--Voici donc ce qui est arrivé, répondit le maître d'équipage. J'ai tout fait pour empêcher ce crime.... --J'en suis sûr, Johnson, et j'ajouterai que les meneurs avaient depuis longtemps l'idée d'en arriver là. --C'est mon opinion, dit le docteur. --C'est aussi la mienne, reprit Johnson; car presque aussitôt après votre départ, capitaine, dès le lendemain, Shandon, aigri contre vous, Shandon, devenu mauvais, et, d'ailleurs, soutenu par les autres, prit le commandement du navire; je voulus résister, mais en vain. Depuis lors, chacun fit à peu près à sa guise; Shandon laissait agir; il voulait montrer à l'équipage que le temps des fatigues et des privations était passé. Aussi, plus d'économie d'aucune sorte; on fit grand feu dans le poêle; on brûlait à même le brick. Les provisions furent mises à la discrétion des hommes, les liqueurs aussi, et, pour des gens privés depuis longtemps de boissons spiritueuses, je vous laisse à penser quel abus ils en firent! Ce fut ainsi depuis le 7 jusqu'au 15 janvier. --Ainsi, dit Hatteras d'une voix grave, ce fut Shandon qui poussa l'équipage à la révolte? --Oui, capitaine. --Qu'il ne soit plus jamais question de lui. Continuez, Johnson. --Ce fut vers le 24 ou le 25 janvier que l'on forma le projet d'abandonner le navire. On résolut de gagner la côte occidentale de la mer de Baffin; de là, avec la chaloupe, on devait courir à la recherche des baleiniers, ou même atteindre les établissements groënlandais de la côte orientale. Les provisions étaient abondantes; les malades, excités par l'espérance du retour, allaient mieux. On commença donc les préparatifs du départ; un traîneau fut construit, propre à transporter les vivres, le combustible et la chaloupe; les hommes devaient s'y atteler. Cela prit jusqu'au 15 février. J'espérais toujours vous voir arriver, capitaine, et cependant je craignais votre présence; vous n'auriez rien obtenu de l'équipage, qui vous eût plutôt massacré que de rester à bord. C'était comme une folie de liberté. Je pris tous mes compagnons les uns après les autres; je leur parlai, je les exhortai, je leur fis comprendre les dangers d'une pareille expédition, en même temps que cette lâcheté de vous abandonner! Je ne pus rien obtenir, même des meilleurs! Le départ fut fixé au 22 février. Shandon était impatient. On entassa sur le traîneau et dans la chaloupe tout ce qu'ils purent contenir de provisions et de liqueurs; on fit un chargement considérable de bois; déjà la muraille de tribord était démolie jusqu'à sa ligne de flottaison. Enfin, le dernier jour fut un jour d'orgie; on pilla, on saccagea, et ce fut au milieu de leur ivresse que Pen et deux ou trois autres mirent le feu au navire. Je me battis contre eux, je luttai; on me renversa, on me frappa; puis ces misérables, Shandon en tête, prirent par l'est et disparurent à mes regards! Je restai seul; que pouvais-je faire contre cet incendie qui gagnait le navire tout entier? Le trou à feu était obstrué par la glace; je n'avais pas une goutte d'eau. Le -Forward-, pendant deux jours, se tordit dans les flammes, et vous savez le reste.» Ce récit terminé, un assez long silence régna dans la maison de glace; ce sombre tableau de l'incendie du navire, la perte de ce brick si précieux, se présentèrent plus vivement à l'esprit des naufragés; ils se sentirent en présence de l'impossible; et l'impossible, c'était le retour en Angleterre. Ils n'osaient se regarder, de crainte de surprendre sur la figure de l'un d'eux les traces d'un désespoir absolu. On entendait seulement la respiration pressée de l'Américain. Enfin, Hatteras prit la parole. «Johnson, dit-il, je vous remercie; vous avez tout fait pour sauver mon navire; mais, seul, vous ne pouviez résister. Encore une fois, je vous remercie, et ne parlons plus de cette catastrophe. Réunissons nos efforts pour le salut commun. Nous sommes ici quatre compagnons, quatre amis, et la vie de l'un vaut la vie de l'autre. Que chacun donne donc son opinion sur ce qu'il convient de faire. --Interrogez-nous, Hatteras, répondit le docteur; nous vous sommes tout dévoués, nos paroles viendront du coeur. Et d'abord, avez-vous une idée? --Moi seul, je ne saurais en avoir, dit Hatteras avec tristesse. Mon opinion pourrait paraître intéressée. Je veux donc connaître avant tout votre avis. --Capitaine, dit Johnson, avant de nous prononcer dans des circonstances si graves, j'aurai une importante question à vous faire. --Parlez, Johnson. --Vous êtes allé hier relever notre position; eh bien, le champ de glace a-t-il encore dérivé, ou se trouve-t-il à la même place? --Il n'a pas bougé, répondit Hatteras. J'ai trouvé, comme avant notre départ, quatre-vingts degrés quinze minutes pour la latitude, et quatre-vingt-dix-sept degrés trente-cinq minutes pour la longitude. --Et, dit Johnson, à quelle distance sommes-nous de la mer la plus rapprochée dans l'ouest? --A six cents milles environ[1], répondit Hatteras. [1] Deux cent quarante-sept lieues environ. --Et cette mer, c'est...? --Le détroit de Smith. --Celui-là même que nous n'avons pu franchir au mois d'avril dernier? --Celui-là même. --Bien, capitaine, notre situation est connue maintenant, et nous pouvons prendre une résolution en connaissance de cause. --Parlez donc», dit Hatteras, qui laissa sa tête retomber sur ses deux mains. Il pouvait écouter ainsi ses compagnons sans les regarder. «Voyons, Bell, dit le docteur, quel est, suivant vous, le meilleur parti à suivre? --Il n'est pas nécessaire de réfléchir longtemps, répondit le charpentier: il faut revenir, sans perdre ni un jour, ni une heure, soit au sud, soit à l'ouest, et gagner la côte la plus prochaine... quand nous devrions employer deux mois au voyage! --Nous n'avons que pour trois semaines de vivres, répondit Hatteras sans relever la tête. --Eh bien, reprit Johnson, c'est en trois semaines qu'il faut faire ce trajet, puisque là est notre seule chance de salut; dussions-nous, en approchant de la côte, ramper sur nos genoux, il faut partir et arriver en vingt-cinq jours. --Cette partie du continent boréal n'est pas connue, répondit Hatteras. Nous pouvons rencontrer des obstacles, des montagnes, des glaciers qui barreront complètement notre route. --Je ne vois pas là, répondit le docteur, une raison suffisante pour ne pas tenter le voyage; nous souffrirons, et beaucoup, c'est évident; nous devrons restreindre notre nourriture au strict nécessaire, à moins que les hasards de la chasse... --Il ne reste plus qu'une demi-livre de poudre, répondit Hatteras. --Voyons, Hatteras, reprit le docteur, je connais toute la valeur de vos objections, et je ne me berce pas d'un vain espoir. Mais je crois lire dans votre pensée; avez-vous un projet praticable? --Non, répondit le capitaine, après quelques instants d'hésitation. --Vous ne doutez pas de notre courage, reprit le docteur; nous sommes gens à vous suivre jusqu'au bout, vous le savez; mais ne faut-il pas en ce moment abandonner toute espérance de nous élever au pôle? La trahison a brisé vos plans; vous avez pu lutter contre les obstacles de la nature et les renverser, non contre la perfidie et la faiblesse des hommes; vous avez fait tout ce qu'il était humainement possible de faire, et vous auriez réussi, j'en suis certain; mais dans la situation actuelle, n'êtes-vous pas forcé de remettre vos projets, et même, pour les reprendre un jour, ne chercherez-vous pas à regagner l'Angleterre? --Eh bien, capitaine!» demanda Johnson à Hatteras, qui resta longtemps sans répondre. Enfin, le capitaine releva la tête et dit d'une voix contrainte: «Vous croyez-vous donc assurés d'atteindre la côte du détroit, fatigués comme vous l'êtes, et presque sans nourriture? --Non, répondit le docteur, mais à coup sûr la côte ne viendra pas à nous; il faut l'aller chercher. Peut-être trouverons-nous plus au sud des tribus d'Esquimaux avec lesquelles nous pourrons entrer facilement en relation. --D'ailleurs, reprit Johnson, ne peut-on rencontrer dans le détroit quelque bâtiment forcé d'hiverner? --Et au besoin, répondit le docteur, puisque le détroit est pris, ne pouvons-nous en le traversant atteindre la côte occidentale du Groënland, et de là, soit de la terre Prudhoë, soit du cap York, gagner quelque établissement danois? Enfin, Hatteras, rien de tout cela ne se trouve sur ce champ de glace! La route de l'Angleterre est là-bas, au sud, et non ici, au nord! --Oui, dit Bell, M. Clawbonny a raison, il faut partir, et partir sans retard. Jusqu'ici, nous avons trop oublié notre pays et ceux qui nous sont chers! --C'est votre avis, Johnson! demanda encore une fois Hatteras. --Oui, capitaine. --Et le vôtre, docteur? --Oui, Hatteras.» Hatteras restait encore silencieux; sa figure, malgré lui, reproduisait toutes ses agitations intérieures. Avec la décision qu'il allait prendre se jouait le sort de sa vie entière; s'il revenait sur ses pas, c'en était fait à jamais de ses hardis desseins; il ne fallait plus espérer renouveler une quatrième tentative de ce genre. Le docteur, voyant que le capitaine se taisait, reprit la parole: «J'ajouterai, Hatteras, dit-il, que nous ne devons pas perdre un instant; il faut charger le traîneau de toutes nos provisions, et emporter le plus de bois possible. Une route de six cents milles dans ces conditions est longue, j'en conviens, mais non infranchissable; nous pouvons, ou plutôt, nous devrons faire vingt milles[1] par jour, ce qui en un mois nous permettra d'atteindre la côte, c'est-à-dire vers le 25 mars... [1] Environ huit lieues. --Mais, dit Hatteras, ne peut-on attendre quelques jours? --Qu'espérez-vous? répondit Johnson. --Que sais-je? Qui peut prévoir l'avenir? Quelques jours encore! C'est d'ailleurs à peine de quoi réparer vos forces épuisées! Vous n'aurez pas fourni deux étapes, que vous tomberez de fatigue, sans une maison de neige pour vous abriter! --Mais une mort horrible nous attend ici! s'écria Bell. --Mes amis, reprit Hatteras d'une voix presque suppliante, vous vous désespérez avant l'heure! Je vous proposerais de chercher au nord la route du salut, que vous refuseriez de me suivre! Et pourtant, n'existe-t-il pas près du pôle des tribus d'Esquimaux comme au détroit de Smith? Cette mer libre, dont l'existence est pourtant certaine, doit baigner des continents. La nature est logique en tout ce qu'elle fait. Eh bien, on doit croire que la végétation reprend son empire là où cessent les grands froids. N'est-ce pas une terre promise qui nous attend au nord, et que vous voulez fuir sans retour?» Hatteras s'animait en parlant; son esprit surexcité évoquait les tableaux enchanteurs de ces contrées d'une existence si problématique. «Encore un jour, répétait-il, encore une heure!» Le docteur Clawbonny, avec son caractère aventureux et son ardente imagination, se sentait émouvoir peu à peu; il allait céder; mais Johnson, plus sage et plus froid, le rappela à la raison et au devoir. «Allons. Bell, dit-il, au traîneau! --Allons!» répondit Bell. Les deux marins se dirigèrent vers l'ouverture de la maison de neige. «Oh! Johnson! vous! vous! s'écria Hatteras. Eh bien! partez, je resterai! je resterai! --Capitaine! fit Johnson, s'arrêtant malgré lui. --Je resterai, vous dis-je! Partez! abandonnez-moi comme les autres! Partez... Viens, Duk, nous resterons tous les deux!» Le brave chien se rangea près de son maître en aboyant. Johnson regarda le docteur. Celui-ci ne savait que faire; le meilleur parti était de calmer Hatteras et de sacrifier un jour à ses idées. Le docteur allait s'y résoudre, quand il se sentit toucher le bras. Il se retourna. L'Américain venait de quitter ses couvertures; il rampa sur le sol; il se redressa enfin sur ses genoux, et de ses lèvres malades il fit entendre des sons inarticulés. Le docteur, étonné, presque effrayé, le regardait en silence. Hatteras, lui, s'approcha de l'Américain et l'examina attentivement. Il essayait de surprendre des paroles que le malheureux ne pouvait prononcer. Enfin, après cinq minutes d'efforts, celui-ci fit entendre ce mot: «-Porpoise-. --Le -Porpoise-!» s'écria le capitaine. L'Américain fit un signe affirmatif. «Dans ces mers?» demanda Hatteras, le coeur palpitant. Même signe du malade. «Au nord? --Oui! fit l'infortuné. --Et vous savez sa position? --Oui! --Exacte? --Oui!» dit encore Altamont. Il se fit un moment de silence. Les spectateurs de cette scène imprévue étaient palpitants. «Écoutez bien, dit enfin Hatteras au malade; il nous faut connaître la situation de ce navire! Je vais compter les degrés à voix haute, vous m'arrêterez par un signe.» L'Américain remua la tête en signe d'acquiescement. «Voyons, dit Hatteras, il s'agit des degrés de longitude.--Cent cinq? Non.--Cent six? Cent sept? Cent huit?--C'est bien à l'ouest? --Oui, fit l'Américain. --Continuons.--Cent neuf? Cent dix? Cent douze? Cent quatorze? Cent seize? Cent dix-huit? Cent dix-neuf? Cent vingt...? --Oui, répondit Altamont. --Cent vingt degrés de longitude? fit Hatteras. Et combien de minutes? --Je compte...» Hatteras commença au numéro un. Au nombre quinze, Altamont lui fit signe de s'arrêter. «Bon! dit Hatteras.--Passons à la latitude. Vous m'entendez?--Quatre-vingts? Quatre-vingt-un? Quatre-vingt-deux? Quatre-vingt-trois?» L'Américain l'arrêta du geste. «Bien!--Et les minutes? Cinq? Dix? Quinze? Vingt? Vingt-cinq? Trente? Trente-cinq?» Nouveau signe d'Altamont, qui sourit faiblement. «Ainsi, reprit Hatteras d'une voix grave, le -Porpoise- se trouve par cent vingt degrés et quinze minutes de longitude, et quatre-vingt-trois degrés et trente-cinq minutes de latitude? --Oui!» fit une dernière fois l'Américain en retombant sans mouvement dans les bras du docteur? Cet effort l'avait brisé. «Mes amis, s'écria Hatteras, vous voyez bien que le salut est au nord, toujours au nord! Nous serons sauvés!» Mais, après ces premières paroles de joie, Hatteras parut subitement frappé d'une idée terrible. Sa figure s'altéra, et il se sentit mordre au coeur par le serpent de la jalousie. Un autre, un Américain, l'avait dépassé de trois degrés sur la route du pôle! Pourquoi? Dans quel but? CHAPITRE III DIX-SEPT JOURS DE MARCHE Cet incident nouveau, ces premières paroles prononcées par Altamont, avaient complètement changé la situation des naufragés; auparavant, ils se trouvaient hors de tout secours possible, sans espoir sérieux de gagner la mer de Baffin, menacés de manquer de vivres pendant une route trop longue pour leurs corps fatigués, et maintenant, à moins de quatre cents milles[1] de leur maison de neige, un navire existait qui leur offrait de vastes ressources, et peut-être les moyens de continuer leur audacieuse marche vers le pôle. Hatteras, le docteur, Johnson, Bell se reprirent à espérer, après avoir été si près du désespoir; ce fut de la joie, presque du délire. [1] Cent soixante lieues. Mais les renseignements d'Altamont étaient encore incomplets, et après quelques minutes de repos, le docteur reprit avec lui cette précieuse conversation; il lui présenta ses questions sous une forme qui ne demandait pour toute réponse qu'un simple signe de tête, ou un mouvement des yeux. Bientôt il sut que le -Porpoise- était un trois-mâts américain, de New York, naufragé au milieu des glaces, avec des vivres et des combustibles en grande quantité; quoique couché sur le flanc, il devait avoir résisté, et il serait possible de sauver sa cargaison. Altamont et son équipage l'avaient abandonné depuis deux mois, emmenant la chaloupe sur un traîneau; ils voulaient gagner le détroit de Smith, atteindre quelque baleinier, et se faire rapatrier en Amérique; mais peu à peu les fatigues, les maladies frappèrent ces infortunés, et ils tombèrent un à un sur la route. Enfin, le capitaine et deux matelots restèrent seuls d'un équipage de trente hommes, et si lui, Altamont, survivait, c'était véritablement par un miracle de la Providence. Hatteras voulut savoir de l'Américain pourquoi le -Porpoise- se trouvait engagé sous une latitude aussi élevée. Altamont fit comprendre qu'il avait été entraîné par les glaces sans pouvoir leur résister. Hatteras, anxieux, l'interrogea sur le but de son voyage. Altamont prétendit avoir tenté de franchir le passage du nord-ouest. Hatteras n'insista pas davantage, et ne posa plus aucune question de ce genre. Le docteur prit alors la parole: «Maintenant, dit-il, tous nos efforts doivent tendre à retrouver le -Porpoise-; au lieu de nous aventurer vers la mer de Baffin, nous pouvons gagner par une route moins longue d'un tiers un navire qui nous offrira toutes les ressources nécessaires à un hivernage. --Il n'y a pas d'autre parti à prendre, répondit Bell. --J'ajouterai, dit le maître d'équipage, que nous ne devons pas perdre un instant; il faut calculer la durée de notre voyage sur la durée de nos provisions, contrairement à ce qui se fait généralement, et nous mettre en route au plus tôt. --Vous avez raison, Johnson, répondit le docteur; en partant demain, mardi 26 février, nous devons arriver le 15 mars au -Porpoise-, sous peine de mourir de faim. Qu'en pensez-vous, Hatteras? --Faisons nos préparatifs immédiatement, dit le capitaine, et partons. Peut-être la route sera-t-elle plus longue que nous ne le supposons. --Pourquoi cela? répliqua le docteur. Cet homme paraît être certain de la situation de son navire. --Mais, répondit Hatteras, si le -Porpoise- a dérivé sur son champ de glace, comme a fait le -Forward-? --En effet, dit le docteur, cela a pu arriver!» Johnson et Bell ne répliquèrent rien à la possibilité d'une dérive, dont eux-mêmes ils avaient été victimes. Mais Altamont, attentif à cette conversation, fit comprendre au docteur qu'il voulait parler. Celui-ci se rendit au désir de l'Américain, et après un grand quart d'heure de circonlocutions et d'hésitations, il acquit cette certitude que le -Porpoise-, échoué près d'une côte, ne pouvait pas avoir quitté son lit de rochers. Cette nouvelle rendit la tranquillité aux quatre Anglais; cependant elle leur enlevait tout espoir de revenir en Europe, à moins que Bell ne parvînt à construire un petit navire avec les morceaux du -Porpoise-. Quoi qu'il en soit, le plus pressé était de se rendre sur le lieu même du naufrage. Le docteur fit encore une dernière question à l'Américain: celui-ci avait-il rencontré la mer libre sous cette latitude de quatre-vingt-trois degrés? «Non», répondit Altamont. La conversation en resta là. Aussitôt les préparatifs de départ furent commencés; Bell et Johnson s'occupèrent d'abord du traîneau; il avait besoin d'une réparation complète; le bois ne manquant pas, ses montants furent établis d'une façon plus solide; on profitait de l'expérience acquise pendant l'excursion au sud; on savait le côté faible de ce mode de transport, et comme il fallait compter sur des neiges abondantes et épaisses, les châssis de glissage furent rehaussés. A l'intérieur, Bell disposa une sorte de couchette recouverte par la toile de la tente et destinée à l'Américain; les provisions, malheureusement peu considérables, ne devaient pas accroître beaucoup le poids du traîneau; mais en revanche, on compléta la charge avec tout le bois que l'on put emporter. Le docteur, en arrangeant les provisions, les inventoria avec la plus scrupuleuse exactitude; de ses calculs il résulta que chaque voyageur devait se réduire à trois quarts de ration pour un voyage de trois semaines. On réserva ration entière aux quatre chiens d'attelage. Si Duk tirait avec eux, il aurait droit à sa ration complète. Ces préparatifs furent interrompus par le besoin de sommeil et de repos qui se fit impérieusement sentir dés sept heures du soir; mais, avant de se coucher, les naufragés se réunirent autour du poêle, dans lequel on n'épargna pas le combustible; les pauvres gens se donnaient un luxe de chaleur auquel ils n'étaient plus habitués depuis longtemps; du pemmican, quelques biscuits et plusieurs tasses de café ne tardèrent pas à les mettre en belle humeur, de compte à demi avec l'espérance qui leur revenait si vite et de si loin. A sept heures du matin, les travaux furent repris, et se trouvèrent entièrement terminés vers les trois heures du soir. L'obscurité se taisait déjà; le soleil avait reparu au-dessus de l'horizon depuis le 31 janvier, mais il ne donnait encore qu'une lumière faible et courte; heureusement, la lune devait se lever à six heures et demie, et, par ce ciel pur, ses rayons suffiraient à éclairer la route. La température, qui s'abaissait sensiblement depuis quelques jours, atteignit enfin trente-trois degrés au-dessous de zéro (--37° centigrades). Le moment du départ arriva. Altamont accueillit avec joie l'idée de se mettre en route, bien que les cahots dussent accroître ses souffrances; il avait fait comprendre au docteur que celui-ci trouverait à bord du -Porpoise- les antiscorbutiques si nécessaires à sa guérison. On le transporta donc sur le traîneau; il y fut installé aussi commodément que possible; les chiens, y compris Duk, furent attelés; les voyageurs jetèrent alors un dernier regard sur ce lit de glace, où fut le -Forward-. Les traits d'Hatteras parurent empreints un instant d'une violente pensée de colère, mais il redevint maître de lui-même, et la petite troupe, par un temps très sec, s'enfonça dans la brume du nord-nord-ouest. Chacun reprit sa place accoutumée, Bell en tête, indiquant la route, le docteur et le maître d'équipage aux côtés du traîneau, veillant et poussant au besoin, Hatteras à l'arrière, rectifiant la route et maintenant l'équipage dans la ligne de Bell. La marche fut assez rapide; par cette température très basse, la glace offrait une dureté et un poli favorables au glissage; les cinq chiens enlevaient facilement cette charge, qui ne dépassait pas neuf cents livres. Cependant hommes et bêtes s'essoufflaient rapidement et durent s'arrêter souvent pour reprendre haleine. Vers les sept heures du soir, la lune dégagea son disque rougeâtre des brumes de l'horizon. Ses calmes rayons se firent jour à travers l'atmosphère et jetèrent quelque éclat que les glaces réfléchirent avec pureté; l'ice-field présentait vers le nord-ouest une immense plaine blanche d'une horizontalité parfaite. Pas un pack, pas un hummock. Cette partie de la mer semblait s'être glacée tranquillement comme un lac paisible. C'était un immense désert, plat et monotone. Telle est l'impression que ce spectacle fit naître dans l'esprit du docteur, et il la communiqua à son compagnon. «Vous avez raison, monsieur Clawbonny, répondit Johnson; c'est un désert, mais nous n'avons pas la crainte d'y mourir de soif! --Avantage évident, reprit le docteur; cependant cette immensité me prouve une chose: c'est que nous devons être fort éloignés de toute terre; en général, l'approche des côtes est signalée par une multitude de montagnes de glaces, et pas un iceberg n'est visible autour de nous. --L'horizon est fort restreint par la brume, répondit Johnson. --Sans doute, mais depuis notre départ nous avons foulé un champ plat qui menace de ne pas finir. --Savez-vous, monsieur Clawbonny, que c'est une dangereuse promenade que la nôtre? On s'y habitue, on n'y pense pas, mais enfin, cette surface glacée sur laquelle nous marchons ainsi recouvre des gouffres sans fond! --Vous avez raison, mon ami, mais nous n'avons pas à craindre d'être engloutis; la résistance de cette blanche écorce par ces froids de trente-trois degrés est considérable! Remarquez qu'elle tend de plus en plus à s'accroître, car, sous ces latitudes, la neige tombe neuf jours sur dix, même en avril, même en mai, même en juin, et j'estime que sa plus forte épaisseur ne doit pas être éloignée de mesurer trente ou quarante pieds. --Cela est rassurant, répondit Johnson. --En effet, nous ne sommes pas comme ces patineurs de la Serpentine-river[1] qui craignent à chaque instant de sentir le sol fragile manquer sous leurs pas: nous n'avons pas un pareil danger à redouter. [1] Rivière de Hyde-Park, à Londres. --Connaît-on la force de résistance de la glace? demanda le vieux marin, toujours avide de s'instruire dans la compagnie du docteur. --Parfaitement, répondit ce dernier; qu'ignore-t-on maintenant de ce qui peut se mesurer dans le monde, sauf l'ambition humaine! N'est-ce pas elle, en effet, qui nous précipite vers ce pôle boréal que l'homme veut enfin connaître? Mais, pour en revenir à votre question, voici ce que je puis vous répondre. A l'épaisseur de deux pouces, la glace supporte un homme; à l'épaisseur de trois pouces et demi, un cheval et son cavalier; à cinq pouces, une pièce de huit; à huit pouces, de l'artillerie de campagne tout attelée, et enfin, à dix pouces, une armée, une foule innombrable! Où nous marchons en ce moment, on bâtirait la douane de Liverpool ou le palais du parlement de Londres. --On a de la peine à concevoir une pareille résistance, dit Johnson; mais tout à l'heure, monsieur Clawbonny, vous parliez de la neige qui tombe neuf jours sur dix en moyenne dans ces contrées; c'est un fait évident; aussi je ne le conteste pas; mais d'où vient toute cette neige, car, les mers étant prises, je ne vois pas trop comment elles peuvent donner naissance à cette immense quantité de vapeur qui forme les nuages. --Votre observation est juste, Johnson: aussi, suivant moi, la plus grande partie de la neige ou de la pluie que nous recevons dans ces régions polaires est faite de l'eau des mers des zones tempérées; il y a tel flocon qui, simple goutte d'eau d'un fleuve de l'Europe, s'est élevé dans l'air sous forme de vapeur, s'est formé en nuage, et est enfin venu se condenser jusqu'ici: il n'est donc pas impossible qu'en la buvant, cette neige, nous nous désaltérions aux fleuves mêmes de notre pays. --C'est toujours cela», répondit le maître d'équipage. En ce moment, la voix d'Hatteras, rectifiant les erreurs de la route, se fit entendre et interrompit la conversation. La brume s'épaisissait et rendait la ligne droite difficile à garder. Enfin la petite troupe s'arrêta vers les huit heures du soir, après avoir franchi quinze milles; le temps se maintenait au sec; la tente fut dressée; on alluma le poêle; on soupa, et la nuit se passa paisiblement. Hatteras et ses compagnons étaient réellement favorisés par le temps. Leur voyage se fit sans difficultés pendant les jours suivants, quoique le froid devînt extrêmement violent et que le mercure demeurât gelé dans le thermomètre. Si le vent s'en fût mêlé, pas un des voyageurs n'eût pu supporter une semblable température. Le docteur constata dans cette occasion la justesse des observations de Parry, pendant son excursion à l'île Melville. Ce célèbre marin rapporte qu'un homme convenablement vêtu peut se promener impunément à l'air libre par les grands froids, pourvu que l'atmosphère soit tranquille; mais, dès que le plus léger vent vient à souffler, on éprouve à la figure une douleur cuisante et un mal de tête d'une violence extrême qui bientôt est suivi de mort. Le docteur ne laissait donc pas d'être inquiet, car un simple coup de vent les eût tous glacés jusqu'à la moelle des os. Le 5 mars, il fut témoin d'un phénomène particulier à cette latitude: le ciel étant parfaitement serein et brillant d'étoiles, une neige épaisse vint à tomber sans qu'il y eût apparence de nuage; les constellations resplendissaient à travers les flocons qui s'abattaient sur le champ de glace avec une élégante régularité. Cette neige dura deux heures environ, et s'arrêta sans que le docteur eût trouvé une explication suffisante de sa chute. Le dernier quartier de la lune s'était alors évanoui; l'obscurité restait profonde pendant dix-sept heures sur vingt-quatre; les voyageurs durent se lier entre eux au moyen d'une longue corde, afin de ne pas se séparer les uns des autres; la rectitude de la route devenait presque impossible à garder. Cependant, ces hommes courageux, quoique soutenus par une volonté de fer, commençaient à se fatiguer; les haltes devenaient plus fréquentes, et pourtant il ne fallait pas perdre une heure, car les provisions diminuaient sensiblement. Hatteras relevait souvent la position à l'aide d'observations lunaires et stellaires. En voyant les jours se succéder et le but du voyage fuir indéfiniment, il se demandait parfois si le -Porpoise- existait réellement, si cet Américain n'avait pas le cerveau dérangé par les souffrances, ou même si, par haine des Anglais, et se voyant perdu sans ressource, il ne voulait pas les entraîner avec lui à une mort certaine. Il communiqua ses suppositions au docteur; celui-ci les rejeta absolument, mais il comprit qu'une fâcheuse rivalité existait déjà entre le capitaine anglais et le capitaine américain. «Ce seront deux hommes difficiles à maintenir en bonne relation», se dit-il. Le 14 mars, après seize jours de marche, les voyageurs ne se trouvaient encore qu'au quatre-vingt-deuxième degré de latitude; leurs forces étaient épuisées, et ils étaient encore à cent milles du navire; pour surcroît de souffrances, il fallut réduire les hommes au quart de ration, pour conserver aux chiens leur ration entière. On ne pouvait malheureusement pas compter sur les ressources de la chasse, car il ne restait plus alors que sept charges de poudre et six balles; en vain avait-on tiré sur quelques lièvres blancs et des renards, très rares d'ailleurs: aucun d'eux ne fut atteint. Cependant, le vendredi 13, le docteur fut assez heureux pour surprendre un phoque étendu sur la glace; il le blessa de plusieurs balles; l'animal, ne pouvant s'échapper par son trou déjà fermé, fut bientôt pris et assommé: il était de forte taille; Johnson le dépeça adroitement, mais l'extrême maigreur de cet amphibie offrit peu de profit à des gens qui ne pouvaient se résoudre à boire son huile, à la manière des Esquimaux. Cependant, le docteur essaya courageusement d'absorber cette visqueuse liqueur: malgré sa bonne volonté, il ne put y parvenir. Il conserva la peau de l'animal, sans trop savoir pourquoi, par instinct de chasseur, et la chargea sur le traîneau. Le lendemain, 16, on aperçut quelques icebergs et des monticules de glace à l'horizon. Était-ce l'indice d'une côte prochaine, ou seulement un bouleversement de l'ice-field? Il était difficile de savoir à quoi s'en tenir. Arrivés à l'un de ces hummocks, les voyageurs en profitèrent pour s'y creuser une retraite plus confortable que la tente, à l'aide du couteau à neige[1], et, après trois heures d'un travail opiniâtre, ils purent s'étendre enfin autour du poêle allumé. [1] Large coutelas disposé pour tailler les blocs de glace. CHAPITRE IV LA DERNIÈRE CHARGE DE POUDRE Johnson avait dû donner asile dans la maison de glace aux chiens harassés de fatigue: lorsque la neige tombe abondamment, elle peut servir de couverture aux animaux, dont elle conserve la chaleur naturelle. Mais, à l'air, par ces froids secs de quarante degrés, les pauvres bêtes eussent été gelées en peu de temps. Johnson, qui faisait un excellent dog driver[1], essaya de nourrir ses chiens avec cette viande noirâtre du phoque que les voyageurs ne pouvaient absorber, et, à son grand étonnement, l'attelage s'en fit un véritable régal; le vieux marin, tout joyeux, apprit cette particularité au docteur. [1] Dresseur de chiens. Celui-ci n'en fut aucunement surpris; il savait que dans le nord de l'Amérique les chevaux font du poisson leur principale nourriture, et de ce qui suffisait à un cheval herbivore, un chien omnivore pouvait se contenter à plus forte raison. Avant de s'endormir, bien que le sommeil devînt une impérieuse nécessité pour des gens qui s'étaient traînés pendant quinze milles sur les glaces, le docteur voulut entretenir ses compagnons de la situation actuelle, sans en atténuer la gravité. «Nous ne sommes encore qu'au quatre-vingt-deuxième parallèle, dit-il, et les vivres menacent déjà de nous manquer! --C'est une raison pour ne pas perdre un instant, répondit Hatteras! Il faut marcher! les plus forts traîneront les plus faibles. --Trouverons-nous seulement un navire à l'endroit indiqué? répondit Bell, que les fatigues de la route abattaient malgré lui. --Pourquoi en douter? répondit Johnson; le salut de l'Américain répond du nôtre.» Le docteur, pour plus de sûreté, voulut encore interroger de nouveau Altamont. Celui-ci parlait assez facilement, quoique d'une voix faible; il confirma tous les détails précédemment donnés; il répéta que le navire, échoué sur des roches de granit, n'avait pu bouger, et qu'il se trouvait par 126° 15' de longitude et 83° 35' de latitude. «Nous ne pouvons douter de cette affirmation, reprit alors le docteur; la difficulté n'est pas de trouver le -Porpoise,- mais d'y arriver. --Que reste-t-il de nourriture? demanda Hatteras. --De quoi vivre pendant trois jours au plus, répondit le docteur. --Eh bien, il faut arriver en trois jours! dit énergiquement le capitaine. --Il le faut, en effet, reprit le docteur, et si nous réussissons, nous ne devrons pas nous plaindre, car nous aurons été favorisés par un temps exceptionnel. La neige nous a laissé quinze jours de répit, et le traîneau a pu glisser facilement sur la glace durcie. Ah! que ne porte-t-il deux cents livres d'aliments! nos braves chiens auraient eu facilement raison de cette charge! Enfin, puisqu'il en est autrement, nous n'y pouvons rien. --Avec un peu de chance et d'adresse, répondit Johnson, ne pourrait-on pas utiliser les quelques charges de poudre qui restent? Si un ours tombait en notre pouvoir, nous serions approvisionnés de nourriture pour le reste du voyage. --Sans doute, répliqua le docteur, mais ces animaux sont rares et fuyards; et puis, il suffit de songer à l'importance du coup de fusil pour que l'oeil se trouble et que la main tremble. --Vous êtes pourtant un habile tireur, dit Bell. --Oui, quand le dîner de quatre personnes ne dépend pas de mon adresse; cependant, vienne l'occasion, je ferai de mon mieux. En attendant, mes amis, contentons-nous de ce maigre souper de miettes de pemmican, tâchons de dormir, et dès le matin nous reprendrons notre route.» Quelques instants plus tard, l'excès de la fatigue l'emportant sur toute autre considération, chacun dormait d'un sommeil assez profond. Le samedi, de bonne heure, Johnson réveilla ses compagnons; les chiens furent attelés au traîneau, et celui-ci reprit sa marche vers le nord. Le ciel était magnifique, l'atmosphère d'une extrême pureté, la température très basse; quand le soleil parut au-dessus de l'horizon, il avait la forme d'une ellipse allongée; son diamètre horizontal, par suite de la réfraction, semblait être double de son diamètre vertical; il lança son faisceau de rayons clairs, mais froids, sur l'immense plaine glacée. Ce retour à la lumière, sinon à la chaleur, faisait plaisir. Le docteur, son fusil à la main, s'écarta d'un mille ou deux, bravant le froid et la solitude; avant de s'éloigner, il avait mesuré exactement ses munitions; il lui restait quatre charges de poudre seulement et trois balles, pas davantage. C'était peu, quand on considère qu'un animal fort et vivace comme l'ours polaire ne tombe souvent qu'au dixième ou au douzième coup de fusil. Aussi l'ambition du brave docteur n'allait-elle pas jusqu'à rechercher un si terrible gibier; quelques lièvres, deux ou trois renards eussent fait son affaire et produit un surcroît de provisions très suffisant. Mais pendant cette journée, s'il aperçut un de ces animaux, ou il ne put pas l'approcher, ou, trompé par la réfraction, il perdit son coup de fusil. Cette journée lui coûta inutilement une charge de poudre et une balle. Ses compagnons, qui avaient tressailli d'espoir à la détonation de son arme, le virent revenir la tête basse. Ils ne dirent rien. Le soir, on se coucha comme d'habitude, après avoir mis de côté les deux quarts de ration réservés pour les deux jours suivants. Le lendemain, la route parut être de plus en plus pénible. On ne marchait pas on se traînait; les chiens avaient dévoré jusqu'aux entrailles du phoque, et ils commençaient à ronger leurs courroies. Quelques renards passèrent au large du traîneau, et le docteur, ayant encore perdu un coup de fusil en les poursuivant, n'osa plus risquer sa dernière balle et son avant-dernière charge de poudre. Le soir, on fit halte de meilleure heure; les voyageurs ne pouvaient plus mettre un pied devant l'autre, et, quoique la route fût éclairée par une magnifique aurore boréale, ils durent s'arrêter. Ce dernier repas, pris le dimanche soir, sous la tente glacée, fut bien triste. Si le Ciel ne venait pas au secours de ces infortunés, ils étaient perdus. Hatteras ne parlait pas, Bell ne pensait plus, Johnson réfléchissait sans mot dire, mais le docteur ne se désespérait pas encore. Johnson eût l'idée de creuser quelques trappes pendant la nuit; n'ayant pas d'appât à y mettre, il comptait peu sur le succès de son invention, et il avait raison, car le matin, en allant reconnaître ses trappes, il vit bien des traces de renards, mais pas un de ces animaux ne s'était laissé prendre au piège. Il revenait donc fort désappointé, quand il aperçut un ours de taille colossale qui flairait les émanations du traîneau à moins de cinquante toises. Le vieux marin eut l'idée que la Providence lui adressait cet animal inattendu pour le tuer; sans réveiller ses compagnons, il s'élança sur le fusil du docteur et gagna du côté de l'ours. Arrivé à bonne distance, il le mit en joue; mais, au moment de presser la détente, il sentit son bras trembler; ses gros gants de peau le gênaient. Il les ôta rapidement et saisit son fusil d'une main plus assurée. Soudain, un cri de douleur lui échappa. La peau de ses doigts, brûlée par le froid du canon, y restait adhérente, tandis que l'arme tombait à terre et partait au choc, en lançant sa dernière balle dans l'espace. Au bruit de la détonation, le docteur accourut; il comprit tout. Il vit l'animal s'enfuir tranquillement; Johnson se désespérait et ne pensait plus à ses souffrances. «Je suis une véritable femmelette! s'écriait-il, un enfant qui ne sait pas supporter une douleur! Moi! moi! à mon âge! Voyons, rentrez, Johnson, lui dit le docteur, vous allez vous faire geler; tenez, vos mains sont déjà blanches; venez! venez! --Je suis indigne de vos soins, monsieur Clawbonny! répondait le maître d'équipage. Laissez-moi! --Mais venez donc, entêté! venez donc! il sera bientôt trop tard!» Et le docteur, entraînant le vieux marin sous la tente lui fit mettre les deux mains dans une jatte d'eau que la chaleur du poêle avait maintenue liquide, quoique froide; mais à peine les mains de Johnson y furent-elles plongées que l'eau se congela immédiatement à leur contact. «Vous le voyez, dit le docteur, il était temps de rentrer, sans quoi j'aurais été obligé d'en venir à l'amputation.» Grâce à ses soins, tout danger disparut au bout d'une heure, mais non sans peine, et il fallut des frictions réitérées pour rappeler la circulation du sang dans les doigts du vieux marin. Le docteur lui recommanda surtout d'éloigner ses mains du poêle, dont la chaleur eût amené de graves accidents. Ce matin-là, on dut se priver de déjeuner; du pemmican, de la viande salée, il ne restait rien. Pas une miette de biscuit; à peine une demi-livre de café; il fallut se contenter de cette boisson brûlante, et on se remit en marche. «Plus de ressources! dit Bell à Johnson, avec un indicible accent de désespoir. --Ayons confiance en Dieu, dit le vieux marin; il est tout-puissant pour nous sauver! --Ah! ce capitaine Hatteras! reprit Bell, il a pu revenir de ses premières expéditions, l'insensé! mais de celle-ci il ne reviendra jamais, et nous ne reverrons plus notre pays! --Courage, Bell! J'avoue que le capitaine est un homme audacieux, mais auprès de lui il se rencontre un autre homme habile en expédients. --Le docteur Clawbonny? dit Bell. --Lui-même! répondit Johnson. --Que peut-il dans une situation pareille? répliqua Bell en haussant les épaules. Changera-t-il ces glaçons en morceaux de viande? Est-ce un dieu, pour faire des miracles? --Qui sait! répondit le maître d'équipage aux doutes de son compagnon. J'ai confiance en lui.» Bell hocha la tête et retomba dans ce mutisme complet pendant lequel il ne pensait même plus. Cette journée fut de trois milles à peine: le soir, on ne mangea pas; les chiens menaçaient de se dévorer entre eux: les hommes ressentaient avec violence les douleurs de la faim. On ne vit pas un seul animal. D'ailleurs, à quoi bon? on ne pouvait chasser au couteau. Seulement Johnson crut reconnaître, à un mille sous le vent, l'ours gigantesque qui suivait la malheureuse troupe. «Il nous guette! pensa-t-il: il voit en nous une proie assurée!» Mais Johnson ne dit rien à ses compagnons: le soir, on lit la halte habituelle, et le souper ne se composa que de café. Les infortunés sentaient leurs veux devenir hagards, leur cerveau se prendre, et, torturés par la faim, ils ne pouvaient trouver une heure de sommeil; des rêves étranges et des plus douloureux s'emparaient de leur esprit. Sous une latitude où le corps demande impérieusement à se réconforter, les malheureux n'avaient pas mangé depuis trente-six heures, quand le matin du mardi arriva. Cependant, animés par un courage, une volonté surhumaine, ils reprirent leur route, poussant le traîneau que les chiens ne pouvaient tirer. Au bout de deux heures, ils tombèrent épuisés. Hatteras voulait aller plus loin encore. Lui, toujours énergique, il employa les supplications, les prières, pour décider ses compagnons à se relever: c'était demander l'impossible! Alors, aidé de Johnson, il tailla une maison de glace dans un iceberg. Ces deux hommes, travaillant ainsi, avaient l'air de creuser leur tombe. «Je veux bien mourir de faim, disait Hatteras, mais non de froid.» Après de cruelles fatigues, la maison fut prête, et toute la troupe s'y blottit. Ainsi se passa la journée. Le soir, pendant que ses compagnons demeuraient sans mouvement, Johnson eut une sorte d'hallucination; il rêva d'ours gigantesque. Ce mot, souvent répété par lui, attira l'attention du docteur, qui, tiré de son engourdissement, demanda au vieux marin pourquoi il parlait d'ours, et de quel ours il s'agissait. «L'ours qui nous suit, répondit Johnson. --L'ours qui nous suit? répéta le docteur. --Oui, depuis deux jours! --Depuis deux jours! Vous l'avez vu? --Oui, il se tient à un mille sous le vent. --Et vous ne m'avez pas prévenu, Johnson? --A quoi bon? --C'est juste, fit le docteur; nous n'avons pas une seule balle à lui envoyer. --Ni même un lingot, un morceau de fer, un clou quelconque!» répondit le vieux marin. Le docteur se tut et se prit à réfléchir. Bientôt il dit au maître d'équipage: «Vous êtes certain que cet animal nous suit? --Oui, monsieur Clawbonny. il compte sur un repas de chair humaine! il sait que nous ne pouvons pas lui échapper! --Johnson! fit le docteur, ému de l'accent désespéré de son compagnon. --Sa nourriture est assurée, à lui! répliqua le malheureux, que le délire prenait; il doit être affamé, et je ne sais pas pourquoi nous le faisons attendre! --Johnson, calmez-vous! --Non, monsieur Clawbonny; puisque nous devons y passer, pourquoi 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000