chemin. Pendant les deux premiers jours du voyage, on marcha à raison de vingt milles par douze heures; le reste du temps était consacré aux repas et au repos; la tente suffisait à préserver du froid pendant les instants du sommeil. La température tendait à s'élever; la neige fondait entièrement par endroits, suivant les caprices du sol, tandis que d'autres places conservaient leur blancheur immaculée; de grandes flaques d'eau se formaient çà et là, souvent de vrais étangs, qu'un peu d'imagination eût fait prendre pour des lacs; les voyageurs s'y enfonçaient parfois jusqu'à mi-jambes; ils en riaient, d'ailleurs; le docteur était heureux de ces bains inattendus. «L'eau n'a pourtant pas la permission de nous mouiller dans ce pays, disait-il; cet élément n'a droit ici qu'à l'état solide et à l'état gazeux; quant à l'état liquide, c'est un abus! Glace ou vapeur, très bien; mais eau, jamais!» La chasse n'était pas oubliée pendant la marche, car elle devait procurer une alimentation fraîche; aussi Altamont et Bell, sans trop s'écarter, battaient les ravines voisines; ils tiraient des ptarmigans, des guillemots, des oies, quelques lièvres gris; ces animaux passaient peu à peu de la confiance à la crainte, ils devenaient très fuyards et fort difficiles à approcher. Sans Duk, les chasseurs en eussent été souvent pour leur poudre. Hatteras leur recommandait de ne pas s'éloigner de plus d'un mille, car il n'avait ni un jour ni une heure à perdre, et ne pouvait compter que sur trois mois de beau temps. Il fallait, d'ailleurs, que chacun fût à son poste près du traîneau, quand un endroit difficile, quelque gorge étroite, des plateaux inclinés, se présentaient à franchir; chacun alors s'attelait ou s'accotait au véhicule, le tirant, le poussant, ou le soutenant; plus d'une fois, on dut le décharger entièrement, et cela ne suffisait pas à prévenir des chocs, et par conséquent des avaries, que Bell réparait de son mieux. Le troisième jour, le mercredi, 26 juin, les voyageurs rencontrèrent un lac de plusieurs acres d'étendue, et encore entièrement glacé par suite de son orientation à l'abri du soleil; la glace était même assez forte pour supporter le poids des voyageurs et du traîneau. Cette glace paraissait dater d'un hiver éloigné, car ce lac ne devait jamais dégeler, par suite de sa position; c'était un miroir compacte sur lequel les étés arctiques n'avaient aucune prise; ce qui semblait confirmer cette observation, c'est que ses bords étaient entourés d'une neige sèche, dont les couches inférieures appartenaient certainement aux années précédentes. A partir de ce moment, le pays s'abaissa sensiblement, d'où le docteur conclut qu'il ne pouvait avoir une grande étendue vers le nord; d'ailleurs, il était très vraisemblable que la Nouvelle-Amérique n'était qu'une île et ne se développait pas jusqu'au pôle. Le sol s'aplanissait peu à peu; à peine dans l'ouest quelques collines nivelées par l'éloignement et baignées dans une brume bleuâtre. Jusque-là, l'expédition se faisait sans fatigue; les voyageurs ne souffraient que de la réverbération des rayons solaires sur les neiges; cette réflexion intense pouvait leur donner des snow-blindness[1] impossibles à éviter. En tout autre temps, ils eussent voyagé la nuit, pour éviter cet inconvénient; mais alors la nuit manquait. La neige tendait heureusement à se dissoudre et perdait beaucoup de son éclat, lorsqu'elle était sur le point de se résoudre en eau. [1] Maladie des paupières occasionnée par la réverbération des neiges. La température s'éleva, le 28 juin, à quarante-cinq degrés au-dessus de zéro (+ 7° centigrades); cette hausse du thermomètre fut accompagnée d'une pluie abondante, que les voyageurs reçurent stoïquement, avec plaisir même; elle venait accélérer la décomposition des neiges; il fallut reprendre les mocassins de peau de daim, et changer le mode de glissage du traîneau. La marche fut retardée sans doute; mais, en l'absence d'obstacles sérieux, on avançait toujours. Quelquefois le docteur ramassait sur son chemin des pierres arrondies ou plates, à la façon des galets usés par le remous des vagues, et alors il se croyait près du bassin polaire; cependant la plaine se déroulait sans cesse à perte de vue. Elle n'offrait aucun vestige d'habitation, ni huttes, ni cairns, ni caches d'Esquimaux; les voyageurs étaient évidemment les premiers à fouler cette contrée nouvelle; les Groënlandais, dont les tribus hantent les terres arctiques, ne poussaient jamais aussi loin, et cependant, en ce pays, la chasse eût été fructueuse pour ces malheureux, toujours affamés; on voyait parfois des ours qui suivaient sous le vent la petite troupe, sans manifester l'intention de l'attaquer; dans le lointain, des boeufs musqués et des rennes apparaissaient par bandes nombreuses; le docteur aurait bien voulu s'emparer de ces derniers pour renforcer son attelage; mais ils étaient très fuyards et impossibles à prendre vivants. Le 29, Bell tua un renard, et Altamont fut assez heureux pour abattre un boeuf musqué de moyenne taille, après avoir donné à ses compagnons une haute idée de son sang-froid et de son adresse; c'était vraiment un merveilleux chasseur, et le docteur, qui s'y connaissait, l'admirait fort. Le boeuf fut dépecé et fournit une nourriture fraîche et abondante. Ces hasards de bons et succulents repas étaient toujours bien reçus; les moins gourmands ne pouvaient s'empêcher de jeter des regards de satisfaction sur les tranches de chair vive. Le docteur riait lui-même, quand il se surprenait en extase devant ces opulents morceaux. «Ne faisons pas les petites bouches, disait-il; le repas est une chose importante dans les expéditions polaires. --Surtout, répondit Johnson, quand il dépend d'un coup de fusil plus ou moins adroit! --Vous avez raison, mon vieux Johnson, répliquait le docteur, et l'on songe moins à manger lorsqu'on sait le pot-au-feu en train de bouillir régulièrement sur les fourneaux de la cuisine.» Le 30, le pays, contrairement aux prévisions, devint très accidenté, comme s'il eût été soulevé par une commotion volcanique; les cônes, les pics aigus se multiplièrent à l'infini et atteignirent de grandes hauteurs. Une brise du sud-est se prit à souffler avec violence et dégénéra bientôt en un véritable ouragan; elle s'engouffrait à travers les rochers couronnés de neige et parmi des montagnes de glace, qui, en pleine terre, affectaient cependant des formes d'hummocks et d'icebergs; leur présence sur ces plateaux élevés demeura inexplicable, même au docteur, qui cependant expliquait tout. A la tempête succéda un temps chaud et humide; ce fut un véritable dégel; de tous côtés retentissait le craquement des glaçons, qui se mêlait au bruit plus imposant des avalanches. Les voyageurs évitaient avec soin de longer la base des collines, et même de parler haut, car le bruit de la voix pouvait, en agitant l'air, déterminer des catastrophes; ils étaient témoins de chutes fréquentes et terribles qu'ils n'auraient pas eu le temps de prévoir; en effet, le caractère principal des avalanches polaires est une effrayante instantanéité; elles diffèrent en cela de celles de la Suisse ou de la Norvège; là, en effet, se forme une boule, peu considérable d'abord, qui, se grossissant des neiges et des rocs de sa route, tombe avec une rapidité croissante, dévaste les forêts, renverse les villages, mais enfin emploie un temps appréciable à se précipiter; or, il n'en est pas ainsi dans les contrées frappées par le froid arctique; le déplacement du bloc de glace y est inattendu, foudroyant; sa chute n'est que l'instant de son départ, et qui le verrait osciller dans sa ligne de protection serait inévitablement écrasé par lui; le boulet de canon n'est pas plus rapide, ni la foudre plus prompte; se détacher, tomber, écraser ne fait qu'un pour l'avalanche des terres boréales, et cela avec le roulement formidable du tonnerre, et des répercussions étranges d'échos plus plaintifs que bruyants. Aussi, aux yeux des spectateurs stupéfaits, se produisait-il parfois de véritables changements à vue; le pays se métamorphosait; la montagne devenait plaine sous l'attraction d'un brusque dégel; lorsque l'eau du ciel, infiltrée dans les fissures des grands blocs, se solidifiait au froid d'une seule nuit, elle brisait alors tout obstacle par son irrésistible expansion, plus puissante encore en se faisant glace qu'en devenant vapeur, et le phénomène s'accomplissait avec une épouvantable instantanéité. Aucune catastrophe ne vint heureusement menacer le traîneau et ses conducteurs; les précautions prises, tout danger fut évité. D'ailleurs, ce pays hérissé de crêtes, de contreforts, de croupes, d'icebergs, n'avait pas une grande étendue, et trois jours après, le 3 juillet, les voyageurs se retrouvèrent dans les plaines plus faciles. Mais leurs regards furent alors surpris par un nouveau phénomène, qui pendant longtemps excita les patientes recherches des savants des deux mondes; la petite troupe suivait une chaîne de collines hautes de cinquante pieds au plus, qui paraissait se prolonger sur plusieurs milles de longueur; or, son versant oriental était couvert de neige, mais d'une neige entièrement rouge. On conçoit la surprise de chacun, et ses exclamations, et même le premier effet un peu terrifiant de ce long rideau cramoisi. Le docteur se hâta sinon de rassurer, au moins d'instruire ses compagnons; il connaissait cette particularité des neiges rouges, et les travaux d'analyse chimique faits à leur sujet par Wollaston, de Candolle et Baüer; il raconta donc que cette neige se rencontre non seulement dans les contrées arctiques, mais en Suisse, au milieu des Alpes; de Saussure en recueillit une notable quantité sur le Breven en 1760, et, depuis, les capitaines Ross, Sabine, et d'autres navigateurs en rapportèrent de leurs expéditions boréales. Altamont interrogea le docteur sur la nature de cette substance extraordinaire, et celui-ci lui apprit que cette coloration provenait uniquement de la présence de corpuscules organiques; longtemps les chimistes se demandèrent si ces corpuscules étaient d'une nature animale ou végétale; mais ils reconnurent enfin qu'ils appartenaient à la famille des champignons microscopiques du genre «Uredo», que Baüer proposa d'appeler «Uredo nivalis». Alors le docteur, fouillant cette neige de son bâton ferré, fit voir à ses compagnons que la couche écarlate mesurait neuf pieds de profondeur, et il leur donna à calculer ce qu'il pouvait y avoir, sur un espace de plusieurs milles, de ces champignons dont les savants comptèrent jusqu'à quarante-trois mille dans un centimètre carré. Cette coloration, d'après la disposition du versant, devait remonter à un temps très reculé, car ces champignons ne se décomposent ni par l'évaporation ni par la fusion des neiges, et leur couleur ne s'altère pas. Le phénomène, quoique expliqué, n'en était pas moins étrange; la couleur rouge est peu répandue par larges étendues dans la nature; la réverbération des rayons du soleil sur ce tapis de pourpre produisait des effets bizarres; elle donnait aux objets environnants, aux rochers, aux hommes, aux animaux, une teinte enflammée, comme s'ils eussent été éclairés par un brasier intérieur, et lorsque cette neige se fondait, il semblait que des ruisseaux de sang vinssent à couler jusque sous les pieds des voyageurs. Le docteur, qui n'avait pu examiner cette substance, lorsqu'il l'aperçut sur les Crimson-cliffs de la mer de Baffin, en prit ici à son aise, et il en recueillit précieusement plusieurs bouteilles. Ce sol rouge, ce «Champ de Sang», comme il l'appela, ne fut dépassé qu'après trois heures de marche, et le pays reprit son aspect habituel. CHAPITRE XX EMPREINTES SUR LA NEIGE La journée du 4 juillet s'écoula au milieu d'un brouillard très épais. La route au nord ne put être maintenue qu'avec la plus grande difficulté; à chaque instant, il fallait la rectifier au compas. Aucun accident n'arriva heureusement pendant l'obscurité; Bell seulement perdit ses snow-shoes, qui se brisèrent contre une saillie de roc. «Ma foi, dit Johnson, je croyais qu'après avoir fréquenté la Mersey et la Tamise on avait le droit de se montrer difficile en fait de brouillards, mais je vois que je me suis trompé! --Eh bien, répondit Bell, nous devrions allumer des torches comme à Londres ou à Liverpool! --Pourquoi pas? répliqua le docteur; c'est une idée, cela; on éclairerait peu la route, mais au moins on verrait le guide, et nous nous dirigerions plus directement. --Mais, dit Bell, comment se procurer des torches? --Avec de l'étoupe imbibée d'esprit-de-vin et fixée au bout de nos bâtons. --Bien trouvé, répondit Johnson, et ce ne sera pas long à établir.» Un quart d'heure après, la petite troupe reprenait sa marche aux flambeaux au milieu de l'humide obscurité. Mais si l'on alla plus droit, on n'alla pas plus vite, et ces ténébreuses vapeurs ne se dissipèrent pas avant le 6 juillet; la terre s'étant alors refroidie, un coup de vent du nord vint emporter tout ce brouillard comme les lambeaux d'une étoffe déchirée. Aussitôt, le docteur releva la position et constata que les voyageurs n'avaient pas fait dans cette brume une moyenne de huit milles par jour. Le 6, on se hâta donc de regagner le temps perdu, et l'on partit de bon matin. Altamont et Bell reprirent leur poste de marche à l'avant, sondant le terrain et éventant le gibier; Duk les accompagnait; le temps, avec son étonnante mobilité, était redevenu très clair et très sec, et, bien que les guides fussent à deux milles du traîneau, le docteur ne perdait pas de vue un seul de leurs mouvements. Il fut donc fort étonné de les voir s'arrêter tout d'un coup et demeurer dans une posture de stupéfaction; ils semblaient regarder vivement au loin, comme des gens qui interrogent l'horizon. Puis, se courbant vers le sol, ils l'examinaient avec attention et se relevaient surpris. Bell parut même vouloir se porter en avant; mais Altamont le retint de la main. «Ah ça! que font-ils donc? dit le docteur à Johnson. --Je les examine comme vous, monsieur Clawbonny, répondit le vieux marin, et je ne comprends rien à leurs gestes. --Ils ont trouvé des traces d'animaux, répondit Hatteras. --Cela ne peut être, dit le docteur. --Pourquoi? --Parce que Duk aboierait. --Ce sont pourtant bien des empreintes qu'ils observent. --Marchons, fit Hatteras; nous saurons bientôt à quoi nous en tenir.» Johnson excita les chiens d'attelage, qui prirent une allure plus rapide. Au bout de vingt minutes, les cinq voyageurs étaient réunis, et Hatteras, le docteur, Johnson partageaient la surprise de Bell et d'Altamont. En effet, des traces d'hommes, visibles, incontestables et fraîches comme si elles eussent été faites la veille, se montraient éparses sur la neige. «Ce sont des Esquimaux, dit Hatteras. --En effet, répondit le docteur, voilà les empreintes de leurs raquettes. --Vous croyez? dit Altamont. --Cela est certain. --Eh bien, et ce pas? reprit Altamont en montrant une autre trace plusieurs fois-répétée. --Ce pas? --Prétendez-vous qu'il appartienne à un Esquimau?» Le docteur regarda attentivement et fut stupéfait; la marque d'un soulier européen, avec ses clous, sa semelle et son talon, était profondément creusée dans la neige; il n'y avait pas à en douter, un homme, un étranger, avait passé là. «Des Européens ici! s'écria Hatteras. --Évidemment, fit Johnson. --Et cependant, dit le docteur, c'est tellement improbable qu'il faut y regarder à deux fois avant de se prononcer.» Le docteur examina donc l'empreinte deux fois, trois fois, et il fut bien obligé de reconnaître son origine extraordinaire. Le héros de Daniel de Foë ne fut pas plus stupéfait en rencontrant la marque d'un pied creusée sur le sable de son île; mais si ce qu'il éprouva fut de la crainte, ici ce fut du dépit pour Hatteras. Un Européen si près du pôle! On marcha en avant pour reconnaître ces traces; elles se répétaient pendant un quart de mille, mêlées à d'autres vestiges de raquettes et de mocassins; puis elles s'infléchissaient vers l'ouest. Arrivés à ce point, les voyageurs se demandèrent s'il fallait les suivre plus longtemps. «Non, répondit Hatteras. Allons...» Il fut interrompu par une exclamation du docteur, qui venait de ramasser sur la neige un objet plus convaincant encore et sur l'origine duquel il n'y avait pas à se méprendre. C'était l'objectif d'une lunette de poche. «Cette fois, dit-il, on ne peut plus mettre en doute la présence d'un étranger sur cette terre!... --En avant!» s'écria Hatteras. Et il prononça si énergiquement cette parole, que chacun le suivit; le traîneau reprit sa marche un moment interrompue. Chacun surveillait l'horizon avec soin, sauf Hatteras, qu'une sourde colère animait et qui ne voulait rien voir. Cependant, comme on risquait de tomber dans un détachement de voyageurs, il fallait prendre ses précautions; c'était véritablement jouer de malheur que de se voir précédé sur cette route inconnue! Le docteur, sans éprouver la colère d'Hatteras, ne pouvait se défendre d'un certain dépit, malgré sa philosophie naturelle. Altamont paraissait également vexé; Johnson et Bell grommelaient entre leurs dents des paroles menaçantes. «Allons, dit enfin le docteur, faisons contre fortune bon coeur. --Il faut avouer, dit Johnson, sans être entendu d'Altamont, que si nous trouvions la place prise, ce serait à dégoûter de faire un voyage au pôle! --Et cependant, répondit Bell, il n'y a pas moyen de douter... --Non, répliqua le docteur; j'ai beau retourner l'aventure dans mon esprit, me dire que c'est improbable, impossible, il faut bien se rendre; ce soulier ne s'est pas empreint dans la neige sans avoir été au bout d'une jambe et sans que cette jambe ait été attachée à un corps humain. Des Esquimaux, je le pardonnerais encore, mais un Européen! --Le fait est, répondit Johnson, que si nous allions trouver les lits retenus dans l'auberge du bout du monde, ce serait vexant. --Particulièrement vexant, répondit Altamont. --Enfin, on verra», fit le docteur Et l'on se remit en marche. Cette journée s'accomplit sans qu'un fait nouveau vînt confirmer la présence d'étrangers sur cette partie de la Nouvelle-Amérique, et l'on prit enfin place au campement du soir. Un vent assez, violent ayant sauté dans le nord, il avait fallu chercher pour la tente un abri sûr au fond d'un ravin; le ciel était menaçant; des nuages allongés sillonnaient l'air avec une grande rapidité; ils rasaient le sol d'assez près, et l'on avait de la peine à les suivre dans leur course échevelée; parfois, quelques lambeaux de ces vapeurs traînaient jusqu'à terre, et la tente ne se maintenait contre l'ouragan qu'avec la plus grande difficulté. «Une vilaine nuit qui se prépare, dit Johnson après le souper. --Elle ne sera pas froide, mais bruyante, répondit le docteur; prenons nos précautions, et assurons la tente avec de grosses pierres. --Vous avez raison, monsieur Clawbonny; si l'ouragan entraînait notre abri de toile, Dieu sait où nous pourrions le rattraper.» Les précautions les plus minutieuses furent donc prises pour parer à ce danger, et les voyageurs fatigués essayèrent de dormir. Mais cela leur fut impossible; la tempête s'était déchaînée et se précipitait du sud au nord avec une incomparable violence; les nuages s'éparpillaient dans l'espace comme la vapeur hors d'une chaudière qui vient de faire explosion; les dernières avalanches, sous les coups de l'ouragan, tombaient dans les ravines, et les échos renvoyaient en échange leurs sourdes répercussions; l'atmosphère semblait être le théâtre d'un combat à outrance entre l'air et l'eau, deux éléments formidables dans leurs colères, et le feu seul manquait à la bataille. L'oreille surexcitée percevait dans le grondement général des bruits particuliers, non pas le brouhaha qui accompagne la chute des corps pesants, mais bien le craquement clair des corps qui se brisent; on entendait distinctement des fracas nets et francs, comme ceux de l'acier qui se rompt, au milieu des roulements allongés de la tempête. Ces derniers s'expliquaient naturellement par les avalanches tordues dans les tourbillons, mais le docteur ne savait à quoi attribuer les autres. Profitant de ces instants de silence anxieux, pendant lesquels l'ouragan semblait reprendre sa respiration pour souffler avec plus de violence, les voyageurs échangeaient leurs suppositions. «Il se produit là, disait le docteur, des chocs, comme si des icebergs et des ice-fields se heurtaient. --Oui, répondait Altamont, on dirait que l'écorce terrestre se disloque tout entière. Tenez, entendez-vous? --Si nous étions près de la mer, reprenait le docteur, je croirais véritablement à une rupture des glaces. --En effet, répondit Johnson, ce bruit ne peut s'expliquer autrement. --Nous serions donc arrivés à la côte? dit Hatteras. --Cela ne serait pas impossible, répondit le docteur; tenez, ajouta-t-il après un craquement d'une violence extrême, ne dirait-on pas un écrasement de glaçons? Nous pourrions bien être fort rapprochés de l'Océan. --S'il en est ainsi, reprit Hatteras, je n'hésiterai pas à me lancer au travers des champs de glace. --Oh! fit le docteur, ils ne peuvent manquer d'être brisés après une tempête pareille. Nous verrons demain; quoi qu'il en soit, s'il y a quelque troupe d'hommes à voyager par une nuit pareille, je la plains de tout mon coeur.» L'ouragan dura pendant dix heures sans interruption, et aucun des hôtes de la tente ne put prendre un instant de sommeil; la nuit se passa dans une profonde inquiétude. En effet, en pareilles circonstances, tout incident nouveau, une tempête, une avalanche, pouvait amener des retards graves. Le docteur aurait bien voulu aller au-dehors reconnaître l'état des choses; mais comment s'aventurer dans ces vents déchaînés? Heureusement, l'ouragan s'apaisa dès les premières heures du jour; on put enfin quitter cette tente qui avait vaillamment résisté; le docteur, Hatteras et Johnson se dirigèrent vers une colline haute de trois cents pieds environ; ils la gravirent assez facilement. Leurs regards s'étendirent alors sur un pays métamorphosé, fait de roches vives, d'arêtes aiguës, et entièrement dépourvu de glace. C'était l'été succédant brusquement à l'hiver chassé par la tempête; la neige, rasée par l'ouragan comme par une lame affilée, n'avait pas eu le temps de se résoudre en eau, et le sol apparaissait dans toute son âpreté primitive. Mais où les regards d'Hatteras se portèrent rapidement, ce fut vers le nord. L'horizon y paraissait baigné dans des vapeurs noirâtres. «Voilà qui pourrait bien être l'effet produit par l'Océan, dit le docteur. --Vous avez raison, Fit Hatteras, la mer doit être là. --Cette couleur est ce que nous appelons le «blink» de l'eau libre, dit Johnson. --Précisément, reprit le docteur. --Eh bien, au traîneau! s'écria Hatteras, et marchons à cet Océan nouveau! --Voilà qui vous réjouit le coeur, dit Clawbonny au capitaine. --Oui, certes, répondit celui-ci avec enthousiasme; avant peu, nous aurons atteint le pôle! Et vous, mon bon docteur, est-ce que cette perspective ne vous rend pas heureux? --Moi! je suis toujours heureux, et surtout du bonheur des autres!» Les trois Anglais revinrent à la ravine, et, le traîneau préparé, on leva le campement. La route fut reprise; chacun craignait de retrouver encore les traces de la veille; mais, pendant le reste du chemin, pas un vestige de pas étrangers ou indigènes ne se montra sur le sol. Trois heures après, on arrivait à la côte. «La mer! la mer! dit-on d'une seule voix. --Et la mer libre!» s'écria le capitaine. Il était dix heures du matin. En effet, l'ouragan avait fait place nette dans le bassin polaire; les glaces, brisées et disloquées, s'en allaient dans toutes les directions; les plus grosses, formant des icebergs, venaient de «lever l'ancre», suivant l'expression des marins, et voguaient en pleine mer. Le champ avait subi un rude assaut de la part du vent; une grêle de lames minces, de bavures et de poussière de glace était répandue sur les rochers environnants. Le peu qui restait de l'ice-field à l'arasement du rivage paraissait pourri; sur les rocs, où déferlait le flot, s'allongeaient de larges algues marines et des touffes d'un varech décoloré. L'Océan s'étendait au-delà de la portée du regard, sans qu'aucune île, aucune terre nouvelle, vînt en limiter l'horizon. La côte formait dans l'est et dans l'ouest deux caps qui allaient se perdre en pente douce au milieu des vagues; la mer brisait à leur extrémité, et une légère écume s'envolait par nappes blanches sur les ailes du vent, le sol de la Nouvelle-Amérique venait ainsi mourir à l'Océan polaire, sans convulsions, tranquille et légèrement incliné; il s'arrondissait en baie très ouverte et formait une rade foraine délimitée par les deux promontoires. Au centre, un saillant du roc faisait un petit port naturel abrité sur trois points du compas: il pénétrait dans les terres par le large lit d'un ruisseau, chemin ordinaire des neiges fondues après l'hiver, et torrentueux en ce moment. Hatteras, après s'être rendu compte de la configuration de la côte, résolut de faire ce jour même les préparatifs du départ, de lancer la chaloupe à la mer, de démonter le traîneau et de l'embarquer pour les excursions à venir. Cela pouvait demander la fin de la journée. La tente fut donc dressée, et après un repas réconfortant, les travaux commencèrent; pendant ce temps, le docteur prit ses instruments pour aller faire son point et déterminer le relevé hydrographique d'une partie de la baie. Hatteras pressait le travail; il avait hâte de partir; il voulait avoir quitté la terre ferme et pris les devants, au cas où quelque détachement arriverait à la mer. A cinq heures du soir, Johnson et Bell n'avaient plus qu'à se croiser les bras. La chaloupe se balançait gracieusement dans le petit havre, son mât dressé, son foc halé bas et sa misaine sur les cargues; les provisions et les parties démontées du traîneau y avaient été transportées; il ne restait plus que la tente et quelques objets de campement à embarquer le lendemain. Le docteur, à son retour, trouva ces apprêts terminés. En voyant la chaloupe tranquillement abritée des vents, il lui vint à l'idée de donner un nom à ce petit port, et proposa celui d'Altamont. Cela ne fit aucune difficulté, et chacun trouva la proposition parfaitement juste. En conséquence, le port fut appelé Altamont-Harbour. Suivant les calculs du docteur, il se trouvait situé par 87° 05' de latitude et 118° 35' de longitude à l'orient de Greenwich, c'est-à-dire à moins de 3° du pôle. Les voyageurs avaient franchi une distance de deux cents milles depuis la baie Victoria jusqu'au port Altamont. CHAPITRE XXI LA MER LIBRE Le lendemain matin, Johnson et Bell procédèrent à l'embarquement des effets de campement. A huit heures, les préparatifs de départ étaient terminés. Au moment de quitter cette côte, le docteur se prit à songer aux voyageurs dont on avait rencontré les traces, incident qui ne laissait pas de le préoccuper. Ces hommes voulaient-ils gagner le nord? avaient-ils à leur disposition quelque moyen de franchir l'océan polaire? Allait-on encore les rencontrer sur cette route nouvelle? Aucun vestige n'avait, depuis trois jours, décelé la présence de ces voyageurs et certainement, quels qu'ils fussent, ils ne devaient point avoir atteint Altamont-Harbour. C'était un lieu encore vierge de tout pas humain. Cependant, le docteur, poursuivi par ses pensées, voulut jeter un dernier coup d'oeil sur le pays, et il gravit une éminence haute d'une centaine de pieds au plus; de là, son regard pouvait parcourir tout l'horizon du sud. Arrivé au sommet, il porta sa lunette à ses yeux. Quelle fut sa surprise de ne rien apercevoir, non pas au loin dans les plaines, mais à quelques pas de lui! Cela lui parut fort singulier; il examina de nouveau, et enfin il regarda sa lunette.... L'objectif manquait. «L'objectif!» s'écria-t-il. On comprend la révélation subite qui se faisait dans son esprit; il poussa un cri assez fort pour que ses compagnons l'entendissent, et leur anxiété fut grande en le voyant descendre la colline à toutes jambes. «Bon! qu'y a-t-il encore?» demanda Johnson. Le docteur, essoufflé, ne pouvait prononcer une parole; enfin, il fit entendre ces mots: «Les traces... les pas... le détachement!... --Eh bien, quoi? fit Hatteras... des étrangers ici? --Non!... non!... reprenait le docteur... l'objectif... mon objectif... à moi....» Et il montrait son instrument incomplet. «Ah! s'écria l'Américain... vous avez perdu?... --Oui! --Mais alors, ces traces... --Les nôtres, mes amis, les nôtres! s'écria le docteur. Nous nous sommes égarés dans le brouillard! Nous avons tourné en cercle, et nous sommes retombés sur nos pas! --Mais cette empreinte de souliers? dit Hatteras. --Les souliers de Bell, de Bell lui-même, qui, après avoir cassé ses snow-shoes, a marché toute une journée dans la neige. --C'est parfaitement vrai», dit Bell. Et l'erreur fut si évidente que chacun partit d'un éclat de rire, sauf Hatteras, qui n'était cependant pas le moins heureux de cette découverte. «Avons-nous été assez ridicules! reprit le docteur, quand l'hilarité fut calmée. Les bonnes suppositions que nous avons faites! Des étrangers sur cette côte! allons donc! Décidément, il faut réfléchir ici avant de parler. Enfin, puisque nous voilà tirés d'inquiétude à cet égard, il ne nous reste plus qu'à partir. --En route!» dit Hatteras. Un quart d'heure après, chacun avait pris place à bord de la chaloupe, qui, sa misaine déployée et son foc hissé, déborda rapidement d'Altamont-Harbour. Cette traversée maritime commençait le mercredi 10 juillet; les navigateurs se trouvaient à une distance très rapprochée du pôle, exactement cent soixante-quinze milles[1]; pour peu qu'une terre fût située à ce point du globe, la navigation par mer devait être très courte. [1] 70 lieues 1/3. Le vent était faible, mais favorable. Le thermomètre marquait cinquante degrés au-dessus de zéro (+10° centigrades); il faisait réellement chaud. La chaloupe n'avait pas souffert du voyage sur le traîneau; elle était en parfait état, et se manoeuvrait facilement. Johnson tenait la barre; le docteur, Bell et l'Américain s'étaient accotés de leur mieux parmi les effets de voyage, disposés partie sur le pont, partie au-dessous. Hatteras, placé à l'avant, fixait du regard ce point mystérieux vers lequel il se sentait attiré avec une insurmontable puissance, comme l'aiguille aimantée au pôle magnétique. Si quelque rivage se présentait, il voulait être le premier à le reconnaître. Cet honneur lui appartenait réellement. Il remarquait d'ailleurs que la surface de l'Océan polaire était faite de lames courtes, telles que les mers encaissées en produisent. Il voyait là l'indice d'une terre prochaine, et le docteur partageait son opinion à cet égard. Il est facile de comprendre pourquoi Hatteras désirait si vivement rencontrer un continent au pôle nord. Quel désappointement il eût éprouvé à voir la mer incertaine, insaisissable, s'étendre là où une portion de terre, si petite qu'elle fût, était nécessaire à ses projets! En effet, comment nominer d'un nom spécial un espace d'océan indéterminé? Comment planter en pleins flots le pavillon de son pays? Comment prendre possession au nom de Sa Gracieuse Majesté d'une partie de l'élément liquide? Aussi, l'oeil fixe, Hatteras, sa boussole à la main, dévorait le nord de ses regards. Rien, d'ailleurs, ne limitait l'étendue du bassin polaire jusqu'à la ligne de l'horizon; il s'en allait au loin se confondre avec le ciel pur de ces zones. Quelques montagnes de glace, fuyant au large, semblaient laisser passage à ces hardis navigateurs. L'aspect de cette région offrait de singuliers caractères d'étrangeté. Cette impression tenait-elle à la disposition d'esprit de voyageurs très émus et supranerveux? Il est difficile de se prononcer. Cependant le docteur, dans ses notes quotidiennes, a dépeint cette physionomie bizarre de l'Océan; il en parle comme en parlait Penny, suivant lequel ces contrées présentent un aspect «offrant le contraste le plus frappant d'une mer animée par des millions de créatures vivantes.» La plaine liquide, colorée des nuances les plus vagues de l'outre-mer, se montrait également transparente et douée d'un incroyable pouvoir dispersif, comme si elle eût été faite de carbure de soufre. Cette diaphanéité permettait de la fouiller du regard jusqu'à des profondeurs incommensurables; il semblait que le bassin polaire fût éclairé par-dessous à la façon d'un immense aquarium; quelque phénomène électrique, produit au fond des mers, en illuminait sans doute les couches les plus reculées. Aussi la chaloupe semblait suspendue sur un abîme sans fond. A la surface de ces eaux étonnantes, les oiseaux volaient en bandes innombrables, pareilles à des nuages épais et gros de tempêtes. Oiseaux de passage, oiseaux de rivage, oiseaux rameurs, ils offraient dans leur ensemble tous les spécimens de la grande famille aquatique, depuis l'albatros, si commun aux contrées australes jusqu'au pingouin des mers arctiques, mais avec des proportions gigantesques. Leurs cris produisaient un assourdissement continuel. A les considérer, le docteur perdait sa science de naturaliste; les noms de ces espèces prodigieuses lui échappaient, et il se surprenait à courber la tête, quand leurs ailes battaient l'air avec une indescriptible puissance. Quelques-uns de ces monstres aériens déployaient jusqu'à vingt pieds d'envergure; ils couvraient entièrement la chaloupe sous leur vol, et il y avait là par légions de ces oiseaux dont la nomenclature ne parut jamais dans l'«Index Ornithologus» de Londres. Le docteur était abasourdi, et, en somme, stupéfait de trouver sa science en défaut. Puis, lorsque son regard, quittant les merveilles du ciel, glissait à la surface de cet océan paisible, il rencontrait des productions non moins étonnantes du règne animal, et, entre autres, des méduses dont la largeur atteignait jusqu'à trente pieds; elles servaient à la nourriture générale de la gent aérienne, et flottaient comme de véritables îlots au milieu d'algues et de varechs gigantesques. Quel sujet d'étonnement! Quelle différence avec ces autres méduses microscopiques observées par Scoresby dans les mers du Groënland, et dont ce navigateur évalua le nombre à vingt-trois trilliards huit cent quatre-vingt-huit billiards de milliards dans un espace de deux milles carrés[1]! [1] Ce nombre échappant à toute appréciation de l'esprit, le baleinier anglais, afin de le rendre plus compréhensible, disait qu'à le compter quatre-vingt mille individus auraient été occupés jour et nuit depuis la création du monde. Enfin, lorsqu'au-delà de la superficie liquide le regard plongeait dans les eaux transparentes, le spectacle n'était pas moins surnaturel de cet élément sillonné par des milliers de poissons de toutes les espèces; tantôt ces animaux s'enfonçaient rapidement au plus profond de la masse liquide, et l'oeil les voyait diminuer peu à peu, décroître, s'effacer à la façon des spectres fantasmagoriques; tantôt, quittant les profondeurs de l'Océan, ils remontaient en grandissant à la surface des flots. Les monstres marins ne paraissaient aucunement effrayés de la présence de la chaloupe; ils la caressaient au passage de leurs nageoires énormes; là où des baleiniers de profession se fussent à bon droit épouvantés, les navigateurs n'avaient pas même la conscience d'un danger couru, et cependant quelques-uns de ces habitants de la mer atteignaient à de formidables proportions. Les jeunes veaux marins se jouaient entre eux; le narwal, fantastique comme la licorne, armé de sa défense longue, étroite et conique, outil merveilleux qui lui sert à scier les champs de glace, poursuivait les cétacés plus craintifs; des baleines innombrables, chassant par leurs évents des colonnes d'eau et de mucilage, remplissaient l'air d'un sifflement particulier, le nord-caper à la queue déliée, aux larges nageoires caudales, fendait la vague avec une incommensurable vitesse, se nourrissant dans sa course d'animaux rapides comme lui, de gades ou de scombres, tandis que la baleine blanche, plus paresseuse, engloutissait paisiblement des mollusques tranquilles et indolents comme elle. Plus au fond, les baleinoptères au museau pointu, les anarnacks groënlandais allongés et noirâtres, les cachalots géants, espèce répandue au sein de toutes les mers, nageaient au milieu des bancs d'ambre gris, ou se livraient des batailles homériques qui rougissaient l'Océan sur une surface de plusieurs milles; les physales cylindriques, le gros tegusik du Labrador, les dauphins à dorsale en lame de sabre, toute la famille des phoques et des morses, les chiens, les chevaux, les ours marins, les lions, les éléphants de mer semblaient paître les humides pâturages de l'Océan, et le docteur admirait ces animaux innombrables aussi facilement qu'il eût fait des crustacés et des poissons à travers les bassins de cristal du Zoological-Garden. Quelle beauté, quelle variété, quelle puissance dans la nature! Comme tout paraissait étrange et prodigieux au sein de ces régions circumpolaires! L'atmosphère acquérait une surnaturelle pureté; on l'eût dite surchargée d'oxygène; les navigateurs aspiraient avec délices cet air qui leur versait une vie plus ardente; sans se rendre compte de ce résultat, ils étaient en proie à une véritable combustion, dont on ne peut donner une idée, même affaiblie; leurs fonctions passionnelles, digestives, respiratoires, s'accomplissaient avec une énergie surhumaine; les idées, surexcitées dans leur cerveau, se développaient jusqu'au grandiose: en une heure, ils vivaient la vie d'un jour entier. Au milieu de ces étonnements et de ces merveilles, la chaloupe voguait paisiblement au souffle d'un vent modéré que les grands albatros activaient parfois de leurs vastes ailes. Vers le soir, Hatteras et ses compagnons perdirent de vue la côte de la Nouvelle-Amérique. Les heures de la nuit sonnaient pour les zones tempérées comme pour les zones équinoxiales; mais ici, le soleil, élargissant ses spirales, traçait un cercle rigoureusement parallèle à celui de l'Océan. La chaloupe, baignée dans ses rayons obliques, ne pouvait quitter ce centre lumineux qui se déplaçait avec elle. Les êtres animés des régions hyperboréennes sentirent pourtant venir le soir, comme si l'astre radieux se fût dérobé derrière l'horizon. Les oiseaux, les poissons, les cétacés disparurent. Où? Au plus profond du ciel? Au plus profond de la mer? Qui l'eût pu dire? Mais, à leurs cris, à leurs sifflements, au frémissement des vagues agitées par la respiration des monstres marins, succéda bientôt la silencieuse immobilité; les flots s'endormirent dans une insensible ondulation, et la nuit reprit sa paisible influence sous les regards étincelants du soleil. Depuis le départ d'Altamont-Harbour, la chaloupe avait gagné un degré dans le nord; le lendemain, rien ne paraissait encore à l'horizon, ni ces hauts pics qui signalent de loin les terres, ni ces signes particuliers auxquels un marin pressent l'approche des îles ou des continents. Le vent tenait bon sans être fort; la mer était peu houleuse; le cortège des oiseaux et des poissons revint aussi nombreux que la veille; le docteur, penché sur les flots, put voir les cétacés quitter leur profonde retraite et monter peu à peu à la surface de la mer; quelques icebergs, et çà et là des glaçons épars, rompaient seuls l'immense monotonie de l'Océan. Mais, en somme, les glaces étaient rares, et elles n'auraient pu gêner la marche d'un navire. Il faut remarquer que la chaloupe se trouvait alors à dix degrés au-dessus du pôle du froid, et, au point de vue des parallèles de température, c'est comme si elle eût été à dix degrés au-dessous. Rien d'étonnant, dès lors, que la mer fût libre à cette époque, comme elle le devait être par le travers de la baie de Disko, dans la mer de Baffin. Ainsi donc, un bâtiment aurait eu là ses coudées franches pendant les mois d'été. Cette observation a une grande importance pratique; en effet, si jamais les baleiniers peuvent s'élever dans le bassin polaire, soit par les mers du nord de l'Amérique, soit par les mers du nord de l'Asie, ils sont assurés d'y faire rapidement leur cargaison, car cette partie de l'Océan paraît être le vivier universel, le réservoir général des baleines, des phoques et de tous les animaux marins. A midi, la ligne d'eau se confondait encore avec la ligne du ciel; le docteur commençait à douter de l'existence d'un continent sous ces latitudes élevées. Cependant, en réfléchissant, il était forcément conduit à croire à l'existence d'un continent boréal; en effet, aux premiers jours du monde, après le refroidissement de la croûte terrestre, les eaux, formées par la condensation des vapeurs atmosphériques, durent obéir à la force centrifuge, s'élancer vers les zones équatoriales et abandonner les extrémités immobiles du globe. De là l'émersion nécessaire des contrées voisines du pôle. Le docteur trouvait ce raisonnement fort juste. Et il semblait tel à Hatteras. Aussi les regards du capitaine essayaient de percer les brumes de l'horizon. Sa lunette ne quittait pas ses yeux. Il cherchait dans la couleur des eaux, dans la forme des vagues, dans le souffle du vent, les indices l'une terre prochaine. Son front se penchait en avant, et qui n'eût pas connu ses pensées l'eût admiré, cependant, tant il y avait dans son attitude d'énergiques désirs et d'anxieuses interrogations. CHAPITRE XXII LES APPROCHES DU PÔLE Le temps s'écoulait au milieu de cette incertitude. Rien ne se montrait à cette circonférence si nettement arrêtée. Pas un point qui ne fût ciel ou mer. Pas même à la surface des flots, un brin de ces herbes terrestres qui firent tressaillir le coeur de Christophe Colomb marchant à la découverte de l'Amérique. Hatteras regardait toujours. Enfin, vers six heures du soir, une vapeur de forme indécise, mais sensiblement élevée, apparut au-dessus du niveau de la mer; on eût dit un panache de fumée; le ciel était parfaitement pur: donc cette vapeur ne pouvait s'expliquer par un nuage; elle disparaissait par instants, et reparaissait, comme agitée. Hatteras fut le premier à observer ce phénomène; ce point indécis, cette vapeur inexplicable, il l'encadra dans le champ de sa lunette, et pendant une heure encore il l'examina sans relâche. Tout à coup, quelque indice, certain apparemment, lui vint au regard, car il étendit le bras vers l'horizon, et d'une voix éclatante il s'écria: «Terre! terre!» A ces mots, chacun se leva comme mû par une commotion électrique. Une sorte de fumée s'élevait sensiblement au-dessus de la mer. «Je vois! je vois! s'écria le docteur. --Oui! certes... oui, fit Johnson. --C'est un nuage, dit Altamont. --Terre! terre!» répondit Hatteras avec une inébranlable conviction. Les cinq navigateurs examinèrent encore avec la plus grande attention. Mais, comme il arrive souvent aux objets que leur éloignement rend indécis, le point observé semblait avoir disparu. Enfin les regards le saisirent de nouveau, et le docteur crut même surprendre une lueur rapide à vingt ou vingt-cinq milles dans le nord. «C'est un volcan! s'écria-t-il. --Un volcan? fit Altamont. --Sans doute. --Sous une latitude si élevée! --Et pourquoi pas? reprit le docteur; l'Islande n'est-elle pas une terre volcanique et pour ainsi dire faite de volcans? --Oui! l'Islande, reprit l'Américain; mais si près du pôle! --Eh bien, notre illustre compatriote, le commodore James Ross, n'a-t-il pas constaté, sur le continent austral, l'existence de l'-Erebus- et du -Terror-, deux monts ignivomes en pleine activité par cent soixante-dix degrés de longitude et soixante-dix-huit degrés, de latitude? Pourquoi donc des volcans n'existeraient-ils pas au pôle Nord? --Cela est possible, en effet, répondit Altamont. --Ah! s'écria le docteur, je le vois distinctement: c'est un volcan! --Eh bien, fit Hatteras, courons droit dessus. --Le vent commence à venir de bout, dit Johnson. --Bordez la misaine, et au plus près.» Mais cette manoeuvre eut pour résultat d'éloigner la chaloupe du point observé, et les plus attentifs regards ne purent le reprendre. Cependant on ne pouvait plus douter de la proximité de la côte. C'était donc là le but du voyage entrevu, sinon atteint, et vingt-quatre heures ne se passeraient pas, sans doute, sans que ce nouveau sol fût foulé par un pied humain. La Providence, après leur avoir permis de s'en approcher de si près, ne voudrait pas empêcher ces audacieux marins d'y atterrir. Cependant, dans les circonstances actuelles, personne ne manifesta la joie qu'une semblable découverte devait produire; chacun se renfermait en lui-même et se demandait ce que pouvait être cette terre du pôle. Les animaux semblaient la fuir; à l'heure du soir, les oiseaux, au lieu d'y chercher un refuge, s'envolaient dans le sud à tire-d'ailes! Était-elle donc si inhospitalière qu'une mouette ou un ptarmigan n'y pussent trouver asile? Les poissons eux-mêmes, les grands cétacés, 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000