réservé que j'aie vu de ma vie. Pour Lucy, je ne connais pas le sien, mais à en juger par ses yeux, je crois qu'il lui en faut un plus gentil, plus empressé, plus éveillé, n'est-ce pas? --Eh bien! madame, vous vous trompez aussi, reprit Anna; je puis assurer que l'amoureux de Lucy ressemble en tout point à celui de miss Elinor. --Elinor se sentit rougir en dépit d'elle-même. Lucy mordit ses lèvres, et regarda sa soeur à la faire rentrer en terre. Le jeu recommença, le piano aussi et les deux rivales après un peu de silence recommencèrent leur entretien. Ce fut Lucy qui rapprochant sa chaise de celle d'Elinor, lui dit à demi voix. --Je vais donc, chère miss Dashwood, puisque vous êtes assez bonne pour y prendre quelque intérêt, vous dire le plan que j'ai formé depuis quelque temps; j'espère qu'Edward l'approuvera, et je désire d'autant plus de vous en parler que vous pourrez nous servir. J'ose tout attendre de votre amitié pour lui et de votre bonté pour moi, et voici ce que c'est. Vous connaissez assez Edward pour avoir remarqué que dans le choix d'une vocation, son goût aurait été pour l'église, et que si sa mère l'avait permis, il aurait préféré cet état à tout autre. Mon plan actuel serait donc qu'il se décidât à entrer dans les ordres, et à se faire consacrer aussitôt qu'il pourrait; alors j'ose être sûre que vous useriez de tout votre pouvoir sur votre frère pour lui persuader de lui donner le bénéfice de sa terre de Norland, qu'on dit très-considérable. Le plus grand obstacle à notre mariage serait levé; nous aurions assez pour vivre en attendant la chance du reste. --Je serais heureuse, dit Elinor, de pouvoir donner à M. Ferrars des preuves de mon estime et de mon amitié, mais je ne vois pas en vérité que vous ayez besoin de moi dans cette occasion, je vous serais tout-à-fait inutile. M. Ferrars est frère de madame John Dashwood, et sa recommandation vaudra mieux que la mienne auprès de son mari. --Mais madame John n'approuverait pas plus que sa mère, que son frère entrât dans les ordres et m'épousât. --Alors je soupçonne que ma recommandation aurait peu de poids. Il y eût un assez long silence; Lucy le rompit par un profond soupir. Je crois, dit-elle, oui je crois que ce qu'il y aurait de plus sage serait de finir cette affaire en rompant d'un mutuel accord notre engagement. Nous sommes de tous les côtés si entourés de difficultés, que quoique cette rupture nous rendit bien malheureux pour le moment, nous serions peut-être plus heureux tous les deux par la suite.... Qu'en pensez-vous, miss Dashwood, ne voulez-vous pas me donner votre avis? --Non, répondit Elinor avec un sourire qui cachait l'agitation de son coeur, non: sur un tel sujet cela ne m'est pas possible; vous savez très-bien que mon opinion n'aurait aucun poids sur vous, à moins qu'elle ne fût conforme à vos désirs. --En vérité vous me faites tort, dit Lucy d'un ton de dignité; je ne connais personne dont j'estime autant le suffrage et dont le jugement me paraisse aussi sûr que le vôtre. Je crois de bonne foi que si vous me disiez: je vous conseille de rompre tout engagement avec Edward Ferrars, vous en serez tous les deux plus heureux, oui, je crois que je me déciderais à les rompre immédiatement avec lui. Elinor était si convaincue du contraire qu'elle rougit de la fausseté de la future femme d'Edward. «Ce compliment, dit-elle, augmenterait mon effroi de vous dire mon opinion, si j'en avais une. Vous élevez beaucoup trop mon influence. Le pouvoir de désunir deux amans si tendrement attachés l'un à l'autre, est beaucoup trop grand pour une personne indifférente. --C'est parce que vous êtes absolument étrangère à cette affaire, dit Lucy d'un ton un peu piqué, que votre opinion aurait sur moi beaucoup d'influence et pourrait me décider; si on pouvait supposer que vous eussiez là-dedans le moindre intérêt personnel, elle n'aurait plus aucun poids. Elinor crut plus sage de ne rien répondre; elle se trouvait entraînée par cet entretien dans une espèce de réserve qui lui semblait toucher à la dissimulation avec une personne qui n'en avait point pour elle. D'ailleurs elle n'en avait que trop appris, et se promit bien de ne plus renouveler cette pénible et inutile confidence: elle parla de leur ouvrage, de quelques autres sujets indifférens, après lesquels Lucy lui demanda du ton de la plus tendre amitié, si elles comptaient passer une partie de l'hiver à Londres. --Certainement non, dit Elinor. --J'en suis très-fâchée, reprit Lucy pendant que ses yeux brillaient de plaisir, j'aurais été si heureuse de vous y rencontrer. Mais je suis sûre que vous y viendrez; votre frère et votre belle-soeur vous inviteront sûrement chez eux. --Il ne me sera pas possible d'accepter leur invitation. --Combien c'est malheureux pour moi! je m'étais réjouie d'avance de vous y retrouver. Anna et moi nous comptons y aller à la fin de janvier chez des parens à qui nous l'avons promis depuis bien des années; mais moi j'y vais seulement pour voir Edward qui doit y être en février, sans cet espoir Londres n'aurait aucun attrait pour moi. Ici l'entretien confidentiel fut interrompu; Elinor fut demandée auprès de la table à jeu pour la décision d'un coup; et lady Middleton ayant envie de voir faire le joli panier de sa petite Sélina, pria Elinor de prendre sa place, ce qu'elle accepta avec plaisir. Elle n'avait plus rien à dire à Lucy, de qui elle n'avait pas pris une idée plus avantageuse; elle avait au contraire une persuasion plus positive encore, et bien douloureuse, qu'Edward ne pouvait pas aimer la femme qu'il avait promis d'épouser, et qu'il n'avait aucune chance de bonheur dans une union avec une personne sans aucun rapport avec lui, qui serait repoussée de toute sa famille, et qui avait assez peu de délicatesse pour vouloir, malgré cela, forcer un homme à tenir ses engagemens, quand elle paraissait elle-même persuadée qu'il serait malheureux. De ce moment elle ne chercha plus les confidences de Lucy; mais cette dernière ne laissait échapper aucune occasion de les continuer, de lui parler de son bonheur quand elle avait reçu une lettre d'Edward. Quand Elinor ne pouvait les éviter, elle les recevait avec une tranquillité et un calme apparent sans faire de réflexions, sans alonger un entretien dangereux pour elle-même et inutile à Lucy, dont elle trouvait chaque jour le caractère moins agréable. La visite de mesdemoiselles Stéeles chez leurs parens de Barton-Park se prolongea bien au-delà du temps qu'on leur avait d'abord demandé. Leur faveur croissait au point qu'on ne pouvait penser à se séparer. Sélina jetait les hauts cris quand Lucy feignait de vouloir la quitter, et sa maman lui demandait alors en grâce de rester; en sorte que malgré leurs nombreux engagemens à Exeter, elles restèrent au Parc plus de deux mois, et y passèrent les fêtes de Noël, que sir Georges rendit aussi brillantes et aussi animées qu'il lui fut possible. CHAPITRE XXV. Madame Jennings s'attachait tous les jours davantage aux habitans de la Chaumière et surtout à Elinor. La parfaite bonté du caractère de cette femme, l'amitié qu'elle leur témoignait si franchement, leur faisaient oublier ses petits défauts, si légers en comparaison de ses excellentes qualités. Madame Dashwood qui voyait en elle la meilleure, la plus indulgente des mères, lui pardonnait bien volontiers son ton un peu trop trivial et ses manières un peu vulgaires, Emma s'amusait de sa franche et grosse gaîté; Elinor toujours bonne, toujours simple, indulgente par caractère, disposée à la bienveillance et à trouver que les qualités du coeur valent bien celles de l'esprit, aimait beaucoup la bonne Jennings, et ne s'apercevait presque plus de ce qui lui manquait: mais Maria, la sensible, la délicate Maria ne pouvait s'accoutumer à son langage, à ses manières, et tout en convenant cependant qu'elle avait assez de chaleur dans les sentimens, et de complaisance pour ceux des jeunes gens, elle ajoutait toujours: Quel dommage que son esprit et son goût n'y répondent pas! et fuyait sa société autant qu'il lui était possible. Aux approches de la fin de l'année, madame Jennings commença à tourner ses pensées vers Londres, et à désirer d'y retourner. Après la mort de son mari, qui s'était enrichi dans le commerce, elle quitta la cité et prit une très-élégante maison près de Portman Square. Ses filles avaient épousé l'une un baronnet, l'autre un bon gentilhomme; elle passait toute la belle saison chez l'une ou chez l'autre, et l'hiver les réunissait à la ville. Cette année elle avait prolongé son séjour à Barton en faveur du voisinage; mais lorsqu'enfin elle se fut décidée à partir, elle demanda un jour aux demoiselles Dashwood de l'accompagner à Londres et d'y demeurer quelque temps avec elle, en les assurant avec sa cordialité accoutumée, qu'elle ne pouvait plus se passer de leur société. Maria rougit de plaisir à cette invitation, et ses yeux s'animèrent. Elinor n'y fit nulle attention, et croyant que sa soeur pensait là-dessus comme elle, elle exprima sa reconnaissance à madame Jennings en l'accompagnant d'un refus positif. Le motif qu'elle alléguait était leur résolution décidée de ne point quitter leur mère, et surtout pendant l'hiver. Madame Jennings parut surprise et répéta son invitation, en les pressant vivement de l'accepter. Vous comprenez bien, jeunes filles, dit-elle, que j'ai déjà demandé l'avis de la maman, il est tout-à-fait conforme au mien. Elle est charmée que vous alliez un peu respirer l'air de Londres; ainsi c'est tout arrangé, et j'ai mis dans mon coeur de vous avoir chez moi. Vous ne me gênerez pas du tout; ma maison est assez grande à présent, que j'ai marié Charlotte, et quant au voyage, j'envoie Betti la première par le coche pour nous recevoir. Nous pouvons très-bien tenir trois dans ma chaise; une fois en ville, tout ira de soi-même. Si vous me trouvez trop vieille, si vous vous ennuyez chez moi ou dans ma société, vous pourrez toujours aller avec l'une de mes filles. Vous voyez comme je les ai bien mariées; si je n'en fais pas autant de vous ce ne sera pas ma faute, et peut-être avant la fin de l'hiver le serez-vous toutes les deux. --J'ai un soupçon, dit sir Georges, que si on consulte mademoiselle Maria, elle n'aura aucune objection contre ce projet; mais sa soeur aînée sera plus difficile à gagner. Ai-je deviné miss Maria? je parie que oui. --Et vous avez raison, dit-elle avec sa franchise ordinaire, oui, je l'avoue, je serai parfaitement contente d'aller à Londres cet hiver; ce serait un si grand bonheur pour moi, qu'à peine puis-je l'exprimer. C'est vous dire, chère dame, que votre invitation vous assure pour jamais ma plus tendre reconnaissance. Elinor entendit très-bien ce que sa soeur voulait dire et ce qui l'attirait si puissamment à Londres. Elle devait y trouver Willoughby; que fallait-il de plus? Elinor aimait Maria trop tendrement pour pouvoir se résoudre à l'affliger en mettant trop d'obstacles à ce qu'elle désirait avec tant d'ardeur; pressée donc de nouveau par madame Jennings, elle se contenta cette fois de s'en remettre à la décision de leur mère, qui par bonté pour ses filles, disait-elle, avait cédé à l'envie de leur procurer un plaisir, mais qui souffrirait certainement de se séparer d'elles. A peine eut-elle achevé cette phrase, que Maria reprit la parole avec plus de vivacité encore que la première fois en s'écriant: Ah, mon Dieu! ma soeur, croyez vous réellement que notre départ lui serait si pénible? alors il n'y faut pas songer. Ma bonne, ma tendre mère! non, non, nous ne devons pas la quitter, si notre absence la chagrine, si elle est moins heureuse, moins bien soignée. Ah! non, non, rien au monde ne pourrait me forcer à la laisser; n'est-ce pas, Elinor, il n'en est plus question. Elinor embrassa tendrement sa soeur, et reconnut là cette chaleur de sentiment qui l'entraînait également d'un côté ou d'un autre suivant l'avis de son coeur, mais elle n'osa pas se flatter qu'elle persistât long-temps dans cette sage résolution. En effet, lorsqu'elles rentrèrent chez elles, elles trouvèrent leur bonne maman transportée de l'idée de ce voyage et des plaisirs que ses filles auraient à Londres; et sans doute aussi son orgueil maternel était flatté, en pensant combien elles seraient admirées. Maria reprit bien vîte alors son envie de partir, dès qu'elle se crut sûre de ne plus chagriner sa mère; et dès que celle-ci vit combien sa fille chérie le désirait, elle devint plus pressante et finit par l'ordonner positivement. Elle ne voulut entendre aucune objection, insista pour le départ, et détailla avec sa vivacité ordinaire, tous les avantages qui devaient en résulter. C'est précisément, disait-elle, ce que je souhaitais le plus au monde, sans oser le demander à cette bonne madame Jennings, mais les coeurs de mère s'entendent; et le sien a deviné mon désir. Emma a été un peu trop dissipée cet été; son éducation en a souffert. Seule avec elle, je m'en occuperai uniquement, je lui donnerai des leçons. Nous lirons; nous ferons de la musique ensemble; et lorsque vous reviendrez, vous serez, j'en suis sûre, surprises de ses progrès. J'ai aussi un petit plan de quelques réparations dans vos chambres, qui se feront sans inconvénient pendant votre absence; et je suis charmée que vous ayez l'occasion de voir et de connaître les manières et les amusemens de la bonne compagnie de Londres, où peut-être votre goût et vos talens se perfectionneront. Vous entendrez de la musique excellente, Maria. Vous verrez des collections de superbes tableaux, Elinor, et ce qui vaut mieux encore vous retrouverez là votre frère; et, quels que soient ses torts, ou plutôt ceux de sa femme, quand je songe qu'il est le fils de mon cher Henri, je ne puis supporter que vous soyez si entièrement étrangers les uns aux autres. Vous n'avez pas l'air aussi contente que je le voudrais, ma chère Elinor. --Je l'avoue, maman, dit-elle; quoique votre extrême bonté pour nous vous fasse lever tous les obstacles à ce voyage, j'en vois encore un cependant qui me paraît presque insurmontable. Maria fit un mouvement de dépit et baissa la tête d'un air boudeur. --Eh quoi donc? dit madame Dashwood, qu'est-ce que ma prudente Elinor trouve à redire à ce plan? Quel formidable obstacle sa raison va-t-elle mettre en avant? Je vous prie au moins de ne pas dire un mot sur la dépense; je pourvoirai à tout ce qu'il faudra; et les filles de M. Henri Dashwood, paraîtront dans le monde comme elles doivent y paraître; Allons, parlez sage Elinor, dit-elle avec son charmant sourire, quelles sont vos objections? --Mon objection, ma mère, me coûterait à dire, si ce n'était pas absolument entre nous. J'aime madame Jennings de tout mon coeur; j'ai la meilleure opinion d'elle et de son caractère; je sais que nous pouvons compter sur des soins vraiment maternels. Mais son ton, et peut-être ses relations de société ne sont pas ce que vous désirez pour vos filles. Elle ne peut ni nous protéger ni nous donner aucune considération dans le monde; et mon frère lui-même trouvera mauvais peut-être, ou du moins ma belle-soeur, que nous demeurions chez elle. --C'est vrai à quelques égards, répliqua sa mère; mais vous serez très peu dans sa société, et vous paraîtrez toujours en public avec lady Middleton. D'ailleurs madame Jennings est riche, tient une bonne maison, est belle-mère d'un baronnet; il n'en faut pas davantage à Fanny, et même à John, pour la trouver de très bonne compagnie. --Si Elinor est effrayée d'aller à Londres avec madame Jennings, dit Maria, elle peut rester ici. Moi, je n'ai point de tels scrupules, et il m'en coûtera peu de me mettre au-dessus de cet inconvénient avec une personne aussi bonne, aussi obligeante. Elinor ne put s'empêcher de sourire en pensant combien elle avait eu de peine à persuader Maria d'être seulement polie avec cette femme qu'elle avait déclarée, dès le premier abord, être la personne la plus commune et la plus ennuyeuse qu'elle eût jamais rencontrée. Son indulgence actuelle était une si forte preuve de son envie de rejoindre Willoughby, que, malgré toute la répugnance qu'Elinor avait pour ce voyage, vu qu'elle pouvait y rencontrer Edward, elle résolut de ne pas abandonner à elle-même une jeune personne aussi passionnée, et la pauvre madame Jennings au soin de veiller sur elle et à l'ennui de n'avoir pas même l'agrément de sa société; car elle était convaincue que Maria passerait seule dans sa chambre tous les momens où elle ne serait pas avec Willoughby, pour penser à lui en liberté. Elle se décida donc à être du voyage, d'autant plus qu'elle se rappela que Lucy lui avait dit qu'Edward ne serait à la ville qu'au mois de février, et qu'elle espérait être alors de retour à la Chaumière. --Allons c'est donc arrangé, dit madame Dashwood; vous y irez toutes deux, et vous verrez que vous vous amuserez extrêmement à Londres, surtout en y étant ensembles. Elinor principalement y trouvera un grand avantage, en ayant l'occasion de faire la connaissance de la famille de sa belle-soeur et de voir madame Ferrars. Elinor rougit; elle avait eu souvent le désir de prévenir sa mère de l'état des choses, pour que le coup fût moins frappant quand elle apprendrait la vérité; mais c'était le secret de Lucy, qu'elle ne pouvait pas trahir. Elle se contenta donc de dire avec beaucoup de calme: J'aime Edward Ferrars, et je serai toujours charmée de le voir; mais quant au reste de sa famille, il m'est complètement indifférent de les connaître ou non. Madame Dashwood sourit et ne dit rien. Maria leva les yeux au ciel avec l'air de l'étonnement et du scandale. La chose étant décidée, madame Jennings reçut dans la journée les remercîmens de la mère et l'acceptation de ses filles, qui la mit dans une grande joie; elle donna toutes les assurances imaginables des soins qu'elle en aurait, ce dont madame Dashwood n'avait aucun doute. Sir Georges aussi fut enchanté, c'étaient deux personnes de plus pour ses dîners, ses bals et ses assemblées. Lady Middleton leur dit en termes choisis et civils qu'elle serait charmée de les retrouver à Londres. Les deux miss Stéeles, et surtout Lucy, assurèrent que cette nouvelle les rendait tout-à-fait heureuses. Elinor prit enfin son parti de ce voyage; quoique très-raisonnable, elle n'était pas insensible au plaisir de voir Londres pour la première fois. D'ailleurs sa mère en était si contente, et sa soeur si transportée de joie, qu'elle ne put se défendre de partager leur plaisir. Maria n'était plus pensive, plus soupirante, plus mélancolique; elle reprit toute sa gaîté, tout son enthousiasme, et redevint plus belle, plus brillante qu'elle ne l'avait jamais été. Elle attendait le moment de partir avec une grande impatience, et, quand le jour si désiré arriva, quand il fallut dire adieu à sa mère, son coeur parut près de se rompre; elle était baignée de larmes, et dans cet instant elle aurait volontiers consenti à rester, quitte à en pleurer tout le reste de l'hiver. Madame Dashwood était aussi très-affectée. Elinor fut la seule qui par son courage adoucit le chagrin de la séparation, en répétant combien elle serait courte, et en parlant du jour du retour. C'étaient les premiers jours de janvier. Les Middleton devaient suivre dans une semaine; et les chères cousines Stéeles rester avec eux au Parc, jusqu'au jour du départ. CHAPITRE XXVI. La prudente Elinor ne pouvait pas se trouver dans l'équipage de madame Jennings, commençant un voyage sous sa protection et devant vivre chez elle, sans s'étonner beaucoup de cette situation. Une si courte connaissance, tant de différence dans leurs âges, dans leurs manières, dans leur état, lui auraient paru des objections insurmontables. Mais ces objections avaient cédé sans la moindre difficulté à la passion de sa soeur, au désir de sa mère. La bonne Elinor en dépit de ses réflexions et de ses doutes sur la constance de Willoughby, ne pouvait pas être témoin du ravissement de Maria, de l'espoir du bonheur qui brillait dans ses yeux, sans se rappeler douloureusement combien son sort était différent, et que tout espoir, tout bonheur étaient anéantis pour elle. Il ne lui restait pas même le doute. Elle excusait d'autant plus volontiers Maria, qu'elle sentait combien ce voyage aurait eu aussi de charmes pour elle, s'il avait été animé par la même perspective; elle était aussi bien aise d'accompagner sa soeur, ou pour partager son bonheur si son Willoughby était fidèle et lui offrait sa main, ou pour adoucir ses peines dans le cas contraire. La chose serait bientôt décidée; suivant les apparences il était à Londres, puisque Maria était si pressée de s'y rendre. Elinor qui n'avait plus d'autre objet en vue et qui prenait un si vif intérêt au bonheur de sa soeur, était bien décidée à tâcher d'acquérir toutes les lumières possibles sur le vrai caractère d'un homme qui avait autant d'influence sur sa soeur et de surveiller sa conduite avec tout le zèle de l'amitié. Si le résultat de ses observations n'était pas favorable à Willoughby, elle voulait à tout prix éclairer sa soeur sur les dangers de son attachement; si au contraire elle l'en jugeait digne, elle voulait se préserver elle-même de faire des comparaisons, et d'envier son sort, et pouvoir se livrer entièrement à la satisfaction de la voir heureuse. Leur voyage dura trois jours. La conduite de Maria pendant ce temps là fut la preuve de ce que madame Jennings pouvait attendre d'elle, si elles avaient été en tête à tête. Dans ses regards animés brillaient, il est vrai, la joie et l'espérance; mais toute entière à ses sentimens, à ses pensées, plongée dans ses tendres méditations, elle n'ouvrait la bouche que pour s'informer de la distance où on était de Londres, dire au cocher d'aller plus vîte, ou s'extasier sur quelques points de vue romantiques, et ne s'adressait alors qu'à sa soeur. En échange, Elinor prit le parti d'être polie pour deux, et de tâcher à force d'attentions que madame Jennings ne remarquât pas la conduite de sa soeur; elle causait avec elle, riait avec elle, écoutait des histoires triviales cent fois répétées; et madame Jennings de son côté leur témoignait à toutes deux toute la bonté imaginable, était en continuelle sollicitude pour leur bien-être et leur plaisir, consultait leurs goûts pour commander leur dîner aux auberges, et ne se fâchait contre Maria que lorsqu'elle se refusait à le dire ou qu'elle ne mangeait pas. Elles arrivèrent à la ville le troisième jour, à quatre heures de l'après-midi, charmées de sortir de leur voiture où elles étaient fort serrées, et de se reposer auprès d'un bon feu. La maison était belle; les appartemens meublés avec élégance; tout annonçait le bien-être d'une riche veuve. Mesdemoiselles Dashwood furent mises en possession des chambres que lady Middleton et madame Palmer occupaient avant leur mariage. Elles étaient encore ornées de paysages brodés en soie, en chenille, preuve parlante de la bonne éducation qu'elles avaient reçue dans les meilleures pensions de Londres. Comme l'heure du dîner de madame Jennings était fixée à sept, Elinor voulut employer cet intervalle à écrire à sa mère, et s'assit pour cet effet devant une table. Maria vint bientôt la joindre et se plaça vis-à-vis d'elle, en prenant aussi une feuille de papier et en choisissant une plume. --J'écris à maman, lui dit Elinor, qui avait déja commencé; ne feriez-vous pas mieux, Maria, de différer votre lettre d'un jour ou deux? --Je ne veux pas écrire à la Chaumière, dit Maria; et commençant très-vîte comme pour éviter les questions. Elinor n'en fit point, persuadée sans qu'elle l'eût demandé, qu'elle écrivait à Willoughby, et concluant de là que quelque mystérieuse que fût leur correspondance, elle existait certainement, et que Maria était sûre de ses intentions, et vraisemblablement engagée avec lui. Cette idée qui traversa rapidement sa pensée lui fit un grand plaisir et anima son style. Elle voulut le faire partager à sa bonne mère. «Maria, lui dit-elle, vous écrira par le premier courrier, et vous dira sans doute combien elle est heureuse,» etc., etc., etc. Sa lettre se remplissait des détails de leur voyage et de leur arrivée, etc. Celle de Maria qui n'était qu'un billet fut bientôt finie, pliée et cachetée. Elinor jeta un regard sur l'adresse et distingua un grand W, qui ne lui laissa plus de doute. Maria sonna, et pria le laquais qui vint de porter cette lettre à la petite poste; elle continua à être très-animée; mais c'était plutôt de l'agitation que de la gaîté, et cette agitation s'augmentait graduellement. Elle pût à peine manger quelque chose, et, quand elles furent rentrées dans le salon, elle n'écoutait pas même ce qu'on disait, n'était attentive qu'au roulement des carosses et courait sans cesse du coin du feu à celui de la fenêtre, où elle resta enfin debout, pour voir tout ce qui se passait dans la rue. Elinor était charmée que madame Jennings occupée ailleurs, n'en fût pas témoin. L'heure du thé les réunit. Maria était alors dans un état d'émotion presque douloureux à force d'être vif. Chaque coup de marteau dans les maisons voisines la faisait rougir et pâlir, lorsqu'elle voyait qu'elle s'était trompée. Enfin un beaucoup plus fort fut l'annonce d'une visite. Aucune autre personne que celle à qui elle avait écrit ne pouvait savoir encore leur arrivée. Elinor ne douta pas qu'on ne vînt annoncer M. Willoughby; et Maria s'approcha de la porte par un mouvement involontaire, l'ouvrit, écouta au-dessus de l'escalier et entendit une voix d'homme demander si mesdames Dashwood étaient au logis; elle rentra dans un trouble qui tenait presque du délire, et s'approchant d'Elinor, elle lui dit en se jetant dans ses bras: Oh! c'est lui, c'est bien lui! Elinor lui avait à peine dit: Au nom du ciel! chère Maria, calmez-vous,.... que la porte s'ouvre, et.... le colonel Brandon paraît. Maria au désespoir, sort de la chambre, même sans le saluer. Il la suivit des yeux avec un étonnement douloureux; mais se remettant promptement, il s'approcha d'Elinor, et lui souhaita le bonjour, ayant l'air content de la revoir. Elinor était fâchée sans doute du -désapointement- de sa soeur; mais elle l'était encore plus de son impolitesse pour un homme aussi estimable. Il était cruel pour lui d'être reçu de cette manière par une femme à qui il était si tendrement attaché. Elle espéra que peut-être il n'y avait pas fait attention; mais à peine l'eût-elle salué avec l'air de l'amitié, qu'il lui demanda d'une voix altérée si mademoiselle Maria était malade. --Oui, monsieur, lui dit-elle, en saisissant cette idée, elle est sujète à des vertiges; et la fatigue du voyage a augmenté cette disposition: c'est sans doute ce qui l'a obligée à sortir. Il l'écouta avec la plus grande attention, tomba dans une sorte de rêverie dont il sortit tout-à-coup en parlant à Elinor de leur séjour à Londres, du plaisir qu'il avait eu à l'apprendre, et en lui donnant des nouvelles de madame Dashwood, d'Emma, de ses amis du Parc. Ils continuèrent à s'entretenir en apparence avec calme, mais tous les deux occupés de tout autre chose que de leur conversation. Elinor mourrait d'envie de lui demander si Willoughby était à Londres; mais elle craignait d'augmenter sa peine, en lui parlant de son rival; enfin pour amener peut-être l'entretien sur ce sujet, elle lui demanda si lui-même avait toujours habité Londres depuis qu'il avait quitté Barton-Park. --Oui, répliqua-t-il, avec quelque embarras, presque toujours; j'ai été deux ou trois fois à Delafort pour peu de jours; mais bien malgré moi, je vous assure, je n'ai pu retourner au Parc. La manière de répondre triste, embarrassée, rappela à Elinor le moment de son départ et toutes les conjectures de madame Jennings. Elle craignait d'avoir témoigné une curiosité indiscrète, et se tut. Madame Jennings entra, et salua le colonel avec sa gaîté accoutumée.--Je suis enchantée de vous voir, cher colonel, et bien fâchée de ne m'être pas trouvée là quand vous êtes entré; j'avais comme vous comprenez mille choses à faire et à ranger chez moi, après une si longue absence; mais à présent je puis sortir de mon salon quand je voudrai, on ne le trouvera pas vide, et personne ne s'apercevra que la vieille maman Jennings n'est pas là. N'est-ce pas, colonel, que j'ai fait de jolies recrues? Mais, je vous en conjure, comment avez-vous appris que nous étions à la ville; je n'ai pas encore vu une âme? --J'ai eu le plaisir de l'apprendre chez madame Palmer où j'ai dîné. --Ah! ah! chez ma Charlotte: donnez m'en bien vîte des nouvelles. Aurai-je bientôt un petit fils? --Madame Palmer est très-bien; et je suis chargé de vous dire qu'elle viendra sûrement vous voir demain. --Je l'espère. Où donc est Maria? Vous ne l'avez pas vue encore, colonel? Ne suis-je pas bonne de vous l'avoir amenée? Mais comment vous arrangerez vous avec M. Willoughby? J'ai grand peur pour vous, colonel. Ah! la charmante chose que d'être jeune et belle! J'ai été jeune aussi, et si je n'étais pas belle comme Maria, ni jolie comme Elinor, je n'en ai pas moins eu un bon mari qui m'aimait de tout son coeur. Qu'aurais-je pu avoir de mieux avec la plus grande beauté? Si seulement il vivait encore! Voici huit ans que je le pleure: (et sa physionomie épanouie de joie comme à l'ordinaire, prit une expression un peu moins animée, ses yeux brillans de gaîté s'humectèrent.) Allons, allons ne parlons plus de cela, c'est inutile, les larmes ne me le rendront pas, parlons plutôt des vivans. Vous êtes-vous bien amusé, colonel, depuis que vous nous avez quittés si cruellement à Barton? Eh bien! après avoir bien crié contre vous, on prit son parti de votre absence, et on s'amusa tout autant: demandez à mademoiselle Maria si elle s'en aperçut. Je devinai à l'instant où elle était allée avec son beau conducteur; mais pour votre affaire si pressante, je n'ai que des conjectures: à présent que tout est fini, dites-moi ce que c'était. Point de secrets entre amis. Il répondit avec sa douceur et sa politesse accoutumées, mais sans satisfaire en rien sa curiosité. Elinor se mit à préparer le thé. Madame Jennings fit appeler Maria qui fut obligée de paraître. Elle salua le colonel avec une profonde tristesse et une parfaite indifférence. Il devint peu-à-peu tout aussi triste et aussi absorbé qu'elle, et malgré les persécutions de madame Jennings pour qu'il passât la soirée avec ces dames, il s'en alla immédiatement après le thé. Aucune autre visite ne se présenta. L'abattement de Maria augmentait à mesure qu'elle perdait l'espoir; et de très-bonne heure chacune alla se coucher. Maria se leva le lendemain rayonnante d'espérance; -son désapointement- de la veille était oublié. Il était impossible que cette journée ne fût pas plus heureuse. Le déjeûner était presque fini quand madame Palmer entra en riant aux éclats, et pouvant à peine dire et répéter combien elle était contente de revoir sa bonne mère et ses chères amies. Elle était à-la-fois surprise de leur arrivée, en colère de ce qu'elles avaient refusé son invitation, bien aise qu'elles eussent accepté celle de sa mère. Et M. Palmer, ajouta-t-elle, comme il s'impatiente de vous voir! Il n'a jamais voulu venir, quoi qu'il n'eût rien autre chose à faire; mais il était de mauvaise humeur, il est toujours si drôle, M. Palmer. Après une heure ou deux passées à causer sans rien dire, à rire sans sujet, à parler de plusieurs individus dont les demoiselles Dashwood ne connaissaient pas le nom, madame Palmer leur proposa de les mener dans quelques magasins pour faire leurs emplètes. Maria aurait préféré de rester; mais enfin désirant aussi d'acheter quelques parures, espérant faire quelque heureuse rencontre, elle se laissa entraîner. Partout où elles allèrent, son unique occupation fut de veiller à la porte des magasins où elles entraient sur tout ce qui passait dans la rue. Ses yeux étaient sans cesse en activité, attachés sur les trottoirs, et pénétraient au fond des voitures; et quand elle était forcée de venir donner son opinion sur quelque objet de mode, c'était avec une telle distraction, qu'il était facile de voir qu'elle pensait à toute autre chose. Les couleurs de son teint variaient à chaque instant. Sa soeur souffrait presqu'autant qu'elle de la voir dans cette agitation. On ne put obtenir son avis sur aucune emplète; rien ne lui plaisait, rien n'attirait son attention. Elle ne témoignait qu'une extrême impatience de retourner à la maison. Elinor qui voyait à regret sa soeur se donner en spectacle, aurait aussi désiré la ramener; mais il n'était pas facile de l'obtenir de madame Jennings et de sa fille. La première causait avec tous les marchands, s'informait des modes, des nouvelles, etc.; l'autre se faisait tout montrer, essayait tout, admirait tout, n'achetait rien et riait sans cesse. Il était donc assez tard lorsqu'elles rentrèrent au logis. Maria courut à perdre haleine; et quand Elinor entra, elle la trouva avec un mélange de dépit de ce que Willoughby n'était pas venu, et de plaisir de ne l'avoir pas manqué. --Est-ce qu'il n'est venu aucune lettre pour moi? dit-elle au laquais qui apportait les papiers.--Non, madame.--En êtes-vous sûr? informez-vous s'il n'est venu personne me demander. Il ressortit, et revint bientôt en disant: non, madame, personne. C'est cruel, c'est étonnant, dit-elle à voix basse en retournant vers la fenêtre. Elinor la regarda avec inquiétude. Oh ma mère! pensait-elle, combien vous avez eu tort de permettre un engagement de coeur entre une fille si jeune et si passionnée et un jeune homme si peu connu et si mystérieux.--Chère Maria, dit-elle à sa soeur, vous êtes mal à votre aise, je le vois, et je le comprends. --Pas du tout, dit Maria en s'efforçant de sourire, je n'éprouve qu'une impatience très-naturelle en vérité; mais je n'ai pas le moindre doute, et je serais très-blessée qu'on me témoignât la moindre défiance sur un ami que j'estime autant que j'aime, et qui m'expliquera sûrement aujourd'hui ce qui m'étonne sans me fâcher. Elinor se tut; qu'aurait-elle pu dire? mais elle se promit si Willoughby ne paraissait pas de quelques jours de représenter à sa mère la nécessité de parler à Maria. Madame Palmer et une amie intime de madame Jennings, qu'elle avait rencontrée, vinrent dîner et passer la soirée avec elles. La complaisante Elinor consentit à faire un wisk avec ces dames. Maria ne savait aucun jeu, et n'était pas complaisante. Sa soirée, bien plus pénible que celle de sa soeur, s'écoula dans le trouble, l'anxiété, et le tourment d'une attente sans cesse trompée. Elle essaya de lire, mais sans le pouvoir; son ouvrage de broderie n'eut pas plus de succès. Elle rêva au coin du feu, se promena, de la porte à la fenêtre, soupira beaucoup, et fit bien pitié à sa soeur. CHAPITRE XXVII. --Si le temps continue d'être aussi beau pour la saison, dit madame Jennings en déjeûnant, sir Georges ne quittera pas encore Barton; il lui en coûterait trop de perdre un jour de chasse. --Ah! c'est vrai, s'écria Maria avec gaîté, et en courant à la fenêtre pour examiner le temps, je n'y avais pas pensé. Ces beaux jours d'hiver doivent inviter tous les chasseurs à rester à la campagne. Cette idée releva ses esprits et lui rendit tout son espoir. Willoughby chasseur déterminé, n'était sûrement pas à Londres; il n'avait pas reçu sa lettre. Son absence, son silence étaient expliqués; et tous les nuages élevés dans l'âme de Maria furent dissipés. Madame Jennings avait eu là une heureuse idée. --Il est sûr, dit Maria en s'asseyant à la table du déjeûner, et en prenant une tartine qu'elle mangea avec appétit, il est sûr qu'il fait un délicieux temps de chasse; comme ils doivent être heureux! mais j'espère cependant... je crois, veux-je dire, qu'il ne durera pas long-temps; dans cette saison, c'est impossible. Nous aurons bientôt de la neige, de la gelée, qui rappellera tous les chasseurs et tout le monde en ville. Cette extrême douceur de temps ne peut pas durer; dans un jour ou deux peut-être il y aura du changement: voyez comme le jour est clair! il peut geler cette nuit, et demain.... --Et dans peu de jours nous aurons sir Georges et lady Middleton, dit Elinor pour détourner l'attention de madame Jennings. Actuellement, pensait-elle, je suis sûre que Maria écrira à Haute-Combe par le courrier de ce soir. Ecrivit-elle en effet? c'est ce qu'il fut impossible de découvrir. Mais elle continua d'être de très-bonne humeur; heureuse de penser que Willoughby était à la chasse, plus heureuse encore d'espérer qu'il arriverait bientôt. La matinée se passa en course chez des marchands, ou à laisser des cartes chez les connaissances de madame Jennings pour les informer de son retour en ville. Maria qui n'avait plus la crainte de manquer Willoughby en sortant, ou l'espoir de le rencontrer dehors, alla où l'on voulut et fut assez bonne enfant. Mais sa principale occupation était d'observer la direction du vent et les variations de l'atmosphère. Ne trouvez-vous pas qu'il fait beaucoup plus froid qu'hier, Elinor, lui disait-elle? cela augmente sensiblement; je suis sûre qu'il gèlera cette nuit, et..... Elle se taisait; mais Elinor achevait intérieurement sa phrase, et les chasseurs rentreront en ville. Elle était en même temps amusée et peinée de cette vivacité de sentiment qui faisait passer tour-à-tour sa soeur du désespoir à la joie, et rapporter tout à l'unique objet dont elle était occupée. Quelques jours se passèrent sans gelée et sans Willoughby; et Maria les trouva longs et ennuyeux. Ni elle ni Elinor ne pouvaient cependant se plaindre en aucune manière de leur genre de vie chez madame Jennings; il était tout autre qu'Elinor ne l'avait imaginé. La maison située dans le beau quartier de -Berkeley-Street- était montée sur un grand ton d'élégance et d'aisance. A l'exception de quelques vieilles connaissances de la cité, dont lady Middleton n'avait pu obtenir l'expulsion, toute la société de madame Jennings était très-distinguée. Elle présenta ses jeunes amies de manière à leur attirer mille politesses. La figure très-remarquable de Maria, les grâces d'Elinor, leur gagnèrent bientôt l'admiration et l'amitié de tous ceux à qui madame Jennings les présentait. Mais dans les premiers temps de leur séjour à Londres leurs plaisirs se bornèrent à quelques rassemblemens peu nombreux, soit chez madame Jennings, soit ailleurs, où Elinor faisait tous les soirs un grave wisk, tandis que Maria s'ennuyait à la mort, en comptant les jours et les heures, en soupirant après les frimats qui devaient lui ramener son ami. Le colonel Brandon ayant reçu une invitation de madame Jennings pour tous les jours, n'en laissait point passer sans venir prendre le thé avec ces dames, lorsqu'elles restaient à la maison. Il regardait Maria; il parlait à Elinor, qui le trouvait chaque jour plus aimable et plus intéressant, et qui voyait avec un vrai chagrin que son amour pour Maria, loin de diminuer le moins du monde, augmentait visiblement. Il lui parlait peu; mais ses regards ne l'abandonnaient pas; il suivait tous les mouvemens de cette figure si belle, si expressive, paraissait au ciel lorsqu'elle lui adressait la parole, et tombait dans une sombre mélancolie, quand elle ne lui parlait pas. Environ une semaine après leur arrivée en ville, en rentrant un matin après une promenade en voiture, elles trouvèrent une carte sur la table avec le nom de Willoughby. Maria la saisit avec une émotion qui fit craindre à sa soeur qu'elle ne se trouvât mal; Bon Dieu, s'écria-t-elle, quel bonheur, il est enfin à Londres! Mais quel chagrin qu'il soit venu pendant notre absence! et que je suis fâchée que nous soyons sorties ce matin! Des larmes remplirent ses beaux yeux. Elinor très-touchée, lui dit, qu'il reviendrait sûrement le lendemain. J'en suis sûre à présent, dit Maria en pressant contre son coeur la précieuse carte. Madame Jennings entra; elle s'échappa en emportant avec elle la carte et le nom qui lui annonçait un bonheur si passionnément désiré. Elinor fut contente et de la joie de Maria et de pouvoir enfin étudier Willoughby. Mais Maria reprit toutes ses agitations à un plus haut degré; elle n'eut plus un instant de tranquillité. L'attente de voir d'un instant à l'autre entrer cet être adoré, la rendait incapable de tout. Elle ne parlait ni n'écoutait plus, et dès le lendemain, elle refusa positivement, sur un léger prétexte, d'accompagner madame Jennings et sa soeur à la promenade accoutumée du matin. Elinor n'insista pas et n'osa refuser à madame Jennings d'aller avec elle; mais malgré tous ses efforts elle fut presque d'aussi mauvaise compagnie que l'aurait été sa soeur. Elle ne pouvait détourner ses pensées de la visite de Willoughby, dont elle n'avait aucun doute; elle voyait, elle sentait l'émotion de Maria, et regrettait de n'être pas avec elle pour la soutenir, et pour juger avec plus de calme les dispositions de Willoughby. A son retour qu'elle pressa autant qu'il lui fut possible, elle vit au premier regard qu'elle jeta sur sa soeur, que Willoughby n'était pas venu. Maria était l'image parlante d'un abattement tout près du désespoir. Elinor la regardait avec la plus tendre compassion, lorsque le laquais entra en tenant un billet. Maria courut au devant de lui, l'arracha de ses mains, en disant vivement: Pour moi! est-ce qu'on attend? --Non, madame, c'est pour ma maîtresse. Elle avait déja lu l'adresse et jeté le billet avec dépit sur la table.--Pour Madame Jennings, et rien pour moi! c'est désespérant en vérité, c'est pour en mourir. --Vous attendiez donc une lettre? dit Elinor, incapable de garder plus long-temps le silence. Maria ne répondit rien; ses yeux étaient pleins de larmes. --Vous n'avez aucune confiance en moi, chère Maria, continua Elinor après une courte pause. --Ce reproche est singulier de votre part, Elinor, vous qui n'avez de confiance en personne. --Moi! répondit Elinor avec quelque embarras, je n'ai rien à confier. --Ni moi, sans doute, répondit Maria avec énergie; nos situations sont donc tout-à-fait semblables. Nous n'avons rien à nous dire l'une à l'autre, vous parce que vous cachez tout, moi parce que je ne cache rien. Mais quand vous me donnerez l'exemple d'une confiance plus particulière, alors je le suivrai. Elinor se tut en étouffant un soupir; qu'aurait-elle pu dire? Le secret qui oppressait son coeur n'était pas le sien; elle ne pouvait le trahir; et pourquoi parler d'un homme qu'elle voulait oublier, d'un sentiment dont elle voulait triompher. Mais elle sentit qu'elle ne pouvait pas dans de telles circonstances exiger la confiance de Maria. Madame Jennings entra, ouvrit son billet et le lut tout haut. Il était de sa fille lady Marie Middleton qui lui annonçait leur arrivée à Londres le soir précédent, et la priait ainsi que ses belles cousines de venir passer la soirée chez elle. Les occupations de sir Georges, et de son côté un peu de rhume, les empêchaient de venir à Berkeley-Street. L'invitation fut acceptée; mais quand l'heure d'y aller arriva, Elinor eut beaucoup de peine à persuader à Maria qu'elle ne pouvait honnêtement s'en dispenser. Willoughby n'avait point paru, n'avait point écrit; et le tourment d'une attente continuelle et toujours trompée, avait tellement irrité les nerfs de cette pauvre jeune fille, qu'elle assurait, sans en dire la cause, n'être pas en état de sortir. Mais un motif plus fort de rester au logis, était la crainte de manquer encore la visite tant désirée. Madame Jennings vint de nouveau au secours d'Elinor par ses sages réflexions.--Il faut bien que vous veniez, Maria, lui dit-elle, car je parie que sir Georges, aura rassemblé tous les amis de Barton-Park. Maria rougit et courut chercher son schall. Elles furent reçues à Conduit-Street, comme elles l'étaient au Parc, avec l'élégante cérémonie et la froide politesse de lady Middleton, et avec la bruyante cordialité et la bonne humeur de sir Georges. Soyez les bien-venues, mes belles voisines, dit-il en leur serrant la main, j'ai invité pour ce soir une douzaine de couples de jeunes gens. J'aurai deux violons, et nous nous amuserons. Ce n'était pas trop l'avis de ma femme; mais le mien a prévalu, et je pense que vous serez de mon parti. J'ai bien couru ce matin pour arranger cela. A Londres, c'est plus difficile qu'à Barton; il y a plus de monde, mais aussi plus de plaisirs. En effet lady Middleton, quoiqu'elle aimât la danse, aimait mieux encore une belle représentation; elle trouvait qu'à la campagne un bal impromptu pouvait passer; mais à Londres elle craignait de compromettre sa réputation d'élégance, lorsque l'on saurait que l'on avait dansé chez lady Middleton avec deux violons seulement et une simple collation. M. et madame Palmer étaient de la partie. Mesdemoiselles Dashwood n'avaient point vu le premier depuis leur arrivée, non plus que sa belle-mère, qu'il traitait avec une indifférence mal déguisée sous un air de dignité et d'importance. Il les salua légèrement lorsqu'elles entrèrent, sans avancer d'un pas et sans les regarder, pendant que sa femme les étouffait de caresses, et riait aux éclats de ce que -son cher amour- n'avait pas l'air de les reconnaître.--Ce sont Mesdemoiselles Dashwood, M. Palmer. Il fit comme s'il ne l'entendait pas...--M. Palmer, c'est ma mère. Eh bien! voyez comme il est drôle, il est dans ses humeurs de ne pas m'écouter. Maria en faisait bien autant. En entrant elle parcourut le salon d'un regard; il n'y était pas, et pour elle il n'y avait personne. Elle s'assit tristement dans un coin, également mal disposée pour avoir du plaisir ou pour en donner. Il y avait environ une heure qu'ils étaient rassemblés, lorsque M. Palmer sortant de sa rêverie, s'avança en bâillant auprès d'Elinor, exprima sa surprise de les voir en ville, quoique ce fût chez lui que le colonel Brandon eût appris leur arrivée. D'honneur, je croyais que vous passiez tout l'hiver en Devonshire. --Vraiment, dit Elinor en riant. --Quand y retournez-vous? --Je l'ignore. Les violons arrivèrent; la conversation finit; on se prépara à danser. Jamais Maria n'avait été si peu en train. Enfin cette mortelle soirée finit, sans avoir encore vu Willoughby. Je n'ai de ma vie été plus fatiguée, dit Maria en entrant dans la voiture; le parquet n'a point d'élasticité. --Ne cherchez pas chicane à ce pauvre parquet, dit en riant madame Jennings; vous l'auriez trouvé assez bon si vous l'aviez parcouru avec quelqu'un que je ne veux pas nommer; vous ne seriez alors pas du tout fatiguée. A dire vrai, ce n'est pas trop honnête à lui de ne pas venir danser avec vous, quand il était invité. --Invité! s'écria Maria, il était invité! --Oui, ma fille me l'a dit, et sir Georges aussi, qui l'a rencontré ce matin, et l'a fort pressé de venir. Maria ne dit plus rien, mais sa contenance annonçait combien elle était blessée. Elinor l'était aussi, et résolut d'écrire à sa mère le matin suivant, d'éveiller ses craintes sur la santé de Maria, et de l'engager à exiger sa confiance. Elle fut confirmée dans cette résolution en s'apercevant le lendemain après déjeûner que Maria écrivait à Willoughby. Car à qui d'autre qu'à lui pouvait-elle écrire? Avant dîner madame Jennings sortit pour quelques affaires. Elinor commença sa lettre. Maria trop inquiète pour lire, trop agitée pour travailler, allait d'une fenêtre à l'autre, ou se promenait dans la chambre les bras croisés, ou assise devant le feu dans une attitude mélancolique. Elinor fut très-pressante dans ses supplications à leur mère; elle lui racontait tout ce qui s'était passé depuis leur arrivée, ses soupçons sur l'inconstance de Willoughby, et la conjurait au nom de ses devoirs de mère et de sa tendresse pour Maria, d'exiger d'elle un aveu positif de sa situation. Sa lettre était à peine finie, qu'un coup de marteau annonça une visite. Maria fatiguée d'espérer, se hâta de sortir pour ne pas entendre annoncer une autre personne que Willoughby. Un regard amical sur Elinor fut interprété par cette dernière comme une prière muette de la faire demander si c'était -lui-. Ce n'était pas -lui-; c'était encore le bon colonel Brandon. Il paraissait plus triste qu'à l'ordinaire. Après avoir exprimé à Elinor sa satisfaction de la trouver seule, comme s'il avait quelque chose de particulier à lui dire, il s'assit à côté d'elle en silence, et comme oppressé de ses pensées. Elinor persuadée qu'il avait quelque chose à lui communiquer qui concernait sa soeur, attendait impatiemment qu'il commençât. Ce n'était pas la première fois qu'elle avait cette conviction. Souvent déja, quand Maria sortait ou restait rêveuse dans un coin du salon, le colonel s'approchait d'Elinor, lui disait avec l'air du plus grand intérêt: mademoiselle Maria n'est pas bien aujourd'hui, ou bien: Votre soeur est bien absorbée.... Il s'arrêtait, il hésitait. Elle voyait dans son regard qu'il avait quelque chose à dire de plus, qu'il n'osait pas prononcer. Cette fois après quelques instans d'hésitation, après s'être levé et rassis, il lui demanda d'une voix tremblante quand il pourrait la féliciter de l'acquisition d'un frère. Elinor n'était pas préparée à cette question, et n'ayant pas de réponse prête, elle fut obligée de dire, comme on dit toujours: je n'entends pas.... je ne comprends pas.... parlez-vous de mon frère John! Sont-ils arrivés!..... Il essaya de sourire et répliqua avec une espèce d'effort: Vous ne voulez pas me comprendre. J'entends.... les engagemens de votre soeur avec M. Willoughby de Haute-Combe.... Ils sont connus généralement; et j'ai cru.... --Ils ne peuvent être connus, dit Elinor, puisque la famille les ignore. Il parut très-surpris.--Je vous demande mille pardons, dit-il; je crains à présent que mes questions n'aient été très-indiscrètes; mais je ne pouvais imaginer qu'il y eût du mystère, puisqu'ils correspondent ouvertement, et que tout le monde parle de leur mariage. --Tout le monde en parle dites-vous! vous me surprenez toujours davantage. Dites-moi, je vous en prie, par qui vous en avez été informé. --Par plusieurs personnes. Il y en a que vous ne connaissez pas, d'autres avec qui vous êtes très-liée, comme par exemple madame Jennings, les Palmer, les Middleton. Malgré cela, je ne l'aurais pas cru, parce qu'on cherche toujours à douter de ce que l'on craint, mais l'autre matin en entrant ici, je vis accidentellement une lettre entre les mains du domestique, qui ne cherchait pas à la cacher. Elle était adressée à M. Willoughby et de l'écriture de votre soeur. Je vous ai demandé si elle se mariait, mais j'en étais déja convaincu. Est-ce que tout est conclu définitivement? ne me reste-t-il aucun espoir? Mais non, lors même qu'il y aurait des obstacles insurmontables, je n'ai aucun droit, aucune chance de jamais succéder.... De grace excusez-moi, bonne Elinor; j'en dis trop sans doute et j'ai grand tort, mais je sais à peine ce que je dis et je me confie entièrement en votre prudence. Dites-moi que tout est arrangé quoiqu'il faille encore garder le secret quelque temps. Ah! combien j'ai besoin d'être sûr que mon malheur soit décidé, de ne plus rester en suspens, et d'employer toutes les forces de mon ame à me guérir d'un sentiment inutile et coupable! Ces paroles incohérentes, cet aveu positif de son amour pour Maria, affectèrent beaucoup Elinor, au point même de l'empêcher de parler; et, quand elle se sentit un peu remise, il succéda à ce trouble un extrême embarras de répondre convenablement. L'état réel des choses entre sa soeur et M. Willoughby lui était trop peu connu pour qu'elle ne craignît pas de la compromettre en disant trop ou trop peu. Cependant, comme elle était convaincue de l'affection de sa soeur pour Willoughby, qui ne laissait aucun espoir au colonel quelque fût l'événement, étant bien aise d'ailleurs d'épargner à Maria le blâme auquel elle donnait lieu si souvent, elle jugea plus prudent d'en avouer davantage qu'elle n'en croyait elle-même: elle lui dit donc que quoi qu'elle n'eût jamais été informée par eux-mêmes des termes où ils en étaient, elle n'avait aucun doute de leur affection mutuelle, et qu'elle n'était pas surprise d'apprendre leur correspondance. Le colonel l'écouta avec une silencieuse attention, et, quand elle eut cessé de parler, il se leva et dit avec une voix émue: Je souhaite à votre soeur tous les bonheurs imaginables. Puisse-t-elle, puisse Willoughby mériter la félicité qui leur est destinée! Il la salua de la main, leva les yeux au ciel avec l'expression la plus douloureuse, et partit. Elinor resta triste et pensive. Cet entretien loin de lui avoir apporté quelque consolation, laissait un poids sur son coeur. Ses espérances du mariage de sa soeur s'étaient, il est vrai, renouvelées; mais serait-elle heureuse? Les voeux du colonel avaient quelque chose de sombre; il semblait en douter. Le malheur de cet homme intéressant l'affligeait aussi. Elle déplorait la fatalité qui l'avait entraîné dans un amour sans espoir; et cette conformité dans leur situation redoublait encore l'intérêt qu'il lui inspirait. Pauvre Brandon! s'écriait-elle; et son coeur oppressé disait ainsi: Pauvre Elinor! Elle ne savait plus ce qu'elle devait désirer, et, sur quelque objet qu'elle arrêtât sa pensée, c'était avec un sentiment douloureux. CHAPITRE XXVIII. Trois ou quatre jours s'écoulèrent sans qu'Elinor eût à regretter d'avoir averti sa mère. Willoughby ne vint, ni n'écrivit. L'inquiétude de Maria se calma peu-à-peu, et fut remplacée par un abattement, un découragement complets. Elle restait, des heures entières assise à la même place, presque sans mouvement, ne faisant plus nulle attention aux coups de marteau ni à ceux qui entraient, ni à ce qu'on disait autour d'elle; elle aurait oublié de manger, de s'habiller, de se coucher, de se lever, si Elinor n'y avait pas pensé pour elle, et ne l'eût pas avertie absolument de tout ce qu'il fallait faire; alors sans dire oui ou non, elle faisait machinalement ce que lui disait sa soeur; elle sortait ou restait avec une égale indifférence, et sans avoir jamais une expression de plaisir ou d'espoir. Sur la fin de la semaine, elles étaient engagées dans une grande assemblée où lady Middleton devait les conduire. Madame Palmer très-avancée dans sa grossesse était indisposée; et sa mère restait auprès d'elle; elle avait prié ses jeunes amies de ne pas manquer à cet engagement. Elinor désirait aussi faire sortir Maria de son apathie; et cette réunion chez une femme très-riche et très à la mode, devait être fort belle. Comme à l'ordinaire la triste Maria ne se mit en peine de rien, se laissa parer par sa soeur, sans même se regarder au miroir, s'assit dans le salon jusqu'au moment de l'arrivée de lady Middleton, penchée sur sa main sans ouvrir la bouche, perdue dans ses pensées, et sans paraître s'apercevoir de la présence d'Elinor; quand on l'avertit que lady Middleton les attendait dans sa voiture, elle tressaillit, comme si elle n'eût attendu personne. Après avoir eu assez de peine à s'approcher de la maison où se tenait l'assemblée, à cause de la foule des équipages qui obstruaient la rue, elles firent leur introduction dans un salon splendide, très-illuminé, et si rempli de monde, qu'on pouvait à peine respirer, et que la chaleur était insupportable. Lady Middleton les amena auprès de la dame qui les avait invitées. Elles la saluèrent, et il leur fut permis de se mêler dans la foule et de prendre leur part de la presse et de la chaleur, que leur arrivée augmentait encore. Après quelques momens employés à se promener avec grand peine d'un coin du salon à l'autre, lady Middleton arrangea une partie de cassino qui était son jeu favori. Mesdemoiselles Dashwood préférèrent ne pas jouer, et s'assirent à peu de distance de la table de jeu. Maria retomba dans ses sombres rêveries; Elinor s'amusait à regarder cette quantité d'individus qui se rassemblaient avec l'espoir du plaisir, et qui plus ou moins avaient tous l'air ennuyé et fatigué. En promenant ses regards de côté et d'autre, ils tombèrent sur un objet qui lui donna une forte émotion.... C'était Willoughby debout devant une jeune personne mise dans toute la recherche de la mode, et avec qui il tenait une conversation très-animée. Dans un mouvement ses yeux rencontrèrent ceux d'Elinor; il la salua, mais sans faire un pas pour se rapprocher d'elle et de Maria, qu'il voyait aussi très-bien; il continua à parler à la jeune dame. Involontairement Elinor se tourna vers sa soeur pour la prévenir, si elle ne l'avait pas encore vu, de peur qu'elle ne se donnât en spectacle; mais c'était trop tard, elle venait de l'apercevoir. Toute sa physionomie exprimait un bonheur qui tenait presque du délire.--C'est lui! s'écria-t-elle en se levant pour courir à lui, si sa soeur ne l'avait pas retenue. Bon Dieu! il est là, dit-elle à Elinor, il est là; oh! s'il pouvait me voir! Pourquoi ne me regarde-t-il pas? Pourquoi m'empêchez-vous d'aller lui parler? Oh! laissez moi aller. --Je vous en prie, dit Elinor à voix basse, soyez plus calme; ne trahissez pas ainsi vos sentimens devant tout le monde; est-ce à vous, Maria, à faire un seul pas? Laissez-le venir. Peut-être il ne vous a pas vue encore. Etre calme et dans un tel moment, ah! c'était bien plus qu'elle ne pouvait l'espérer de Maria. Aussi voyant qu'elle l'écoutait à peine, elle lui serra tendrement la main: Pour l'amour de moi, Maria, lui dit-elle, rasseyez-vous; si vous m'aimez je vous en demande cette preuve. Maria se rassit à l'instant même, en lui rendant son serrement de main, mais avec un mouvement convulsif; elle avait un tremblement général; ses joues et ses lèvres étaient pâles comme la mort et tous ses traits étaient altérés. Enfin Willoughby après les avoir regardées encore toutes deux, 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000