fuyaient rapidement cette côte à travers les eaux transparentes. D'où venait ce sentiment de répulsion, sinon de terreur, commun à tous les êtres animés qui hantaient cette partie du globe? Les navigateurs avaient subi l'impression générale; ils se laissaient aller aux sentiments de leur situation, et, peu à peu, chacun d'eux sentit le sommeil alourdir ses paupières. Le quart revenait à Hatteras! Il prit la barre; le docteur, Altamont, Johnson et Bell, étendus sur les bancs, s'endormirent l'un après l'autre, et bientôt ils furent plongés dans le monde des rêves. Hatteras essaya de résister au sommeil; il ne voulait rien perdre de ce temps précieux; mais le mouvement lent de la chaloupe le berçait insensiblement, et il tomba malgré lui dans une irrésistible somnolence. Cependant l'embarcation marchait à peine; le vent ne parvenait pas à gonfler sa voile détendue. Au loin, quelques glaçons immobiles dans l'ouest réfléchissaient les rayons lumineux et formaient des plaques incandescentes en plein Océan. Hatteras se prit à rêver. Sa pensée rapide erra sur toute son existence; il remonta le cours de sa vie avec cette vitesse particulière aux songes, qu'aucun savant n'a encore pu calculer; il fit un retour sur ses jours écoulés; il revit son hivernage, la baie Victoria, le Fort-Providence, la Maison-du-Docteur, la rencontre de l'Américain sous les glaces. Alors il retourna plus loin dans le passé; il rêva de son navire, du -Forward- incendié, de ses compagnons, des traîtres qui l'avaient abandonné. Qu'étaient-ils devenus? Il pensa à Shandon, à Wall, au brutal Pen. Où étaient-ils? Avaient-ils pu gagner la mer de Baffin à travers les glaces? Puis, son imagination de rêveur plana plus haut encore, et il se retrouva à son départ d'Angleterre, à ses voyages précédents, à ses tentatives avortées, à ses malheurs. Alors il oublia sa situation présente, sa réussite prochaine, ses espérances à demi réalisées. De la joie son rêve le rejeta dans les angoisses. Pendant deux heures ce fut ainsi; puis, sa pensée reprit un nouveau cours; elle le ramena vers le pôle; il se vit posant enfin le pied sur ce continent anglais, et déployant le pavillon du Royaume-Uni. Tandis qu'il sommeillait ainsi, un nuage énorme, de couleur olivâtre, montait sur l'horizon et assombrissait l'Océan. On ne peut se figurer avec quelle foudroyante rapidité les ouragans envahissent les mers arctiques. Les vapeurs engendrées dans les contrées équatoriales viennent se condenser au-dessus des immenses glaciers du nord, et appellent avec une irrésistible violence des masses d'air pour les remplacer. C'est ce qui peut expliquer l'énergie des tempêtes boréales. Au premier choc du vent, le capitaine et ses compagnons s'étaient arrachés à leur sommeil, prêts à manoeuvrer. La mer se soulevait en lames hautes, à base peu développée; la chaloupe, ballottée par une violente houle, plongeait dans des gouffres profonds, ou oscillait sur la pointe d'une vague aiguë, en s'inclinant sous des angles de plus de quarante-cinq degrés. Hatteras avait repris d'une main ferme la barre, qui jouait avec bruit dans la tête du gouvernail; quelquefois, cette barre, violemment prise dans une embardée, le repoussait et le courbait malgré lui. Johnson et Bell s'occupaient sans relâche à vider l'eau embarquée dans les plongeons de la chaloupe. «Voilà une tempête sur laquelle nous ne comptions guère, dit Altamont en se cramponnant à son banc. --Il faut s'attendre à tout ici», répondit le docteur. Ces paroles s'échangeaient au milieu des sifflements de l'air et du fracas des flots, que la violence du vent réduisait à une impalpable poussière liquide; il devenait presque impossible de s'entendre. Le nord était difficile à tenir; les embruns épais ne laissaient pas entrevoir la mer au-delà de quelques toises; tout point de repère avait disparu. Cette tempête subite, au moment où le but allait être atteint, semblait renfermer de sévères avertissements; elle apparaissait à des esprits surexcités comme une défense d'aller plus loin. La nature voulait-elle donc interdire l'accès du pôle? Ce point du globe était-il entouré d'une fortification d'ouragans et d'orages qui ne permettait pas d'en approcher? Cependant, à voir la figure énergique de ces hommes, on eût compris qu'ils ne céderaient ni au vent ni aux flots, et qu'ils iraient jusqu'au bout. Ils luttèrent ainsi pendant toute la journée, bravant la mort à chaque instant, ne gagnant rien dans le nord, mais ne perdant pas, trempés sous une pluie tiède, et mouillés par les paquets de mer que la tempête leur jetait au visage; aux sifflements de l'air se mêlaient parfois de sinistres cris d'oiseaux. Mais au milieu même d'une recrudescence du courroux des flots, vers six heures du soir, il se fit une accalmie subite. Le vent se tut miraculeusement. La mer se montra calme et unie, comme si la houle ne l'eût pas soulevée pendant douze heures. L'ouragan semblait avoir respecté cette partie de l'Océan polaire. Que se passait-il donc? Un phénomène extraordinaire, inexplicable, et dont le capitaine Sabine fut témoin pendant ses voyages aux mers groënlandaises. Le brouillard, sans se lever, s'était fait étrangement lumineux. La chaloupe naviguait dans une zone de lumière électrique, un immense feu Saint-Elme resplendissait, mais sans chaleur. Le mât, la voile, les agrès se dessinaient en noir sur le fond phosphorescent du ciel avec une incomparable netteté; les navigateurs demeuraient plongés dans un bain de rayons transparents, et leurs figures se coloraient de reflets enflammés. L'accalmie soudaine de cette portion de l'Océan provenait sans doute du mouvement ascendant des colonnes d'air, tandis que la tempête, appartenant au genre des cyclones[1], tournait avec rapidité autour de ce centre paisible. [1] Tempêtes tournantes. Mais cette atmosphère en feu fit venir une pensée à l'esprit d'Hatteras. «Le volcan! s'écria-t-il. --Est-ce possible? fit Bell. --Non! non! répondit le docteur; nous serions étouffés si ses flammes s'étendaient jusqu'à nous. --C'est peut-être son reflet dans le brouillard, fit Altamont. --Pas davantage. Il faudrait admettre que nous fussions près de terre, et, dans ce cas, nous entendrions les fracas de l'éruption. --Mais alors?... demanda le capitaine. --C'est un phénomène cosmique, répondit le docteur, phénomène peu observé jusqu'ici!... Si nous continuons notre route, nous ne tarderons pas à sortir de cette sphère lumineuse pour retrouver l'obscurité et la tempête. --Quoi qu'il en soit, en avant! répondit Hatteras. --En avant!» s'écrièrent ses compagnons, qui ne songèrent même pas à reprendre haleine dans ce bassin tranquille. La voile, avec ses plis de feu, pendait le long du mât étincelant; les avirons plongèrent dans les vagues ardentes et parurent soulever des flots d'étincelles faites de gouttes d'eau vivement éclairées. Hatteras, la boussole à la main, reprit la route du nord; peu à peu le brouillard perdit de sa lumière, puis de sa transparence; le vent fit entendre ses rugissements à quelques toises, et bientôt la chaloupe, se couchant sous une violente rafale, rentra dans la zone des tempêtes. Mais l'ouragan avait heureusement tourné d'un point vers le sud, et l'embarcation put courir vent arrière, allant droit au pôle, risquant de sombrer, mais se précipitant avec une vitesse insensée; recueil, rocher ou glaçon, pouvait surgir à chaque instant des flots, et elle s'y fût infailliblement mise en pièces. Cependant, pas un de ces hommes n'élevait une objection; pas un ne faisait entendre la voix de la prudence. Ils étaient pris de la folie du danger. La soif de l'inconnu les envahissait. Ils allaient ainsi non pas aveugles, mais aveuglés, trouvant l'effroyable rapidité de cette course trop faible au gré de leur impatience. Hatteras maintenait sa barre dans son imperturbable direction, au milieu des vagues écumant sous le fouet de la tempête. Cependant l'approche de la côte se faisait sentir; il y avait dans l'air des symptômes étranges. Tout à coup le brouillard se fendit comme un rideau déchiré par le vent, et, pendant un laps de temps rapide comme l'éclair, on put voir à l'horizon un immense panache de flammes se dresser vers le ciel. «Le volcan! le volcan!...» Ce fut le mot qui s'échappa de toutes les bouches; mais la fantastique vision avait disparu; le vent, sautant dans le sud-est, prit l'embarcation par le travers et l'obligea de fuir encore cette terre inabordable. «Malédiction! fit Hatteras en bordant sa misaine; nous n'étions pas à trois milles de la côte!» Hatteras ne pouvait résister à la violence de la tempête; mais, sans lui céder, il biaisa dans le vent, qui se déchaînait avec un emportement indescriptible. Par instants, la chaloupe se renversait sur le côté, à faire craindre que sa quille n'émergeât tout entière; cependant elle finissait par se relever sous l'action du gouvernail, comme un coursier dont les jarrets fléchissent et que son cavalier relève de la bride et de l'éperon. Hatteras, échevelé, la main soudée à sa barre, semblait être l'âme de cette barque et ne faire qu'un avec elle, ainsi que l'homme et le cheval au temps des centaures. Soudain, un spectacle épouvantable s'offrit à ses regards. A moins de dix toises, un glaçon se balançait sur la cime houleuse des vagues; il descendait et montait comme la chaloupe; il la menaçait de sa chute, et l'eût écrasée à la toucher seulement. Mais, avec ce danger d'être précipité dans l'abîme, s'en présentait un autre non moins terrible; car ce glaçon, courant à l'aventure, était chargé d'ours blancs, serrés les uns contre les autres, et fous de terreur. «Des ours! des ours!» s'écria Bell d'une voix étranglée. Et chacun, terrifié, vit ce qu'il voyait. Le glaçon faisait d'effrayantes embardées; quelquefois il s'inclinait sous des angles si aigus, que les animaux roulaient pêle-mêle les uns sur les autres. Alors ils poussaient des grognements qui luttaient avec les fracas de la tempête, et un formidable concert s'échappait de cette ménagerie flottante. Que ce radeau de glace vînt à culbuter, et les ours, se précipitant vers l'embarcation, en eussent tenté l'abordage. Pendant un quart d'heure, long comme un siècle, la chaloupe et le glaçon naviguèrent de conserve, tantôt écartés de vingt toises, tantôt prêts à se heurter; parfois l'un dominait l'autre, et les monstres n'avaient qu'à se laisser choir. Les chiens groënlandais tremblaient d'épouvante. Duk restait immobile. Hatteras et ses compagnons étaient muets; il ne leur venait pas même à l'idée de mettre la barre dessous pour s'écarter de ce redoutable voisinage, et ils se maintenaient dans leur route avec une inflexible rigueur. Un sentiment vague, qui tenait plus de l'étonnement que de la terreur, s'emparait de leur cerveau; ils admiraient, et ce terrifiant spectacle complétait la lutte des éléments. Enfin, le glaçon s'éloigna peu à peu, poussé par le vent auquel résistait la chaloupe avec sa misaine bordée à plat, et il disparut au milieu du brouillard, signalant de temps en temps sa présence par les grognements éloignés de son monstrueux équipage. En ce moment, il y eut redoublement de la tempête, ce fut un déchaînement sans nom des ondes atmosphériques; l'embarcation, soulevée hors des flots, se prit à tournoyer avec une vitesse vertigineuse; sa misaine arrachée s'enfuit dans l'ombre comme un grand oiseau blanc; un trou circulaire, un nouveau Maëlstroem, se forma dans le remous des vagues, les navigateurs, enlacés dans ce tourbillon, coururent avec une rapidité telle que ses lignes d'eau leur semblaient immobiles, malgré leur incalculable rapidité. Ils s'enfonçaient peu à peu. Au fond du gouffre, une aspiration puissante, une succion irrésistible se faisait, qui les attirait et les engloutissait vivants. Ils s'étaient levés tous les cinq. Ils regardaient d'un regard effaré. Le vertige les prenait. Ils avaient en eux ce sentiment indéfinissable de l'abîme! Mais, tout d'un coup, la chaloupe se releva perpendiculairement. Son avant domina les lignes du tourbillon; la vitesse dont elle était douée la projeta hors du centre d'attraction, et, s'échappant par la tangente de cette circonférence qui faisait plus de mille tours à la seconde, elle fut lancée au-dehors avec la vitesse d'un boulet de canon. Altamont, le docteur, Johnson, Bell furent renversés sur leurs bancs. Quand ils se relevèrent, Hatteras avait disparu. Il était deux heures du matin. CHAPITRE XXIII LE PAVILLON D'ANGLETERRE Un cri, parti de quatre poitrines, succéda au premier instant de stupeur. «Hatteras? dit le docteur. --Disparu! firent Johnson et Bell. --Perdu!» Ils regardèrent autour d'eux. Rien n'apparaissait sur cette mer houleuse. Duk aboyait avec un accent désespéré; il voulait se précipiter au milieu des flots, et Bell parvenait à peine à le retenir. «Prenez place au gouvernail, Altamont, dit le docteur, et tentons tout au monde pour retrouver notre infortuné capitaine!» Johnson et Bell reprirent leurs bancs. Altamont saisit la barre, et la chaloupe errante revint au vent. Johnson et Bell se mirent à nager vigoureusement; pendant une heure, on ne quitta pas le lieu de la catastrophe. On chercha, mais en vain! Le malheureux Hatteras, emporté par l'ouragan, était perdu. Perdu! si près du pôle! si près de ce but qu'il n'avait fait qu'entrevoir! Le docteur appela, cria, fit feu de ses armes; Duk joignit ses lamentables aboiements à sa voix; mais rien ne répondit aux deux amis du capitaine. Alors une profonde douleur s'empara de Clawbonny; sa tête retomba sur ses mains, et ses compagnons l'entendirent pleurer. En effet, à cette distance de la terre, sans un aviron, sans un morceau de bois pour se soutenir, Hatteras ne pouvait avoir gagné vivant la côte, et si quelque chose de lui touchait enfin cette terre désirée, ce serait son cadavre tuméfié et meurtri. Après une heure de recherche, il fallut reprendre la route au nord et lutter contre les dernières fureurs de la tempête. A cinq heures du matin, le 11 juillet, le vent s'apaisa; la houle tomba peu à peu; le ciel reprit sa clarté polaire, et, à moins de trois milles, la terre s'offrit dans toute sa splendeur. Ce continent nouveau n'était qu'une île, ou plutôt un volcan dressé comme un phare au pôle boréal du monde.» La montagne, en pleine éruption, vomissait une masse de pierres brûlantes et de quartiers de rocs incandescents; elle semblait s'agiter sous des secousses réitérées comme une respiration de géant; les masses projetées montaient dans les airs à une grande hauteur, au milieu des jets d'une flamme intense, et des coulées de lave se déroulaient sur ses flancs en torrents impétueux; ici, des serpents embrasés se faufilaient entre les roches fumantes; là, des cascades ardentes retombaient au milieu d'une vapeur pourpre, et plus bas, un fleuve de feu, formé de mille rivières ignées, se jetaient à la mer par une embouchure bouillonnante. Le volcan paraissait n'avoir qu'un cratère unique d'où s'échappait la colonne de feu, zébrée d'éclairs transversaux; on eût dit que l'électricité jouait un rôle dans ce magnifique phénomène. Au-dessus des flammes haletantes ondoyait un immense panache de fumée, rouge à sa base, noir à son sommet. Il s'élevait avec une incomparable majesté et se déroulait largement en épaisses volutes. Le ciel, à une grande hauteur, revêtait une couleur cendrée; l'obscurité éprouvée pendant la tempête, et dont le docteur n'avait pu se rendre compte, venait évidemment des colonnes de cendres déployées devant le soleil comme un impénétrable rideau. Il se souvint alors d'un fait semblable survenu en 1812, à l'île de la Barbade, qui, en plein midi, fut plongée dans les ténèbres profondes, par la masse des cendres rejetées du cratère de l'île Saint-Vincent. Cet énorme rocher ignivome, poussé en plein Océan, mesurait mille toises de hauteur, à peu près l'altitude de l'Hécla. La ligne menée de son sommet à sa base formait avec l'horizon un angle de onze degrés environ. Il semblait sortir peu à peu du sein des flots, à mesure que la chaloupe s'en approchait. Il ne présentait aucune trace de végétation. Le rivage même lui faisait défaut, et ses flancs tombaient à pic dans la mer. «Pourrons-nous atterrir? dit le docteur. --Le vent nous porte, répondit Altamont. --Mais je ne vois pas un bout de plage sur lequel, nous puissions prendre pied! --Cela paraît ainsi de loin, répondit Johnson; mais nous trouverons bien de quoi loger notre embarcation; c'est tout ce qu'il nous faut. --Allons donc!» répondit tristement Clawbonny. Le docteur n'avait plus de regards pour cet étrange continent qui se dressait devant lui. La terre du pôle était bien là, mais non l'homme qui l'avait découverte! A cinq cents pas des rocs, la mer bouillonnait sous l'action des feux souterrains. L'île qu'elle entourait pouvait avoir huit à dix milles de circonférence, pas davantage, et, d'après l'estime, elle se trouvait très près du pôle, si même l'axe du monde n'y passait pas exactement. Aux approches de l'île, les navigateurs remarquèrent un petit fiord en miniature suffisant pour abriter leur embarcation; ils s'y dirigèrent aussitôt, avec la crainte de trouver le corps du capitaine rejeté à la côte par la tempête! Cependant, il semblait difficile qu'un cadavre s'y reposât; il n'y avait pas de plage, et la mer déferlait sur des rocs abrupts; une cendre épaisse et vierge de toute trace humaine recouvrait leur surface au-delà de la portée des vagues. Enfin la chaloupe se glissa par une ouverture étroite entre deux brisants à fleur d'eau, et là elle se trouva parfaitement abritée contre le ressac. Alors les hurlements lamentables de Duk redoublèrent; le pauvre animal appelait le capitaine dans son langage ému, il le redemandait à cette mer sans pitié, à ces rochers sans écho. Il aboyait en vain, et le docteur le caressait de la main sans pouvoir le calmer, quand le fidèle chien, comme s'il eût voulu remplacer son maître, fit un bond prodigieux et s'élança le premier sur les rocs, au milieu d'une poussière de cendre qui vola en nuage autour de lui. «Duk! ici, Duk!» fit le docteur. Mais Duk ne l'entendit pas et disparut. On procéda alors au débarquement; Clawbonny et ses trois compagnons prirent terre, et la chaloupe fut solidement amarrée. Altamont se disposait à gravir un énorme amas de pierres, quand les aboiements de Duk retentirent à quelque distance avec une énergie inaccoutumée; ils exprimaient non la colère, mais la douleur. «Écoutez, fit le docteur. --Quelque animal dépisté? dit le maître d'équipage. --Non! non! répondit le docteur en tressaillant, c'est de la plainte! ce sont des pleurs! le corps d'Hatteras est là.» A ces paroles, les quatre hommes s'élancèrent sur les traces de Duk, au milieu des cendres qui les aveuglaient; ils arrivèrent au fond d'un fiord, à un espace de dix pieds sur lequel les vagues venaient mourir insensiblement. Là, Duk aboyait auprès d'un cadavre enveloppé dans le pavillon d'Angleterre. «Hatteras! Hatteras!» s'écria le docteur en se précipitant sur le corps de son ami. Mais aussitôt il poussa une exclamation impossible à rendre. Ce corps ensanglanté, inanimé en apparence, venait de palpiter sous sa main. «Vivant! vivant! s'écria-t-il. --Oui, dit une voix faible, vivant sur la terre du pôle où m'a jeté la tempête, vivant sur -l'île de la Reine!- --Hurrah pour l'Angleterre! s'écrièrent les cinq hommes d'un commun accord. --Et pour l'Amérique!» reprit le docteur en tendant une main à Hatteras et l'autre à l'Américain. Duk, lui aussi, criait hurrah à sa manière, qui en valait bien une autre. Pendant les premiers instants, ces braves gens furent tout entiers au bonheur de revoir leur capitaine; ils sentaient leurs yeux inondés de larmes. Le docteur s'assura de l'état d'Hatteras. Celui-ci n'était pas grièvement blessé. Le vent l'avait porté jusqu'à la côte, où l'abordage fut fort périlleux; le hardi marin, plusieurs fois rejeté au large, parvint enfin, à force d'énergie, à se cramponner à un morceau de roc, et il réussit à se hisser au-dessus des flots. Là, il perdit connaissance, après s'être roulé dans son pavillon, et il ne revint au sentiment que sous les caresses de Duk et au bruit de ses aboiements. Après les premiers soins, Hatteras put se lever et reprendre, au bras du docteur, le chemin de la chaloupe. «Le pôle! le pôle Nord! répétait-il en marchant. --Vous êtes heureux! lui disait le docteur. --Oui, heureux! Et vous, mon ami, ne sentez-vous pas ce bonheur, cette joie de se trouver ici? Cette terre que nous foulons, c'est la terre du pôle! Cette mer que nous avons traversée, c'est la mer du pôle! Cet air que nous respirons, c'est l'air du pôle! Oh! le pôle Nord! le pôle Nord!» En parlant ainsi, Hatteras était en proie à une exaltation violente, à une sorte de fièvre, et le docteur essayait en vain de le calmer. Ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, et ses pensées bouillonnaient dans son cerveau. Clawbonny attribua cet état de surexcitation aux épouvantables périls que le capitaine venait de traverser. Hatteras avait évidemment besoin de repos, et l'on s'occupa de chercher un lieu de campement. Altamont trouva bientôt une grotte faite de rochers que leur chute avait arrangés en forme de caverne; Johnson et Bell y apportèrent les provisions et lâchèrent les chiens groënlandais. Vers onze heures, tout fut préparé pour un repas; la toile de la tente servait de nappe; le déjeuner, composé de pemmican, de viande salée, de thé et de café, s'étalait à terre et ne demandait qu'à se laisser dévorer. Mais auparavant, Hatteras exigea que le relevé de l'île fût fait; il voulait savoir exactement à quoi s'en tenir sur sa position. Le docteur et Altamont prirent alors leurs instruments, et, après observation, ils obtinrent, pour la position précise de la grotte, 89° 59' 15" de latitude. La longitude, à cette hauteur, n'avait plus aucune importance, car tous les méridiens se confondaient à quelques centaines de pieds plus haut. Donc, en réalité, l'île se trouvait située au pôle Nord, et le quatre-vingt-dixième degré de latitude n'était qu'à quarante-cinq secondes de là, exactement à trois quarts de mille[1], c'est-à-dire vers le sommet du volcan. [1] 1,237 mètres. Quand Hatteras connut ce résultat, il demanda qu'il fût consigné dans un procès-verbal fait en double, qui devait être déposé dans un cairn sur la côte. Donc, séance tenante, le docteur prit la plume et rédigea le document suivant, dont l'un des exemplaires figure maintenant aux archives de la Société royale géographique de Londres. «Ce 11 juillet 1861, par 89° 59' 15" de latitude septentrionale, a été découverte «l'île de la Reine», au pôle Nord, par le capitaine Hatteras, commandant le brick le -Forward-, de Liverpool, qui a signé, ainsi que ses compagnons. «Quiconque trouvera ce document est prié de le faire parvenir à l'Amirauté. «Signé: John HATTERAS, commandant du -Forward-; docteur CLAWBONNY; ALTAMONT, commandant du -Porpoise-; JOHNSON, maître d'équipage; BELL, charpentier.» «Et maintenant, mes amis, à table!» dit gaiement le docteur. CHAPITRE XXIV COURS DE COSMOGRAPHIE POLAIRE Il va sans dire que, pour se mettre à table, on s'asseyait à terre. «Mais, disait Clawbonny, qui ne donnerait toutes les tables et toutes les salles à manger du monde pour dîner par 89° 59' et 15" de latitude boréale!» Les pensées de chacun se rapportaient en effet à la situation présente; les esprits étaient en proie à cette prédominante idée du pôle Nord. Dangers bravés pour l'atteindre, périls à vaincre pour en revenir, s'oubliaient dans ce succès sans précédent. Ce que ni les anciens, ni les modernes, ce que ni les Européens, ni les Américains, ni les Asiatiques n'avaient pu faire jusqu'ici, venait d'être accompli. Aussi le docteur fut-il bien écouté de ses compagnons quand il raconta tout ce que sa science et son inépuisable mémoire purent lui fournir à propos de la situation actuelle. Ce fut avec un véritable enthousiasme qu'il proposa de porter tout d'abord un toast au capitaine. «A John Hatteras! dit-il. --A John Hatteras! firent ses compagnons d'une seule voix. --Au pôle Nord!» répondit le capitaine, avec un accent étrange, chez cet être jusque-là si froid, si contenu, et maintenant en proie à une impérieuse surexcitation. Les tasses se choquèrent, et les toasts furent suivis de chaleureuses poignées de main. «Voilà donc, dit le docteur, le fait géographique le plus important de notre époque! Qui eût dit que cette découverte précéderait celles du centre de l'Afrique ou de l'Australie! Vraiment, Hatteras, vous êtes au-dessus des Sturt et des Livingstone, des Burton et des Barth! Honneur à vous! --Vous avez raison, docteur, répondit Altamont; il semble que, par les difficultés de l'entreprise, le pôle Nord devait être le dernier point de la terre à découvrir. Le jour où un gouvernement eût absolument voulu connaître le centre de l'Afrique, il y eût réussi inévitablement à prix d'hommes et d'argent; mais ici, rien de moins certain que le succès, et il pouvait se présenter des obstacles absolument infranchissables. --Infranchissables! s'écria Hatteras avec véhémence, il n'y a pas d'obstacles infranchissables, il y a des volontés plus ou moins énergiques, voilà tout! --Enfin, dit Johnson, nous y sommes, c'est bien. Mais enfin, monsieur Clawbonny, me direz-vous une bonne fois ce que ce pôle a de particulier? --Ce qu'il a, mon brave Johnson, il a qu'il est le seul point du globe immobile pendant que tous les autres points tournent avec une extrême rapidité. --Mais je ne m'aperçois guère, répondit Johnson, que nous soyons plus immobiles ici qu'à Liverpool! --Pas plus qu'à Liverpool vous ne vous apercevez de votre mouvement; cela tient à ce que, dans ces deux cas, vous participez vous-même à ce mouvement ou à ce repos! Mais le fait n'en est pas moins certain. La terre est douée d'un mouvement de rotation qui s'accomplit en vingt-quatre heures, et ce mouvement est supposé s'opérer sur un axe dont les extrémités passent au pôle Nord et au pôle Sud. Eh bien! nous sommes à l'une des extrémités de cet axe nécessairement immobile. --Ainsi, dit Bell, quand nos compatriotes tournent rapidement, nous restons en repos? --A peu près, car nous ne sommes pas absolument au pôle! --Vous avez raison, docteur! dit Hatteras d'un ton grave et en secouant la tête, il s'en faut encore de quarante-cinq secondes que nous ne soyons arrivés au point précis! --C'est peu de chose, répondit Altamont, et nous pouvons nous considérer comme immobiles. --Oui, reprit le docteur, tandis que les habitants de chaque point de l'équateur font trois cent quatre-vingt-seize lieues par heure! --Et cela sans en être plus fatigués! fit Bell. --Justement! répondit le docteur. --Mais, reprit Johnson, indépendamment de ce mouvement de rotation, la terre n'est-elle pas douée d'un autre mouvement autour du soleil? --Oui, un mouvement de translation qu'elle accomplit en un an. --Est-il plus rapide que l'autre? demanda Bell. --Infiniment plus, et je dois dire que, quoique nous soyons au pôle, il nous entraîne comme tous les habitants de la terre. Ainsi donc, notre prétendue immobilité n'est qu'une chimère: immobiles par rapport aux autres points du globe, oui; mais par rapport au soleil, non. --Bon! dit Bell avec un accent de regret comique, moi qui me croyais si tranquille! il faut renoncer à cette illusion! On ne peut décidément pas avoir un instant de repos en ce monde. --Comme tu dis, Bell, répliqua Johnson; et nous apprendrez-vous, monsieur Clawbonny, quelle est la vitesse de ce mouvement de translation? --Elle est considérable, répondit le docteur; la terre marche autour du soleil soixante-seize fois plus vite qu'un boulet de vingt-quatre, qui fait cependant cent quatre-vingt-quinze toises par seconde. Sa vitesse de translation est donc de sept lieues six dixièmes par seconde; vous le voyez, c'est bien autre chose que le déplacement des points de l'équateur. --Diable! fit Bell, c'est à ne pas vous croire, monsieur Clawbonny! Plus de sept lieues par seconde, et cela quand il eût été si facile de rester immobiles, si Dieu l'avait voulu! --Bon! fit Altamont, y pensez-vous, Bell! Alors, plus de jour, plus de nuit, plus de printemps, plus d'automne, plus d'été, plus d'hiver! --Sans compter un résultat tout simplement épouvantable! reprit le docteur. --Et lequel donc? dit Johnson. --C'est que nous serions tombés sur le soleil! --Tombés sur le soleil! répliqua Bell avec surprise. --Sans doute. Si ce mouvement de translation venait à s'arrêter, la terre serait précipitée sur le soleil en soixante-quatre jours et demi. --Une chute de soixante-quatre jours! répliqua Johnson. --Ni plus ni moins, répondit le docteur; car il y a une distance de trente-huit millions de lieues à parcourir. --Quel est donc le poids du globe terrestre? demanda Altamont. --Il est de cinq mille huit cent quatre-vingt-un quadrillions de tonneaux. --Bon! fit Johnson, voilà des nombres qui ne disent rien à l'oreille! on ne les comprend plus! --Aussi, mon digne Johnson, je vais vous donner deux termes de comparaison qui vous resteront dans l'esprit: rappelez-vous qu'il faut soixante-quinze lunes pour faire le poids de la terre et trois cent cinquante mille terres pour faire le poids du soleil. --Tout cela est écrasant! fit Altamont. --Écrasant, c'est le mot, répondit le docteur; mais je reviens au pôle, puisque jamais leçon de cosmographie sur cette partie de la terre n'aura été plus opportune, si toutefois cela ne vous ennuie pas. --Allez, docteur, allez! fit Altamont. --Je vous ai dit, reprit le docteur, qui avait autant de plaisir à enseigner que ses compagnons en éprouvaient à s'instruire, je vous ai dit que le pôle était un point immobile par rapport aux autres points de la terre. Eh bien, ce n'est pas tout à fait vrai. --Comment! dit Bell, il faut encore en rabattre? --Oui, Bell, le pôle n'occupe pas toujours la même place exactement; autrefois, l'étoile polaire était plus éloignée du pôle céleste qu'elle ne l'est maintenant. Notre pôle est donc doué d'un certain mouvement; il décrit un cercle en vingt-six mille ans environ. Cela vient de la précession des équinoxes, dont je vous parlerai tout à l'heure. --Mais, dit Altamont, ne pourrait-il se faire que le pôle se déplaçât un jour d'une plus grande quantité? --Eh! mon cher Altamont, répondit le docteur, vous touchez à une grande question que les savants débattirent longtemps à la suite d'une singulière découverte. --Laquelle donc? --Voici. En 1771, on découvrit le cadavre d'un rhinocéros sur les bords de la mer Glaciale, et, en 1799, celui d'un éléphant sur les côtes de la Sibérie. Comment ces quadrupèdes des pays chauds se rencontraient-ils sous une pareille latitude? De là, étrange rumeur parmi les géologues, qui n'étaient pas aussi savants que le fut depuis un Français, M. Elie de Beaumont, lequel démontra que ces animaux vivaient sous des latitudes déjà élevées, et que les torrents et les fleuves avaient tout bonnement amené leurs cadavres là où on les avait trouvés. Mais, comme cette explication n'était pas encore émise, devinez ce qu'inventa l'imagination des savants? --Les savants sont capables de tout, dit Altamont en riant. --Oui, de tout pour expliquer un fait; eh bien, ils supposèrent que le pôle de la terre avait été autrefois à l'équateur, et l'équateur au pôle. --Bah! --Comme je vous le dis, et sérieusement; or, s'il en eût été ainsi, comme la terre est aplatie au pôle de plus de cinq lieues, les mers, transportées au nouvel équateur par la force centrifuge, auraient recouvert des montagnes deux fois hautes comme l'Himalaya; tous les pays qui avoisinent le cercle polaire, la Suède, la Norvège, la Russie, la Sibérie, le Groënland, la Nouvelle-Bretagne, eussent été ensevelis sous cinq lieues d'eau, tandis que les régions équatoriales, rejetées au pôle, auraient formé des plateaux élevés de cinq lieues. --Quel changement! fit Johnson. --Oh! cela n'effrayait guère les savants. --Et comment expliquaient-ils ce bouleversement? demanda Altamont. --Par le choc d'une comète. La comète est le «Deus es machina»; toutes les fois qu'on est embarrassé en cosmographie, on appelle une comète à son secours. C'est l'astre le plus complaisant que je connaisse, et, au moindre signe d'un savant, il se dérange pour tout arranger! --Alors, dit Johnson, selon vous, monsieur Clawbonny, ce bouleversement est impossible? --Impossible! --Et s'il arrivait? --S'il arrivait, l'équateur serait gelé en vingt-quatre heures! --Bon! s'il se produisait maintenant, dit Bell, on serait capable de dire que nous ne sommes pas allés au pôle. --Rassurez-vous, Bell. Pour en revenir à l'immobilité de l'axe terrestre, il en résulte donc ceci: c'est que si nous étions pendant l'hiver à cette place, nous verrions les étoiles décrire un cercle parfait autour de nous. Quant au soleil, le jour de l'équinoxe du printemps, le 23 mars, il nous paraîtrait (je ne tiens pas compte de la réfraction), il nous paraîtrait exactement coupé en deux par l'horizon, et monterait peu à peu en formant des courbes très allongées; mais ici, il y a cela de remarquable que, dès qu'il a paru, il ne se couche plus; il reste visible pendant six mois; puis son disque vient raser de nouveau l'horizon à l'équinoxe d'automne, au 22 septembre, et, dès qu'il s'est couché, on ne le revoit plus de tout l'hiver. --Vous parliez tout à l'heure de l'aplatissement de la terre aux pôles, dit Johnson; veuillez donc m'expliquer cela, monsieur Clawbonny. --Voici, Johnson. La terre étant fluide aux premiers jours du monde, vous comprenez qu'alors son mouvement de rotation dut repousser une partie de sa masse mobile à l'équateur, où la force centrifuge se faisait plus vivement sentir. Si la terre eût été immobile, elle fût restée une sphère parfaite; mais, par suite du phénomène que je viens de vous décrire, elle présente une forme, ellipsoïdale, et les points du pôle sont plus rapprochés du centre que les points de l'équateur de cinq lieues un tiers environ. --Ainsi, dit Johnson, si notre capitaine voulait nous emmener au centre de la terre, nous aurions cinq lieues de moins à faire pour y arriver? --Comme vous le dites, mon ami. --Eh bien, capitaine, c'est autant de chemin de fait! Voilà une occasion dont il faut profiter...» Hatteras ne répondit pas. Évidemment, il n'était pas à la conversation, ou bien il l'écoutait sans l'entendre. «Ma foi! répondit le docteur, au dire de certains savants, ce serait peut-être le cas de tenter cette expédition. --Ah! vraiment! fit Johnson. --Mais laissez-moi finir, reprit le docteur; je vous raconterai cela plus tard; je veux vous apprendre d'abord comment l'aplatissement des pôles est la cause de la précession des équinoxes, c'est-à-dire pourquoi, chaque année, l'équinoxe du printemps arrive un jour plus tôt qu'il ne le ferait, si la terre était parfaitement ronde. Cela vient tout simplement de ce que l'attraction du soleil s'opère d'une façon différente sur la partie renflée du globe située à l'équateur, qui éprouve alors un mouvement rétrograde. Subséquemment, c'est ce qui déplace un peu ce pôle, comme je vous l'ai dit plus haut. Mais, indépendamment de cet effet, l'aplatissement devrait en avoir un plus curieux et plus personnel, dont nous nous apercevrions si nous étions doués d'une sensibilité mathématique. --Que voulez-vous dire? demanda Bell. --C'est que nous sommes plus lourds ici qu'à Liverpool. --Plus lourds? --Oui! nous, nos chiens, nos fusils, nos instruments! --Est-il possible? --Certes, et par deux raisons: la première, c'est que nous sommes plus rapprochés du centre du globe, qui, par conséquent, nous attire davantage: or, cette force attractive n'est autre chose que la pesanteur. La seconde, c'est que la force de rotation, nulle au pôle, étant très marquée à l'équateur, les objets ont là une tendance à s'écarter de la terre; ils y sont donc moins pesants. --Comment! dit Johnson, sérieusement, nous n'avons donc pas le même poids en tous lieux? --Non, Johnson; suivant la loi de Newton, les corps s'attirent en raison directe des masses, et en raison inverse du carré des distances. Ici, je pèse plus parce que je suis plus près du centre d'attraction, et, sur une autre planète, je pèserais plus ou moins, suivant la masse de la planète. --Quoi! fit Bell, dans la lune?... --Dans la lune, mon poids, qui est de deux cents livres à Liverpool, ne serait plus que de trente-deux. --Et dans le soleil? --Oh! dans le soleil, je pèserais plus de cinq mille livres! --Grand Dieu! fit Bell, il faudrait un cric alors pour soulever vos jambes? --Probablement! répondit le docteur, en riant de l'ébahissement de Bell; mais ici la différence n'est pas sensible, et, en déployant un effort égal des muscles du jarret, Bell sautera aussi haut que sur les quais de la Mersey. --Oui! mais dans le soleil? répétait Bell, qui n'en revenait pas. --Mon ami, lui répondit le docteur, la conséquence de tout ceci est que nous sommes bien où nous sommes, et qu'il est inutile de courir ailleurs. --Vous disiez tout à l'heure, reprit Altamont, que ce serait peut-être le cas de tenter une excursion au centre de la terre! Est-ce qu'on a jamais pensé à entreprendre un pareil voyage? --Oui, et cela termine ce que j'ai à vous dire relativement au pôle. Il n'y a pas de point du monde qui ait donné lieu à plus d'hypothèses et de chimères. Les anciens, fort ignorants en cosmographie, y plaçaient le jardin des Hespérides. Au Moyen Age, on supposa que la terre était supportée par des tourillons placés aux pôles, sur lesquels elle tournait; mais, quand on vit les comètes se mouvoir librement dans les régions circumpolaires, il fallut renoncer à ce genre de support. Plus tard, il se rencontra un astronome français, Bailly, qui soutint que le peuple policé et perdu dont parle Platon, les Atlantides, vivait ici même. Enfin, de nos jours, on a prétendu qu'il existait aux pôles une immense ouverture, d'où se dégageait la lumière des aurores boréales, et par laquelle on pourrait pénétrer dans l'intérieur du globe; puis, dans la sphère creuse, on imagina l'existence de deux planètes, Pluton et Proserpine, et un air lumineux par suite de la forte pression qu'il éprouvait. --On a dit tout cela? demanda Altamont. --Et on l'a écrit, et très sérieusement. Le capitaine Synness, un de nos compatriotes, proposa à Humphry Davy, Humboldt et Arago de tenter le voyage! Mais ces savants refusèrent. --Et ils firent bien. --Je le crois. Quoi qu'il en soit, vous voyez, mes amis, que l'imagination s'est donné libre carrière à l'endroit du pôle, et qu'il faut tôt ou tard en revenir à la simple réalité. --D'ailleurs, nous verrons bien, dit Johnson, qui n'abandonnait pas son idée. --Alors, à demain les excursions, dit le docteur, souriant de voir le vieux marin peu convaincu, et, s'il y a une ouverture particulière pour aller au centre de la terre, nous irons ensemble!» CHAPITRE XXV LE MONT HATTERAS Après cette conversation substantielle, chacun, s'arrangeant de son mieux dans la grotte, y trouva le sommeil. Chacun, sauf Hatteras. Pourquoi cet homme extraordinaire ne dormit-il pas? Le but de sa vie n'était-il pas atteint? N'avait-il pas accompli les hardis projets qui lui tenaient au coeur? Pourquoi le calme ne succédait-il pas à l'agitation dans cette âme ardente? Ne devait-on pas croire que, ses projets accomplis, Hatteras retomberait dans une sorte d'abattement, et que ses nerfs détendus aspireraient au repos? Après le succès, il semblait même naturel qu'il fût pris de ce sentiment de tristesse qui suit toujours les désirs satisfaits. Mais non. Il se montrait plus surexcité. Ce n'était cependant pas la pensée du retour qui l'agitait ainsi. Voulait-il aller plus loin encore? Son ambition de voyageur n'avait-elle donc aucune limite, et trouvait-il le monde trop petit, parce qu'il en avait fait le tour? Quoi qu'il en soit, il ne put dormir. Et cependant cette première nuit passée au pôle du monde fut pure et tranquille. L'île était absolument inhabitée. Pas un oiseau dans son atmosphère enflammée, pas un animal sur son sol de cendres, pas un poisson sous ses eaux bouillonnantes. Seulement au loin, les sourds ronflements de la montagne à la tête de laquelle s'échevelaient des panaches de fumée incandescente. Lorsque Bell, Johnson, Altamont et le docteur se réveillèrent, ils ne trouvèrent plus Hatteras auprès d'eux. Inquiets, ils quittèrent la grotte, et ils aperçurent le capitaine debout sur un roc. Son regard demeurait invariablement fixé sur le sommet du volcan. Il tenait à la main ses instruments; il venait évidemment de faire le relevé exact de la montagne. Le docteur alla vers lui et lui adressa plusieurs fois la parole avant de le tirer de sa contemplation. Enfin, le capitaine parut le comprendre. «En route! lui dit le docteur, qui l'examinait d'un oeil attentif, en route; allons faire le tour de notre île; nous voilà prêts pour notre dernière excursion. --La dernière, fit Hatteras avec cette intonation de la voix des gens qui rêvent tout haut; oui, la dernière, en effet. Mais aussi, reprit-il avec une grande animation, la plus merveilleuse!» Il parlait ainsi, en passant ses deux mains sur son front pour en calmer les bouillonnements intérieurs. En ce moment, Altamont, Johnson et Bell le rejoignirent; Hatteras parut alors sortir de son état d'hallucination. «Mes amis, dit-il d'une voix émue, merci pour votre courage, merci pour votre persévérance, merci pour vos efforts surhumains qui nous ont permis de mettre le pied sur cette terre! --Capitaine, dit Johnson, nous n'avons fait qu'obéir, et c'est à vous seul qu'en revient l'honneur. --Non! non! reprit Hatteras avec une violente effusion, à vous tous comme à moi! à Altamont comme à nous tous! comme au docteur lui-même! Oh! laissez mon coeur faire explosion entre vos mains! Il ne peut plus contenir sa joie et sa reconnaissance!» 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000