Raison et Sensibilité (tome quatrième) ou les deux manièress d'aimer Par Jane Austen TRADUIT LIBREMENT DE L'ANGLAIS, PAR MME ISABELLE DE MONTOLIEU. TOME QUATRIÈME. A PARIS, CHEZ ARTHUS-BERTRAND, LIBRAIRE, RUE HAUTEFEUILLE, Nº. 23. 1815. ---------------------- RAISON ET SENSIBILITÉ. CHAPITRE XLIII. Au commencement d'avril, par un temps singulièrement beau pour la saison, madame Jennings et ses deux jeunes amies partirent de Berkeley-Street et quittèrent Londres; elles devaient rencontrer, dans un endroit désigné, madame Charlotte Palmer, son enfant et ses gens, et se rendre à Cleveland tous ensemble. Comme on devait voyager lentement à cause de l'enfant, M. Palmer et le colonel Brandon préférèrent suivre à cheval et devaient les rejoindre le lendemain de leur arrivée. Maria, toujours vive, toujours exagérée dans tous ses sentimens, s'était réjouie de quitter cette ville où elle n'avait eu que des peines, et au moment d'en partir, son coeur se serra en pensant au plaisir qu'elle avait eu en y arrivant, à l'espoir qui embellissait les premiers momens de son séjour. Elle y laissait ce Willoughby qu'elle était venue rejoindre avec tant de joie et qu'elle ne pouvait oublier, perdu à jamais pour elle, retenu dans de nouveaux liens, ne l'ayant peut-être jamais aimée; et ces pensers déchirans, renouvelés au moment du départ, lui firent verser autant de larmes que si elle avait laissé derrière elle le bonheur. Elinor les partageait, comme toutes les peines de sa soeur; mais ce redoublement de chagrin étant plus dans son imagination qu'en réalité, elle espérait que l'air de la campagne, la tranquillité de Barton, le plaisir de retrouver sa mère remettraient sa santé et rendraient dans peu de mois la paix à son coeur. De son côté Elinor ne laissait rien à Londres qui pût exciter en elle la moindre douleur; elle était bien aise d'être à l'abri des confidences de Lucy, et de sa persécutante et fausse amitié; elle remerciait aussi le ciel de ce que le traître Willoughby ne s'était point offert à sa vue ni à celle de sa soeur; elle s'efforçait de ne plus penser à Edward que comme on pense à un ami marié, et tâchait, par une douce gaieté, de distraire un peu la pensive et triste Maria; elle y réussit assez bien. Sur la fin de la première journée, le mouvement du carrosse, une contrée nouvelle, les caresses de madame Jennings et de sa soeur avaient fait une heureuse diversion; mais le lendemain, dès qu'on fut entré dans le Sommerset-Shire, dès que ce mot eut été prononcé, cent mille nuages revinrent obscurcir sa physionomie, et il ne fut plus possible d'en obtenir un mot. Penchée sur la portière, absorbée dans ses souvenirs, dans ses réflexions, elle regardait chaque arbre, chaque buisson avec intérêt, comptait combien de fois Willoughby avait passé sur cette route, et se représentait avec quel délice elle l'aurait faite elle-même à côté de lui, pour aller habiter ensemble une terre qu'elle se figurait être comme le paradis, où elle avait placé le bonheur de sa vie, et dont une autre qu'elle était à présent la propriétaire. Le matin du troisième jour on quitta la grande route pour prendre celle qui conduisait à -Cleveland-House-, et on y arriva après avoir fait quelques milles. C'était une belle et spacieuse maison moderne, située sur une plaine en pente douce, bordée de bois; il n'y avait point de parc, mais des promenades très-étendues. Un sentier uni et sablé serpentait autour de différentes espèces de plantations; des groupes de sapins, de frênes, d'acacias, étaient répandus çà et là autour de la maison; sur la plaine, des arbres plus épais étendaient leur belle verdure; des peupliers d'Italie élevaient leur feuillage en panache, se balançaient au-dessus des autres arbres, et cachaient les bâtimens du service. Entre les groupes d'arbres, des fabriques simples et élégantes ornaient le paysage: c'étaient la laiterie, la basse-cour, les écuries, la maison du jardinier; plus loin, un temple grec avec ses colonnes en marbre blanc était situé sur une colline, et dominait un beau point de vue. Maria était dans l'enchantement; elle aurait voulu tout voir à la fois, savoir de quel côté étaient situés Barton et Haute-Combe. Soixante milles au plus la séparaient de sa mère chérie, et seulement trente, de Haute-Combe. L'une de ces idées réveillait dans son coeur tous ses sentimens de tendresse, et l'autre, sa passion malheureuse. Comme elle désirait se livrer en liberté à ses impressions, pendant que ses compagnes parcouraient la maison avec Charlotte, et que cette dernière, fière de son fils, le montrait à l'intendant, à la gouvernante, et leur faisait admirer sa beauté et sa force, elle s'échappa dans les bosquets. Déjà ils commençaient à se couvrir de leur nouveau feuillage, et les arbres fruitiers, de leurs fleurs. Elle suivit le sentier et arriva sur l'éminence où était situé le petit temple. Ses regards erraient de tous côtés sur le plus riant paysage jusqu'aux collines qui bordaient l'horizon. Elle s'imaginait que si elle pouvait aller jusque sur le sommet elle verrait Haute-Combe. Au lieu de combattre et d'écarter ses souvenirs et ses regrets, elle semblait chercher à les nourrir, se faire une espèce de volupté de sa mélancolie, et un devoir de sa constance. Sa faiblesse l'obligea de s'asseoir sur les marches du temple. Appuyée contre une colonne, ses larmes coulèrent en abondance; mais elles n'avaient pas l'amertume de celles qu'elle versait à Londres; elles la soulagèrent plutôt que de lui faire du mal. En revenant à la maison par un autre chemin, elle résolut, pendant son séjour à Cleveland, de s'accorder tous les jours la jouissance de ces promenades solitaires, de profiter de la liberté d'une vie champêtre, et de se dédommager de sa longue réclusion: voilà le seul moyen, pensait-elle, de retrouver des forces et de la santé, et de ne pas faire à ma pauvre bonne maman le chagrin de me revoir si pâle et si changée. En effet, l'air et le mouvement lui avaient redonné un peu de couleur, ce qui fit grand plaisir à Elinor. Au moment où Maria rentra, les autres allaient sortir. La fatigue lui servit de prétexte pour ne pas les suivre; elle resta, et continua de se livrer à ses rêveries sentimentales. L'excursion des autres dames fut moins romanesque. Charlotte les conduisit dans tous ses petits établissemens de campagne, à ses espaliers en fleurs, dans son potager, dans sa serre, dans son poulailler, etc. etc. Les lamentations du jardinier sur la perte de plusieurs belles plantes que le froid avait fait périr, excitèrent les éclats de rire de Charlotte; dans la basse-cour, des poules mangées par le renard, des couvées abandonnées, les redoublèrent. Madame Jennings s'y joignit; Elinor y fut entraînée; et il y eut au moins autant de gaieté dans leur promenade qu'il y avait eu de tristesse dans celle de Maria. Cette dernière, en formant son plan de courir toute la journée dans les environs, n'avait pas prévu les changemens de temps. La matinée avait été superbe; mais pendant le dîner une pluie très-forte et continuelle s'établit, et lui ôta tout espoir de sortir encore le soir, ainsi qu'elle l'avait résolu, ce dont elle fut très-contrariée. Il fallut passer son temps comme on put. Madame Palmer fit venir son poupon, et s'en amusa toute la soirée. Ses pleurs, ses grimaces, tout était charmant, tout annonçait une intelligence, elle aurait presque dit un esprit très-remarquable. Grand-maman faisait chorus avec elle, tout en faisant sa tapisserie; Elinor brodait, et prenait part aux discours insignifians, mais touchans cependant par l'amour maternel qui les dictait; et Maria qui avait le talent de découvrir d'abord la bibliothèque dans chaque maison, alla chercher un livre, et prévint ainsi l'ennui d'une soirée qui lui aurait paru bien longue. Rien n'était oublié par madame Palmer pour la bonne réception de ses hôtes. Sa manière franche, amicale, sa constante bonne humeur faisaient facilement passer sur son manque total d'instruction et d'idées. Elle avait la politesse de la bonté, et non pas celle des complimens; elle était d'ailleurs si jolie, si fraîche, si gracieuse, qu'on avait du plaisir à la regarder, si on n'en avait pas à l'entendre. Sa naïveté, qui allait jusqu'à la simplicité, était quelquefois assez plaisante, et lui donnait quelque chose d'enfantin qui seyait à sa petite figure. Elinor n'aurait pas voulu passer sa vie avec elle; mais pour quelques jours elle lui pardonnait même son rire éternel, qui était insupportable à Maria. Les cavaliers attendus arrivèrent le lendemain, et furent bien reçus; ils apportaient un peu de variété dans la conversation. Une longue matinée et une pluie continuelle rendaient ce renfort de société bien nécessaire. M. Palmer était très-bien chez lui, et faisait les honneurs de sa maison en vrai gentilhomme et avec un ton parfait; si quelquefois il était un peu rude avec sa femme et sa belle-mère, il pouvait être très-aimable avec les autres, et l'aurait toujours été sans cette nuance trop prononcée d'amour propre qui se faisait sentir à chaque instant, et qui tenait à une vraie supériorité d'esprit et de connaissances, non seulement sur madame Jennings et sur Charlotte, mais sur plusieurs hommes de son âge. D'ailleurs, dans sa vie et ses habitudes, il ressemblait à beaucoup d'autres, tenant bien sa place à la table et voulant qu'elle fût servie avec recherche, n'étant jamais prêt aux heures fixées, quoiqu'il n'eût rien à faire, passionné de son enfant sans vouloir en avoir l'air, plus souvent à son billard que dans sa bibliothèque, et avec ses chevaux qu'avec les dames, mais beaucoup mieux cependant qu'Elinor ne l'aurait attendu. Et pourtant, tout en lui rendant justice, elle ne pouvait s'empêcher de le mettre au-dessous d'Edward, si instruit et si modeste, pouvant parler sur tout avec intérêt, et se taire quand il le fallait, écouter, et céder même dans l'occasion, quoiqu'il sût aussi soutenir son opinion avec noblesse et fermeté. Hélas! le seul tort d'Edward aux yeux d'Elinor était d'avoir une fois aimé Lucy Stéeles, et combien encore ce tort involontaire avait développé de vertus qu'elle ne pouvait s'empêcher d'admirer. Mais quand elle aurait pu l'oublier, le colonel Brandon le lui aurait rappelé. Il venait de passer une semaine à Delafort, exprès pour donner des ordres relatifs aux réparations du presbytère; il en parlait à Elinor comme à une amie du jeune pasteur; il lui faisait la description de cette demeure, la conseillait sur ce qu'il y avait de mieux à faire pour l'établissement d'Edward et de sa femme, et sans s'en douter enfonçait ainsi le poignard dans le coeur de celle qui avait fondé l'espoir du bonheur de sa vie sur l'union qu'elle espérait former avec Edward, et qui devait y renoncer. Mais elle n'en parlait pas avec moins d'intérêt de ce qui pouvait contribuer au bien-être d'un ami si cher, quoiqu'elle ne dût plus le partager. Toute la conduite du colonel avec elle fut telle que madame Jennings et même John Dashwood auraient pu le désirer pour se confirmer dans leur opinion. Il témoigna ouvertement le plaisir qu'il avait à revoir Elinor après une absence de dix jours; il cherchait toutes les occasions de s'entretenir avec elle, et déférait toujours à son opinion. Personne ne doutait qu'il ne lui fût profondément attaché, à l'exception d'Elinor elle-même, qui voyait très-bien que Maria, malgré sa tristesse et son changement, était l'objet de sa préférence et d'un sentiment que sa tendre pitié augmentait encore. Elle observait ses regards, tandis que les autres observaient sa conduite, et les voyait se diriger sur Maria avec un intérêt si tendre, une sollicitude si vive, qu'elle n'avait pas là-dessus le moindre doute. Il aimait Elinor de l'amitié la plus vraie, et il adorait Maria avec une passion qui s'augmentait à chaque instant et qui fut bientôt mise à de cruelles épreuves. Loin que la santé de Maria se trouvât bien de l'air de la campagne, elle s'altérait toujours davantage, ce qui l'affligeait elle-même. Dès que la pluie eut cessé, elle recommença ses promenades sans s'embarrasser de l'humidité: le sentier sablé est tout-à-fait sec, disait-elle à sa soeur à qui elle échappait sans cesse; mais elle ne restait pas sur ce sentier. Elle s'enfonçait dans le bois; elle allait même plus loin chercher des sites plus romantiques, plus sauvages, des arbres plus vieux, plus épais; elle s'asseyait aux pieds sur la mousse humide, rentrait à la maison, glacée, mouillée, sans penser même à changer de chaussure. Il lui prit enfin une toux opiniâtre et un grand mal de gorge. Elle aurait caché et nié tout autre mal pour conserver sa liberté; mais celui-là était trop évident pour ne pas inquiéter tout le monde, et surtout sa soeur et le colonel, qui lui demandèrent de se soigner mieux au nom de l'amitié. Elle leur répondit, en souriant, que son mal était léger, et qu'une nuit de repos la guérirait complètement. On lui prescrivit mille choses; elle ne voulut prendre qu'un peu de thé en se couchant, et protesta à Elinor que le lendemain elle serait à merveille. CHAPITRE XLIV. Après une nuit très-agitée, Maria se leva et descendit comme à l'ordinaire pour déjeuner. Une fièvre assez violente animait ses yeux et son teint d'une manière à tromper: aussi la crut-on parfaitement, lorsqu'elle assura qu'elle était beaucoup mieux. Elinor même, qui s'inquiétait facilement sur elle, fut rassurée. Elle ne mangea point cependant, mais but beaucoup de thé, et sortit pour sa promenade accoutumée, pendant qu'Elinor jouait au whist avec madame Jennings et les deux hommes, et que Charlotte était auprès de son enfant. Souffrante et abattue, Maria marchait lentement en lisant un livre de poésie qui l'intéressait; c'étaient -les Saisons- de Thompson. Souvent elle arrêtait sa lecture pour regarder autour d'elle et admirer la réalité des descriptions qu'elle venait de lire. Elle arriva ainsi au petit temple, et avant d'y monter elle jette un coup d'oeil sur la contrée. Dieu! qu'a-t-elle vu? Sur la route qui se dessine dans le paysage, et qui passe au bas de la plaine, à peu de distance de la colline, un caricle roulait avec rapidité; c'était.... celui de Willoughby, où elle avait été si heureuse à côté lui! Il le conduisait encore, mais ce n'était plus avec elle. Une autre femme, sans doute la sienne, dans le plus élégant costume de voyage, était à côté de lui. Ils passent sans l'avoir aperçue. Hélas! la pauvre Maria ne les voyait plus; faible et malade comme elle l'était dans ce moment, il lui fut impossible de supporter cette vue. Elle sent qu'elle est près de mourir; une sueur froide la couvre; son coeur, qui battait avec violence, semble s'arrêter; un nuage obscurcit ses yeux; elle tombe étendue et sans aucune connaissance à côté de la première marche du temple. Cependant les trois robers de whist finissent. Madame Jennings, qui les a perdus, demande sa revanche. Elinor, complaisante à l'ordinaire, la prie de l'en dispenser pour le moment; elle craint que la promenade de sa soeur ne se prolonge trop pour sa santé; elle veut aller la chercher, la ramener, et prend le bras du colonel qui partageait son inquiétude. Ils suivirent lentement le sentier sablé, point de Maria. Elinor élève la voix et l'appelle, point de réponse. Le petit temple ouvert était en face; elle n'y était pas. Aurait-elle eu l'imprudence d'entrer dans le bois? dit Elinor; mais elle nous entendrait. Elle s'arrête et l'appelle encore. Un cri perçant du colonel lui répond; il vient d'apercevoir celle qu'il cherchait, étendue sur l'herbe et comme privée de vie. Sa robe blanche se confondait avec l'escalier de marbre, ce qui les avait empêchés de l'apercevoir d'abord. Mais le colonel voulut monter pour chercher au loin s'il la verrait, et il la découvre à ses pieds. Qu'on juge de son émotion et de celle d'Elinor, qui vient à son cri. Elle a besoin de rassembler toutes ses forces pour ne pas être dans le même état que sa soeur. Ils la relèvent à demi; Elinor s'assied sur la marche pour la soutenir; mais tous leurs efforts pour la ranimer sont inutiles. Les larmes d'Elinor coulent sur ses joues glacées; elle ne les sent pas. Le colonel cherche si le pouls bat encore; il croit l'avoir senti faiblement, du moins il le dit et cherche à se le persuader à lui-même. Il faut l'ôter d'ici, dit-il à Elinor, je vais l'emporter; et la prenant dans ses bras, il veut reprendre le sentier, chargé de ce précieux fardeau. Mais Elinor voit que lui-même est tremblant et presque aussi pâle que Maria; elle a d'ailleurs la crainte de ce qu'éprouverait sa soeur si, revenant à elle-même pendant le trajet, elle se voyait portée dans les bras du colonel, comme elle le fut une fois dans ceux de Willoughby lors de sa malheureuse chute. Elle en frémit, et alléguant sa propre faiblesse qui l'empêche aussi de marcher, elle conjure le colonel de remettre la pauvre Maria couchée à demi sur ses genoux, et d'aller chercher des secours. Il y consent avec peine, et dans moins de temps qu'il n'était possible de l'imaginer, il est revenu avec des domestiques et un grand fauteuil. Maria y est placée; Elinor et le colonel marchent à côté d'elle, soutiennent sa tête penchée; et le triste cortége revient ainsi à la maison, où l'alarme fut grande, ainsi qu'on peut le penser. Mais personne n'en soupçonna la cause; on l'attribua en entier au mal de la veille et au saisissement occasionné par l'air du matin en sortant de déjeuner. Le mouvement commençait à la ranimer au moment où l'on arriva. Ses yeux s'entr'ouvrirent; elle regarda languissamment autour d'elle, tendit la main à Elinor, et, se penchant sur elle, fondit en larmes: c'était toujours par des pleurs que se terminaient ses attaques de nerfs. Elinor fut bien aise de les voir couler en abondance. On la porte dans sa chambre, on la met au lit, et sa soeur espère que la chaleur et un doux sommeil la remettront peu à peu. Elle s'endormit en effet, mais non pas tranquillement; elle était agitée et commença à délirer; elle nommait souvent Willoughby. Elinor n'en était pas surprise; elle savait combien sa soeur en était occupée, et ne se doutait guère qu'elle venait de le voir. Maria se réveilla et voulut raconter ce qui lui était arrivé; mais ses idées étaient incohérentes; elle ne pouvait s'exprimer librement, et le peu de mots qu'elle prononça étaient si singuliers, qu'Elinor les attribua entièrement à la rêverie. Elle tâcha de calmer la malade, mais ce fut en vain; la fièvre augmentait, sa tête s'embarrassait toujours de plus en plus, sa respiration devenait courte, oppressée. Elinor alarmée fit demander madame Jennings, qui ne la rassura pas, mais elle lui dit qu'elle allait envoyer un exprès dans une petite ville voisine pour chercher M. Harris, apothicaire, et dans l'occasion médecin assez heureux. Il vint, examina la malade, secoua la tête, et après avoir dit à mademoiselle Dashwood qu'à force de soins il espérait la tirer de danger, il déclara, d'après tous les symptômes, qu'elle avait une fièvre maligne, putride et très-contagieuse. A peine cet arrêt eut-il été prononcé, que madame Palmer, qui était présente, sortit en faisant un signe à sa mère qui la suivit, et à qui elle dit que, d'après la décision du médecin, elle ne laisserait pas un moment son enfant et la nourrice exposés à la contagion, et qu'elle allait l'emmener. La bonne grand'mère fut du même avis, et dit qu'elle avait d'abord jugé la maladie de Maria plus sérieuse qu'Elinor ne voulait le croire; qu'elle la couvait depuis long-temps; qu'il était inoui qu'elle n'eût pas succombé plus tôt à son chagrin; mais que c'était cela qui à présent conduisait bien sûrement cette pauvre fille au tombeau, et que la première chose à faire était que Charlotte partît avec son enfant. M. Palmer fut demandé; il affecta d'abord de tourner en ridicule les craintes de ces dames, mais dans le fond il en était tellement saisi lui-même, qu'il alla aider au cocher pour qu'il eût plus tôt attelé, défendit qu'on sortît l'enfant de la chambre avant le moment de partir, et le porta lui-même en courant, de peur qu'il ne respirât le mauvais air en passant devant la chambre de Maria. Dans moins d'une demi-heure, depuis l'arrivée de M. Harris et le mot terrible de contagion sorti de sa bouche, la mère, l'enfant et la nourrice en étaient à l'abri; ils se rendaient chez une tante de M. Palmer, qui demeurait quelques milles en-deçà de Bath. Charlotte aurait bien voulu aussi emmener son mari et sa mère. Le premier lui promit de la rejoindre dans un jour ou deux; mais madame Jennings, avec une bonté de coeur qui redoubla l'amitié et la reconnaissance d'Elinor, déclara qu'elle ne quitterait pas Cleveland pendant que Maria y serait malade, et qu'elle était décidée à remplacer auprès d'elle la mère à qui elle l'avait ôtée. Elinor trouva constamment, dans cette excellente femme, une aide zélée, active, désirant partager toutes ses fatigues; et lui étant souvent utile par sa longue expérience des soins nécessaires aux malades. La pauvre Maria avait vraiment grand besoin des tendres soins de sa soeur et de son amie; La maladie eut son cours accoutumé. Elle se sentait elle-même assez généralement souffrante pour être docile aux avis de ses gardes; elle ne pouvait plus dire, comme le premier jour, je serai mieux demain, ni espérer de se rétablir avant bien des jours, et peut-être des semaines, si même elle se rétablissait. Eh! dans quel moment ce mal l'avait-il atteinte? lorsque tout était prêt pour aller rejoindre à Barton leur bonne mère: leur départ de Cleveland avait été fixé au lendemain. Madame Jennings voyant l'impatience de Maria, leur avait offert sa voiture jusqu'à Barton, où elles comptaient arriver au plus tard le surlendemain, de bonne heure, et causer une surprise agréable à leur mère; et lorsqu'elle pouvait parler, c'était pour se lamenter du délai forcé que sa maladie apportait à ce trajet. Elinor tâchait de la consoler en lui disant ce qu'elle croyait elle-même, qu'elle serait bientôt rétablie. Les deux jours suivans ne produisirent aucun changement dans son état; elle n'était pas pis, mais elle n'était pas mieux, et la faiblesse augmentait. M. Palmer se laissa persuader malgré lui de joindre sa femme. Son humanité et sa politesse lui ordonnaient de rester pour veiller à ce qu'il ne manquât rien. Il craignait aussi le ridicule de se donner l'air pusillanime en évitant un danger incertain; mais enfin sa promesse à Charlotte, le désir de revoir son enfant, l'ennui d'être seul avec madame Jennings et le colonel Brandon (Elinor ne quittait pas un instant sa soeur) l'engagèrent à partir. Le colonel voulait en faire autant par discrétion; mais madame Jennings, qui n'était pas fâchée, dans ses momens de liberté, d'avoir quelqu'un avec qui elle pût causer et jouer au piquet, trouva qu'il devait à sa -bien-aimée Elinor- de partager ses inquiétudes, et le pressa si fort de rester, qu'il y consentit. Son coeur était bien de moitié dans ce désir: laisser celle qu'il adorait et l'amie qu'il chérissait, dans un état aussi cruel, c'était presque au-dessus de ses forces. M. Palmer aussi lui demanda comme une grâce de le remplacer à Cleveland: si la maladie tournait mal, dit-il, ces dames auraient besoin d'un ami; et l'on juge combien cette seule supposition déchirait le coeur du colonel. Maria ignorait tout, et ne parut pas surprise de ne point voir madame Palmer. Il y a même apparence qu'uniquement occupée de deux objets, sa mère et Willoughby, elle l'avait complètement oubliée. Deux autres jours s'écoulèrent depuis le départ de M. Palmer; et la situation de la malade était toujours aussi critique. M. Harris qui venait deux fois par jour, donnait des espérances qu'Elinor saisissait avec avidité; mais madame Jennings et le colonel n'osaient pas s'y livrer. La première faisait des songes, avait des pressentimens qui ne l'avaient jamais trompée; le colonel se rappelait plus que jamais la ressemblance frappante entre Maria et son Elisa, et se croyait destiné à perdre encore cet objet de son second amour. Il appelait en vain à son secours et la raison, et la jeunesse, et la bonne constitution de Maria, et l'avis du médecin: rien ne pouvait le rassurer, et dans ses momens de solitude, il s'abandonnait à la plus noire mélancolie et ne croyait pas revoir jamais Maria. Cependant, dans la matinée du troisième jour, ils reprirent tous plus d'espérance. Quand M. Harris arriva, il déclara qu'il trouvait Maria beaucoup mieux. Le pouls était plus fort, plus réglé, et chaque symptôme plus favorable qu'à sa dernière visite. Elinor était au ciel en l'entendant parler ainsi, et se félicita de ce que dans ses lettres à sa mère elle avait suivi son propre jugement plutôt que celui de ses amis, en lui parlant du mal de Maria comme d'une légère indisposition qui retardait leur départ de Cleveland, et en fixant presque le moment où Maria serait assez bien pour entreprendre le voyage. Mais la journée ne finit pas aussi heureusement qu'elle avait commencé. Sur le soir, Maria parut plus malade qu'elle ne l'avait encore été; et la fièvre et l'insupportable douleur de tête et les frissons revinrent avec plus de force. Elle avait voulu se lever une heure ou deux sur une chaise longue pour qu'on refît son lit; elle demanda elle-même à y rentrer, et n'y fut pas plus tranquille. Elinor voulait attribuer cet état à la fatigue, et lui administra les cordiaux prescrits par le médecin; elle eut enfin la satisfaction de la voir tomber dans un sommeil dont elle attendait les meilleurs effets; mais il ne fut pas aussi bienfaisant qu'elle l'avait espéré. Quoiqu'elle eût déjà veillé la nuit précédente, Elinor ne voulut pas entendre parler de quitter sa soeur avant son réveil, et s'assit à côté du lit pour observer tous ses mouvemens. Madame Jennings n'était pas très-bien elle-même, et se coucha. Elinor voulut que Betty, qui était une excellente garde, ne quittât point sa maîtresse; elle resta donc seule avec Maria, dont le sommeil était toujours plus agité. On entendait des plaintes inarticulées sortir de ses lèvres brûlantes, elle changeait à tout moment de posture. Elinor hésitait s'il ne valait pas mieux l'éveiller que de la laisser dans un sommeil aussi pénible, quand tout à coup un bruit accidentel dans la maison la réveilla en sursaut. Elle se leva sur son séant, et s'écria avec un son de voix très altéré et de l'égarement dans les yeux: --Est-ce maman? Ne vient-elle pas? O maman! maman! --Non, ma chère, pas tout-à-fait encore, lui dit doucement Elinor en l'aidant à se recoucher; soyez tranquille, mon cher amour, elle sera ici avant qu'il soit long-temps. --Qu'elle vienne, qu'elle arrive, s'écria Maria en délire, ou bien elle ne retrouvera plus son enfant. Elinor, dites-lui de venir ce soir même; mais qu'elle ne passe pas à Londres, il la tuerait aussi, car il veut que je meure! Il est venu avec sa femme, dans son caricle, tout exprès pour me tuer; ils m'ont écrasée, brisée; si vous saviez ce que je souffre! Maman me guérira; allez la chercher, Elinor; mais lui et cette femme empêchez-les d'entrer. Je ne veux pas les voir; je ne veux voir que vous et maman. Elinor vit avec douleur qu'elle n'était plus à elle-même; elle lui tâta le pouls, il était extrêmement agité, on ne pouvait pas compter les battemens, et le délire augmenta avec une telle rapidité, qu'Elinor fut vivement alarmée. Maria ne la reconnaissait plus; tantôt elle la prenait pour sa mère et l'embrassait avec ardeur en lui disant les choses les plus touchantes et les plus incohérentes; tantôt elle la repoussait avec horreur en la prenant pour madame Willoughby, qu'elle ne nommait jamais. Enfin Elinor se décida à envoyer chercher sans retard M. Harris, et à dépêcher un exprès à Barton pour faire venir sa mère. Elle voulut consulter à cet effet le colonel Brandon, et laissant un moment sa soeur aux soins de Betty, elle se hâta de descendre au salon, où elle savait qu'il restait très-tard. Elle le trouva en effet, et lui communiqua ses craintes, craintes qu'il avait déjà depuis long-temps. Il l'écouta dans un sombre désespoir; ce qu'il aurait pu dire aurait été bien faible pour ce qu'il sentait; mais à peine eut-elle articulé le désir d'envoyer un messager à madame Dashwood, qu'il prit vivement la parole pour lui offrir de se charger lui-même de cette commission. Elinor ne fit nulle résistance, nul compliment, cette offre répondait trop bien à tous les voeux de son coeur: et comment refuser un ami si bon, si sensible, qui apprendrait avec précaution à sa mère le malheur qui les menaçait, qui la soutiendrait, la consolerait dans cet affreux moment, et dans un voyage si triste et si fatigant par sa promptitude? Excellent ami, lui dit-elle en pressant sa main, ma reconnaissance égale le service que vous nous rendez; je suis moins inquiète pour ma mère puisque vous serez avec elle. Qui sait l'effet que peut produire sa seule présence sur un coeur tel que celui de Maria? Oh! s'il était donné à l'amour maternel de la rendre à la vie, nous vous devrons peut-être aussi ce bonheur. Qui sait si ma mère, attérée d'un tel coup, aurait été en état d'entreprendre cette course toute seule? Mais vous soutiendrez son courage; je vais lui écrire un mot pendant que vous ferez préparer les chevaux. Pas un moment ne fut perdu: le colonel fit tous les arrangemens de ce petit voyage avec calme et promptitude. Il calcula exactement le temps qu'il y mettrait, et le moment de son retour. Il espérait, en partant tout de suite, pouvoir être revenu le lendemain à peu près à la même heure; il était environ onze heures du soir. Les chevaux furent prêts plus vite même qu'on ne l'aurait cru; le colonel pressa la main d'Elinor avec le regard le plus expressif de douleur et d'amitié, et se jeta dans sa voiture. Minuit sonna; elle se hâta de retourner auprès de sa soeur pour attendre le médecin, bien décidée à veiller encore. CHAPITRE XLV. Cette nuit fut également douloureuse pour les deux soeurs. Les heures s'écoulèrent les unes après les autres sans apporter de changement; Maria dans un délire toujours croissant, et Elinor dans la plus cruelle anxiété, attendant le médecin avec impatience, et redoutant d'entendre ce qu'il allait prononcer. Une fois que ses craintes furent éveillées, elle paya bien cher sa première sécurité, et Betty, qui veillait avec elle, la torturait encore en lui parlant des tristes pressentimens de sa maîtresse. Elinor n'était pas du tout superstitieuse; mais, qui n'a pas éprouvé qu'on le devient dans un grand danger? Elle écoutait tout, croyait tout, s'affligeait de tout, et n'avait presque plus conservé d'espérance. Les idées de Maria étaient encore fixées par intervalles sur sa mère, et lorsqu'elle prononçait son nom en l'appelant avec vivacité, c'était un nouveau coup de poignard pour Elinor, qui se reprochait amèrement d'avoir laissé passer plusieurs jours sans la faire venir. Peut-être madame Dashwood, éclairée par sa tendresse maternelle, aurait imaginé quelque remède salutaire, qui serait à présent inutile ou trop tardif. Elle se représentait sans cesse cette tendre mère arrivant et ne retrouvant plus son enfant chéri, ou la retrouvant en délire, et n'en étant pas même reconnue. Elle était sur le point d'envoyer encore chez M. Harris quand il arriva environ sur les cinq heures; son opinion fut cependant moins alarmante que son délai: tout en avouant qu'il trouvait un grand changement dans l'état de sa malade, il ne la crut pas dans un danger pressant, et donna l'espoir qu'un nouveau traitement aurait plus de succès; il en parla avec une telle confiance qu'il la communiqua à Elinor. Il partit en promettant de revenir dans trois ou quatre heures, et la laissa un peu plus calme qu'au moment de son arrivée. Madame Jennings apprit en se levant, avec un grand chagrin, ce qui s'était passé pendant la nuit; elle entra grondant Betty et presque Elinor de ne l'avoir pas demandée; s'attendrissant sur le départ du colonel, sur l'émotion de madame Dashwood, sur les tourmens d'Elinor, sur les souffrances de Maria; disant qu'il ne fallait pas désespérer, mais que pour elle, elle avait toujours prévu que cela finirait mal. Son bon coeur était réellement très-affligé. Avoir vu se flétrir par degrés cette belle fleur sous le poids meurtrier du chagrin; la voir expirer si jeune, si aimable, si pleine de vie jusqu'au moment fatal qui brisa son coeur; c'était assez pour frapper et toucher même une personne moins intéressée dans cet événement. Maria avait plus de droits encore à la compassion de madame Jennings; elle avait été pendant trois mois sa compagne, elle était encore sous ses soins, et c'est pendant qu'elle y était qu'on l'avait si cruellement blessée, injuriée, rendue si malheureuse. Le malheur d'Elinor aussi, qui était sa favorite, lui faisait une peine cruelle; et quand elle se représentait celle de leur mère, qui aimait Maria, comme elle-même aimait Charlotte, la part qu'elle prenait au triste événement qui se préparait, et dont elle ne doutait pas, était aussi vive que sincère. M. Harris fut exact à sa seconde visite; mais il fut entièrement trompé dans son espoir sur ses derniers remèdes. Ils avaient tous manqué leur effet; la fièvre n'était point abattue, la poitrine point dégagée; la malade était peut-être plus tranquille, mais cette tranquillité même, qui n'était qu'une pesante stupeur, augmentait ses alarmes. Elinor qui cherchait à lire dans son âme, s'en aperçut bientôt, et parut désirer d'autres avis; mais M. Harris jugea que ce serait inutile, et ne ferait que retarder le traitement qui pouvait encore la sauver: il le proposa. Elinor accepta tout, demanda à Dieu instamment dans le fond de son coeur de bénir ces nouveaux remèdes, et conjura M. Harris de ne rien épargner. Il fit tout ce qu'il jugea nécessaire, et ressortit avec des promesses qui, cette fois, ne calmèrent pas le triste coeur d'Elinor. A force de douleur elle était calme en apparence, mais n'avait presque plus d'espoir; et quand elle pensait à sa mère, à sa pauvre malheureuse mère, ses forces étaient près de l'abandonner. Elle resta ainsi jusqu'à midi, sans s'éloigner un instant du chevet de sa soeur, ses pensées errant tristement d'un sujet de douleur à un autre, écoutant vaguement madame Jennings, qui lui rappelait, heure par heure, tout ce que Maria avait souffert à Londres, et s'étonnait qu'elle n'y eût pas succombé. Ici, du moins, disait-elle, elle a été assez tranquille; elle a fait ce qu'elle a voulu; nous ne l'avons point contrariée; elle s'est promenée seule, et n'a sûrement rien vu qui pût avoir renouvelé son chagrin. Willoughby est paisiblement à Londres avec sa femme, et ne songe pas plus à elle que si elle n'était pas au monde. Hélas! peut-être n'y sera-t-elle bientôt plus! Ah! mon dieu! quelle pitié de voir mourir cela à cet âge, et de chagrin d'amour encore, quand elle en devrait vivre. Si du moins c'était moi, etc. etc. etc. etc. Après midi, cependant, Elinor commença à se flatter qu'elle était mieux. A peine osait-elle se l'avouer à elle-même, de crainte de se livrer encore à de fausses espérances, mais il lui parut qu'il y avait quelque léger changement dans l'état de sa soeur. Penchée sur son lit, elle l'examinait sans cesse, elle écoutait chacune de ses respirations, lui tâtait à chaque instant le pouls. Il lui parut moins intermittent; son haleine semblait être un peu plus libre; enfin, avec une agitation de bonheur plus difficile à cacher sous un extérieur calme que son angoisse précédente, elle se hasarda de dire à son amie qu'elle ne pouvait s'empêcher de reprendre un peu d'espoir. Madame Jennings, avec l'air du doute, alla examiner à son tour; et quoique forcée de convenir qu'il y avait quelques légers changemens en bien, elle essaya d'empêcher Elinor de se livrer à une espérance qu'elle n'avait pas elle-même, et qui rendrait encore le coup plus affreux; mais ce fut en vain: Elinor ne voulait plus rien entendre que la certitude de conserver sa Maria. Une demi-heure s'écoula, et les symptômes favorables continuèrent; d'autres même s'y joignirent et les confirmèrent. Voyez, voyez, chère amie, disait-elle à madame Jennings, sa peau est moins sèche, sa respiration moins gênée, ses lèvres moins serrées; oh, Maria! ma soeur, mon amie, tu nous seras rendue! maman ne sera pas plongée dans le désespoir. O mon Dieu! confirmez cette lueur d'espérance, recevez mes actions de grâces. Elle était à genoux à côté du lit; sa bouche posa sur la main de Maria; elle crut sentir qu'une légère pression de cette main contre ses lèvres répondait à son baiser. Oh, mon Dieu! dit-elle à demi-voix, elle m'entend, elle me reconnaît! Au moment même, le regard de Maria, languissant, mais plein de tendresse et sans la moindre expression d'égarement, s'attache sur elle; elle l'entendit même prononcer faiblement: -Chère Elinor!- Alors elle eut peine à contenir sa joie; et quand M. Harris arriva, elle courut au-devant de lui, et le prenant par la main: Venez, monsieur, lui dit-elle, regardez ma soeur; je ne me trompe point, n'est-ce pas, elle est un peu mieux? et elle attendait en tremblant ce qu'il allait dire. Non seulement elle est mieux, dit-il avec assurance, mais si la nuit est telle que je l'ose espérer, je réponds de sa vie. Oh, mon Dieu! dit Elinor en joignant les mains et fondant en larmes, tandis que pendant les heures de tourmens qu'elle venait de passer, elle n'en avait pas versé une seule. Son coeur alors était serré trop douloureusement pour qu'elle pût pleurer; à présent elles coulent sans effort et lui font du bien. Maria rendue à la vie, à la santé, à ses amis, à sa tendre mère, était une idée si douce, si consolante, qu'il lui semblait que jamais encore elle n'avait été si heureuse. Mais son bonheur n'était pas encore de la joie; c'était une reconnaissance profonde envers l'Etre suprême, trop forte pour l'exprimer par des paroles; elle en avait aussi pour M. Harris, qui, sans être un médecin fameux, n'ayant pas même le bonnet de docteur en titre, avait déployé, dans cette occasion, un zèle et une habileté qui lui faisaient honneur. Il avait une fille de cinq à six ans qu'il aimait beaucoup et dont il parlait souvent. Elinor détacha une chaîne d'or de plusieurs tours, qui suspendait à son cou une très jolie petite montre entourée de brillans, qui était son bijou favori, et dit: M. Harris, j'ai encore une grâce à vous demander. Je crois à l'efficacité des voeux de l'innocence; dites à votre petite Jenny de prier pour le rétablissement de ma soeur à la même heure où vous m'avez dit qu'elle était hors de danger; et pour qu'elle ne l'oublie pas, je la prie de porter cette petite montre en souvenir de ce moment. M. Harris fut très-content de ce joli présent, et du plaisir qu'il ferait à son enfant; il recommanda ce qu'il y avait à faire, et c'était peu de chose, mais surtout d'éviter ce qui pourrait le moins du monde agiter péniblement la malade. J'attends ma mère cette nuit, dit Elinor, pensez-vous que l'émotion de la voir puisse lui être nuisible?--Au contraire, mademoiselle, elle en était sans cesse occupée dans ses rêveries, et en la préparant à voir madame Dashwood, elle n'en éprouvera qu'un bon effet. Mais ce sont les émotions bruyantes ou pénibles qu'il faut éviter avec soin. Cela n'était pas difficile dans une maison où il n'y avait qu'elles et leur bonne mad. Jennings: celle-ci était aussi fort contente de penser que Maria se rétablirait; et il est juste de lui en savoir un peu gré, car elle tenait aussi beaucoup à ses pressentimens et à ses prédictions, et il fallait les abandonner! Elle le fit sans peine, montra une véritable joie, et se promit de faire aussi un présent à ce bon M. Harris, qu'elle appela plusieurs fois: -mon cher docteur-, ce qui était le plus grand plaisir qu'on pût lui faire. Elinor passa l'après midi entière à côté du lit de sa soeur, lui parlant fort peu, mais de ce qui pouvait lui faire plaisir, veillant à ce qu'elle fût bien couchée, écoutant chaque respiration. La possibilité du retour de la fièvre dans la soirée l'alarmait encore; mais elle ne revint pas, tous les bons symptômes continuèrent. A six heures du soir elle s'endormit du sommeil le plus doux et le plus tranquille. L'heureuse Elinor n'eut plus de doute qu'elle ne fût hors de danger; et l'arrivée de sa mère et du colonel, qu'elle avait si fort redoutée, ne fut pour elle qu'un nouveau bonheur. Elle comptait les heures et les minutes jusqu'au moment où elle pourrait leur dire: Elle nous est rendue! et les tirer de l'horrible incertitude avec laquelle ils voyageaient. Elle plaignait le colonel peut-être plus que sa mère, qu'il avait sûrement bien ménagée, tandis que lui savait tout. Sûre qu'il aurait mis toute la diligence possible, elle les attendait au plus tard à dix heures. A sept, laissant Maria doucement endormie, elle joignit madame Jennings dans le salon pour prendre le thé avec elle; ses craintes l'avaient empêchée de déjeuner, et sa joie, de dîner. Elle avait donc grand besoin de prendre quelque rafraichîssement, et ce petit repas lui fut très-nécessaire. Comme elle ne s'était point couchée les deux dernières nuits, madame Jennings voulut lui persuader d'aller prendre un peu de repos en attendant l'arrivée de sa mère, lui promettant de la remplacer auprès de Maria; mais Elinor n'avait aucun sentiment de fatigue, ni de possibilité de dormir, et ne pouvait être tranquille qu'auprès de sa soeur; elle y remonta donc immédiatement après le thé. Madame Jennings la suivit pour s'assurer encore que le mieux se soutenait, puis elle les laissa pour aller l'écrire à ses filles et se coucher de bonne heure. La nuit était froide et orageuse; le vent se faisait entendre dans les corridors; la pluie battait contre les fenêtres. Elinor pensait à ses chers voyageurs, et les plaignait d'être en chemin par ce mauvais temps; mais cela n'empêchait pas Maria de dormir paisiblement, et elle avait de quoi faire oublier à sa mère tous les petits inconvéniens du voyage. L'horloge sonna huit heures; si c'en eût été dix, Elinor aurait été bien heureuse, car en même temps il lui semblait entendre le roulement d'un carrosse devant la maison. Mais sûrement c'était une erreur; il était presque impossible qu'ils fussent déjà là. Cependant elle était si sûre d'avoir entendu quelque chose, que, malgré la difficulté qu'elle avait à le croire, elle ne put s'empêcher de passer dans un cabinet à côté, et d'ouvrir la fenêtre pour s'en assurer. Elle vit au même instant que ses oreilles ne l'avaient pas trompée. Les deux lanternes d'un coupé l'éclairèrent suffisamment pour voir qu'il était attelé de quatre chevaux, ce qui lui prouva l'excès des alarmes de sa mère, et lui expliqua la rapidité du voyage. Jamais encore Elinor, si accoutumée à se commander à elle-même, n'en avait été moins capable qu'à ce moment. L'idée de revoir sa mère, celle de ses doutes, de ses craintes, peut-être de son désespoir; tout la bouleversait. Et comment lui dire..... La joie de savoir son enfant chéri hors de danger, lui serait peut-être aussi fatale; elle la connaissait si vive, si sensible et si nerveuse. Mais il n'y avait pas de temps à perdre en réflexions, et disant à Betty de ne pas quitter sa soeur, elle descendit promptement. Elle entendait aller et venir dans le vestibule, on ouvrait les portes; elle en conclut qu'ils étaient déjà entrés dans la maison. Aussi émue qu'on peut l'être quand on va revoir une mère chérie, après une longue absence, et dans une telle circonstance, elle entre au salon pour se jeter dans ses bras, et se trouve.... en présence de Willoughby. CHAPITRE XLVI. Elinor recula avec un sentiment d'horreur à cette vue, et son premier mouvement fut de quitter à l'instant le salon. Sa main était déjà sur le pêne, quand Willoughby s'avança vivement et la retint, en disant d'un ton plus décidé que suppliant: Mademoiselle Dashwood, une demi-heure seulement, un quart d'heure, dix minutes; je vous conjure de rester.--Non, monsieur, lui répliqua-t-elle avec fermeté, je ne resterai pas une minute; vous ne pouvez avoir aucune affaire avec moi. Les gens ont, je suppose, oublié de vous dire que M. Palmer n'est pas chez lui. --Quand ils m'auraient dit, reprit-il avec véhémence, que tous les Palmer étaient au diable, je serais entré également; c'est à vous et à vous seule que j'ai à parler. --A moi! monsieur; vous me surprenez beaucoup, en vérité. Parlez donc, mais soyez bref, et si vous le pouvez, moins violent. --Asseyez-vous, et je vous promets tous les deux. Elle hésita, et ne savait ce qu'elle devait faire. La possibilité de l'arrivée du colonel Brandon qui trouverait là M. Willoughby, et sûrement avec beaucoup de peine, traversa sa pensée; mais elle avait consenti à l'entendre, et sa curiosité était excitée. Après un moment de réflexion, elle conclut qu'il valait mieux céder et lui accorder un moment, que de prolonger le temps par des refus et des prières. Elle revint donc en silence au bout de la table, et s'assit. Il prit une chaise vis-à-vis d'elle; et pendant une demi-minute, il n'y eut pas un mot de prononcé de part ni d'autre. --Je vous en prie encore, monsieur, soyez très-bref; je n'ai pas de temps à perdre, dit enfin Elinor; parlez, ou je sors à l'instant. Il était dans une attitude de profonde méditation, appuyé de côté sur le dossier de sa chaise, et ne paraissait pas l'entendre. Elinor se leva; ce mouvement parut le réveiller.--Votre soeur, dit-il vivement, est hors de danger; le domestique qui m'a introduit me l'a dit. Que le ciel en soit béni! Mais est-ce vrai, bien réellement vrai? que je l'entende de votre bouche. Elinor le regardait avec étonnement; elle croyait voir et entendre le Willoughby de Barton-Park, et ne savait si elle ne faisait pas un rêve. Il répéta sa question avec un mouvement très-vif d'impatience. Pour l'amour de Dieu, dites-moi si elle est hors de danger ou si elle ne l'est pas? --J'espère qu'elle l'est. Il se leva et se promena vivement. Elinor voulut encore le quitter; mais l'intérêt qu'il venait de montrer pour Maria l'avait déjà un peu adoucie; elle céda à un geste suppliant et resta. Il revint à son siége, s'approcha un peu plus près d'elle, en disant avec une vivacité un peu forcée: Si j'avais été sûr, parfaitement sûr qu'elle était hors de danger, peut-être ne serai-je pas entré, mais puisque je suis ici, puisque j'ai le bonheur de vous revoir, oh! bonne Elinor, vous qui m'aimiez autrefois comme un frère, parlez-moi encore avec amitié; peut-être sera-ce la dernière fois. Parlez-moi franchement, amicalement; me croyez-vous un scélérat? Et la rougeur la plus vive couvrit son visage. Elinor était toujours plus surprise; elle commença vraiment à croire qu'il était hors de sens et dans l'ivresse. La singularité de cette visite, à une heure aussi tardive, et toute sa manière ne pouvait guère s'expliquer autrement. Dès que cette idée eut frappé son esprit, elle se leva et lui dit froidement: M. Willoughby, je vous conseille de retourner à Haute-Combe, que vous habitez sans doute; je suis garde-malade, et je ne puis rester avec vous plus long-temps, quelque affaire que vous puissiez avoir à me communiquer; vous vous la rappellerez sûrement mieux demain. --Je vous entends, dit-il avec un sourire expressif et une voix parfaitement calme: peut-être ai-je en effet perdu la raison, mais non pas comme vous le pensez. Depuis ce matin à huit heures que j'ai quitté Londres, je ne me suis arrêté que dix minutes au plus à Maulboroug pour faire manger mes chevaux qui n'en pouvaient plus; j'ai pris moi-même un verre de porter et un morceau de boeuf froid: voilà tout ce que j'ai pris dans la journée. Et son regard et le son de sa voix convainquirent Elinor que, si quelque impardonnable folie l'avaient amené à Cleveland, ce n'était pas du moins celle de l'ivresse. Sûre alors qu'il pourrait l'entendre, elle lui dit avec dignité: Excusez-moi, M. Willoughby, cette fois-ci je vous ai fait tort; je ne sais pas cependant si, après tout ce qui s'est passé, vous ne seriez pas plus excusable en attribuant votre arrivée ici à une cause étrangère, qu'à votre propre volonté. Certainement si vous aviez l'ombre de délicatesse, vous auriez senti ce que votre seule présence me fait souffrir, et dans quel moment! Il m'est impossible de comprendre le but de cette visite. Que prétendez vous? que demandez-vous? --Je prétends, dit-il avec un sérieux énergique, me faire haïr de vous de quelques degrés de moins que vous ne me haïssez sûrement; je demande qu'il me soit permis d'alléguer quelque espèce d'excuse pour le passé, de vous ouvrir entièrement mon coeur, de vous prouver que si j'ai la tête mauvaise, ce coeur mérite quelque indulgence, d'obtenir enfin quelque chose qui ressemble à un pardon, de Mar...., de votre soeur. --Est-ce là, monsieur, la vraie raison de cette visite? --Sur mon ame! dit-il en posant la main sur la poitrine, avec ce geste noble, cette physionomie franche, ouverte, ce regard animé et sensible, qui lui avaient gagné le coeur de toute la famille de la chaumière, et qui, en dépit d'elle-même, gagnèrent encore la confiance d'Elinor. --Si c'est là tout, monsieur, lui dit-elle, vous pouvez être satisfait, car Maria vous a pardonné depuis long-temps. --Elle m'a pardonné! s'écria-t-il avec une extrême vivacité; elle ne devait pas me pardonner, non jamais, avant de savoir ce qui peut-être est une excuse. Mais actuellement je demande d'elle et de vous un pardon mieux motivé. A présent voulez-vous m'entendre? Elinor fit sonner sa montre; il n'était que huit heures et un quart; il était impossible que sa mère et le colonel fussent là avant dix heures. Elle dit à Willoughby qu'elle les attendait; qu'avant tout elle voulait aller revoir sa soeur, et que si elle la trouvait tranquille elle reviendrait au salon pour un quart d'heure. --Vous reviendrez, mademoiselle Dashwood, s'écria-t-il avec impétuosité, vous reviendrez; ou, j'en fais le serment, j'irai vous chercher auprès du lit de Maria, et c'est à elle que je demanderai de m'entendre. --M. Willoughby! dit Elinor d'un ton qui le fit rentrer en lui-même. --Pardon, dit-il en baissant les yeux, ne sais-je pas que mademoiselle Dashwood est incapable de tromper? Je vous attendrai ici, je vous le promets; mais aussi je n'en sortirai pas que je ne vous aie revue. Si vous ne revenez pas, j'attendrai votre mère, et c'est à elle que j'ouvrirai mon coeur; elle m'écoutera, je le sais. Excellente femme! combien elle m'aimait! Des larmes remplirent ses yeux; elles achevèrent de subjuguer Elinor. Je reviendrai bientôt, lui dit-elle en sortant. Elle courut auprès de sa soeur; elle dormait tranquillement. Betty était assise à côté d'elle, et lui promit de la demander à l'instant où la malade se réveillerait. En repos alors sur elle, elle se pressa de rejoindre Willoughby pour hâter le moment de son départ. Il se promenait vivement et les bras croisés quand elle rentra; Comment est-elle? dit-il à demi-voix. --Elle repose, et me voici prête à vous entendre; mais d'un instant à l'autre je puis être appelée auprès d'elle, ou ma mère peut arriver; je vous conjure encore d'être bref. --Bref! et j'ai tant de choses à dire..... Il s'arrêta. --Eh bien, commencez donc, dit Elinor impatientée. --Je ne sais, dit-il, quelle a été complétement votre opinion sur ma conduite avec votre soeur, et quel diabolique motif vous avez pu me supposer. Peut-être allez-vous me juger plus mal encore; mais enfin vous devez tout entendre, et je veux être vrai. Quand je m'introduisis chez vous, et j'en cherchais l'occasion qui se présenta d'elle-même, je n'avais d'autre vue et d'autre intention que de passer mon temps en Devonshire d'une manière plus agréable que dans mes précédentes visites à ma vieille tante. L'aimable extérieur de votre soeur, la séduction de son esprit, ses talens enchanteurs attirèrent sans doute mon admiration particulière; et dès les premiers jours sa conduite avec moi, si tendre, si confiante..... Non, je ne conçois pas à présent comment mon coeur y fut insensible; mais il faut que je le confesse, ma vanité seule était flattée d'une conquête si brillante, si fort au-dessus, à tous égards, de celles dont je m'étais occupé jusqu'alors. Ne songeant point à son bonheur, ne pensant qu'à mon triomphe et à mes plaisirs du moment, animé par son entretien plein de feu, je lui parlai le langage dont j'avais l'habitude avec les femmes; je témoignai des sentimens que je n'éprouvai pas; je tâchai par tous les moyens possibles de me faire aimer sans avoir le dessein de lui rendre son affection. Elinor, indignée, lui jeta un regard plein de mépris, et l'interrompit en lui disant: Il est inutile, M. Willoughby, que vous parliez plus long-temps et que je vous écoute. Un tel commencement dit tout; il ne peut être suivi de rien que je veuille entendre; je vous prie de me dispenser d'un plus long entretien. --J'insiste sur ce que vous entendiez tout, répliqua-t-il; vous savez mon tort, écoutez ma punition. Ma fortune était réduite à moins que rien; elle n'avait jamais été considérable. J'ai toujours été très-dépensier, et j'étais lié avec des gens riches que je voulais égaler. Chaque année avait ajouté à mes dettes, et je n'avais d'autre espoir de m'acquitter, que la mort de ma vieille cousine, dont le moment était très-incertain, ou bien un mariage avec une femme riche. Dans cette intention, et poussé par les conseils de quelques amis, j'avais déjà fait ma cour dans ce but, l'hiver précédent, à Mlle Grey, qui devait posséder 50,000 livres sterling le jour de ses noces, et m'avait assez bien reçu pour me laisser croire que je pouvais me présenter avec succès. Je ne pouvais donc dans de telles circonstances penser à associer à mon sort une jeune personne sans fortune; mais avec un égoïsme, une cruauté, qui ne peut jamais m'être trop reprochée, je me conduisais de manière à engager ses affections, sans avoir seulement la pensée de pouvoir jamais l'épouser. Oui, mademoiselle, oui, je mérite ce regard indigné; je mériterais tout au monde, si je n'avais pas deux choses à dire en ma faveur, qui peuvent un peu, sinon excuser, mais pallier au moins cette indigne conduite. L'une est que je ne savais pas encore ce que c'était que l'amour; des galanteries banales, des conquêtes faciles et bientôt oubliées avaient jusqu'alors rempli ma vie. L'autre est le serment que je puis vous faire, et dont Maria peut vous confirmer la vérité, est de n'avoir pas eu un instant la coupable pensée de profiter de son attachement, de son inexpérience, de sa jeunesse pour la séduire. Quand elle aurait été entourée d'anges, elle n'aurait pas été plus en sûreté. Son extrême sensibilité, sa franchise sans bornes l'entraînaient quelquefois à des imprudences; mais son sentiment était en même temps si pur; elle avait sur la vertu des idées si exaltées, tant de vraie dignité, tant de réelle innocence, qu'il aurait fallu être un monstre pour ne pas la respecter. Ah! c'était l'être assez que de sacrifier à la vanité, à l'avarice, le bonheur d'une créature si parfaite! Mais ce n'est pas elle seule que j'ai sacrifiée, pour éviter une situation bornée qui me semblait être la pauvreté, et qui, avec elle, aurait été le bonheur parfait. J'ai trouvé avec la richesse tous les malheurs que j'ai mérités sans doute, mais qui n'en sont pas moins cruels, et j'ai perdu, perdu pour jamais, tout espoir d'être heureux avec la seule femme que j'aie aimée. --Vous l'avez donc aimée? dit Elinor un peu radoucie; il y a donc eu un temps où vous lui avez été attaché? Vous voulez m'ouvrir votre coeur, dites-vous; parlez donc: avez-vous aimé Maria? --Si je l'ai aimée? ah, dieu! Résister à tant d'attraits, repousser une telle tendresse! existe-t-il un homme au monde à qui cela fût possible? Oui, par degrés insensibles, je me trouvai passionné d'elle, et décidé alors à renoncer à tout pour elle, à lui offrir mon coeur et ma main. Je la connaissais trop bien pour craindre que la médiocrité de ma fortune fût un motif de refus, même pour madame Dashwood, qui ne voyait que par les yeux de Maria, et qui me témoignait une amitié de mère. Résolu de changer de vie, de trouver le bonheur dans l'amour et la simplicité, je voulais lui proposer de nous garder auprès d'elle à la chaumière, jusqu'à ce que la mort et l'héritage de madame Smith me missent à même de conduire ma compagne à Altenham, dont Maria aimait la situation, et qui la laissait dans le voisinage de sa famille. Oh! combien j'étais heureux en formant ce plan, en pensant que mon existence entière serait ce qu'elle était depuis deux mois, un enchantement continuel au milieu des quatre femmes les plus aimables en différens genres que j'eusse rencontrées dans cette délicieuse habitation! Vous rappelez-vous, miss Dashwood, la dernière soirée que j'ai passée à la chaumière, quand je conjurai votre mère, que je regardais déjà comme la mienne, de n'y rien changer? Ah! le souvenir de cette seule journée suffirait pour empoisonner le reste de ma vie..... Et je croyais alors que toutes mes journées seraient semblables à celle-là! Madame Dashwood m'invita à dîner pour le lendemain, et je me décidai à lui ouvrir entièrement mon coeur, à ne parler de rien à Maria; j'étais si sûr de son affection! C'est devant elle que je voulais dire à sa mère: -Unissez vos enfans-. Je vous quittai plein de cette ravissante idée; je voulais en parler le soir même à madame Smith, et lui demander son aveu, que j'étais sûr d'obtenir. Cette digne femme vous estimait sans vous connaître, et attachait bien plus de prix aux moeurs, à une bonne éducation, qu'à une brillante fortune. Souvent, lorsque je lui parlais de votre famille, son regard attendri m'avait dit: Voilà où vous devriez prendre une femme. Je rentrai donc chez elle résolu à lui en parler le soir même. Ah, bon dieu! quel entretien différent eus-je avec elle! Elle avait reçu des lettres sans doute de quelque parent éloigné qui voulait me priver de sa faveur et des preuves qu'elle m'en destinait. On lui apprenait... une affaire...., une liaison.... que j'avais presque oubliée moi-même. Mais qu'est-il besoin de m'expliquer davantage? dit-il en s'interrompant et rougissant beaucoup; votre intime ami vous a sans doute depuis long-temps raconté cette histoire? Elinor rougit aussi et endurcit de nouveau son coeur contre le séducteur de la pauvre Caroline. Oui, monsieur, lui dit-elle avec fermeté, je sais tout. Mais comment pourrez-vous vous justifier dans une telle circonstance? Cela me paraît impossible. --Me justifier! s'écria-t-il vivement, je n'y songe pas même. Je vous ai dit quels avaient été mes principes, mes habitudes, mes liaisons avant que j'eusse rencontré votre soeur, et cela dit tout; j'ajouterai seulement que celui de qui vous tenez cette histoire, ne pouvait être impartial. J'ai sans doute eu beaucoup de torts avec Caroline; mais il n'est pas dit cependant que parce qu'elle a été offensée elle soit irréprochable, et que parce que j'étais un libertin elle soit une sainte. La violence de ses passions et la faiblesse de son jugement seraient peut-être une excuse.... Mais, non, non, je n'en ai point que je puisse alléguer; son amour pour moi méritait un meilleur traitement. Je me suis bien souvent reproché de lui avoir témoigné celui que je n'ai jamais senti, ou du moins si peu de temps, que je ne puis appeler cela -de l'amour-, surtout après l'avoir éprouvé dans toute sa force pour une femme qui lui est, à tout égard, si supérieure. --Votre indifférence pour cette fille infortunée, quelque étrange qu'elle me paraisse, est un tort involontaire, reprit Elinor; mais votre négligence est bien plus impardonnable. Quoiqu'il me soit désagréable d'entrer dans une discussion sur cet objet, permettez-moi de vous dire que si je vois de la faiblesse et de la crédulité de son côté, je vois du vôtre une cruauté, une inhumanité bien moins excusables. Pendant que vous étiez en Devonshire, poursuivant de nouveaux plans, de nouvelles amours, toujours gai, toujours heureux, votre victime était réduite à la plus extrême indigence, à la honte, au désespoir, à l'abandon. --Sur mon ame! je l'ignorais. J'avais pourvu à tout en la quittant; je ne lui avais point caché que je ne comptais pas la rejoindre; je lui avais conseillé de recourir au pardon de son protecteur. Tout pouvait 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000