Gérande eut peur. Elle se pressa contre son fiancé.
«Bonjour, maître Zacharius, fit le monstre.
--Qui êtes-vous?
--Le seigneur Pittonaccio, pour vous servir! Vous êtes venu me donner
votre fille! Vous vous êtes souvenu de mes paroles: Gérande n'épousera
pas Aubert.»
Le jeune ouvrier s'élança sur Pittonaccio, qui lui échappa comme une
ombre.
«Arrête, Aubert! dit maître Zacharius.
--Bonne nuit, fit Pittonaccio, qui disparut.
--Mon père, s'écria Gérande, fuyons ces lieux maudits!... Mon père!...»
Maître Zacharius n'était plus là. Il poursuivait à travers les étages
effondrés le fantôme de Pittonaccio. Scholastique, Aubert et Gérande
demeurèrent, anéantis, dans cette salle immense. La jeune fille était
tombée sur un fauteuil de pierre; la vieille servante s'agenouilla près
d'elle et pria. Aubert demeura debout à veiller sur sa fiancée. De pâles
lueurs serpentaient dans l'ombre, et le silence n'était interrompu que
par le travail de ces petits animaux qui rongent les bois antiques et
dont le bruit marque les temps de «l'horloge de la mort».
Aux premiers rayons du jour, ils s'aventurèrent tous trois par les
escaliers sans fin qui circulaient sous cet amas de pierres. Pendant
deux heures, ils errèrent ainsi sans rencontrer âme qui vive, et
n'entendant qu'un écho lointain répondre à leurs cris. Tantôt ils se
trouvaient enfouis à cent pieds sous terre, tantôt ils dominaient de
haut ces montagnes sauvages.
Le hasard les ramena enfin à la vaste salle qui les avait abrités
pendant cette nuit d'angoisses. Elle n'était plus vide. Maître Zacharius
et Pittonaccio y causaient ensemble, l'un debout et raide comme un
cadavre, l'autre accroupi sur une table de marbre.
Maître Zacharius, ayant aperçu Gérande, vint la prendre par la main et
la conduisit vers Pittonaccio en disant:
«Voilà ton maître et seigneur, ma fille! Gérande, voilà ton époux!»
Gérande frissonna de la tête aux pieds.
«Jamais! s'écria Aubert, car elle est ma fiancée.
--Jamais!» répondit Gérande comme un écho plaintif.
Pittonaccio se prit à rire.
«Vous voulez donc ma mort? s'écria le vieillard. Là, dans cette horloge,
la dernière qui marche encore de toutes celles qui sont sorties de mes
mains, là est renfermée ma vie, et cet homme m'a dit: «Quand j'aurai ta
fille, cette horloge t'appartiendra.» Et cet homme ne veut pas la
remonter! Il peut la briser et me précipiter dans le néant! Ah! ma
fille! tu ne m'aimerais donc plus!
--Mon père! murmura Gérande en reprenant ses sens.
--Si tu savais combien j'ai souffert loin de ce principe de mon
existence! reprit le vieillard. Peut-être ne soignait-on pas cette
horloge! Peut-être laissait-on ses ressorts s'user, ses rouages
s'embarrasser! Mais maintenant, de mes propres mains, je vais soutenir
cette santé si chère, car il ne faut pas que je meure, moi, le grand
horloger de Genève! Regarde, ma fille, comme ces aiguilles avancent d'un
pas sûr! Tiens, voici cinq heures qui vont sonner! Écoute bien, et
regarde la belle maxime qui va s'offrir à tes yeux.»
Cinq heures tintèrent au clocher de l'horloge avec un bruit qui résonna
douloureusement dans l'âme de Gérande, et ces mots parurent en lettres
rouges:
-Il faut manger les fruits de l'arbre de science.-
Aubert et Gérande se regardèrent avec stupéfaction. Ce n'étaient plus
les orthodoxes devises de l'horloger catholique! Il fallait que le
souffle de Satan eût passé par là. Mais Zacharius n'y prenait plus
garde, et il reprit:
«Entends-tu, ma Gérande? Je vis, je vis encore! Écoute ma
respiration!... Vois le sang circuler dans mes veines!... Non! tu ne
voudrais pas tuer ton père, et tu accepteras cet homme pour époux, afin
que je devienne immortel et que j'atteigne enfin à la puissance de
Dieu!»
À ces mots impies, la vieille Scholastique se signa, et Pittonaccio
poussa un rugissement de joie.
«Et puis, Gérande, tu seras heureuse avec lui! Vois cet homme, c'est le
Temps! Ton existence sera réglée avec une précision absolue! Gérande!
puisque je t'ai donné la vie, rends la vie à ton père!
--Gérande, murmura Aubert, je suis ton fiancé!
--C'est mon père! répondit Gérande en s'affaissant sur elle-même.
--Elle est à toi! dit maître Zacharius. Pittonaccio, tu tiendras ta
promesse!
--Voici la clef de cette horloge,» répondit l'horrible personnage.
Maître Zacharius s'empara de cette longue clef, qui ressemblait à une
couleuvre déroulée, et il courut à l'horloge, qu'il se mit à monter avec
une rapidité fantastique. Le grincement du ressort faisait mal aux
nerfs. Le vieil horloger tournait, tournait toujours, sans que son bras
s'arrêtât, et il semblait que ce mouvement de rotation fût indépendant
de sa volonté. Il tourna ainsi de plus en plus vite et avec des
contorsions étranges, jusqu'à ce qu'il tombât de lassitude.
«La voilà montée pour un siècle!» s'écria-t-il.
Aubert sortit de la salle comme fou. Après de longs détours, il trouva
l'issue de cette demeure maudite et s'élança dans la campagne. Il revint
à l'ermitage de Notre-Dame du Sex, et il parla au saint homme avec des
paroles si désespérées, que celui-ci consentit à l'accompagner au
château d'Andernatt.
Si, pendant ces heures d'angoisses, Gérande n'avait pas pleuré, c'est
que les larmes s'étaient épuisées dans ses yeux.
Maître Zacharius n'avait pas quitté cette immense salle. Il venait à
chaque minute écouter les battements réguliers de la vieille horloge.
Cependant, dix heures avaient sonné, et, à la grande épouvante de
Scholastique, ces mots étaient apparus sur le cadre d'argent:
-L'homme peut devenir l'égal de Dieu.-
Non-seulement le vieillard n'était plus choqué par ces maximes impies,
mais il les lisait avec délire et se complaisait à ces pensées
d'orgueil, tandis que Pittonaccio tournait autour de lui.
L'acte de mariage devait se signer à minuit. Gérande, presque inanimée,
ne voyait et n'entendait plus. Le silence n'était interrompu que par les
paroles du vieillard et les ricanements de Pittonaccio.
Onze heures sonnèrent. Maître Zacharius tressaillit, et d'une voix
éclatante lut ce blasphème:
-L'homme doit être l'esclave de la science, et pour elle sacrifier
parents et famille.-
«Oui, s'écria-t-il, il n'y a que la science en ce monde!»
Les aiguilles serpentaient sur ce cadran de fer avec des sifflements de
vipère, et le mouvement de l'horloge battait à coups précipités.
Maître Zacharius ne parlait plus! Il était tombé à terre, il râlait, et
de sa poitrine oppressée il ne sortait que ces paroles entrecoupées:
«La vie! la science!»
Cette scène avait alors deux nouveaux témoins: l'ermite et Aubert.
Maître Zacharius était couché sur le sol. Gérande, près de lui, plus
morte que vive, priait....
Soudain, on entendit le bruit sec qui précède la sonnerie des heures.
Maître Zacharius se redressa.
«Minuit,» s'écria-t-il.
L'ermite étendit la main vers la vieille horloge ... et minuit ne sonna
pas.
Maître Zacharius poussa alors un cri qui dut être entendu de l'enfer,
lorsque ces mots apparurent:
-Qui tentera de se faire l'égal de Dieu sera damné pour l'éternité!-
La vieille horloge éclata avec un bruit de foudre, et le ressort,
s'échappant, sauta à travers la salle avec mille contorsions
fantastiques. Le vieillard se releva, courut après, cherchant en vain à
le saisir et s'écriant:
«Mon âme! mon âme!»
Le ressort bondissait devant lui, d'un côté, de l'autre, sans qu'il
parvînt à l'atteindre!
Enfin Pittonaccio le saisit, et, proférant un horrible blasphème, il
s'engloutit sous terre.
Maître Zacharius tomba à la renverse. Il était mort.
* * * * *
Le corps de l'horloger fut inhumé au milieu des pics d'Andernatt. Puis,
Aubert et Gérande revinrent à Genève, et, pendant les longues années que
Dieu leur accorda, ils s'efforcèrent de racheter par la prière l'âme du
réprouvé de la science.
[Illustration]
UN
DRAME DANS LES AIRS
[Illustration]
Au mois de septembre 185., j'arrivais à Francfort-sur-le-Mein. Mon
passage dans les principales villes d'Allemagne avait été brillamment
marqué par des ascensions aérostatiques; mais, jusqu'à ce jour, aucun
habitant de la Confédération ne m'avait accompagné dans ma nacelle, et
les belles expériences faites à Paris par MM. Green, Eugène Godard et
Poitevin n'avaient encore pu décider les graves Allemands à tenter les
routes aériennes.
Cependant, à peine se fut répandue à Francfort là nouvelle de mon
ascension prochaine, que trois notables demandèrent la faveur de partir
avec moi. Deux jours après, nous devions nous enlever de la place de la
Comédie. Je m'occupai donc immédiatement de préparer mon ballon. Il
était en soie préparée à la gutta-percha, substance inattaquable aux
acides et aux gaz, qui est d'une imperméabilité absolue, et son
volume--trois mille mètres cubes--lui permettait de s'élever aux plus
grandes hauteurs.
Le jour de l'enlèvement était celui de la grande foire de septembre, qui
attire tant de monde à Francfort. Le gaz d'éclairage, d'une qualité
parfaite et d'une grande force ascensionnelle, m'avait été fourni dans
des conditions excellentes, et, vers onze heures du matin, le ballon
était rempli, mais seulement aux trois quarts, précaution indispensable,
car, à mesure qu'on s'élève, les couches atmosphériques diminuent de
densité, et le fluide, enfermé sous les bandes de l'aérostat, acquérant
plus d'élasticité, en pourrait faire éclater les parois. Mes calculs
m'avaient exactement fourni la quantité de gaz nécessaire pour emporter
mes compagnons et moi.
Nous devions partir à midi. C'était un coup d'oeil magnifique que le
spectacle de cette foule impatiente qui se pressait autour de l'enceinte
réservée, inondait la place entière, se dégorgeait dans les rues
environnantes, et tapissait les maisons de la place du rez-de-chaussée
aux pignons d'ardoises. Les grands vents des jours passés avaient fait
silence. Une chaleur accablante tombait du ciel sans nuages. Pas un
souffle n'animait l'atmosphère. Par un temps pareil, on pouvait
redescendre à l'endroit même qu'on avait quitté.
J'emportais trois cents livres de lest, réparties dans des sacs; la
nacelle, entièrement ronde, de quatre pieds de diamètre sur trois de
profondeur, était commodément installée; le filet de chanvre qui la
soutenait s'étendait symétriquement sur l'hémisphère supérieur de
l'aérostat; la boussole était en place, le baromètre suspendu au cercle
qui réunissait les cordages de support, et l'ancre soigneusement parée.
Nous pouvions partir.
Parmi les personnes qui se pressaient autour de l'enceinte, je remarquai
un jeune homme à la figure pâle, aux traits agités. Sa vue me frappa.
C'était un spectateur assidu de mes ascensions, que j'avais déjà
rencontré dans plusieurs villes d'Allemagne. D'un air inquiet, il
contemplait avidement la curieuse machine qui demeurait immobile à
quelques pieds du sol, et il restait silencieux entre tous ses voisins.
Midi sonna. C'était l'instant. Mes compagnons de voyage ne paraissaient
pas.
J'envoyai au domicile de chacun d'eux, et j'appris que l'un était parti
pour Hambourg, l'autre pour Vienne et le troisième pour Londres. Le
coeur leur avait failli au moment d'entreprendre une de ces excursions
qui, grâce à l'habileté des aéronautes actuels, sont dépourvues de tout
danger. Comme ils faisaient, en quelque sorte, partie du programme de la
fête, la crainte les avait pris qu'on ne les obligeât à l'exécuter
fidèlement, et ils avaient fui loin du théâtre à l'instant où la toile
se levait. Leur courage était évidemment en raison inverse du carré de
leur vitesse ... à déguerpir.
La foule, à demi déçue, témoigna beaucoup de mauvaise humeur. Je
n'hésitai pas à partir seul. Afin de rétablir l'équilibre entre la
pesanteur spécifique du ballon et le poids qui aurait dû être enlevé, je
remplaçai mes compagnons par de nouveaux sacs de sable, et je montai
dans la nacelle. Les douze hommes qui retenaient l'aérostat par douze
cordes fixées au cercle équatorial les laissèrent un peu filer entre
leurs doigts, et le ballon fut soulevé à quelques pieds du sol. Il n'y
avait pas un souffle de vent, et l'atmosphère, d'une pesanteur de plomb,
semblait infranchissable.
«Tout est-il paré?» criai-je.
Les hommes se disposèrent. Un dernier coup d'oeil m'apprit que je
pouvais partir.
«Attention!»
Il se fit quelque remuement dans la foule, qui me parut envahir
l'enceinte réservée.
«Lâchez tout!»
Le ballon s'éleva lentement, mais j'éprouvai une commotion qui me
renversa au fond de la nacelle.
Quand je me relevai, je me trouvai face à face avec un voyageur imprévu,
le jeune homme pâle.
«Monsieur, je vous salue bien! me dit-il avec le plus grand flegme.
--De quel droit...?
--Suis-je ici?... Du droit que me donne l'impossibilité où vous êtes de
me renvoyer!»
J'étais abasourdi! Cet aplomb me décontenançait, et je n'avais rien à
répondre.
Je regardais cet intrus, mais il ne prenait aucune garde à mon
étonnement.
«Mon poids dérange votre équilibre, monsieur? dit-il. Vous permettez...»
Et, sans attendre mon assentiment, il délesta le ballon de deux sacs
qu'il jeta dans l'espace.
«Monsieur, dis-je alors en prenant le seul parti possible, vous êtes
venu..., bien! vous resterez ... bien!... mais à moi seul appartient la
conduite de l'aérostat ...
--Monsieur, répondit-il, votre urbanité est toute française. Elle est du
même pays que moi! Je vous serre moralement la main que vous me refusez.
Prenez vos mesures et agissez comme bon vous semble! J'attendrai que
vous ayez terminé.
--Pour...?
--Pour causer avec vous.»
Le baromètre était tombé à vingt-six pouces. Nous étions à peu près à
six cents mètres de hauteur, au-dessus de la ville; mais rien ne
trahissait le déplacement horizontal du ballon, car c'est la masse d'air
dans laquelle il est enfermé qui marche avec lui. Une sorte de chaleur
trouble baignait les objets étalés sous nos pieds et prêtait à leurs
contours une indécision regrettable.
J'examinai de nouveau mon compagnon.
C'était un homme d'une trentaine d'années, simplement vêtu. La rude
arête de ses traits dévoilait une énergie indomptable, et il paraissait
fort musculeux. Tout entier à l'étonnement que lui procurait cette
ascension silencieuse, il demeurait immobile, cherchant à distinguer les
objets qui se confondaient dans un vague ensemble.
«Fâcheuse brume!» dit-il au bout de quelques instants
Je ne répondis pas.
«Vous m'en voulez! reprit-il. Bah! Je ne pouvais payer mon voyage, il
fallait bien monter par surprise.
--Personne ne vous prie de descendre, monsieur!
--Eh! ne savez-vous donc pas que pareille chose est arrivée aux comtes
de Laurencin et de Dampierre, lorsqu'ils s'élevèrent à Lyon, le 15
janvier 1784. Un jeune négociant, nommé Fontaine, escalada la galerie,
au risque de faire chavirer la machine!... Il accomplit le voyage, et
personne n'en mourut!
--Une fois à terre, nous nous expliquerons, répondis-je, piqué du ton
léger avec lequel il me parlait.
--Bah! ne songeons pas au retour!
--Croyez-vous donc que je tarderai à descendre?
--Descendre! dit-il avec surprise ... Descendre!--Commençons par monter
d'abord.»
Et avant que je pusse l'empocher, deux sacs de sable, avaient été jetés
par-dessus la nacelle, sans même avoir été vidés!
«Monsieur! m'écriai-je avec colère.
--Je connais votre habileté, répondit posément l'inconnu, et vos belles
ascensions ont fait du bruit. Mais si l'expérience est soeur de la
pratique, elle est quelque peu cousine de la théorie, et j'ai fait de
longues études sur l'art aérostatique. Cela m'a porté au cerveau!»
ajouta-t-il tristement en tombant dans une muette contemplation.
Le ballon, après s'être élevé de nouveau, était demeuré stationnaire.
L'inconnu consulta le baromètre et dit:
«Nous voici à huit cents mètres! Les hommes ressemblent à des insectes!
Voyez! Je crois que c'est de cette hauteur qu'il faut toujours les
considérer, pour juger sainement de leurs proportions! La place de la
Comédie est transformée en une immense fourmilière. Regardez la foule
qui s'entasse sur les quais et le Zeil qui diminue. Nous sommes
au-dessus de l'église du Dom. Le Mein n'est déjà plus qu'une ligne
blanchâtre qui coupe la ville, et ce pont, le Mein-Brucke, semble un fil
jeté entre les deux rives du fleuve.»
L'atmosphère s'était un peu refroidie.
«Il n'est rien que je ne fasse pour vous, mon hôte, me dit mon
compagnon. Si vous avez froid, j'ôterai mes habits et je vous les
prêterai.
--Merci! répondis-je sèchement.
--Bah! Nécessité fait loi. Donnez-moi la main, je suis votre
compatriote, vous vous instruirez dans ma compagnie, et ma conversation
vous dédommagera de l'ennui que je vous ai causé!»
Je m'assis, sans répondre, à l'extrémité opposée de la nacelle. Le jeune
homme avait tiré de sa houppelande un volumineux cahier. C'était un
travail sur l'aérostation.
«Je possède, dit-il, la plus curieuse collection de gravures et
caricatures qui ont été faites à propos de nos manies aériennes. A-t-on
admiré et bafoué à la fois cette précieuse découverte! Nous n'en sommes
heureusement plus à l'époque où les Montgolfier cherchaient à faire des
nuages factices avec de la vapeur d'eau, et à fabriquer un gaz affectant
des propriétés électriques, qu'ils produisaient par la combustion de la
paille mouillée et de la laine hachée.
--Voulez-vous donc diminuer le mérite des inventeurs? répondis-je, car
j'avais pris mon parti de l'aventure. N'était-ce pas beau d'avoir prouvé
par l'expérience la possibilité de s'élever dans les airs?
--Eh! monsieur, qui nie la gloire des premiers navigateurs aériens? Il
fallait un courage immense pour s'élever au moyen de ces enveloppes si
frêles, qui ne contenaient que de l'air échauffé! Mais, je vous le
demande, la science aérostatique a-t-elle donc fait un grand pas depuis
les ascensions de Blanchard, c'est-à-dire depuis près d'un siècle?
Voyez, monsieur!»
L'inconnu tira une gravure de son recueil.
«Voici, me dit-il, le premier voyage aérien entrepris par Pilâtre des
Rosiers et le marquis d'Arlandes, quatre mois après la découverte des
ballons. Louis XVI refusait son consentement à ce voyage, et deux
condamnés à mort devaient tenter les premiers les routes aériennes.
Pilâtre des Rosiers s'indigna de cette injustice, et, à force
d'intrigues, il obtient de partir. On n'avait pas encore inventé cette
nacelle qui rend les manoeuvres faciles, et une galerie circulaire
régnait autour de la partie inférieure et rétrécie de la montgolfière.
Les deux aéronautes durent donc se tenir sans remuer chacun à
l'extrémité de cette galerie, car la paille mouillée qui l'encombrait
leur interdisait tout mouvement. Un réchaud avec du feu était suspendu
au-dessous de l'orifice du ballon; lorsque les voyageurs voulaient
s'élever, ils jetaient de la paille sur ce brasier, au risque
d'incendier la machine, et l'air plus échauffé donnait au ballon une
nouvelle force ascensionnelle. Les deux hardis navigateurs partirent, le
21 novembre 1783, des jardins de la Muette, que le dauphin avait mis à
leur disposition. L'aérostat s'éleva majestueusement, longea l'île des
Cygnes, passa la Seine à la barrière de la Conférence, et, se dirigeant
entre le dôme des Invalides et l'École militaire, il s'approcha de
Saint-Sulpice. Alors les aéronautes forcèrent le feu, franchirent le
boulevard et descendirent au delà de la barrière d'Enfer. En touchant le
sol, le ballon s'affaissa et ensevelit quelques instants sous ses plis
Pilâtre des Rosiers!
--Fâcheux présage! dis-je, intéressé par ces détails, qui me touchaient
de près.
--Présage de la catastrophe qui devait, plus tard, coûter la vie à
l'infortuné! répondit l'inconnu avec tristesse. Vous n'avez jamais rien
éprouvé de semblable?
--Jamais
--Bah! les malheurs arrivent bien sans présage!» ajouta mon compagnon.
Et il demeura silencieux.
Cependant, nous avancions dans le sud, et déjà Francfort avait fui sous
nos pieds.
«Peut-être aurons-nous de l'orage, dit le jeune homme.
--Nous descendrons auparavant, répondis-je.
--Par exemple! Il vaut mieux monter! Nous lui échapperons plus
sûrement.»
Et deux nouveaux sacs de sable s'en allèrent dans l'espace.
Le ballon s'enleva avec rapidité et s'arrêta à douze cents mètres. Un
froid assez vif se fit sentir, et cependant les rayons du soleil, qui
tombaient sur l'enveloppe, dilataient le gaz intérieur et lui donnaient
une plus grande force ascensionnelle.
«Ne craignez rien, me dit l'inconnu. Nous avons trois mille cinq cents
toises d'air respirable. Au surplus, ne vous préoccupez pas de ce que je
fais.»
Je voulus me lever, mais une main vigoureuse me cloua sur mon banc.
«Votre nom? demandai-je.
--Mon nom? Que vous importe?
--Je vous demande votre nom!
--Je me nomme Érostrate ou Empédocle, à votre choix.»
Cette réponse n'était rien moins que rassurante.
L'inconnu, d'ailleurs, parlait avec un sang-froid si singulier, que je
me demandai, non sans inquiétude, à qui j'avais affaire.
«Monsieur, continua-t-il, on n'a rien imaginé de nouveau depuis le
physicien Charles. Quatre mois après la découverte des aérostats, cet
habile homme avait inventé la soupape, qui laisse échapper le gaz quand
le ballon est trop plein, ou que l'on veut descendre; la nacelle, qui
facilite les manoeuvres de la machine; le filet, qui contient
l'enveloppe du ballon et répartit la charge sur toute sa surface; le
lest, qui permet de monter et de choisir le lieu d'atterrage; l'enduit
de caoutchouc, qui rend le tissu imperméable; le baromètre, qui indique
la hauteur atteinte. Enfin, Charles employait l'hydrogène, qui, quatorze
fois moins lourd que l'air, laisse parvenir aux couches atmosphériques
les plus hautes et n'expose pas aux dangers d'une combustion aérienne.
Le 1er décembre 1783, trois cent mille spectateurs s'écrasaient autour
des Tuileries. Charles s'enleva, et les soldats lui présentèrent les
armes. Il fit neuf lieues en l'air, conduisant son ballon avec une
habileté que n'ont pas dépassée les aéronautes actuels. Le roi le dota
d'une pension de deux mille livres, car alors on encourageait les
inventions nouvelles!»
L'inconnu me parut alors en proie à une certaine agitation.
«Moi, monsieur, reprit-il, j'ai étudié et je me suis convaincu que les
premiers aéronautes dirigeaient leurs ballons. Sans parler de Blanchard,
dont les assertions peuvent être douteuses, Guyton-Morveaux, à l'aide de
rames et de gouvernail, imprima à sa machine des mouvements sensibles
et une direction marquée. Dernièrement, à Paris, un horloger, M. Julien,
a fait à l'Hippodrome de convaincantes expériences, car, grâce à un
mécanisme particulier, son appareil aérien, de forme oblongue, s'est
manifestement dirigé contre le vent. M. Petin a imaginé de juxtaposer
quatre ballons à hydrogène, et au moyen de voiles disposées
horizontalement et repliées en partie, il espère obtenir une rupture
d'équilibre qui, inclinant l'appareil, lui imprimera une marche oblique.
On parle bien des moteurs destinés à surmonter la résistance des
courants, l'hélice par exemple; mais l'hélice, se mouvant dans un milieu
mobile, ne donnera aucun résultat. Moi, monsieur, moi j'ai découvert le
seul moyen de diriger les ballons, et pas une académie n'est venue à mon
secours, pas une ville n'a rempli mes listes de souscription, pas un
gouvernement n'a voulu m'entendre! C'est infâme!»
L'inconnu se débattait en gesticulant, et la nacelle éprouvait de
violentes oscillations. J'eus beaucoup de peine à le contenir.
Cependant, le ballon avait rencontré un courant plus rapide, et nous
avancions dans le sud, à quinze cents mètres de hauteur.
«Voici Darmstadt, me dit mon compagnon, en se penchant par-dessus la
nacelle. Apercevez-vous son château? Pas distinctement, n'est-ce pas!
Que voulez vous? Cette chaleur d'orage fait osciller la forme des
objets, et il faut un oeil habile pour reconnaître les localités!
--Vous êtes certain que c'est Darmstadt? demandai-je.
--Sans doute, et nous sommes à six lieues de Francfort.
--Alors il faut descendre!
--Descendre! Vous ne prétendez pas descendre sur les clochers, dit
l'inconnu en ricanant.
--Non, mais aux environs de la ville.
--Eh bien! évitons les clochers!»
En parlant ainsi, mon compagnon saisit des sacs de lest. Je me
précipitai sur lui; mais d'une main il me terrassa, et le ballon délesté
atteignit deux mille mètres.
«Restez calme, dit-il, et n'oubliez pas que Brioschi, Biot, Gay-Lussac,
Bixio et Barral sont allés à de plus grandes hauteurs faire leurs
expériences scientifiques.
--Monsieur, il faut descendre, repris-je en essayant de le prendre par
la douceur. L'orage se forme autour de nous. Il ne serait pas prudent...
--Bah! Nous monterons plus haut que lui, et nous ne le craindrons plus!
s'écria mon compagnon. Quoi de plus beau que de dominer ces nuages qui
écrasent la terre! N'est-ce point un honneur de naviguer ainsi sur les
flots aériens? Les plus grands personnages ont voyagé comme nous. La
marquise et la comtesse de Montalembert, la comtesse de Podenas, Mlle La
Garde, le marquis de Montalembert sont partis du faubourg Saint-Antoine
pour ces rivages inconnus, et le duc de Chartres a déployé beaucoup
d'adresse et de présence d'esprit dans son ascension du 15 juillet 1781.
À Lyon, les comtes de Laurencin et de Dampierre; à Nantes, M. de
Luynes; à Bordeaux, d'Arbelet des Granges; en Italie, le chevalier
Andréani; de nos jours, le duc de Brunswick ont laissé dans les airs la
trace de leur gloire. Pour égaler ces grands personnages, il faut aller
plus haut qu'eux dans les profondeurs célestes! Se rapprocher de
l'infini, c'est le comprendre!»
La raréfaction de l'air dilatait considérablement l'hydrogène du ballon,
et je voyais sa partie inférieure, laissée vide à dessein, se gonfler et
rendre indispensable l'ouverture de la soupape; mais mon compagnon ne
semblait pas décidé à me laisser manoeuvrer à ma guise. Je résolus donc
de tirer en secret la corde de la soupape, pendant qu'il parlait avec
animation, car je craignais de deviner à qui j'avais affaire! C'eût été
trop horrible! Il était environ une heure moins un quart. Nous avions
quitté Francfort depuis quarante minutes, et du côté du sud arrivaient
contre le vent d'épais nuages prêts à se heurter contre nous.
«Avez-vous perdu tout espoir de faire triompher vos combinaisons?
demandai-je avec un intérêt ... fort intéressé.
--Tout espoir! répondit sourdement l'inconnu. Blessé par les refus, les
caricatures, ces coups de pied d'âne, m'ont achevé! C'est l'éternel
supplice réservé aux novateurs! Voyez ces caricatures de toutes les
époques, dont mon portefeuille est rempli!»
Pendant que mon compagnon feuilletait ses papiers, j'avais saisi la
corde de la soupape, sans qu'il s'en fût aperçu. Il était à craindre,
cependant, qu'il ne remarquât ce sifflement, semblable à une chute
d'eau, que produit le gaz en fuyant.
«Que de plaisanteries faites sur l'abbé Miolan! dit-il. Il devait
s'enlever avec Janninet et Bredin. Pendant l'opération, le feu prit à
leur montgolfière, et une populace ignorante la mit en pièces! Puis la
caricature des -animaux curieux- les appela -Miaulant, Jean Minet- et
-Gredin-.»
Je tirai la corde de la soupape, et le baromètre commença à remonter. Il
était temps! Quelques roulements lointains grondaient dans le sud.
«Voyez cette autre gravure, reprit l'inconnu, sans soupçonner mes
manoeuvres. C'est un immense ballon enlevant un navire, des châteaux
forts, des maisons, etc. Les caricaturistes ne pensaient pas que leurs
niaiseries deviendraient un jour des vérités! Il est complet, ce grand
vaisseau; à gauche, son gouvernail, avec le logement des pilotes; à la
proue, maisons de plaisance, orgue gigantesque et canon pour appeler
l'attention des habitants de la terre ou de la lune; au-dessus de la
poupe, l'observatoire et le ballon-chaloupe; au cercle équatorial, le
logement de l'armée; à gauche, le fanal, puis les galeries supérieures
pour les promenades, les voiles, les ailerons; au-dessous, les cafés et
le magasin général des vivres. Admirez cette magnifique annonce:
«Inventé pour le bonheur du genre humain, ce globe partira incessamment
pour les échelles du Levant, et à son retour il annoncera ses voyages
tant pour les deux pôles que pour les extrémités de l'occident. Il ne
faut se mettre en peine de rien; tout est prévu, tout ira bien. Il y
aura un tarif exact pour tous les lieux de passage, mais les prix seront
les mêmes pour les contrées les plus éloignées de notre hémisphère;
savoir: mille louis pour un des dits voyages quelconques. Et l'on peut
dire que cette somme est bien modique, eu égard à la célérité, à la
commodité et aux agréments dont on jouira dans ledit aérostat, agréments
que l'on ne rencontre pas ici-bas, attendu que dans ce ballon chacun y
trouvera les choses de son imagination. Cela est si vrai, que, dans le
même lieu, les uns seront au bal, les autres en station; les uns feront
chère exquise et les autres jeûneront; quiconque voudra s'entretenir
avec des gens d'esprit trouvera à qui parler; quiconque sera bête ne
manquera pas d'égal. Ainsi, le plaisir sera l'âme de la société
aérienne!» Toutes ces inventions ont fait rire ... Mais avant peu, si
mes jours n'étaient comptés, on verrait que ces projets en l'air sont
des réalités!»
Nous descendions visiblement. Il ne s'en apercevait pas!
«Voyez encore cette espèce de jeu de ballons, reprit-il, en étalant
devant moi quelques-unes de ces gravures dont il avait une importante
collection! Ce jeu contient toute l'histoire de l'art aérostatique. Il
est à l'usage des esprits élevés, et se joue avec des dés et des jetons
du prix desquels on convient, et que l'on paye ou que l'on reçoit, selon
la case où l'on arrive.
--Mais, repris-je, vous paraissez avoir profondément étudié la science
de l'aérostation?
--Oui, monsieur! oui! Depuis Phaéton, depuis Icare, depuis Architas,
j'ai tout recherché, tout compulsé, tout appris! Par moi, l'art
aérostatique rendrait d'immenses services au monde, si Dieu me prêtait
vie! Mais cela ne sera pas!
--Pourquoi?
--Parce que je me nomme Empédocle ou Érostrate!»
Cependant, le ballon heureusement se rapprochait de terre; mais, quand
on tombe, le danger est aussi grave à cent pieds qu'à cinq mille!
«Vous rappelez-vous la bataille de Fleuras? reprit mon compagnon, dont
la face s'animait de plus en plus. C'est à cette bataille que Coutelle,
par l'ordre du gouvernement, organisa une compagnie d'aérostiers! Au
siège de Maubeuge, le général Jourdan retira de tels services de ce
nouveau mode d'observation, que deux fois par jour, et avec le général
lui-même, Coutelle s'élevait dans les airs. La correspondance entre
l'aéronaute et les aérostiers qui retenaient le ballon s'opérait au
moyen de petits drapeaux blancs, rouges et jaunes. Souvent des coups de
carabine et de canon furent tirés sur l'appareil à l'instant où il
s'élevait, mais sans résultat. Lorsque Jourdan se prépara à investir
Charleroi, Coutelle se rendit près de cette place, s'enleva de la plaine
de Jumet, et resta sept ou huit heures en observation avec le général
Morlot, ce qui contribua sans doute à nous donner la victoire de
Fleuras. Et, en effet, le général Jourdan proclama hautement les secours
qu'il avait retirés des observations aéronautiques. Eh bien! malgré les
services rendus à cette occasion et pendant la campagne de Belgique,
l'année qui avait vu commencer la carrière militaire des ballons la vit
aussi terminer! Et l'école de Meudon, fondée par le gouvernement, fut
fermée par Bonaparte à son retour d'Égypte! Et cependant, qu'attendre de
l'enfant qui vient de naître? avait dit Franklin. L'enfant était né
viable, il ne fallait pas l'étouffer!»
L'inconnu courba son front sur ses mains, se prit à réfléchir quelques
instants. Puis, sans relever la tête, il me dit:
«Malgré ma défense, monsieur, vous avez ouvert la soupape?»
Je lâchai la corde.
«Heureusement, reprit-il, nous avons encore trois cent livres de lest!
--Quels sont vos projets? dis-je alors.
--Vous n'avez jamais traversé les mers?» me demanda-t-il.
Je me sentis pâlir.
«Il est fâcheux, ajouta-t-il, que nous soyons poussés vers la mer
Adriatique! Ce n'est qu'un ruisseau! Mais plus haut, nous trouverons
peut-être d'autres courants?»
Et, sans me regarder, il délesta le ballon de quelques sacs de sable.
Puis, d'une voix menaçante:
«Je vous ai laissé ouvrir la soupape, dit-il, parce que la dilatation
du gaz menaçait de crever le ballon! Mais n'y revenez pas!»
Et il reprit en ces termes:
«Vous connaissez la traversée de Douvres à Calais faite par Blanchard et
Jefferies! C'est magnifique! Le 7 janvier 1788, par un vent de
nord-ouest, leur ballon fut gonflé de gaz sur la côte de Douvres. Une
erreur d'équilibre, à peine furent-ils enlevés, les força à jeter leur
lest pour ne pas retomber, et ils n'en gardèrent que trente livres.
C'était trop peu, car le vent ne fraîchissant pas, ils n'avançaient que
fort lentement vers les côtes de France. De plus, la perméabilité du
tissu faisait peu à peu dégonfler l'aérostat, et au bout d'une heure et
demie les voyageurs s'aperçurent qu'ils descendaient.
«--Que faire? dit Jefferies.
«--Nous ne sommes qu'aux trois quarts du chemin, répondit Blanchard, et
peu élevés! En montant, nous rencontrerons peut-être des vents plus
favorables.
«--Jetons le reste du sable!»
«Le ballon reprit un peu de force ascensionnelle, mais il ne tarda pas à
redescendre. Vers la moitié du voyage, les aéronautes se débarrassèrent
de livres et d'outils. Un quart d'heure après, Blanchard dit à
Jefferies:
«--Le baromètre?
«--Il monte! Nous sommes perdus, et cependant voilà les côtes de
France!»
«Un grand bruit se fit entendre.
«--Le ballon est déchiré? dit Jefferies. «--Non! la perte du gaz a
dégonflé la partie inférieure du ballon! Mais nous descendons toujours!
Nous sommes perdus! En bas toutes les choses inutiles!»
«Les provisions de bouche, les rames et le gouvernail furent jetés à la
mer. Les aéronautes n'étaient plus qu'à cent mètres de hauteur.
«--Nous remontons, dit le docteur.
«--Non, c'est l'élan causé par la diminution du poids! Et pas un navire
en vue, pas une barque à l'horizon! À la mer nos vêtements!»
«Les malheureux se dépouillèrent, mais le ballon descendait toujours!
«--Blanchard, dit Jefferies, vous deviez faire seul ce voyage; vous avez
consenti à me prendre; je me dévouerai! Je vais me jeter à l'eau, et le
ballon soulagé remontera!
«--Non, non! c'est affreux!»
«Le ballon se dégonflait de plus en plus, et sa concavité, faisant
parachute, resserrait le gaz contre les parois et en augmentait la
fuite!
«--Adieu, mon ami! dit le docteur. Dieu vous conserve!»
«Il allait s'élancer, quand Blanchard le retint.
«--Il nous reste une ressource! dit-il. Nous pouvons couper les cordages
qui retiennent la nacelle et nous accrocher au filet! Peut-être le
ballon se relèvera-t-il. Tenons-nous prêts! Mais ... le baromètre
descend! Nous remontons! Le vent fraîchit! Nous sommes sauvés!»
«Les voyageurs aperçoivent Calais! Leur joie tient du délire! Quelques
instants plus tard, ils s'abattaient dans la forêt de Guines.»
«Je ne doute pas, ajouta l'inconnu, qu'en pareille circonstance, vous ne
prissiez exemple sur le docteur Jefferies!»
Les nuages se déroulaient sous nos yeux en masses éblouissantes. Le
ballon jetait de grandes ombres sur cet entassement de nuées et
s'enveloppait comme d'une auréole. Le tonnerre mugissait au-dessous de
la nacelle. Tout cela était effrayant!
«Descendons! m'écriai-je.
--Descendre, quand le soleil est là, qui nous attend! En bas les sacs!»
Et le ballon fut délesté de plus de cinquante livres!
À trois mille cinq cents mètres, nous demeurâmes stationnaires.
L'inconnu parlait sans cesse. J'étais dans une prostration complète,
tandis qu'il semblait, lui, vivre en son élément.
«Avec un bon vent, nous irions loin! s'écria-t-il. Dans les Antilles, il
y a des courants d'air qui font cent lieues à l'heure! Lors du
couronnement de Napoléon, Garnerin lança au ballon illuminé de verres de
couleurs, à onze heures du soir. Le vent soufflait du nord-nord-ouest.
Le lendemain au point du jour, les habitants de Rome saluaient son
passage au-dessus du dôme de Saint-Pierre! Nous irons plus loin ... et
plus haut!»
J'entendais à peine! Tout bourdonnait autour de moi! Une trouée se fit
dans les nuages.
«Voyez cette ville, dit l'inconnu! C'est Spire!».
Je me penchai en dehors de la nacelle, et j'aperçus un petit entassement
noirâtre. C'était Spire. Le Rhin, si large, ressemblait à un ruban
déroulé. Au-dessus de notre tête, le ciel était d'un azur foncé. Les
oiseaux nous avaient abandonnés depuis longtemps, car dans cet air
raréfié leur vol eût été impossible. Nous étions seuls dans l'espace, et
moi en présence de l'inconnu!
«Il est inutile que vous sachiez où je vous mène, dit-il alors, et il
lança la boussole dans les nuages. Ah! c'est une belle chose qu'une
chute! Vous savez que l'on compte peu de victimes de l'aérostation
depuis Pilâtre des Rosiers jusqu'au lieutenant Gale, et que c'est
toujours à l'imprudence que sont dus les malheurs. Pilâtre des Rosiers
partit avec Romain, de Boulogne, le 13 juin 1785. À son ballon à gaz il
avait suspendu une montgolfière à air chaud, afin de s'affranchir, sans
doute, de la nécessité de perdre du gaz ou de jeter du lest. C'était
mettre un réchaud sous un tonneau de poudre! Les imprudents arrivèrent à
quatre cents mètres et furent pris par les vents opposés, qui les
rejetèrent en pleine mer. Pour descendre, Pilâtre voulut ouvrir la
soupape de l'aérostat, mais la corde de cette soupape se trouva engagée
dans le ballon et le déchira tellement qu'il se vida en un instant. Il
tomba sur la montgolfière, la fit tournoyer et entraîna les infortunés,
qui se brisèrent en quelques secondes. C'est effroyable, n'est-ce pas?»
Je ne pus répondre que ces mots:
«Par pitié! descendons!»
Les nuages nous pressaient de toutes parts, et d'effroyables
détonations, qui se répercutaient dans la cavité de l'aérostat, se
croisaient autour de nous.
«Vous m'impatientez! s'écria l'inconnu, et vous ne saurez plus si nous
montons ou si nous descendons!»
Et le baromètre alla rejoindre la boussole avec quelques sacs de terre.
Nous devions être à cinq mille mètres de hauteur. Quelques glaçons
s'attachaient déjà aux parois de la nacelle, et une sorte de neige fine
me pénétrait jusqu'aux os. Et cependant un effroyable orage éclatait
sous nos pieds, mais nous étions plus haut que lui.
«N'ayez pas peur, me dit l'inconnu. Il n'y a que les imprudents qui
deviennent des victimes. Olivari, qui périt à Orléans, s'enlevait dans
une montgolfière en papier; sa nacelle, suspendue au-dessous du réchaud
et lestée de matières combustibles, devint la proie des flammes; Olivari
tomba et se tua! Mosment s'enlevait à Lille, sur un plateau léger; une
oscillation lui fit perdre l'équilibre; Mosment tomba et se tua!
Bittorf, à Manheim, vit son ballon de papier s'enflammer dans les airs;
Bittorf tomba et se tua! Harris s'éleva dans un ballon mal construit,
dont la soupape trop grande ne put se refermer; Harris tomba et se tua!
Sadler, privé de lest par son long séjour dans l'air, fut entraîné sur
la ville de Boston et heurté contre les cheminées; Sadler tomba et se
tua! Coking descendit avec un parachute convexe qu'il prétendait
perfectionné; Coking tomba et se tua! Eh bien, je les aime, ces
victimes de leur imprudence, et je mourrai comme elles! Plus haut! plus
haut!»
Tous les fantômes de cette nécrologie me passaient devant les yeux! La
raréfaction de l'air et les rayons du soleil augmentaient la dilatation
du gaz, et le ballon montait toujours! Je tentai machinalement d'ouvrir
la soupape, mais l'inconnu en coupa la corde à quelques pieds au-dessus
de ma tête ... J'étais perdu!
«Avez-vous vu tomber Mme Blanchard? me dit-il. Je l'ai vue, moi! oui,
moi! J'étais au Tivoli le 6 juillet 1819. Mme Blanchard s'élevait dans
un ballon de petite taille, pour épargner les frais de remplissage, et
elle était obligée de le gonfler entièrement. Aussi, le gaz fusait-il
par l'appendice inférieur, laissant sur sa route une véritable traînée
d'hydrogène. Elle emportait, suspendue au-dessous de sa nacelle par un
fil de fer, une sorte d'auréole d'artifice qu'elle devait enflammer.
Maintes fois, elle avait répété cette expérience. Ce jour-là, elle
enlevait de plus un petit parachute lesté par un artifice terminé en
boule à pluie d'argent. Elle devait lancer cet appareil, après l'avoir
enflammé avec une lance à feu toute préparée à cet effet. Elle partit.
La nuit était sombre. Au moment d'allumer son artifice, elle eut
l'imprudence de faire passer la lance à feu sous la colonne d'hydrogène
qui fusait hors du ballon. J'avais les yeux fixés sur elle. Tout à coup,
une lueur inattendue éclaire les ténèbres. Je crus à une surprise de
l'habile aéronaute. La lueur grandit, disparut soudain et reparut au
sommet de l'aérostat sous la forme d'un immense jet de gaz enflammé.
Cette clarté sinistre se projetait sur le boulevard et sur tout le
quartier Montmartre. Alors, je vis la malheureuse se lever, essayer deux
fois de comprimer l'appendice du ballon pour éteindre le feu, puis
s'asseoir dans sa nacelle et chercher à diriger sa descente, car elle ne
tombait pas. La combustion du gaz dura plusieurs minutes. Le ballon,
s'amoindrissant de plus en plus, descendait toujours, mais ce n'était
pas une chute! Le vent soufflait du nord-ouest et le rejeta sur Paris.
Alors, aux environs de la maison n° 16, rue de Provence, il y avait
d'immenses jardins. L'aéronaute pouvait y tomber sans danger. Mais,
fatalité! Le ballon et la nacelle portent sur le toit de la maison! Le
choc fut léger. «À moi!» crie l'infortunée. J'arrivais dans la rue à ce
moment. La nacelle glissa sur le toit, rencontra un crampon de fer. À
cette secousse, Mme Blanchard fut lancée hors de sa nacelle et
précipitée sur le pavé. Mme Blanchard se tua!»
Ces histoires me glaçaient d'horreur! L'inconnu était debout, tête nue,
cheveux hérissés, yeux hagards!
Plus d'illusion possible! Je voyais enfin l'horrible vérité! J'avais
affaire à un fou!
Il jeta le reste du lest, et nous dûmes être emportés au moins à neuf
mille mètres de hauteur! Le sang me sortait par le nez et par la bouche!
«Qu'y a-t-il de plus beau que les martyrs de la science? s'écriait alors
l'insensé. Ils sont canonisés par la postérité!»
Mais je n'entendais plus. Le fou regarda autour de lui et s'agenouilla à
mon oreille:
«Et la catastrophe de Zambecarri, l'avez-vous oubliée? Écoutez. Le 7
octobre 1804, le temps parut se lever un peu. Les jours précédents, le
vent et la pluie n'avaient pas cessé, mais l'ascension annoncée par
Zambecarri ne pouvait se remettre. Ses ennemis le bafouaient déjà. Il
fallait partir pour sauver de la risée publique la science et lui.
C'était à Bologne. Personne ne l'aida au remplissage de son ballon.
«Ce fut à minuit qu'il s'enleva, accompagné d'Andréoli et de Grossetti.
Le ballon monta lentement, car il avait été troué par la pluie, et le
gaz fusait. Les trois intrépides voyageurs ne pouvaient observer l'état
du baromètre qu'à l'aide d'une lanterne sourde. Zambecarri n'avait pas
mangé depuis vingt-quatre heures. Grossetti était aussi à jeun.
«--Mes amis, dit Zambecarri, le froid me saisit, je suis épuisé. Je vais
mourir!»
«Il tomba inanimé dans la galerie. Il en fut de même de Grossetti.
Andréoli seul restait éveillé. Après de longs efforts, il parvint à
secouer Zambecarri de son engourdissement.
«--Qu'y a-t-il de nouveau? Où allons-nous? D'où vient le vent? Quelle
heure est-il?
«--Il est deux heures!
«--Où est la boussole?
«--Renversée!
«--Grand Dieu! la bougie de la lanterne s'éteint!
«--Elle ne peut plus brûler dans cet air raréfié,» dit Zambecarri!
«La lune n'était pas levée, et l'atmosphère était plongée dans une
ténébreuse horreur.
«--J'ai froid, j'ai froid! Andréoli. Que faire?»
«Les malheureux descendirent lentement à travers une couche de nuages
blanchâtres.
«--Chut! dit Andréoli. Entends-tu?
«--Quoi? répondit Zambecarri.
«--Un bruit singulier!
«--Tu te trompes!
«--Non!»
«Voyez-vous ces voyageurs au milieu de la nuit, écoutant ce bruit
incompréhensible! Vont-ils se heurter contre une tour? Vont-ils être
précipités sur des toits?«
«--Entends-tu? On dirait le bruit de la mer!
«--Impossible!
«--C'est le mugissement des vagues!
«--C'est vrai!
«--De la lumière! de la lumière!»
«Après cinq tentatives infructueuses, Andréoli en obtint. Il était trois
heures. Le bruit des vagues se fit entendre avec violence. Ils
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