut être que lui, qui a fait le coup!»
nous dit un des montagnards. Mon oncle! C'est ainsi que les Indous
désignent généralement le tigre dans la plupart des territoires de
la péninsule. Cela tient à ce qu'ils croient que chacun de leurs
ancêtres est logé pour l'éternité dans le corps de l'un de ces
membres de la famille des félins. Cette fois, ils auraient pu plus
justement dire: C'est ma tante!
La décision fut aussitôt prise de se mettre en quête de l'animal,
sans même attendre la nuit, puisque la nuit lui permettrait de se
mieux dérober aux recherches. Il devait être repu, d'ailleurs, et
n'aurait plus quitté son repaire avant deux ou trois jours.
On se mit en campagne. À partir de l'endroit où le buffle avait
été saisi, des empreintes sanglantes marquaient le chemin suivi
par la tigresse. Ces empreintes se dirigeaient vers un petit
taillis, qui avait été battu déjà plusieurs fois, sans qu'on y pût
rien découvrir. On résolut donc de cerner ce taillis, de manière à
former un cercle que l'animal ne pourrait pas franchir, du moins
sans être vu.
Les montagnards se dispersèrent de manière à se rabattre peu à peu
vers le centre, en rétrécissant leur cercle. Le capitaine Hod,
Kâlagani et moi, nous étions d'un côté, Banks et Fox de l'autre,
mais en constante communication avec les gens du kraal et ceux du
village. Évidemment, chaque point de cette circonférence était
dangereux, puisque, sur chaque point, la tigresse pouvait essayer
de la rompre.
Nul doute, d'ailleurs, que l'animal ne fût dans le taillis. En
effet, les empreintes, qui y aboutissaient par un côté, ne
reparaissaient pas de l'autre. Que là fût sa retraite habituelle,
ce n'était pas prouvé, car on l'y avait déjà cherché sans succès;
mais, en ce moment, toutes les présomptions étaient pour que ce
taillis lui servît de refuge.
Il était alors huit heures du matin. Toutes les dispositions
prises, nous avancions peu à peu, sans bruit, en resserrant de
plus en plus le cercle d'investissement. Une demi-heure après,
nous étions à la limite des premiers arbres.
Aucun incident ne s'était produit, rien ne dénonçait la présence
de l'animal, et, pour mon compte, je me demandais si nous ne
manoeuvrions pas en pure perte.
À ce moment, il n'était plus possible de se voir qu'à ceux qui
occupaient un arc restreint de la circonférence, et il importait,
cependant, de marcher avec un parfait ensemble.
Il avait donc été préalablement convenu qu'un coup de fusil serait
tiré au moment où le premier de nous pénétrerait dans le bois.
Le signal fut donné par le capitaine Hod, qui était toujours en
avant, et la lisière fut franchie. Je regardai l'heure à ma
montre. Elle marquait alors huit heures trente-cinq.
Un quart d'heure après; le cercle s'étant resserré, on se touchait
les coudes, et l'on s'arrêtait dans la partie la plus épaisse du
taillis, sans avoir rien rencontré.
Le silence n'avait été troublé jusque-là que par le bruit des
branches sèches qui, quelques précautions que l'on prît,
s'écrasaient sous nos pieds.
En ce moment, un hurlement se fit entendre.
«La bête est là!» s'écria le capitaine Hod, en montrant l'orifice
d'une caverne, creusée dans un amoncellement de rocs que
couronnait un groupe de grands arbres.
Le capitaine Hod ne se trompait pas. Si ce n'était pas le repaire
habituel de la tigresse, c'était là du moins qu'elle s'était
réfugiée, se sentant traquée par toute une bande de chasseurs.
Hod, Banks, Fox, Kâlagani, plusieurs des gens du kraal, nous nous
étions approchés de l'étroite ouverture, à laquelle venaient
aboutir les empreintes sanglantes.
«Il faut pénétrer là dedans, dit le capitaine Hod.
--Manoeuvre dangereuse! fit observer Banks. Il y a risque de
blessures graves pour le premier qui entrera.
--J'entrerai, cependant! dit Hod, en s'assurant que sa carabine
était prête à faire feu.
--Après moi, mon capitaine! répondit Fox, qui se baissa vers
l'ouverture de la caverne.
--Non, Fox, non! s'écria Hod. Ceci me regarde!
--Ah! mon capitaine! répondit doucement Fox, avec un accent de
reproche, je suis en retard de sept!...» Ils en étaient à compter
leurs tigres dans un pareil moment!
«Ni l'un ni l'autre vous n'entrerez là! s'écria Banks. Non! Je ne
vous laisserai pas...
--Il y aurait peut-être un moyen, dit alors Kâlagani, en
interrompant l'ingénieur.
--Lequel?
--Ce serait d'enfumer ce repaire, répondit l'Indou. L'animal
serait forcé de déguerpir. Nous aurions moins de risques et plus
de facilité pour le tuer au dehors.
--Kâlagani a raison, dit Banks. Allons, mes amis, du bois mort,
des herbes sèches! Obstruez-moi convenablement cette ouverture! Le
vent chassera les flammes et la fumée à l'intérieur. Il faudra
bien que la bête se laisse griller ou se sauve!
--Elle se sauvera, reprit l'Indou.
--Soit! répondit le capitaine Hou. Nous serons là pour la saluer
au passage!» En un instant, des broussailles, des herbes sèches,
du bois mort,--et il n'en manquait pas dans ce taillis,--tout
un amas de matières combustibles fut empilé devant l'entrée de la
caverne. Rien n'avait bougé à l'intérieur. Rien n'apparaissait
dans ce boyau sombre, qui devait être assez profond. Cependant,
nos oreilles n'avaient pu nous tromper. Le hurlement était
certainement parti de là. Le feu fut mis aux herbes, et le tout
flamba. De ce foyer se dégageait une fumée acre et épaisse que le
vent rabattit, et qui devait rendre l'air irrespirable au dedans.
Un second rugissement, plus furieux que le premier, éclata alors.
L'animal se sentait acculé dans son dernier retranchement, et,
pour ne pas être suffoqué, il allait être contraint de s'élancer
au dehors. Nous l'attendions, postés en équerre sur les faces
latérales du rocher, à demi couverts par les troncs d'arbres, de
manière à éviter le choc d'un premier bond. Le capitaine, lui,
avait choisi une autre place, et, il faut bien en convenir, la
plus périlleuse. C'était à l'entrée d'une trouée du taillis, la
seule qui pût livrer passage à la tigresse, lorsqu'elle essayerait
de fuir à travers le bois. Hod avait mis un genou en terre, afin
de mieux assurer son coup, et sa carabine était solidement
épaulée; tout son être avait l'immobilité d'un marbre. Trois
minutes s'étaient écoulées à peine depuis le moment où le feu
avait été mis au tas de bois, qu'un troisième hurlement, ou
plutôt, cette fois, un râle de suffocation, retentit à l'orifice
du repaire. Le foyer fut dispersé en un instant, et un énorme
corps apparut dans les tourbillons de fumée. C'était bien la
tigresse. «Feu!» cria Banks.
Dix coups de fusil éclatèrent, mais nous pûmes constater plus tard
qu'aucune balle n'avait touché l'animal. Son apparition avait été
trop rapide. Comment l'eût-on pu viser avec quelque justesse au
milieu des volutes de vapeur qui l'enveloppaient?
Mais, après son premier bond, si la tigresse avait touché terre,
ce n'avait été que pour reprendre un point d'appui et s'élancer
vers le fourré par un autre bond plus allongé encore.
Le capitaine Hod attendait l'animal avec le plus grand sang-froid,
et, le saisissant pour ainsi dire au vol, il lui envoya une balle
qui ne l'atteignit qu'au défaut de l'épaule.
Dans la durée d'un éclair, la tigresse s'était précipitée sur
notre compagnon, elle l'avait renversé, elle allait lui fracasser
la tête d'un coup de ses formidables pattes...
Kâlagani bondit, un large couteau à la main.
Le cri qui nous échappa durait encore, que le courageux Indou,
tombant sur le fauve, le saisissait à la gorge au moment où sa
griffe droite allait s'abattre sur le crâne du capitaine.
L'animal, détourné par cette brusque attaque, renversa l'Indou
d'un mouvement de hanche, et s'acharna contre lui.
Mais le capitaine Hod s'était relevé d'un bond, et, ramassant le
couteau que Kâlagani avait laissé tomber, d'une main sûre il le
plongea tout entier dans le coeur de la bête.
La tigresse roula à terre.
Cinq secondes au plus avaient suffi aux diverses péripéties de
cette émouvante scène.
Le capitaine Hod était encore à genoux quand nous arrivâmes près
de lui. Kâlagani, l'épaule ensanglantée, venait de se relever.
«Bag mahryaga! Bag mahryaga!» criaient les Indous,--ce qui
signifiait: la tigresse est morte!
Oui, bien morte! Quel superbe animal! Dix pieds de longueur du
museau à l'extrémité de la queue, taille à proportion, des pattes
énormes, armées de longues griffes acérées, qui semblaient avoir
été affûtées sur la meule de l'aiguiseur!
Tandis que nous admirions ce fauve, les Indous, très rancuniers et
à bon droit, l'accablaient d'invectives. Quant à Kâlagani, il
s'était approché du capitaine Hod.
«Merci, capitaine! dit-il.
--Comment! merci? s'écria Hod. Mais c'est bien moi, mon brave,
qui te dois des remerciements! Sans ton aide, c'en était fait de
l'un des capitaines du 1er escadron de carabiniers de l'armée
royale!
--Sans vous, je serais mort! répondit froidement l'indou.
--Eh! mille diables! Ne t'es-tu pas élancé, le couteau à la main,
pour poignarder cette tigresse, au moment où elle allait me
fracasser le crâne!
--C'est vous qui l'avez tuée, capitaine, et cela fait votre
quarante-sixième!
--Hurrah! hurrah! crièrent les Indous! Hurrah pour le capitaine
Hod!»
Et, en vérité, le capitaine avait bien le droit de porter cette
tigresse à son compte, mais il paya Kâlagani d'une bonne poignée
de main.
«Revenez à Steam-House, dit Banks à Kâlagani. Vous avez l'épaule
déchirée d'un coup de griffe, mais nous trouverons dans la
pharmacie de voyage de quoi soigner votre blessure.»
Kâlagani s'inclina en signe d'acquiescement, et tous, après avoir
pris congé des montagnards de Souari, qui n'épargnèrent pas leurs
remerciements, nous nous dirigeâmes vers le sanitarium.
Les chikaris nous quittèrent pour retourner au kraal. Cette fois
encore, ils y revenaient les mains vides, et si Mathias Van Guitt
avait compté sur cette «reine du Tarryani», il lui faudrait en
faire son deuil. Il est vrai que, dans ces conditions, il eût été
impossible de la prendre vivante.
Vers midi, nous étions arrivés à Steam-House. Là, incident
inattendu. À notre extrême désappointement, le colonel Munro, le
sergent Mac Neil et Goûmi étaient partis.
Un billet, adressé à Banks, lui disait de ne pas s'inquiéter de
leur absence, que sir Edward Munro, désireux de pousser une
reconnaissance jusqu'à la frontière du Népaul, voulait encore
éclaircir certains doutes relatifs aux compagnons de Nana Sahib,
et qu'il serait de retour avant l'époque à laquelle nous devions
quitter l'Himalaya.
À la lecture de ce billet, il me sembla qu'un mouvement de
contrariété, presque involontaire, échappait à Kâlagani.
Pourquoi ce mouvement? Je me trompais, sans doute.
CHAPITRE V
Attaque nocturne.
Le départ du colonel n'était pas sans nous laisser de vives
inquiétudes. Il se rattachait évidemment à un passé que nous
avions cru fermé à jamais. Mais que faire? Se lancer sur les
traces de sir Edward Munro? Nous ignorions quelle direction il
avait prise, quel point de la frontière népalaise il se proposait
d'atteindre. Nous ne pouvions, d'autre part, nous dissimuler que,
s'il n'avait parlé de rien à Banks, c'est parce qu'il craignait
les observations de son ami, auxquelles il voulait se soustraire.
Banks regretta vivement de nous avoir suivis dans cette
expédition.
Il fallait donc se résigner et attendre. Le colonel Munro serait
certainement de retour avant la fin d'août,--ce mois étant le
dernier que nous dussions passer au sanitarium, avant de prendre,
à travers le sud-ouest, la route de Bombay.
Kâlagani, bien soigné par Banks, ne resta que vingt-quatre heures
à Steam-House. Sa blessure devait rapidement se cicatriser, et il
nous quitta pour aller reprendre son service au kraal.
Le mois d'août commença encore par des pluies violentes,--un
temps à enrhumer des grenouilles,--disait le capitaine Hod;
mais, en somme, il devait être moins pluvieux que le mois de
juillet, et, par conséquent, plus propice à nos excursions dans le
Tarryani.
Cependant, les rapports étaient fréquents avec le kraal. Mathias
Van Guitt ne laissait pas d'être peu satisfait. Il comptait, lui
aussi, quitter le campement dans les premiers jours de septembre.
Or, un lion, deux tigres, deux léopards, manquaient encore à sa
ménagerie, et il se demandait s'il pourrait compléter sa troupe.
En revanche, à défaut des acteurs qu'il voulait engager pour le
compte de ses commettants, d'autres vinrent se présenter à son
agence, dont il n'avait que faire.
C'est ainsi que, dans la journée du 4 août, un bel ours se fit
prendre dans l'un de ses pièges.
Nous étions précisément au kraal, lorsque ses chikaris lui
amenèrent dans la cage roulante un prisonnier de grande taille,
fourrure noire, griffes acérées, longues oreilles garnies de
poils,--ce qui est spécial à ces représentants de la famille des
oursins dans les Indes.
«Eh! qu'ai-je besoin de cet inutile tardigrade! s'écria le
fournisseur, en haussant les épaules.
--Frère Ballon! frère Ballon!» répétaient les Indous. Il paraît
que, si les Indous ne sont que les neveux des tigres, ils sont les
frères des ours. Mais Mathias Van Guitt, nonobstant ce degré de
parenté, reçut frère Ballon avec un sentiment de mauvaise humeur
peu équivoque. Prendre des ours quand il lui fallait des tigres,
ce n'était pas pour le contenter. Que ferait-il de cette importune
bête? Il lui convenait peu de la nourrir sans espoir de rentrer
dans ses frais. L'ours indien n'est que peu demandé sur les
marchés de l'Europe. Il n'a pas la valeur marchande du grizzly
d'Amérique ni celle de l'ours polaire. C'est pourquoi Mathias Van
Guitt, bon commerçant, ne se souciait pas d'un animal encombrant,
dont il ne trouverait que difficilement à se défaire!
«Le voulez-vous? demanda-t-il au capitaine Hod.
--Et que voulez-vous que j'en fasse! répondit le capitaine.
--Vous en ferez des beefsteaks, dit le fournisseur, si toutefois
je puis employer cette catachrèse!
--Monsieur Van Guitt, répondit sérieusement Banks, la catachrèse
est une figure permise, quand, à défaut de toute autre expression,
elle rend convenablement la pensée.
--C'est aussi mon avis, répliqua le fournisseur.
--Eh bien, Hod, dit Banks, prenez-vous ou ne prenez-vous pas
l'ours de monsieur Van Guitt?
--Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Manger des beefsteaks
d'ours, quand l'ours est tué, passe encore; mais tuer l'ours
exprès, pour manger ses beefsteaks, cela ne me met pas en appétit!
--Alors, qu'on rende ce plantigrade à la liberté,» dit Mathias
Van Guitt, en se retournant vers ses chikaris. On obéit au
fournisseur. La cage fut ramenée hors du kraal. Un des Indous en
ouvrit la porte.
Frère Ballon, qui semblait tout honteux de sa situation, ne se le
fit pas dire deux fois. Il sortit tranquillement de la cage, fit
un petit hochement de tête que l'on pouvait prendre pour un
remerciement, et il détala en poussant un grognement de
satisfaction.
«C'est une bonne action que vous avez faite là, dit Banks. Cela
vous portera bonheur, monsieur Van Guitt!»
Banks ne savait pas dire si juste. La journée du 6 août devait
récompenser le fournisseur, en lui procurant un des fauves qui
manquaient à sa ménagerie.
Voici dans quelles circonstances:
Mathias Van Guitt, le capitaine Hod et moi, accompagnés de Fox, du
mécanicien Storr et de Kâlagani, nous battions, depuis l'aube, un
épais fourré de cactus et de lentisques, lorsque des hurlements à
demi étouffes se firent entendre.
Aussitôt, nos fusils prêts à faire feu, bien groupés tous les six,
de manière à nous garder contre une attaque isolée, nous nous
dirigeons vers l'endroit suspect.
Cinquante pas plus loin, le fournisseur nous faisait faire halte.
À la nature des rugissements, il semblait avoir reconnu ce dont il
s'agissait, et, en s'adressant tout spécialement au capitaine Hod.
«Surtout pas de coup de feu inutile,» dit-il.
Puis, s'étant avancé de quelques pas, tandis que, sur un signe de
lui, nous restions en arrière:
«Un lion!» s'écria-t-il.
En effet, à l'extrémité d'une forte corde, attachée à la fourche
d'une solide branche d'arbre, un animal se débattait.
C'était bien un lion, un de ces lions sans crinière,--que cette
particularité distingue de leurs congénères d'Afrique,--mais un
véritable lion, le lion réclamé par Mathias Van Guitt.
La farouche bête, pendue par une de ses pattes de devant, que
serrait le noeud coulant de la corde, donnait de terribles
secousses, sans parvenir à se dégager.
Le premier mouvement du capitaine Hod, malgré la recommandation du
fournisseur, fut de faire feu.
«Ne tirez pas, capitaine! s'écria Mathias Van Guitt, Je vous en
conjure, ne tirez pas!
--Mais...
--Non! non! vous dis-je! Ce lion s'est pris à l'un de mes pièges
et il m'appartient!» C'était un piège, en effet,--un piège-potence,
à la fois très simple et très ingénieux. Une corde résistante
est fixée à une branche d'arbre forte et flexible.
Cette branche est recourbée vers le sol, de manière que
l'extrémité inférieure de la corde, terminée par un noeud coulant,
puisse être engagée dans l'entaille d'un pieu solidement fiché en
terre. À ce pieu on place un appât, de telle façon que si un
animal veut y toucher, il devra engager dans le noeud soit sa
tête, soit l'une de ses pattes. Mais à peine l'a-t-il fait, que
l'appât, si peu qu'il ait été remué, dégage la corde de
l'entaille, la branche se redresse, l'animal est enlevé, et, au
même moment, un lourd cylindre de bois, glissant le long de la
corde, tombe sur le noeud, l'assujettit fortement et empêche qu'il
puisse se desserrer sous les efforts du pendu. Ce genre de piège
est fréquemment dressé dans les forêts de l'Inde, et les fauves
s'y laissent prendre beaucoup plus communément qu'on ne serait
tenté de le croire. Le plus souvent, il arrive que la bête est
saisie par le cou, ce qui amène une strangulation presque
immédiate, en même temps que sa tête est à demi fracassée par le
lourd cylindre de bois. Mais le lion qui se débattait sous nos
yeux n'avait été pris que par la patte. Il était donc vivant, bien
vivant, et digne de figurer parmi les hôtes du fournisseur.
Mathias Van Guitt, enchanté de l'aventure, dépêcha Kâlagani vers
le kraal, avec ordre d'en ramener la cage roulante sous la
conduite d'un charretier. Pendant ce temps, nous pûmes observer
tout à l'aise l'animal, dont notre présence redoublait la fureur.
Le fournisseur, lui, ne le quittait pas des yeux. Il tournait
autour de l'arbre, ayant soin, d'ailleurs, de se tenir hors de
portée des coups de griffe que le lion détachait à droite et à
gauche. Une demi-heure après, arrivait la cage, traînée par deux
buffles. On y descendait le pendu, non sans quelque peine, et nous
reprenions le chemin du kraal.
«Je commençais véritablement à désespérer, nous dit Mathias Van
Guitt. Les lions ne figurent pas pour un chiffre important parmi
les bêtes némorales de l'Inde...
--Némorales? dit le capitaine Hod.
--Oui, les bêtes qui hantent les forêts, et je m'applaudis
d'avoir pu capturer ce fauve, qui fera honneur à ma ménagerie!»
Du reste, Mathias Van Guitt, à dater de ce jour, n'eut plus à se
plaindre de la malchance.
Le 11 août, deux léopards furent pris conjointement dans ce
premier piège à tigres, dont nous avions extrait le fournisseur.
C'étaient deux tchitas, semblables à celui qui avait si
audacieusement attaqué le Géant d'Acier dans les plaines du
Rohilkhande, et dont nous n'avions pu nous emparer.
Il ne manquait plus que deux tigres pour que le stock de Mathias
Van Guitt fût complet.
Nous étions au 15 août. Le colonel Munro n'avait pas encore
reparu. De nouvelles de lui, pas la moindre. Banks était inquiet
plus qu'il ne le voulait paraître. Il interrogea Kâlagani, qui
connaissait la frontière népalaise, sur les dangers que pouvait
courir sir Edward Munro à s'aventurer sur ces territoires
indépendants. L'Indou lui assura qu'il ne restait plus un seul des
partisans de Nana Sahib aux confins du Thibet. Toutefois, il parut
regretter que le colonel ne l'eût pas choisi pour guide. Ses
services lui auraient été très utiles, dans un pays dont les
moindres sentiers lui étaient connus. Mais il ne fallait pas
songer maintenant à le rejoindre.
Cependant, le capitaine Hod et Fox, plus particulièrement,
continuaient leurs excursions dans le Tarryani. Aidés des chikaris
du kraal, ils parvinrent à tuer trois autres tigres de moyenne
taille, non sans grands risques. Deux de ces fauves furent portés
au compte du capitaine, le troisième au compte du brosseur.
«Quarante-huit! dit Hod, qui aurait bien voulu atteindre le
chiffre rond de cinquante, avant de quitter l'Himalaya.
--Trente-neuf!» avait dit Fox, sans parler d'une redoutable
panthère, qui était tombée sous ses balles.
Le 20 août, l'avant-dernier des tigres réclamés par Mathias Van
Guitt se fit prendre dans une de ces fosses, auxquelles, soit
instinct, soit hasard, ils avaient échappé jusqu'alors. L'animal,
ainsi qu'il arrive le plus souvent, se blessa dans sa chute, mais
la blessure ne présentait aucune gravité. Quelques jours de repos
suffiraient à assurer sa guérison, et il n'y devait plus rien
paraître, lorsque la livraison serait faite pour le compte de
Hagenbeck, de Hambourg.
L'emploi de ces fosses est regardé par les connaisseurs comme une
méthode barbare. Lorsqu'il ne s'agit que de détruire les animaux,
il est évident que tout moyen est bon; mais, quand on tient à les
prendre vivants, la mort est trop souvent la conséquence de leur
chute, surtout lorsqu'ils tombent dans ces fosses, profondes de
quinze à vingt pieds, qui sont destinées à la capture des
éléphants. Sur dix, à peine peut-on compter en retrouver un qui
n'ait quelque fracture mortelle. Aussi, même dans le Mysore, où ce
système était surtout préconisé, nous dit le fournisseur, on
commence à l'abandonner.
En fin de compte, il ne manquait plus qu'un tigre à la ménagerie
du kraal, et Mathias Van Guitt aurait bien voulu le tenir en cage.
Il avait hâte de partir pour Bombay.
Ce tigre, il ne devait pas tarder à s'en rendre maître, mais à
quel prix! Cela demande à être raconté avec quelques détails, car
l'animal fut chèrement,--trop chèrement,--payé.
Une expédition avait été organisée, par les soins du capitaine
Hod, pour la nuit du 26 août. Les circonstances se prêtaient à ce
que la chasse se fît dans des circonstances favorables, ciel
dégagé de nuages, atmosphère calme, lune en décroissance. Lorsque
les ténèbres sont très profondes, les fauves quittent moins
volontiers leurs repaires, tandis qu'une demi-obscurité les y
invite. Précisément, le ménisque,--un mot de Mathias Van Guitt
qui s'applique au croissant lunaire,--le ménisque allait jeter
quelques lueurs après minuit.
Le capitaine Hod et moi, Fox et Storr, qui y prenait goût, nous
formions le noyau de cette expédition, à laquelle devaient se
joindre le fournisseur, Kâlagani et quelques-uns de ses Indous.
Donc, le dîner achevé, après avoir pris congé de Banks, qui avait
décliné l'invitation de nous accompagner, nous quittâmes Steam-House
vers sept heures du soir, et, à huit, nous arrivions au
kraal, sans avoir fait aucune rencontre fâcheuse.
Mathias Van Guitt achevait de souper en ce moment. Il nous reçut
avec ses démonstrations ordinaires. On tint conseil, et le plan de
chasse fut aussitôt arrêté.
Il s'agissait d'aller prendre l'affût sur le bord d'un torrent, au
fond de l'un de ces ravins qu'on appelle «nullah», à deux milles
du kraal, en un endroit qu'un couple de tigres visitait assez
régulièrement pendant la nuit. Aucun appât n'y avait été
préalablement placé. Au dire des Indous, c'était inutile. Une
battue, récemment faite dans cette portion du Tarryani, prouvait
que le besoin de se désaltérer suffisait à attirer les tigres au
fond de cette nullah. On savait aussi qu'il serait facile de s'y
poster avantageusement.
Nous ne devions pas quitter le kraal avant minuit. Or, il n'était
encore que sept heures. Il s'agissait donc d'attendre sans trop
s'ennuyer le moment du départ.
«Messieurs, nous dit Mathias Van Guitt, mon habitation est tout
entière à votre disposition. Je vous engage à faire comme moi, à
vous coucher. Il s'agît d'être plus que matinal, et quelques
heures de sommeil ne peuvent que nous mieux préparer à la lutte--
Est-ce que vous avez envie de dormir, Maucler? me demanda le
capitaine Hod.
--Non, répondis-je, et j'aime mieux attendre l'heure en me
promenant, que d'être forcé de me réveiller en plein sommeil.
--Comme il vous plaira, messieurs, répondit le fournisseur. Pour
moi, j'éprouve déjà ce clignotement spasmodique des paupières que
provoque le besoin de dormir. Vous le voyez, j'en suis déjà aux
mouvements de pendiculation!»
Et Mathias Van Guitt, levant les bras, renversant la tête et le
tronc en arrière par une involontaire extension des muscles
abdominaux, laissa échapper quelques bâillements significatifs.
Donc, quand il eut bien «pendiculé» tout à son aise, il nous fit
un dernier geste d'adieu, entra dans sa case, et, sans doute, il
ne tarda pas à s'y endormir. «Et nous, qu'allons-nous faire?
demandai-je.
--Promenons-nous, Maucler, me répondit le capitaine Hod,
promenons-nous dans le kraal. La nuit est belle, et je serai plus
dispos au départ, que si je me mettais trois ou quatre heures de
sommeil sur les yeux. D'ailleurs, si le sommeil est notre meilleur
ami, c'est un ami qui souvent se fait bien attendre!»
Nous voilà donc arpentant le kraal, songeant et causant tour à
tour. Storr, «que son meilleur ami n'avait pas l'habitude de faire
attendre», était couché au pied d'un arbre et dormait déjà. Les
chikaris et les charretiers s'étaient également blottis dans leur
coin, et il n'y avait plus personne qui veillât dans l'enceinte.
C'était inutile, en somme, puisque le kraal, entouré d'une solide
palissade, était parfaitement clos.
Kâlagani alla s'assurer lui-même que la porte avait été
soigneusement fermée; puis, cela fait, après nous avoir donné le
bonsoir en passant, il regagna la demeure commune à ses compagnons
et à lui.
Le capitaine Hod et moi, nous étions absolument seuls.
Non seulement les gens de Van Guitt, mais les animaux domestiques
et les fauves dormaient également, ceux-ci dans leurs cages, ceux-là
groupés sous les grands arbres, à l'extrémité du kraal. Silence
complet au dedans comme au dehors.
Notre promenade nous amena d'abord vers la place occupée par les
buffles. Ces magnifiques ruminants, doux et dociles, n'étaient pas
même entravés. Habitués à reposer sous le feuillage de
gigantesques érables, nous les voyions là, tranquillement étendus,
les cornes enchevêtrées, les pattes repliées sous eux, et l'on
entendait une lente et bruyante respiration qui sortait de ces
masses énormes.
Ils ne se réveillèrent même pas à notre approche. L'un deux,
seulement, redressa un instant sa grosse tête, jeta sur nous ce
regard sans fixité qui est particulier aux animaux de cette
espèce, puis il se confondit de nouveau dans l'ensemble.
«Voilà à quel état les réduit la domesticité, ou plutôt la
domestication, dis-je au capitaine.
--Oui, me répondit Hod, et, cependant, ces buffles sont de
terribles animaux, quand ils vivent à l'état sauvage. Mais, s'ils
ont pour eux la force, ils n'ont pas la souplesse, et que peuvent
leurs cornes contre la dent des lions ou la griffe des tigres?
Décidément, l'avantage est aux fauves.»
Tout en causant, nous étions revenus vers les cages. Là, aussi,
repos absolu. Tigres, lions, panthères, léopards, dormaient dans
leurs compartiments séparés. Mathias Van Guitt ne les réunissait
que lorsqu'ils étaient assouplis par quelques semaines de
captivité, et il avait raison. Très certainement, en effet, ces
féroces animaux, aux premiers jours de leur séquestration, se
seraient dévorés entre eux.
Les trois lions, absolument immobiles, étaient couchés en demi-cercle
comme de gros chats. On ne voyait plus leur tête, perdue
dans un épais manchon de fourrure noire, et ils dormaient du
sommeil du juste.
Assoupissement moins complet dans les compartiments des tigres.
Des yeux ardents flamboyaient dans l'ombre. Une grosse patte
s'allongeait de temps en temps et griffait les barreaux de fer.
C'était un sommeil de carnassiers qui rongent leur frein.
«Ils font de mauvais rêves, et je comprends cela!» dit le
compatissant capitaine. Quelques remords, sans doute, agitaient
aussi les trois panthères, ou, tout au moins, quelques regrets. À
cette heure, libres de tout lien, elles auraient couru la forêt!
Elles auraient rôdé autour des pâturages, en quête de chair
vivante! Quant aux quatre léopards, nul cauchemar ne troublait
leur sommeil. Ils reposaient paisiblement. Deux de ces félins, le
mâle et la femelle, occupaient la même chambre à coucher, et se
trouvaient aussi bien là que s'ils eussent été au fond de leur
tanière. Un seul compartiment était vide encore,--celui que
devait occuper le sixième et imprenable tigre, dont Mathias Van
Guitt n'attendait plus que la capture pour quitter le Tarryani.
Notre promenade dura une heure à peu près. Après avoir fait le
tour de l'enceinte intérieure du kraal, nous revînmes prendre
place au pied d'un énorme mimosa.
Un silence absolu régnait dans la forêt tout entière. Le vent, qui
bruissait encore à travers le feuillage à la tombée du jour,
s'était tu. Pas une feuille ne remuait aux arbres. L'espace était
aussi calme à la surface du sol que dans ces hautes régions, vides
d'air, où la lune promenait son disque à demi rongé.
Le capitaine Hod et moi, assis l'un près de l'autre, nous ne
causions plus. Le sommeil ne nous envahissait pas, cependant.
C'était plutôt cette sorte d'absorption, plus morale que physique,
dont on subit l'influence pendant le repos parfait de la nature.
On pense, mais on ne formule point sa pensée. On rêve, comme
rêverait un homme qui ne dormirait pas, et le regard, que les
paupières ne voilent pas encore, tend plutôt à se perdre dans
quelque vision fantasmatique.
Cependant, une particularité étonnait le capitaine, et, parlant à
voix basse ainsi qu'on le fait presque inconsciemment, lorsque
tout se tait autour de soi, il me dit:
«Maucler, un pareil silence a lieu de me surprendre! Les fauves
rugissent habituellement dans l'ombre, et, pendant la nuit, la
forêt est bruyante. À défaut de tigres ou de panthères, ce sont
les chacals, qui ne chôment jamais. Ce kraal, empli d'êtres
vivants, devrait les attirer par centaines, et, pourtant nous
n'entendons rien, pas un seul craquement du bois sec sur le sol,
pas un seul hurlement au dehors. Si Mathias Van Guitt était
éveillé, il ne serait pas moins surpris que moi, sans doute, et il
trouverait quelque mot étonnant pour exprimer sa surprise!
--Votre observation est juste, mon cher Hod, répondis-je, et je
ne sais à quelle cause attribuer l'absence de ces rôdeurs de nuit.
Mais prenons garde à nous-mêmes, ou bien, au milieu de ce calme,
nous finirions par nous endormir!
--Résistons, résistons! répondit le capitaine Hod, en se détirant
les bras. L'heure approche, à laquelle il faudra partir.» Et nous
nous reprîmes à causer par phrases qui traînaient, entrecoupées de
longs silences. Combien de temps dura cette rêverie, je n'aurais
pu le dire; mais soudain une sourde agitation se produisit, qui me
tira subitement de cet état de somnolence. Le capitaine Hod,
également secoué de sa torpeur, s'était levé en même temps que
moi. Il n'y avait pas à en douter, cette agitation venait de se
produire dans la cage des fauves.
Lions, tigres, panthères, léopards, tout à l'heure si paisibles,
faisaient entendre maintenant un sourd murmure de colère. Debout
dans leurs compartiments, allant et venant à petits pas, ils
aspiraient fortement quelque émanation du dehors, et se dressaient
en renâclant contre les barreaux de fer de leurs compartiments.
«Qu'ont-ils donc? demandai-je.
--Je ne sais, répondit le capitaine Hod, mais je crains qu'ils
n'aient senti l'approche de...» Tout à coup, de formidables
rugissements éclatèrent autour de l'enceinte du kraal. «Des
tigres!» s'écria le capitaine Hod, en se précipitant vers la case
de Mathias Van Guitt. Mais, telle avait été la violence de ces
rugissements, que tout le personnel du kraal était déjà sur pied,
et le fournisseur, suivi de ses gens, apparaissait sur la porte.
«Une attaque!... s'écria-t-il.
--Je le crois, répondit le capitaine Hod.
--Attendez! Il faut voir!...» Et, sans prendre le temps d'achever
sa phrase, Mathias Van Guitt, saisissant une échelle, la dressa
contre la palissade. En un instant, il en eut atteint le dernier
échelon. «Dix tigres et une douzaine de panthères! s'écria-t-il.
--Ce sera sérieux, répondit le capitaine Hod. Nous voulions aller
les chasser, et ce sont eux qui nous donnent la chasse!
--Aux fusils! aux fusils!» cria le fournisseur. Et tous,
obéissant à ses ordres, en vingt secondes nous étions prêts à
faire feu. Ces attaques d'une bande de fauves ne sont pas rares
aux Indes. Combien de fois les habitants des territoires
fréquentés par les tigres, plus particulièrement ceux des
Sunderbunds, n'ont-ils pas été assiégés dans leurs habitations!
C'est là une redoutable éventualité, et, trop souvent, c'est aux
assaillants que reste l'avantage!
Cependant, à ces rugissements du dehors s'étaient joints les
hurlements du dedans. Le kraal répondait à la forêt. On ne pouvait
plus s'entendre dans l'enceinte.
«Aux palissades!» s'écria Mathias Van Guitt, qui se fit comprendre
par le geste plutôt que par la voix.
Et chacun de nous se précipita vers l'enceinte.
En ce moment, les buffles, en proie à l'épouvante, se démenaient
pour quitter la place où ils étaient parqués. Les charretiers
essayaient en vain de les y retenir.
Soudain, la porte, dont la barre était mal assujettie sans doute,
s'ouvrit violemment, et une bande de fauves força l'entrée du
kraal.
Cependant, Kâlagani avait fermé cette porte avec le plus grand
soin, ainsi qu'il le faisait chaque soir!
«À la case! À la case!» cria Mathias Van Guitt, en s'élançant vers
la maison, qui seule pouvait offrir un refuge.
Mais aurions-nous le temps d'y arriver?
Déjà deux des chikaris, atteints par les tigres, venaient de
rouler à terre. Les autres, ne pouvant plus atteindre la case,
fuyaient à travers le kraal, cherchant un abri quelconque.
Le fournisseur, Storr et six des Indous étaient déjà dans la
maison, dont la porte fut refermée au moment où deux panthères
allaient s'y précipiter.
Kâlagani, Fox et les autres, s'accrochant aux arbres, s'étaient
hissés dans les premières branches.
Le capitaine Hod et moi, nous n'avions eu ni le temps ni la
possibilité de rejoindre Mathias Van Guitt.
«Maucler! Maucler!» cria le capitaine Hod, dont le bras droit
venait d'être déchiré par un coup de griffe.
D'un coup de sa queue, un énorme tigre m'avait jeté à terre. Je me
relevais au moment où l'animal revenait sur moi, et je courus au
capitaine Hod pour lui porter secours.
Un seul refuge nous restait alors: c'était le compartiment vide de
la sixième cage. En un instant, Hod et moi nous nous y étions
blottis, et la porte refermée nous mettait momentanément à l'abri
des fauves, qui se jetèrent en hurlant sur les barreaux de fer.
Tel fut alors l'acharnement de ces bêtes furieuses, joint à la
colère des tigres emprisonnés dans les compartiments voisins, que
la cage, oscillant sur ses roues, fut sur le point d'être
chavirée.
Mais les tigres l'abandonnèrent bientôt pour s'attaquer à quelque
proie plus sûre.
Quelle scène, dont nous ne perdions aucun détail, en regardant à
travers les barreaux de notre compartiment!
«C'est le monde renversé! s'écria le capitaine Hod, qui enrageait.
Eux dehors, et nous dedans!
--Et votre blessure? demandai-je.
--Ce n'est rien!» Cinq ou six coups de feu éclatèrent en ce
moment. Ils partaient de la case, occupée par Mathias Van Guitt,
contre laquelle s'acharnaient deux tigres et trois panthères. L'un
de ces animaux tomba foudroyé d'une balle explosible, qui devait
sortir de la carabine de Storr. Quant aux autres, ils s'étaient
tout d'abord précipités sur le groupe des buffles, et ces
malheureux ruminants allaient se trouver sans défense contre de
tels adversaires. Fox, Kâlagani et les Indous, qui avaient dû
jeter leurs armes pour grimper plus vite dans les arbres, ne
pouvaient leur venir en aide. Cependant, le capitaine Hod, passant
sa carabine à travers les barreaux de notre cage, fit feu. Bien
que son bras droit, à demi paralysé par sa blessure, ne lui permît
pas de tirer avec sa précision habituelle, il eut la chance
d'abattre son quarante-neuvième tigre. À ce moment, les buffles,
affolés, se précipitèrent en beuglant à travers l'enceinte.
Vainement, ils essayèrent de faire tête aux tigres, qui, par des
bonds formidables, échappaient aux coups de cornes. L'un d'eux,
coiffé d'une panthère, dont les griffes lui déchiraient le garrot,
arriva devant la porte du kraal et s'élança au dehors. Cinq ou six
autres, serrés de plus près par les fauves, s'échappèrent à sa
suite et disparurent. Quelques-uns des tigres se mirent à leur
poursuite; mais ceux de ces buffles qui n'avaient pu abandonner le
kraal, égorgés, éventrés, gisaient déjà sur le sol. Cependant,
d'autres coups de feu éclataient à travers les fenêtres de la
case. De notre côté, le capitaine Hod et moi, nous faisions de
notre mieux. Un nouveau danger nous menaçait. Les animaux
renfermés dans les cages, surexcités par l'acharnement de la
lutte, l'odeur du sang, les hurlements de leurs congénères, se
débattaient avec une indescriptible violence. Allaient-ils
parvenir à briser leurs barreaux? Nous devions véritablement le
craindre. En effet, une des cages à tigres fui renversée. Je crus
un instant que ses parois rompues leur avaient livré passage!...
Il n'en était rien, heureusement, et les prisonniers ne pouvaient
même plus voir ce qui se passait au dehors, puisque c'était la
face grillagée de leur cage qui posait sur le sol.
«Décidément, il y en a trop!» murmura le capitaine Hod, en
rechargeant sa carabine.
À ce moment, un tigre fit un bond prodigieux, et, ses griffes
aidant, il parvint à s'accrocher à la fourche d'un arbre, sur
laquelle deux ou trois chikaris avaient cherche refuge.
L'un de ces malheureux, saisi à la gorge, essaya vainement de
résister et fut précipité à terre.
Une panthère vint disputer au tigre ce corps déjà privé de vie,
dont les os craquèrent au milieu d'une mare de sang.
«Mais feu! feu donc!» criait le capitaine Hod, comme s'il eût pu
se faire entendre de Mathias Van Guitt et de ses compagnons.
Quant à nous, impossible d'intervenir maintenant! Nos cartouches
étaient épuisées, et nous ne pouvions plus être que les
spectateurs impuissants de cette lutte!
Mais voici que, dans le compartiment voisin du nôtre, un tigre,
qui cherchait à briser ses barreaux, parvint, en donnant une
secousse violente, à rompre l'équilibre de la cage. Elle oscilla
un instant et se renversa presque aussitôt.
Contusionnés légèrement dans la chute, nous nous étions relevés
sur les genoux. Les parois avaient résisté, mais nous ne pouvions
plus rien voir de ce qui se passait au dehors.
Si l'on ne voyait pas, on entendait, du moins! Quel sabbat de
hurlements dans l'enceinte du kraal! Quelle odeur de sang
imprégnait l'atmosphère! Il semblait que la lutte eût pris un
caractère plus violent. Que s'était-il donc passé? Les prisonniers
des autres cages s'étaient-ils échappés? Attaquaient-ils la case
de Mathias Van Guitt? Tigres et panthères s'élançaient-ils sur les
arbres pour en arracher les Indous?
«Et ne pouvoir sortir de cette boîte!» s'écriait le capitaine Hod,
en proie à une rage véritable.
Un quart d'heure environ,--un quart d'heure dont nous comptions
les interminables minutes!--s'écoula dans ces conditions.
Puis, le bruit de la lutte diminua peu à peu. Les hurlements
s'affaiblirent. Les bonds des tigres, qui occupaient les
compartiments de notre cage, devinrent plus rares. Le massacre
avait-il donc pris fin?
Soudain, j'entendis la porte du kraal qui se refermait avec
fracas. Puis, Kâlagani nous appela à grands cris. À sa voix se
joignait celle de Fox, répétant:
«Mon capitaine! mon capitaine!
--Par ici!» répondit Hod. Il fut entendu, et, presque aussitôt,
je sentis que la cage se relevait. Un instant après, nous étions
libres. «Fox! Storr! s'écria le capitaine, dont la première pensée
fut pour ses compagnons.
--Présents!» répondirent le mécanicien et le brosseur. Ils
n'étaient pas même blessés. Mathias Van Guitt et Kâlagani se
trouvaient également sains et saufs. Deux tigres et une panthère
gisaient sans vie sur le sol. Les autres avaient quitté le kraal,
dont Kâlagani venait de refermer la porte. Nous étions tous en
sûreté.
Aucun des fauves de la ménagerie n'était parvenu à s'échapper
pendant la lutte, et, même, le fournisseur comptait un prisonnier
de plus. C'était un jeune tigre, emprisonné dans la petite cage
roulante, qui s'était renversée sur lui, et sous laquelle il avait
été pris comme dans un piège.
Le stock de Mathias Van Guitt était donc au complet; mais que cela
lui coûtait cher! Cinq de ses buffles étaient égorgés, les autres
avaient pris la fuite, et trois des Indous, horriblement mutilés,
nageaient dans leur sang sur le sol du kraal!
CHAPITRE VI
Le dernier adieu de Mathias Van Guitt.
Pendant le reste de la nuit, aucun incident ne se produisit, ni en
dedans, ni en dehors de l'enceinte. La porte avait été solidement
assujettie, cette fois. Comment avait-elle pu s'ouvrir au moment
où la bande des fauves contournait la palissade? Cela ne laissait
pas d'être inexplicable, puisque Kâlagani avait lui-même repoussé
dans leurs mortaises les fortes traverses qui en assuraient la
fermeture.
La blessure du capitaine Hod le faisait assez souffrir, bien que
ce ne fût qu'une éraflure de la peau. Mais peu s'en était fallu
qu'il ne perdît l'usage du bras droit.
Pour mon compte, je ne sentais plus rien du violent coup de queue
qui m'avait jeté à terre.
Nous résolûmes donc de retourner à Steam-House, dès que le jour
commencerait à paraître.
Quant à Mathias Van Guitt, si ce n'est le regret très réel d'avoir
perdu trois de ses gens, il ne se montrait pas autrement désespéré
de la situation, bien que la privation de ses buffles dût le
mettre dans un certain embarras, au moment de son départ.
«Ce sont les chances du métier, nous dit-il, et j'avais comme un
pressentiment qu'il m'arriverait quelque aventure de ce genre.»
Puis, il fit procéder à l'enterrement des trois Indous, dont les
restes furent déposés dans un coin du kraal, et assez profondément
pour que les fauves ne pussent les déterrer.
Cependant, l'aube ne tarda pas à blanchir les dessous du Tarryani,
et, après force poignées de mains, nous prîmes congé de Mathias
Van Guitt.
Pour nous accompagner, au moins pendant notre passage à travers la
forêt, le fournisseur voulut mettre à notre disposition Kâlagani
et deux de ses Indous. Son offre fut acceptée, et, à six heures,
nous franchissions l'enceinte du kraal.
Aucune mauvaise rencontre ne signala notre retour. De tigres, de
panthères, il n'y avait plus aucune trace. Les fauves, fortement
repus, avaient sans doute regagné leur repaire, et ce n'était pas
le moment d'aller les y relancer.
Quant aux buffles qui s'étaient échappés du kraal, ou bien ils
étaient égorgés et gisaient sous les hautes herbes, ou bien,
égarés dans les profondeurs du Tarryani, il ne fallait pas compter
que leur instinct les ramenât au kraal. Ils devaient donc être
considérés comme définitivement perdus pour le fournisseur.
À la lisière de la forêt, Kâlagani et les deux Indous nous
quittèrent. Une heure après, Phann et Black annonçaient par leurs
aboiements notre retour à Steam-House.
Je fis à Banks le récit de nos aventures. S'il nous félicita d'en
avoir été quittes à si bon marché, cela va sans dire! Trop
souvent, dans des attaques de ce genre, pas un des assaillis n'a
pu revenir pour raconter les hauts faits des assaillants!
Quant au capitaine Hod, il dut, bon gré, mal gré, porter son bras
en écharpe; mais l'ingénieur, qui était le véritable médecin de
l'expédition, ne trouva rien de grave à sa blessure, et il affirma
que dans quelques jours il n'y paraîtrait plus.
Au fond, le capitaine Hod était très mortifié d'avoir reçu un coup
sans avoir pu le rendre. Et, cependant, il avait ajouté un tigre
aux quarante-huit qui figuraient à son actif.
Le lendemain, 27 août, dans l'après-midi, les aboiements des
chiens retentirent avec force, mais joyeusement.
C'étaient le colonel Munro, Mac Neil et Goûmi qui rentraient au
sanitarium. Leur retour nous procura un véritable soulagement. Sir
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