reçurent, en les félicitant de leur heureuse arrivée dans cette jolie
habitation, dont ils étaient enchantés, se communiqua à leur coeur.
Au grand château de Norland ils étaient confondus dans le nombre des
serviteurs; dans cette petite maison, plus rapprochés de leurs
maîtresses, ils devenaient presque des amis. La saison aussi
contribuait à égayer leur établissement, on était au commencement de
septembre, le temps était beau et serein, ce qui n'est point
indifférent. Un beau jour, un ciel pur et sans nuage répandent un
charme de plus sur les objets qu'on voit pour la première fois; on
reçoit d'abord une impression favorable qui ne s'efface plus dans la
suite.
La situation de la maison était charmante, des collines s'élevaient
immédiatement derrière et la garantissaient du vent du nord; des deux
côtés s'étendaient des plaines, les unes ouvertes et cultivées,
d'autres boisées. Le beau village de Barton était situé sur une de
ces collines, et faisait une vue très agréable des fenêtres de la
maison; au devant elle était plus étendue et commandait la vallée
entière, et même la contrée adjacente. Les collines rapprochées de la
chaumière terminaient le vallon dans cette direction; mais sous un
autre nom il s'étendait au-delà et se laissait apercevoir entre les
deux pentes des collines les plus escarpées, ce qui formait en face
de la chaumière un point de vue enchanteur.
Madame Dashwood fut d'abord très satisfaite de la maison sous tous
les rapports; ce qui manquait même à quelqu'un accoutumé à plus de
grandeur et d'élégance, était pour elle une source de jouissances. Un
de ses plus grands plaisirs était d'augmenter et d'embellir ses
demeures; comme dans ce moment elle venait de vendre son équipage et
quelques meubles de trop, elle avait de l'argent tout prêt pour
suppléer à ce qui pouvait manquer aux appartemens. Pour la maison
elle-même (disait-elle) il est sûr qu'elle est trop petite pour notre
famille, mais nous tâcherons de nous y arranger pour le moment; la
saison est trop avancée pour rien entreprendre. Mais si j'ai assez
d'argent au printemps, et j'ose répondre que j'en aurai, nous
pourrons alors penser à bâtir: ces chambres ne sont, ni l'une ni
l'autre, assez grandes pour y rassembler tous les amis qui viendront
chez moi, comme je l'espère; mais j'ai dans l'esprit de réunir ce
passage, et même une partie de l'une des chambres avec l'autre, pour
avoir un joli salon. Le reste servira d'antichambre en ajoutant une
aîle à la maison; on aurait de plus dans le bas un petit salon
lorsqu'on n'est qu'en famille: au-dessus une chambre à coucher, une
de domestique dans la mansarde, et nous aurons alors une charmante
petite maison. Il serait à souhaiter aussi que l'escalier fût plus
beau, mais on ne peut pas tout avoir, quoique je suppose qu'il ne
serait pas difficile de l'élargir. Enfin nous verrons ce que j'aurai
devant moi au printemps, et je m'arrangerai en conséquence pour mon
plan.
En attendant que ces réparations pussent se faire, sur un revenu de
cinq cents pièces par une femme qui n'en avait jamais économisé une
en sa vie, elles furent assez sages pour se contenter de la maison
telle qu'elle était. Elinor laissa sa mère s'amuser de ses projets,
et, sans la contredire, se promit bien qu'ils ne seraient pas
exécutés. Chacune d'elles se mit à s'arranger de son mieux; leurs
livres et leurs jolis meubles furent placés de la manière la plus
commode pour en jouir à chaque instant. Le bon piano de Maria dans la
chambre de réunion qui prit le nom de salon, et les beaux dessins
d'Elinor en ornèrent les murs recouverts d'un simple papier uni avec
une jolie bordure. Elles étaient au milieu de cette occupation,
lorsqu'elles furent interrompues par la visite du propriétaire, sir
Georges Middleton, qui venait leur souhaiter la bienvenue, et leur
offrir tout ce qui pourrait leur être utile dans les premiers momens;
tout ce qu'il y avait dans sa maison et dans ses jardins était à leur
service. Il connaissait déja madame Dashwood, lui ayant précédemment
fait une visite à Stanhill, mais il y avait trop long-temps pour que
ses jeunes cousines pussent se rappeler de lui. C'était un homme
d'environ quarante ans, d'une belle et bonne figure; la joie et la
santé respiraient sur sa physionomie; sa manière franche et amicale
ressemblait au style de ses lettres. L'arrivée de ses parentes
paraissait lui causer la plus grande satisfaction, et leur félicité
lui donner une réelle sollicitude. Il exprima avec une extrême
cordialité son désir de vivre ensemble en bons voisins, amis et
parens, et les pressa si instamment de venir dîner tous les jours
chez lui jusqu'à ce que leur établissement fût formé, que quoiqu'il
insistât un peu au-delà de la politesse, elles ne purent en être
offensées ni s'y refuser.
Sa bonté n'était pas seulement en paroles, car une heure après les
avoir laissées, elles reçurent un panier plein de beaux fruits et de
bons légumes, lequel fut suivi avant la fin du jour d'un présent de
gibier. Il insista aussi pour faire chercher ou envoyer leurs lettres
à la poste avec les siennes, et leur faire passer chaque jour les
papiers nouvelles.
Lady Middleton avait envoyé par son mari un message fort poli: son
intention, disait-elle, était de les voir dès qu'elle serait sûre de
ne pas les embarrasser; et comme la réponse tout aussi polie
témoignait l'impatience de faire sa connaissance, Milady fit son
introduction à -Barton-Chaumière-, le jour suivant.
Madame Dashwood et ses filles avaient en effet assez de curiosité de
voir une personne qui aurait autant d'influence sur leur agrément
journalier, et la première apparence leur fut on ne peut plus
favorable. Lady Middleton n'avait que vingt-six ou vingt-sept ans;
elle était belle, ses traits réguliers, sa figure gracieuse, sa
taille élégante et élancée; et son maintien plein de grace prévenait
d'abord extrêmement; elle avait toute la mesure et l'élégance dont
sir Georges était dépourvu, mais on regrettait bientôt qu'elle n'eût
pas un peu de sa franchise. Sa visite fut assez longue pour diminuer
peu à peu l'admiration que son premier abord avait excitée. Elle
était sans doute parfaitement bien élevée, mais froide, réservée,
sans aucun mouvement, et sa conversation, en très bons termes et très
soignée, était aussi très insipide, et n'allait pas au-delà des lieux
communs.
L'entretien cependant se soutint assez bien, grace au babil non
interrompu de sir Georges, et au soin que lady Middleton avait eu
d'amener son fils aîné, un beau petit garçon de six ans, qui dans un
pareil cas est un sujet inépuisable, lorsqu'on n'en a pas d'autre à
traiter. On s'informe de son âge, de son nom, on admire sa beauté, on
le trouve grand ou petit pour son âge, on lui fait des questions
auxquelles sa mère répond pour lui, pendant que l'enfant penché sur
elle, chiffonne sa robe, baisse sa tête et ne dit mot, à la grande
surprise de sa maman, qui s'étonne de sa timidité en compagnie, et
raconte comme il est bruyant à la maison et toutes ses gentillesses.
Dans les visites de cérémonie, un enfant devrait être de la partie,
comme une provision de discours. Dans celle-ci dix minutes au moins
furent employées à déterminer si le petit ressemblait à son père ou à
sa mère, en quoi il leur ressemblait: chacun était d'un avis
différent, ce qui anima encore l'entretien.
Elles eurent bientôt l'occasion de discuter sur les autres enfans,
milady en avait quatre, et sir Georges ne voulut pas partir sans
avoir leur promesse positive de dîner au parc le lendemain.
CHAPITRE VII.
Barton-Park était tout au plus à un demi mille de la -Chaumière-; les
quatre dames avaient passé très près en traversant la vallée; mais
une colline l'avait dérobé à leur vue. Le bâtiment était grand et
beau, et tel que doit l'être la demeure d'un riche gentilhomme qui
fait un bel usage de sa fortune, et qui reçoit chez lui avec
hospitalité et avec élégance: la première regardait le baronnet, et
la seconde sa femme. Sir Georges tenait à avoir toujours sa maison
remplie de ses amis et de ses connaissances; et lady Middleton à ce
que sa maison fût citée comme celle de tout le comté qui était montée
sur le meilleur ton. La société leur était nécessaire à tous deux,
quoique leur manière de recevoir fût très différente; ils avaient
cependant un grand rapport dans le manque total de talens et de
moyens pour employer leur temps dans la retraite. Sir Georges n'était
qu'un bon vivant et un habile chasseur, et sa femme une belle dame et
une mère faible, sans autre occupation que d'arranger avec élégance
ses chambres et sa personne, et de gâter ses enfans d'un bout de
l'année à l'autre. Les plaisirs de sir Georges étaient plus variés:
tantôt il chassait le renard; tantôt il tuait du gibier pour sa table
et celle de ses amis; tantôt il recevait du monde chez lui; tantôt il
allait en chercher ailleurs. Jamais ils n'étaient seuls en famille,
et ce mouvement continuel du grand monde avait l'avantage
d'entretenir la bonne humeur du mari, de développer les talens de la
femme pour une bonne tenue de maison, et de cacher leur ignorance et
le rétrécissement de leurs idées. Lady Middleton était contente au
possible lorsqu'on vantait l'ordonnance de sa table, la recherche de
ses meubles, et la jolie figure de ses enfans; elle ne demandait pas
d'autre jouissance. Il fallait de plus à sir Georges que la compagnie
qu'il rassemblait s'amusât beaucoup, ou du moins en eût l'air; plus
son salon était rempli de jeunes gens bien gais, plus on y faisait de
bruit, plus il était content. C'était une bénédiction pour toute la
jeunesse du voisinage, à laquelle il ne cessait de donner et de
procurer des plaisirs. Pendant l'été il arrangeait continuellement de
charmantes parties de campagne, des haltes de chasse dans ses bois,
des promenades nombreuses à cheval, en phaëton, et dès que l'hiver
arrivait, les bals étaient assez fréquens chez lui pour satisfaire
les danseurs les plus intrépides, à la tête desquels il était encore
avec l'ardeur et la gaîté de vingt ans. L'arrivée d'une nouvelle
famille dans les environs lui causait toujours une grande joie, s'il
y avait surtout des jeunes gens en âge d'augmenter le nombre de ses
convives, ensorte qu'il fut enchanté sous tous les rapports des
nouveaux habitans de sa jolie chaumière. Trois charmantes jeunes
filles, simples, naturelles, n'ayant aucune prétention, aucune
affectation; une mère bonne, indulgente, qui n'avait pas de plus
grands plaisirs que ceux de ses enfans: c'était vraiment une
acquisition précieuse. Elles avaient encore pour lui un mérite de
plus, celui d'avoir été malheureuses par le changement subit de leur
situation. Son bon coeur trouvait une satisfaction réelle en
établissant ses cousines près de lui, et en leur rendant la vie assez
douce pour qu'elles n'eussent aucun regret de leur opulence passée.
Elles auront, pensait-il, une aussi bonne table et plus d'amusement
qu'elles n'en avaient dans leur grand château pendant la vie de leur
oncle, et sans doute elles trouveront qu'un joyeux cousin vaut encore
mieux.
Dès qu'il les vit de sa fenêtre arriver à Barton-Park, il courut
au-devant d'elles pour les introduire dans sa demeure, où il les
reçut avec sa bonhomie et sa gaîté ordinaires, en leur disant qu'il
espérait qu'elles y viendraient presque tous les jours. «Je n'ai
qu'un chagrin, leur dit-il, en les conduisant au salon, c'est de ne
pas avoir pu donner de jeunesse aujourd'hui à mes petites cousines;
on aurait pu danser un peu dans la soirée, et à votre âge cela fait
toujours plaisir. J'ai couru ce matin chez plusieurs de mes voisins
dans l'espoir d'avoir un nombreux rassemblement, et mon malheur a
voulu qu'ils fussent tous engagés; vous voudrez bien m'excuser cette
fois, cela n'arrivera plus je vous le promets. Vous trouverez donc
seulement aujourd'hui un gentilhomme de mes intimes amis, qui passe
quelque temps au Parc, mais qui n'est malheureusement ni bien jeune,
ni bien gai. J'ai vu le moment où nous n'aurions absolument que lui,
heureusement madame Jennings, la mère de ma femme est arrivée il y a
une heure pour passer quelque temps avec nous, et celle-là est aussi
gaie, aussi animée, aussi agréable que si elle n'avait que dix-huit
ans. Ainsi j'espère que mes jeunes cousines ne s'ennuieront pas trop.
Madame Dashwood trouvera là une bonne maman avec qui elle pourra
s'entretenir, et demain tout ira mieux et nous serons plus nombreux.»
Elles l'assurèrent toutes les trois qu'elles étaient enchantées qu'il
n'y eût pas plus de monde, et qu'elles n'en désiraient pas davantage.
Madame Jennings, la mère de lady Middleton, était une femme entre
deux âges, avec assez d'embonpoint, aussi gaie que son gendre,
parlant beaucoup, et ayant l'air si contente, si heureuse, si
amicale, qu'on était d'abord avec elle aussi à son aise qu'avec une
ancienne connaissance; sa manière était un peu commune, et
contrastait plaisamment avec celle de sa fille. Elle se mit d'abord
sur le ton de la plaisanterie avec les jeunes Dashwood; elle leur
parla d'amour, de mariage, leur demanda si elles avaient laissé leur
coeur à Sussex, et prétendait les avoir vues rougir.
Maria souffrait pour sa soeur, et la regardait de manière à
l'embarrasser beaucoup plus que les railleries de madame Jennings.
Le colonel Brandon, l'ami de sir Georges, ne lui ressemblait pas plus
que lady Middleton ne ressemblait à sa mère. Il était grave et
silencieux; sa figure n'avait rien de déplaisant, malgré l'opinion de
Maria, qui lui trouvait, disait-elle, toute la mine d'un vieux
célibataire; il n'avait cependant que trente-cinq ans, mais c'est
être vieux en effet pour une fille de dix-huit ans. D'ailleurs le
soleil de l'Inde, où il avait séjourné long-temps et fait la guerre,
avait bruni son teint, ce qui avec sa gravité lui donnait l'air plus
âgé. Mais sans être beau, sa physionomie avait quelque chose de
sensible, qui le rendait intéressant, et toute sa manière avait de la
noblesse. Il plut beaucoup à Elinor, quoiqu'il fît peu d'attention à
elle, et qu'il regardât souvent Maria, dont la figure était en effet
plus frappante. Il parla fort peu, mais son silence même et sa
gravité étaient plus agréables aux dames Dashwood, que les
plaisanteries un peu trop familières de madame Jennings, la joie un
peu trop bruyante de son gendre, et la froide insipidité de lady
Middleton, qui n'était occupée que du service de sa table. Ses idées
prirent un instant un autre cours par l'entrée bruyante de ses quatre
enfans, qui se jetèrent tous à-la-fois sur elle, déchirèrent sa robe,
se disputèrent, pleurèrent, firent un tapage affreux, et occupèrent à
eux seuls la compagnie pendant le temps qu'ils en firent partie. A
défaut d'autres amusemens, leur père joua avec eux, et l'on n'eut un
peu de repos que lorsque l'heure de leur coucher arriva.
Dans la soirée on découvrit que Maria était musicienne et on la pria
de se mettre au piano; l'instrument fut ouvert, et chacun l'entoura
en préparant d'avance ses éloges. On la pria de chanter, ce qu'elle
fit très-bien, et à la requête de sir Georges, elle chanta à livre
ouvert un épithalame dont on avait composé la musique et les paroles
pour son mariage, et qui depuis lors était resté dans la même
position sur le piano. Lady Middleton raconta que le jour de ses
noces, elle avait donné un beau concert très bien exécuté; sa mère
ajouta qu'elle avait beaucoup de talent, et que c'était grand dommage
qu'elle l'eût négligé. Lady Middleton répondit d'un ton glacé,
qu'elle aimait la musique avec passion, mais qu'une maîtresse de
maison, une mère de famille, n'avait plus un seul moment à y donner.
Le jeu de Maria fut extrêmement applaudi, mais sir Georges exprimait
son admiration si haut et frappait si fort des mains, même pendant le
chant, qu'à peine on pouvait l'entendre. Lady Middleton lui imposait
silence, s'étonnait qu'on pût dire un mot quand on entendait une
musique aussi délicieuse qui captivait toute son attention et
demandait ensuite à Maria un air qu'elle venait de finir, sans que
lady Middleton l'eût remarqué. Madame Jennings aussi fut très-vive
dans ses applaudissemens; mais on voyait que sans s'y entendre du
tout elle était vraiment amusée et contente, et qu'elle voulait
encourager la jeune musicienne. Le colonel Brandon seul fit peu
d'éloges, mais il avait l'air ému et touché. Maria le remarqua au son
de sa voix, lorsqu'il lui fit un léger compliment, et lui en sut plus
de gré que s'il avait exprimé, comme les autres, un ravissement
exagéré et sans goût ni connaissance de l'art. Elle vit qu'il aimait
réellement la musique pour la musique elle-même, et s'il n'y mettait
pas l'enthousiasme qui pouvait répondre au sien, elle n'en accusa que
son âge. Il sent encore, disait-elle à sa soeur, le charme d'une
bonne musique, mais il n'en est plus transporté comme on l'est dans
la jeunesse; et c'est tout simple, on se calme avec les années, et
moi-même si j'arrive une fois à trente cinq ans, je deviendrai
peut-être plus raisonnable, mais il y a encore bien du temps jusqu'à
ce que j'aie atteint et l'âge et la froideur du bon colonel Brandon.
CHAPITRE VIII.
Madame Jennings était veuve d'un homme qui avait fait une grande
fortune dans le commerce; elle en avait eu un ample douaire, et deux
filles riches et jolies, qui furent bientôt mariées. Elle venait de
marier la cadette depuis quelques mois, et n'avait plus rien à faire
que de marier le reste du monde: car selon elle, il n'y avait de
bonheur sur la terre que dans un bon mariage. D'après cette opinion,
et la bonté de son coeur, elle n'était occupée qu'à projeter des
noces entre les jeunes gens de sa connaissance; elle y mettait un
zèle et une activité extrêmes, et faisait tout ce qui dépendait
d'elle, pour amener, disait-elle, -les choses à bien-. Elle avait une
habileté remarquable pour découvrir les attachemens réciproques, même
avant ceux qui devaient les éprouver; elle avait plus d'une fois pris
la rougeur de la vanité pour celle de l'amour, en disant à l'oreille
d'une jeune personne, que monsieur un tel, avait une ardente passion
pour elle, qu'elle en était sûre, etc., etc. Le jour même de son
arrivée, en suivant les regards du colonel Brandon, et en l'examinant
pendant que Maria chantait, elle eut le prompt discernement de
découvrir qu'il en était passionnément amoureux. Le second jour la
confirma dans cette idée. Il ne lui parlait point et la regardait
souvent; signe certain d'amour: il ne louait pas son chant, mais il
écoutait avec attention; signe d'amour. Une fois elle avait entendu
un soupir étouffé, elle en était sûre, et alors il n'y eut plus le
moindre doute. Ce sera, dit-elle, un charmant mariage des deux côtés,
car il est riche et elle est belle. Depuis que madame Jennings avait
appris à connaître le colonel chez son gendre, elle avait un vif
désir de le marier, et dès qu'elle voyait une jeune fille, elle avait
envie de lui procurer un bon mari. Elle trouvait ici une double
jouissance, pour elle-même dans le plaisir de railler le colonel
quand il était au Park, et Maria quand elle allait à la chaumière. Le
colonel répondait peu de chose, peut-être était-il flatté, peut-être
indifférent; mais Maria ne comprit pas d'abord ce que madame Jennings
voulait dire, et quand enfin cette dernière se fut expliquée plus
clairement, elle ne savait si elle devait rire de cette absurdité ou
se mettre en colère de ce qui lui paraissait une impertinence, non
pas pour elle; il lui était assez égal d'avoir fait ou non la
conquête du vieux colonel: mais elle trouvait mauvais qu'on ne
respectât pas son âge, et croyait que les railleries de madame
Jennings ne pouvaient porter que sur lui. Ce n'est peut-être pas la
faute de ce bon colonel s'il n'est pas marié, disait-elle à sa mère
et à sa soeur, et c'est bien mal à madame Jennings de se moquer
ainsi de lui.
Madame Dashwood qui n'avait que cinq ans de plus que le colonel, ne
le trouvait pas aussi vieux qu'il le paraissait à la jeune
imagination de sa fille; elle voulut justifier au moins madame
Jennings de l'intention de jeter du ridicule sur son âge.
--Mais au moins, maman, dit Maria, vous ne pouvez nier l'absurdité de
cette accusation, et si ce n'est pas méchanceté, c'est du moins
profonde bêtise. Le colonel Brandon est peut-être un peu moins âgé
que madame Jennings, mais il est assez vieux pour être mon père; et
même en supposant qu'un homme puisse encore être amoureux à son âge,
ce n'est du moins pas le colonel qui a l'air si grave, si sérieux, et
qui sent déjà les infirmités de la vieillesse.
--Les infirmités! s'écria Elinor! ou prenez-vous cela, Maria? le
colonel Brandon infirme! Je peux aisément supposer qu'il vous
paraisse plus vieux qu'à ma mère, mais non pas que vous le trouviez
infirme; il a l'air de la meilleure santé.
--Ne l'avez-vous pas entendu se plaindre hier de rhumatisme? N'est-ce
pas la maladie la plus commune aux vieillards? N'a-t-il pas dit qu'il
voulait mettre une veste de flanelle? et la flanelle ne vous
présente-t-elle pas l'idée de la vieillesse et de tous les maux qui
en sont la suite? Pour moi, je le vois d'abord avec la veste de
flanelle, la crampe, la goutte, les douleurs, le rhumatisme, et tout
ce qui s'en suit.
--S'il s'était plaint d'un violent accès de fièvre, Maria, vous
auriez trouvé au contraire que cela lui aurait ôté bien des années.
Convenez qu'il y a quelque chose de très-intéressant dans un accès de
fièvre? Ces yeux brillans, ces joues colorées, ce mouvement accéléré
du pouls vous plairaient beaucoup plus qu'un léger rhumatisme à
l'épaule, dont le colonel se plaignait hier par un jour froid et
humide.
Maria sourit d'abord de ce badinage, puis tomba dans la rêverie; un
instant après elle demanda à sa soeur un livre que celle-ci avait
dans sa chambre. Elinor sortit pour aller le chercher; dès qu'elle
fut dehors, Maria s'approcha vivement de sa mère. J'ai pris ce
prétexte de renvoyer Elinor, lui dit-elle, pour vous parler d'une
crainte qui m'a saisie tout-à-coup quand elle a parlé de fièvre. Je
suis sûre qu'Edward Ferrars est très-malade, ne le pensez-vous pas
aussi? Voici quinze jours que nous sommes ici, et il n'y a pas encore
paru: rien autre chose qu'une maladie sérieuse ne peut expliquer ce
retard. Qu'est-ce qui pourrait le retenir à Norland quand Elinor est
ici? Je ne comprends pas qu'elle ne soit pas aussi malade
d'inquiétude.
--Aviez-vous donc quelque idée qu'il dût venir aussitôt, répondit
madame Dashwood? Je ne le croyais pas, bien au contraire; si j'avais
eu sur lui quelque inquiétude, ç'aurait été plutôt en me rappelant
qu'il n'avait pas eu beaucoup d'empressement à accepter mon
invitation quand je le priai de venir nous voir. Est-ce donc
qu'Elinor l'attendait déjà?
--Nous n'en avons point parlé, maman, mais il me semble que cela va
sans dire.
--Moi, je crois, ma fille, que vous vous trompez; je lui parlai hier
de quelques petites réparations à faire à la chambre destinée aux
visiteurs; elle observa que rien ne pressait, et que de long-temps
cette chambre ne serait occupée.
--C'est bien singulier, dit Maria! Quelle peut être leur idée! au
reste toute leur conduite est inexplicable d'un bout à l'autre. Si
vous aviez vu la froideur de leur dernier adieu, si vous aviez
entendu comme leur entretien était simple et presque languissant la
dernière soirée. Edward ne mit aucune distinction dans ses adieux
entre Elinor et moi; c'étaient pour toutes deux les bons souhaits
d'un frère affectionne, et rien, rien de plus pour elle. Quelquefois
je les laissais exprès, croyant peut-être qu'ils étaient gênés par ma
présence; eh bien! croiriez-vous qu'il restât près d'elle? Il sortait
avec moi, ou immédiatement après. Et Elinor! elle ne pleurait pas
même autant que moi en quittant Norland, et actuellement elle a
tout-à-fait l'air consolée. La voit-on abattue, mélancolique?
Cherche-t-elle à éviter la société? Parait-elle seulement distraite
ou rêveuse? Non, maman, je ne sais plus qu'en penser, elle déroute
toutes mes notions sur l'amour.
--Et les miennes aussi, dit madame Dashwood; mais Elinor est si sage,
si raisonnable, que nous ne pouvons pas nous permettre de la
condamner.
CHAPITRE IX.
La famille Dashwood était actuellement tout-à-fait établie à Barton,
et s'y trouvait mieux de jour en jour. Leur habitation simple et
commode, leur petit jardin, tout ce qui les entourait leur était
devenu familier; et leurs occupations journalières, qui avaient tant
d'attrait pour ces jeunes personnes à Norland, avant la mort de leur
bon père, et qui depuis ce triste événement avaient perdu plus de la
moitié de leur charme, se retrouvaient en entier dans cette demeure.
Elles n'éprouvaient que des sentimens doux et consolans, et la mère
et les trois filles ne cessaient de se féliciter de leur changement
de demeure. Sir Georges Middleton venait les visiter tous les matins,
et n'ayant pas l'habitude de voir sa femme occupée à rien d'agréable
ou d'utile, il ne pouvait assez s'étonner de les trouver toujours à
travailler ou à étudier. Elles n'avaient presque pas d'autres visites
que la sienne; car malgré ses sollicitations réitérées de leur faire
faire connaissance avec tout son voisinage, en leur disant que son
équipage serait toujours à leur service, l'esprit indépendant de
madame Dashwood s'y était absolument refusé, et l'avait emporté même
sur son désir de l'amusement de ses filles. Elle déclara positivement
qu'elle ne verrait que les personnes chez qui elle pourrait aller à
pied en se promenant. Le nombre de celles-là était fort borné, et
même la maison la plus rapprochée de la chaumière, après le park, ne
leur offrait pas de ressource de société. Dans une de leurs
excursions du matin, les jeunes filles avaient découvert, environ à
un mille et demi de la chaumière, dans l'étroite et charmante vallée
d'Altenham, qui suivait celle de Barton, un ancien et respectable
château, qui en leur rappelant celui de Norland, intéressa leur
imagination, et piqua leur curiosité. Elles s'informèrent à qui il
appartenait; elles apprirent avec regret que c'était à une dame âgée,
d'un très-excellent caractère, nommée madame Smith, mais malheureusement
trop infirme pour être en société, qu'elle ne sortait jamais de chez
elle, et n'y recevait personne.
Toute la contrée abondait en promenades délicieuses et variées. La
vallée offrait dans les jours de chaleur des ombrages frais, et de
presque toutes les fenêtres de la maison, l'on voyait des collines
qui invitaient d'aller respirer sur leur sommet un air pur et
vivifiant, et d'aller admirer les plus beaux points de vue. Il avait
plu pendant deux jours, et les habitantes de la chaumière avaient été
retenues chez elles. Dans la matinée du troisième jour, le temps
était encore douteux, mais Maria, ennuyée de la retraite, voulut
faire une promenade: on apercevait quelques rayons de soleil à
travers des nuages pluvieux. Madame Dashwood et Elinor refusèrent de
l'accompagner; l'une préféra ses livres, et l'autre, ses pinceaux, au
danger d'être mouillées. Maria persista, assura que le temps serait
parfait au haut de la colline, et prenant sous le bras sa petite
soeur Emma, toujours en train de courir, elles prirent le chemin de
la colline la plus rapprochée. Elles la montèrent avec gaîté, riant
de la peur de leur maman et de leur soeur Elinor, se félicitant
d'avoir eu plus de courage, admirant comme le ciel devenait bleu,
comme l'herbe et le feuillage étaient verts et rafraîchis, comme un
air agréable soufflait autour d'elles. Non, disait Maria, il n'y a
point au monde de félicité supérieure! Emma, si tu le veux, nous nous
promènerons au moins pendant deux heures.
De tout mon coeur, dit la petite, et je plains bien Elinor et maman
de n'être pas avec nous.
Ainsi s'encourageant l'une l'autre, elles poursuivirent leur route,
quoique le ciel commençât de s'obscurcir, et le vent d'être plus
fort, quand soudainement les nuages réunis au-dessus de leur tête
fondirent en eau, et qu'une averse de grosse pluie tomba sur elles.
Surprises et chagrines, elles s'arrêtèrent; pas un arbre, pas un
abri! Elles étaient alors au-dessus de la colline, et la maison la
plus rapprochée était leur chaumière. Nous serons bientôt en bas, dit
Emma en prenant sa course; on descend bien plus vîte qu'on ne monte:
viens, Maria, prenons le sentier qui mène directement devant notre
porte. Maria s'élance aussi, et dans leur robe blanche, descendant
aussi rapidement, elles devaient ressembler, à quelque distance, aux
boules de neige qui commencent les avalanches. Maria était sur le
point d'atteindre sa soeur, lorsqu'un faux pas sur cette pente
rapide et glissante la fait tomber. Emma la voit à terre, entend son
cri, mais involontairement entraînée par la vîtesse de sa course, il
lui est impossible de s'arrêter pour aller à son secours. Elle arrive
au bas de la colline en sûreté, et court dans la maison, pour que
leur domestique vienne soutenir sa soeur, si par malheur elle ne
peut pas marcher seule.
Un gentilhomme avec un fusil et deux chiens qui le suivaient avait
passé sur la colline, et se trouvait à vingt pas de Maria quand son
accident lui arriva; il jeta son fusil, et courut pour lui aider à se
relever. Elle-même l'avait essayé, mais son pied s'était trouvé
engagé, et elle s'était donné une telle entorse, qu'il lui fût
impossible de rester debout. Elle venait de retomber encore, et
paraissait souffrir beaucoup, quand le chasseur arriva près d'elle.
Il lui offrit ses services; mais voyant que sa modestie refusait ce
que sa situation rendait nécessaire, il l'enleva dans ses bras sans
qu'elle pût s'en défendre, et d'un pas sûr et ferme, quoique très
prompt, il la porta au bas de la colline. La porte de leur jardin
n'était qu'à quelques pas; Emma l'avait laissée ouverte: il y entra,
le traversa rapidement, et suivant immédiatement Emma qui venait
d'arriver et qui ouvrait la porte de la chambre, il y porta Maria, et
ne la quitta que quand il l'eût placée dans un fauteuil.
Elinor et sa mère se levèrent en grande surprise lorsqu'ils
entrèrent, elles ne comprenaient rien à ce qu'elles voyaient. Emma et
le beau jeune homme (car il était jeune et beau) parlaient à la fois:
la douleur de Maria et la confusion de la manière dont elle avait été
amenée lui imposaient silence. Madame Dashwood fit taire Emma, et
l'-ange gardien- de Maria (car il ressemblait vraiment à un ange), en
demandant excuse de la manière dont il s'était introduit, raconta ce
qui en était la cause, avec tant de grace et de sensibilité, que
l'admiration déjà excitée par une figure d'une beauté remarquable,
redoubla encore par le son de sa voix et par son expression. Quand il
aurait été vieux, laid et d'une figure commune, la reconnaissance de
madame Dashwood aurait été la même pour le service rendu à son enfant
chéri, mais l'influence de la jeunesse, de la beauté, de l'élégance,
donna un intérêt de plus à cette action, et réveilla tous ses
sentimens.
Elle le remercia mille et mille fois, et avec cette douceur, cette
politesse qui régnaient dans toutes ses manières, elle l'invita de
s'asseoir; mais il s'y refusa absolument étant très-mouillé, et
pensant que la malade avait besoin de soins, que sa présence
retardait peut-être. Il prit congé de ces dames; madame Dashwood
n'insista pas, mais le pria de lui faire au moins connaître à qui
elle avait cette obligation. Il répondit que son nom était
Willoughby, et sa demeure actuelle le château d'Altenham, qu'il
espérait qu'on voudrait lui permettre de venir le lendemain
s'informer du pied foulé de mademoiselle Dashwood; ce qui lui fut
accordé avec plaisir. Il partit alors, et, pour se rendre encore plus
intéressant, par des torrens de pluie.
Aussitôt que le pied de Maria fut pansé, et même en le soignant,
l'entretien ne tarit pas sur lui; c'était à laquelle admirerait le
plus sa figure mâle et d'une beauté peu commune, la grace et la
noblesse de son maintien, le choix de ses expressions, sa galanterie
chevaleresque avec Maria, que ses soeurs plaisantèrent un peu sur
son embarras en se voyant enlevée par un être qu'à sa beauté elle
aurait pu prendre pour le chasseur Endémion ou pour Adonis. Elle
l'avait beaucoup moins regardé que les autres; émue, interdite et de
sa chute et de la manière dont elle était revenue chez elle, elle
cachait avec sa main, sur laquelle elle s'appuyait, la rougeur de ses
joues; mais cependant elle l'avait assez vu pour joindre ses éloges à
ceux de sa famille, avec ce feu, cette vivacité qui embellissaient
tous ses discours. Elle avoua que c'était précisément là l'idéal
qu'elle s'était toujours formé d'un héros de roman, et dans son
action quand il l'avait emportée si promptement sans lui donner, ni
se donner à lui-même le temps de la réflexion, il y avait une
rapidité de pensée qui lui plaisait extrêmement. Chaque circonstance
qui lui était relative était intéressante; son nom était bon, sa
résidence dans leur village favori, des chiens remarquablement beaux
aussi dans leur espèce, et qui l'avaient accompagné jusque dans le
salon, lui paraissaient très-attachés, parce que sans doute il était
bon pour eux; enfin Maria trouva bientôt, qu'une veste de chasse
était le costume qui séyait le mieux à un jeune homme. Son
imagination était occupée, ses réflexions agréables, son coeur
doucement agité, et la douleur de son entorse à peine sentie.
Sir Georges vint à la chaumière dès que le premier intervalle de beau
temps lui permit de sortir; il apprit l'accident de Maria qui, avant
qu'on eût achevé de le lui raconter, lui demanda vivement s'il
connaissait un gentilhomme du nom de Willoughby, demeurant à
Altenham.
Willoughby! s'écria-t-il, quoi, ce cher garçon est ici! C'est une
bonne nouvelle; j'irai à Altenham demain, et je l'inviterai à dîner
pour jeudi.
--Vous le connaissez donc beaucoup, dit madame Dashwood?
--Si je le connais! bien sûrement; il vient à Altenham toutes les
années.
--Et quelle opinion avez-vous de lui, sir Georges?
--La meilleure du monde; un excellent garçon, je vous assure. Il
chasse bien, il danse à merveille, et il n'y a pas en Angleterre un
homme qui monte à cheval plus hardiment.
Et c'est là tout ce que vous avez à dire de lui, s'écria Maria
indignée? Sa personne et ses manières sont, il est vrai, au-dessus de
tout éloge, il n'y a qu'à le voir un moment; mais quel est son
caractère quand on le connaît plus intimement? Quels sont ses goûts,
ses talens, son génie? Aime-t-il la littérature, les beaux-arts, la
bonne compagnie?
Sir Georges parut embarrassé. Sur mon ame, dit-il, je ne puis pas
vous répondre un mot sur tout cela; mais je puis vous dire qu'il est
un agréable et bon camarade, et qu'il a les plus jolies petites
chiennes d'arrêt que j'aie vues de ma vie. Les avait-il avec lui
aujourd'hui? Elles sont noires, le museau et les pattes marqués de
feu, une tache blanche au poitrail; deux charmantes petites bêtes,
sur mon honneur.
Il avait des chiens qui sautaient beaucoup autour de lui, dit Maria;
mais elle n'avait pas plus remarqué leur manteau et leur espèce, que
sir Georges le génie et le caractère de leur maître.
Mais qui est-il? dit Elinor. D'où est-ce qu'il vient? A-t-il une
maison à Altenham?
Sur ce point sir Georges pouvait mieux répondre. Il leur dit que M.
Willoughby n'avait aucune propriété dans le comté, qu'il demeurait au
château d'Altenham, chez la vieille dame Smith, qui était sa grande
tante, et dont il devait hériter. Oui, oui, miss Elinor, c'est une
bonne -capture- à faire, je puis vous l'assurer; et outre cet
héritage, qui ne lui manquera pas, car il fait bien sa cour à la
vieille dame, il possède déjà une très-jolie terre en Sommerset
Shire, et si j'étais à votre place je ne le céderais pas à ma soeur
cadette, en dépit de ses roulades en bas des collines. Que diable!
mademoiselle Maria ne peut pas espérer de garder pour elle seule tous
nos beaux garçons; le colonel Brandon sera jaloux, si vous n'y prenez
garde.
Je ne crois pas, dit madame Dashwood, avec un aimable sourire, que M.
Willoughby soit en danger d'être capturé comme vous dites, par l'une
ou l'autre de mes filles; elles n'ont pas été élevées à cet emploi
dans leur enfance, et n'y entendent rien. Vos -beaux garçons-, de
même que -les riches- peuvent être fort tranquilles avec nous; je
suis charmée cependant d'apprendre par ce que vous dites, que ce bon
jeune homme est estimable et bien né, et qu'on peut le recevoir.
Oui, oui, reprend sir Georges, c'est un très-bon et très-aimable
garçon. L'automne dernier à un petit bal au Park, je me rappelle
qu'il dansa depuis huit heures du soir jusqu'à quatre heures du
matin, sans s'asseoir une seule fois.
--Vraiment, dit Maria avec ses charmans yeux étincelans, et sans
paraître fatigué!
--Lui! Pas du tout; à huit heures du matin il était à cheval pour la
chasse.
--Eh bien! dit Maria, j'aime cela; un jeune homme doit être ainsi.
Quoiqu'il fasse, il doit y être entièrement, sans se lasser, sans se
rebuter. Je suis sûre qu'il ferait de même pour tout, pour ses
affaires, pour ses devoirs.
--Quant à cela je l'ignore, dit sir Georges; mais ce que je vois
clairement, c'est qu'il a fait votre conquête, miss Maria, et que le
pauvre Brandon n'a plus qu'à se retirer.
--Je ne sais ce que vous voulez dire, dit Maria avec un peu de
fierté, je déteste cette expression de -conquête-; je ne songe point
à faire des conquêtes, je vous assure, et personne n'a fait la
mienne.
Sir Georges éclata de rire. Que vous le vouliez, ou non, vous en
ferez, lui dit-il, et quelqu'un une fois fera la vôtre. Je vois ce
qui va arriver, je vois très-bien; et il s'en alla en répétant:
Heureux Willoughby! Pauvre Brandon!
CHAPITRE X.
L'ange gardien de Maria (comme Emma appelait avec plus d'élégance que
de précision M. Willoughby) arriva de bonne heure le matin suivant.
Il fut reçu par madame Dashwood avec plus que de la politesse; elle y
mit une forte nuance d'affabilité, et sa reconnaissance, et le
témoignage que sir Georges lui avait rendu, se réunissaient en sa
faveur. De son côté il put s'assurer pendant cette visite de tout le
mérite de la famille dans laquelle le hasard l'avait introduit.
Manières nobles, esprit, bonté, affection mutuelle; tout s'y trouvait
réuni. Quant à leurs charmes personnels, il n'avait pas eu besoin
d'une seconde visite pour en être convaincu, et c'est ici le moment
de tracer en peu de mots le portrait de la mère et des trois
soeurs.
Madame Dashwood avait été charmante, sans être ce qu'on appelle une
beauté. C'était une brune, claire, des yeux bruns, des traits qui
n'avaient d'abord rien de remarquable, mais dont chacun avait son
attrait particulier, et cet accord qui fait le charme d'une
physionomie. La sienne était très-mobile; tout ce qui se passait dans
son ame s'y peignait à l'instant. Ses yeux étaient pleins
d'expression, et son sourire annonçait la bienveillance et la bonté.
Sa taille était moyenne et bien prise; à quarante ans elle avait
conservé cet avantage et elle marchait aussi bien, aussi légèrement
que ses filles. En la voyant de loin on l'aurait prise pour leur
soeur; mais de près on s'apercevait que ce visage agréable encore,
était flétri par des impressions vives, et que ses yeux, un peu
éteints, avaient versé bien des larmes.
Elinor avait les cheveux, les cils, les sourcils de la même teinte
que ceux de sa mère, c'est-à-dire, châtains bruns, mais elle avait
ainsi que son père, les yeux d'un beau bleu foncé, et son regard
était plein de douceur et de sensibilité; une belle peau, peu colorée
sans pâleur, et tous les traits réguliers. Elle était petite, et sa
figure pleine de grace était remarquablement jolie; tous ses
mouvemens étaient doux et moëlleux.
Maria était beaucoup plus frappante de beauté, quoique ses traits ne
fussent pas aussi corrects que ceux de sa soeur; mais sa
physionomie était plus animée. Elle était grande, élancée, tous les
détails charmans; le port et le mouvement de sa tête avaient quelque
chose d'enchanteur. Ses cheveux étaient noirs ainsi que ses yeux,
dans lesquels brillaient une vie, une intelligence telle qu'un seul
de ses regards disait toute sa pensée et pénétrait au fond de l'ame.
Son teint était assez brun, mais plus coloré que celui d'Elinor, et
sa peau unie, transparente, lui donnait un éclat singulier. Son
sourire, qui ressemblait à celui de sa mère, avait une expression de
finesse et en même-temps de bonté, qui le rendait irrésistible. Son
front ombragé à demi par ses cheveux et ses sourcils d'ébène était
parfait. Il était impossible de la voir sans s'écrier: Ah! quelle est
belle! quelle charmante créature!
Emma à treize ans promettait d'être aussi bien jolie à dix-huit; elle
était blonde et très-blanche, gaie, vive, légère, naïve, une figure
spirituelle et gracieuse; c'était une délicieuse enfant.
Telles étaient les quatre femmes au milieu desquelles se trouvait le
beau Willoughby; ses yeux allaient de l'une à l'autre, mais
s'attachèrent bientôt tout-à-fait sur Maria. La veille, sa souffrance
et plus encore son embarras l'avaient empêchée de paraître à son
avantage, à peine avait-elle osé regarder celui qui venait de la
porter dans ses bras; mais ce jour-ci rassurée par l'accueil qu'il
recevait de sa mère, par sa propre reconnaissance, par ce qu'elle
avait appris de lui, elle reprit sa vivacité, son aisance naturelle.
Elle lui parla, elle l'écouta, et put bientôt se convaincre par
elle-même qu'il avait l'usage du monde, le ton parfait, qu'il
unissait la politesse à la franchise, la douceur à la vivacité; et
quand elle l'entendit déclarer qu'il aimait la musique -avecpassion-,
alors ses beaux yeux brillèrent de tout leur éclat, et il put y lire
la permission de profiter du voisinage et de revenir souvent sans avoir
besoin de prétexte.
Avec Maria il n'y avait qu'à nommer un de ses amusemens favoris pour
la faire parler avec enthousiasme; elle ne pouvait pas rester froide
et silencieuse, et ne mettait ni timidité, ni réserve dans ses
discussions, qu'elle savait rendre très-intéressantes. Dès qu'elle
eût découvert que Willoughby avait les mêmes goûts, et que leur
passion de musique et de danse était mutuelle, leur entretien
s'anima, et ils se trouvèrent penser sur tous les points exactement à
l'unisson, porter les mêmes jugemens sur les compositeurs, sur les
différentes danses, et ce sujet fut long-temps inépuisable.
Encouragée par ces rapports à pousser plus loin son examen, elle
parla de littérature et de ses auteurs favoris, et retrouva encore la
même sympathie. Leur goût était exactement semblable: les mêmes
livres, les mêmes passages les avaient frappés, ou s'il y avait
quelque légère différence, si quelque objection s'élevait, c'était
seulement pour que Maria pût déployer son éloquence irrésistible. Il
aurait fallu qu'un jeune homme de vingt-cinq ans fût bien insensible,
pour ne pas céder à la force des argumens sortis d'une aussi belle
bouche, et accompagnés d'un regard qui portait la conviction au
coeur. Willoughby finissait par acquiescer à toutes ses décisions,
partager son enthousiasme, et long-temps avant la fin de la visite,
ils conversaient avec la familiarité d'une ancienne connaissance.
Fort bien, Maria, dit Elinor, aussitôt qu'il les eut laissées, pour
une matinée vous êtes bien avancée dans vos découvertes sur notre
nouveau voisin. Vous avez déjà pénétré son opinion sur toutes les
matières importantes; vous savez ce qu'il pense de Shakespear, de
Cowper, de Scott; vous êtes certaine qu'il apprécie ces auteurs comme
il le doit, qu'il sent comme vous leurs beautés; vous avez reçu
l'assurance de son admiration pour Pope, pour Milton: mais si notre
connaissance avec M. Willoughby doit se prolonger, je suis un peu en
peine de vos entretiens. A la manière dont vous y allez dès le
premier jour, vous aurez bientôt épuisé tous les sujets; une visite
suffira pour lui faire expliquer ses sentimens sur la peinture, une
autre sur l'amour et le mariage, et vous n'aurez plus rien à lui
demander.
Elinor, s'écria Maria, êtes-vous sincère, êtes-vous juste?
Croyez-vous donc mes idées si bornées? mais non, j'entends ce que
vous voulez dire; ma grave Elinor, ma raisonnable soeur trouve que
j'ai été trop à mon aise, trop franche, trop heureuse! j'ai manqué,
sans doute, au decorum, j'ai été ouverte et sincère quand je devais
être réservée, maussade, ennuyeuse et hypocrite. Si je n'avais parlé
à M. Willoughby que du temps, des chemins, de la vue, et que je
n'eusse ouvert la bouche que toutes les dix minutes, ce reproche
m'aurait été épargné.
Mon cher amour, dit madame Dashwood, vous ne devez pas être fâchée
contre Elinor; c'est un badinage. Je la gronderais moi-même si elle
était capable de mal interpréter votre entretien avec notre nouvel
ami: vous avez été tous les deux très-aimables. Maria fut adoucie, et
donna la main à sa mère et à sa soeur. Willoughby de son côté
prouva tout le prix qu'il attachait aux bontés de la famille
Dashwood, en venant les réclamer chaque jour, et souvent deux fois
par jour. Son prétexte fut d'abord de s'informer de l'accident de
Maria, mais avant même que son pied fût guéri, il n'avait plus besoin
de prétexte, et il était reçu comme un intime ami aurait pu l'être.
Maria fut obligée d'être quelques jours sans marcher; cette
contrainte lui eût été insupportable avant sa chute, à présent elle
aurait voulu prolonger son mal, pour ne point sortir et avoir
toujours Willoughby à côté d'elle. Chaque jour, chaque instant il lui
paraissait plus aimable. Beaucoup de connaissances et d'esprit, avec
si peu de prétentions; une imagination si vive et si brillante; une
répartie si prompte; tant de feu dans ses expressions et de
sensibilité dans son coeur; cette exaltation qui colore tous les
objets, et joint à tous ces avantages une figure si belle, si noble,
une physionomie à-la-fois animée et régulière, et un son de voix
enchanteur, etc. etc.: voilà ce que Maria trouvait et répétait en
allant toujours en -crescendo- d'éloges. Peut-être son pinceau
était-il un peu trop flatteur, mais il est sûr que ce jeune homme
paraissait à tous égards formé pour lui plaire et l'attacher, et
remplissait à merveille cette destination. Sa société devint
peu-à-peu absolument nécessaire au bonheur de Maria et à son
existence. Ils lisaient, ils parlaient, ils chantaient ensemble; son
talent pour la musique égalait presque celui de Maria, et il
déclamait les beaux vers de Cowper, avec cette chaleur, ce sentiment
de la belle poésie, qui manquait si totalement au pauvre Edward
Ferrars.
Madame Dashwood qui ne voyait que par les yeux de sa chère Maria, qui
la trouvait parfaite en tout point, aimait celui qu'elle aimait et
qui avait tant de rapports avec elle; la sage Elinor même le trouvait
très-séduisant, mais ne pouvait s'empêcher de blâmer en lui, ainsi
que dans sa soeur, cette franchise excessive, ou plutôt cette
imprudence qui leur faisaient dire tout ce qu'ils pensaient sur
chaque sujet, sans aucune attention aux personnes et aux
circonstances. Peu importait à Willoughby de blesser ou de contredire
l'opinion des autres, pourvu qu'il flattât celle de l'objet d'une
préférence qu'il déclarait et prouvait hautement, en n'ayant
d'attention que pour Maria, en ne voyant qu'elle seule au milieu du
cercle le plus nombreux. Elinor trouvait à cette conduite un manque
de délicatesse pour celle qu'il préférait et de politesse pour les
autres, qu'elle ne pouvait pas approuver en dépit de tout ce que
Maria pouvait dire pour l'excuser.
Elle commençait à s'apercevoir, la pauvre Maria, qu'elle avait eu
tort à dix-huit ans de désespérer de trouver un homme qui réalisât
ses idées de perfection; Willoughby lui paraissait tout ce que son
imagination pouvait créer de plus accompli. C'était sans doute son
bon ange qui l'avait amené là au moment de sa chute; la sympathie
avait agi sur tous deux au même instant; avant la création du monde,
ils étaient destinés à se rencontrer, à s'aimer, à s'unir pour la
vie; leur mariage était écrit au ciel de tout temps; ce rapport inouï
dans leurs opinions, leurs goûts, leurs sentimens en était la preuve,
et toute sa conduite lui assurait qu'il y pensait sérieusement.
Madame Dashwood aussi, avant que quinze jours se fussent écoulés,
pensa exactement comme sa fille; mais peut-être un peu plus qu'elle
aux richesses dont sir Georges lui avait parlé, et secrètement elle
se félicitait d'avoir obtenu du sort deux gendres tels qu'Edward
Ferrars et Willoughby.
La préférence du colonel Brandon pour Maria, qui avait été sitôt
découverte par ses amis, fut remarquée par Elinor quand tous les
autres cessèrent d'y faire attention. On ne remarqua plus que son
heureux rival, et madame Jennings voyant bien positivement qu'il n'y
avait nul espoir de mariage avec le colonel, l'abandonna
complètement, et dit qu'elle s'était trompée pour la première fois de
sa vie, que le colonel Brandon ne songeait pas à Maria, qu'il était
en effet trop âgé pour elle, que le jeune et charmant Willoughby lui
convenait beaucoup mieux, et qu'ils étaient faits l'un pour l'autre.
Elinor pensait tout autrement sur le colonel. Elle découvrit
seulement alors que son attachement pour Maria n'était que trop réel.
Le redoublement de sa tristesse, une émotion pénible qu'il cherchait
à cacher, et qui perçait malgré lui quand Maria causait avec
Willoughby; tout confirmait à Elinor qu'il était très-amoureux et
très-malheureux. Quel espoir pouvait avoir un homme de trente-cinq
ans, sombre et silencieux, opposé à un amant de dix ans plus jeune et
vingt fois plus séduisant? elle sentait bien que ce dernier convenait
mieux à Maria sous tous les rapports, mais elle ne pouvait s'empêcher
de plaindre du fond du coeur le colonel, et de désirer qu'il pût
retrouver son indifférence, puisque son amour ne pouvait avoir aucun
succès. Elle l'aimait; et malgré sa gravité et sa réserve, il lui
inspirait un grand intérêt. Ses manières quoique sérieuses étaient
douces, et cette réserve paraissait plutôt être la suite de quelque
peine; que la disposition naturelle de son caractère. Sir Georges
avait insinué quelques mots qui justifiaient ses soupçons, qu'il
avait été malheureux, et d'après cela il lui inspirait du respect et
de la compassion. Peut-être que cette estime et cette tendre pitié
s'augmentèrent par la légèreté avec laquelle Maria et Willoughby
parlaient de lui: parce qu'il n'était ni jeune ni brillant, ils
paraissaient décidés à ne lui trouver aucun mérite.
Le colonel Brandon, disait un jour Willoughby, est précisément de
cette espèce d'homme dont chacun dit du bien et que personne ne
recherche; on est, dit-on enchanté de le voir, et on n'a rien à lui
dire.
--C'est exactement ce que je pense de lui, s'écria Maria. Ne vous en
vantez pas dit Elinor, car c'est une grande injustice. Il est aimé et
hautement estimé par tous les individus de la famille du Park, qui
sont charmés de l'avoir chez eux; et moi je ne le vois jamais sans
désirer de causer avec lui.
--Votre protection, mademoiselle, dit Willoughby, prouve certainement
en sa faveur; mais quant à l'estime des habitans du Park, vous me
permettrez de la prendre plutôt comme un reproche. Celui qui
rechercherait l'approbation de lady Middleton et de madame Jennings,
ne trouverait que l'indifférence de toutes les autres femmes.
--Mais peut-être, dit Elinor, que votre critique, et celle de Maria,
contrebalanceraient le suffrage de lady Middleton et de sa mère: si
leur éloge est une censure, votre censure est peut-être un éloge;
elles ne sont pas plus incapables de discerner le vrai mérite, que
vous êtes injustes et prévenus.
--Je ne reconnais pas votre douceur ordinaire à ce reproche, dit
Maria; le désir de défendre votre protégé, vous rend un peu méchante
avec nous.
--N'êtes-vous pas bien aise, Maria, que je sache défendre mes amis!
Mon protégé (comme vous l'appelez) est à-la-fois sensible et
raisonnable, ce qui a toujours eu un grand attrait pour moi; oui,
Maria, même dans un homme entre trente et quarante. Il a très-bien vu
le monde, il a voyagé avec fruit, il a lu, il a réfléchi. Je l'ai
trouvé très en état de m'instruire sur plusieurs objets; il a
toujours répondu à mes questions avec la politesse et la complaisance
d'un homme bien né et instruit sans pédanterie.
--Oui, oui, s'écria Maria légèrement, il vous a appris que le soleil
des grandes Indes était brûlant, et que les mousquites y sont
insupportables.
--Il me l'aurait dit, sans doute, si je le lui avais demandé; mes
questions n'ont pas eu pour objet ce que je sais déjà.
--Peut être, dit Willoughby, qu'il a été en état de vous parler des
Nababs, des différentes castes, des palanquins, des éléphans, des
femmes de toutes couleurs; c'est un entretien très-touchant,
très-intéressant et très instructif.
--Il n'est du moins pas méchant, dit Elinor. Mais je vous en prie, M.
Willoughby, qu'est-ce que vous a fait le colonel Brandon, et pourquoi
lui donnez-vous des ridicules?
--Moi! en aucune manière; j'ai beaucoup de considération pour lui, je
vous assure; je le regarde comme un homme très-respectable, qui ne
fait de mal à personne, qui a plus d'argent qu'il n'en peut dépenser,
plus de temps qu'il n'en peut employer, et plus d'années qu'il ne
voudrait.
--Ajoutez à ce portrait, dit Maria, qu'il n'a ni génie, ni goût, ni
esprit; que son imagination n'a rien de brillant, ses sentimens point
de chaleur, et sa voix point d'expression.
--Vous décidez ses imperfections en masse avec tant de vivacité, dit
Elinor, que tout ce que je pourrais dire paraîtrait insipide et
froid, comme il vous paraît lui-même; je dirai donc seulement qu'il
est bon, sensible, indulgent, que son esprit est assez orné pour
n'avoir nul besoin de briller en dépréciant l'esprit des autres, et
que son coeur ne le lui permettrait pas.
--Ah! miss Dashwood, s'écria Willoughby, vous en usez mal avec moi;
vous tâchez de me désarmer par la raison, mais vous n'y réussirez
pas. J'ai trois grands motifs de haïr le colonel Brandon, contre
lesquels vous n'avez rien à dire: il m'a menacé de la pluie un jour
que je désirais le beau tems; il a trouvé des défauts dans mon
nouveau caricle, et je n'ai pu le persuader d'acheter ma jument
brune. Vous conviendrez que voilà des griefs impardonnables. Je veux
bien convenir avec vous cependant qu'à tout autre égard, son
caractère est irréprochable; mais en faveur de cet aveu, accordez-moi
de rire quelquefois un peu en parlant de lui avec mademoiselle Maria.
CHAPITRE XI.
Lorsque mesdames Dashwood vinrent s'établir dans ce qu'on appelait
(improprement il est vrai) une chaumière, elles ne s'attendaient
guère qu'elles y trouveraient presque les plaisirs de la ville, ou du
moins assez d'engagemens et de visites pour qu'il leur restât trop
peu de temps à donner à des occupations sérieuses; c'est cependant ce
qu'il leur arriva. Dès que Maria fut rétablie, les plans d'amusement
de sir Georges commencèrent avec une grande activité. Des bals à la
maison du Park, des parties sur l'eau, des courses à cheval ou en
caricle, se succédèrent sans interruption. Un très-beau mois
d'octobre favorisait les promenades du matin; on revenait dîner chez
lady Middleton, et la danse, le jeu, la musique remplissaient les
soirées. Willoughby ne manquait pas l'occasion de s'y rencontrer, et
l'aisance, la familiarité que sir Georges établissait dans ses
parties étaient exactement calculées pour augmenter l'inclination
réciproque qui s'établissait entre lui et Maria, pour leur faire
remarquer encore davantage leur perfections mutuelles, le rapport de
leurs goûts et de leurs talens, et la préférence décidée qu'ils
s'accordaient l'un à l'autre. Elinor n'était pas du tout surprise de
leur attachement; elle aurait voulu seulement qu'ils l'eussent un peu
moins manifesté, et deux ou trois fois elle usa doucement de ses
droits réunis de soeur aînée et d'amie pour adresser à ce sujet
quelques tendres exhortations à Maria et lui faire sentir la
nécessité de prendre de l'empire sur elle-même. Mais Maria détestait,
abhorrait la dissimulation; elle la regardait comme une fausseté
impardonnable, et cacher des sentimens qui n'avaient rien en
eux-mêmes de condamnable, lui paraissait non-seulement un effort
inutile, mais une ridicule prétention de la raison opposée à
l'élévation des sentimens. Willoughby pensait de même, et leur
conduite à tout égard montrait clairement leur opinion. Quand il
était présent, elle n'avait des yeux que pour lui; tout ce qu'il
faisait était juste; tout ce qu'il disait était charmant. Si dans la
soirée on jouait aux cartes, elle ne s'intéressait qu'à son jeu; si
on dansait, il était son partner pour toute la soirée, et s'ils
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