Persuasion
Jane Austen
Translator: Mme Letorsay
Au lecteur
Cette version électronique reproduit dans son intégralité
la version originale.
La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
mineures.
L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
MISS AUSTEN
PERSUASION
ROMAN TRADUIT DE L'ANGLAIS
PAR
Mme LETORSAY
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1882
PERSUASION
CHAPITRE PREMIER
Sir Walter Elliot, de Kellynch-Hall, dans le comté de Somerset, n'avait
jamais touché un livre pour son propre amusement, si ce n'est le livre
héraldique.
Là il trouvait de l'occupation dans les heures de désoeuvrement, et de
la consolation dans les heures de chagrin. Devant ces vieux parchemins,
il éprouvait un sentiment de respect et d'admiration. Là, toutes les
sensations désagréables provenant des affaires domestiques se
changeaient en pitié et en mépris. Quand il feuilletait les innombrables
titres créés dans le siècle dernier, si chaque feuille lui était
indifférente, une seule avait constamment pour lui le même intérêt,
c'était la page où le volume favori s'ouvrait toujours:
-Famille Elliot, de Kellynch-Hall-:
-Walter Elliot, né le 1er mars 1760; épousa, le 15 juillet 1784-,
-Élisabeth, fille de Jacques Stevenson, esquire de South-Park, comté
de Glocester, laquelle mourut en 1800. Il en eut-:
-Élisabeth, née le 1er juin 1785-,
-Anna, née le 9 aoust 1787-,
-Un fils mort-né le 5 novembre 1789-,
-et Marie, née le 20 novembre 1791.-
Tel était le paragraphe sorti des mains de l'imprimeur; mais Sir Walter
y avait ajouté pour sa propre instruction, et pour celle de sa famille,
à la suite de la date de naissance de Marie:
«Mariée le 16 décembre 1810 à Charles Musgrove, esquire d'Uppercross,
comté de Somerset.»
Puis venait l'histoire de l'ancienne et respectable famille: le premier
de ses membres s'établissant dans Cheshire, exerçant la fonction de haut
shérif; représentant un bourg dans trois parlements successifs, et créé
baronnet dans la première année du règne de Charles II. Le livre
mentionnait aussi les femmes; le tout formant deux pages in-folio,
accompagné des armoiries et terminé par l'indication suivante:
«Résidence principale: Kellynch-Hall, comté de Somerset.»
Puis, de la main de Sir Walter:
«Héritier présomptif: William Walter Elliot, esquire,
arrière-petit-fils du second Sir Walter.»
La vanité était le commencement et la fin du caractère de Sir Elliot:
vanité personnelle, et vanité de rang.
Il avait été remarquablement beau dans sa jeunesse, et à
cinquante-quatre ans, étant très bien conservé, il avait plus de
prétentions à la beauté que bien des femmes, et il était plus satisfait
de sa place dans la société que le valet d'un lord de fraîche date. A
ses yeux, la beauté n'était inférieure qu'à la noblesse, et le -Sir
Walter Elliot-, qui réunissait tous ces dons, était l'objet constant de
son propre respect et de sa vénération.
Il dut à sa belle figure et à sa noblesse d'épouser une femme très
supérieure à lui. Lady Elliot avait été une excellente femme, sensée et
aimable, dont le jugement et la raison ne la trompèrent jamais, si ce
n'est en s'éprenant de Sir Walter.
Elle supporta, cacha ou déguisa ses défauts, et pendant dix-sept ans le
fit respecter. Elle ne fut pas très heureuse, mais ses devoirs, ses
amis, ses enfants l'attachèrent assez à la vie, pour qu'elle la quittât
avec regret.
Trois filles, dont les aînées avaient, l'une seize ans, l'autre
quatorze, furent un terrible héritage et une lourde charge pour un père
faible et vain. Mais elle avait une amie, femme sensée et respectable,
qui s'était décidée, par attachement pour elle, à habiter tout près, au
village de Kellynch. Lady Elliot se reposa sur elle pour maintenir les
bons principes qu'elle avait tâché de donner à ses filles.
Cette amie n'épousa pas Sir Walter, quoique leur connaissance eût pu le
faire supposer.
Treize années s'étaient écoulées depuis la mort de lady Elliot, et ils
restaient proches voisins et amis intimes, mais rien de plus.
Il n'est pas étonnant que lady Russel n'eût pas songé à un second
mariage; car elle possédait une belle fortune, était d'un âge mûr, et
d'un caractère sérieux, mais le célibat de Sir Walter s'explique moins
facilement.
La vérité est qu'il avait essuyé plusieurs refus à des demandes en
mariage très déraisonnables. Dès lors, il se posa comme un bon père qui
se dévoue pour ses filles. En réalité, pour l'aînée seule, il était
disposé à faire quelque chose, mais à condition de ne pas se gêner.
Élisabeth, à seize ans, avait succédé à tous les droits et à la
considération de sa mère.
Elle était fort belle et ressemblait à son père, sur qui elle avait une
grande influence; aussi avaient-ils toujours été d'accord. Les deux
autres filles de Sir Walter étaient, à son avis, d'une valeur
inférieure.
Marie avait acquis une légère importance en devenant Mme Musgrove; mais
Anna, avec une distinction d'esprit et une douceur de caractère que
toute personne intelligente savait apprécier, n'était rien pour son
père, ni pour sa soeur.
On ne faisait aucun cas de ce qu'elle disait, et elle devait toujours
s'effacer; enfin elle n'était qu'Anna.
Lady Russel aimait ses soeurs, mais dans Anna seulement elle voyait
revivre son amie.
Quelques années auparavant, Anna était une très jolie fille, mais sa
fraîcheur disparut vite, et son père, qui ne l'admirait guère quand elle
était dans tout son éclat, car ses traits délicats et ses doux yeux
bruns étaient trop différents des siens, ne trouvait plus rien en elle
qui pût exciter son estime, maintenant qu'elle était fanée et amincie.
Il n'avait jamais espéré voir le nom d'Anna sur une autre page de son
livre favori. Toute alliance égale reposait sur Élisabeth, car Marie,
entrée dans une notable et riche famille de province, lui avait fait
plus d'honneur qu'elle n'en avait reçu. Un jour ou l'autre, Élisabeth se
marierait selon son rang.
Il arrive parfois qu'une femme est plus belle à vingt-neuf ans que dix
ans plus tôt. Quand elle n'a eu ni chagrins, ni maladies, c'est souvent
une époque de la vie où la beauté n'a rien perdu de ses charmes.
Chez Élisabeth, il en était ainsi: c'était toujours la belle miss
Elliot, et Sir Elliot était à moitié excusable d'oublier l'âge de sa
fille, et de se croire lui-même aussi jeune qu'autrefois au milieu des
ruines qui l'entouraient. Il voyait avec chagrin Anna se faner, Marie
grossir, ses voisins vieillir et les rides se creuser rapidement autour
des yeux de lady Russel.
Élisabeth n'était pas aussi satisfaite que son père. Depuis treize ans,
elle était maîtresse de Kellynch-Hall, présidant et dirigeant avec une
assurance et une décision qui ne la rajeunissaient pas.
Pendant treize ans, elle avait fait les honneurs du logis, établissant
les lois domestiques, assise dans le landau à la place d'honneur, et
ayant le pas immédiatement après lady Russel dans tous les salons et à
tous les dîners. Treize hivers l'avaient vue ouvrir chaque bal de
cérémonie donné dans le voisinage, et les fleurs de treize printemps
avaient fleuri depuis qu'elle allait, avec son père, jouir des plaisirs
de Londres pendant quelques semaines. Elle se rappelait tout cela, et la
conscience de ses vingt-neuf ans lui donnait des appréhensions et
quelques regrets. Elle se savait aussi belle que jamais, mais elle
sentait s'approcher les années dangereuses, et aurait voulu être
demandée par quelque baronnet avant la fin de l'année. Elle aurait pu
alors feuilleter le livre par excellence avec autant de joie
qu'autrefois; mais voir toujours la date de sa naissance, et pas d'autre
mariage que celui de sa jeune soeur, lui rendait le livre odieux; et
plus d'une fois, le voyant ouvert, elle le repoussa en détournant les
yeux.
D'ailleurs elle avait eu une déception que ce livre lui rappelait
toujours. L'héritier présomptif, ce même William Walter Elliot dont les
droits avaient été si généreusement reconnus par son père, avait refusé
sa main. Quand elle était toute petite fille, et qu'elle espérait
n'avoir point de frère, elle avait songé déjà à épouser William, et
c'était aussi l'intention de son père. Après la mort de sa femme, Sir
Walter rechercha la connaissance d'Elliot. Ses ouvertures ne furent pas
reçues avec empressement, mais il persévéra, mettant tout sur le compte
de la timidité du jeune homme. Dans un de leurs voyages à Londres,
Élisabeth était alors dans tout l'éclat de sa beauté et de sa fraîcheur,
William ne put refuser une invitation.
C'était alors un jeune étudiant en droit, Élisabeth le trouva
extrêmement agréable et se confirma dans ses projets. Il fut invité à
Kellynch. On en parla et on l'attendit jusqu'au bout de l'année, mais il
ne vint pas. Le printemps suivant, on le revit à Londres. Les mêmes
avances lui furent faites, mais en vain. Enfin on apprit qu'il était
marié.
Au lieu de chercher fortune dans la voie tracée à l'héritier de Sir
Walter, il avait acheté l'indépendance en épousant une femme riche, de
naissance inférieure.
Sir Walter fut irrité; il aurait voulu être consulté, comme chef de
famille, surtout après avoir fait si publiquement des avances au jeune
homme; car on les avait vus ensemble au Tattersall et à la Chambre des
Communes. Il exprima son mécontentement.
Mais M. Elliot n'y fit guère attention, et même n'essaya point de
s'excuser; il se montra aussi peu désireux d'être compté dans la famille
que Sir Walter l'en jugeait indigne, et toute relation cessa.
Élisabeth se rappelait cette histoire avec colère; elle avait aimé
l'homme pour lui-même et plus encore parce qu'il était l'héritier de Sir
Walter; avec lui seul, son orgueil voyait un mariage convenable, elle le
reconnaissait pour son égal. Cependant il s'était si mal conduit, qu'il
méritait d'être oublié. On aurait pu lui pardonner son mariage, car on
ne lui supposait pas d'enfants, mais il avait parlé légèrement et même
avec mépris de la famille Elliot et des honneurs qui devaient être les
siens. On ne pouvait lui pardonner cela. Telles étaient les pensées
d'Élisabeth; telles étaient les préoccupations et les agitations
destinées à varier la monotonie de sa vie élégante, oisive et
somptueuse, et à remplir les vides qu'aucune habitude utile au dehors,
aucuns talents à l'intérieur ne venaient occuper.
Mais bientôt d'autres préoccupations s'ajoutèrent à celles-là: son père
avait des embarras d'argent. Elle savait qu'il était venu habiter la
baronnie pour payer ses lourdes dettes, et pour mettre fin aux
insinuations désagréables de son homme d'affaires, M. Shepherd. Le
domaine de Kellynch était bon, mais insuffisant pour la représentation
que Sir Walter jugeait nécessaire. Tant qu'avait vécu lady Elliot,
l'ordre, la modération et l'économie avaient contenu les dépenses dans
les limites des revenus; mais cet équilibre avait disparu avec elle: les
dettes augmentaient; elles étaient connues, et il devenait impossible de
les cacher entièrement à Élisabeth. L'hiver dernier, Sir Walter avait
proposé déjà quelques diminutions dans les dépenses, et, pour rendre
justice à Élisabeth, elle avait indiqué deux réformes: supprimer
quelques charités inutiles, et ne point renouveler l'ameublement du
salon. Elle eut aussi l'heureuse idée de ne plus donner d'étrennes à
Anna. Mais ces mesures étaient insuffisantes; Sir Walter fut obligé de
le confesser, et Élisabeth ne trouva pas d'autre remède plus efficace.
Comme lui, elle se trouvait malheureuse et maltraitée par le sort.
Sir Walter ne pouvait disposer que d'une petite partie de son domaine,
et encore était-elle hypothéquée. Jamais il n'aurait voulu vendre, se
déshonorer à ce point. Le domaine de Kellynch devait être transmis
intact à ses héritiers.
Les deux amis intimes, M. Shepherd et lady Russel, furent appelés à
donner un conseil; ils devaient trouver quelque expédient pour réduire
les dépenses sans faire souffrir Sir Walter et sa fille dans leur
orgueil ou dans leurs fantaisies.
CHAPITRE II
M. Shepherd était un homme habile et prudent. Quelle que fût son opinion
sur Sir Walter, il voulait laisser à un autre que lui le rôle
désagréable; il s'excusa, se permettant toutefois de recommander une
déférence absolue pour l'excellent jugement de lady Russel.
Celle-ci prit le sujet en grande considération et y apporta un zèle
inquiet. C'était plutôt une femme de bon sens que d'imagination. La
difficulté à résoudre était grande: lady Russel avait une stricte
intégrité et un délicat sentiment d'honneur; mais elle souhaitait de
ménager les sentiments de Sir Walter et le rang de la famille. C'était
une personne bonne, bienveillante, charitable et capable d'une solide
amitié; très correcte dans sa conduite, stricte dans ses idées de
décorum, et un modèle de savoir-vivre.
Son esprit était très pratique et cultivé; mais elle donnait au rang et
à la noblesse une valeur exagérée, qui la rendait aveugle aux défauts
des possesseurs de ces biens.
Veuve d'un simple chevalier, elle estimait très haut un baronnet, et Sir
Walter avait droit à sa compassion et à ses attentions, non seulement
comme un vieil ami, un voisin attentif, un seigneur obligeant, mari de
son amie, père d'Anna et de ses soeurs, mais parce qu'il était Sir
Walter.
Il fallait faire des réformes sans aucun doute, mais elle se tourmentait
pour donner à ses amis le moins d'ennuis possible. Elle traça des plans
d'économie, fit d'exacts calculs, et enfin prit l'avis d'Anna, qu'on
n'avait pas jugé à propos de consulter, et elle subit son influence. Les
réformes d'Anna portèrent sur l'honorabilité aux dépens de
l'ostentation. Elle voulait des mesures plus énergiques, un plus prompt
acquittement des dettes, une plus grande indifférence pour tout ce qui
n'était pas justice et équité.
«Si nous pouvons persuader tout cela à votre père, dit lady Russel en
relisant ses notes, ce sera beaucoup. S'il adopte ces réformes, dans
sept ans il sera libéré, et j'espère le convaincre que sa considération
n'en sera pas ébranlée, et que sa vraie dignité sera loin d'en être
amoindrie aux yeux des gens raisonnables.
«En réalité, que fera-t-il, si ce n'est ce que beaucoup de nos premières
familles ont fait, ou devraient faire? Il n'y aura rien là de singulier,
et c'est de la singularité que nous souffrons le plus. Après tout, celui
qui a fait des dettes doit les payer; et tout en faisant la part des
idées d'un gentilhomme, le caractère d'honnête homme passe avant tout.»
C'était d'après ce principe qu'Anna voulait voir son père agir. Elle
considérait comme un devoir indispensable de satisfaire les créanciers
en faisant rapidement toutes les réformes possibles, et ne voyait aucune
dignité en dehors de cela.
Elle comptait sur l'influence de lady Russel pour persuader une réforme
complète; elle savait que le sacrifice de deux chevaux ne serait guère
moins pénible que celui de quatre, ainsi que toutes les légères
réductions proposées par son amie. Comment les sévères réformes d'Anna
auraient-elles été acceptées, puisque celles de lady Russel n'eurent
aucun succès?
Quoi! supprimer tout confortable! Les voyages, Londres, les domestiques
et les chevaux, la table; retranchements de tous côtés! Ne pas vivre
décemment comme un simple gentilhomme! Non!
On aimait mieux quitter Kellynch que de rester dans des conditions si
déshonorantes!
Quitter Kellynch! L'idée fut aussitôt saisie par Shepherd, qui avait un
intérêt aux réformes de Sir Walter, et qui était persuadé qu'on ne
pouvait rien faire sans un changement de résidence. Puisque l'idée en
était venue, il n'eut aucun scrupule à confesser qu'il était du même
avis. Il ne croyait pas que Sir Walter pût réellement changer sa manière
de vivre dans une maison qui avait à soutenir un tel caractère
d'honorabilité et de représentation. Partout ailleurs il pourrait faire
ce qu'il voudrait, et sa maison serait toujours prise pour modèle. Après
quelques jours de doute et d'indécision, la grande question du
changement de résidence fut décidée.
On pouvait choisir Londres, Bath, ou une autre habitation aux environs
de Kellynch. L'objet de l'ambition d'Anna eût été de posséder une petite
maison dans le voisinage de lady Russel, près de Marie, et de voir
parfois les ombrages et les prairies de Kellynch. Mais sa destinée était
d'avoir toujours l'inverse de ce qu'elle désirait. Elle n'aimait pas
Bath, mais Bath devait être sa résidence.
Sir Walter penchait pour Londres, mais M. Shepherd n'en voulait pas pour
lui, et il fut assez habile pour le dissuader et lui faire préférer
Bath: là il pourrait comparativement faire figure à peu de frais.
Les deux avantages de Bath avaient été pris en grande considération: sa
distance de Kellynch, seulement cinquante milles, et le séjour qu'y
faisait lady Russel pendant une partie de l'hiver. A la grande
satisfaction de cette dernière, Sir Walter et Élisabeth en arrivèrent à
croire qu'ils ne perdraient rien à Bath en considération et en plaisirs.
Lady Russel fut obligée d'aller contre les désirs de sa chère Anna.
C'était en demander trop à Sir Walter que de s'établir dans une petite
maison du voisinage. Anna, elle-même, y aurait trouvé des mortifications
plus grandes qu'elle ne le prévoyait, et pour Sir Walter, elles eussent
été terribles. Lady Russel considérait l'antipathie d'Anna pour Bath
comme une prévention erronée provenant de trois années de pension
passées là après la mort de sa mère, et en second lieu de ce qu'elle
n'était pas en bonne disposition d'esprit pendant le seul hiver qu'elle
y eût passé avec elle.
Lady Russel adorait Bath et s'imaginait que tout le monde devait penser
comme elle. Sa jeune amie pourrait passer les mois les plus chauds avec
elle à Kellynch-Lodge. Ce changement serait bon pour sa santé et pour
son esprit. Anna avait trop peu vu le monde; elle n'était pas gaie: plus
de société lui ferait du bien.
Puis, Sir Walter, habitant dans le voisinage de Kellynch, aurait
souffert de voir sa maison aux mains d'un autre; c'eût été une trop rude
épreuve. Il fallait louer Kellynch-Hall. Mais ce fut un profond secret,
renfermé dans leur petit cercle.
Sir Walter eût été trop humilié qu'on l'apprît. M. Shepherd avait
prononcé une fois le mot «avertissement», mais n'avait pas osé le
redire.
Sir Walter en méprisait la seule idée et défendait qu'on y fît la
moindre allusion. Il ne consentirait à louer que comme sollicité à
l'imprévu, par un locataire exceptionnel, acceptant toutes ses
conditions comme une grande faveur.
Nous approuvons bien vite ce que nous aimons. Lady Russel avait encore
une autre raison d'être contente du départ projeté de Sir Walter.
Élisabeth avait formé une intimité qu'il était désirable de rompre.
La fille de M. Shepherd, mal mariée, était revenue chez son père, avec
deux enfants. C'était une femme habile qui connaissait l'art de plaire,
au moins à Kellynch-Hall. Elle avait si bien su se faire accepter de
miss Elliot, qu'elle y avait fait plusieurs séjours, malgré les
prudentes insinuations de lady Russel, qui trouvait cette amitié
déplacée.
Lady Russel avait peu d'influence sur Élisabeth et semblait l'aimer
plutôt par devoir que par inclination. Celle-ci n'avait pour elle que
des égards et de la politesse, mais jamais lady Russel n'avait réussi à
faire prévaloir ses avis; elle était très peinée de voir Anna exclue si
injustement des voyages à Londres et avait insisté fortement à plusieurs
reprises pour qu'elle en fît partie. Elle s'était efforcée souvent de
faire profiter Élisabeth de son jugement et de son expérience, mais
toujours en vain. Miss Elliot avait sa volonté, et jamais elle n'avait
fait une opposition plus décidée à lady Russel, qu'en choisissant Mme
Clay et en délaissant une soeur si distinguée, pour donner son affection
et sa confiance là où il ne devait y avoir que de simples relations de
politesse.
Lady Russel considérait Mme Clay comme une amie dangereuse, et d'une
position inférieure; et son changement de résidence, qui la laisserait
de côté et permettrait à miss Elliot de choisir une intimité plus
convenable, lui semblait une chose de première importance.
CHAPITRE III
«Permettez-moi de vous faire observer, Sir Walter,» dit M. Shepherd un
matin à Kellynch-Hall, en dépliant le journal, «que la situation
actuelle nous est très favorable. Cette paix ramènera à terre tous les
riches officiers de la marine. Ils auront besoin de maisons. Est-il un
meilleur moment pour choisir de bons locataires? Si un riche amiral se
présentait, Sir Walter?
--Ce serait un heureux mortel, Shepherd,» répondit Sir Walter. «C'est
tout ce que j'ai à remarquer. En vérité, Kellynch-Hall serait pour lui
la plus belle de toutes les prises, n'est-ce pas, Shepherd?»
M. Shepherd sourit, comme c'était son devoir, à ce jeu de mots, et
ajouta:
«J'ose affirmer, Sir Walter, qu'en fait d'affaires les officiers de
marine sont très accommodants. J'en sais quelque chose. Ils ont des
idées libérales, et ce sont les meilleurs locataires qu'on puisse voir.
Permettez-moi donc de suggérer que si votre intention venait à être
connue, ce qui est très possible (car il est très difficile à Sir Walter
de celer à la curiosité publique ses actions et ses desseins; tandis que
moi, John Shepherd, je puis cacher mes affaires, car personne ne perd
son temps à m'observer); je dis donc que je ne serais pas surpris,
malgré notre prudence, si quelque rumeur de la vérité transpirait au
dehors; dans ce cas, des offres seront faites, et je pense que quelque
riche commandant de la marine sera digne de notre attention, et
permettez-moi d'ajouter que deux heures me suffisent pour accourir ici,
et vous épargner la peine de répondre.»
Sir Walter ne répondit que par un signe de tête; mais bientôt, se levant
et arpentant la chambre, il dit ironiquement:
«Il y a peu d'officiers de marine qui ne soient surpris, j'imagine,
d'habiter un tel domaine.
--Ils béniront leur bonne fortune,» dit Mme Clay (son père l'avait
amenée, rien n'étant si bon pour sa santé qu'une promenade à Kellynch).
«Mais je pense, comme mon père, qu'un marin serait un très désirable
locataire. J'en ai connu beaucoup. Ils sont si scrupuleux, et si larges
en affaires! Si vous leur laissez vos beaux tableaux, Sir Walter, ils
seront en sûreté: tout sera parfaitement soigné. Les jardins et les
massifs seront presque aussi bien entretenus qu'actuellement. Ne
craignez pas, miss Elliot, que vos jolies fleurs soient négligées.
--Quant à cela, répondit froidement Sir Walter, si je me décidais à
louer, j'hésiterais à accorder certains privilèges; je ne suis pas
disposé à faire des faveurs à un locataire. Sans doute le parc lui sera
ouvert, et il n'en trouverait pas beaucoup d'aussi vastes.
»Quant aux restrictions que je puis imposer sur la jouissance des
réserves de chasse, c'est autre chose. L'idée d'en donner l'entrée ne me
sourit guère, et je recommanderais volontiers à miss Elliot de se tenir
en garde pour ses parterres.»
Après un court silence, M. Shepherd hasarda: «Dans ce cas, il y a des
usages établis, qui rendent chaque chose simple et facile entre
propriétaire et locataire. Vos intérêts, Sir Walter, sont en mains
sûres: comptez sur moi pour qu'on n'empiète pas sur vos droits. Qu'on me
permette de le dire: je suis plus jaloux des droits de Sir Walter, qu'il
ne l'est lui-même.»
Ici, Anna prit la parole.
«Il me semble que l'armée navale, qui a tant fait pour nous, a autant de
droits que toute autre classe à une maison confortable. La vie des
marins est assez rude pour cela, il faut le reconnaître.
--Ce que dit miss Anna est très vrai, répondit M. Shepherd.
--Certainement,» ajouta sa fille.
Mais bientôt après, Sir Walter fit cette remarque: «La profession a son
utilité, mais je serais très fâché qu'un de mes amis lui appartînt.
--Vraiment? répondit-on avec un regard de surprise.
--Oui; sous deux rapports elle me déplaît. D'abord c'est un moyen pour
un homme de naissance obscure d'obtenir une distinction qui ne lui est
pas due, d'arriver à des honneurs que ses ancêtres n'ont jamais rêvés;
puis elle détruit totalement la beauté et la jeunesse. Un marin vieillit
plus vite qu'un autre. J'ai toujours remarqué cela. Il risque par sa
laideur de devenir un objet d'horreur pour lui-même, et il court la
chance de voir le fils d'un domestique de son père arriver à un grade
au-dessus du sien.
»Voici un exemple à l'appui de ce que je dis. Au printemps dernier,
j'étais en compagnie de deux hommes:
»Lord Saint-Yves, dont le père a été ministre de campagne, presque sans
pain. Je dus céder le pas à Lord Saint-Yves, et à un certain amiral
Baldwin, le plus laid personnage qu'on puisse imaginer. Une figure
martelée couleur d'acajou; tout était lignes et rides: trois cheveux
gris d'un côté, et rien qu'un soupçon de poudre. «Au nom du ciel! quel
est ce vieux garçon? dis-je à un ami qui se trouvait là.--Mon cher,
c'est l'amiral Baldwin. Quel âge lui donnez-vous?--Soixante ans,
dis-je.--Quarante, répondit-il. Pas davantage.»
»Figurez-vous mon étonnement. Je n'oublierai pas facilement l'amiral
Baldwin. Je n'ai jamais vu un exemple si déplorable de la vie de mer; et
c'est la même chose pour tous, à quelque différence près. Ballottés par
tous les temps, dans tous les climats, ils arrivent à n'avoir plus
figure humaine. C'est fâcheux qu'ils ne meurent pas subitement avant
d'arriver à l'âge de l'amiral Baldwin.
--Ah! vraiment, Sir Walter, vous êtes trop sévère, dit Mme Clay. Ayez un
peu de pitié des pauvres gens. Nous ne sommes pas tous nés beaux, et la
mer n'embellit pas certainement. J'ai souvent remarqué que les marins
vivent longtemps. Ils perdent de bonne heure l'air jeune. Mais n'en
est-il pas ainsi dans beaucoup d'autres professions? Les soldats ne
sont pas mieux traités, et même dans les professions plus tranquilles,
il y a une fatigue d'esprit, sinon de corps, qui s'ajoute dans le visage
d'un homme au travail du temps. Le légiste se consume, le médecin sort à
toute heure, et par tous les temps, et même le prêtre est obligé
d'entrer dans des chambres infectes, et d'exposer sa santé et sa
personne à des miasmes empoisonnés. En réalité, les avantages physiques
n'appartiennent qu'à ceux qui ne sont pas forcés d'avoir un état; qui
vivent sur leur propriété, employant le temps à leur guise, sans se
tourmenter pour acquérir. A ceux-là seuls sont réservés les dons de la
santé et les plus grands avantages physiques.»
Il semblait que M. Shepherd, dans ses efforts pour disposer Sir Walter
en faveur d'un marin, eût été doué d'une seconde vue, car la première
offre vint d'un amiral Croft, dont son correspondant de Londres lui
avait parlé.
Selon le rapport qu'il se hâta d'en faire à Kellynch, l'amiral, natif de
Somersetshire et possesseur d'une très belle fortune, désirait s'établir
dans son pays, et était venu à Tauton chercher dans les annonces s'il
trouverait quelque chose à sa convenance dans le voisinage; n'en
trouvant pas et entendant dire que Kellynch était peut-être à louer, il
s'était présenté chez M. Shepherd pour avoir des renseignements
détaillés.
Il avait montré un vif désir de louer, et fourni la preuve qu'il était
un locataire recommandable.
«Qui est-ce que l'amiral Croft?» demanda Sir Walter d'un ton froid et
soupçonneux.
M. Shepherd répondit qu'il était noble, et Anna ajouta:
«Il est vice-amiral: il était à Trafalgar; depuis, il a été aux Indes,
et y est resté, je crois, plusieurs années.
--Alors il est convenu, dit Sir Walter, que sa figure est aussi jaune
que les parements et les collets d'habits de ma livrée.»
M. Shepherd se hâta de l'assurer que l'amiral avait une figure cordiale,
avenante, un peu hâlée et fatiguée, il est vrai; mais qu'il avait des
manières de parfait gentleman; que probablement il ne ferait aucune
difficulté quant aux conditions; qu'il cherchait avant tout, et
immédiatement, une maison confortable; qu'il payerait la convenance, et
n'aurait pas été surpris si Sir Walter avait demandé davantage. M.
Shepherd fut éloquent, et donna sur la famille de l'amiral tous les
détails qui faisaient de celui-ci un locataire désirable. Il était marié
et sans enfants, c'est ce qu'on pouvait désirer de mieux. Il avait vu
Mme Croft, qui avait assisté à leur conversation.
«C'est une vraie Lady, fine, et qui cause bien. Elle a fait plus de
questions sur la maison, les conditions, les impôts, que l'amiral
lui-même. Elle semble plus familière que lui avec les affaires. J'ai
appris aussi qu'elle n'est pas inconnue dans cette contrée, pas plus que
son mari. Elle est la soeur d'un gentilhomme qui demeurait à Montfort,
il y a quelques années. Quel était donc son nom, Pénélope? ma chère,
aidez-moi. Le frère de Mme Croft?»
Mme Clay causait avec miss Elliot d'une façon si animée, qu'elle
n'entendit pas.
«Je n'ai aucune idée de ce que vous voulez dire, Shepherd, dit Sir
Walter. Je ne me rappelle aucun gentilhomme demeurant à Montfort, depuis
le vieux gouverneur Trent.
--Par exemple, c'est trop fort, je crois que j'oublierai bientôt mon
nom. Un nom que je connaissais si bien; ainsi que le gentleman, je l'ai
vu cent fois. Il vint me consulter sur un délit de voisin, saisi sur le
fait: un des domestiques du fermier s'introduisant dans son jardin, un
mur éboulé, des pommes volées; puis, malgré mon avis, une transaction
eut lieu. C'est vraiment singulier.
--Je suppose que vous voulez parler de M. Wenvorth, dit Anna.
--C'est bien cela. Il eut la cure de Montfort pendant deux ans. Vous
devez vous le rappeler.
--Wenvorth? ah! oui, le ministre de Montfort, vous m'avez dérouté par le
mot gentilhomme. Je croyais que vous parliez d'un homme possédant des
propriétés. M. Wenvorth n'en avait aucune, je crois. C'est un nom
inconnu, il n'est pas allié aux Straffort. On se demande comment les
noms de notre noblesse deviennent si communs?»
M. Shepherd, s'apercevant que cette parenté des Croft ne leur faisait
aucun bien dans l'esprit de Sir Walter, n'en parla plus et mit tout son
zèle à s'étendre sur ce qui leur était favorable: leur âge, leur
fortune, la haute idée qu'ils s'étaient faite de Kellynch; ajoutant
qu'ils ne désiraient rien tant que d'être les locataires de Sir Walter.
Cela eût semblé un goût extraordinaire vraiment, s'ils avaient pu
connaître les devoirs d'un locataire de Sir Walter.
L'affaire réussit cependant, quoique Sir Walter regardât d'un mauvais
oeil quiconque prétendait habiter sa maison, trouvant qu'on était trop
heureux de l'obtenir, même aux plus dures conditions.
Il autorisa M. Shepherd à négocier la location et à prendre jour avec
l'amiral pour visiter la propriété. Sir Walter ne brillait pas par le
jugement; il comprit cependant qu'on pouvait difficilement trouver un
meilleur locataire. Sa vanité était flattée du rang de l'amiral. «J'ai
loué ma maison à l'amiral Croft» sonnerait bien mieux qu'à «monsieur un
tel», qui exige toujours un mot d'explication. L'importance d'un amiral
s'annonce de soi, mais il n'éclipse jamais un baronnet. Dans leurs
relations réciproques, Sir Elliot aurait toujours le pas. Élisabeth
désirait si fort un changement, qu'elle ne dit pas un mot qui pût
retarder la décision. Anna quitta la chambre pour rafraîchir ses joues
brûlantes; elle alla dans son allée favorite et se dit avec un doux
soupir: «Dans quelques mois peut-être, il sera ici.»
CHAPITRE IV
Ce n'était pas M. Wenvorth le ministre, mais Frédéric Wenvorth, son
frère, qui, nommé commandant après l'action de Saint-Domingue, s'était
établi, en attendant de l'emploi, dans le comté de Somerset, dans l'été
de 1806, et avait loué pour six mois à Montfort. C'était alors un jeune
homme remarquablement beau, intelligent, spirituel et brillant, et Anna
était une très jolie fille, douce, modeste, gracieuse et sensée. Ils se
connurent, s'éprirent rapidement l'un de l'autre. Ils jouirent bien peu
de cette félicité exquise. Sir Walter, sans refuser positivement son
consentement, manifesta un grand étonnement, une grande froideur et une
ferme résolution de ne rien faire pour sa fille. Il trouvait cette
alliance dégradante, et lady Russel, avec un orgueil plus excusable et
plus modéré, la considérait comme très fâcheuse. Anna Elliot! avec sa
beauté, sa naissance, son esprit, épouser à dix-neuf ans un jeune homme
qui n'avait d'autre recommandation que sa personne, d'autre espoir de
fortune que les chances incertaines de sa profession, et pas de
relations qui puissent l'aider à obtenir de l'avancement! La pensée
seule de ce mariage l'affligeait; elle devait l'empêcher si elle avait
quelque pouvoir sur Anna.
Le capitaine Wenvorth avait eu de la chance et gagné beaucoup d'argent
comme capitaine; mais il dépensait facilement ce qui arrivait de même,
et il n'avait rien acquis. Plein d'ardeur et de confiance, il comptait
obtenir bientôt un navire. Il avait toujours été heureux, il le serait
encore.
Cette confiance, exprimée avec tant de chaleur, avait quelque chose de
si séduisant, qu'elle suffisait à Anna; mais lady Russel en jugeait
autrement. Ce caractère ardent, cette intrépidité d'esprit, lui
semblaient plutôt un mal. Il était brillant et téméraire; elle goûtait
peu l'esprit, et elle avait pour l'imprudence presque un sentiment
d'horreur. Elle condamna cette liaison à tous égards.
Combattre une telle opposition était impossible pour la douce Anna. Elle
aurait pu résister au mauvais vouloir de son père, même sans être
encouragée par un regard ou une bonne parole de sa soeur; mais lady
Russel, qu'elle avait toujours aimée et respectée, si ferme et si
tendre dans ses conseils, ne pouvait pas les donner en vain. Son
opposition ne provenait pas d'une prudence égoïste: si elle n'avait pas
cru consulter plus encore le bien du jeune homme que celui de sa
filleule, elle n'aurait pas empêché ce mariage.
Cette conscience du devoir rempli fut la principale consolation de lady
Russel, dans cette rupture.
Elle en avait grand besoin, car elle avait à lutter contre l'opinion, et
contre Wenvorth. Celui-ci quitta le pays.
Quelques mois avaient vu le commencement et la fin de leur liaison; mais
le chagrin d'Anna fut durable. Ce souvenir assombrit sa jeunesse, et
elle perdit sa fraîcheur et sa gaieté.
Sept années s'étaient écoulées depuis, et le temps seul avait un peu
effacé ces tristes impressions. Aucun voyage, aucun événement extérieur
n'était venu la distraire. Dans leur petit cercle, elle n'avait vu
personne qu'elle pût comparer à Wenvorth; son esprit raffiné, son goût
délicat, n'avaient pu trouver l'oubli dans un attachement nouveau.
Elle avait vingt-deux ans, quand un jeune homme, qui bientôt après fut
agréé par sa soeur, sollicita sa main. Lady Russel déplora le refus
d'Anna, car Charles Musgrove était le fils aîné d'un homme dont
l'importance et les propriétés ne le cédaient qu'à Sir Walter. Il avait
un bon caractère, de bonnes manières, et lady Russel se serait réjouie
de voir Anna mariée aussi près d'elle et affranchie de la partialité de
son père.
Mais Anna n'avait accepté aucun avis, et sa marraine, sans regretter le
passé, désespéra presque, en lui voyant refuser ce mariage, de la voir
entrer dans un état qui convenait si bien à son coeur aimant et à ses
habitudes domestiques.
Ce sujet d'entretien fut écarté pour toujours, et elles ne purent savoir
ni l'une ni l'autre si elles avaient changé d'opinion; mais Anna, à
vingt-sept ans, pensait autrement qu'à dix-neuf. Elle ne blâmait pas
lady Russel; cependant si une jeune fille dans une situation semblable
lui eût demandé son avis, elle ne lui aurait pas imposé un chagrin
immédiat en échange d'un bien futur et incertain.
Elle pensait qu'en dépit de la désapprobation de sa famille; malgré tous
les soucis attachés à la profession de marin; malgré tous les retards et
les désappointements, elle eût été plus heureuse en l'épousant qu'en le
refusant, dût-elle avoir une part plus qu'ordinaire de soucis et
d'inquiétudes, sans parler de la situation actuelle de Wenvorth, qui
dépassait déjà ce qu'on aurait pu espérer.
La confiance qu'il avait en lui-même avait été justifiée. Son génie et
son ardeur l'avaient guidé et inspiré. Il s'était distingué, avait
avancé en grade, et possédait maintenant une belle fortune; elle le
savait par les journaux, et n'avait aucune raison de le croire marié.
Combien Anna eût été éloquente dans ses conseils! Combien elle préférait
une inclination réciproque et une joyeuse confiance dans l'avenir à ces
précautions exagérées qui entravent la vie et insultent la Providence!
Dans sa jeunesse on l'avait forcée à être prudente plus tard elle devint
romanesque, conséquence naturelle d'un commencement contre nature.
L'arrivée du capitaine Wenvorth à Kellynch ne pouvait que raviver son
chagrin.
Elle dut se raisonner beaucoup, et fut longtemps avant de pouvoir
supporter ce sujet continuel de conversation. Elle y fut aidée par la
parfaite indifférence des trois seules personnes de son entourage qui
avaient le secret du passé, et qui semblaient l'avoir oublié; le frère
de Wenvorth avait connu, il est vrai, leur liaison, mais il avait depuis
longtemps quitté le pays; c'était en outre un homme très sensé et un
célibataire. Elle était sûre de sa discrétion.
Mme Croft, soeur de Wenvorth, était alors hors d'Angleterre avec son
mari; Marie, soeur d'Anna, était en pension; et les uns par orgueil, les
autres par délicatesse ne l'avaient pas initiée au secret.
Anna espérait donc que l'arrivée des Croft ne lui amènerait aucune
mortification.
CHAPITRE V
Le jour fixé pour la visite de l'amiral et de sa femme à Kellynch, Anna
crut devoir aller se promener, puis elle regretta de les avoir manqués.
Mme Croft et Élisabeth se plurent réciproquement, et l'affaire qu'elles
désiraient toutes deux fut bientôt conclue. L'amiral était si gai, si
ouvert, son caractère était si généreux et si confiant, que Sir Walter
fut influencé favorablement. Il lui fit un accueil d'autant plus poli,
qu'il savait par M. Shepherd que l'amiral le considérait comme un modèle
de bonnes manières.
La maison, l'ameublement, les parterres, les conditions du bail, tout
fut trouvé bien, et les clercs de M. Shepherd se mirent à l'oeuvre sans
changer un mot aux arrangements préliminaires.
Sir Walter déclara sans hésiter que l'amiral était le plus beau marin
qu'il eût encore vu, et alla jusqu'à dire que, s'il se faisait coiffer
par son valet de chambre, il ne craindrait point d'être vu en sa
compagnie.
L'amiral, avec une cordialité sympathique, dit en sortant à sa femme:
«Je pensais bien, ma chère, que tout s'arrangerait, malgré ce qu'on nous
a dit à Tauton. Le baronnet n'est pas un aigle, mais il n'est pas
méchant.»
On voit que, de part et d'autre, les compliments se valaient.
Les Croft devaient prendre possession à la Saint-Michel, et Sir Walter
proposait d'aller à Bath le mois précédent. Il n'y avait pas de temps à
perdre pour se préparer.
Lady Russel savait qu'Anna ne serait pas consultée dans le choix de
l'habitation nouvelle. Elle aurait voulu ne la conduire à Bath qu'après
Noël; mais, devant s'absenter de chez elle, elle ne pouvait lui donner
l'hospitalité en attendant. Anna, tout en regrettant de ne pouvoir jouir
à la campagne des mois si doux de l'automne, sentait qu'il valait mieux
ne pas rester.
Mais un devoir à remplir l'appela ailleurs. Marie, qui était souvent
souffrante, et qui s'écoutait beaucoup, avait besoin d'Anna à tout
propos. Elle se trouva indisposée, et demanda, ou plutôt réclama, la
compagnie de sa soeur. «Je ne puis m'en passer,» écrivait Marie; et
Élisabeth avait répondu:
«Anna n'a rien de mieux à faire que de rester avec vous; on n'a pas
besoin d'elle à Bath.»
Être réclamée comme une aide, quoique d'une manière peu aimable, vaut
encore mieux que d'être repoussée. Anna, heureuse d'être utile et
d'avoir un devoir à remplir, consentit aussitôt.
Cette invitation soulagea lady Russel d'un grand embarras. Il fut
convenu qu'Anna n'irait pas sans elle à Bath, et qu'elle partagerait son
temps entre Uppercross-Cottage et Kellynch-Lodge.
Tout était donc pour le mieux, mais lady Russel fut saisie d'étonnement
en apprenant que Mme Clay allait à Bath avec Sir Walter et Élisabeth,
qui la considéraient comme une compagne très utile pour leur
installation. Lady Russel s'inquiéta, et fut surtout affligée de
l'injure qu'on faisait à sa filleule en lui préférant Mme Clay.
Anna était devenue insensible à ces affronts, mais elle sentait
également l'imprudence d'un tel arrangement. Joignant à une grande dose
d'observation la connaissance malheureusement trop complète du caractère
de son père, elle prévoyait les plus fâcheux résultats de cette
intimité. Elle ne croyait pas qu'il eût encore aucune velléité d'épouser
Mme Clay, qui était marquée de la petite vérole, avait de vilaines
dents et de lourdes mains, toutes choses qu'il critiquait sévèrement en
son absence. Mais elle était jeune et d'une figure agréable, et son
esprit délié, ses manières assidues avaient des séductions plus
dangereuses qu'un attrait purement physique.
Anna sentait si vivement le danger, qu'elle ne put s'empêcher de le
faire voir à sa soeur. Elle avait peu d'espoir d'être écoutée, mais elle
pensait qu'Élisabeth serait plus à plaindre qu'elle-même, si une
pareille chose arrivait, et qu'elle pourrait lui reprocher de ne l'avoir
pas avertie.
Elle parla, et Élisabeth parut offensée; elle ne pouvait concevoir
comment un aussi absurde soupçon était venu à sa soeur. Elle répondit
avec indignation que son père et Mme Clay savaient parfaitement se tenir
à leur place.
«Mme Clay, dit-elle avec chaleur, n'oublie jamais qui elle est. Je
connais mieux que vous ses sentiments, et je vous assure qu'en fait de
mariage, ils sont particulièrement délicats. Elle réprouve plus
fortement que personne toute inégalité de condition et de rang.
»Quant à mon père, je n'aurais jamais cru qu'il pût être soupçonné, lui
qui ne s'est pas remarié à cause de nous. Si Mme Clay était une très
belle personne, je reconnais que sa présence ici serait dangereuse, non
pas que rien au monde puisse engager mon père à faire un mariage
dégradant; mais parce qu'il pourrait éprouver un sentiment qui le
rendrait malheureux. Je crois que la pauvre Mme Clay, qui, malgré tous
ses mérites, n'a jamais passé pour jolie, peut rester ici en toute
sûreté. On croirait que vous n'avez jamais entendu mon père parler de
ses imperfections, et vous l'avez entendu vingt fois. Ces dents, et ces
marques de petite vérole! Je suis moins dégoûtée que lui, et j'ai connu
une personne qui n'en était pas défigurée. Mais il en a horreur, vous le
savez.
--Il n'y a presque point de défaut physique, dit Anna, que des manières
agréables ne puissent faire oublier.
--Je pense très différemment, dit Élisabeth d'un ton sec. Des manières
agréables peuvent rehausser de beaux traits, mais elles ne peuvent en
changer de vulgaires. Mais comme j'ai à cela plus d'intérêt que
personne, je trouve vos avis inutiles.»
Anna fut très contente d'avoir achevé ce qu'elle avait à dire, et crut
avoir bien agi. Élisabeth, quoique mécontente de l'insinuation, pouvait
en faire son profit.
Le landau mena à Bath pour la dernière fois Sir Walter, Élisabeth et Mme
Clay. Ils étaient tous de très bonne humeur, et Sir Walter était même
disposé à rendre un salut de condescendance aux fermiers et aux paysans
affligés qui se trouveraient sur son passage.
Pendant ce temps, Anna, triste mais calme, montait à la Lodge, où elle
devait passer la dernière semaine.
Son amie n'était pas plus gaie: elle sentait très vivement cette
séparation.
La respectabilité de cette famille lui était aussi chère que la sienne,
et l'habitude avait rendu précieuses les relations quotidiennes. Il
était pénible de regarder les jardins déserts, et encore plus de penser
aux nouveaux propriétaires. Pour échapper à cette triste vue, et pour
éviter les Croft, elle s'était décidée à s'en aller quand Anna la
quitterait. Elles partirent donc ensemble, et Anna descendit à
Uppercross, première station du voyage de lady Russel.
Uppercross est un village de moyenne grandeur, qui, il y a quelques
années, était tout à fait dans le vieux style anglais. Il contenait
seulement deux maisons supérieures d'apparence à celles des fermiers et
des laboureurs: celle du squire avec ses hauts murs, ses portes massives
et ses vieux arbres, solide et antique; et la cure, compacte, ramassée,
enfermée dans un jardin bien soigné, avec une vigne et des poiriers
palissant les murs. Mais, au mariage du jeune squire, la ferme avait été
changée en cottage pour sa résidence; et le Cottage Uppercross, avec sa
véranda, ses fenêtres françaises, et ses autres agréments, attirait
l'oeil du voyageur à un quart de mille, aussi bien que l'imposante
Great-House avec ses dépendances.
Anna était venue souvent là. Elle connaissait les chemins d'Uppercross
aussi bien que ceux de Kellynch. Les deux familles se voyaient si
souvent, allant à toute heure l'une chez l'autre, qu'Anna fut presque
surprise de trouver Marie seule.
Mais étant seule, elle devait nécessairement être souffrante et de
mauvaise humeur. Marie, mieux douée qu'Élisabeth, ne valait pas sa soeur
Anna comme intelligence et comme caractère.
Quand elle était bien portante, heureuse et entourée, elle était gaie et
aimable, mais la moindre indisposition l'abattait. Elle n'avait aucune
ressource contre la solitude, et, ayant hérité de la personnalité des
Elliot, elle était toujours prête à se croire négligée et méconnue.
Physiquement, elle était inférieure à ses deux soeurs et n'avait jamais
été que ce qu'on appelle généralement «une belle fille».
En ce moment, elle était couchée sur un divan dans le salon, dont
l'élégant ameublement avait été fané par quatre étés successifs et la
présence de deux enfants.
L'arrivée d'Anna fut saluée par ces mots:
«Ah! vous voilà enfin! je commençais à croire que vous ne viendriez pas.
Je suis si malade que je puis à peine parler. Je n'ai pas vu depuis le
matin une créature vivante.
--Je suis fâchée de vous trouver souffrante, répondit Anna, vous m'aviez
donné jeudi de bonnes nouvelles de votre santé.
--Oui, je parais toujours mieux portante que je ne suis. Depuis quelque
temps, je suis loin d'aller bien. Je ne crois pas, dans toute ma vie,
avoir été si souffrante que ce matin. J'aurais pu me trouver mal, et
personne pour me soigner. Ainsi lady Russel n'a pas voulu entrer? je ne
crois pas qu'elle soit venue ici trois fois cet été.»
Anna s'étant informée de son beau-frère, Marie lui répondit:
«Charles est à la chasse; je ne l'ai pas aperçu depuis sept heures du
matin. Il a voulu partir, quoiqu'il ait vu combien j'étais souffrante;
il disait ne pas rester longtemps, mais il est une heure, et il n'est
pas rentré. Je n'ai pas vu une âme pendant toute cette longue matinée.
--Vous avez eu vos petits garçons avec vous?
--Oui, tant que j'ai pu supporter leur bruit; mais ils sont si
indisciplinés qu'ils me font plus de mal que de bien. Le petit Charles
ne m'écoute pas, et Walter devient aussi méchant que lui.
--Vous allez bientôt vous trouver mieux, dit gaiement Anna. Vous savez
que je vous guéris toujours. Comment se portent vos voisins de
Great-House?
--Je n'en sais rien, je ne les ai pas vus aujourd'hui, excepté M.
Musgrove, qui s'est arrêté et m'a parlé à la fenêtre, mais sans
descendre de cheval, quoique je lui aie dit combien j'étais souffrante.
Personne n'est venu près de moi. Cela ne convenait pas aux misses
Musgrove; sans doute elles n'aiment pas à se déranger.
--Elles peuvent encore venir, il est de bonne heure.
--Je n'ai pas besoin d'elles; elles parlent et rient beaucoup trop pour
moi. Je suis très malade, Anna. C'était peu aimable à vous de ne pas
venir jeudi.
--Ma chère Marie, rappelez-vous les bonnes nouvelles que vous m'avez
données de votre santé. Le ton de votre lettre était gai, et vous disiez
que rien ne pressait pour mon arrivée; et puis mon désir était de rester
avec lady Russel jusqu'à la fin. J'ai été si occupée que je ne pouvais
quitter Kellynch plus tôt.
--Mon Dieu! qu'avez-vous eu à faire?
--Beaucoup de choses: je ne puis tout me rappeler. J'ai fait une copie
du catalogue des livres et tableaux de mon père. J'ai été souvent au
jardin avec Mackensie, tâchant de lui faire comprendre quelles sont les
plantes d'Élisabeth destinées à lady Russel. J'ai eu mes livres, ma
musique à arranger, et à refaire toutes mes malles, pour n'avoir pas
compris d'abord ce qu'il fallait emporter. Enfin, j'ai été visiter
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
22
23
24
25
26
27
28
29
30
31
32
33
34
35
36
37
38
39
40
41
42
43
44
45
46
47
48
49
50
51
52
53
54
55
56
57
58
59
60
61
62
63
64
65
66
67
68
69
70
71
72
73
74
75
76
77
78
79
80
81
82
83
84
85
86
87
88
89
90
91
92
93
94
95
96
97
98
99
100
101
102
103
104
105
106
107
108
109
110
111
112
113
114
115
116
117
118
119
120
121
122
123
124
125
126
127
128
129
130
131
132
133
134
135
136
137
138
139
140
141
142
143
144
145
146
147
148
149
150
151
152
153
154
155
156
157
158
159
160
161
162
163
164
165
166
167
168
169
170
171
172
173
174
175
176
177
178
179
180
181
182
183
184
185
186
187
188
189
190
191
192
193
194
195
196
197
198
199
200
201
202
203
204
205
206
207
208
209
210
211
212
213
214
215
216
217
218
219
220
221
222
223
224
225
226
227
228
229
230
231
232
233
234
235
236
237
238
239
240
241
242
243
244
245
246
247
248
249
250
251
252
253
254
255
256
257
258
259
260
261
262
263
264
265
266
267
268
269
270
271
272
273
274
275
276
277
278
279
280
281
282
283
284
285
286
287
288
289
290
291
292
293
294
295
296
297
298
299
300
301
302
303
304
305
306
307
308
309
310
311
312
313
314
315
316
317
318
319
320
321
322
323
324
325
326
327
328
329
330
331
332
333
334
335
336
337
338
339
340
341
342
343
344
345
346
347
348
349
350
351
352
353
354
355
356
357
358
359
360
361
362
363
364
365
366
367
368
369
370
371
372
373
374
375
376
377
378
379
380
381
382
383
384
385
386
387
388
389
390
391
392
393
394
395
396
397
398
399
400
401
402
403
404
405
406
407
408
409
410
411
412
413
414
415
416
417
418
419
420
421
422
423
424
425
426
427
428
429
430
431
432
433
434
435
436
437
438
439
440
441
442
443
444
445
446
447
448
449
450
451
452
453
454
455
456
457
458
459
460
461
462
463
464
465
466
467
468
469
470
471
472
473
474
475
476
477
478
479
480
481
482
483
484
485
486
487
488
489
490
491
492
493
494
495
496
497
498
499
500
501
502
503
504
505
506
507
508
509
510
511
512
513
514
515
516
517
518
519
520
521
522
523
524
525
526
527
528
529
530
531
532
533
534
535
536
537
538
539
540
541
542
543
544
545
546
547
548
549
550
551
552
553
554
555
556
557
558
559
560
561
562
563
564
565
566
567
568
569
570
571
572
573
574
575
576
577
578
579
580
581
582
583
584
585
586
587
588
589
590
591
592
593
594
595
596
597
598
599
600
601
602
603
604
605
606
607
608
609
610
611
612
613
614
615
616
617
618
619
620
621
622
623
624
625
626
627
628
629
630
631
632
633
634
635
636
637
638
639
640
641
642
643
644
645
646
647
648
649
650
651
652
653
654
655
656
657
658
659
660
661
662
663
664
665
666
667
668
669
670
671
672
673
674
675
676
677
678
679
680
681
682
683
684
685
686
687
688
689
690
691
692
693
694
695
696
697
698
699
700
701
702
703
704
705
706
707
708
709
710
711
712
713
714
715
716
717
718
719
720
721
722
723
724
725
726
727
728
729
730
731
732
733
734
735
736
737
738
739
740
741
742
743
744
745
746
747
748
749
750
751
752
753
754
755
756
757
758
759
760
761
762
763
764
765
766
767
768
769
770
771
772
773
774
775
776
777
778
779
780
781
782
783
784
785
786
787
788
789
790
791
792
793
794
795
796
797
798
799
800
801
802
803
804
805
806
807
808
809
810
811
812
813
814
815
816
817
818
819
820
821
822
823
824
825
826
827
828
829
830
831
832
833
834
835
836
837
838
839
840
841
842
843
844
845
846
847
848
849
850
851
852
853
854
855
856
857
858
859
860
861
862
863
864
865
866
867
868
869
870
871
872
873
874
875
876
877
878
879
880
881
882
883
884
885
886
887
888
889
890
891
892
893
894
895
896
897
898
899
900
901
902
903
904
905
906
907
908
909
910
911
912
913
914
915
916
917
918
919
920
921
922
923
924
925
926
927
928
929
930
931
932
933
934
935
936
937
938
939
940
941
942
943
944
945
946
947
948
949
950
951
952
953
954
955
956
957
958
959
960
961
962
963
964
965
966
967
968
969
970
971
972
973
974
975
976
977
978
979
980
981
982
983
984
985
986
987
988
989
990
991
992
993
994
995
996
997
998
999
1000