prolonger les souffrances de cet animal? Il a faim comme nous; il n'a
pas de phoque à dévorer! Le Ciel lui envoie des hommes! eh bien, tant
mieux pour lui!»
Le vieux Johnson devenait fou; il voulait quitter la maison de glace.
Le docteur eut beaucoup de peine à le contenir, et, s'il y parvint, ce
fut moins par la force que parce qu'il prononça les paroles suivantes
avec un accent de profonde conviction:
«Demain, dit-il, je tuerai cet ours!
--Demain! fit Johnson, qui semblait sortir d'un mauvais rêve.
--Demain!
--Vous n'avez pas de balle!
--J'en ferai.
--Vous n'avez pas de plomb!
--Non, mais j'ai du mercure!»
Et, cela dit, le docteur prit le thermomètre; il marquait à
l'intérieur cinquante degrés au-dessus de zéro (+ 10° centigrades). Le
docteur sortit, plaça l'instrument sur un glaçon et rentra bientôt. La
température extérieure était de cinquante degrés au-dessous de zéro
(-47° centigrades).
«A demain, dit-il au vieux marin; dormez, et attendons le lever du
soleil.»
La nuit se passa dans les souffrances de la faim; seul, le maître
d'équipage et le docteur purent les tempérer par un peu d'espoir.
Le lendemain, aux premiers rayons du jour, le docteur, suivi de
Johnson, se précipita dehors et courut au thermomètre; tout le mercure
s'était réfugié dans la cuvette, sous la forme d'un cylindre compact.
Le docteur brisa l'instrument et en retira de ses doigts, prudemment
gantés, un véritable morceau de métal très peu malléable et d'une
grande dureté. C'était un vrai lingot.
«Ah! monsieur Clawbonny, s'écria le maître d'équipage, voilà qui est
merveilleux! Vous êtes un fier homme!
--Non, mon ami, répondit le docteur, je suis seulement un homme doué
d'une bonne mémoire et qui a beaucoup lu.
--Que voulez-vous dire?
--Je me suis souvenu à propos d'un fait relaté par le capitaine Ross
dans la relation de son voyage: il dit avoir percé une planche d'un
pouce d'épaisseur avec un fusil chargé d'une balle de mercure gelé; si
j'avais eu de l'huile à ma disposition, c'eût été presque la même
chose, car il raconte également qu'une balle d'huile d'amande douce,
tirée contre un poteau, le fendit et rebondit à terre sans avoir été
cassée.
--Cela n'est pas croyable!
--Mais cela est, Johnson; voici donc un morceau de métal qui peut nous
sauver la vie; laissons-le à l'air avant de nous en servir, et voyons
si l'ours ne nous a pas abandonnés.»
En ce moment, Hatteras sortit de la hutte; le docteur lui montra le
lingot et lui fit part de son projet; le capitaine lui serra la main,
et les trois chasseurs se mirent à observer l'horizon.
Le temps était clair. Hatteras, s'étant porté en avant de ses
compagnons découvrit l'ours à moins de six cents toises.
L'animal, assis sur son derrière, balançait tranquillement la tête, en
aspirant les émanations de ces hôtes inaccoutumés.
«Le voilà! s'écria le capitaine.
--Silence!» fit le docteur.
Mais l'énorme quadrupède, lorsqu'il aperçut les chasseurs, ne bougea
pas. Il les regardait sans frayeur ni colère. Cependant il devait être
fort difficile de l'approcher.
«Mes amis, dit Hatteras, il ne s'agit pas ici d'un vain plaisir, mais
de notre existence à sauver. Agissons en hommes prudents.
--Oui, répondit le docteur, nous n'avons qu'un seul coup de fusil à
notre disposition. Il ne faut pas manquer l'animal; s'il s'enfuyait,
il serait perdu pour nous, car il dépasse un lévrier à la course.
--Eh bien, il faut aller droit à lui, répondit Johnson; on risque sa
vie! qu'importe? je demande à risquer la mienne.
--Ce sera moi! s'écria le docteur.
--Moi! répondit simplement Hatteras.
--Mais, s'écria Johnson, n'êtes-vous pas plus utile au salut de tous
qu'un vieux bonhomme de mon âge?
--Non, Johnson, reprit le capitaine, laissez-moi faire; je ne
risquerai pas ma vie plus qu'il ne faudra; il sera possible, au
surplus, que je vous appelle à mon aide.
--Hatteras, demanda le docteur, allez-vous donc marcher vers cet ours?
--Si j'étais certain de l'abattre, dût-il m'ouvrir le crâne, je le
ferais, docteur, mais à mon approche il pourrait s'enfuir. C'est un
être plein de ruse; tâchons d'être plus rusés que lui.
--Que comptez-vous faire?
--M'avancer jusqu'à dix pas sans qu'il soupçonne ma présence.
--Et comment cela?
--Mon moyen est hasardeux, mais simple. Vous avez conservé la peau du
phoque que vous avez tué?
--Elle est sur le traîneau.
--Bien! regagnons notre maison de glace, pendant que Johnson restera
en observation.»
Le maître d'équipage se glissa derrière un hummock qui le dérobait
entièrement à la vue de l'ours.
Celui-ci, toujours à la même place, continuait ses singuliers
balancements en reniflant l'air.
CHAPITRE V
LE PHOQUE ET L'OURS
Hatteras et le docteur rentrèrent dans la maison.
«Vous savez, dit le premier, que les ours du pôle chassent les
phoques, dont ils font principalement leur nourriture. Ils les
guettent au bord des crevasses pendant des journées entières et les
étouffent dans leurs pattes dès qu'ils apparaissent à la surface des
glaces. Un ours ne peut donc s'effrayer de la présence d'un phoque. Au
contraire.
--Je crois comprendre votre projet, dit le docteur; il est dangereux.
--Mais il offre des chances de succès, répondit le capitaine: il faut
donc l'employer. Je vais revêtir cette peau de phoque et me glisser
sur le champ de glace. Ne perdons pas de temps. Chargez votre fusil et
donnez-le moi.»
Le docteur n'avait rien à répondre: il eût fait lui-même ce que son
compagnon allait tenter; il quitta la maison, en emportant deux
haches, l'une pour Johnson, l'autre pour lui; puis, accompagné
d'Hatteras, il se dirigea vers le traîneau.
Là, Hatteras fit sa toilette de phoque et se glissa dans cette peau,
qui le couvrait presque tout entier.
Pendant ce temps, le docteur chargea son fusil avec sa dernière charge
de poudre, puis il glissa dans le canon le lingot de mercure qui
avait la dureté du fer et la pesanteur du plomb. Cela fait, il remit
l'arme à Hatteras, qui la fit disparaître sous la peau du phoque.
«Allez, dit-il au docteur, rejoignez Johnson; je vais attendre
quelques instants pour dérouter mon adversaire.
--Courage, Hatteras! dit le docteur.
--Soyez tranquille, et surtout ne vous montrez pas avant mon coup de
feu.»
Le docteur gagna rapidement l'hummock derrière lequel se tenait
Johnson.
«Eh bien? dit celui-ci.
--Eh bien, attendons! Hatteras se dévoue pour nous sauver.»
Le docteur était ému; il regarda l'ours, qui donnait des signes d'une
agitation plus violente, comme s'il se fût senti menacé d'un danger
prochain.
Au bout d'un quart d'heure, le phoque rampait sur la glace; il avait
fait un détour à l'abri des gros blocs pour mieux tromper l'ours; il
se trouvait alors à cinquante toises de lui. Celui-ci l'aperçut et se
ramassa sur lui-même, cherchant pour ainsi dire à se dérober.
Hatteras imitait avec une profonde habileté les mouvements du phoque,
et, s'il n'eût été prévenu, le docteur s'y fût certainement laissé
prendre.
«C'est cela! c'est bien cela!» disait Johnson à voix basse.
L'amphibie, tout en gagnant du côté de l'animal, ne semblait pas
l'apercevoir: il paraissait chercher une crevasse pour se replonger
dans son élément.
L'ours, de son côté, tournant les glaçons, se dirigeait vers lui avec
une prudence extrême; ses yeux enflammés respiraient la plus ardente
convoitise; depuis un mois, deux mois peut-être, il jeûnait, et le
hasard lui envoyait une proie assurée.
Le phoque ne fut bientôt plus qu'à dix pas de son ennemi; celui-ci se
développa tout d'un coup, fit un bond gigantesque, et, stupéfait,
épouvanté, s'arrêta à trois pas d'Hatteras, qui, rejetant en arrière
sa peau de phoque, un genou en terre, le visait au coeur.
Le coup partit, et l'ours roula sur la glace.
«En avant! en avant!» s'écria le docteur.
Et, suivi de Johnson, il se précipita sur le théâtre du combat.
L'énorme bête s'était redressée, frappant l'air d'une patte, tandis
que de l'autre elle arrachait une poignée de neige dont elle bouchait
sa blessure.
Hatteras n'avait pas bronché: il attendait, son couteau à la main.
Mais il avait bien visé, et frappé d'une balle sûre, avec une main qui
ne tremblait pas; avant l'arrivée de ses compagnons, son couteau était
plongé tout entier dans la gorge de l'animal, qui tombait pour ne plus
se relever.
«Victoire! s'écria Johnson.
--Hurrah! Hatteras! hurrah!» fit le docteur.
Hatteras, nullement ému, regardait le corps gigantesque en se croisant
les bras.
«A mon tour d'agir, dit Johnson; c'est bien d'avoir abattu ce gibier,
mais il ne faut pas attendre que le froid l'ait durci comme une
pierre; nos dents et nos couteaux n'y pourraient rien ensuite.»
Johnson alors commença par écorcher cette bête monstrueuse dont les
dimensions atteignaient presque celles d'un boeuf; elle mesurait neuf
pieds de longueur, sur six pieds de circonférence; deux énormes crocs
longs de trois pouces sortaient de ses gencives.
Johnson l'ouvrit et ne trouva que de l'eau dans son estomac; l'ours
n'avait évidemment pas mangé depuis longtemps; cependant il était fort
gras et pesait plus de quinze cents livres; il fut divisé en quatre
quartiers, dont chacun donna deux cents livres de viande, et les
chasseurs traînèrent toute cette chair jusqu'à la maison de neige,
sans oublier le coeur de l'animal, qui, trois heures après, battait
encore avec force.
Les compagnons du docteur se seraient volontiers jetés sur cette
viande crue, mais celui-ci les retint et demanda le temps de la faire
griller.
Clawbonny, en rentrant dans la maison, avait été frappé du froid qui y
régnait; il s'approcha du poêle et le trouva complètement éteint; les
occupations de la matinée, les émotions mêmes, avaient fait oublier à
Johnson ce soin dont il était habituellement chargé.
Le docteur se mit en devoir de rallumer le feu, mais il ne rencontra
pas une seule étincelle parmi les cendres déjà refroidies.
«Allons, un peu de patience!» se dit-il.
Il revint au traîneau chercher de l'amadou, et demanda son briquet à
Johnson.
«Le poêle est éteint, lui dit-il.
--C'est de ma faute», répondit Johnson.
Et il chercha son briquet dans la poche où il avait l'habitude de le
serrer; il fut surpris de ne pas l'y trouver.
Il tâta ses autres poches, sans plus de succès; il rentra dans la
maison de neige, retourna en tous sens la couverture sur laquelle il
avait passé la nuit, et ne fut pas plus heureux.
«Eh bien?» lui criait le docteur.
Johnson revint et regarda ses compagnons.
«Le briquet, ne l'avez-vous pas, monsieur Clawbonny? dit-il.
--Non. Johnson.
--Ni vous, capitaine?
--Non, répondit Hatteras.
--Il a toujours été en votre possession, reprit le docteur.
--Eh bien, je ne l'ai plus... murmura le vieux marin en pâlissant.
--Plus!» s'écria le docteur, qui ne put s'empêcher de tressaillir.
Il n'existait pas d'autre briquet, et cette perte pouvait amener des
conséquences terribles.
«Cherchez bien, Johnson», dit le docteur.
Celui-ci courut vers le glaçon derrière lequel il avait guetté l'ours,
puis au lieu même du combat où il l'avait dépecé; mais il ne trouva
rien. Il revint désespéré. Hatteras le regarda sans lui faire un seul
reproche.
«Cela est grave, dit-il au docteur.
--Oui, répondit ce dernier.
--Nous n'avons pas même un instrument, une lunette dont nous puissions
enlever la lentille pour nous procurer du feu.
--Je le sais, répondit le docteur, et cela est malheureux, car les
rayons du soleil auraient eu assez de force pour allumer de l'amadou.
--Eh bien, répondit Hatteras, il faut apaiser notre faim avec cette
viande crue; puis nous reprendrons notre marche, et nous tâcherons
d'arriver au navire.
--Oui! disait le docteur, plongé dans ses réflexions, oui, cela serait
possible à la rigueur. Pourquoi pas? On pourrait essayer...
--A quoi songez-vous? demanda Hatteras.
--Une idée qui me vient...
--Une idée! s'écria Johnson. Une idée de vous! Nous sommes sauvés
alors!
--Réussira-t-elle, répondit le docteur, c'est une question!
--Quel est votre projet? dit Hatteras.
--Nous n'avons pas de lentille, eh bien, nous en ferons une.
--Comment? demanda Johnson.
--Avec un morceau de glace que nous taillerons.
--Quoi? vous croyez?...
--Pourquoi pas? il s'agit de faire converger les rayons du soleil vers
un foyer commun, et la glace peut nous servir à cela comme le meilleur
cristal.
--Est-il possible? fit Johnson.
--Oui, seulement je préférerais de la glace d'eau douce à la glace
d'eau salée; elle est plus transparente et plus dure.
--Mais, si je ne me trompe, dit Johnson en indiquant un hummock à cent
pas à peine, ce bloc d'aspect presque noirâtre et cette couleur verte
indiquent...
--Vous avez raison; venez, mes amis; prenez votre hache, Johnson.»
Les trois hommes se dirigèrent vers le bloc signalé, qui se trouvait
effectivement formé de glace d'eau douce.
Le docteur en fit détacher un morceau d'un pied de diamètre, et il
commença à le tailler grossièrement avec la hache; puis il en rendit
la surface plus égale au moyen de son couteau; enfin il le polit peu à
peu avec sa main, et il obtint bientôt une lentille transparente comme
si elle eût été faite du plus magnifique cristal.
Alors il revint à l'entrée de la maison de neige; là, il prit un
morceau d'amadou et commença son expérience.
Le soleil brillait alors d'un assez vif éclat; le docteur exposa sa
lentille de glace aux rayons qu'il rencontra sur l'amadou.
Celui-ci prit feu en quelques secondes.
«Hurrah! hurrah! s'écria Johnson, qui ne pouvait en croire ses yeux.
Ah! monsieur Clawbonny! monsieur Clawbonny!»
Le vieux marin ne pouvait contenir sa joie; il allait et venait comme
un fou.
Le docteur était rentré dans la maison; quelques minutes plus tard, le
poêle ronflait, et bientôt une savoureuse odeur de grillade tirait
Bell de sa torpeur.
On devine combien ce repas fut fêté; cependant le docteur conseilla à
ses compagnons de se modérer; il leur prêcha d'exemple, et, tout en
mangeant, il reprit la parole.
«Nous sommes aujourd'hui dans un jour de bonheur, dit-il; nous avons
des provisions assurées pour le reste de notre voyage. Pourtant il ne
faut pas nous endormir dans les délices de Capoue, et nous ferons bien
de nous remettre en chemin.
--Nous ne devons pas être éloignés de plus de quarante-huit heures du
-Porpoise-, dit Altamont, dont la parole redevenait presque libre.
--J'espère, dit en riant le docteur, que nous y trouverons de quoi
faire du feu?
--Oui, répondit l'Américain.
--Car, si ma lentille de glace est bonne, reprit le docteur, elle
laisserait à désirer les jours où il n'y a pas de soleil, et ces
jours-là sont nombreux à moins de quatre degrés du pôle!
--En effet, répondit Altamont avec un soupir; à moins de quatre
degrés! mon navire est allé là, où jamais bâtiment ne s'était aventuré
avant lui!
--En route! commanda Hatteras d'une voix brève.
--En route!» répéta le docteur en jetant un regard inquiet sur les
deux capitaines.
Les forces des voyageurs s'étaient promptement refaites; les chiens
avaient eu large part des débris de l'ours, et l'on reprit rapidement
le chemin du nord.
Pendant la route, le docteur voulut tirer d'Altamont quelques
éclaircissements sur les raisons qui l'avaient amené si loin, mais
l'Américain répondit évasivement.
«Deux hommes à surveiller, dit le docteur à l'oreille du vieux maître
d'équipage.
--Oui! répondit Johnson.
--Hatteras n'adresse jamais la parole à l'Américain, et celui-ci
paraît peu disposé à se montrer reconnaissant! Heureusement, je suis
là.
--Monsieur Clawbonny, répondit Johnson, depuis que ce Yankee revient à
la vie, sa physionomie ne me va pas beaucoup.
--Ou je me trompe fort, répondit le docteur, ou il doit soupçonner les
projets d'Hatteras!
--Croyez-vous donc que cet étranger ait eu les mêmes desseins que lui?
--Qui sait, Johnson? Les Américains sont hardis et audacieux; ce qu'un
Anglais a voulu faire, un Américain a pu le tenter aussi!
--Vous pensez qu'Altamont?...
--Je ne pense rien, répondit le docteur, mais la situation de son
bâtiment sur la route du pôle donne à réfléchir.
--Cependant, Altamont dit avoir été entraîné malgré lui!
--Il le dit! oui, mais j'ai cru surprendre un singulier sourire sur
ses lèvres.
--Diable! monsieur Clawbonny, ce serait une fâcheuse circonstance
qu'une rivalité entre deux hommes de cette trempe.
--Fasse le Ciel que je me trompe, Johnson, car cette situation
pourrait amener des complications graves, sinon une catastrophe!
--J'espère qu'Altamont n'oubliera pas que nous lui avons sauvé la vie!
--Ne va-t-il pas sauver la nôtre à son tour? J'avoue que sans nous il
n'existerait plus; mais sans lui, sans son navire, sans ces ressources
qu'il contient, que deviendrions-nous?
--Enfin, monsieur Clawbonny, vous êtes là, et j'espère qu'avec votre
aide tout ira bien.
--Je l'espère aussi, Johnson.»
Le voyage se poursuivit sans incident; la viande d'ours ne manquait
pas, et on en fit des repas copieux; il régnait même une certaine
bonne humeur dans la petite troupe, grâce aux saillies du docteur et à
son aimable philosophie; ce digne homme trouvait toujours dans son
bissac de savant quelque enseignement à tirer des faits et des choses.
Sa santé continuait d'être bonne; il n'avait pas trop maigri, malgré
les fatigues et les privations; ses amis de Liverpool l'eussent
reconnu sans peine, surtout à sa belle et inaltérable humeur.
Pendant la matinée du samedi, la nature de l'immense plaine de glace
vint à se modifier sensiblement; les glaçons convulsionnés, les packs
plus fréquents, les hummocks entassés démontraient que l'ice-field
subissait une grande pression; évidemment, quelque continent inconnu,
quelque île nouvelle, en rétrécissant les passes, avait dû produire ce
bouleversement. Des blocs de glace d'eau douce, plus fréquents et plus
considérables, indiquaient une côte prochaine.
Il existait donc à peu de distance une terre nouvelle, et le docteur
brûlait du désir d'en enrichir les cartes de l'hémisphère boréal. On
ne peut se figurer ce plaisir de relever des côtes inconnues et d'en
former le tracé de la pointe du crayon; c'était le but du docteur, si
celui d'Hatteras était de fouler de son pied le pôle même, et il se
réjouissait d'avance en songeant aux noms dont il baptiserait les
mers, les détroits, les baies, les moindres sinuosités de ces nouveaux
continents. Certes, dans cette glorieuse nomenclature, il n'omettait
ni ses compagnons, ni ses amis, ni «Sa Gracieuse Majesté», ni la
famille royale; mais il ne s'oubliait pas lui-même, et il entrevoyait
un certain «cap Clawbonny» avec une légitime satisfaction.
Ces pensées l'occupèrent toute la journée. On disposa le campement du
soir, suivant l'habitude, et chacun veilla à tour de rôle pendant
cette nuit passée près de terres inconnues.
Le lendemain, le dimanche, après un fort déjeuner fourni par les
pattes de l'ours, et qui fut excellent, les voyageurs se dirigèrent au
nord, en inclinant un peu vers l'ouest; le chemin devenait plus
difficile; on marchait vite cependant.
Altamont, du haut du traîneau, observait l'horizon avec une attention
fébrile; ses compagnons étaient en proie à une inquiétude
involontaire. Les dernières observations solaires avaient donné pour
latitude exacte 83° 35' et pour longitude 120° 15'; c'était la
situation assignée au navire américain; la question de vie ou de mort
allait donc recevoir sa solution pendant cette journée.
Enfin, vers les deux heures de l'après-midi, Altamont, se dressant
tout debout, arrêta la petite troupe par un cri retentissant, et,
montrant du doigt une masse blanche que tout autre regard eût
confondue avec les icebergs environnants, il s'écria d'une voix forte:
«-Le Porpoise!-»
CHAPITRE VI
LE «PORPOISE»
Le 24 mars était ce jour de grande fête, ce dimanche des Rameaux,
pendant lequel les rues des villages et des villes de l'Europe sont
jonchées de fleurs et de feuillage; alors les cloches retentissent
dans les airs et l'atmosphère se remplit de parfums pénétrants.
Mais ici, dans ce pays désolé, quelle tristesse! quel silence! Un vent
âpre et cuisant, pas une feuille desséchée, pas un brin d'herbe!
Et cependant, ce dimanche était aussi un jour de réjouissance pour les
voyageurs, car ils allaient trouver enfin ces ressources dont la
privation les eût condamnés à une mort prochaine.
Ils pressèrent le pas; les chiens tirèrent avec plus d'énergie, Duk
aboya de satisfaction, et la troupe arriva bientôt au navire
américain.
Le -Porpoise- était entièrement enseveli sous la neige; il n'avait
plus ni mât, ni vergue, ni cordage; tout son gréement fut brisé à
l'époque du naufrage. Le navire se trouvait encastré dans un lit de
rochers complètement invisibles alors. Le -Porpoise-, couché sur le
flanc par la violence du choc, sa carène entrouverte, paraissait
inhabitable.
C'est ce que le capitaine, le docteur et Johnson reconnurent, après
avoir pénétré non sans peine à l'intérieur du navire. Il fallut
déblayer plus de quinze pieds de glace pour arriver au grand panneau;
mais, à la joie générale, on vit que les animaux, dont le champ
offrait des traces nombreuses, avaient respecté le précieux dépôt de
provisions.
«Si nous avons ici, dit Johnson, combustible et nourriture assurés,
cette coque ne me paraît pas logeable.
--Eh bien, il faut construire une maison de neige, répondit Hatteras,
et nous installer de notre mieux sur le continent.
--Sans doute, reprit le docteur; mais ne nous pressons pas, et faisons
bien les choses. A la rigueur, on peut se caser provisoirement dans le
navire; pendant ce temps, nous bâtirons une solide maison, capable de
nous protéger contre le froid et les animaux. Je me charge d'en être
l'architecte, et vous me verrez à l'oeuvre!
--Je ne doute pas de vos talents, monsieur Clawbonny, répondit
Johnson; installons-nous ici de notre mieux, et nous ferons
l'inventaire de ce que renferme ce navire; malheureusement, je ne vois
ni chaloupe, ni canot, et ces débris sont en trop mauvais état pour
nous permettre de construire une embarcation.
--Qui sait? répondit le docteur; avec le temps et la réflexion, on
fait bien des choses; maintenant, il n'est pas question de naviguer,
mais de se créer une demeure sédentaire: je propose donc de ne pas
former d'autres projets et de faire chaque chose à son heure.
--Cela est sage, répondit Hatteras; commençons par le plus pressé.»
Les trois compagnons quittèrent le navire, revinrent au traîneau et
firent part de leurs idées à Bell et à l'Américain. Bell se déclara
prêt à travailler; l'Américain secoua la tête en apprenant qu'il n'y
avait rien à faire de son navire; mais, comme cette discussion eût été
oiseuse en ce moment, on s'en tint au projet de se réfugier d'abord
dans le -Porpoise- et de construire une vaste habitation sur la côte.
A quatre heures du soir, les cinq voyageurs étaient installés tant
bien que mal dans le faux pont; au moyen d'esparres et de débris de
mâts, Bell avait installé un plancher à peu près horizontal; on y
plaça les couchettes durcies par la gelée, que la chaleur d'un poêle
ramena bientôt à leur état naturel. Altamont, appuyé sur le docteur,
put se rendre sans trop de peine au coin qui lui avait été réservé. En
mettant le pied sur son navire, il laissa échapper un soupir de
satisfaction qui ne parut pas de trop bon augure au maître d'équipage.
«Il se sent chez lui, pensa le vieux marin, et on dirait qu'il nous
invite!»
Le reste de la journée fut consacré au repos. Le temps menaçait de
changer, sous l'influence des coups de vent de l'ouest; le thermomètre
placé à l'extérieur marqua vingt-six degrés (-32° centigrades).
En somme, le -Porpoise- se trouvait placé au-delà du pôle du froid et
sous une latitude relativement moins glaciale, quoique plus rapprochée
du nord.
On acheva, ce jour-là, de manger les restes de l'ours, avec des
biscuits trouvés dans la soute du navire et quelques tasses de thé;
puis la fatigue l'emporta, et chacun s'endormit d'un profond sommeil.
Le matin, Hatteras et ses compagnons se réveillèrent un peu tard.
Leurs esprits suivaient la pente d'idées nouvelles; l'incertitude du
lendemain ne les préoccupait plus; ils ne songeaient qu'à s'installer
d'une confortable façon. Ces naufragés se considéraient comme des
colons arrivés à leur destination, et, oubliant les souffrances du
voyage, ils ne pensaient plus qu'à se créer un avenir supportable.
«Ouf! s'écria le docteur en se détirant les bras, c'est quelque chose
de n'avoir point à se demander où l'on couchera le soir et ce que l'on
mangera le lendemain.
--Commençons par faire l'inventaire du navire», répondit Johnson.
Le -Porpoise- avait été parfaitement équipé et approvisionné pour une
campagne lointaine.
L'inventaire donna les quantités de provisions suivantes: six mille
cent cinquante livres de farine, de graisse, de raisins secs pour les
poudings; deux mille livres de boeuf et de cochon salé; quinze cents
livres de pemmican; sept cents livres de sucre, autant de chocolat;
une caisse et demie de thé, pesant quatre-vingt seize livres: cinq
cents livres de riz; plusieurs barils de fruits et de légumes
conservés; du lime-juice en abondance, des graines de cochlearia,
d'oseille, de cresson; trois cents gallons de rhum et d'eau-de-vie. La
soute offrait une grande quantité de poudre, de balles et de plomb; le
charbon et le bois se trouvaient en abondance. Le docteur recueillit
avec soin les instruments de physique et de navigation, et même une
forte pile de Bunsen, qui avait été emportée dans le but de faire des
expériences d'électricité.
En somme, les approvisionnements de toutes sortes pouvaient suffire à
cinq hommes pendant plus de deux ans, à ration entière. Toute crainte
de mourir de faim ou de froid s'évanouissait.
«Voilà notre existence assurée, dit le docteur au capitaine, et rien
ne nous empêchera de remonter jusqu'au pôle.
--Jusqu'au pôle! répondit Hatteras en tressaillant.
--Sans doute, reprit le docteur; pendant les mois d'été, qui nous
empêchera de pousser une reconnaissance à travers les terres?
--A travers les terres, oui! mais à travers les mers?
--Ne peut-on construire une chaloupe avec les planches du -Porpoise-?
--Une chaloupe américaine, n'est-ce pas? répondit dédaigneusement
Hatteras, et commandée par cet Américain!»
Le docteur comprit la répugnance du capitaine et ne jugea pas
nécessaire de pousser plus avant cette question. Il changea donc le
sujet de la conversation.
«Maintenant que nous savons à quoi nous en tenir sur nos
approvisionnements, reprit-il, il faut construire des magasins pour
eux et une maison pour nous. Les matériaux ne manquent pas, et nous
pouvons nous installer très commodément. J'espère, Bell, ajouta le
docteur en s'adressant au charpentier, que vous allez vous distinguer,
mon ami; d'ailleurs, je pourrai vous donner quelques bons conseils.
--Je suis prêt, monsieur Clawbonny, répondit Bell; au besoin, je ne
serais pas embarrassé de construire, au moyen de ces blocs de glace,
une ville tout entière avec ses maisons et ses rues...
--Eh! il ne nous en faut pas tant; prenons exemple sur les agents de
la Compagnie de la baie d'Hudson: ils construisent des forts qui les
mettent à l'abri des animaux et des Indiens; c'est tout ce qu'il nous
faut; retranchons-nous de notre mieux; d'un côté l'habitation, de
l'autre les magasins, avec une espèce de courtine et deux bastions
pour nous couvrir. Je tâcherai de me rappeler pour cette circonstance
mes connaissances en castramétation.
--Ma foi! monsieur Clawbonny, dit Johnson, je ne doute pas que nous
ne fassions quelque chose de beau sous votre direction.
--Eh bien, mes amis, il faut d'abord choisir notre emplacement; un bon
ingénieur doit avant tout reconnaître son terrain. Venez-vous,
Hatteras?
--Je m'en rapporte à vous, docteur, répondit le capitaine. Faites,
tandis que je vais remonter la côte.»
Altamont, trop faible encore pour prendre part aux travaux, fut laissé
à bord de son navire, et les Anglais prirent pied sur le continent.
Le temps était orageux et épais; le thermomètre à midi marquait onze
degrés au-dessous de zéro (-23° centigrades); mais, en l'absence du
vent, la température restait supportable.
A en juger par la disposition du rivage, une mer considérable,
entièrement prise alors, s'étendait à perte de vue vers l'ouest; elle
était bornée à l'est par une côte arrondie, coupée d'estuaires
profonds et relevée brusquement à deux cents yards de la plage; elle
formait ainsi une vaste baie hérissée de ces rochers dangereux sur
lesquels le -Porpoise- fit naufrage; au loin, dans les terres, se
dressait une montagne dont le docteur estima l'altitude à cinq cents
toises environ. Vers le nord, un promontoire venait mourir à la mer,
après avoir couvert une partie de la baie. Une île d'une étendue
moyenne, ou mieux un îlot, émergeait du champ de glace à trois milles
de la côte, de sorte que, n'eût été la difficulté d'entrer dans cette
rade, elle offrait un mouillage sûr et abrité. Il y avait même dans
une échancrure du rivage un petit havre très accessible aux navires,
si toutefois le dégel dégageait jamais cette partie de l'océan
Arctique. Cependant, suivant les récits de Belcher et de Penny, toute
cette mer devait être libre pendant les mois d'été.
A mi-côte, le docteur remarqua une sorte de plateau circulaire d'un
diamètre de deux cents pieds environ; il dominait la baie sur trois de
ses côtés, et le quatrième était fermé par une muraille à pic haute de
vingt toises; on ne pouvait y parvenir qu'au moyen de marches évidées
dans la glace. Cet endroit parut propre à asseoir une construction
solide, et il pouvait se fortifier aisément; la nature avait fait les
premiers frais; il suffisait de profiter de la disposition des lieux.
Le docteur, Bell et Johnson atteignirent ce plateau en taillant à la
hache les blocs de glace; il se trouvait parfaitement uni. Le docteur,
après avoir reconnu l'excellence de l'emplacement, résolut de le
déblayer des dix pieds de neige durcie qui le recouvraient; il fallait
en effet établir l'habitation et les magasins sur une base solide.
Pendant la journée du lundi, du mardi et du mercredi, on travailla
sans relâche; enfin le sol apparut; il était formé d'un granit très
dur à grain serré, dont les arêtes vives avaient l'acuité du verre; il
renfermait en outre des grenats et de grands cristaux de feldspath,
que la pioche fit jaillir.
Le docteur donna alors les dimensions et le plan de la snow-house[1];
elle devait avoir quarante pieds de long sur vingt de large et dix
pieds de haut; elle était divisée en trois chambres, un salon, une
chambre à coucher et une cuisine; il n'en fallait pas davantage. A
gauche se trouvait la cuisine; à droite, la chambre à coucher; au
milieu, le salon.
[1] Maison de neige.
Pendant cinq jours, le travail fut assidu. Les matériaux ne manquaient
pas; les murailles de glace devaient être assez épaisses pour résister
aux dégels, car il ne fallait pas risquer de se trouver sans abri,
même en été.
A mesure que la maison s'élevait, elle prenait bonne tournure; elle
présentait quatre fenêtres de façade, deux pour le salon, une pour la
cuisine, une autre pour la chambre à coucher; les vitres en étaient
faites de magnifiques tables de glace, suivant la mode esquimaue, et
laissaient passer une lumière douce comme celle du verre dépoli.
Au-devant du salon, entre ses deux fenêtres, s'allongeait un couloir
semblable à un chemin couvert, et qui donnait accès dans la maison;
une porte solide enlevée à la cabine du -Porpoise- le fermait
hermétiquement. La maison terminée, le docteur fut enchanté de son
ouvrage; dire à quel style d'architecture cette construction
appartenait eût été difficile, bien que l'architecte eût avoué ses
préférences pour le gothique saxon, si répandu en Angleterre; mais il
était question de solidité avant tout; le docteur se borna donc à
revêtir la façade de robustes contreforts, trapus comme des piliers
romans; au-dessus, un toit à pente roide s'appuyait à la muraille de
granit. Celle-ci servait également de soutien aux tuyaux des poêles
qui conduisaient la fumée au-dehors.
Quand le gros oeuvre fut terminé, on s'occupa de l'installation
intérieure. On transporta dans la chambre les couchettes du
-Porpoise-; elles furent disposées circulairement autour d'un vaste
poêle. Banquettes, chaises, fauteuils, tables, armoires furent
installés aussi dans le salon qui servait de salle à manger; enfin la
cuisine reçut les fourneaux du navire avec leurs divers ustensiles.
Des voiles tendues sur le sol formaient tapis et faisaient aussi
fonction de portières aux portes intérieures qui n'avaient pas d'autre
fermeture.
Les murailles de la maison mesuraient communément cinq pieds
d'épaisseur, et les baies des fenêtres ressemblaient à des embrasures
de canon.
Tout cela était d'une extrême solidité; que pouvait-on exiger de plus?
Ah! si l'on eût écouté le docteur, que n'eût-il pas fait au moyen de
cette glace et de cette neige, qui se prêtent si facilement à toutes
les combinaisons! Il ruminait tout le long du jour mille projets
superbes qu'il ne songeait guère à réaliser, mais il amusait ainsi le
travail commun par les ressources de son esprit.
D'ailleurs, en bibliophile qu'il était, il avait lu un livre assez
rare de M. Kraft, ayant pour titre: -Description détaillée de la
maison de glace construite à Saint-Pétersbourg, en janvier 1740, et de
tous les objets qu'elle renfermait-. Et ce souvenir surexcitait son
esprit inventif. Il raconta même un soir à ses compagnons les
merveilles de ce palais de glace.
«Ce que l'on a fait à Saint-Pétersbourg, leur dit-il, ne pouvons-nous
le faire ici? Que nous manque-t-il? Rien, pas même l'imagination!
--C'était donc bien beau? demanda Johnson.
--C'était féerique, mon ami! La maison construite par ordre de
l'impératrice Anne, et dans laquelle elle fit faire les noces de l'un
de ses bouffons, en 1740, avait à peu près la grandeur de la nôtre;
mais, au-devant de sa façade, six canons de glace s'allongeaient sur
leurs affûts; on tira plusieurs fois à boulet et à poudre, et ces
canons n'éclatèrent pas; il y avait également des mortiers taillés
pour des bombes de soixante livres; ainsi nous pourrions établir au
besoin une artillerie formidable: le bronze n'est pas loin, et il nous
tombe du ciel. Mais où le goût et l'art triomphèrent, ce fut au
fronton du palais, orné de statues de glace d'une grande beauté; le
perron offrait aux regards des vases de fleurs et d'orangers faits de
la même matière; à droite se dressait un éléphant énorme qui lançait
de l'eau pendant le jour et du naphte enflammé pendant la nuit. Hein!
quelle ménagerie complète nous ferions, si nous le voulions bien!
--En fait d'animaux, répliqua Johnson, nous n'en manquerons pas,
j'imagine, et, pour n'être pas de glace, ils n'en seront pas moins
intéressants!
--Bon, répondit le belliqueux docteur, nous saurons nous défendre
contre leurs attaques; mais, pour en revenir à ma maison de
Saint-Pétersbourg, j'ajouterai qu'à l'intérieur il y avait des tables,
des toilettes, des miroirs, des candélabres, des bougies, des lits,
des matelas, des oreillers, des rideaux, des pendules, des chaises,
des cartes à jouer, des armoires avec service complet, le tout en
glace ciselée, guillochée, sculptée, enfin un mobilier auquel rien ne
manquait.
--C'était donc un véritable palais? dit Bell.
--Un palais splendide et digne d'une souveraine! Ah! la glace! Que la
Providence a bien fait de l'inventer, puisqu'elle se prête à tant de
merveilles et qu'elle peut fournir le bien-être aux naufragés!
L'aménagement de la maison de neige prit jusqu'au 31 mars; c'était la
fête de Pâques, et ce jour fut consacré au repos; on le passa tout
entier dans le salon, où la lecture de l'office divin fut faite, et
chacun put apprécier la bonne disposition de la snow-house.
Le lendemain, on s'occupa de construire les magasins et la poudrière;
ce fut encore l'affaire d'une huitaine de jours, en y comprenant le
temps employé au déchargement complet du -Porpoise-, qui ne se fit pas
sans difficulté, car la température très basse ne permettait pas de
travailler longtemps. Enfin, le 8 avril, les provisions, le
combustible et les munitions se trouvaient en terre ferme et
parfaitement à l'abri; les magasins étaient situés au nord, et la
poudrière au sud du plateau, à soixante pieds environ de chaque
extrémité de la maison; une sorte de chenil fut construit près des
magasins; il était destiné à loger l'attelage groënlandais, et le
docteur l'honora du nom de «Dog-Palace». Duk, lui, partageait la
demeure commune.
Alors, le docteur passa aux moyens de défense de la place. Sous sa
direction, le plateau fut entouré d'une véritable fortification de
glace qui le mit à l'abri de toute invasion; sa hauteur faisait une
escarpe naturelle, et, comme il n'avait ni rentrant ni saillant, il
était également fort sur toutes les faces. Le docteur, en organisant
ce système de défense, rappelait invinciblement à l'esprit le digne
oncle Tobie de Sterne, dont il avait la douce bonté et l'égalité
d'humeur. Il fallait le voir calculant la pente de son talus
intérieur, l'inclinaison du terre-plein et la largeur de la banquette;
mais ce travail se faisait si facilement avec cette neige
complaisante, que c'était un véritable plaisir, et l'aimable ingénieur
put donner jusqu'à sept pieds d'épaisseur à sa muraille de glace;
d'ailleurs, le plateau dominant la baie, il n'eut à construire ni
contre-escarpe, ni talus extérieur, ni glacis; le parapet de neige,
après avoir suivi les contours du plateau, prenait le mur du rocher en
retour et venait se souder aux deux côtés de maison. Ces ouvrages de
castramétation furent terminés vers le 15 avril. Le fort était au
complet, et le docteur paraissait très fier de son oeuvre.
En vérité, cette enceinte fortifiée eût pu tenir longtemps contre une
tribu d'Esquimaux, si de pareils ennemis se fussent jamais rencontrés
sous une telle latitude; mais il n'y avait aucune trace d'êtres
humains sur cette côte; Hatteras, en relevant la configuration de la
baie, ne vit jamais un seul reste de ces huttes qui se trouvent
communément dans les parages fréquentés des tribus groënlandaises; les
naufragés du -Forward- et du -Porpoise- paraissaient être les premiers
à fouler ce sol inconnu.
Mais, si les hommes n'étaient pas à craindre, les animaux pouvaient
être redoutables, et le fort, ainsi défendu, devait abriter sa petite
garnison contre leurs attaques.
CHAPITRE VII
UNE DISCUSSION CARTOLOGIQUE
PENDANT ces préparatifs d'hivernage, Altamont avait repris entièrement
ses forces et sa santé; il put même s'employer au déchargement du
navire. Sa vigoureuse constitution l'avait enfin emporté, et sa pâleur
ne put résister longtemps à la vigueur de son sang.
On vit renaître en lui l'individu robuste et sanguin des États-Unis,
l'homme énergique et intelligent, doué d'un caractère résolu,
l'Américain entreprenant, audacieux, prompt à tout; il était
originaire de New York, et naviguait depuis son enfance, ainsi qu'il
l'apprit à ses nouveaux compagnons; son navire le -Porpoise- avait été
équipé et mis en mer par une société de riches négociants de l'Union,
à la tête de laquelle se trouvait le fameux Grinnel.
Certains rapports existaient entre Hatteras et lui, des similitudes de
caractère, mais non des sympathies. Cette ressemblance n'était pas de
nature à faire des amis de ces deux hommes; au contraire. D'ailleurs
un observateur eût fini par démêler entre eux de graves désaccords;
ainsi, tout en paraissant déployer plus de franchise, Altamont devait
être moins franc qu'Hatteras; avec plus de laisser-aller, il avait
moins de loyauté; son caractère ouvert n'inspirait pas autant de
confiance que le tempérament sombre du capitaine. Celui-ci affirmait
son idée une bonne fois, puis il se renfermait en elle. L'autre, en
parlant beaucoup, ne disait souvent rien.
Voilà ce que le docteur reconnut peu à peu du caractère de
l'Américain, et il avait raison de pressentir une inimitié future,
sinon une haine, entre les capitaines du -Porpoise- et du -Forward-.
Et pourtant, de ces deux commandants, il ne fallait qu'un seul à
commander. Certes, Hatteras avait tous les droits à l'obéissance de
l'Américain, les droits de l'antériorité et ceux de la force. Mais si
l'un était à la tête des siens, l'autre se trouvait à bord de son
navire. Cela se sentait.
Par politique ou par instinct, Altamont fut tout d'abord entraîné vers
le docteur; il lui devait la vie, mais la sympathie le poussait vers
ce digne homme plus encore que la reconnaissance. Tel était
l'inévitable effet du caractère du digne Clawbonny; les amis
poussaient autour de lui comme les blés au soleil. On a cité des gens
qui se levaient à cinq heures du matin pour se faire des ennemis; le
docteur se fût levé à quatre sans y réussir.
Cependant il résolut de tirer parti de l'amitié d'Altamont pour
connaître la véritable raison de sa présence dans les mers polaires.
Mais l'Américain, avec tout son verbiage, répondit sans répondre, et
il reprit son thème accoutumé du passage du nord-ouest.
Le docteur soupçonnait à cette expédition un autre motif, celui-là
même que craignait Hatteras. Aussi résolut-il de ne jamais mettre les
deux adversaires aux prises sur ce sujet; mais il n'y parvint pas
toujours. Les plus simples conversations menaçaient de dévier malgré
lui, et chaque mot pouvait faire étincelle au choc des intérêts
rivaux.
Cela arriva bientôt, en effet. Lorsque la maison fut terminée, le
docteur résolut de l'inaugurer par un repas splendide; une bonne idée
de Clawbonny, qui voulait ramener sur ce continent les habitudes et
les plaisirs de la vie européenne. Bell avait précisément tué quelques
ptarmigans et un lièvre blanc, le premier messager du printemps
nouveau.
Ce festin eut lieu le 14 avril, le second dimanche de la Quasimodo,
par un beau temps très sec; mais le froid ne se hasardait pas à
pénétrer dans la maison de glace; les poêles qui ronflaient en
auraient eu facilement raison.
On dîna bien; la chair fraîche fit une agréable diversion au pemmican
et aux viandes salées; un merveilleux pouding confectionné de la main
du docteur eut les honneurs du bis; on en redemanda; le savant maître
coq, un tablier aux reins et le couteau à la ceinture, n'eût pas
déshonoré les cuisines du grand chancelier d'Angleterre.
Au dessert, les liqueurs firent leur apparition; l'Américain n'était
pas soumis au régime des Anglais -tee-totalers-[1]; il n'y avait donc
aucune raison pour qu'il se privât d'un verre de gin ou de brandy; les
autres convives, gens sobres d'ordinaire, pouvaient sans inconvénient
se permettre cette infraction à leur règle; donc, par ordonnance du
médecin, chacun put trinquer à la fin de ce joyeux repas. Pendant les
toasts portés à l'Union, Hatteras s'était tu simplement.
[1] Régime qui exclut toute boisson spiritueuse.
Ce fut alors que le docteur mit une question intéressante sur le
tapis.
«Mes amis, dit-il, ce n'est pas tout d'avoir franchi les détroits, les
banquises, les champs de glace, et d'être venus jusqu'ici; il nous
reste quelque chose à faire. Je viens vous proposer de donner des noms
à cette terre hospitalière, où nous avons trouvé le salut et le
repos; c'est la coutume suivie par tous les navigateurs du monde, et
il n'est pas un d'eux qui y ait manqué en pareille circonstance; il
faut donc à notre retour rapporter, avec la configuration
hydrographique des côtes, les noms des caps, des baies, des pointes et
des promontoires qui les distinguent. Cela est de toute nécessité.
--Voilà qui est bien parlé, s'écria Johnson; d'ailleurs, quand on peut
appeler toutes ces terres d'un nom spécial, cela leur donne un air
sérieux, et l'on n'a plus le droit de se considérer comme abandonné
sur un continent inconnu.
--Sans compter, répliqua Bell, que cela simplifie les instructions en
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