Raison et Sensibilité (tome quatrième)
ou les deux manièress d'aimer
Par
Jane Austen
TRADUIT LIBREMENT DE L'ANGLAIS,
PAR
MME ISABELLE DE MONTOLIEU.
TOME QUATRIÈME.
A PARIS,
CHEZ ARTHUS-BERTRAND, LIBRAIRE,
RUE HAUTEFEUILLE, Nº. 23.
1815.
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RAISON ET SENSIBILITÉ.
CHAPITRE XLIII.
Au commencement d'avril, par un temps singulièrement beau pour la
saison, madame Jennings et ses deux jeunes amies partirent de
Berkeley-Street et quittèrent Londres; elles devaient rencontrer, dans
un endroit désigné, madame Charlotte Palmer, son enfant et ses gens, et
se rendre à Cleveland tous ensemble. Comme on devait voyager lentement à
cause de l'enfant, M. Palmer et le colonel Brandon préférèrent suivre à
cheval et devaient les rejoindre le lendemain de leur arrivée.
Maria, toujours vive, toujours exagérée dans tous ses sentimens, s'était
réjouie de quitter cette ville où elle n'avait eu que des peines, et au
moment d'en partir, son coeur se serra en pensant au plaisir qu'elle
avait eu en y arrivant, à l'espoir qui embellissait les premiers momens
de son séjour. Elle y laissait ce Willoughby qu'elle était venue
rejoindre avec tant de joie et qu'elle ne pouvait oublier, perdu à
jamais pour elle, retenu dans de nouveaux liens, ne l'ayant peut-être
jamais aimée; et ces pensers déchirans, renouvelés au moment du départ,
lui firent verser autant de larmes que si elle avait laissé derrière
elle le bonheur.
Elinor les partageait, comme toutes les peines de sa soeur; mais ce
redoublement de chagrin étant plus dans son imagination qu'en réalité,
elle espérait que l'air de la campagne, la tranquillité de Barton, le
plaisir de retrouver sa mère remettraient sa santé et rendraient dans
peu de mois la paix à son coeur. De son côté Elinor ne laissait rien à
Londres qui pût exciter en elle la moindre douleur; elle était bien aise
d'être à l'abri des confidences de Lucy, et de sa persécutante et fausse
amitié; elle remerciait aussi le ciel de ce que le traître Willoughby ne
s'était point offert à sa vue ni à celle de sa soeur; elle s'efforçait
de ne plus penser à Edward que comme on pense à un ami marié, et
tâchait, par une douce gaieté, de distraire un peu la pensive et triste
Maria; elle y réussit assez bien. Sur la fin de la première journée, le
mouvement du carrosse, une contrée nouvelle, les caresses de madame
Jennings et de sa soeur avaient fait une heureuse diversion; mais le
lendemain, dès qu'on fut entré dans le Sommerset-Shire, dès que ce mot
eut été prononcé, cent mille nuages revinrent obscurcir sa physionomie,
et il ne fut plus possible d'en obtenir un mot. Penchée sur la portière,
absorbée dans ses souvenirs, dans ses réflexions, elle regardait chaque
arbre, chaque buisson avec intérêt, comptait combien de fois Willoughby
avait passé sur cette route, et se représentait avec quel délice elle
l'aurait faite elle-même à côté de lui, pour aller habiter ensemble une
terre qu'elle se figurait être comme le paradis, où elle avait placé le
bonheur de sa vie, et dont une autre qu'elle était à présent la
propriétaire.
Le matin du troisième jour on quitta la grande route pour prendre celle
qui conduisait à -Cleveland-House-, et on y arriva après avoir fait
quelques milles. C'était une belle et spacieuse maison moderne, située
sur une plaine en pente douce, bordée de bois; il n'y avait point de
parc, mais des promenades très-étendues. Un sentier uni et sablé
serpentait autour de différentes espèces de plantations; des groupes de
sapins, de frênes, d'acacias, étaient répandus çà et là autour de la
maison; sur la plaine, des arbres plus épais étendaient leur belle
verdure; des peupliers d'Italie élevaient leur feuillage en panache, se
balançaient au-dessus des autres arbres, et cachaient les bâtimens du
service. Entre les groupes d'arbres, des fabriques simples et élégantes
ornaient le paysage: c'étaient la laiterie, la basse-cour, les écuries,
la maison du jardinier; plus loin, un temple grec avec ses colonnes en
marbre blanc était situé sur une colline, et dominait un beau point de
vue.
Maria était dans l'enchantement; elle aurait voulu tout voir à la fois,
savoir de quel côté étaient situés Barton et Haute-Combe. Soixante
milles au plus la séparaient de sa mère chérie, et seulement trente, de
Haute-Combe. L'une de ces idées réveillait dans son coeur tous ses
sentimens de tendresse, et l'autre, sa passion malheureuse. Comme elle
désirait se livrer en liberté à ses impressions, pendant que ses
compagnes parcouraient la maison avec Charlotte, et que cette dernière,
fière de son fils, le montrait à l'intendant, à la gouvernante, et leur
faisait admirer sa beauté et sa force, elle s'échappa dans les bosquets.
Déjà ils commençaient à se couvrir de leur nouveau feuillage, et les
arbres fruitiers, de leurs fleurs. Elle suivit le sentier et arriva sur
l'éminence où était situé le petit temple. Ses regards erraient de tous
côtés sur le plus riant paysage jusqu'aux collines qui bordaient
l'horizon. Elle s'imaginait que si elle pouvait aller jusque sur le
sommet elle verrait Haute-Combe. Au lieu de combattre et d'écarter ses
souvenirs et ses regrets, elle semblait chercher à les nourrir, se faire
une espèce de volupté de sa mélancolie, et un devoir de sa constance. Sa
faiblesse l'obligea de s'asseoir sur les marches du temple. Appuyée
contre une colonne, ses larmes coulèrent en abondance; mais elles
n'avaient pas l'amertume de celles qu'elle versait à Londres; elles la
soulagèrent plutôt que de lui faire du mal. En revenant à la maison par
un autre chemin, elle résolut, pendant son séjour à Cleveland, de
s'accorder tous les jours la jouissance de ces promenades solitaires, de
profiter de la liberté d'une vie champêtre, et de se dédommager de sa
longue réclusion: voilà le seul moyen, pensait-elle, de retrouver des
forces et de la santé, et de ne pas faire à ma pauvre bonne maman le
chagrin de me revoir si pâle et si changée. En effet, l'air et le
mouvement lui avaient redonné un peu de couleur, ce qui fit grand
plaisir à Elinor. Au moment où Maria rentra, les autres allaient sortir.
La fatigue lui servit de prétexte pour ne pas les suivre; elle resta,
et continua de se livrer à ses rêveries sentimentales.
L'excursion des autres dames fut moins romanesque. Charlotte les
conduisit dans tous ses petits établissemens de campagne, à ses
espaliers en fleurs, dans son potager, dans sa serre, dans son
poulailler, etc. etc. Les lamentations du jardinier sur la perte de
plusieurs belles plantes que le froid avait fait périr, excitèrent les
éclats de rire de Charlotte; dans la basse-cour, des poules mangées par
le renard, des couvées abandonnées, les redoublèrent. Madame Jennings
s'y joignit; Elinor y fut entraînée; et il y eut au moins autant de
gaieté dans leur promenade qu'il y avait eu de tristesse dans celle de
Maria.
Cette dernière, en formant son plan de courir toute la journée dans les
environs, n'avait pas prévu les changemens de temps. La matinée avait
été superbe; mais pendant le dîner une pluie très-forte et continuelle
s'établit, et lui ôta tout espoir de sortir encore le soir, ainsi
qu'elle l'avait résolu, ce dont elle fut très-contrariée. Il fallut
passer son temps comme on put. Madame Palmer fit venir son poupon, et
s'en amusa toute la soirée. Ses pleurs, ses grimaces, tout était
charmant, tout annonçait une intelligence, elle aurait presque dit un
esprit très-remarquable. Grand-maman faisait chorus avec elle, tout en
faisant sa tapisserie; Elinor brodait, et prenait part aux discours
insignifians, mais touchans cependant par l'amour maternel qui les
dictait; et Maria qui avait le talent de découvrir d'abord la
bibliothèque dans chaque maison, alla chercher un livre, et prévint
ainsi l'ennui d'une soirée qui lui aurait paru bien longue.
Rien n'était oublié par madame Palmer pour la bonne réception de ses
hôtes. Sa manière franche, amicale, sa constante bonne humeur faisaient
facilement passer sur son manque total d'instruction et d'idées. Elle
avait la politesse de la bonté, et non pas celle des complimens; elle
était d'ailleurs si jolie, si fraîche, si gracieuse, qu'on avait du
plaisir à la regarder, si on n'en avait pas à l'entendre. Sa naïveté,
qui allait jusqu'à la simplicité, était quelquefois assez plaisante, et
lui donnait quelque chose d'enfantin qui seyait à sa petite figure.
Elinor n'aurait pas voulu passer sa vie avec elle; mais pour quelques
jours elle lui pardonnait même son rire éternel, qui était insupportable
à Maria.
Les cavaliers attendus arrivèrent le lendemain, et furent bien reçus;
ils apportaient un peu de variété dans la conversation. Une longue
matinée et une pluie continuelle rendaient ce renfort de société bien
nécessaire. M. Palmer était très-bien chez lui, et faisait les honneurs
de sa maison en vrai gentilhomme et avec un ton parfait; si quelquefois
il était un peu rude avec sa femme et sa belle-mère, il pouvait être
très-aimable avec les autres, et l'aurait toujours été sans cette nuance
trop prononcée d'amour propre qui se faisait sentir à chaque instant, et
qui tenait à une vraie supériorité d'esprit et de connaissances, non
seulement sur madame Jennings et sur Charlotte, mais sur plusieurs
hommes de son âge. D'ailleurs, dans sa vie et ses habitudes, il
ressemblait à beaucoup d'autres, tenant bien sa place à la table et
voulant qu'elle fût servie avec recherche, n'étant jamais prêt aux
heures fixées, quoiqu'il n'eût rien à faire, passionné de son enfant
sans vouloir en avoir l'air, plus souvent à son billard que dans sa
bibliothèque, et avec ses chevaux qu'avec les dames, mais beaucoup mieux
cependant qu'Elinor ne l'aurait attendu. Et pourtant, tout en lui
rendant justice, elle ne pouvait s'empêcher de le mettre au-dessous
d'Edward, si instruit et si modeste, pouvant parler sur tout avec
intérêt, et se taire quand il le fallait, écouter, et céder même dans
l'occasion, quoiqu'il sût aussi soutenir son opinion avec noblesse et
fermeté. Hélas! le seul tort d'Edward aux yeux d'Elinor était d'avoir
une fois aimé Lucy Stéeles, et combien encore ce tort involontaire avait
développé de vertus qu'elle ne pouvait s'empêcher d'admirer. Mais quand
elle aurait pu l'oublier, le colonel Brandon le lui aurait rappelé. Il
venait de passer une semaine à Delafort, exprès pour donner des ordres
relatifs aux réparations du presbytère; il en parlait à Elinor comme à
une amie du jeune pasteur; il lui faisait la description de cette
demeure, la conseillait sur ce qu'il y avait de mieux à faire pour
l'établissement d'Edward et de sa femme, et sans s'en douter enfonçait
ainsi le poignard dans le coeur de celle qui avait fondé l'espoir du
bonheur de sa vie sur l'union qu'elle espérait former avec Edward, et
qui devait y renoncer. Mais elle n'en parlait pas avec moins d'intérêt
de ce qui pouvait contribuer au bien-être d'un ami si cher, quoiqu'elle
ne dût plus le partager. Toute la conduite du colonel avec elle fut
telle que madame Jennings et même John Dashwood auraient pu le désirer
pour se confirmer dans leur opinion. Il témoigna ouvertement le plaisir
qu'il avait à revoir Elinor après une absence de dix jours; il cherchait
toutes les occasions de s'entretenir avec elle, et déférait toujours à
son opinion. Personne ne doutait qu'il ne lui fût profondément attaché,
à l'exception d'Elinor elle-même, qui voyait très-bien que Maria, malgré
sa tristesse et son changement, était l'objet de sa préférence et d'un
sentiment que sa tendre pitié augmentait encore. Elle observait ses
regards, tandis que les autres observaient sa conduite, et les voyait se
diriger sur Maria avec un intérêt si tendre, une sollicitude si vive,
qu'elle n'avait pas là-dessus le moindre doute. Il aimait Elinor de
l'amitié la plus vraie, et il adorait Maria avec une passion qui
s'augmentait à chaque instant et qui fut bientôt mise à de cruelles
épreuves.
Loin que la santé de Maria se trouvât bien de l'air de la campagne, elle
s'altérait toujours davantage, ce qui l'affligeait elle-même. Dès que la
pluie eut cessé, elle recommença ses promenades sans s'embarrasser de
l'humidité: le sentier sablé est tout-à-fait sec, disait-elle à sa soeur
à qui elle échappait sans cesse; mais elle ne restait pas sur ce
sentier. Elle s'enfonçait dans le bois; elle allait même plus loin
chercher des sites plus romantiques, plus sauvages, des arbres plus
vieux, plus épais; elle s'asseyait aux pieds sur la mousse humide,
rentrait à la maison, glacée, mouillée, sans penser même à changer de
chaussure. Il lui prit enfin une toux opiniâtre et un grand mal de
gorge. Elle aurait caché et nié tout autre mal pour conserver sa
liberté; mais celui-là était trop évident pour ne pas inquiéter tout le
monde, et surtout sa soeur et le colonel, qui lui demandèrent de se
soigner mieux au nom de l'amitié. Elle leur répondit, en souriant, que
son mal était léger, et qu'une nuit de repos la guérirait complètement.
On lui prescrivit mille choses; elle ne voulut prendre qu'un peu de thé
en se couchant, et protesta à Elinor que le lendemain elle serait à
merveille.
CHAPITRE XLIV.
Après une nuit très-agitée, Maria se leva et descendit comme à
l'ordinaire pour déjeuner. Une fièvre assez violente animait ses yeux et
son teint d'une manière à tromper: aussi la crut-on parfaitement,
lorsqu'elle assura qu'elle était beaucoup mieux. Elinor même, qui
s'inquiétait facilement sur elle, fut rassurée. Elle ne mangea point
cependant, mais but beaucoup de thé, et sortit pour sa promenade
accoutumée, pendant qu'Elinor jouait au whist avec madame Jennings et
les deux hommes, et que Charlotte était auprès de son enfant. Souffrante
et abattue, Maria marchait lentement en lisant un livre de poésie qui
l'intéressait; c'étaient -les Saisons- de Thompson. Souvent elle
arrêtait sa lecture pour regarder autour d'elle et admirer la réalité
des descriptions qu'elle venait de lire. Elle arriva ainsi au petit
temple, et avant d'y monter elle jette un coup d'oeil sur la contrée.
Dieu! qu'a-t-elle vu? Sur la route qui se dessine dans le paysage, et
qui passe au bas de la plaine, à peu de distance de la colline, un
caricle roulait avec rapidité; c'était.... celui de Willoughby, où elle
avait été si heureuse à côté lui! Il le conduisait encore, mais ce
n'était plus avec elle. Une autre femme, sans doute la sienne, dans le
plus élégant costume de voyage, était à côté de lui. Ils passent sans
l'avoir aperçue. Hélas! la pauvre Maria ne les voyait plus; faible et
malade comme elle l'était dans ce moment, il lui fut impossible de
supporter cette vue. Elle sent qu'elle est près de mourir; une sueur
froide la couvre; son coeur, qui battait avec violence, semble
s'arrêter; un nuage obscurcit ses yeux; elle tombe étendue et sans
aucune connaissance à côté de la première marche du temple.
Cependant les trois robers de whist finissent. Madame Jennings, qui les
a perdus, demande sa revanche. Elinor, complaisante à l'ordinaire, la
prie de l'en dispenser pour le moment; elle craint que la promenade de
sa soeur ne se prolonge trop pour sa santé; elle veut aller la chercher,
la ramener, et prend le bras du colonel qui partageait son inquiétude.
Ils suivirent lentement le sentier sablé, point de Maria. Elinor élève
la voix et l'appelle, point de réponse. Le petit temple ouvert était en
face; elle n'y était pas. Aurait-elle eu l'imprudence d'entrer dans le
bois? dit Elinor; mais elle nous entendrait. Elle s'arrête et l'appelle
encore. Un cri perçant du colonel lui répond; il vient d'apercevoir
celle qu'il cherchait, étendue sur l'herbe et comme privée de vie. Sa
robe blanche se confondait avec l'escalier de marbre, ce qui les avait
empêchés de l'apercevoir d'abord. Mais le colonel voulut monter pour
chercher au loin s'il la verrait, et il la découvre à ses pieds. Qu'on
juge de son émotion et de celle d'Elinor, qui vient à son cri. Elle a
besoin de rassembler toutes ses forces pour ne pas être dans le même
état que sa soeur. Ils la relèvent à demi; Elinor s'assied sur la marche
pour la soutenir; mais tous leurs efforts pour la ranimer sont inutiles.
Les larmes d'Elinor coulent sur ses joues glacées; elle ne les sent
pas. Le colonel cherche si le pouls bat encore; il croit l'avoir senti
faiblement, du moins il le dit et cherche à se le persuader à lui-même.
Il faut l'ôter d'ici, dit-il à Elinor, je vais l'emporter; et la prenant
dans ses bras, il veut reprendre le sentier, chargé de ce précieux
fardeau. Mais Elinor voit que lui-même est tremblant et presque aussi
pâle que Maria; elle a d'ailleurs la crainte de ce qu'éprouverait sa
soeur si, revenant à elle-même pendant le trajet, elle se voyait portée
dans les bras du colonel, comme elle le fut une fois dans ceux de
Willoughby lors de sa malheureuse chute. Elle en frémit, et alléguant sa
propre faiblesse qui l'empêche aussi de marcher, elle conjure le colonel
de remettre la pauvre Maria couchée à demi sur ses genoux, et d'aller
chercher des secours. Il y consent avec peine, et dans moins de temps
qu'il n'était possible de l'imaginer, il est revenu avec des domestiques
et un grand fauteuil. Maria y est placée; Elinor et le colonel marchent
à côté d'elle, soutiennent sa tête penchée; et le triste cortége revient
ainsi à la maison, où l'alarme fut grande, ainsi qu'on peut le penser.
Mais personne n'en soupçonna la cause; on l'attribua en entier au mal de
la veille et au saisissement occasionné par l'air du matin en sortant de
déjeuner.
Le mouvement commençait à la ranimer au moment où l'on arriva. Ses yeux
s'entr'ouvrirent; elle regarda languissamment autour d'elle, tendit la
main à Elinor, et, se penchant sur elle, fondit en larmes: c'était
toujours par des pleurs que se terminaient ses attaques de nerfs.
Elinor fut bien aise de les voir couler en abondance. On la porte dans
sa chambre, on la met au lit, et sa soeur espère que la chaleur et un
doux sommeil la remettront peu à peu. Elle s'endormit en effet, mais non
pas tranquillement; elle était agitée et commença à délirer; elle
nommait souvent Willoughby. Elinor n'en était pas surprise; elle savait
combien sa soeur en était occupée, et ne se doutait guère qu'elle venait
de le voir. Maria se réveilla et voulut raconter ce qui lui était
arrivé; mais ses idées étaient incohérentes; elle ne pouvait s'exprimer
librement, et le peu de mots qu'elle prononça étaient si singuliers,
qu'Elinor les attribua entièrement à la rêverie. Elle tâcha de calmer la
malade, mais ce fut en vain; la fièvre augmentait, sa tête
s'embarrassait toujours de plus en plus, sa respiration devenait courte,
oppressée. Elinor alarmée fit demander madame Jennings, qui ne la
rassura pas, mais elle lui dit qu'elle allait envoyer un exprès dans une
petite ville voisine pour chercher M. Harris, apothicaire, et dans
l'occasion médecin assez heureux.
Il vint, examina la malade, secoua la tête, et après avoir dit à
mademoiselle Dashwood qu'à force de soins il espérait la tirer de
danger, il déclara, d'après tous les symptômes, qu'elle avait une fièvre
maligne, putride et très-contagieuse. A peine cet arrêt eut-il été
prononcé, que madame Palmer, qui était présente, sortit en faisant un
signe à sa mère qui la suivit, et à qui elle dit que, d'après la
décision du médecin, elle ne laisserait pas un moment son enfant et la
nourrice exposés à la contagion, et qu'elle allait l'emmener. La bonne
grand'mère fut du même avis, et dit qu'elle avait d'abord jugé la
maladie de Maria plus sérieuse qu'Elinor ne voulait le croire; qu'elle
la couvait depuis long-temps; qu'il était inoui qu'elle n'eût pas
succombé plus tôt à son chagrin; mais que c'était cela qui à présent
conduisait bien sûrement cette pauvre fille au tombeau, et que la
première chose à faire était que Charlotte partît avec son enfant. M.
Palmer fut demandé; il affecta d'abord de tourner en ridicule les
craintes de ces dames, mais dans le fond il en était tellement saisi
lui-même, qu'il alla aider au cocher pour qu'il eût plus tôt attelé,
défendit qu'on sortît l'enfant de la chambre avant le moment de partir,
et le porta lui-même en courant, de peur qu'il ne respirât le mauvais
air en passant devant la chambre de Maria. Dans moins d'une demi-heure,
depuis l'arrivée de M. Harris et le mot terrible de contagion sorti de
sa bouche, la mère, l'enfant et la nourrice en étaient à l'abri; ils se
rendaient chez une tante de M. Palmer, qui demeurait quelques milles
en-deçà de Bath. Charlotte aurait bien voulu aussi emmener son mari et
sa mère. Le premier lui promit de la rejoindre dans un jour ou deux;
mais madame Jennings, avec une bonté de coeur qui redoubla l'amitié et
la reconnaissance d'Elinor, déclara qu'elle ne quitterait pas Cleveland
pendant que Maria y serait malade, et qu'elle était décidée à remplacer
auprès d'elle la mère à qui elle l'avait ôtée. Elinor trouva
constamment, dans cette excellente femme, une aide zélée, active,
désirant partager toutes ses fatigues; et lui étant souvent utile par sa
longue expérience des soins nécessaires aux malades.
La pauvre Maria avait vraiment grand besoin des tendres soins de sa
soeur et de son amie; La maladie eut son cours accoutumé. Elle se
sentait elle-même assez généralement souffrante pour être docile aux
avis de ses gardes; elle ne pouvait plus dire, comme le premier jour, je
serai mieux demain, ni espérer de se rétablir avant bien des jours, et
peut-être des semaines, si même elle se rétablissait. Eh! dans quel
moment ce mal l'avait-il atteinte? lorsque tout était prêt pour aller
rejoindre à Barton leur bonne mère: leur départ de Cleveland avait été
fixé au lendemain. Madame Jennings voyant l'impatience de Maria, leur
avait offert sa voiture jusqu'à Barton, où elles comptaient arriver au
plus tard le surlendemain, de bonne heure, et causer une surprise
agréable à leur mère; et lorsqu'elle pouvait parler, c'était pour se
lamenter du délai forcé que sa maladie apportait à ce trajet. Elinor
tâchait de la consoler en lui disant ce qu'elle croyait elle-même,
qu'elle serait bientôt rétablie.
Les deux jours suivans ne produisirent aucun changement dans son état;
elle n'était pas pis, mais elle n'était pas mieux, et la faiblesse
augmentait. M. Palmer se laissa persuader malgré lui de joindre sa
femme. Son humanité et sa politesse lui ordonnaient de rester pour
veiller à ce qu'il ne manquât rien. Il craignait aussi le ridicule de
se donner l'air pusillanime en évitant un danger incertain; mais enfin
sa promesse à Charlotte, le désir de revoir son enfant, l'ennui d'être
seul avec madame Jennings et le colonel Brandon (Elinor ne quittait pas
un instant sa soeur) l'engagèrent à partir. Le colonel voulait en faire
autant par discrétion; mais madame Jennings, qui n'était pas fâchée,
dans ses momens de liberté, d'avoir quelqu'un avec qui elle pût causer
et jouer au piquet, trouva qu'il devait à sa -bien-aimée Elinor- de
partager ses inquiétudes, et le pressa si fort de rester, qu'il y
consentit. Son coeur était bien de moitié dans ce désir: laisser celle
qu'il adorait et l'amie qu'il chérissait, dans un état aussi cruel,
c'était presque au-dessus de ses forces. M. Palmer aussi lui demanda
comme une grâce de le remplacer à Cleveland: si la maladie tournait
mal, dit-il, ces dames auraient besoin d'un ami; et l'on juge combien
cette seule supposition déchirait le coeur du colonel. Maria ignorait
tout, et ne parut pas surprise de ne point voir madame Palmer. Il y a
même apparence qu'uniquement occupée de deux objets, sa mère et
Willoughby, elle l'avait complètement oubliée.
Deux autres jours s'écoulèrent depuis le départ de M. Palmer; et la
situation de la malade était toujours aussi critique. M. Harris qui
venait deux fois par jour, donnait des espérances qu'Elinor saisissait
avec avidité; mais madame Jennings et le colonel n'osaient pas s'y
livrer. La première faisait des songes, avait des pressentimens qui ne
l'avaient jamais trompée; le colonel se rappelait plus que jamais la
ressemblance frappante entre Maria et son Elisa, et se croyait destiné à
perdre encore cet objet de son second amour. Il appelait en vain à son
secours et la raison, et la jeunesse, et la bonne constitution de Maria,
et l'avis du médecin: rien ne pouvait le rassurer, et dans ses momens de
solitude, il s'abandonnait à la plus noire mélancolie et ne croyait pas
revoir jamais Maria. Cependant, dans la matinée du troisième jour, ils
reprirent tous plus d'espérance. Quand M. Harris arriva, il déclara
qu'il trouvait Maria beaucoup mieux. Le pouls était plus fort, plus
réglé, et chaque symptôme plus favorable qu'à sa dernière visite. Elinor
était au ciel en l'entendant parler ainsi, et se félicita de ce que
dans ses lettres à sa mère elle avait suivi son propre jugement plutôt
que celui de ses amis, en lui parlant du mal de Maria comme d'une légère
indisposition qui retardait leur départ de Cleveland, et en fixant
presque le moment où Maria serait assez bien pour entreprendre le
voyage.
Mais la journée ne finit pas aussi heureusement qu'elle avait commencé.
Sur le soir, Maria parut plus malade qu'elle ne l'avait encore été; et
la fièvre et l'insupportable douleur de tête et les frissons revinrent
avec plus de force. Elle avait voulu se lever une heure ou deux sur une
chaise longue pour qu'on refît son lit; elle demanda elle-même à y
rentrer, et n'y fut pas plus tranquille. Elinor voulait attribuer cet
état à la fatigue, et lui administra les cordiaux prescrits par le
médecin; elle eut enfin la satisfaction de la voir tomber dans un
sommeil dont elle attendait les meilleurs effets; mais il ne fut pas
aussi bienfaisant qu'elle l'avait espéré. Quoiqu'elle eût déjà veillé la
nuit précédente, Elinor ne voulut pas entendre parler de quitter sa
soeur avant son réveil, et s'assit à côté du lit pour observer tous ses
mouvemens. Madame Jennings n'était pas très-bien elle-même, et se
coucha. Elinor voulut que Betty, qui était une excellente garde, ne
quittât point sa maîtresse; elle resta donc seule avec Maria, dont le
sommeil était toujours plus agité. On entendait des plaintes
inarticulées sortir de ses lèvres brûlantes, elle changeait à tout
moment de posture. Elinor hésitait s'il ne valait pas mieux l'éveiller
que de la laisser dans un sommeil aussi pénible, quand tout à coup un
bruit accidentel dans la maison la réveilla en sursaut. Elle se leva sur
son séant, et s'écria avec un son de voix très altéré et de l'égarement
dans les yeux:
--Est-ce maman? Ne vient-elle pas? O maman! maman!
--Non, ma chère, pas tout-à-fait encore, lui dit doucement Elinor en
l'aidant à se recoucher; soyez tranquille, mon cher amour, elle sera ici
avant qu'il soit long-temps.
--Qu'elle vienne, qu'elle arrive, s'écria Maria en délire, ou bien elle
ne retrouvera plus son enfant. Elinor, dites-lui de venir ce soir même;
mais qu'elle ne passe pas à Londres, il la tuerait aussi, car il veut
que je meure! Il est venu avec sa femme, dans son caricle, tout exprès
pour me tuer; ils m'ont écrasée, brisée; si vous saviez ce que je
souffre! Maman me guérira; allez la chercher, Elinor; mais lui et cette
femme empêchez-les d'entrer. Je ne veux pas les voir; je ne veux voir
que vous et maman.
Elinor vit avec douleur qu'elle n'était plus à elle-même; elle lui tâta
le pouls, il était extrêmement agité, on ne pouvait pas compter les
battemens, et le délire augmenta avec une telle rapidité, qu'Elinor fut
vivement alarmée. Maria ne la reconnaissait plus; tantôt elle la prenait
pour sa mère et l'embrassait avec ardeur en lui disant les choses les
plus touchantes et les plus incohérentes; tantôt elle la repoussait avec
horreur en la prenant pour madame Willoughby, qu'elle ne nommait jamais.
Enfin Elinor se décida à envoyer chercher sans retard M. Harris, et à
dépêcher un exprès à Barton pour faire venir sa mère. Elle voulut
consulter à cet effet le colonel Brandon, et laissant un moment sa soeur
aux soins de Betty, elle se hâta de descendre au salon, où elle savait
qu'il restait très-tard.
Elle le trouva en effet, et lui communiqua ses craintes, craintes qu'il
avait déjà depuis long-temps. Il l'écouta dans un sombre désespoir; ce
qu'il aurait pu dire aurait été bien faible pour ce qu'il sentait; mais
à peine eut-elle articulé le désir d'envoyer un messager à madame
Dashwood, qu'il prit vivement la parole pour lui offrir de se charger
lui-même de cette commission. Elinor ne fit nulle résistance, nul
compliment, cette offre répondait trop bien à tous les voeux de son
coeur: et comment refuser un ami si bon, si sensible, qui apprendrait
avec précaution à sa mère le malheur qui les menaçait, qui la
soutiendrait, la consolerait dans cet affreux moment, et dans un voyage
si triste et si fatigant par sa promptitude? Excellent ami, lui dit-elle
en pressant sa main, ma reconnaissance égale le service que vous nous
rendez; je suis moins inquiète pour ma mère puisque vous serez avec
elle. Qui sait l'effet que peut produire sa seule présence sur un coeur
tel que celui de Maria? Oh! s'il était donné à l'amour maternel de la
rendre à la vie, nous vous devrons peut-être aussi ce bonheur. Qui sait
si ma mère, attérée d'un tel coup, aurait été en état d'entreprendre
cette course toute seule? Mais vous soutiendrez son courage; je vais lui
écrire un mot pendant que vous ferez préparer les chevaux.
Pas un moment ne fut perdu: le colonel fit tous les arrangemens de ce
petit voyage avec calme et promptitude. Il calcula exactement le temps
qu'il y mettrait, et le moment de son retour. Il espérait, en partant
tout de suite, pouvoir être revenu le lendemain à peu près à la même
heure; il était environ onze heures du soir.
Les chevaux furent prêts plus vite même qu'on ne l'aurait cru; le
colonel pressa la main d'Elinor avec le regard le plus expressif de
douleur et d'amitié, et se jeta dans sa voiture. Minuit sonna; elle se
hâta de retourner auprès de sa soeur pour attendre le médecin, bien
décidée à veiller encore.
CHAPITRE XLV.
Cette nuit fut également douloureuse pour les deux soeurs. Les heures
s'écoulèrent les unes après les autres sans apporter de changement;
Maria dans un délire toujours croissant, et Elinor dans la plus cruelle
anxiété, attendant le médecin avec impatience, et redoutant d'entendre
ce qu'il allait prononcer. Une fois que ses craintes furent éveillées,
elle paya bien cher sa première sécurité, et Betty, qui veillait avec
elle, la torturait encore en lui parlant des tristes pressentimens de sa
maîtresse. Elinor n'était pas du tout superstitieuse; mais, qui n'a pas
éprouvé qu'on le devient dans un grand danger? Elle écoutait tout,
croyait tout, s'affligeait de tout, et n'avait presque plus conservé
d'espérance. Les idées de Maria étaient encore fixées par intervalles
sur sa mère, et lorsqu'elle prononçait son nom en l'appelant avec
vivacité, c'était un nouveau coup de poignard pour Elinor, qui se
reprochait amèrement d'avoir laissé passer plusieurs jours sans la faire
venir. Peut-être madame Dashwood, éclairée par sa tendresse maternelle,
aurait imaginé quelque remède salutaire, qui serait à présent inutile ou
trop tardif. Elle se représentait sans cesse cette tendre mère arrivant
et ne retrouvant plus son enfant chéri, ou la retrouvant en délire, et
n'en étant pas même reconnue.
Elle était sur le point d'envoyer encore chez M. Harris quand il arriva
environ sur les cinq heures; son opinion fut cependant moins alarmante
que son délai: tout en avouant qu'il trouvait un grand changement dans
l'état de sa malade, il ne la crut pas dans un danger pressant, et donna
l'espoir qu'un nouveau traitement aurait plus de succès; il en parla
avec une telle confiance qu'il la communiqua à Elinor. Il partit en
promettant de revenir dans trois ou quatre heures, et la laissa un peu
plus calme qu'au moment de son arrivée.
Madame Jennings apprit en se levant, avec un grand chagrin, ce qui
s'était passé pendant la nuit; elle entra grondant Betty et presque
Elinor de ne l'avoir pas demandée; s'attendrissant sur le départ du
colonel, sur l'émotion de madame Dashwood, sur les tourmens d'Elinor,
sur les souffrances de Maria; disant qu'il ne fallait pas désespérer,
mais que pour elle, elle avait toujours prévu que cela finirait mal. Son
bon coeur était réellement très-affligé. Avoir vu se flétrir par degrés
cette belle fleur sous le poids meurtrier du chagrin; la voir expirer si
jeune, si aimable, si pleine de vie jusqu'au moment fatal qui brisa son
coeur; c'était assez pour frapper et toucher même une personne moins
intéressée dans cet événement. Maria avait plus de droits encore à la
compassion de madame Jennings; elle avait été pendant trois mois sa
compagne, elle était encore sous ses soins, et c'est pendant qu'elle y
était qu'on l'avait si cruellement blessée, injuriée, rendue si
malheureuse. Le malheur d'Elinor aussi, qui était sa favorite, lui
faisait une peine cruelle; et quand elle se représentait celle de leur
mère, qui aimait Maria, comme elle-même aimait Charlotte, la part
qu'elle prenait au triste événement qui se préparait, et dont elle ne
doutait pas, était aussi vive que sincère.
M. Harris fut exact à sa seconde visite; mais il fut entièrement trompé
dans son espoir sur ses derniers remèdes. Ils avaient tous manqué leur
effet; la fièvre n'était point abattue, la poitrine point dégagée; la
malade était peut-être plus tranquille, mais cette tranquillité même,
qui n'était qu'une pesante stupeur, augmentait ses alarmes. Elinor qui
cherchait à lire dans son âme, s'en aperçut bientôt, et parut désirer
d'autres avis; mais M. Harris jugea que ce serait inutile, et ne ferait
que retarder le traitement qui pouvait encore la sauver: il le proposa.
Elinor accepta tout, demanda à Dieu instamment dans le fond de son coeur
de bénir ces nouveaux remèdes, et conjura M. Harris de ne rien épargner.
Il fit tout ce qu'il jugea nécessaire, et ressortit avec des promesses
qui, cette fois, ne calmèrent pas le triste coeur d'Elinor. A force de
douleur elle était calme en apparence, mais n'avait presque plus
d'espoir; et quand elle pensait à sa mère, à sa pauvre malheureuse mère,
ses forces étaient près de l'abandonner. Elle resta ainsi jusqu'à midi,
sans s'éloigner un instant du chevet de sa soeur, ses pensées errant
tristement d'un sujet de douleur à un autre, écoutant vaguement madame
Jennings, qui lui rappelait, heure par heure, tout ce que Maria avait
souffert à Londres, et s'étonnait qu'elle n'y eût pas succombé. Ici, du
moins, disait-elle, elle a été assez tranquille; elle a fait ce qu'elle
a voulu; nous ne l'avons point contrariée; elle s'est promenée seule, et
n'a sûrement rien vu qui pût avoir renouvelé son chagrin. Willoughby est
paisiblement à Londres avec sa femme, et ne songe pas plus à elle que si
elle n'était pas au monde. Hélas! peut-être n'y sera-t-elle bientôt
plus! Ah! mon dieu! quelle pitié de voir mourir cela à cet âge, et de
chagrin d'amour encore, quand elle en devrait vivre. Si du moins c'était
moi, etc. etc. etc. etc.
Après midi, cependant, Elinor commença à se flatter qu'elle était mieux.
A peine osait-elle se l'avouer à elle-même, de crainte de se livrer
encore à de fausses espérances, mais il lui parut qu'il y avait quelque
léger changement dans l'état de sa soeur. Penchée sur son lit, elle
l'examinait sans cesse, elle écoutait chacune de ses respirations, lui
tâtait à chaque instant le pouls. Il lui parut moins intermittent; son
haleine semblait être un peu plus libre; enfin, avec une agitation de
bonheur plus difficile à cacher sous un extérieur calme que son angoisse
précédente, elle se hasarda de dire à son amie qu'elle ne pouvait
s'empêcher de reprendre un peu d'espoir. Madame Jennings, avec l'air du
doute, alla examiner à son tour; et quoique forcée de convenir qu'il y
avait quelques légers changemens en bien, elle essaya d'empêcher Elinor
de se livrer à une espérance qu'elle n'avait pas elle-même, et qui
rendrait encore le coup plus affreux; mais ce fut en vain: Elinor ne
voulait plus rien entendre que la certitude de conserver sa Maria.
Une demi-heure s'écoula, et les symptômes favorables continuèrent;
d'autres même s'y joignirent et les confirmèrent. Voyez, voyez, chère
amie, disait-elle à madame Jennings, sa peau est moins sèche, sa
respiration moins gênée, ses lèvres moins serrées; oh, Maria! ma soeur,
mon amie, tu nous seras rendue! maman ne sera pas plongée dans le
désespoir. O mon Dieu! confirmez cette lueur d'espérance, recevez mes
actions de grâces. Elle était à genoux à côté du lit; sa bouche posa sur
la main de Maria; elle crut sentir qu'une légère pression de cette main
contre ses lèvres répondait à son baiser. Oh, mon Dieu! dit-elle à
demi-voix, elle m'entend, elle me reconnaît! Au moment même, le regard
de Maria, languissant, mais plein de tendresse et sans la moindre
expression d'égarement, s'attache sur elle; elle l'entendit même
prononcer faiblement: -Chère Elinor!- Alors elle eut peine à contenir sa
joie; et quand M. Harris arriva, elle courut au-devant de lui, et le
prenant par la main: Venez, monsieur, lui dit-elle, regardez ma soeur;
je ne me trompe point, n'est-ce pas, elle est un peu mieux? et elle
attendait en tremblant ce qu'il allait dire.
Non seulement elle est mieux, dit-il avec assurance, mais si la nuit est
telle que je l'ose espérer, je réponds de sa vie. Oh, mon Dieu! dit
Elinor en joignant les mains et fondant en larmes, tandis que pendant
les heures de tourmens qu'elle venait de passer, elle n'en avait pas
versé une seule. Son coeur alors était serré trop douloureusement pour
qu'elle pût pleurer; à présent elles coulent sans effort et lui font du
bien. Maria rendue à la vie, à la santé, à ses amis, à sa tendre mère,
était une idée si douce, si consolante, qu'il lui semblait que jamais
encore elle n'avait été si heureuse. Mais son bonheur n'était pas encore
de la joie; c'était une reconnaissance profonde envers l'Etre suprême,
trop forte pour l'exprimer par des paroles; elle en avait aussi pour M.
Harris, qui, sans être un médecin fameux, n'ayant pas même le bonnet de
docteur en titre, avait déployé, dans cette occasion, un zèle et une
habileté qui lui faisaient honneur. Il avait une fille de cinq à six ans
qu'il aimait beaucoup et dont il parlait souvent. Elinor détacha une
chaîne d'or de plusieurs tours, qui suspendait à son cou une très jolie
petite montre entourée de brillans, qui était son bijou favori, et dit:
M. Harris, j'ai encore une grâce à vous demander. Je crois à
l'efficacité des voeux de l'innocence; dites à votre petite Jenny de
prier pour le rétablissement de ma soeur à la même heure où vous m'avez
dit qu'elle était hors de danger; et pour qu'elle ne l'oublie pas, je la
prie de porter cette petite montre en souvenir de ce moment. M. Harris
fut très-content de ce joli présent, et du plaisir qu'il ferait à son
enfant; il recommanda ce qu'il y avait à faire, et c'était peu de chose,
mais surtout d'éviter ce qui pourrait le moins du monde agiter
péniblement la malade. J'attends ma mère cette nuit, dit Elinor,
pensez-vous que l'émotion de la voir puisse lui être nuisible?--Au
contraire, mademoiselle, elle en était sans cesse occupée dans ses
rêveries, et en la préparant à voir madame Dashwood, elle n'en éprouvera
qu'un bon effet. Mais ce sont les émotions bruyantes ou pénibles qu'il
faut éviter avec soin. Cela n'était pas difficile dans une maison où il
n'y avait qu'elles et leur bonne mad. Jennings: celle-ci était aussi
fort contente de penser que Maria se rétablirait; et il est juste de lui
en savoir un peu gré, car elle tenait aussi beaucoup à ses pressentimens
et à ses prédictions, et il fallait les abandonner! Elle le fit sans
peine, montra une véritable joie, et se promit de faire aussi un présent
à ce bon M. Harris, qu'elle appela plusieurs fois: -mon cher docteur-,
ce qui était le plus grand plaisir qu'on pût lui faire.
Elinor passa l'après midi entière à côté du lit de sa soeur, lui parlant
fort peu, mais de ce qui pouvait lui faire plaisir, veillant à ce
qu'elle fût bien couchée, écoutant chaque respiration. La possibilité du
retour de la fièvre dans la soirée l'alarmait encore; mais elle ne
revint pas, tous les bons symptômes continuèrent. A six heures du soir
elle s'endormit du sommeil le plus doux et le plus tranquille.
L'heureuse Elinor n'eut plus de doute qu'elle ne fût hors de danger; et
l'arrivée de sa mère et du colonel, qu'elle avait si fort redoutée, ne
fut pour elle qu'un nouveau bonheur. Elle comptait les heures et les
minutes jusqu'au moment où elle pourrait leur dire: Elle nous est
rendue! et les tirer de l'horrible incertitude avec laquelle ils
voyageaient. Elle plaignait le colonel peut-être plus que sa mère, qu'il
avait sûrement bien ménagée, tandis que lui savait tout. Sûre qu'il
aurait mis toute la diligence possible, elle les attendait au plus tard
à dix heures.
A sept, laissant Maria doucement endormie, elle joignit madame Jennings
dans le salon pour prendre le thé avec elle; ses craintes l'avaient
empêchée de déjeuner, et sa joie, de dîner. Elle avait donc grand besoin
de prendre quelque rafraichîssement, et ce petit repas lui fut
très-nécessaire. Comme elle ne s'était point couchée les deux dernières
nuits, madame Jennings voulut lui persuader d'aller prendre un peu de
repos en attendant l'arrivée de sa mère, lui promettant de la remplacer
auprès de Maria; mais Elinor n'avait aucun sentiment de fatigue, ni de
possibilité de dormir, et ne pouvait être tranquille qu'auprès de sa
soeur; elle y remonta donc immédiatement après le thé. Madame Jennings
la suivit pour s'assurer encore que le mieux se soutenait, puis elle les
laissa pour aller l'écrire à ses filles et se coucher de bonne heure.
La nuit était froide et orageuse; le vent se faisait entendre dans les
corridors; la pluie battait contre les fenêtres. Elinor pensait à ses
chers voyageurs, et les plaignait d'être en chemin par ce mauvais temps;
mais cela n'empêchait pas Maria de dormir paisiblement, et elle avait de
quoi faire oublier à sa mère tous les petits inconvéniens du voyage.
L'horloge sonna huit heures; si c'en eût été dix, Elinor aurait été bien
heureuse, car en même temps il lui semblait entendre le roulement d'un
carrosse devant la maison. Mais sûrement c'était une erreur; il était
presque impossible qu'ils fussent déjà là. Cependant elle était si sûre
d'avoir entendu quelque chose, que, malgré la difficulté qu'elle avait à
le croire, elle ne put s'empêcher de passer dans un cabinet à côté, et
d'ouvrir la fenêtre pour s'en assurer. Elle vit au même instant que ses
oreilles ne l'avaient pas trompée. Les deux lanternes d'un coupé
l'éclairèrent suffisamment pour voir qu'il était attelé de quatre
chevaux, ce qui lui prouva l'excès des alarmes de sa mère, et lui
expliqua la rapidité du voyage.
Jamais encore Elinor, si accoutumée à se commander à elle-même, n'en
avait été moins capable qu'à ce moment. L'idée de revoir sa mère, celle
de ses doutes, de ses craintes, peut-être de son désespoir; tout la
bouleversait. Et comment lui dire..... La joie de savoir son enfant
chéri hors de danger, lui serait peut-être aussi fatale; elle la
connaissait si vive, si sensible et si nerveuse. Mais il n'y avait pas
de temps à perdre en réflexions, et disant à Betty de ne pas quitter sa
soeur, elle descendit promptement. Elle entendait aller et venir dans le
vestibule, on ouvrait les portes; elle en conclut qu'ils étaient déjà
entrés dans la maison. Aussi émue qu'on peut l'être quand on va revoir
une mère chérie, après une longue absence, et dans une telle
circonstance, elle entre au salon pour se jeter dans ses bras, et se
trouve.... en présence de Willoughby.
CHAPITRE XLVI.
Elinor recula avec un sentiment d'horreur à cette vue, et son premier
mouvement fut de quitter à l'instant le salon. Sa main était déjà sur le
pêne, quand Willoughby s'avança vivement et la retint, en disant d'un
ton plus décidé que suppliant: Mademoiselle Dashwood, une demi-heure
seulement, un quart d'heure, dix minutes; je vous conjure de
rester.--Non, monsieur, lui répliqua-t-elle avec fermeté, je ne resterai
pas une minute; vous ne pouvez avoir aucune affaire avec moi. Les gens
ont, je suppose, oublié de vous dire que M. Palmer n'est pas chez lui.
--Quand ils m'auraient dit, reprit-il avec véhémence, que tous les
Palmer étaient au diable, je serais entré également; c'est à vous et à
vous seule que j'ai à parler.
--A moi! monsieur; vous me surprenez beaucoup, en vérité. Parlez donc,
mais soyez bref, et si vous le pouvez, moins violent.
--Asseyez-vous, et je vous promets tous les deux.
Elle hésita, et ne savait ce qu'elle devait faire. La possibilité de
l'arrivée du colonel Brandon qui trouverait là M. Willoughby, et
sûrement avec beaucoup de peine, traversa sa pensée; mais elle avait
consenti à l'entendre, et sa curiosité était excitée. Après un moment de
réflexion, elle conclut qu'il valait mieux céder et lui accorder un
moment, que de prolonger le temps par des refus et des prières. Elle
revint donc en silence au bout de la table, et s'assit. Il prit une
chaise vis-à-vis d'elle; et pendant une demi-minute, il n'y eut pas un
mot de prononcé de part ni d'autre.
--Je vous en prie encore, monsieur, soyez très-bref; je n'ai pas de
temps à perdre, dit enfin Elinor; parlez, ou je sors à l'instant.
Il était dans une attitude de profonde méditation, appuyé de côté sur le
dossier de sa chaise, et ne paraissait pas l'entendre. Elinor se leva;
ce mouvement parut le réveiller.--Votre soeur, dit-il vivement, est hors
de danger; le domestique qui m'a introduit me l'a dit. Que le ciel en
soit béni! Mais est-ce vrai, bien réellement vrai? que je l'entende de
votre bouche.
Elinor le regardait avec étonnement; elle croyait voir et entendre le
Willoughby de Barton-Park, et ne savait si elle ne faisait pas un rêve.
Il répéta sa question avec un mouvement très-vif d'impatience. Pour
l'amour de Dieu, dites-moi si elle est hors de danger ou si elle ne
l'est pas?
--J'espère qu'elle l'est.
Il se leva et se promena vivement. Elinor voulut encore le quitter; mais
l'intérêt qu'il venait de montrer pour Maria l'avait déjà un peu
adoucie; elle céda à un geste suppliant et resta. Il revint à son siége,
s'approcha un peu plus près d'elle, en disant avec une vivacité un peu
forcée: Si j'avais été sûr, parfaitement sûr qu'elle était hors de
danger, peut-être ne serai-je pas entré, mais puisque je suis ici,
puisque j'ai le bonheur de vous revoir, oh! bonne Elinor, vous qui
m'aimiez autrefois comme un frère, parlez-moi encore avec amitié;
peut-être sera-ce la dernière fois. Parlez-moi franchement, amicalement;
me croyez-vous un scélérat? Et la rougeur la plus vive couvrit son
visage.
Elinor était toujours plus surprise; elle commença vraiment à croire
qu'il était hors de sens et dans l'ivresse. La singularité de cette
visite, à une heure aussi tardive, et toute sa manière ne pouvait guère
s'expliquer autrement. Dès que cette idée eut frappé son esprit, elle se
leva et lui dit froidement: M. Willoughby, je vous conseille de
retourner à Haute-Combe, que vous habitez sans doute; je suis
garde-malade, et je ne puis rester avec vous plus long-temps, quelque
affaire que vous puissiez avoir à me communiquer; vous vous la
rappellerez sûrement mieux demain.
--Je vous entends, dit-il avec un sourire expressif et une voix
parfaitement calme: peut-être ai-je en effet perdu la raison, mais non
pas comme vous le pensez. Depuis ce matin à huit heures que j'ai quitté
Londres, je ne me suis arrêté que dix minutes au plus à Maulboroug pour
faire manger mes chevaux qui n'en pouvaient plus; j'ai pris moi-même un
verre de porter et un morceau de boeuf froid: voilà tout ce que j'ai
pris dans la journée. Et son regard et le son de sa voix convainquirent
Elinor que, si quelque impardonnable folie l'avaient amené à Cleveland,
ce n'était pas du moins celle de l'ivresse. Sûre alors qu'il pourrait
l'entendre, elle lui dit avec dignité: Excusez-moi, M. Willoughby,
cette fois-ci je vous ai fait tort; je ne sais pas cependant si, après
tout ce qui s'est passé, vous ne seriez pas plus excusable en attribuant
votre arrivée ici à une cause étrangère, qu'à votre propre volonté.
Certainement si vous aviez l'ombre de délicatesse, vous auriez senti ce
que votre seule présence me fait souffrir, et dans quel moment! Il m'est
impossible de comprendre le but de cette visite. Que prétendez vous? que
demandez-vous?
--Je prétends, dit-il avec un sérieux énergique, me faire haïr de vous
de quelques degrés de moins que vous ne me haïssez sûrement; je demande
qu'il me soit permis d'alléguer quelque espèce d'excuse pour le passé,
de vous ouvrir entièrement mon coeur, de vous prouver que si j'ai la
tête mauvaise, ce coeur mérite quelque indulgence, d'obtenir enfin
quelque chose qui ressemble à un pardon, de Mar...., de votre soeur.
--Est-ce là, monsieur, la vraie raison de cette visite?
--Sur mon ame! dit-il en posant la main sur la poitrine, avec ce geste
noble, cette physionomie franche, ouverte, ce regard animé et sensible,
qui lui avaient gagné le coeur de toute la famille de la chaumière, et
qui, en dépit d'elle-même, gagnèrent encore la confiance d'Elinor.
--Si c'est là tout, monsieur, lui dit-elle, vous pouvez être satisfait,
car Maria vous a pardonné depuis long-temps.
--Elle m'a pardonné! s'écria-t-il avec une extrême vivacité; elle ne
devait pas me pardonner, non jamais, avant de savoir ce qui peut-être
est une excuse. Mais actuellement je demande d'elle et de vous un pardon
mieux motivé. A présent voulez-vous m'entendre?
Elinor fit sonner sa montre; il n'était que huit heures et un quart; il
était impossible que sa mère et le colonel fussent là avant dix heures.
Elle dit à Willoughby qu'elle les attendait; qu'avant tout elle voulait
aller revoir sa soeur, et que si elle la trouvait tranquille elle
reviendrait au salon pour un quart d'heure.
--Vous reviendrez, mademoiselle Dashwood, s'écria-t-il avec impétuosité,
vous reviendrez; ou, j'en fais le serment, j'irai vous chercher auprès
du lit de Maria, et c'est à elle que je demanderai de m'entendre.
--M. Willoughby! dit Elinor d'un ton qui le fit rentrer en lui-même.
--Pardon, dit-il en baissant les yeux, ne sais-je pas que mademoiselle
Dashwood est incapable de tromper? Je vous attendrai ici, je vous le
promets; mais aussi je n'en sortirai pas que je ne vous aie revue. Si
vous ne revenez pas, j'attendrai votre mère, et c'est à elle que
j'ouvrirai mon coeur; elle m'écoutera, je le sais. Excellente femme!
combien elle m'aimait! Des larmes remplirent ses yeux; elles achevèrent
de subjuguer Elinor. Je reviendrai bientôt, lui dit-elle en sortant.
Elle courut auprès de sa soeur; elle dormait tranquillement. Betty était
assise à côté d'elle, et lui promit de la demander à l'instant où la
malade se réveillerait. En repos alors sur elle, elle se pressa de
rejoindre Willoughby pour hâter le moment de son départ. Il se promenait
vivement et les bras croisés quand elle rentra; Comment est-elle? dit-il
à demi-voix.
--Elle repose, et me voici prête à vous entendre; mais d'un instant à
l'autre je puis être appelée auprès d'elle, ou ma mère peut arriver; je
vous conjure encore d'être bref.
--Bref! et j'ai tant de choses à dire..... Il s'arrêta.
--Eh bien, commencez donc, dit Elinor impatientée.
--Je ne sais, dit-il, quelle a été complétement votre opinion sur ma
conduite avec votre soeur, et quel diabolique motif vous avez pu me
supposer. Peut-être allez-vous me juger plus mal encore; mais enfin
vous devez tout entendre, et je veux être vrai. Quand je m'introduisis
chez vous, et j'en cherchais l'occasion qui se présenta d'elle-même, je
n'avais d'autre vue et d'autre intention que de passer mon temps en
Devonshire d'une manière plus agréable que dans mes précédentes visites
à ma vieille tante. L'aimable extérieur de votre soeur, la séduction de
son esprit, ses talens enchanteurs attirèrent sans doute mon admiration
particulière; et dès les premiers jours sa conduite avec moi, si tendre,
si confiante..... Non, je ne conçois pas à présent comment mon coeur y
fut insensible; mais il faut que je le confesse, ma vanité seule était
flattée d'une conquête si brillante, si fort au-dessus, à tous égards,
de celles dont je m'étais occupé jusqu'alors. Ne songeant point à son
bonheur, ne pensant qu'à mon triomphe et à mes plaisirs du moment, animé
par son entretien plein de feu, je lui parlai le langage dont j'avais
l'habitude avec les femmes; je témoignai des sentimens que je n'éprouvai
pas; je tâchai par tous les moyens possibles de me faire aimer sans
avoir le dessein de lui rendre son affection.
Elinor, indignée, lui jeta un regard plein de mépris, et l'interrompit
en lui disant: Il est inutile, M. Willoughby, que vous parliez plus
long-temps et que je vous écoute. Un tel commencement dit tout; il ne
peut être suivi de rien que je veuille entendre; je vous prie de me
dispenser d'un plus long entretien.
--J'insiste sur ce que vous entendiez tout, répliqua-t-il; vous savez
mon tort, écoutez ma punition. Ma fortune était réduite à moins que
rien; elle n'avait jamais été considérable. J'ai toujours été
très-dépensier, et j'étais lié avec des gens riches que je voulais
égaler. Chaque année avait ajouté à mes dettes, et je n'avais d'autre
espoir de m'acquitter, que la mort de ma vieille cousine, dont le moment
était très-incertain, ou bien un mariage avec une femme riche. Dans
cette intention, et poussé par les conseils de quelques amis, j'avais
déjà fait ma cour dans ce but, l'hiver précédent, à Mlle Grey, qui
devait posséder 50,000 livres sterling le jour de ses noces, et m'avait
assez bien reçu pour me laisser croire que je pouvais me présenter avec
succès. Je ne pouvais donc dans de telles circonstances penser à
associer à mon sort une jeune personne sans fortune; mais avec un
égoïsme, une cruauté, qui ne peut jamais m'être trop reprochée, je me
conduisais de manière à engager ses affections, sans avoir seulement la
pensée de pouvoir jamais l'épouser. Oui, mademoiselle, oui, je mérite ce
regard indigné; je mériterais tout au monde, si je n'avais pas deux
choses à dire en ma faveur, qui peuvent un peu, sinon excuser, mais
pallier au moins cette indigne conduite. L'une est que je ne savais pas
encore ce que c'était que l'amour; des galanteries banales, des
conquêtes faciles et bientôt oubliées avaient jusqu'alors rempli ma vie.
L'autre est le serment que je puis vous faire, et dont Maria peut vous
confirmer la vérité, est de n'avoir pas eu un instant la coupable
pensée de profiter de son attachement, de son inexpérience, de sa
jeunesse pour la séduire. Quand elle aurait été entourée d'anges, elle
n'aurait pas été plus en sûreté. Son extrême sensibilité, sa franchise
sans bornes l'entraînaient quelquefois à des imprudences; mais son
sentiment était en même temps si pur; elle avait sur la vertu des idées
si exaltées, tant de vraie dignité, tant de réelle innocence, qu'il
aurait fallu être un monstre pour ne pas la respecter. Ah! c'était
l'être assez que de sacrifier à la vanité, à l'avarice, le bonheur d'une
créature si parfaite! Mais ce n'est pas elle seule que j'ai sacrifiée,
pour éviter une situation bornée qui me semblait être la pauvreté, et
qui, avec elle, aurait été le bonheur parfait. J'ai trouvé avec la
richesse tous les malheurs que j'ai mérités sans doute, mais qui n'en
sont pas moins cruels, et j'ai perdu, perdu pour jamais, tout espoir
d'être heureux avec la seule femme que j'aie aimée.
--Vous l'avez donc aimée? dit Elinor un peu radoucie; il y a donc eu un
temps où vous lui avez été attaché? Vous voulez m'ouvrir votre coeur,
dites-vous; parlez donc: avez-vous aimé Maria?
--Si je l'ai aimée? ah, dieu! Résister à tant d'attraits, repousser une
telle tendresse! existe-t-il un homme au monde à qui cela fût possible?
Oui, par degrés insensibles, je me trouvai passionné d'elle, et décidé
alors à renoncer à tout pour elle, à lui offrir mon coeur et ma main. Je
la connaissais trop bien pour craindre que la médiocrité de ma fortune
fût un motif de refus, même pour madame Dashwood, qui ne voyait que par
les yeux de Maria, et qui me témoignait une amitié de mère. Résolu de
changer de vie, de trouver le bonheur dans l'amour et la simplicité, je
voulais lui proposer de nous garder auprès d'elle à la chaumière,
jusqu'à ce que la mort et l'héritage de madame Smith me missent à même
de conduire ma compagne à Altenham, dont Maria aimait la situation, et
qui la laissait dans le voisinage de sa famille. Oh! combien j'étais
heureux en formant ce plan, en pensant que mon existence entière serait
ce qu'elle était depuis deux mois, un enchantement continuel au milieu
des quatre femmes les plus aimables en différens genres que j'eusse
rencontrées dans cette délicieuse habitation! Vous rappelez-vous, miss
Dashwood, la dernière soirée que j'ai passée à la chaumière, quand je
conjurai votre mère, que je regardais déjà comme la mienne, de n'y rien
changer? Ah! le souvenir de cette seule journée suffirait pour
empoisonner le reste de ma vie..... Et je croyais alors que toutes mes
journées seraient semblables à celle-là! Madame Dashwood m'invita à
dîner pour le lendemain, et je me décidai à lui ouvrir entièrement mon
coeur, à ne parler de rien à Maria; j'étais si sûr de son affection!
C'est devant elle que je voulais dire à sa mère: -Unissez vos enfans-.
Je vous quittai plein de cette ravissante idée; je voulais en parler le
soir même à madame Smith, et lui demander son aveu, que j'étais sûr
d'obtenir. Cette digne femme vous estimait sans vous connaître, et
attachait bien plus de prix aux moeurs, à une bonne éducation, qu'à une
brillante fortune. Souvent, lorsque je lui parlais de votre famille, son
regard attendri m'avait dit: Voilà où vous devriez prendre une femme. Je
rentrai donc chez elle résolu à lui en parler le soir même. Ah, bon
dieu! quel entretien différent eus-je avec elle! Elle avait reçu des
lettres sans doute de quelque parent éloigné qui voulait me priver de sa
faveur et des preuves qu'elle m'en destinait. On lui apprenait... une
affaire...., une liaison.... que j'avais presque oubliée moi-même. Mais
qu'est-il besoin de m'expliquer davantage? dit-il en s'interrompant et
rougissant beaucoup; votre intime ami vous a sans doute depuis
long-temps raconté cette histoire?
Elinor rougit aussi et endurcit de nouveau son coeur contre le
séducteur de la pauvre Caroline. Oui, monsieur, lui dit-elle avec
fermeté, je sais tout. Mais comment pourrez-vous vous justifier dans une
telle circonstance? Cela me paraît impossible.
--Me justifier! s'écria-t-il vivement, je n'y songe pas même. Je vous ai
dit quels avaient été mes principes, mes habitudes, mes liaisons avant
que j'eusse rencontré votre soeur, et cela dit tout; j'ajouterai
seulement que celui de qui vous tenez cette histoire, ne pouvait être
impartial. J'ai sans doute eu beaucoup de torts avec Caroline; mais il
n'est pas dit cependant que parce qu'elle a été offensée elle soit
irréprochable, et que parce que j'étais un libertin elle soit une
sainte. La violence de ses passions et la faiblesse de son jugement
seraient peut-être une excuse.... Mais, non, non, je n'en ai point que
je puisse alléguer; son amour pour moi méritait un meilleur traitement.
Je me suis bien souvent reproché de lui avoir témoigné celui que je n'ai
jamais senti, ou du moins si peu de temps, que je ne puis appeler cela
-de l'amour-, surtout après l'avoir éprouvé dans toute sa force pour une
femme qui lui est, à tout égard, si supérieure.
--Votre indifférence pour cette fille infortunée, quelque étrange
qu'elle me paraisse, est un tort involontaire, reprit Elinor; mais votre
négligence est bien plus impardonnable. Quoiqu'il me soit désagréable
d'entrer dans une discussion sur cet objet, permettez-moi de vous dire
que si je vois de la faiblesse et de la crédulité de son côté, je vois
du vôtre une cruauté, une inhumanité bien moins excusables. Pendant que
vous étiez en Devonshire, poursuivant de nouveaux plans, de nouvelles
amours, toujours gai, toujours heureux, votre victime était réduite à la
plus extrême indigence, à la honte, au désespoir, à l'abandon.
--Sur mon ame! je l'ignorais. J'avais pourvu à tout en la quittant; je
ne lui avais point caché que je ne comptais pas la rejoindre; je lui
avais conseillé de recourir au pardon de son protecteur. Tout pouvait
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