---Le Porpoise-, répéta Hatteras! Je ne connais pas de navire de ce nom à fréquenter ces mers. --Il est évident, reprit le docteur, que des navigateurs, des naufragés peut-être, ont passé là depuis moins de deux mois. --Cela est certain, répondit Bell, --Qu'allons-nous faire? demanda le docteur. --Continuer notre route, répondit froidement Hatteras. Je ne sais ce qu'est ce navire -le Porpoise-, mais je sais que le brick -le Forward- attend notre retour. CHAPITRE XXXI LA MORT DE SIMPSON. Le voyage fut repris; l'esprit de chacun s'emplissait d'idëes nouvelles et inattendues, car une rencontre dans ces terres boréales est l'événement le plus grave qui puisse se produire. Hatteras fronçait le sourcil avec inquiétude. «-Le Porpoise!- se demandait-il; qu'est-ce que ce navire? Et que vient-il faire si près du pôle?» A cette pensée, un frisson le prenait en dépit de la température. Le docteur et Bell, eux, ne songeaient qu'aux deux résultats que pouvait amener la découverte de ce document: sauver leurs semblables ou être sauvés par eux. Mais les difficultés, les obstacles, les fatigues revinrent bientôt, et ils ne durent songer qu'à leur propre situation, si dangereuse alors. La situation de Simpson empirait; les symptômes d'une mort prochaine ne purent être méconnus par le docteur. Celui-ci n'y pouvait rien; il souffrait cruellement lui-même d'une ophthalmie douloureuse qui pouvait aller jusqu'à la cécité, s'il n'y prenait garde. Le crépuscule donnait alors une quantité suffisante de lumière, et cette lumière, réfléchie par les neiges, brûlait les yeux; il était difficile de se protéger contre cette réflexion, car les verres des lunettes, se couvrant d'une croûte glacée, devenaient opaques et interceptaient la vue. Or, il fallait veiller avec soin aux moindres accidents de la route et les relever du plus loin possible; force était donc de braver les dangers de l'ophthalmie; cependant le docteur et Bell, se couvrant les yeux, laissaient tour à tour à chacun d'eux le soin de diriger le traîneau. Celui-ci glissait mal sur ses châssis usés; le tirage devenait de plus en plus pénible; les difficultés du terrain ne diminuaient pas; on avait affaire à un continent de nature volcanique, hérissé et sillonné de crêtes vives; les voyageurs avaient dû, peu à peu, s'élever à une hauteur de quinze cents pieds pour franchir le sommet des montagnes. La température était là plus âpre; les rafales et les tourbillons s'y déchaînaient avec une violence sans égale, et c'était un triste spectacle que celui de ces infortunés se traînant sur ces cimes désolées. Ils étaient pris aussi du mal de la blancheur; cet éclat uniforme écoeurait; il enivrait, il donnait le vertige; le sol semblait manquer et n'offrir aucun point fixe sur cette immense nappe blanche; le gentiment éprouvé était celui du roulis, pendant lequel le pont du navire fuit sous le pied du marin; les voyageurs ne pouvaient s'habituer à cet effet, et la continuité de cette sensation leur portait à la tête. La torpeur s'emparait de leurs membres, la somnolence de leur esprit, et souvent ils marchaient comme des hommes à peu près endormis; alors un chaos, un heurt inattendu, une chute même, les tirait de cette inertie, qui les reprenait quelques instants plus tard. Le 25 janvier, ils commencèrent à descendre des pentes abruptes; leurs fatigues s'accrurent encore sur ces déclivités glacées; un faux pas, bien difficile à éviter, pouvait les précipiter dans des ravins profonds, et, là, ils eussent été perdus sans ressource. Vers le soir, une tempête d'une violence extrême balaya les sommets neigeux; on ne pouvait résister à la violence de l'ouragan; il fallait se coucher à terre; mais la température étant fort basse, on risquait de se faire geler instantanément. Bell, aidé d'Hatteras, construisit avec beaucoup de peine une snow-house, dans laquelle les malheureux cherchèrent un abri; là, on prit quelques pincées de pemmican et un peu de thé chaud; il ne restait pas quatre gallons d'esprit-de-vin; or il était nécessaire d'en user pour satisfaire la soif, car il ne faut pas croire que la neige puisse être absorbée sous sa forme naturelle; on est forcé de la faire fondre. Dans les pays tempérés, où le froid descend à peine au-dessous du point de congélation, elle ne peut être malfaisante; mais au delà du cercle polaire il en est tout autrement; elle atteint une température si basse, qu'il n'est pas plus possible de la saisir avec la main qu'un morceau de fer rougi à blanc, et cela, quoiqu'elle conduise très-mal la chaleur; il y a donc entre elle et l'estomac une différence de température telle, que son absorption produirait une suffocation véritable. Les Esquimaux préfèrent endurer les plus longs tourments à se désaltérer de cette neige, qui ne peut aucunement remplacer l'eau et augmente la soif au lieu de l'apaiser. Les voyageurs ne pouvaient donc étancher la leur qu'à la condition de fondre la neige en brûlant l'esprit-de-vin. A trois heures du matin, au plus fort de la tempête, le docteur prit le quart de veille; il était accoudé dans un coin de la maison, quand une plainte lamentable de Simpson appela son attention; il se leva pour lui donner ses soins, mais en se levant il se heurta fortement la tête à la voûte de glace; sans se préoccuper autrement de cet incident, il se courba sur Simpson et se mit à lui frictionner ses jambes enflées et bleuâtres; après un quart d'heure de ce traitement, il voulut se relever, et se heurta la tête une seconde fois, bien qu'il fût agenouillé alors. «Voilà qui est bizarre,» se dit-il. Il porta la main au-dessus de sa tête: la voûte baissait sensiblement. «Grand Dieu! s'écria-t-il. Alerte, mes amis!» A ses cris, Hatteras et Bell se relevèrent vivement, et se heurtèrent à leur tour; ils étaient dans une obscurité profonde. «Nous allons être écrasés! dit le docteur; au dehors! au dehors!» Et tous les trois, traînant Simpson à travers l'ouverture, ils quittèrent cette dangereuse retraite; il était temps, car les blocs de glace, mal assujettis, s'effondrèrent avec fracas. Les infortunés se trouvaient alors sans abri au milieu de la tempête, saisis par un froid d'une rigueur extrême. Hatteras se hâta de dresser la tente; on ne put la maintenir contre la violence de l'ouragan, et il fallut s'abriter sous les plis de la toile, qui fut bientôt chargée d'une couche épaisse de neige; mais au moins cette neige, empêchant la chaleur de rayonner au dehors, préserva les voyageurs du danger d'être gelés vivants. Les rafales ne cessèrent pas avant le lendemain; en attelant les chiens insuffisamment nourris, Bell s'aperçut que trois d'entre eux avaient commencé à ronger leurs courroies de cuir; deux paraissaient fort malades et ne pouvaient aller loin. Cependant la caravane reprit sa marche tant bien que mal; il restait encore soixante milles à franchir avant d'atteindre le point indiqué. Le 26, Bell, qui allait en avant, appela tout à coup ses compagnons. Ceux-ci accoururent, et il leur montra d'un air stupéfait un fusil appuyé sur un glaçon. «Un fusil!» s'écria le docteur. Hatteras le prit; il était en bon état et chargé. «Les hommes du -Porpoise- ne peuvent être loin,» dit le docteur. Hatteras, en examinant l'arme, remarqua qu'elle était d'origine américaine; ses mains se crispèrent sur le canon glacé. «En route! en route!» dit-il d'une voix sourde. On continua de descendre la pente des montagnes. Simpson paraissait privé de tout sentiment; il ne se plaignait plus; la force lui manquait. La tempête ne discontinuait pas; la marche du traîneau devenait de plus en plus lente; on gagnait à peine quelques milles par vingt-quatre heures, et, malgré l'économie la plus stricte, les vivres diminuaient sensiblement; mais, tant qu'il en restait au delà de la quantité nécessaire au retour, Hatteras marchait en avant. Le 27, on trouva presque enfoui sous la neige un sextant, puis une gourde; celle-ci contenait de l'eau-de-vie, ou plutôt un morceau de glace, au centre duquel tout l'esprit de cette liqueur s'était réfugié sous la forme d'une boule de neige; elle ne pouvait plus servir. Évidemment Hatteras suivait sans le vouloir les traces d'une grande catastrophe; il s'avançait par le seul chemin praticable, ramassant les épaves de quelque naufrage horrible. Le docteur examinait avec soin si de nouveaux cairns ne s'offriraient pas à sa vue; mais en vain. De tristes pensées lui venaient à l'esprit: en effet, s'il découvrait ces infortunés, quels secours pourrait-il leur apporter? Ses compagnons et lui commençaient à manquer de tout; leurs vêtements se déchiraient, leurs vivres devenaient rares. Que ces naufragés fussent nombreux, et ils périssaient tous de faim. Hatteras semblait porté à les fuir! N'avait-il pas raison, lui sur qui reposait le salut de son équipage? Devait-il, en ramenant des étrangers à bord, compromettre la sûreté de tous? Mais ces étrangers, c'étaient des hommes, leurs semblables, peut-être des compatriotes! Si faible que fût leur chance de salut, devait-on la leur enlever? Le docteur voulut connaître la pensée de Bell à cet égard. Bell ne répondit pas. Ses propres souffrances lui endurcissaient le coeur. Clawbonny n'osa pas interroger Hatteras: il s'en rapporta donc à la Providence. Le 27 janvier, vers le soir, Simpson parut être à toute extrémité; ses membres déjà roidis et glacés, sa respiration haletante qui formait un brouillard autour de sa tête, des soubresauts convulsifs, annonçaient sa dernière heure. L'expression de son visage était terrible, désespérée, avec des regards de colère impuissante adressés au capitaine. Il y avait là toute une accusation, toute une suite de reproches muets, mais significatifs, mérités peut-être! Hatteras ne s'approchait pas du mourant. Il l'évitait, il le fuyait, plus taciturne, plus concentré, plus rejeté en lui-même que jamais! La nuit suivante fut épouvantable; la tempête redoublait de violence; trois fois la tente fut arrachée, et le drift de neige s'abattit sur ces infortunés, les aveuglant, les glaçant, les perçant de dards aigus arrachés aux glaçons environnants. Les chiens hurlaient lamentablement; Simpson restait exposé à cette cruelle température. Bell parvint à rétablir le misérable abri de toile, qui, s'il ne défendait pas du froid, protégeait au moins contre la neige. Mais une rafale, plus rapide, l'enleva une quatrième fois, et l'entraîna dans son tourbillon au milieu d'épouvantables sifflements. «Ah! c'est trop souffrir! s'écria Bell. --Du courage! du courage!» répondit le docteur en s'accrochant à lui pour ne pas être roulé dans les ravins. Simpson râlait. Tout à coup, par un dernier effort, il se releva à demi, tendit son poing fermé vers Hatteras, qui le regardait de ses yeux fixes, poussa un cri déchirant et retomba mort au milieu de sa menace inachevée. «Mort! s'écria le docteur. --Mort!» répéta Bell. Hatteras, qui s'avançait vers le cadavre, recula sous la violence du vent. C'était donc le premier de cet équipage qui tombait frappé par ce climat meurtrier, le premier à ne jamais revenir au port, le premier à payer de sa vie, après d'incalculables souffrances, l'entêtement intraitable du capitaine. Ce mort l'avait traité d'assassin, mais Hatteras ne courba pas la tête sous l'accusation. Cependant, une larme, glissant de sa paupière, vint se congeler sur sa joue pâle. Le docteur et Bell le regardaient avec une sorte de terreur. Arc-bouté sur son long bâton, il apparaissait comme le génie de ces régions hyperboréennes, droit au milieu des rafales surexcitées, et sinistre dans son effrayante immobilité. Il demeura debout, sans bouger, jusqu'aux premières lueurs du crépuscule, hardi, tenace, indomptable, et semblant défier la tempête qui mugisssait autour de lui. CHAPITRE XXXII. LE RETOUR AU FORWARD. Le vent se calma vers six heures du matin, et, passant subitement dans le nord, il chassa les nuages du ciel; le thermomètre marquait trente-trois degrés au dessous de zéro (-37° centigr.). Les premières lueurs du crépuscule argentaient cet horizon qu'elles devaient dorer quelques jours plus tard. Hatteras vint auprès de ses deux compagnons abattus, et d'une voix douce et triste il leur dit: «Mes amis, plus de soixante milles nous séparent encore du point signalé par sir Edward Belcher. Nous n'avons que le strict nécessaire de vivres pour rejoindre le navire. Aller plus loin, ce serait nous exposer à une mort certaine, sans profit pour personne. Nous allons retourner sur nos pas. --C'est là une bonne résolution, Hatteras, répondit le docteur; je vous aurais suivi jusqu'où il vous eût plut de me mener, mais notre santé s'affaiblit de jour en jour; à peine pouvons-nous mettre un pied devant l'autre; j'approuve complètement ce projet de retour. --Est-ce également votre avis, Bell? demanda Hatteras. --Oui, capitaine, répondit le charpentier. --Eh bien, reprit Hatteras, nous allons prendre deux jours de repos. Ce n'est pas trop. Le traîneau a besoin de réparations importantes. Je pense donc que nous devons construire une maison de neige, dans laquelle puissent se refaire nos forces. Ce point décidé, les trois hommes se mirent à l'ouvrage avec ardeur; Bell prit les précautions nécessaires pour assurer la solidité de sa construction, et bientôt une retraite suffisante s'éleva au fond de la ravine où la dernière halte avait eu lieu. Hatteras s'était fait sans doute une violence extrême pour interrompre son voyage! tant de peines, de fatigues perdues! une excursion inutile, payée de la mort d'un homme! Revenir à bord sans un morceau de charbon! qu'allait devenir l'équipage? qu'allait-il faire sous l'inspiration de Richard Shandon? Mais Hatteras ne pouvait lutter davantage. Tous ses soins se reportèrent alors sur les préparatifs du retour; le traîneau fut réparé, sa charge avait bien diminué d'ailleurs, et ne pesait pas deux cents livres. On raccommoda les vêtements usés, déchirés, imprégnés de neige et durcis par la gelée; des moccassins et des snow-shoes nouveaux remplacèrent les anciens mis hors d'usage. Ces travaux prirent la journée du 29 et la matinée du 30; d'ailleurs, les trois voyageurs se reposaient de leur mieux et se réconfortaient pour l'avenir. Pendant ces trente-six heures passées dans la maison de neige et sur les glaçons de la ravine, le docteur avait observé Duk, dont les singulières allures ne lui semblaient pas naturelles; l'animal tournait sans cesse en faisant mille circuits imprévus qui paraissaient avoir entre eux un centre commun; c'était une sorte d'élévation, de renflement du sol produit par différentes couches de glaces superposées; Duk, en contournant ce point, aboyait à petit bruit, remuant sa queue avec impatience, regardant son maître et semblant l'interroger. Le docteur, après avoir réfléchi, attribua cet état d'inquiétude à la présence du cadavre de Simpson, que ses compagnons n'avaient pas encore eu le temps d'enterrer. Il résolut donc de procéder à cette triste cérémonie le jour même; on devait repartir le lendemain matin des le crépuscule. Bell et le docteur se munirent de pioches et se dirigèrent vers le fond de la ravine; l'éminence signalée par Duk offrait un emplacement favorable pour y déposer le cadavre; il fallait l'inhumer profondément pour le soustraire à la griffe des ours. Le docteur et Bell commencèrent par enlever la couche superficielle de neige molle, puis ils attaquèrent la glace durcie; au troisième coup de pioche, le docteur rencontra un corps dur qui se brisa; il en retira les morceaux, et reconnut les restes d'une bouteille de verre. De son côté, Bell mettait à jour un sac racorni, et dans lequel se trouvaient des miettes de biscuit parfaitement conservé. «Hein? fit le docteur. --Qu'est-ce que cela veut dire?» demanda Bell en suspendant son travail. Le docteur appela Hatteras, qui vint aussitôt. Duk aboyait avec force, et, de ses pattes, il essayait de creuser l'épaisse couche de glace. «Est-ce que nous aurions mis la main sur un dépôt de provisions? dit le docteur. --Cela y ressemble, répondit Bell. --Continuez!» fit Hatteras. Quelques débris d'aliments furent encore retirés, et une caisse au quart pleine de pemmican. «Si c'est une cache, dit Hatteras, les ours l'ont certainement visitée avant nous. Voyez, ces provisions ne sont pas intactes. --Cela est à craindre, répondit le docteur, car...» Il n'acheva pas sa phrase; un cri de Bell venait de l'interrompre: ce dernier, écartant un bloc assez fort, montrait une jambe roide et glacée qui sortait par l'interstice des glaçons. «Un cadavre! s'écria le docteur. --Ce n'est pas une cache, répondit Hatteras, c'est une tombe.» Le cadavre, mis à l'air, était celui d'un matelot d'une trentaine d'années, dans un état parfait de conservation; il avait le vêtement des navigateurs arctiques; le docteur ne put dire à quelle époque remontait sa mort. Mais après ce cadavre Bell en découvrit un second, celui d'un homme de cinquante ans, portant encore sur sa figure la trace des souffrances qui l'avaient tué. «Ce ne sont pas des corps enterrés, s'écria le docteur; ces malheureux ont été surpris par la mort, tels que nous les trouvons. --Vous avez raison, monsieur Clawbonny, répondit Bell. --Continuez! continuez!» disait Hatteras. Bell osait à peine. Qui pouvait dire ce que ce monticule de glace renfermait de cadavres humains! «Ces gens ont été victimes de l'accident qui a failli nous arriver à nous-mêmes, dit le docteur; leur maison de neige s'est affaissée. Voyons si quelqu'un d'eux ne respire pas encore!» La place fut déblayée avec rapidité, et Bell ramena un troisième corps, celui d'un homme de quarante ans; il n'avait pas l'apparence cadavérique des autres; le docteur se baissa sur lui, et crut surprendre encore quelques symptômes d'existence. «Il vit! il vit! s'écria-t-il. Bell et lui transportèrent ce corps dans la maison de neige, tandis qu'Hatteras, immobile, considérait la demeure écroulée. Le docteur dépouilla entièrement le malheureux exhumé; il ne trouva sur lui aucune trace de blessure; aidé de Bell, il le frictionna vigoureusement avec des étoupes imbibées d'esprit-de-vin, et il sentit peu à peu la vie renaître; mais l'infortuné était dans un état de prostration absolue, et complètement privé de la parole; sa langue adhérait à son palais, comme gelée. Le docteur chercha dans les poches de ses vêtements; elles étaient vides. Donc pas de document. Il laissa Bell continuer ses frictions et revint vers Hatteras. Celui-ci, descendu dans les cavités de la maison de neige, avait fouillé le sol avec soin, et remontait en tenant à la main un fragment à demi brûlé d'une enveloppe de lettre. On pouvait encore y lire ces mots: ... tamont, .... -orpoise- w-Yorck, «Altamont, s'écria le docteur! du navire -le Porpoise-! de New-York! --Un Américain! fit Hatteras en tressaillant. --Je le sauverai! dit le docteur, j'en réponds, et nous saurons le mot de cette épouvantable énigme.» Il retourna près du corps d'Altamont, tandis qu'Hatteras demeurait pensif. Grâce à ses soins, le docteur parvint à rappeler l'infortuné à la vie, mais non au sentiment; il ne voyait, ni n'entendait, ni ne parlait, mais enfin il vivait! Le lendemain matin, Hatteras dit au docteur «Il faut cependant que nous partions. --Partons, Hatteras! le traîneau n'est pas chargé; nous y transporterons ce malheureux, et nous le ramènerons au navire. --Faites, dit Hatteras. Mais auparavant ensevelissons ces cadavres.» Les deux matelots inconnus furent replacés sous les débris de la maison de neige; le cadavre de Simpson vint remplacer le corps d'Altamont. Les trois voyageurs donnèrent, sous forme de prière, un dernier souvenir à leur compagnon, et, à sept heures du matin, ils reprirent leur marche vers le navire. Deux des chiens d'attelage étant morts, Duk vint de lui-même s'offrir pour tirer le traîneau, et il le fit avec la conscience et la résolution d'un groënlandais. Pendant vingt jours, du 31 janvier au 19 février, le retour présenta à peu près les mêmes péripéties que l'aller. Seulement, dans ce mois de février, le plus froid de l'hiver, la glace offrit partout une surface résistante; les voyageurs souffrirent terriblement de la température, mais non des tourbillons et du vent. Le soleil avait reparu pour la première fois depuis le 31 janvier; chaque jour il se maintenait davantage au-dessus de l'horizon. Bell et le docteur étaient au bout de leurs forces, presque aveugles et à demi écloppés; le charpentier ne pouvait marcher sans béquilles. Altamont vivait toujours, mais dans un état d'insensibilité complète; parfois on désespérait de lui, mais des soins intelligents le ramenaient à l'existence! Et cependant le brave docteur aurait eu grand besoin de se soigner lui-même, car sa santé s'en allait avec les fatigues. Hatteras songeait au -Forward-! à son brick! Dans quel état allait-il le retrouver? Que se serait-il passé à bord? Johnson aurait-il pu résister à Shandon et aux siens? Le froid avait été terrible! Avait-on brûlé le malheureux navire? ses mâts, sa carène, étaient-ils respectés? En pensant à tout cela, Hatteras marchait en avant, comme s'il eût voulu voir son -Forward- de plus loin. Le 24 février, au matin, il s'arrêta subitement. A trois cents pas devant lui, une lueur rougeâtre apparaissait, au-dessus de laquelle se balançait une immense colonne de fumée noirâtre qui se perdait dans les brumes grises du ciel! «Cette fumée!» s'écria-t-il. Son coeur battit à se briser. --Voyez! là-bas! cette fumée! dit-il à ses deux compagnons qui l'avaient rejoint; mon navire brûle! --Mais nous sommes encore à plus de trois milles de lui, repartit Bell. Ce ne peut être -le Forward-! --Si, répondit le docteur, c'est lui; il se produit un phénomène de mirage qui le fait paraître plus rapproché de nous! --Courons!» s'écria Hatteras en devançant ses compagnons. Ceux-ci, abandonnant le traîneau à la garde de Duk, s'élancèrent rapidement sur les traces du capitaine. Une heure après, ils arrivaient en vue du navire. Spectacle horrible! le brick brûlait au milieu des glaces qui se fondaient autour de lui; les flammes enveloppaient sa coque, et la brise du sud rapportait à l'oreille d'Hatteras des craquements inaccoutumés. A cinq cents pas, un homme levait les bras avec désespoir; il restait là, impuissant, en face de cet incendie qui tordait -le Forward- dans ses flammes. Cet homme était seul, et cet homme, c'était le vieux Johnson. Hatteras courut à lui. «Mon navire! mon navire! demanda-t-il d'une voix altérée. --Vous! capitaine! répondit Johnson, vous! arrêtez! pas un pas de plus! --Eh bien? demanda Hatteras avec un terrible accent de menace. --Les misérables! répondit Johnson; partis depuis quarante-huit heures, après avoir incendié le navire; --Malédiction!» s'écria Hatteras. Alors une explosion formidable se produisit; la terre trembla; les ice-bergs se couchèrent sur le champ de glace; une colonne de fumée alla s'enrouler dans les nuages, et -le Forward-, éclatant sous l'effort de sa poudrière enflammée, se perdit dans un abîme de feu. Le docteur et Bell arrivaient en ce moment auprès d'Hatteras. Celui-ci, abîmé dans son désespoir, se releva tout d'un coup. «Mes amis, dit-il d'une voix énergique, les lâches ont pris la fuite! les forts réussiront! Johnson, Bell, vous avez le courage; docteur, vous avez la science; moi, j'ai la foi! le pôle nord est là-bas! à l'oeuvre donc, à l'oeuvre!» Les compagnons d'Hatteras se sentirent renaître à ces mâles paroles. Et cependant, la situation était terrible pour ces quatre hommes et ce mourant, abandonnés sans ressource, perdus, seuls, sous le quatre-vingtième degré de latitude, au plus profond des régions polaires!SECONDE PARTIE LE DÉSERT DE GLACE CHAPITRE I L'INVENTAIRE DU DOCTEUR C'était un hardi dessein qu'avait eu le capitaine Hatteras de s'élever jusqu'au nord, et de réserver à l'Angleterre, sa patrie, la gloire de découvrir le pôle boréal du monde. Cet audacieux marin venait de faire tout ce qui était dans la limite des forces humaines. Après avoir lutté pendant neuf mois contre les courants, contre les tempêtes, après avoir brisé les montagnes de glace et rompu les banquises, après avoir lutté contre les froids d'un hiver sans précédent dans les régions hyperboréennes, après avoir résumé dans son expédition les travaux de ses devanciers, contrôlé et refait pour ainsi dire l'histoire des découvertes polaires, après avoir poussé son brick le -Forward- au-delà des mers connues, enfin, après avoir accompli la moitié de la tâche, il voyait ses grands projets subitement anéantis! La trahison ou plutôt le découragement de son équipage usé par les épreuves, la folie criminelle de quelques meneurs, le laissaient dans une épouvantable situation: des dix-huit hommes embarqués à bord du brick, il en restait quatre, abandonnés sans ressource, sans navire, à plus de deux mille cinq cents milles de leur pays! L'explosion du -Forward-, qui venait de sauter devant eux, leur enlevait les derniers moyens d'existence. Cependant, le courage d'Hatteras ne faiblit pas en présence de cette terrible catastrophe. Les compagnons qui lui restaient, c'étaient les meilleurs de son équipage, des gens héroïques. Il avait fait appel à l'énergie, à la science du docteur Clawbonny. au dévouement de Johnson et de Bell, à sa propre foi dans son entreprise, il osa parler d'espoir dans cette situation désespérée; il fut entendu de ses vaillants camarades, et le passé d'hommes aussi résolus répondait de leur courage à venir. Le docteur, après les énergiques paroles du capitaine, voulut se rendre un compte exact de la situation, et, quittant ses compagnons arrêtés à cinq cents pas du bâtiment, il se dirigea vers le théâtre de la catastrophe. Du -Forward-, de ce navire construit avec tant de soin, de ce brick si cher, il ne restait plus rien; des glaces convulsionnées, des débris informes, noircis, calcinés, des barres de fer tordues, des morceaux de câbles brûlant encore comme des boutefeux d'artillerie, et, au loin, quelques spirales de fumée rampant çà et là sur l'ice-field, témoignaient de la violence de l'explosion. Le canon du gaillard d'avant, rejeté à plusieurs toises, s'allongeait sur un glaçon semblable à un affût. Le sol était jonché de fragments de toute nature dans un rayon de cent toises; la quille du brick gisait sous un amas de glaces; les icebergs, en partie fondus à la chaleur de l'incendie, avaient déjà recouvré leur dureté de granit. Le docteur se prit à songer alors à sa cabine dévastée, à ses collections perdues, à ses instruments précieux mis en pièces, à ses livres lacérés, réduits en cendre. Tant de richesses anéanties! Il contemplait d'un oeil humide cet immense désastre, pensant, non pas à l'avenir, mais à cet irréparable malheur qui le frappait si directement. Il fut bientôt rejoint par Johnson; la figure du vieux marin portait la trace de ses dernières souffrances; il avait dû lutter contre ses compagnons révoltés, en défendant le navire confié à sa garde. Le docteur lui tendit une main que le maître d'équipage serra tristement. «Qu'allons-nous devenir, mon ami? dit le docteur. --Qui peut le prévoir? répondit Johnson. --Avant tout, reprit le docteur, ne nous abandonnons pas au désespoir, et soyons hommes! --Oui, monsieur Clawbonny, répondit le vieux marin, vous avez raison; c'est au moment des grands désastres qu'il faut prendre les grandes résolutions; nous sommes dans une vilaine passe; songeons à nous en tirer. --Pauvre navire! dit en soupirant le docteur; je m'étais attaché à lui; je l'aimais comme on aime son foyer domestique, comme la maison où l'on a passé sa vie entière, et il n'en reste pas un morceau reconnaissable! --Qui croirait, monsieur Clawbonny, que cet assemblage de poutres et de planches pût ainsi nous tenir au coeur! --Et la chaloupe? reprit le docteur en cherchant du regard autour de lui, elle n'a même pas échappé à la destruction? --Si, monsieur Clawbonny, Shandon et les siens, qui nous ont abandonnés, l'ont emmenée avec eux! --Et la pirogue? --Brisée en mille pièces! tenez, ces quelques plaques de fer-blanc encore chaudes, voilà tout ce qu'il en reste. --Nous n'avons plus alors que l'halkett-boat[1]? [1] Canot de caoutchouc, fait en forme de vêtement, et qui se gonfle à volonté. --Oui, grâce à l'idée que vous avez eue de l'emporter dans votre excursion. --C'est peu, dit le docteur. --Les misérables traîtres qui ont fui! s'écria Johnson. Puisse le ciel les punir comme ils le méritent! --Johnson, répondit doucement le docteur, il ne faut pas oublier que la souffrance les a durement éprouvés! Les meilleurs seuls savent rester bons dans le malheur, là où les faibles succombent! Plaignons nos compagnons d'infortune, et ne les maudissons pas!» Après ces paroles, le docteur demeura pendant quelques instants silencieux, et promena des regards inquiets sur le pays. «Qu'est devenu le traîneau? demanda Johnson. --Il est resté à un mille en arrière. --Sous la garde de Simpson? --Non! mon ami. Simpson, le pauvre Simpson a succombé à la fatigue. --Mort! s'écria le maître d'équipage. --Mort! répondit le docteur. --L'infortuné! dit Johnson, et qui sait, pourtant, si nous ne devrions pas envier son sort! --Mais, pour un mort que nous avons laissé, reprit le docteur, nous rapportons un mourant. --Un mourant? --Oui! le capitaine Altamont.» Le docteur fit en quelques mots au maître d'équipage le récit de leur rencontre. «Un Américain! dit Johnson en réfléchissant. --Oui, tout nous porte à croire que cet homme est citoyen de l'Union. Mais qu'est-ce que ce navire le -Porpoise- évidemment naufragé, et que venait-il faire dans ces régions? --Il venait y périr, répondit Johnson; il entraînait son équipage à la mort, comme tous ceux que leur audace conduit sous de pareils cieux! Mais, au moins, monsieur Clawbonny, le but de votre excursion a-t-il été atteint? --Ce gisement de charbon! répondit le docteur. --Oui», fit Johnson. Le docteur secoua tristement la tête. «Rien? dit le vieux marin. --Rien! les vivres nous ont manqué, la fatigue nous a brisés en route! Nous n'avons pas même gagné la côte signalée par Edward Belcher! --Ainsi, reprit le vieux marin, pas de combustible? --Non! --Pas de vivres? --Non! --Et plus de navire pour regagner l'Angleterre!» Le docteur et Johnson se turent. Il fallait un fier courage pour envisager en face cette terrible situation. «Enfin, reprit le maître d'équipage, notre position est franche, au moins! nous savons à quoi nous en tenir! Mais allons au plus pressé; la température est glaciale; il faut construire une maison de neige. --Oui, répondit le docteur, avec l'aide de Bell, ce sera facile; puis nous irons chercher le traîneau, nous ramènerons l'Américain, et nous tiendrons conseil avec Hatteras. --Pauvre capitaine! fit Johnson, qui trouvait moyen de s'oublier lui-même, il doit bien souffrir!» Le docteur et le maître d'équipage revinrent vers leurs compagnons. Hatteras était debout, immobile, les bras croisés suivant son habitude, muet et regardant l'avenir dans l'espace. Sa figure avait repris sa fermeté habituelle. A quoi pensait cet homme extraordinaire? Se préoccupait-il de sa situation désespérée ou de ses projets anéantis? Songeait-il enfin à revenir en arrière puisque les hommes, les éléments, tout conspirait contre sa tentative? Personne n'eût pu connaître sa pensée. Elle ne se trahissait pas au-dehors. Son fidèle Duk demeurait près de lui, bravant à ses côtés une température tombée à trente-deux degrés au-dessous de zéro (-36° centigrades). Bell, étendu sur la glace, ne faisait aucun mouvement; il semblait inanimé; son insensibilité pouvait lui coûter la vie; il risquait de se faire geler tout d'un bloc. Johnson le secoua vigoureusement, le frotta de neige, et parvint non sans peine à le tirer de sa torpeur. «Allons, Bell, du courage! lui dit-il; ne te laisse pas abattre; relève-toi; nous avons à causer ensemble de la situation, et il nous faut un abri! As-tu donc oublié comment se fait une maison de neige? Viens m'aider, Bell! Voilà un iceberg qui ne demande qu'à se laisser creuser! Travaillons! Cela nous redonnera ce qui ne doit pas manquer ici, du courage et du coeur!» Bell, un peu remis à ces paroles, se laissa diriger par le vieux marin. «Pendant ce temps, reprit celui-ci, monsieur Clawbonny prendra la peine d'aller jusqu'au traîneau et le ramènera avec les chiens. --Je suis prêt à partir, répondit le docteur; dans une heure, je serai de retour. --L'accompagnez-vous, capitaine?» ajouta Johnson en se dirigeant vers Hatteras. Celui-ci, quoique plongé dans ses réflexions, avait entendu la proposition du maître d'équipage, car il lui répondit d'une voix douce: «Non, mon ami, si le docteur veut bien se charger de ce soin.... Il faut qu'avant la fin de la journée une résolution soit prise, et j'ai besoin d'être seul pour réfléchir. Allez. Faites ce que vous jugerez convenable pour le présent. Je songe à l'avenir.» Johnson revint vers le docteur. «C'est singulier, lui dit-il, le capitaine semble avoir oublié toute colère; jamais sa voix ne m'a paru si affable. --Bien! répondit le docteur; il a repris son sang-froid. Croyez-moi, Johnson, cet homme-là est capable de nous sauver!» Ces paroles dites, le docteur s'encapuchonna de son mieux, et, le bâton ferré à la main, il reprit le chemin du traîneau, au milieu de cette brume que la lune rendait presque lumineuse. Johnson et Bell se mirent immédiatement à l'ouvrage; le vieux marin excitait par ses paroles le charpentier, qui travaillait en silence; il n'y avait pas à bâtir, mais à creuser seulement un grand bloc; la glace, très dure, rendait pénible l'emploi du couteau; mais, en revanche, cette dureté assurait la solidité de la demeure; bientôt Johnson et Bell purent travailler à couvert dans leur cavité, rejetant au-dehors ce qu'ils enlevaient à la masse compacte. Hatteras marchait de temps en temps, et s'arrêtait court; évidemment, il ne voulait pas aller jusqu'à l'emplacement de son malheureux brick. Ainsi qu'il l'avait promis, le docteur fut bientôt de retour; il ramenait Altamont étendu sur le traîneau et enveloppé des plis de la tente; les chiens groënlandais, maigris, épuisés, affamés, tiraient à peine, et rongeaient leurs courroies; il était temps que toute cette troupe, bêtes et gens, prît nourriture et repos. Pendant que la maison se creusait plus profondément, le docteur, en furetant de côté et d'autre, eut le bonheur de trouver un petit poêle que l'explosion avait à peu près respecté et dont le tuyau déformé put être redressé facilement; le docteur l'apporta d'un air triomphant. Au bout de trois heures, la maison de glace était logeable; on y installa le poêle; on le bourra avec les éclats de bois; il ronfla bientôt, et répandit une bienfaisante chaleur. L'Américain fut introduit dans la demeure et couché au fond sur les couvertures; les quatre Anglais prirent place au feu. Les dernières provisions du traîneau, un peu de biscuit et du thé brûlant, vinrent les réconforter tant bien que mal. Hatteras ne parlait pas, chacun respecta son silence. Quand ce repas fut terminé, le docteur fit signe à Johnson de le suivre au-dehors. «Maintenant, lui dit-il, nous allons faire l'inventaire de ce qui nous reste. Il faut que nous connaissions exactement l'état de nos richesses; elles sont répandues ça et là; il s'agit de les rassembler; la neige peut tomber d'un moment à l'autre, et il nous serait impossible de retrouver ensuite la moindre épave du navire. --Ne perdons pas de temps alors, répondit Johnson; vivres et bois, voilà ce qui a pour nous une importance immédiate. --Eh bien, cherchons chacun de notre côté, répondit le docteur, de manière à parcourir tout le rayon de l'explosion; commençons par le centre, puis nous gagnerons la circonférence.» Les deux compagnons se rendirent immédiatement au lit de glace qu'avait occupé le -Forward-; chacun examina avec soin, à la lumière douteuse de la lune, les débris du navire. Ce fut une véritable chasse. Le docteur y apporta la passion, pour ne pas dire le plaisir d'un chasseur, et le coeur lui battait fort quand il découvrait quelque caisse à peu près intacte; mais la plupart étaient vides, et leurs débris jonchaient le champ de glace. La violence de l'explosion avait été considérable. Un grand nombre d'objets n'étaient plus que cendre et poussière. Les grosses pièces de la machine gisaient çà et là, tordues ou brisées; les branches rompues de l'hélice, lancées à vingt toises du navire, pénétraient profondément dans la neige durcie; les cylindres faussés avaient été arrachés de leurs tourillons; la cheminée, fendue sur toute sa longueur et à laquelle pendaient encore des bouts de chaînes, apparaissait à demi écrasée sous un énorme glaçon; les clous, les crochets, les capes de mouton, les ferrures du gouvernail, les feuilles du doublage, tout le métal du brick s'était éparpillé au loin comme une véritable mitraille. Mais ce fer, qui eût fait la fortune d'une tribu d'Esquimaux, n'avait aucune utilité dans la circonstance actuelle; ce qu'il fallait rechercher, avant tout, c'étaient les vivres, et le docteur faisait peu de trouvailles en ce genre. «Cela va mal, se disait-il; il est évident que la cambuse, située près de la soute aux poudres, a dû être entièrement anéantie par l'explosion; ce qui n'a pas brûlé doit être réduit en miettes. C'est grave, et si Johnson ne fait pas meilleure chasse que moi, je ne vois pas trop ce que nous deviendrons.» Cependant, en élargissant le cercle de ses recherches, le docteur parvint à recueillir quelques restes de pemmican[1], une quinzaine de livres environ, et quatre bouteilles de grès qui, lancées au loin sur une neige encore molle, avaient échappé à la destruction et renfermaient cinq ou six pintes d'eau-de-vie. [1] Préparation de viande condensée. Plus loin, il ramassa deux paquets de graines de chochlearia; cela venait à propos pour compenser la perte du lime-juice, si propre à combattre le scorbut. Au bout de deux heures, le docteur et Johnson se rejoignirent. Ils se firent part de leurs découvertes; elles étaient malheureusement peu importantes sous le rapport des vivres: à peine quelques pièces de viande salée, une cinquantaine de livres de pemmican, trois sacs de biscuit, une petite réserve de chocolat, de l'eau-de-vie et environ deux livres de café récolté grain à grain sur la glace. Ni couvertures, ni hamacs, ni vêtements, ne purent être retrouvés; évidemment l'incendie les avait dévorés. En somme, le docteur et le maître d'équipage recueillirent des vivres pour trois semaines au plus du strict nécessaire; c'était peu pour refaire des gens épuisés. Ainsi, par suite de circonstances désastreuses, après avoir manqué de charbon, Hatteras se voyait à la veille de manquer d'aliments. Quant au combustible fourni par les épaves du navire, les morceaux de ses mâts et de sa carène, il pouvait durer trois semaines environ; mais encore le docteur, avant de l'employer au chauffage de la maison de glace, voulut savoir de Johnson si, de ces débris informes, on ne saurait pas reconstruire un petit navire, ou tout au moins une chaloupe. «Non, monsieur Clawbonny, lui répondit le maître d'équipage, il n'y faut pas songer; il n'y a pas une pièce de bois intacte dont on puisse tirer parti; tout cela n'est bon qu'à nous chauffer pendant quelques jours, et après.... --Après? dit le docteur. --A la grâce de Dieu!» répondit le brave marin. Cet inventaire terminé, le docteur et Johnson revinrent chercher le traîneau; ils y attelèrent, bon gré, mal gré, les pauvres chiens fatigués, retournèrent sur le théâtre de l'explosion, chargèrent ces restes de la cargaison si rares, mais si précieux, et les rapportèrent auprès de la maison de glace; puis, à demi gelés, ils prirent place auprès de leurs compagnons d'infortune. CHAPITRE II LES PREMIÈRES PAROLES D'ALTAMONT Vers les huit heures du soir, le ciel se dégagea pendant quelques instants de ses brumes neigeuses; les constellations brillèrent d'un vif éclat dans une atmosphère plus refroidie. Hatteras profita de ce changement pour aller prendre la hauteur de quelques étoiles. Il sortit sans mot dire, en emportant ses instruments. Il voulait relever la position et savoir si l'ice-field n'avait pas encore dérivé. Au bout d'une demi-heure, il rentra, se coucha dans un angle de la maison, et resta plongé dans une immobilité profonde qui ne devait pas être celle du sommeil. Le lendemain, la neige se reprit à tomber avec une grande abondance; le docteur dut se féliciter d'avoir entrepris ses recherches dès la veille, car un vaste rideau blanc recouvrit bientôt le champ de glace, et toute trace de l'explosion disparut sous un linceul de trois pieds d'épaisseur. Pendant cette journée, il ne fut pas possible de mettre le pied dehors; heureusement, l'habitation était confortable, ou tout au moins paraissait telle à ces voyageurs harassés. Le petit poêle allait bien, si ce n'est par de violentes rafales qui repoussaient parfois la fumée à l'intérieur; sa chaleur procurait en outre des boissons brûlantes de thé ou de café, dont l'influence est si merveilleuse par ces basses températures. Les naufragés, car on peut véritablement leur donner ce nom, éprouvaient un bien-être auquel ils n'étaient plus accoutumés depuis longtemps; aussi ne songeaient-ils qu'à ce présent, à cette bienfaisante chaleur, à ce repos momentané, oubliant et défiant presque l'avenir, qui les menaçait d'une mort si prochaine. L'Américain souffrait moins et revenait peu à peu à la vie; il ouvrait les yeux, mais il ne parlait pas encore; ses lèvres portaient les traces du scorbut et ne pouvaient formuler un son; cependant, il entendait, et fut mis au courant de la situation. Il remua la tête en signe de remerciement; il se voyait sauvé de son ensevelissement sous la neige, et le docteur eut la sagesse de ne pas lui apprendre de quel court espace de temps sa mort était retardée, car enfin, dans quinze jours, dans trois semaines au plus, les vivres manqueraient absolument. Vers midi, Hatteras sortit de son immobilité; il se rapprocha du docteur, de Johnson et de Bell. «­Mes amis, leur dit-il, nous allons prendre ensemble une résolution définitive sur ce qui nous reste à faire. Auparavant, je prierai Johnson de me dire dans quelles circonstances cet acte de trahison qui nous perd a été accompli. --A quoi bon le savoir? répondit le docteur; le fait est certain, il n'y faut plus penser. --J'y pense, au contraire, répondit Hatteras. Mais, après le récit de Johnson, je n'y penserai plus. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000