Le docteur avait eu raison de constater un abaissement dans la
température; le thermomètre à midi n'indiquait plus que six degrés
(-14° centig.), et il régnait une brise du nord-ouest qui, tout en
éclaircissant le ciel, aidait le courant à précipiter les glaces
flottantes sur le chemin du -Forward-. Toutes n'obéissaient pas
d'ailleurs à la même impulsion; il n'était pas rare d'en rencontrer,
et des plus hautes, qui, prises à leur base par un courant sous-marin,
dérivaient dans un sens opposé.
On comprend alors les difficultés de cette navigation; les ingénieurs
n'avaient pas un instant de repos; la manoeuvre de la vapeur se
faisait sur le pont même, au moyen de leviers qui l'ouvraient,
l'arrêtaient, la renversaient instantanément, suivant l'ordre de
l'officier de quart. Tantôt il fallait se hâter de prendre par une
ouverture de champs de glace, tantôt lutter de vitesse avec un iceberg
qui menaçait de fermer la seule issue praticable; ou bien quelque
bloc, se renversant à l'improviste, obligeait le brick à reculer
subitement pour ne pas être écrasé. Cet amas de glaces entraînées,
amoncelées, amalgamées par le grand courant du nord, se pressait dans
la passe, et si la gelée venait à les saisir, elles pouvaient opposer
au -Forward- une infranchissable barrière.
Les oiseaux se trouvaient en quantités innombrables dans ces parages;
les pétrels et les contre-maîtres voltigeaient ça et là, avec des cris
assourdissants; on comptait aussi un grand nombre de mouettes à tête
grosse, à cou court, à bec comprimé, qui déployaient leurs longues
ailes, et bravaient en se jouant les neiges fouettées par l'ouragan.
Cet entrain de la gent ailée ranimait le paysage.
De nombreuses pièces de bois allaient à la dérive, se heurtant avec
bruit; quelques cachalots à têtes énormes et renflées s'approchèrent
du navire; mais il ne fut pas question de leur donner la chasse, bien
que l'envie n'en manquât pas à Simpson le harponneur. Vers le soir, on
vit également plusieurs phoques, qui, le nez au-dessus de l'eau,
nageaient entre les grands blocs.
Le 22, la température s'abaissait encore; le Forward forçait de vapeur
pour gagner les passes favorables; le vent s'était décidément fixé
dans le nord-ouest; les voiles furent serrées.
Pendant cette journée du dimanche, les matelots eurent peu à
manoeuvrer. Après la lecture de l'office divin, qui fut faite par
Shandon, l'équipage se livra à la chasse des guilleminots, dont il
prit un grand nombre. Ces oiseaux, convenablement préparés suivant la
méthode clawbonnyenne, fournirent un agréable surcroît de provisions à
la table des officiers et de l'équipage.
A trois heures du soir, -le Forward- avait le Kin de Sael
est-quart-nord-est, et la montagne de Sukkertop
sud-est-quart-d'est-demi-est; la mer était fort houleuse; de temps en
temps, un vaste brouillard tombait inopinément du ciel gris.
Cependant, à midi, une observation exacte put être faite. Le navire se
trouvait par 65°20' de latitude et 54°22' de longitude. Il fallait
gagner encore deux degrés pour rencontrer une navigation meilleure sur
une mer plus libre.
Pendant les trois jours suivants, les 24, 25 et 26 avril, ce fut une
lutte continuelle avec les glaces; la manoeuvre de la machine devint
très-fatigante; à chaque minute, la vapeur était subitement
interrompue ou renversée, et s'échappait en sifflant par les soupapes.
Dans la brume épaisse, l'approche des ice-bergs se reconnaissait
seulement à de sourdes détonations produites par les avalanches; le
navire virait alors immédiatement; on risquait de se heurter à des
masses de glace d'eau douce, remarquables par la transparence de leur
cristal, et qui ont la dureté du roc. Richard Shandon ne manqua pas de
compléter sa provision d'eau en embarquant chaque jour plusieurs
tonnes de cette glace.
Le docteur ne pouvait s'habituer aux illusions d'optique que la
réfraction produisait dans ces parages; en effet tel ice-berg lui
apparaissait comme une petite masse blanche fort rapprochée, qui se
trouvait à dix ou douze milles du brick; il tâchait d'accoutumer ses
regards à ce singulier phénomène, afin de pouvoir rapidement corriger
plus tard l'erreur de ses yeux.
Enfin, soit par le halage du navire le long des champs de glace, soit
par l'écartement des blocs les plus menaçants à l'aide de longues
perches, l'équipage fut bientôt rompu de fatigues, et cependant, le
vendredi 27 avril, -le Forward- était encore retenu sur la limite
infranchissable du cercle polaire.
CHAPITRE VIII.
PROPOS DE L'ÉQUIPAGE.
Cependant -le Forward- parvint, en se glissant adroitement dans les
passes, à gagner quelques minutes au nord; mais, au lieu d'éviter
l'ennemi, il faudrait bientôt l'attaquer; les ice-fields de plusieurs
milles d'étendue se rapprochaient, et comme ces masses en mouvement
représentent souvent une pression de plus de dix millions de tonnes,
on devait se garer avec soin de leurs étreintes. Des scies à glace
furent donc installées à l'extérieur du navire, de manière à pouvoir
être mises immédiatement en usage.
Une partie de l'équipage acceptait philosophiquement ces durs travaux,
mais l'autre se plaignait, si elle ne refusait pas encore d'obéir.
Tout en procédant à l'installation des instruments, Garry, Bolton,
Pen, Gripper, échangeaient leurs différentes manières de voir.
«Par le diable, disait gaiement Bolton, je ne sais pourquoi il me
vient à la pensée que dans Water-Street, il y a une jolie taverne où
l'on ne s'accote pas trop mal entre un verre de gin et une bouteille
de porter. Tu vois cela d'ici, Gripper?
--A te dire vrai, riposta le matelot interpellé, qui faisait
généralement profession de mauvaise humeur, je t'assure que je ne vois
pas cela d'ici.
--C'est une manière de parler, Gripper; il est évident que dans ces
villes de neige, qui font l'admiration de monsieur Clawbonny, il n'y a
pas le plus mince cabaret où un brave matelot puisse s'humecter d'une
ou deux demi-pintes de brandy.
--Pour cela, tu peux en être certain, Bolton; et tu ferais bien
d'ajouter qu'il n'y a même pas ici de quoi se rafraîchir proprement.
Une drôle d'idée, de priver de tout spiritueux les gens qui voyagent
dans les mers du nord!
--Bon! répondit Garry; as-tu donc oublié, Gripper, ce que t'a dit le
docteur? Il faut être sobre de toute boisson excitante, si l'on veut
braver le scorbut, se bien porter et aller loin.
--Mais je ne demande pas à aller loin, Garry; et je trouve que c'est
déjà beau d'être venu jusqu'ici, et de s'obstiner à passer là où le
diable ne veut pas qu'on passe.
--Eh bien, on ne passera pas! répliqua Pen. Quand je pense que j'ai
déjà oublié le goût du gin!
--Mais, fit Bolton, rappelle-toi ce que t'a dit le docteur.
--Oh! répliqua Pen avec sa grosse voix brutale, pour le dire, on le
dit. Reste à savoir si, sous prétexte de santé, on ne s'amuse pas à
faire l'économie du liquide.
--Ce diable de Pen a peut-être raison, répondit Gripper.
--Allons donc! riposta Bolton, il a le nez trop rouge pour cela; et
s'il perd un peu de sa couleur à naviguer sous un pareil régime, Pen
n'aura pas trop à se plaindre.
--Qu'est-ce que mon nez t'a fait? répondit brusquement le matelot
attaqué à son endroit sensible. Mon nez n'a pas besoin de tes
conseils; il ne te les demande pas; mêle-toi donc de ce qui regarde le
tien!
--Allons! ne te fâche pas. Pen, je ne te croyais pas le nez si
susceptible. Hé! je ne déteste pas plus qu'un autre un bon verre de
wisky, surtout par une température pareille; mais si, au bout du
compte, cela fait plus de mal que de bien, je m'en passe volontiers.
--Tu t'en passes, dit le chauffeur Waren qui prit part à la
conversation; eh bien, tout le monde ne s'en passe peut-être pas à
bord!
--Que veux-tu dire, Waren? reprit Garry en le regardant fixement.
--Je veux dire que, pour une raison ou pour une autre, il y a des
liqueurs à bord, et j'imagine qu'on ne s'en prive pas beaucoup à
l'arrière.
--Et qu'en sais-tu?» demanda Garry.
Waren ne sut trop que répondre; il parlait pour parler, comme on dit.
«Tu vois bien, Garry, reprit Bolton, que Waren n'en sait rien.
--Eh bien, dit Pen, nous demanderons une ration de gin au commandant;
nous l'avons bien gagnée, et nous verrons ce qu'il répondra.
--Je vous engage à n'en rien faire, répondit Garry.
--Et pourquoi? s'écrièrent Pen et Gripper.
--Parce que le commandant vous refusera. Vous saviez quel était le
régime du bord, quand vous vous êtes embarqués; il fallait y réfléchir
à ce moment-là.
--D'ailleurs, répondit Bolton qui prenait volontiers le parti de Garry
dont le caractère lui plaisait, Richard Shandon n'est pas le maître à
bord; il obéit tout comme nous autres.
--Et à qui donc? demanda Pen.
--Au capitaine.
--Ah! toujours ce capitaine de malheur! s'écria Pen. Et ne voyez-vous
pas qu'il n'y a pas plus de capitaine que de taverne sur ces bancs de
glace? C'est une façon de nous refuser poliment ce que nous avons le
droit d'exiger.
--Mais si, il y a un capitaine, reprit Bolton; et je parierais deux
mois de ma paye que nous le verrons avant peu.
--C'est bon, fit Pen; en voilà un à qui je voudrais bien dire deux
mots en face!
--Qui parle du capitaine?» dit en ce moment un nouvel interlocuteur.
C'était le matelot Clifton, passablement superstitieux et envieux à la
fois.
«Est-ce que l'on sait quelque chose de nouveau sur le capitaine?
demanda-t-il.
--Non, lui fut-il répondu d'une seule voix.
--Eh bien, je m'attends à le trouver installé un beau matin dans sa
cabine, sans que personne ne sache ni comment, ni par où il sera
arrivé.
--Allons donc! répondit Bolton; tu te figures, Clifton, que ce
gaillard-là est un farfadet, un lutin comme il en court dans les
hautes terres d'Écosse!
--Ris tant que tu voudras, Bolton; cela ne changera pas mon opinion.
Tous les jours, en passant devant la cabine, je jette un regard par le
trou de la serrure, et l'un de ces matins je viendrai vous raconter à
qui ce capitaine ressemble, et comment il est fait.
--Eh, par le diable, fit Pen, il sera bâti comme tout le monde, ton
capitaine! Et si c'est un gaillard qui veut nous mener où cela ne nous
plaît pas, on lui dira son fait.
--Bon, fit Bolton, voilà Pen qui ne le connaît même pas, et qui veut
déjà lui chercher dispute!
--Qui ne le connaît pas, répliqua Clifton de l'air d'un homme qui en
sait long; c'est à savoir, s'il ne le connaît pas!
--Que diable veux-tu dire? demanda Gripper.
--Je m'entends.
--Mais nous ne t'entendons pas!
--Eh bien, est-ce que Pen n'a pas eu déjà des désagréments avec lui?
--Avec le capitaine?
--Oui, le dog-captain; car c'est exactement la même chose.»
Les matelots se regardèrent sans trop oser répondre. «Homme ou chien,
fit Pen entre ses dents, je vous affirme que cet animal-là aura son
compte un de ces jours.
--Voyons, Clifton, demanda sérieusement Bolton, prétends-tu, comme l'a
dit Johnson en se moquant, que ce chien-là est le vrai capitaine?
--Certes, répondit Clifton avec conviction; et si vous étiez des
observateurs comme moi, vous auriez remarqué les allures étranges de
cet animal.
--Lesquelles? voyons, parle!
--Est-ce que vous n'avez pas vu la façon dont il se promène sur là
dunette avec un air d'autorité, regardant la voilure du navire, comme
s'il était de quart?
--C'est vrai, fit Gripper; et même un soir je l'ai positivement
surpris les pattes appuyées sur la roue du gouvernail.
--Pas possible! fit Bolton.
--Et maintenant, reprit Clifton, est-ce que, la nuit, il ne quitte pas
le bord pour aller se promener seul sur les champs de glace, sans se
soucier ni des ours ni du froid?
--C'est toujours vrai, fit Bolton.
--Est-ce que vous voyez cet animal-là, comme un honnête chien,
rechercher la compagnie des hommes, rôder du côté de la cuisine, et
couver des yeux maître Strong quand il apporte quelque bon morceau au
commandant? Est-ce que vous ne l'entendez pas, la nuit, quand il s'en
va à deux ou trois milles du navire, hurler de façon à vous donner
froid dans le dos, ce qui n'est pourtant pas facile à ressentir par
une pareille température? Enfin, est-ce que vous avez jamais vu ce
chien-là se nourrir? Il ne prend rien de personne; sa pâtée est
toujours intacte, et, à moins qu'une main ne le nourrisse secrètement
à bord, j'ai le droit de dire que cet animal vit sans manger, Or, si
celui-là n'est pas fantastique, je ne suis qu'une bête.
--Ma foi, répondit Bell le charpentier, qui avait entendu toute
l'argumentation de Clifton, ma foi, cela pourrait bien être!»
Cependant les autres matelots se taisaient.
«Eh bien, moi, reprit Clifton, je vous dis que si vous faites les
incrédules, il y a à bord des gens plus savants que vous qui ne
paraissent pas si rassurés.
--Veux-tu parler du commandant? demanda Bolton.
--Oui, du commandant et du docteur.
--Et tu prétends qu'ils sont de ton avis?
--Je les ai entendus discuter la chose, et j'affirme qu'ils n'y
comprenaient rien; ils faisaient mille suppositions qui ne les
avançaient guère.
--Et ils parlaient du chien comme tu le fais, Clifton? demanda le
charpentier.
--S'ils ne parlaient pas du chien, répondit Clifton mis au pied du
mur, ils parlaient du capitaine, ce qui est la même chose, et ils
avouaient que tout cela n'est pas naturel.
--Eh bien, mes amis, reprit Bell, voulez-vous avoir mon opinion?
--Parlez! parlez! fit-on de toutes parts.
--C'est qu'il n'y a pas et qu'il n'y aura pas d'autre capitaine que
Richard Shandon.
--Et la lettre? fit Clifton.
--La lettre existe réellement, répondit Bell; il est parfaitement
exact qu'un inconnu a armé -le Forward- pour un voyage dans les
glaces; mais le navire une fois parti, personne ne viendra plus à
bord.
--Enfin, demanda Bolton, où ira-t-il, le navire?
--Je n'en sais rien; à un moment donné, Richard Shandon recevra le
complément de ses instructions.
--Mais par qui?
--Par qui?
--Oui, comment? dit Bolton qui devenait pressant.
--Allons, Bell, une réponse, dirent les autres matelots.
--Par qui? comment? Eh! je n'en sais rien, répliqua le charpentier,
embarrassé à son tour.
--Eh, par le captain-dog! s'écria Clifton. Il a déjà écrit une
première fois, il peut bien écrire une seconde. Oh! si je savais
seulement la moitié de ce que sait cet animal-là, je ne serais pas
embarrassé d'être premier lord de l'Amirauté.
--Ainsi, reprit Bolton pour conclure, tu t'en tiens à ton dire, que ce
chien-là est le capitaine?
--Oui, comme je l'ai dit.
--Eh bien, dit Pen d'une voix sourde, si cet animal-là ne veut pas
crever dans la peau d'un chien, il n'a qu'à se dépêcher de devenir un
homme; car, foi de Pen, je lui ferai son affaire.
--Et pourquoi cela? demanda Garry.
--Parce que cela me plaît, répondit brutalement Pen; et je n'ai de
compte à rendre à personne.
--Assez causé, les enfants, cria maître Johnson en intervenant au
moment où la conversation semblait devoir mal tourner; à l'ouvrage, et
que ces scies soient installées plus vite que cela! Il faut franchir
la banquise!
--Bon! un vendredi! répondit Clifton en haussant les épaules. Vous
verrez qu'on ne passe pas si facilement le cercle polaire!»
Quoi qu'il en soit, les efforts de l'équipage furent à peu près
impuissants pendant cette journée. -Le Forward-, lancé à toute vapeur
contre les ice-fields, ne parvint pas à les séparer; on fut obligé de
s'ancrer pendant la nuit.
Le samedi, la température s'abaissa encore sous l'influence d'un vent
de l'est; le temps se mit au clair, et le regard put s'étendre au loin
sur ces plaines blanches que la réflexion des rayons solaires rendait
éblouissantes. A sept heures du matin, le thermomètre accusait huit
degrés au-dessus de zéro (-22° centig.).
Le docteur était tenté de rester tranquillement dans sa cabine à relire
des voyages arctiques; mais il se demanda, suivant son habitude, ce
qu'il lui serait le plus désagréable à faire en ce moment. Il se
répondit que monter sur le pont par cette température, et aider les
hommes dans la manoeuvre, n'avait rien de très-réjouissant. Donc,
fidèle à sa règle de conduite, il quitta sa cabine si bien chauffée et
vint contribuer au halage du navire. Il avait bonne figure avec les
lunettes vertes au moyen desquelles il préservait ses yeux contre la
morsure des rayons réfléchis, et dans ses observations futures il eut
toujours soin de se servir de snow-spectacles[1] pour éviter les
ophthalmies très-fréquentes sous cette latitude élevée.
[1] Lunettes à neige.
Vers le soir, -le Forward- avait gagné plusieurs milles dans le nord,
grâce à l'activité des hommes et à l'habileté de Shandon, adroit à
profiter de toutes les circonstances favorables; à minuit, il
dépassait le soixante-sixième parallèle, et la sonde ayant rapporté
vingt-trois brasses de profondeur, Shandon reconnut qu'il se trouvait
sur le bas-fond où toucha -le Victory-, vaisseau de Sa Majesté. La
terre s'approchait à trente milles dans l'est.
Mais alors la masse des glaces, immobile jusqu'alors, se divisa et se
mit en mouvement; les ice-bergs semblaient surgir de tous les points
de l'horizon; le brick se trouvait engagé dans une série d'écueils
mouvants dont la force d'écrasement est irrésistible; la manoeuvre
devint assez difficile pour que Garry, le meilleur timonier, prît la
barre; les montagnes tendaient à se refermer derrière le brick; il fut
donc nécessaire de traverser cette flotte de glaces, et la prudence
autant que le devoir commandait de se porter en avant. Les difficultés
s'accroissaient de l'impossibilité où se trouvait Shandon de constater
la direction du navire au milieu de ces points changeants, qui se
déplaçaient et n'offraient aucune perspective stable.
Les hommes de l'équipage furent divisés en deux bordées de tribord et
de bâbord; chacun d'eux, armé d'une longue perche garnie d'une pointe
de fer, repoussait les glaçons trop menaçants. Bientôt -le Forward-
entra dans une passe si étroite, entre deux blocs élevés, que
l'extrémité de ses vergues froissa ces murailles aussi dures que le
roc; peu à peu il s'engagea dans une vallée sinueuse remplie du
tourbillon des neiges, tandis que les glaces flottantes se heurtaient
et se brisaient avec de sinistres craquements.
Mais il fut bientôt constant que cette gorge était sans issue; un
énorme bloc, engagé dans ce chenal, dérivait rapidement sur -le
Forward-; il parut impossible de l'éviter, impossible également de
revenir en arrière sur un chemin déjà obstrué.
Shandon, Johnson, debout à l'avant du brick, considéraient leur
position. Shandon, de la main droite, indiquait au timonier la
direction à suivre, et de la main gauche il transmettait à James Wall,
posté près de l'ingénieur, ses ordres pour manoeuvrer la machine.
«Comment cela va-t-il finir? demanda le docteur à Johnson.
--Comme il plaira à Dieu,» répondit le maître d'équipage.
Le bloc de glace, haut de cent pieds, ne se trouvait plus qu'à une
encablure du -Forward-, et menaçait de le broyer sous lui.
«Malheur et malédiction! s'écria Pen avec un effroyable juron.
--Silence!» s'écria une voix qu'il fut impossible de distinguer au
milieu de l'ouragan.
Le bloc parut se précipiter sur le brick, et il y eut un
indéfinissable moment d'angoisses; les hommes, abandonnant leurs
perches, refluèrent sur l'arrière en dépit des ordres de Shandon.
Soudain un bruit effroyable se fit entendre; une véritable trombe
d'eau tomba sur le pont du navire, que soulevait une vague énorme.
L'équipage jeta un cri de terreur, tandis que Garry, ferme à sa barre,
maintint -le Forward- en bonne voie, malgré son effrayante embardée.
Et lorsque les regards épouvantés se portèrent vers la montagne de
glace, celle-ci avait disparu; la passe était libre, et au delà, un
long canal, éclairé par les rayons obliques du soleil, permettait au
brick de poursuivre sa route.
«Eh bien, monsieur Clawbonny, dit Johnson, m'expliquerez-vous ce
phénomène?
--Il est bien simple, mon ami, répondit le docteur, et il se reproduit
souvent; lorsque ces masses flottantes se détachent les unes des
autres à l'époque du dégel, elles voguent isolées et dans un équilibre
parfait; mais peu à peu, elles arrivent vers le sud, où l'eau est
relativement plus chaude; leur base, ébranlée par le choc des autres
glaçons, commence à fondre, à se miner; il vient donc un moment où le
centre de gravité de ces masses se trouve déplacé, et alors elles se
culbutent. Seulement, si cet ice-berg se fût retourné deux minutes
plus tard, il se précipitait sur le brick et l'écrasait dans sa
chute.»
CHAPITRE IX.
UNE NOUVELLE LETTRE.
Le cercle polaire était enfin franchi; -le Forward- passait le 30
avril, à midi, par le travers d'Holsteinborg; des montagnes
pittoresques s'élevèrent dans l'horizon de l'est. La mer paraissait
pour ainsi dire libre de glaces, ou plutôt ces glaces pouvaient être
facilement évitées. Le vent sauta dans le sud-est, et le brick, sous
sa misaine, sa brigantine, ses huniers et ses perroquets, remonta la
mer de Baffin.
Cette journée fut particulièrement calme, et l'équipage put prendre un
peu de repos; de nombreux oiseaux nageaient et voltigeaient autour du
navire; le docteur remarqua, entre autres, des alca-alla, presque
semblables à la sarcelle, avec le cou, les ailes et le dos noirs et la
poitrine blanche; ils plongeaient avec vivacité, et leur immersion se
prolongeait souvent au delà de quarante secondes.
Cette journée n'eût été marquée par aucun incident nouveau, si le fait
suivant, quelque extraordinaire qu'il paraisse, ne se fût pas produit
à bord.
Le matin, à six heures, en rentrant dans sa cabine après son quart,
Richard Shandon trouva sur sa table une lettre avec cette suscription:
«Au commandant Richard Shandon, à bord du Forward.
«Mer de Baffin.»
Shandon ne put en croire ses yeux; mais avant de prendre connaissance
de cette étrange correspondance, il fit appeler le docteur, James
Wall, le maître d'équipage, et il leur montra cette lettre.
«Cela devient particulier, fit Johnson.
--C'est charmant! pensa le docteur.
--Enfin, s'écria Shandon, nous connaîtrons donc ce secret...»
D'une main rapide, il déchira l'enveloppe, et lut ce qui suit:
«Commandant,
«Le capitaine du -Forward- est content du sang-froid, de l'habileté et
du courage que vos hommes, vos officiers et vous, vous avez montré
dans les dernières circonstances; il vous prie d'en témoigner sa
reconnaissance à l'équipage.
«Veuillez vous diriger droit au nord vers la baie Melville, et de là
vous tenterez de pénétrer dans le détroit de Smith.
«Le capitaine du -Forward,-
«K.-Z.
«Ce lundi, 30 avril, par le travers du cap Walsingham.»
«Et c'est tout? s'écria le docteur.
--C'est tout,» répondit Shandon.
La lettre lui tomba des mains.
«Eh bien, dit Wall, ce capitaine chimérique ne parle même plus de
venir à bord; j'en conclus qu'il n'y viendra jamais.
--Mais cette lettre, fit Johnson, comment est-elle arrivée?»
Shandon se taisait.
«Monsieur Wall a raison, répondit le docteur, qui, ayant ramassé la
lettre, la retournait dans tous les sens; le capitaine ne viendra pas
à bord, par une excellente raison...
--Et laquelle? demanda vivement Shandon.
--C'est qu'il y est déjà, répondit simplement le docteur.
--Déjà! s'écria Shandon; que voulez-vous dire?
--Comment expliquer sans cela l'arrivée de cette lettre?»
Johnson hochait la tête en signe d'approbation.
«Ce n'est pas possible! fit Shandon avec énergie, je connais tous les
hommes de l'équipage; il faudrait donc supposer qu'il se trouvât parmi
eux depuis le départ du navire? Ce n'est pas possible, vous dis-je!
Depuis plus de deux ans, il n'en est pas un que je n'aie vu cent fois
à Liverpool; votre supposition, docteur, est inadmissible!
--Alors, qu'admettez-vous, Shandon?
--Tout, excepté cela. J'admets que ce capitaine, ou un homme à lui,
que sais-je? a pu profiter de l'obscurité, du brouillard, de tout ce
que vous voudrez, pour se glisser à bord; nous ne sommes pas éloignés
de la terre; il y a des kaïaks d'Esquimaux qui passent inaperçus entre
les glaçons; on peut donc être venu jusqu'au navire, avoir remis cette
lettre... le brouillard a été assez intense pour favoriser ce plan...
--Et pour empêcher de voir le brick, répondit le docteur; si nous
n'avons pas vu, nous, un intrus se glisser à bord, comment, lui,
aurait-il pu découvrir -le Forward- au milieu du brouillard?
--C'est évident, fit Johnson.
--J'en reviens donc à mon hypothèse, dit le docteur. Qu'en
pensez-vous, Shandon?
--Tout ce que vous voudrez, répondit Shandon avec feu, excepté la
supposition que cet homme soit à mon bord.
--Peut-être, ajouta Wall, se trouve-t-il dans l'équipage un homme à
lui, qui a reçu ses instructions.
--Peut-être, fit le docteur.
--Mais qui? demanda Shandon. Je connais tous mes hommes, vous dis-je,
et depuis longtemps.
--En tout cas, reprit Johnson, si ce capitaine se présente, homme ou
diable, on le recevra; mais il y a un autre enseignement, ou plutôt un
autre renseignement à tirer de cette lettre.
--Et lequel? demanda Shandon.
--C'est que nous devons nous diriger non-seulement vers la baie
Melville, mais encore dans le détroit de Smith.
--Vous avez raison, répondit le docteur.
--Le détroit de Smith, répliqua machinalement Richard Shandon.
--Il est donc évident, reprit Johnson, que la destination du -Forward-
n'est pas de rechercher le passage du nord-ouest, puisque nous
laisserons sur notre gauche la seule entrée qui y conduise,
c'est-à-dire le détroit de Lancastre. Voilà qui nous présage une
navigation difficile dans des mers inconnues.
--Oui, le détroit de Smith, répondit Shandon; c'est la route que
l'Américain Kane a suivie en 1853, et au prix de quels dangers!
Longtemps on l'a cru perdu sous ces latitudes effrayantes! Enfin,
puisqu'il faut y aller, on ira! mais jusqu'où? Est-ce au pôle?
--Et pourquoi pas?» s'écria le docteur.
La supposition de cette tentative insensée fit hausser les épaules au
maître d'équipage.
«Enfin, reprit James Wall, pour en revenir au capitaine, s'il existe,
je ne vois guère, sur la côte du Groënland, que les établissements de
Disko ou d'Uppernawik où il puisse nous attendre; dans quelques jours,
nous saurons donc à quoi nous en tenir.
--Mais, demanda le docteur à Shandon, n'allez-vous pas faire connaître
cette lettre à l'équipage?
--Avec la permission du commandant, répondit Johnson, je n'en ferais
rien.
--Et pourquoi cela? demanda Shandon.
--Parce que tout cet extraordinaire, ce fantastique, est de nature à
décourager nos hommes; ils sont déjà fort inquiets sur le sort d'une
expédition qui se présente ainsi. Or, si on les pousse dans le
surnaturel, cela peut produire de fâcheux effets, et au moment
critique nous ne pourrions plus compter sur eux. Qu'en dites-vous,
commandant?
--Et vous, docteur, qu'en pensez-vous? demanda Shandon.
--Maître Johnson, répondit le docteur, me paraît sagement raisonner.
--Et vous, James?
--Sauf meilleur avis, répondit Wall, je me range à l'opinion de ces
messieurs.»
Shandon se prit à réfléchir pendant quelques instants; il relut
attentivement la lettre.
«Messieurs, dit-il, votre opinion est certainement fort bonne; mais je
ne puis l'adopter.
--Et pourquoi cela, Shandon? demanda le docteur.
--Parce que les instructions de cette lettre sont formelles; elles
commandent de porter à la connaissance de l'équipage les félicitations
du capitaine; or, jusqu'ici, j'ai toujours obéi aveuglément à ses
ordres, de quelque façon qu'ils me fussent transmis, et je ne puis...
--Cependant..., reprit Johnson qui redoutait justement l'effet de
semblables communications sur l'esprit des matelots.
--Mon brave Johnson, repartit Shandon, je comprends votre insistance;
vos raisons sont excellentes, mais lisez:
«Il vous prie d'en témoigner sa reconnaissance à l'équipage.»
--Agissez donc en conséquence, reprit Johnson, qui était d'ailleurs un
strict observateur de la discipline. Faut-il rassembler l'équipage sur
le pont?
--Faites,» répondit Shandon.
La nouvelle d'une communication du capitaine se répandit immédiatement
à bord. Les matelots arrivèrent sans retard à leur poste de revue, et
le commandant lut à haute voix la lettre mystérieuse.
Un morne silence accueillit cette lecture; l'équipage se sépara en
proie à mille suppositions; Clifton eut de quoi se livrer à toutes les
divagations de son imagination superstitieuse; la part qu'il attribua
dans cet événement à Captain-dog fut considérable, et il ne manqua
plus de le saluer, quand par hasard il le rencontrait sut son passage.
«Quand je vous disais, répétait-il aux matelots, que cet animal savait
écrire!»
On ne répliqua rien à cette observation, et lui-même, Bell, le
charpentier, eût été fort empêché d'y répondre.
Cependant, il fut constant pour chacun qu'à défaut du capitaine son
ombre ou son esprit veillait à bord; les plus sages se gardèrent
désormais d'échanger entre eux leurs suppositions.
Le 1er mai, à midi, l'observation donna 68° pour la latitude, et
56°32' pour la longitude. La température s'était relevée, et le
thermomètre marquait vingt-cinq degrés au-dessus de zéro (-4° cent.)
Le docteur put s'amuser à suivre les ébats d'une ourse blanche et de
ses deux oursons sur le bord d'un pack qui prolongeait la terre.
Accompagné de Wall et de Simpson, il essaya de lui donner la chasse
dans le canot; mais l'animal, d'humeur peu belliqueuse, entraîna
rapidement sa progéniture avec lui, et le docteur dut renoncer à le
poursuivre.
Le cap Chidley fut doublé pendant la nuit sous l'influence d'un vent
favorable, et bientôt les hautes montagnes de Disko se dressèrent à
l'horizon; la baie de Godavhn, résidence du gouverneur général des
établissements danois, fut laissée sur la droite. Shandon ne jugea pas
à propos de s'arrêter, et dépassa bientôt les pirogues d'Esquimaux qui
cherchaient à l'atteindre.
L'île Disko porte également le nom d'île de la Baleine; c'est de ce
point que le 12 juillet 1845 sir John Franklin écrivit pour la
dernière fois à l'amirauté, et c'est à cette île aussi que, le 27 août
1859, le capitaine MacClintock toucha à son retour, rapportant les
preuves trop certaines de la perte de cette expédition.
La coïncidence de ces deux faits devait être remarquée par le docteur;
ce triste rapprochement était fécond en souvenirs, mais bientôt les
hauteurs de Disko disparurent à ses yeux.
Il y avait alors de nombreux ice-bergs sur les côtes, de ceux que les
plus forts dégels ne parviennent pas à détacher; cette suite continue
de crêtes se prêtait aux formes étranges et inattendues.
Le lendemain, vers les trois heures, on releva au nord-est
Sanderson-Hope; la terre fut laissée à une distance de quinze milles
sur tribord; les montagnes paraissaient teintes d'un bistre rougeâtre.
Pendant la soirée, plusieurs baleines de l'espèce des -finners-, qui
ont des nageoires sur le dos, vinrent se jouer au milieu des trains de
glace, rejetant l'air et l'eau par leurs évents.
Ce fut pendant la nuit du 3 au 4 mai que le docteur put voir pour la
première fois le soleil raser le bord de l'horizon sans y plonger son
disque lumineux; depuis le 31 janvier, ses orbes s'allongeaient chaque
jour, et il régnait maintenant une clarté continuelle.
Pour des spectateurs inhabitués, cette persistance du jour est sans
cesse un sujet d'étonnement, et même de fatigue; on ne saurait croire
à quel point l'obscurité de la nuit est nécessaire à la santé des
yeux; le docteur éprouvait une douleur véritable pour se faire à cette
lumière continue, rendue plus mordante encore par la réflexion des
rayons sur les plaines de glace.
Le 5 mai, -le Forward- dépassa le soixante-deuxième parallèle. Deux
mois plus tard, il eût rencontré de nombreux baleiniers se livrant à
la pêche sous ces latitudes élevées; mais le détroit n'était pas
encore assez libre pour permettre à ces bâtiments de pénétrer dans la
mer de Baffin.
Le lendemain, le brick, après avoir dépassé l'île des Femmes, arriva
en vue d'Uppernawik, l'établissement le plus septentrional que possède
le Danemark sur ces côtes.
CHAPITRE X.
PÉRILLEUSE NAVIGATION.
Shandon, le docteur Clawbonny, Johnson, Foker et Strong, le cuisinier,
descendirent dans la baleinière et se rendirent au rivage.
Le gouverneur, sa femme et ses cinq enfants, tous de race esquimau,
vinrent poliment au-devant des visiteurs. Le docteur, en sa qualité de
philologue, possédait un peu de danois qui suffit à établir des
relations fort amicales; d'ailleurs, Foker, interprète de l'expédition
en même temps qu'ice-master, savait une vingtaine de mots de la langue
groënlandaise, et avec vingt mots on va loin, si l'on n'est pas
ambitieux.
Le gouverneur est né à l'île Disko, et n'a jamais quitté son pays
natal; il fit les honneurs de sa ville, qui se compose de trois
maisons de bois, pour lui et le ministre luthérien, d'une école, et de
magasins dont les navires naufragés se chargent de faire
l'approvisionnement. Le reste consiste en huttes de neige dans
lesquelles les Esquimaux entrent en rampant par une ouverture unique.
Une grande partie de la population s'était portée au-devant du
-Forward-, et plus d'un naturel s'avança jusqu'au milieu de la baie
dans son kaïak, long de quinze pieds, et large de deux au plus.
Le docteur savait que le mot -esquimau- signifie -mangeur de poissons
crus-; mais il savait aussi que ce nom est considéré comme une injure
dans le pays; aussi ne se fit-il pas faute de traiter les habitants de
Groënlandais.
Et, cependant, à leurs vêtements huileux de peaux de phoques, à leurs
bottes de même nature, à tout cet ensemble graisseux et infect qui ne
permet pas de distinguer les hommes des femmes, il était facile de
reconnaître de quelle nourriture ces gens-là faisaient usage;
d'ailleurs, comme chez tous les peuples ichthyophages, la lèpre les
rongeait en partie, mais ils ne s'en portaient pas plus mal pour cela.
Le ministre luthérien et sa femme, avec lesquels le docteur se
promettait de causer plus spécialement, se trouvaient en tournée du
côté de Proven, au sud d'Uppernawik; il fut donc réduit à s'entretenir
avec le gouverneur. Ce premier magistrat ne paraissait pas fort
lettré; un peu moins, c'était un âne; un peu plus, il savait lire.
Cependant le docteur l'interrogea sur le commerce, les habitudes, les
moeurs des Esquimaux, et il apprit, dans la langue des gestes, que les
phoques valaient environ quarante livres[1] rendus à Copenhague; une
peau d'ours se payait quarante dollars danois, une peau de renard
bleu, quatre, et de renard blanc, deux ou trois dollars.
[1] 1,000 francs.
Le docteur voulut aussi, dans le but de compléter son instruction
personnelle, visiter une hutte d'Esquimaux; on ne se figure pas de
quoi est capable un savant qui veut savoir; heureusement l'ouverture
de ces cahutes était trop étroite, et l'enragé ne put y passer. Il
l'échappa belle, car rien de plus repoussant que cet entassement de
choses mortes ou vivantes, viande de phoque ou chair d'Esquimaux,
poissons pourris et vêtements infects, qui meublent une cabane
groënlandaise; pas une fenêtre pour renouveler cet air irrespirable;
un trou seulement au sommet de la hutte, qui donne passage à la fumée,
mais ne permet pas à la puanteur de sortir.
Foker donna ces détails au docteur, et ce digne savant n'en maudit pas
moins sa corpulence. Il eût voulu juger par lui-même de ces émanations
-sui generis-.
«Je suis sûr, dit-il, que l'on s'y fait à la longue.»
-A la longue- peint d'un seul mot le digne Clawbonny.
Pendant les études ethnographiques de ce dernier, Shandon s'occupait,
suivant ses instructions, de se procurer des moyens de transport sur
les glaces; il dut payer quatre livres un traîneau et six chiens, et
encore les naturels firent des difficultés pour s'en dessaisir.
Shandon eût également voulu engager Hans Christian, l'habile
conducteur de chiens, qui fit partie de l'expédition du capitaine
MacClintock; mais ce Hans se trouvait alors dans le Groënland
méridional.
Vint alors la grande question à l'ordre du jour; se trouvait-il à
Uppernawik un Européen attendant le passage du -Forward-? Le
gouverneur avait-il connaissance de ce fait, qu'un étranger,
vraisemblablement un Anglais, se fût fixé dans ces parages? A quelle
époque remontaient ses dernières relations avec des navires baleiniers
ou autres?
A ces questions, le gouverneur répondit que pas un étranger n'avait
débarqué sur cette partie de la côte depuis plus de dix mois.
Shandon se fit donner le nom des baleiniers arrivés en dernier lieu;
il n'en reconnut aucun. C'était désespérant.
«Vous m'avouerez, docteur, que c'est à n'y rien comprendre, dit-il à
son compagnon. Rien au cap Farewel! Rien à l'île Disko! Rien à
Uppernawik!
--Répétez-moi encore dans quelques jours: Rien à la baie de Melville,
mon cher Shandon, et je vous saluerai comme l'unique capitaine du
-Forward-.»
La baleinière revint au brick vers le soir, en ramenant les visiteurs;
Strong, en fait d'aliments nouveaux, s'était procuré plusieurs
douzaines d'oeufs d'eider-ducks[1], deux fois gros comme des oeufs de
poule et d'une couleur verdâtre. C'était peu, mais enfin
très-rafraîchissant pour un équipage soumis au régime de la viande
salée.
[1] Canard, édredon.
Le vent devint favorable le lendemain, et cependant Shandon n'ordonna
pas l'appareillage; il voulut attendre encore un jour, et, par acquit
de conscience, laisser le temps à tout être quelconque appartenant à
la race humaine de rejoindre -le Forward-; il fit même tirer, d'heure
en heure, la pièce de 16 qui tonnait avec fracas au milieu des
ice-bergs; mais il ne réussit qu'à épouvanter des nuées de
molly-mokes[1] et de rotches[2]. Pendant la nuit, plusieurs fusées
furent lancées dans l'air. Mais en vain. Il fallut se décider à
partir.
[1] Oiseaux des mers boréales.
[2] Sortes de perdrix de rochers.
Le 8 mai, à six heures du matin, -le Forward-, sous ses huniers, sa
misaine et son grand perroquet, perdait de vue l'établissement
d'Uppernawik et ces perches hideuses auxquelles pendent, le long du
rivage, des intestins de phoques et des panses de daims.
Le vent soufflait du sud-est, et la température remonta à trente-deux
degrés (0 centig.). Le soleil perçait le brouillard, et les glaces se
desserraient un peu sous son action dissolvante.
Cependant la réflexion de ces rayons blancs produisit un effet fâcheux
sur la vue de plusieurs hommes de l'équipage. Wolsten, l'armurier,
Gripper, Clifton et Bell furent atteints de -snow-blindness-, sorte de
maladie des yeux très-commune au printemps, et qui détermine chez les
Esquimaux de nombreux cas de cécité. Le docteur conseilla aux malades
en particulier, et à tous ses compagnons en général, de se couvrir la
figure d'un voile de gaze verte, et il fut le premier lui-même à
suivre sa propre ordonnance.
Les chiens achetés par Shandon à Uppernawik étaient d'une nature assez
sauvage; cependant ils s'acclimatèrent à bord, et Captain ne prit pas
trop mal avec ses nouveaux camarades; il semblait connaître leurs
habitudes. Clifton ne fut pas le dernier à faire cette remarque, que
Captain devait avoir eu déjà des rapports avec ses congénères du
Groënland. Ceux-ci, toujours affamés et réduits à une nourriture
incomplète à terre, ne pensaient qu'à se refaire avec le régime du
bord.
Le 9 mai, -le Forward- rasa à quelques encablures la plus occidentale
des îles Baffin. Le docteur remarqua plusieurs roches de la baie entre
les îles et la terre, de celles que l'on nomme crimson cliffs; elles
étaient recouvertes d'une neige rouge comme du beau carmin, à laquelle
le docteur Kane donne un origine purement végétale; Clawbonny eût
voulu considérer de plus près ce singulier phénomène, mais la glace ne
permit pas de s'approcher de la côte; quoique la température tendît à
s'élever, il était facile de voir que les ice-bergs et les ice-streams
s'accumulaient vers le nord de la mer de Baffin.
Depuis Uppernawik, la terre offrait un aspect différent, et d'immenses
glaciers se profilaient à l'horizon sur un ciel grisâtre. Le 10, -le
Forward- laissait sur la droite la baie de Hingston près du
soixante-quatorzième degré de latitude; le canal de Lancastre
s'ouvrait dans la mer à plusieurs centaines de milles dans l'ouest.
Mais alors cette immense étendue d'eau disparaissait sous de vastes
champs, sur lesquels s'élevaient des hummoks réguliers comme la
cristallisation d'une même substance. Shandon fit allumer ses
fourneaux, et jusqu'au 11 mai -le Forward- serpenta dans les pertuis
sinueux, traçant avec sa noire fumée sur le ciel la route qu'il
suivait sur la mer.
Mais de nouveaux obstacles ne tardèrent pas à se présenter; les passes
se fermaient par suite de l'incessant déplacement des masses
flottantes; l'eau menaçait à chaque instant de manquer devant la proue
du -Forward-, et s'il venait à être -nipped-[1], il lui serait
difficile de s'en tirer. Chacun le savait, chacun y pensait.
[1] Pincé.
Aussi, à bord de ce navire sans but, sans destination connue, qui
cherchait follement à s'élever vers le nord, quelques symptômes
d'hésitation se manifestèrent; parmi ces gens habitués à une existence
de dangers, beaucoup, oubliant les avantages offerts, regrettaient de
s'être aventurés si loin. Il régnait déjà dans les esprits une
certaine démoralisation, accrue encore par les frayeurs de Clifton, et
les propos de deux ou trois meneurs, tels que Pen, Gripper, Waren et
Wolsten.
Aux inquiétudes morales de l'équipage se joignaient alors des fatigues
accablantes, car, le 12 mai, le brick se trouvait enfermé de toutes
parts; sa vapeur était impuissante. Il fallut s'ouvrir un chemin à
travers les champs de glace. La manoeuvre des scies était fort pénible
dans ces -floes-[1] qui mesuraient jusqu'à six et sept pieds
d'épaisseur; lorsque deux entailles parallèles divisaient la glace sur
une longueur d'une centaine de pieds, il fallait casser la partie
intérieure à coups de hache et d'anspect; alors on élongeait des
ancres fixées dans un trou fait au moyen d'une grosse tarière; puis la
manoeuvre du cabestan commençait, et on halait le navire à bras; la
plus grande difficulté consistait à faire rentrer sous les -floes- les
morceaux brisés, afin de livrer passage au bâtiment, et l'on devait
les repousser au moyen de -pôles-, longues perches munies d'une pointe
en fer.
[1] Glaçons.
Enfin, manoeuvre de la scie, manoeuvre du halage, manoeuvre du
cabestan, manoeuvre des -pôles-, manoeuvres incessantes, obligées,
périlleuses, au milieu du brouillard ou des neiges épaisses,
température relativement basse, souffrances ophthalmiques, inquiétudes
morales, tout contribuait à affaiblir l'équipage du -Forward- et à
réagir sur son imagination.
Lorsque les matelots ont affaire à un homme énergique, audacieux,
convaincu, qui sait ce qu'il veut, où il va, à quel but il tend, la
confiance les soutient en dépit d'eux-mêmes; ils sont unis de coeur
avec leur chef, forts de sa propre force, et tranquilles de sa propre
tranquillité. Mais à bord du brick, on sentait que le commandant
n'était pas rassuré, qu'il hésitait devant ce but et cette destination
inconnus. Malgré l'énergie de son caractère, sa défaillance se
traduisait à son insu par des changements d'ordres, des manoeuvres
incomplètes, des réflexions intempestives, mille détails qui ne
pouvaient échapper à son équipage.
Et puis, Shandon n'était pas le capitaine de navire, le maître après
Dieu; raison suffisante pour qu'on en arrivât à discuter ses ordres:
or, de la discussion au refus d'obéir, le pas est rapidement franchi.
Les mécontents rallièrent bientôt à leurs idées le premier ingénieur,
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