touchaient presque à la surface de la mer!
«--Nous sommes perdus! cria Zambecarri, et il se saisit d'un gros sac de
lest.
«--À nous!» cria Andréoli.
«La nacelle touchait l'eau, et les flots leur couvraient la poitrine!
«--À la mer les instruments, les vêtements, l'argent!»
«Les aéronautes se dépouillèrent entièrement. Le ballon délesté s'enleva
avec une rapidité effroyable. Zambecarri fut pris d'un vomissement
considérable. Grossetti saigna abondamment. Les malheureux ne pouvaient
parler, tant leur respiration était courte. Le froid les saisit, et en
un moment ils furent couverts d'une couche de glace. La lune leur parut
rouge comme du sang.
«Après avoir parcouru ces hautes régions pendant une demi-heure, la
machine retomba dans la mer. Il était quatre heures du matin. Les
naufragés avaient la moitié du corps dans l'eau, et le ballon, faisant
voile, les traîna pendant plusieurs heures.
«Au point du jour, ils se trouvèrent vis-à-vis de Pesaro, à quatre
milles de la côte. Ils y allaient aborder, quand un coup de vent les
rejeta en pleine mer.
«Ils étaient perdus! Les barques épouvantées fuyaient à leur
approche!... Heureusement, un navigateur plus instruit les accosta, les
hissa à bord, et ils débarquèrent à Ferrada.
«Voyage effrayant, n'est-ce pas? Mais Zambecarri était un homme
énergique et brave. À peine remis de ses souffrances, il recommença ses
ascensions. Pendant l'une d'elles, il se heurta contre un arbre, sa
lampe à esprit-de-vin se répandit sur ses vêtements; il fut couvert de
feu, et sa machine commençait à s'embraser, quand il put redescendre à
demi brûlé!
«Enfin, le 21 septembre 1812, il fit une autre ascension à Bologne. Son
ballon s'accrocha à un arbre, et sa lampe y mit encore le feu.
Zambecarri tomba et se tua!
«Et en présence de ces faits, nous hésiterions encore! Non! Plus nous
irons haut, plus la mort sera glorieuse!»
Le ballon entièrement délesté de tous les objets qu'il contenait, nous
fûmes emportés à des hauteurs inappréciables! L'aérostat vibrait dans
l'atmosphère. Le moindre bruit faisait éclater les voûtes célestes.
Notre globe, le seul objet qui frappât ma vue dans l'immensité, semblait
prêt à s'anéantir, et, au-dessus de nous, les hauteurs du ciel étoile se
perdaient dans les ténèbres profondes!
Je vis l'individu se dresser devant moi!
«Voici l'heure! me dit-il. Il faut mourir! Nous sommes rejetés par les
hommes! Ils nous méprisent! Écrasons-les!
--Grâce! fis-je.
--Coupons ces cordes! Que cette nacelle soit abandonnée dans l'espace!
La force attractive changera de direction, et nous aborderons au
soleil!»
Le désespoir me galvanisa. Je me précipitai sur le fou, nous nous prîmes
corps à corps, et une lutte effroyable se passa! Mais je fus terrassé,
et tandis qu'il me maintenait sous son genou, le fou coupait les cordes
de la nacelle.
«Une!... fit-il.
--Mon Dieu!...
--Deux!... trois!...»
Je fis un effort surhumain, je me redressai et repoussai violemment
l'insensé!
«Quatre!» dit-il.
La nacelle tomba, mais, instinctivement, je me cramponnai aux cordages
et je me hissai dans les mailles du filet.
Le fou avait disparu dans l'espace!
Le ballon fût enlevé à une hauteur incommensurable! Un horrible
craquement se fit entendre!... Le gaz, trop dilaté, avait crevé
l'enveloppe! Je fermai les yeux ...
Quelques instants après, une chaleur humide me ranima. J'étais au milieu
de nuages en feu. Le ballon tournoyait avec un vertige effrayant. Pris
par le vent, il faisait cent lieues à l'heure dans sa course
horizontale, et les éclairs se croisaient autour de lui.
Cependant, ma chute n'était pas très-rapide. Quand je rouvris les yeux,
j'aperçus la campagne. J'étais à deux milles de la mer, et l'ouragan m'y
poussait avec force, quand une secousse brusque me fit lâcher prise. Mes
mains s'ouvrirent, une corde glissa rapidement entre mes doigts, et je
me trouvai à terre!
C'était la corde de l'ancre, qui, balayant la surface du sol, s'était
prise dans une crevasse, et mon ballon, délesté une dernière fois, alla
se perdre au delà des mers.
Quand je revins à moi, j'étais couché chez un paysan, à Harderwick,
petite ville de la Gueldre, à quinze lieues d'Amsterdam, sur les bords
du Zuyderzée.
Un miracle m'avait sauvé la vie, mais mon voyage n'avait été qu'une
série d'imprudences, faites par un fou, auxquelles je n'avais pu parer!
Que ce terrible récit, en instruisant ceux qui me lisent, ne décourage
donc pas les explorateurs des routes de l'air!
[Illustration]
-----------
UN HIVERNAGE DANS LES GLACES
[Illustration]
I
LE PAVILLON NOIR
Le curé de la vieille église de Dunkerque se réveilla à cinq heures, le
12 mai 18.., pour dire, suivant son habitude, la première basse messe à
laquelle assistaient quelques pieux pêcheurs.
Vêtu de ses habits sacerdotaux, il allait se rendre à l'autel, quand un
homme entra dans la sacristie, joyeux et effaré à la fois. C'était un
marin d'une soixantaine d'années, mais encore vigoureux et solide, avec
une bonne et honnête figure.
«Monsieur le curé, s'écria-t-il, halte là! s'il vous plaît.
--Qu'est-ce qui vous prend donc si matin, Jean Cornbutte? répliqua le
curé.
--Ce qui me prend?... Une fameuse envie de vous sauter au cou, tout de
même!
--Eh bien, après la messe à laquelle vous allez assister....
--La messe! répondit en riant le vieux marin. Vous croyez que vous allez
dire votre messe maintenant, et que je vous laisserai faire?
--Et pourquoi ne dirais-je pas ma messe? demanda le curé.
Expliquez-vous! Le troisième son a tinté ...
--Qu'il ait tinté ou non, répliqua Jean Cornbutte, il en tintera bien
d'autres aujourd'hui, monsieur le curé, car vous m'avez promis de bénir
de vos propres mains le mariage de mon fils Louis et de ma nièce Marie!
--Il est donc arrivé? s'écria joyeusement le curé.
--Il ne s'en faut guère, reprit Cornbutte en se frottant les mains. La
vigie nous a signalé, au lever du soleil, notre brick, que vous avez
baptisé vous-même du beau nom de -la Jeune-Hardie!-
--Je vous en félicite du fond du coeur, mon vieux Cornbutte, dit le curé
en se dépouillant de la chasuble et de l'étole. Je connais vos
conventions. Le vicaire va me remplacer, et je me tiendrai à votre
disposition pour l'arrivée de votre cher fils.
--Et je vous promets qu'il ne vous fera pas jeûner trop longtemps!
répondit le marin. Les bans ont déjà été publiés par vous-même, et vous
n'aurez plus qu'à l'absoudre des péchés qu'on peut commettre entre le
ciel et l'eau, dans les mers du Nord. Une fameuse idée que j'ai eue là,
de vouloir que la noce se fit le jour même de l'arrivée, et que mon
fils Louis ne quittât son brick que pour se rendre à l'église!
--Allez donc tout disposer, Cornbutte.
--J'y cours, monsieur le curé. À bientôt!
Le marin revint à grands pas à sa maison, située sur le quai du port
marchand, et d'où l'on apercevait la mer du Nord, ce dont il se montrait
si fier.
Jean Cornbutte avait amassé quelque bien dans son état. Après avoir
longtemps commandé les navires d'un riche armateur du Havre, il se fixa
dans sa ville natale, où il fit construire, pour son propre compte, le
brick -la Jeune-Hardie-. Plusieurs voyages dans le Nord réussirent, et
le navire trouva toujours à vendre à bon prix ses chargements de bois,
de fer et de goudron. Jean Cornbutte en céda alors le commandement à son
fils Louis, brave marin de trente ans, qui, au dire de tous les
capitaines caboteurs, était bien le plus vaillant matelot de Dunkerque.
Louis Cornbutte était parti, ayant un grand attachement pour Marie, la
nièce de son père, qui trouvait bien longs les jours de l'absence. Marie
avait vingt ans à peine. C'était une belle Flamande, avec quelques
gouttes de sang hollandais dans les veines. Sa mère l'avait confiée, en
mourant, à son frère Jean Cornbutte. Aussi, ce brave marin l'aimait
comme sa propre fille, et voyait dans l'union projetée une source de
vrai et durable bonheur.
L'arrivée du brick, signalé au large des passes, terminait une
importante opération commerciale dont Jean Cornbutte attendait gros
profit. -La Jeune-Hardie-, partie depuis trois mois, revenait en dernier
lieu de Bodoë, sur la côte occidentale de la Norwége, et elle avait
opéré rapidement son voyage.
En rentrant au logis, Jean Cornbutte trouva toute la maison sur pied.
Marie, le front radieux, revêtait ses habillements de mariée.
«Pourvu que le brick n'arrive pas avant nous! disait-elle.
--Hâte-toi, petite, répondit Jean Cornbutte, car les vents viennent du
nord, et -la Jeune-Hardie- file bien, quand elle file grand largue!
--Nos amis sont-ils prévenus, mon oncle? demanda Marie.
--Ils sont prévenus!
--Et le notaire, et le curé?
--Sois tranquille! Il n'y aura que toi à nous faire attendre!»
En ce moment entra le compère Clerbaut.
«Eh bien! mon vieux Cornbutte, s'écria-t-il, voilà de la chance! Ton
navire arrive précisément à l'époque où le gouvernement vient de mettre
en adjudication de grandes fournitures de bois pour la marine.
--Qu'est-ce que ça me fait? répondit Jean Cornbutte. Il s'agit bien du
gouvernement!
--Sans doute, monsieur Clerbaut, dit Marie, il n'y a qu'une chose qui
nous occupe: c'est le retour de Louis.
--Je ne disconviens pas que..., répondit le compère. Mais enfin ces
fournitures....
--Et vous serez de la noce, répliqua Jean Cornbutte, qui interrompit le
négociant et lui serra la main de façon à la briser.
--Ces fournitures de bois....
--Et avec tous nos amis de terre et nos amis de mer, Clerbaut. J'ai déjà
prévenu mon monde, et j'inviterai tout l'équipage du brick!
--Et nous irons l'attendre sur l'estacade? demanda Marie.
--Je te crois bien, répondit Jean Cornbutte. Nous défilerons tous deux
par deux, violons en tête!»
Les invités de Jean Cornbutte arrivèrent sans tarder. Bien qu'il fût de
grand matin, pas un ne manqua à l'appel. Tous félicitèrent à l'envi le
brave marin qu'ils aimaient. Pendant ce temps, Marie, agenouillée,
transformait devant Dieu ses prières en remercîments. Elle rentra
bientôt, belle et parée, dans la salle commune, et elle eut la joue
embrassée par toutes les commères, la main vigoureusement serrée par
tous les hommes; puis, Jean Cornbutte donna le signal du départ.
Ce fut un spectacle curieux de voir cette joyeuse troupe prendre le
chemin de la mer au lever du soleil. La nouvelle de l'arrivée du brick
avait circulé dans le port, et bien des têtes en bonnets de nuit
apparurent aux fenêtres et aux portes entrebâillées. De chaque côté
arrivait un honnête compliment ou un salut flatteur.
La noce atteignit l'estacade au milieu d'un concert de louanges et de
bénédictions. Le temps s'était fait magnifique, et le soleil semblait se
mettre de la partie. Un joli vent du nord faisait écumer les lames, et
quelques chaloupes de pêcheurs, orientées au plus près pour sortir du
port, rayaient la mer de leur rapide sillage entre les estacades.
Les deux jetées de Dunkerque qui prolongent le quai du port, s'avancent
loin dans la mer. Les gens de la noce occupaient toute la largeur de la
jetée du nord, et ils atteignirent bientôt une petite maisonnette située
à son extrémité, où veillait le maître du port.
Le brick de Jean Cornbutte était devenu de plus en plus visible. Le vent
fraîchissait, et -la Jeune-Hardie- courait grand largue sous ses
huniers, sa misaine, sa brigantine, ses perroquets et ses cacatois. La
joie devait évidemment régner à bord comme à terre. Jean Cornbutte, une
longue-vue à la main, répondait gaillardement aux questions de ses amis.
«Voilà bien mon beau brick! s'écriait-il, propre et rangé comme s'il
appareillait de Dunkerque! Pas une avarie! Pas un cordage de moins!
--Voyez-vous votre fils le capitaine? lui demandait-on.
--Non, pas encore. Ah! c'est qu'il est à son affaire!
--Pourquoi ne hisse-t-il pas son pavillon? demanda Clerbaut.
--Je ne sais guère, mon vieil ami, mais il a une raison sans doute.
--Votre longue-vue, mon oncle, dit Marie en lui arrachant l'instrument
des mains, je veux être la première à l'apercevoir!
--Mais c'est mon fils, mademoiselle!
--Voilà trente ans qu'il est votre fils, répondit en riant la jeune
fille, et il n'y que deux ans qu'il est mon fiancé!»
-La Jeune-Hardie- était entièrement visible. Déjà l'équipage faisait ses
préparatifs de mouillage. Les voiles hautes avaient été carguées. On
pouvait reconnaître les matelots qui s'élançaient dans les agrès. Mais
ni Marie, ni Jean Cornbutte n'avaient encore pu saluer de la main le
capitaine du brick.
«Ma foi, voici le second, André Vasling! s'écria Clerbaut.
--Voici Fidèle Misonne, le charpentier, répondit un des assistants.
--Et notre ami Penellan!» dit un autre, en faisant un signe au marin
ainsi nommé.
-La Jeune-Hardie- ne se trouvait plus qu'à trois encâblures du port,
lorsqu'un pavillon noir monta à la corne de brigantine ... Il y avait
deuil à bord!
Un sentiment de terreur courut dans tous les esprits et dans le coeur de
la jeune fiancée.
Le brick arrivait tristement au port, et un silence glacial régnait sur
son pont. Bientôt il eut dépassé l'extrémité de l'estacade. Marie, Jean
Cornbutte et tous les amis se précipitèrent vers le quai qu'il allait
accoster, et, en un instant, ils se trouvèrent à bord.
«Mon fils!» dit Jean Cornbutte, qui ne put articuler que ces mots.
Les marins du brick, la tête découverte, lui montrèrent le pavillon de
deuil.
Marie poussa un cri de détresse et tomba dans les bras du vieux
Cornbutte.
André Vasling avait ramené -la Jeune-Hardie-; mais Louis Cornbutte, le
fiancé de Marie, n'était plus à son bord.
II
LE PROJET DE JEAN CORNBUTTE
Dès que la jeune fille, confiée aux soins de charitables amis, eut
quitté le brick, le second, André Vasling, apprit à Jean Cornbutte
l'affreux événement qui le privait de revoir son fils, et que le journal
du bord rapportait en ces termes:
«À la hauteur du Maëlstrom, 26 avril, le navire s'étant mis à la cape
par un gros temps et des vents de sud-ouest, aperçut des signaux de
détresse que lui faisait une goëlette sous le vent. Cette goëlette,
démâtée de son mât de misaine, courait vers le gouffre, à sec de toiles.
Le capitaine Louis Cornbutte, voyant ce navire marcher à une perte
imminente, résolut d'aller à bord. Malgré les représentations de son
équipage, il fit mettre la chaloupe à la mer, y descendit avec le
matelot Cortrois et Pierre Nouquet le timonier. L'équipage les suivit
des yeux, jusqu'au moment où ils disparurent au milieu de la brume. La
nuit arriva. La mer devint de plus en plus mauvaise. -La Jeune-Hardie-,
attirée par les courants qui avoisinent ces parages, risquait d'aller
s'engloutir dans le Maëlstrom. Elle fut obligée de fuir vent arrière. En
vain croisa-t-elle pendant quelques jours sur le lieu du sinistre: la
chaloupe du brick, la goëlette, le capitaine Louis et les deux matelots
ne reparurent pas. André Vasling assembla alors l'équipage, prit le
commandement du navire et fit voile vers Dunkerque.»
Jean Cornbutte, après avoir lu ce récit, sec comme un simple fait de
bord, pleura longtemps, et s'il eut quelque consolation, elle vint de
cette pensée que son fils était mort en voulant secourir ses semblables.
Puis, le pauvre père quitta ce brick, dont la vue lui faisait mal, et il
rentra dans sa maison désolée.
Cette triste nouvelle se répandit aussitôt dans tout Dunkerque. Les
nombreux amis du vieux marin vinrent lui apporter leurs vives et
sincères condoléances. Puis, les matelots de -la Jeune-Hardie- donnèrent
les détails les plus complets sur cet événement, et André Vasling dut
raconter à Marie, dans tous ses détails, le dévouement de son fiancé.
Jean Cornbutte réfléchit, après avoir pleuré, et le lendemain même du
mouillage, voyant entrer André Vasling chez lui, il lui dit:
«Êtes-vous bien sûr, André, que mon fils ait péri?
--Hélas! oui, monsieur Jean! répondit André Vasling.
--Et avez-vous bien fait toutes les recherches voulues pour le
retrouver?
--Toutes, sans contredit, monsieur Cornbutte! Mais il n'est
malheureusement que trop certain que ses deux matelots et lui ont été
engloutis dans le gouffre du Maëlstrom.
--Vous plairait-il, André, de garder le commandement en second du
navire?
--Cela dépendra du capitaine, monsieur Cornbutte.
--Le capitaine, ce sera moi, André, répondit le vieux marin. Je vais
rapidement décharger mon navire, composer mon équipage et courir à la
recherche de mon fils!
--Votre fils est mort! répondit André Vasling en insistant.
--C'est possible, André, répliqua vivement Jean Cornbutte, mais il est
possible aussi qu'il se soit sauvé. Je veux fouiller tous les ports de
la Norwége, où il a pu être poussé, et, quand j'aurai la certitude de ne
plus jamais le revoir, alors, seulement, je reviendrai mourir ici!»
André Vasling, comprenant que cette décision était inébranlable,
n'insista plus et se retira.
Jean Cornbutte instruisit aussitôt sa nièce de son projet, et il vit
briller quelques lueurs d'espérance à travers ses larmes. Il n'était pas
encore venu à l'esprit de la jeune fille que la mort de son fiancé put
être problématique; mais à peine ce nouvel espoir fut-il jeté dans son
coeur, qu'elle s'y abandonna sans réserve.
Le vieux marin décida que -la Jeune-Hardie- reprendrait aussitôt la mer.
Ce brick, solidement construit, n'avait aucune avarie à réparer. Jean
Cornbutte fit publier que s'il plaisait à ses matelots de s'y
rembarquer, rien ne serait changé à la composition de l'équipage. Il
remplacerait seulement son fils dans le commandement du navire.
Pas un des compagnons de Louis Cornbutte ne manqua à l'appel, et il y
avait là de hardis marins, Alain Turquiette, le charpentier Fidèle
Misonne, le Breton Penellan, qui remplaçait Pierre Nouquet comme
timonier de -la Jeune-Hardie-, et puis Gradlin, Aupic, Gervique,
matelots courageux et éprouvés.
Jean Cornbutte proposa de nouveau à André Vasling de reprendre son rang
à bord. Le second du brick était un manoeuvrier habile, qui avait fait
ses preuves en ramenant -la Jeune-Hardie- à bon port. Cependant, on ne
sait pour quel motif, André Vasling fit quelques difficultés, et demanda
à réfléchir.
«Comme vous voudrez, André Vasling, répondit Cornbutte. Souvenez-vous
seulement que, si vous acceptez, vous serez le bienvenu parmi nous.»
Jean Cornbutte avait un homme dévoué dans le Breton Penellan, qui fut
longtemps son compagnon de voyage. La petite Marie passait autrefois les
longues soirées d'hiver dans les bras du timonier, pendant que celui-ci
demeurait à terre. Aussi avait-il conservé pour elle une amitié de père,
que la jeune fille lui rendait en amour filial. Penellan pressa de tout
son pouvoir l'armement du brick, d'autant plus que, selon lui, André
Vasling n'avait peut-être pas fait toutes les recherches possibles pour
retrouver les naufragés, bien qu'il fût excusé par la responsabilité
qui pesait sur lui comme capitaine.
Huit jours ne s'étaient pas écoulés que -la Jeune-Hardie- se trouvait
prête à reprendre la mer. Au lieu de marchandises, elle fut complétement
approvisionnée de viandes salées, de biscuits, de barils de farine, de
pommes de terre, de porc, de vin, d'eau-de-vie, de café, de thé, de
tabac.
Le départ fut fixé au 22 mai. La veille au soir, André Vasling, qui
n'avait pas encore rendu réponse à Jean Cornbutte, se rendit à son
logis. Il était encore indécis et ne savait quel parti prendre.
Jean Cornbutte n'était pas chez lui, bien que la porte de sa maison fût
ouverte. André Vasling pénétra dans la salle commune attenante à la
chambre de la jeune fille, et, là, le bruit d'une conversation animée
frappa son oreille. Il écouta attentivement et reconnut les voix de
Penellan et de Marie.
Sans doute la discussion se prolongeait déjà depuis quelque temps, car
la jeune fille semblait opposer une inébranlable fermeté aux
observations du marin breton.
«Quel âge a mon oncle Cornbutte? disait Marie.
--Quelque chose comme soixante ans, répondait Penellan.
--Eh bien! ne va-t-il pas affronter des dangers pour retrouver son fils?
--Notre capitaine est un homme solide encore, répliquait le marin. Il a
un corps de bois de chêne et des muscles durs comme une barre de
rechange! Aussi, je ne suis point effrayé de lui voir reprendre la mer!
--Mon bon Penellan, reprit Marie, on est forte quand on aime!
D'ailleurs, j'ai pleine confiance dans l'appui du Ciel. Vous me
comprenez et vous me viendrez en aide!
--Non! disait Penellan. C'est impossible, Marie! Qui sait où nous
dériverons, et quels maux il nous faudra souffrir! Combien ai-je vu
d'hommes vigoureux laisser leur vie dans ces mers!
--Penellan, reprit la jeune fille, il n'en sera ni plus ni moins, et si
vous me refusez, je croirai que vous ne m'aimez plus!»
André Vasling avait compris la résolution de la jeune fille. Il
réfléchit un instant, et son parti fut pris.
«Jean Cornbutte, dit-il, en s'avançant vers le vieux marin qui entrait,
je suis des vôtres. Les causes qui m'empêchaient d'embarquer ont
disparu, et vous pouvez compter sur mon dévouement.
--Je n'avais jamais douté de vous, André Vasling, répondit Jean
Cornbutte en lui prenant la main. Marie! mon enfant!» dit-il à voix
haute.
Marie et Penellan parurent aussitôt.
«Nous appareillerons demain au point du jour avec la marée tombante, dit
le vieux marin. Ma pauvre Marie, voici la dernière soirée que nous
passerons ensemble!
--Mon oncle, s'écria Marie en tombant dans les bras de Jean Cornbutte.
--Marie! Dieu aidant, je te ramènerai ton fiancé!
--Oui, nous retrouverons Louis! ajouta André Vasling.
--Vous êtes donc des nôtres? demanda vivement Penellan.
--Oui, Penellan, André Vasling sera mon second, répondit Jean Cornbutte.
--Oh! oh! fit le Breton d'un air singulier.
--Et ses conseils nous seront utiles, car il est habile et entreprenant.
--Mais vous-même, capitaine, répondit André Vasling, vous nous en
remontrerez à tous, car il y a encore en vous autant de vigueur que de
savoir.
--Eh bien, mes amis, à demain. Rendez-vous à bord et prenez les
dernières dispositions. Au revoir, André, au revoir, Penellan!»
Le second et le matelot sortirent ensemble. Jean Cornbutte et Marie
demeurèrent en présence l'un de l'autre. Bien des larmes furent
répandues pendant cette triste soirée. Jean Cornbutte, voyant Marie si
désolée, résolut de brusquer la séparation en quittant le lendemain la
maison sans la prévenir. Aussi, ce soir-là même, lui donna-t-il son
dernier baiser, et à trois heures du matin il fut sur pied.
Ce départ avait attiré sur l'estacade tous les amis du vieux marin. Le
curé, qui devait bénir l'union de Marie et de Louis, vint donner une
dernière bénédiction au navire. De rudes poignées de main furent
silencieusement échangées, et Jean Cornbutte monta à bord.
L'équipage était au complet. André Vasling donna les derniers ordres.
Les voiles furent larguées, et le brick s'éloigna rapidement par une
bonne brise de nord-ouest, tandis que le curé, debout au milieu des
spectateurs agenouillés, remettait ce navire entre les mains de Dieu.
Où va ce navire? Il suit la route périlleuse sur laquelle se sont perdus
tant de naufragés! Il n'a pas de destination certaine! Il doit
s'attendre à tous les périls, et savoir les braver sans hésitation! Dieu
seul sait où il lui sera donné d'aborder! Dieu le conduise!
III
LUEUR D'ESPOIR
À cette époque de l'année, la saison était favorable, et l'équipage put
espérer arriver promptement sur le lieu du naufrage.
Le plan de Jean Cornbutte se trouvait naturellement tracé. Il comptait
relâcher aux îles Feroë, où le vent du nord pouvait avoir porté les
naufragés; puis, s'il acquérait la certitude qu'ils n'avaient été
recueillis dans aucun port de ces parages, il devait porter ses
recherches au delà de la mer du Nord, fouiller toute la côte occidentale
de la Norwége, jusqu'à Bodoë, le lieu le plus rapproché du naufrage, et
au delà, s'il le fallait.
André Vasling pensait, contrairement à l'avis du capitaine, que les
côtes de l'Islande devaient plutôt être explorées; mais Penellan fit
observer que, lors de la catastrophe, la bourrasque venait de l'ouest;
ce qui, tout en donnant l'espoir que les malheureux n'avaient pas été
entraînés vers le gouffre du Maëlstrom, permettait de supposer qu'ils
s'étaient jetés à la côte de Norwége.
Il fut donc résolu que l'on suivrait ce littoral d'aussi près que
possible, afin de reconnaître quelques traces de leur passage.
Le lendemain du départ, Jean Cornbutte, la tête penchée sur une carte,
était abîmé dans ses réflexions, quand une petite main s'appuya sur son
épaule, et une douce voix lui dit à l'oreille:
«Ayez bon courage, mon oncle!»
Il se retourna et demeura stupéfait. Marie l'entourait de ses bras.
«Marie! ma fille à bord! s'écria-t-il.
--La femme peut bien aller chercher son mari, quand le père s'embarque
pour sauver son enfant!
--Malheureuse Marie! Comment supporteras-tu nos fatigues? Sais-tu bien
que ta présence peut nuire à nos recherches?
--Non, mon oncle, car je suis forte!
--Qui sait où nous serons entraînés, Marie! Vois cette carte! Nous
approchons de ces parages si dangereux, même pour nous autres marins,
endurcis à toutes les fatigues de la mer! Et toi, faible enfant!
--Mais, mon oncle, je suis d'une famille de marins! Je suis faite aux
récits de combats et de tempêtes! Je suis près de vous et de mon vieil
ami Penellan!
--Penellan! C'est lui qui t'a cachée à bord!
--Oui, mon oncle, mais seulement quand il a vu que j'étais décidée à le
faire sans son aide.
--Penellan!» cria Jean Cornbutte.
Penellan entra.
«Penellan, il n'y a pas à revenir sur ce qui est fait, mais souviens-toi
que tu es responsable de l'existence de Marie!
--Soyez tranquille, capitaine, répondit Penellan. La petite a force et
courage, et elle nous servira d'ange gardien. Et puis, capitaine, vous
connaissez mon idée: tout est pour le mieux dans ce monde.»
La jeune fille fut installée dans une cabine, que les matelots
disposèrent pour elle en peu d'instants et qu'ils rendirent aussi
confortable que possible.
Huit jours plus tard, -la Jeune-Hardie- relâchait aux Feroë, mais les
plus minutieuses explorations demeurèrent sans fruit. Aucun naufragé,
aucun débris de navire n'avait été recueilli sur les côtes. La nouvelle
même de l'événement y était entièrement inconnue. Le brick reprit donc
son voyage, après dix jours de relâche, vers le 10 juin. L'état de la
mer était bon, les vents fermes. Le navire fut rapidement poussé vers
les côtes de Norwége, qu'il explora sans plus de résultat.
Jean Cornbutte résolut de se rendre à Bodoë. Peut-être apprendrait-il là
le nom du navire naufragé au secours duquel s'étaient précipités Louis
Cornbutte et ses deux matelots.
Le 30 juin, le brick jetait l'ancre dans ce port
Là, les autorités remirent à Jean Cornbutte une bouteille trouvée à la
côte, et qui renfermait un document ainsi conçu:
«Ce 26 avril, à bord du -Froöern-, après avoir été accostés par la
chaloupe de -la Jeune-Hardie-, nous sommes entraînés par les courants
vers les glaces! Dieu ait pitié de nous!»
Le premier mouvement de Jean Cornbutte fut de remercier le Ciel. Il se
croyait sur les traces de son fils! Ce -Froöern- était une goëlette
norwégienne dont on n'avait plus de nouvelles, mais qui avait été
évidemment entraînée dans le Nord.
Il n'y avait pas à perdre un jour. -La Jeune-Hardie- fut aussitôt mise
en état d'affronter les périls des mers polaires. Fidèle Misonne le
charpentier la visita scrupuleusement et s'assura que sa construction
solide pourrait résister au choc des glaçons.
Par les soins de Penellan, qui avait déjà fait la pêche de la baleine
dans les mers arctiques, des couvertures de laine, des vêtements
fourrés, de nombreux mocassins en peau de phoque et le bois nécessaire à
la fabrication de traîneaux destinés à courir sur les plaines de glaces,
furent embarqués à bord. On augmenta, sur une grande proportion, les
approvisionnements d'esprit-de-vin et de charbon de terre, car il était
possible que l'on fût forcé d'hiverner sur quelque point de la côte
groënlandaise. On se procura également, à grand prix et à grand'peine,
une certaine quantité de citrons, destinés à prévenir ou guérir le
scorbut, cette terrible maladie qui décime les équipages dans les
régions glacées. Toutes les provisions de viandes salées, de biscuits,
d'eau-de-vie, augmentées dans une prudente mesure, commencèrent à emplir
une partie de la cale du brick, car la cambuse n'y pouvait plus suffire.
On se munit également d'une grande quantité de pemmican, préparation
indienne qui concentre, beaucoup d'éléments nutritifs sous un petit
volume.
D'après les ordres de Jean Cornbutte, on embarqua à bord de -la
Jeune-Hardie- des scies, destinées à couper les champs de glaces, ainsi
que des piques et des coins propres à les séparer. Le capitaine se
réserva de prendre, sur la côte groënlandaise, les chiens nécessaires au
tirage des traîneaux.
Tout l'équipage fut employé à ces préparatifs et déploya une grande
activité. Les matelots Aupic, Gervique et Gradlin suivaient avec
empressement les conseils du timonier Penellan, qui, dès ce moment, les
engagea à ne point s'habituer aux vêtements de laine, quoique la
température fût déjà basse sous ces latitudes, situées au-dessus du
cercle polaire.
Penellan observait, sans en rien dire, les moindres actions d'André
Vasling. Cet homme, Hollandais d'origine, venait on ne sait d'où, et,
bon marin du reste, il avait fait deux voyages à bord de -la
Jeune-Hardie-. Penellan ne pouvait encore lui rien reprocher, si ce
n'est d'être trop empressé auprès de Marie, mais il le surveillait de
près.
Grâce à l'activité de l'équipage, le brick fut armé vers le 16 juillet,
quinze jours après son arrivée à Bodoë. C'était alors l'époque favorable
pour tenter des explorations dans les mers arctiques. Le dégel s'opérait
depuis deux mois, et les recherches pouvaient être poussées plus avant.
-La Jeune-Hardie- appareilla donc et se dirigea sur le cap Brewster,
situé sur la côte orientale du Groënland, par le soixante-dixième degré
de latitude.
IV
DANS LES PASSES
Vers le 23 juillet, un reflet, élevé au-dessus de la mer, annonça les
premiers bancs de glaces qui, sortant alors du détroit de Davis, se
précipitaient dans l'Océan. À partir de ce moment, une surveillance
très-active fut recommandée aux vigies, car il importait de ne point se
heurter à ces masses énormes.
L'équipage fut divisé en deux quarts: le premier fut composé de Fidèle
Misonne, de Gradlin et de Gervique; le second, d'André Vasling, d'Aupic
et de Penellan. Ces quarts ne devaient durer que deux heures, car sous
ces froides régions la force de l'homme est diminuée de moitié. Bien que
-la Jeune-Hardie- ne fût encore que par le soixante-troisième degré de
latitude, le thermomètre marquait déjà neuf degrés centigrades
au-dessous de zéro.
La pluie et la neige tombaient souvent en abondance. Pendant les
éclaircies, quand le vent ne soufflait pas trop violemment, Marie
demeurait sur le pont, et ses yeux s'accoutumaient à ces rudes scènes
des mers polaires.
Le 1er août, elle se promenait à l'arrière du brick et causait avec son
oncle, André Vasling et Penellan. -La Jeune-Hardie- entrait alors dans
une passe large de trois milles, à travers laquelle des trains de
glaçons brisés descendaient rapidement vers le sud.
«Quand apercevrons-nous la terre? demanda la jeune fille.
--Dans trois ou quatre jours au plus tard, répondit Jean Cornbutte.
--Mais y trouverons-nous de nouveaux indices du passage de mon pauvre
Louis?
--Peut-être, ma fille, mais je crains bien que nous ne soyons encore
loin du terme de notre voyage. Il est à craindre que le -Froöern- n'ait
été entraîné plus au nord!
--Cela doit être, ajouta André Vasling, car cette bourrasque qui nous a
séparés du navire norvégien a duré trois jours, et en trois jours un
navire fait bien de la route, quand il est désemparé au point de ne
pouvoir résister au vent!
--Permettez-moi de vous dire, monsieur Vasling, riposta Penellan, que
c'était au mois d'avril, que le dégel n'était pas commencé alors, et
que, par conséquent, le -Froöern- a dû être arrêté promptement par les
glaces ...
--Et sans doute brisé en mille pièces, répondit le second, puisque son
équipage ne pouvait plus manoeuvrer!
--Mais ces plaines de glaces, répondit Penellan, lui offraient un moyen
facile de gagner la terre, dont il ne pouvait être éloigné.
--Espérons, dit Jean Cornbutte en interrompant une discussion qui se
renouvelait journellement entre le second et le timonier. Je crois que
nous verrons la terre avant peu.
--La voilà! s'écria Marie. Voyez ces montagnes!
--Non, mon enfant, répondit Jean Cornbutte. Ce sont des montagnes de
glaces, les premières que nous rencontrons. Elles nous broieraient comme
du verre, si nous nous laissions prendre entre elles. Penellan et
Vasling, veillez à la manoeuvre.»
Ces masses flottantes, dont plus de cinquante apparaissaient alors à
l'horizon, se rapprochèrent peu à peu du brick. Penellan prit le
gouvernail, et Jean Cornbutte, monté sur les barres du petit perroquet,
indiqua la route à suivre.
Vers le soir, le brick fut tout à fait engagé dans ces écueils mouvants,
dont la force d'écrasement est irrésistible. Il s'agissait alors de
traverser cette flotte de montagnes, car la prudence commandait de se
porter en avant. Une autre difficulté s'ajoutait à ces périls: on ne
pouvait constater utilement la direction du navire, tous les points
environnants se déplaçant sans cesse et n'offrant aucune perspective
stable. L'obscurité s'augmenta bientôt avec le brouillard. Marie
descendit dans sa cabine, et, sur l'ordre du capitaine, les huit hommes
de l'équipage durent rester sur le pont. Ils étaient armés de longues
gaffes garnies de pointes de fer, pour préserver le navire du choc des
glaces.
-La Jeune-Hardie- entra bientôt dans une passe si étroite, que souvent
l'extrémité de ses vergues fut froissée par les montagnes en dérive, et
que ses bouts-dehors durent être rentrés. On fut même obligé d'orienter
la grande vergue à toucher les haubans. Heureusement, cette mesure ne
fit rien perdre au brick de sa vitesse, car le vent ne pouvait atteindre
que les voiles supérieures, et celles-ci suffirent à le pousser
rapidement. Grâce à la finesse de sa coque, il s'enfonça dans ces
vallées qu'emplissaient des tourbillons de pluie, tandis que les glaçons
s'entrechoquaient avec de sinistres craquements.
Jean Cornbutte redescendit sur le pont. Ses regards ne pouvaient percer
les ténèbres environnantes. Il devint nécessaire de carguer les voiles
hautes, car le navire menaçait de toucher, et, dans ce cas, il eût été
perdu.
«Maudit voyage! grommelait André Vasling au milieu des matelots de
l'avant, qui, la gaffe en main, évitaient les chocs les plus menaçants.
--Le fait est que si nous en échappons, nous devrons une belle chandelle
à Notre-Dame des Glaces! répondit Aupic.
--Qui sait ce qu'il y a de montagnes flottantes à traverser encore?
ajouta le second.
--Et qui se doute de ce que nous trouverons derrière? reprit le matelot.
--Ne cause donc pas tant, bavard, dit Gervique, et veille à ton bord.
Quand nous serons passés, il sera temps de grogner! Gare à ta gaffe!»
En ce moment, un énorme bloc de glace, engagé dans l'étroite passe que
suivait -la Jeune-Hardie-, filait rapidement à contre-bord, et il parut
impossible de l'éviter, car elle barrait toute la largeur du chenal, et
le brick se trouvait dans l'impossibilité de virer.
«Sens-tu la barre? demanda Jean Cornbutte à Penellan.
--Non, capitaine! Le navire ne gouverne plus!
--Ohé! garçons, cria le capitaine à son équipage, n'ayez pas peur, et
arcboutez solidement vos gaffes contre le plat-bord!»
Le bloc avait soixante pieds de haut à peu près, et s'il se jetait sur
le brick, le brick était broyé. Il y eut un indéfinissable moment
d'angoisse, et l'équipage reflua vers l'arrière, abandonnant son poste,
malgré les ordres du capitaine.
Mais au moment où ce bloc n'était plus qu'à une demi-encablure de -la
Jeune Hardie-, un bruit sourd se fit entendre, et une véritable trombe
d'eau tomba d'abord sur l'avant du navire, qui s'éleva ensuite sur le
dos d'une vague énorme.
Un cri de terreur fut jeté par tous les matelots; mais quand leurs
regards se portèrent vers l'avant, le bloc avait disparu, la passe était
libre, et au delà, une immense plaine d'eau, éclairée par les derniers
rayons du jour, assurait une facile navigation.
«Tout est pour le mieux! s'écria Penellan. Orientons nos huniers et
notre misaine!»
Un phénomène, très-commun dans ces parages, venait de se produire.
Lorsque ces masses flottantes se détachent les unes des autres à
l'époque du dégel, elles voguent dans un équilibre parfait; mais en
arrivant dans l'Océan, où l'eau est relativement plus chaude, elles ne
tardent pas à se miner à leur base, qui se fond peu à peu et qui
d'ailleurs est ébranlée par le choc des autres glaçons. Il vient donc un
moment où le centre de gravité de ces masses se trouve déplacé, et alors
elles culbutent entièrement. Seulement, si ce bloc se fût retourné deux
minutes plus tard, il se précipitait sur le brick et l'effondrait dans
sa chute.
V
L'ÎLE LIVERPOOL
Le brick voguait alors dans une mer presque entièrement libre. À
l'horizon seulement, une lueur blanchâtre, sans mouvement cette fois,
indiquait la présence de plaines immobiles.
Jean Cornbutte se dirigeait toujours sur le cap Brewster, et
s'approchait déjà des régions où la température est excessivement
froide, car les rayons du soleil n'y arrivent que très-affaiblis par
leur obliquité.
Le 3 août, le brick se retrouva en présence de glaces immobiles et unies
entre elles. Les passes n'avaient souvent qu'une encâblure de largeur,
et -la Jeune-Hardie- était forcée de faire mille détours qui la
présentaient parfois debout au vent.
Penellan s'occupait avec un soin paternel de Marie, et, malgré le froid,
il l'obligeait à venir tous les jours passer deux ou trois heures sur le
pont, car l'exercice devenait une des conditions indispensables de la
santé.
Le courage de Marie, d'ailleurs, ne faiblissait pas. Elle réconfortait
même les matelots du brick par ses paroles, et tous éprouvaient pour
elle une véritable adoration. André Vasling se montrait plus empressé
que jamais, et il recherchait toutes les occasions de s'entretenir avec
elle; mais la jeune fille, par une sorte de pressentiment, n'accueillait
ses services qu'avec une certaine froideur. On comprend aisément que
l'avenir, bien plus que le présent, était l'objet des conversations
d'André Vasling, et qu'il ne cachait pas le peu de probabilités
qu'offrait le sauvetage des naufragés. Dans sa pensée, leur perte était
maintenant un fait accompli, et la jeune fille devait dès lors remettre
entre les mains de quelque autre le soin de son existence.
Cependant, Marie n'avait pas encore compris les projets d'André Vasling,
car, au grand ennui de ce dernier ces conversations ne pouvaient se
prolonger. Penellan trouvait toujours moyen d'intervenir et de détruire
l'effet des propos d'André Vasling par les paroles d'espoir qu'il
faisait entendre.
Marie, d'ailleurs, ne demeurait pas inoccupée. D'après les conseils du
timonier, elle prépara ses habits d'hiver, et il fallut qu'elle changeât
tout à fait son accoutrement. La coupe de ses vêtements de femme ne
convenait pas sous ces latitudes froides. Elle se fit donc une espèce de
pantalon fourré, dont les pieds étaient garnis de peau de phoque, et ses
jupons étroits ne lui vinrent plus qu'à mi-jambe, afin de pas être en
contact avec ces couches de neige, dont l'hiver allait couvrir les
plaines de glace. Une mante en fourrure, étroitement fermée à la taille
et garnie d'un capuchon, lui protégea le haut du corps.
Dans l'intervalle de leurs travaux, les hommes de l'équipage se
confectionnèrent aussi des vêtements capables de les abriter du froid.
Ils firent en grande quantité de hautes bottes en peau de phoque, qui
devaient leur permettre de traverser impunément les neiges pendant leurs
voyages d'exploration. Ils travaillèrent ainsi tout le temps que dura
cette navigation dans les passes.
André Vasling, très-adroit tireur, abattit plusieurs fois des oiseaux
aquatiques, dont les bandes innombrables voltigeaient autour du navire.
Une espèce d'eiderduks et des ptarmigans fournirent à l'équipage une
chair excellente, qui le reposa des viandes salées.
Enfin le brick, après mille détours, arriva en vue du cap Brewster. Une
chaloupe fut mise à la mer. Jean Cornbutte et Penellan gagnèrent la
côte, qui était absolument déserte.
Aussitôt, le brick se dirigea sur l'île Liverpool, découverte, en 1821,
par le capitaine Scoresby, et l'équipage poussa des acclamations, en
voyant les naturels accourir sur la plage. Les communications
s'établirent aussitôt, grâce à quelques mots de leur langue que
possédait Penellan et à quelques phrases usuelles qu'eux-mêmes avaient
apprises des baleiniers qui fréquentaient ces parages.
Ces Groënlandais étaient petits et trapus; leur taille ne dépassait pas
quatre pieds dix pouces; ils avaient le teint rougeâtre, la face ronde
et le front bas; leurs cheveux, plats et noirs, retombaient sur leur
dos; leurs dents étaient gâtées, et ils paraissaient affectés de cette
sorte de lèpre particulière aux tribus ichthyophages.
En échange de morceaux de fer et de cuivre, dont ils sont extrêmement
avides, ces pauvres gens apportaient des fourrures d'ours, des peaux de
veaux marins, de chiens marins, de loups de mer et de tous ces animaux
généralement compris sous le nom de phoques. Jean Cornbutte obtint à
très-bas prix ces objets, qui allaient devenir pour lui d'une si grande
utilité.
Le capitaine fit alors comprendre aux naturels qu'il était à la
recherche d'un navire naufragé, et il leur demanda s'ils n'en avaient
pas quelques nouvelles. L'un d'eux traça immédiatement sur la neige une
sorte de navire et indiqua qu'un bâtiment de cette espèce avait été, il
y a trois mois, emporté dans la direction du nord; il indiqua aussi que
le dégel et la rupture des champs de glaces les avaient empêchés d'aller
à sa découverte, et, en effet, leurs pirogues fort légères, qu'ils
manoeuvrent à la pagaye, ne pouvaient tenir la mer dans ces conditions.
Ces nouvelles, quoique imparfaites, ramenèrent l'espérance dans le coeur
des matelots, et Jean Cornbutte n'eut pas de peine à les entraîner plus
avant dans la mer polaire.
Avant de quitter l'île Liverpool, le capitaine fit emplette d'un
attelage de six chiens esquimaux qui se furent bientôt acclimatés à
bord. Le navire leva l'ancre le 10 août au matin, et, par une forte
brise, il s'enfonça dans les passes du nord.
On était alors parvenu aux plus longs jours de l'année, c'est-à-dire
que, sous ces latitudes élevées, le soleil, qui ne se couchait pas,
atteignait le plus haut point des spirales qu'il décrivait au-dessus de
l'horizon.
Cette absence totale de nuit n'était pourtant pas très-sensible, car la
brume, la pluie et la neige entouraient parfois le navire de véritables
ténèbres.
Jean Cornbutte, décidé à aller aussi avant que possible, commença à
prendre ses mesures d'hygiène. L'entrepont fut parfaitement clos, et
chaque matin seulement on prit soin d'en renouveler l'air par des
courants. Les poêles furent installés, et les tuyaux disposés de façon à
donner le plus de chaleur possible. On recommanda aux hommes de
l'équipage de ne porter qu'une chemise de laine par-dessus leur chemise
de coton, et de fermer hermétiquement leur casaque de peau. Du reste,
les feux ne furent pas encore allumés, car il importait de réserver les
provisions de bois et de charbon de terre pour les grands froids.
Les boissons chaudes, telles que le café et le thé, furent distribuées
régulièrement aux matelots matin et soir, et comme il était utile de se
nourrir de viandes, on fit la chasse aux canards et aux sarcelles, qui
abondent dans ces parages.
Jean Cornbutte installa aussi, au sommet du grand mât, «un nid de
corneilles,» sorte de tonneau défoncé par un bout, dans lequel se tint
constamment une vigie pour observer les plaines de glace.
Deux jours après que le brick eut perdu de vue l'île Liverpool, la
température se refroidit subitement sous l'influence d'un vent sec.
Quelques indices de l'hiver furent aperçus. -La Jeune-Hardie- n'avait
pas un moment à perdre, car bientôt la route devait lui être absolument
fermée. Elle s'avança donc à travers les passes que laissaient entre
elles des plaines ayant jusqu'à trente pieds d'épaisseur.
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