venait chercher Suzel, et il l'emmenait sur les bords du Vaar. Il avait soin d'emporter sa ligne à pêcher, et Suzel n'avait garde d'oublier son canevas à tapisserie, sur lequel ses jolis doigts mariaient les fleurs les plus invraisemblables. Il convient de dire ici que Frantz était un jeune homme de vingt-deux ans, qu'un léger duvet de pêche apparaissait sur ses joues, et enfin que sa voix venait à peine de descendre d'une octave à une autre. Quant à Suzel, elle était blonde et rose. Elle avait dix-sept ans et ne détestait point de pêcher à la ligne. Singulière occupation que celle-là, pourtant, et qui vous oblige à lutter d'astuce avec un barbillon. Mais Frantz aimait cela. Ce passe-temps allait à son tempérament. Patient autant qu'on peut l'être, se plaisant à suivre d'un oeil un peu rêveur le bouchon de liège qui tremblait au fil de l'eau, il savait attendre, et quand, après une séance de six heures, un modeste barbillon, ayant pitié de lui, consentait enfin à se laisser prendre, il était heureux, mais il savait contenir son émotion. Ce jour-là, les deux futurs, on pourrait dire les deux fiancés, étaient assis sur la berge verdoyante. Le limpide Vaar murmurait à quelques pieds au-dessous d'eux. Suzel poussait nonchalamment son aiguille à travers le canevas. Frantz ramenait automatiquement sa ligne de gauche à droite, puis il la laissait redescendre le courant de droite à gauche. Les barbillons faisaient dans l'eau des ronds capricieux qui s'entre-croisaient autour du bouchon, tandis que l'hameçon se promenait à vide dans les couches plus basses. De temps à autre: «Je crois que ça mord, Suzel, disait Frantz, sans aucunement lever les yeux sur la jeune fille. --Le croyez-vous, Frantz? répondait Suzel, qui, abandonnant un instant son ouvrage, suivait d'un oeil ému la ligne de son fiancé. --Mais non, reprenait Frantz. J'avais cru sentir un petit mouvement. Je me suis trompé. --Ça mordra, Frantz, répondait Suzel de sa voix pure et douce. Mais n'oubliez pas de «ferrer» à temps. Vous êtes toujours en retard de quelques secondes, et le barbillon en profite pour s'échapper. --Voulez-vous prendre ma ligne, Suzel? --Volontiers, Frantz. --Alors donnez-moi votre canevas, nous verrons si je serai plus adroit à l'aiguille qu'à l'hameçon.» Et la jeune fille prenait la ligne d'une main tremblante, et le jeune homme faisait courir l'aiguille à travers les mailles de la tapisserie. Et pendant des heures ils échangeaient ainsi de douces paroles, et leurs coeurs palpitaient lorsque le liège frémissait sur l'eau. Ah! puissent-ils ne jamais oublier ces heures charmantes, pendant lesquelles, assis l'un près de l'autre, ils écoutaient le murmure de la rivière. Ce jour-là, le soleil était déjà très-abaissé sur l'horizon, et, malgré les talents combinés de Suzel et de Frantz, «ça n'avait pas mordu». Les barbillons ne s'étaient point montrés compatissants, et ils riaient des jeunes gens qui étaient trop justes pour leur en vouloir. «Nous serons plus heureux une autre fois, Frantz, dit Suzel, quand le jeune pêcheur repiqua son hameçon toujours vierge sur sa planchette de sapin. --Il faut l'espérer, Suzel,» répondit Frantz. Puis, tous deux, marchant l'un près de l'autre reprirent le chemin de la maison, sans échanger une parole, aussi muets que leurs ombres, qui s'allongeaient devant eux. Suzel se voyait grande, grande, sous les rayons obliques du soleil couchant. Frantz paraissait maigre, maigre, comme la longue ligne qu'il tenait à la main. On arriva à la maison du bourgmestre. De vertes touffes d'herbe encadraient les pavés luisants, et on se fut bien gardé de les arracher, car elles capitonnaient la rue et assourdissaient le bruit des pas. Au moment où la porte allait s'ouvrir, Frantz crut devoir dire à sa fiancée: «Vous savez, Suzel, le grand jour approche. --Il approche, en effet, Frantz! répondit la jeune fille en abaissant ses longues paupières. --Oui, dit Frantz, dans cinq ou six ans.... --Au revoir, Frantz, dit Suzel. --Au revoir, Suzel,» répondit Frantz. Et, après que la porte se fut refermée, le jeune homme reprit d'un pas égal et tranquille le chemin de la maison du conseiller Niklausse. VII Où les -andante- deviennent des -allegro- et les -allegro- des -vivace-. L'émotion causée par l'incident de l'avocat Schut et du médecin Custos s'était apaisée. L'affaire n'avait pas eu de suite. On pouvait donc espérer que Quiquendone rentrerait dans son apathie habituelle, qu'un événement inexplicable avait momentanément troublée. Cependant, le tuyautage destiné à conduire le gaz oxy-hydrique dans les principaux édifices de la ville s'opérait rapidement. Les conduites et les branchements se glissaient peu à peu sous le pavé de Quiquendone. Mais les becs manquaient encore, car leur exécution étant très-délicate, il avait fallu les faire fabriquer à l'étranger. Le docteur Ox se multipliait; son préparateur Ygène et lui ne perdaient pas un instant, pressant les ouvriers, parachevant les délicats organes du gazomètre, alimentant jour et nuit les gigantesques piles qui décomposaient l'eau sous l'influence d'un puissant courant électrique. Oui! le docteur fabriquait déjà son gaz, bien que la canalisation ne fût pas encore terminée; ce qui, entre nous, aurait dû paraître assez singulier. Mais avant peu,--du moins on était fondé à l'espérer,--avant peu, au théâtre de la ville, le docteur Ox inaugurerait les splendeurs de son nouvel éclairage. Car Quiquendone possédait un théâtre, bel édifice, ma foi, dont la disposition intérieure et extérieure rappelait tous les styles. Il était à la fois byzantin, roman, gothique, Renaissance, avec des portes en plein cintre, des fenêtres ogivales, des rosaces flamboyantes, des clochetons fantaisistes, en un mot, un spécimen de tous les genres, moitié Parthénon, moitié Grand Café parisien, ce qui ne saurait étonner, puisque, commencé sous le bourgmestre Ludwig van Tricasse, en 1175, il ne fut achevé qu'en 1837, sous le bourgmestre Natalis van Tricasse. On avait mis sept cents ans à le construire, et il s'était successivement conformé à la mode architecturale de toutes les époques. N'importe! c'était un bel édifice, dont les piliers romans et les voûtes byzantines ne jureraient pas trop avec l'éclairage au gaz oxy-hydrique. On jouait un peu de tout au théâtre de Quiquendone, et surtout l'opéra et l'opéra-comique. Mais il faut dire que les compositeurs n'eussent jamais pu reconnaître leurs oeuvres, tant les -mouvements- en étaient changés. En effet, comme rien ne se faisait vite à Quiquendone, les oeuvres dramatiques avaient dû s'approprier au tempérament des Quiquendoniens. Bien que les portes du théâtre s'ouvrissent habituellement à quatre heures et se fermassent à dix, il était sans exemple que, pendant ces six heures, on eût joué plus de deux actes. -Robert le Diable, les Huguenots-, ou -Guillaume Tell-, occupaient ordinairement trois soirées, tant l'exécution de ces chefs-d'oeuvre était lente. Les -vivace-, au théâtre de Quiquendone, flânaient comme de véritables -adagio-. Les -allegro- se traînaient longuement, longuement. Les quadruples croches ne valaient pas des rondes ordinaires en tout autre pays. Les roulades les plus rapides, exécutées au goût des Quiquendoniens, avaient les allures d'un hymne de plain-chant. Les trilles nonchalants s'alanguissaient, se compassaient, afin de ne pas blesser les oreilles des dilettanti. Pour tout dire par un exemple, l'air rapide de Figaro, à son entrée au premier acte du -Barbier de Séville-, se battait au numéro 33 du métronome et durait cinquante-huit minutes,--quand l'acteur était un brûleur de planches. On le pense bien, les artistes venus du dehors avaient dû se conformer à cette mode; mais, comme on les payait bien, ils ne se plaignaient pas, et ils obéissaient fidèlement à l'archet du chef d'orchestre, qui, dans les -allegro-, ne battait jamais plus de huit mesures à la minute. Mais aussi quels applaudissements accueillaient ces artistes, qui enchantaient, sans jamais les fatiguer, les spectateurs de Quiquendone! Toutes les mains frappaient l'une dans l'autre à des intervalles assez éloignés, ce que les comptes rendus des journaux traduisaient par -applaudissements frénétiques-; et une ou deux fois même, si la salle étonnée ne croula pas sous les bravos, c'est que, au douzième siècle, on n'épargnait dans les fondations ni le ciment ni la pierre. D'ailleurs, pour ne point exalter ces enthousiastes natures de Flamands, le théâtre ne jouait qu'une fois par semaine, ce qui permettait aux acteurs de creuser plus profondément leurs rôles et aux spectateurs de digérer plus longuement les beautés des chefs-d'oeuvre de l'art dramatique. Or, depuis longtemps les choses marchaient ainsi. Les artistes étrangers avaient l'habitude de contracter un engagement avec le directeur de Quiquendone, lorsqu'ils voulaient se reposer de leurs fatigues sur d'autres scènes, et il ne semblait pas que rien dût modifier ces coutumes invétérées, quand, quinze jours après l'affaire Schut-Custos, un incident inattendu vint jeter à nouveau le trouble dans les populations. C'était un samedi, jour d'opéra. Il ne s'agissait pas encore, comme on pourrait le croire, d'inaugurer le nouvel éclairage. Non; les tuyaux aboutissaient bien dans la salle, mais, pour le motif indiqué plus haut, les becs n'avaient pas encore été posés, et les bougies du lustre projetaient toujours leur douce clarté sur les nombreux spectateurs qui encombraient le théâtre. On avait ouvert les portes au public à une heure après midi, et à trois heures la salle était à moitié pleine. Il y avait eu un moment une queue qui se développait jusqu'à l'extrémité de la place Saint-Ernuph, devant la boutique du pharmacien Josse Liefrinck. Cet empressement faisait pressentir une belle représentation. «Vous irez ce soir au théâtre? avait dit le matin même le conseiller au bourgmestre. --Je n'y manquerai pas, avait répondu van Tricasse, et j'y conduirai Mme Van Tricasse, ainsi que notre fille Suzel et notre chère Tatanémance, qui raffolent de la belle musique. --Mlle Suzel viendra? demanda le conseiller. --Sans doute, Niklausse. --Alors mon fils Frantz sera un des premiers à faire queue, répondit Niklausse. --Un garçon ardent, Niklausse, répondit doctoralement le bourgmestre, une tête chaude! Il faut surveiller ce jeune homme. --Il aime, van Tricasse, il aime votre charmante Suzel. --Eh bien! Niklausse, il l'épousera. Du moment que nous sommes convenus de faire ce mariage, que peut-il demander de plus? --Il ne demande rien, van Tricasse, il ne demande rien, ce cher enfant! Mais enfin--et je ne veux pas en dire davantage--il ne sera pas le dernier à prendre son billet au bureau! --Ah! vive et ardente jeunesse! répliqua le bourgmestre, souriant à son passé. Nous avons été ainsi, mon digne conseiller! Nous avons aimé, nous aussi! Nous avons fait queue en notre temps! À ce soir donc, à ce soir! À propos, savez-vous que c'est un grand artiste, ce Fioravanti! Aussi, quel accueil on lui a fait dans nos murs! Il n'oubliera pas de longtemps les applaudissements de Quiquendone.» Il s'agissait, en effet, du célèbre ténor Fioravanti, qui, par son talent de virtuose, sa méthode parfaite, sa voix sympathique, provoquait chez les amateurs de la ville un véritable enthousiasme. Depuis trois semaines, Fioravanti avait obtenu des succès immenses dans -les Huguenots-. Le premier acte, interprété au goût des Quiquendoniens, avait rempli une soirée tout entière de la première semaine du mois. Une autre soirée de la seconde semaine, allongée par des -andante- infinis, avait valu au célèbre chanteur une véritable ovation. Le succès s'était encore accru avec le troisième acte du chef-d'oeuvre de Meyerbeer. Mais c'est au quatrième acte qu'on attendait Fioravanti, et ce quatrième acte, c'est ce soir-là même qu'il allait être joué devant un public impatient. Ah! ce duo de Raoul et de Valentine, cet hymne d'amour à deux voix, largement soupiré, cette strette où se multiplient les -crescendo-, les -stringendo-, les -pressez un peu-, les -più crescendo-, tout cela chanté lentement, compendieusement, interminablement! Ah! quel charme! Aussi, à quatre heures, la salle était pleine. Les loges, l'orchestre, le parterre regorgeaient. Aux avant-scènes s'étalaient le bourgmestre van Tricasse, Mlle van Tricasse, Mme van Tricasse et l'aimable Tatanémance en bonnet vert-pomme; puis, non loin, le conseiller Niklausse et sa famille, sans oublier l'amoureux Frantz. On voyait aussi les familles du médecin Custos, de l'avocat Schut, d'Honoré Syntax, le grand juge, et Soutman (Norbert), le directeur de la compagnie d'assurances, et le gros banquier Collaert, fou de musique allemande, un peu virtuose lui-même, et le percepteur Rupp, et le directeur de l'Académie, Jérôme Resh, et le commissaire civil, et tant d'autres notabilités de la ville qu'on ne saurait les énumérer ici sans abuser de la patience du lecteur. Ordinairement, en attendant le lever du rideau, les Quiquendoniens avaient l'habitude de se tenir silencieux, les uns lisant leur journal, les autres échangeant quelques mots à voix basse, ceux-ci gagnant leur place sans bruit et sans hâte, ceux-là jetant un regard à demi éteint vers les beautés aimables qui garnissaient les galeries. Mais, ce soir-là, un observateur eût constaté que, même avant le lever du rideau, une animation inaccoutumée régnait dans la salle. On voyait remuer des gens qui ne remuaient jamais. Les éventails des dames s'agitaient avec une rapidité anormale. Un air plus vivace semblait avoir envahi toutes ces poitrines. On respirait plus largement. Quelques regards brillaient, et, s'il faut le dire, presque à l'égal des flammes du lustre, qui semblaient jeter sur la salle un éclat inaccoutumé. Vraiment, on y voyait plus clair que d'habitude, bien que l'éclairage n'eût point été augmenté. Ah! si les appareils nouveaux du docteur Ox eussent fonctionné! mais ils ne fonctionnaient pas encore. Enfin, l'orchestre est à son poste, au grand complet. Le premier violon a passé entre les pupitres pour donner un -la- modeste à ses collègues. Les instruments à corde, les instruments à vent, les instruments à percussion sont d'accord. Le chef d'orchestre n'attend plus que le coup de sonnette pour battre la première mesure. La sonnette retentit. Le quatrième acte commence. L'-allegro appassionato- de l'entracte est joué suivant l'habitude, avec une lenteur majestueuse, qui eût fait bondir l'illustre Meyerbeer, et dont les dilettanti Quiquendoniens apprécient toute la majesté. Mais bientôt le chef d'orchestre ne se sent plus maître de ses exécutants. Il a quelque peine à les retenir, eux si obéissants, si calmes d'ordinaire. Les instruments à vent ont une tendance à presser les mouvements, et il faut les refréner d'une main ferme, car ils prendraient l'avance sur les instruments à cordes, ce qui, au point de vue harmonique, produirait un effet regrettable. Le basson lui-même, le fils du pharmacien Josse Liefrinck, un jeune homme si bien élevé, tend à s'emporter. Cependant Valentine a commencé son récitatif: Je suis seule chez moi.... mais elle presse. Le chef d'orchestre et tous ses musiciens la suivent--peut-être à leur insu--dans son -cantabile-, qui devrait être battu largement, comme un -douze-huit- qu'il est. Lorsque Raoul paraît à la porte du fond, entre le moment où Valentine va à lui et le moment où elle le cache dans la chambre -à côté-, il ne se passe pas un quart d'heure, tandis qu'autrefois, selon la tradition du théâtre de Quiquendone, ce récitatif de trente-sept mesures durait juste trente-sept minutes. Saint-Bris, Nevers, Cavannes et les seigneurs catholiques sont entrés en scène, un peu précipitamment peut être. -Allegro pomposo- a marqué le compositeur sur la partition. L'orchestre et les seigneurs vont bien -allegro-, mais pas -pomposo- du tout, et au morceau d'ensemble, dans cette page magistrale de la conjuration et de la bénédiction des poignards, on ne modère plus l'-allegro- réglementaire. Chanteurs et musiciens s'échappent fougueusement. Le chef d'orchestre ne songe plus à les retenir. D'ailleurs le public ne réclame pas, au contraire; on sent qu'il est entraîné lui-même, qu'il est dans le mouvement, et que ce mouvement répond aux aspirations de son âme: Des troubles renaissants et d'une guerre impie, Voulez-vous, comme moi, délivrer le pays? On promet, on jure. C'est à peine si Nevers a le temps de protester et de chanter que, «parmi ses aïeux, il compte des soldats et pas un assassin.» On l'arrête. Les quarteniers et les échevins accourent et jurent rapidement «de frapper tous à la fois». Saint-Bris enlève comme un véritable -deux-quatre- de barrière le récitatif qui appelle les catholiques à la vengeance. Les trois moines, portant des corbeilles avec des écharpes blanches, se précipitent par la porte du fond de l'appartement de Nevers, sans tenir compte de la mise en scène, qui leur recommande de s'avancer lentement. Déjà tous les assistants ont tiré leur épée et leur poignard, que les trois moines bénissent en un tour de main. Les soprani, les ténors, les basses, attaquent avec des cris de rage l'-allegro furioso-, et, d'un -six-huit- dramatique, ils font un -six-huit- de quadrille. Puis, ils sortent en hurlant: À minuit, Point de bruit! Dieu le veut! Oui, À minuit. En ce moment, le public est debout. On s'agite dans les loges, au parterre, aux galeries. Il semble que tous les spectateurs vont s'élancer sur la scène, le bourgmestre van Tricasse en tête, afin de s'unir aux conjurés et d'anéantir les huguenots, dont, d'ailleurs, ils partagent les opinions religieuses. On applaudit, on rappelle, on acclame! Tatanémance agite d'une main fébrile son bonnet vert-pomme. Les lampes de la salle jettent un éclat ardent. Raoul, au lieu de soulever lentement la draperie, la déchire par un geste superbe et se trouve face à face avec Valentine. Enfin! c'est le grand duo, et il est mené -allegro vivace-. Raoul n'attend pas les demandes de Valentine et Valentine n'attend pas les réponses de Raoul. Le passage adorable: Le danger presse Et le temps vole.... devient un de ces rapides -deux-quatre- qui ont fait la renommée d'Offenbach, lorsqu'il fait danser des conjurés quelconques. L'-andante amoroso-: Tu l'as dit! Oui, tu m'aimes! n'est plus qu'un -vivace furioso-, et le violoncelle de l'orchestre ne se préoccupe plus d'imiter les inflexions de la voix du chanteur, comme il est indiqué dans la partition du maître. En vain Raoul s'écrie: Parle encore et prolonge De mon coeur l'ineffable sommeil! Valentine ne peut pas prolonger! On sent qu'un feu inaccoutumé le dévore. Ses -si- et ses -ut-, au-dessus de la portée, ont un éclat effrayant. Il se démène, il gesticule, il est embrasé. On entend le beffroi; la cloche résonne; mais quelle cloche haletante! Le sonneur qui la sonne ne se possède évidemment plus. C'est un tocsin épouvantable, qui lutte de violence avec les fureurs de l'orchestre. Enfin la strette qui va terminer cet acte magnifique: Plus d'amour, plus d'ivresse, O remords qui m'oppresse! que le compositeur indique -allegro con moto-, s'emporte dans un -prestissimo- déchaîné. On dirait un train express qui passe. Le beffroi reprend. Valentine tombe évanouie. Raoul se précipite par la fenêtre! Il était temps. L'orchestre, véritablement ivre, n'aurait pu continuer. Le bâton du chef n'est plus qu'un morceau brisé sur le pupitre du souffleur! Les cordes des violons sont rompues et les manches tordus! Dans sa fureur, le timbalier a crevé ses timbales! le contrebassiste est juché sur le haut de son édifice sonore! La première clarinette a avalé l'anche de son instrument, et le second hautbois mâche entre ses dents ses languettes de roseau! La coulisse du trombone est faussée, et enfin le malheureux corniste ne peut plus retirer sa main, qu'il a trop profondément enfoncée dans le pavillon de son cor! Et le public! le public, haletant, enflammé, gesticule, hurle! Toutes les figures sont rouges comme si un incendie eût embrasé ces corps à l'intérieur! On se bourre, on se presse pour sortir, les hommes sans chapeau, les femmes sans manteau! On se bouscule dans les couloirs, on s'écrase aux portes, on se dispute, on se bat! Plus d'autorités! plus de bourgmestre! Tous égaux devant une surexcitation infernale ... Et, quelques instants après, lorsque chacun est dans la rue, chacun reprend son calme habituel et rentre paisiblement dans sa maison, avec le souvenir confus de ce qu'il a ressenti. Le quatrième acte des -Huguenots-, qui durait autrefois six heures d'horloge, commencé, ce soir-là, à quatre heures et demie, était terminé à cinq heures moins douze. Il avait duré dix-huit minutes! VIII Où l'antique et solennelle valse allemande se change en tourbillon. Mais si les spectateurs, après avoir quitté le théâtre, reprirent leur calme habituel, s'ils regagnèrent paisiblement leur logis en ne conservant qu'une sorte d'hébêtement passager, ils n'en avaient pas moins subi une extraordinaire exaltation, et, anéantis, brisés, comme s'ils eussent commis quelque excès de table, ils tombèrent lourdement dans leurs lits. Or, le lendemain, chacun eut comme un ressouvenir de ce qui s'était passé la veille. En effet, à l'un manquait son chapeau, perdu dans la bagarre, à l'autre un pan de son habit, déchiré dans la mêlée; à celle-ci, son fin soulier de prunelle, à celle-là sa mante des grands jours. La mémoire revint à ces honnêtes bourgeois, et, avec la mémoire, une certaine honte de leur inqualifiable effervescence. Cela leur apparaissait comme une orgie dont ils auraient été les héros inconscients! Ils n'en parlaient pas; ils ne voulaient plus y penser. Mais le personnage le plus abasourdi de la ville, ce fut encore le bourgmestre van Tricasse. Le lendemain matin, en se réveillant, il ne put retrouver sa perruque. Lotchè avait cherché partout. Rien. La perruque était restée sur le champ de bataille. Quant à la faire réclamer par Jean Mistrol, le trompette assermenté de la ville, non. Mieux valait faire le sacrifice de ce postiche que de s'afficher ainsi, quand on avait l'honneur d'être le premier magistrat de la cité. Le digne van Tricasse songeait ainsi, étendu sous ses couvertures, le corps brisé, la tête lourde, la langue épaisse, la poitrine brûlante. Il n'éprouvait aucune envie de se lever, au contraire, et son cerveau travailla plus dans cette matinée qu'il n'avait travaillé depuis quarante ans peut-être. L'honorable magistrat refaisait dans son esprit tous les incidents de cette inexplicable représentation. Il les rapprochait des faits qui s'étaient dernièrement accomplis à la soirée du docteur Ox. Il cherchait les raisons de cette singulière excitabilité qui, à deux reprises, venait de se déclarer chez ses administrés les plus recommandables. «Mais que se passe-t-il donc? se demandait-il. Quel esprit de vertige s'est emparé de ma paisible ville de Quiquendone? Est-ce que nous allons devenir fous et faudra-t-il faire de la cité un vaste hôpital? Car enfin, hier, nous étions tous là, notables, conseillers, juges, avocats, médecins, académiciens, et tous, si mes souvenirs sont fidèles, tous nous avons subi cet accès de folie furieuse! Mais qu'y avait-il donc dans cette musique infernale? C'est inexplicable! Cependant, je n'avais rien mangé, rien bu qui pût produire en moi une telle exaltation! Non! hier, à dîner, une tranche de veau trop cuit, quelques cuillerées d'épinards au sucre, des oeufs à la neige et deux verres de petite bière coupée d'eau pure, cela ne peut pas monter à la tête! Non. Il y a quelque chose que je ne puis expliquer, et comme, après tout, je suis responsable des actes de mes administrés, je ferai faire une enquête.» Mais l'enquête, qui fut décidée par le conseil municipal, ne produisit aucun résultat. Si les faits étaient patents, les causes échappèrent à la sagacité des magistrats. D'ailleurs, le calme s'était refait dans les esprits, et, avec le calme, l'oubli des excès. Les journaux de la localité évitèrent même d'en parler, et le compte rendu de la représentation, qui parut dans le -Mémorial de Quiquendone-, ne fit aucune allusion à cet enfièvrement d'une salle tout entière. Et cependant, si la ville reprit son flegme habituel, si elle redevint, en apparence, flamande comme devant, au fond, on sentait que le caractère et le tempérament de ses habitants se modifiaient peu à peu. On eût vraiment dit, avec le médecin Dominique Custos, «qu'il leur poussait des nerfs.» Expliquons-nous cependant. Ce changement incontestable et incontesté ne se produisait que dans certaines conditions. Lorsque les Quiquendoniens allaient par les rues de la ville, au grand air, sur les places, le long du Vaar, ils étaient toujours ces bonnes gens froids et méthodiques que l'on connaissait autrefois. De même, quand ils se confinaient dans leurs logis, les uns travaillant de la main, les autres travaillant de la tête, ceux-ci ne faisant rien, ceux-là ne pensant pas davantage. Leur vie privée était silencieuse, inerte, végétative comme jadis. Nulle querelle, nul reproche dans les ménages, nulle accélération des mouvements du coeur, nulle surexcitation de la moelle encéphalique. La moyenne des pulsations restait ce qu'elle était au bon temps, de cinquante à cinquante-deux par minute. Mais, phénomène absolument inexplicable, qui eût mis en défaut la sagacité des plus ingénieux physiologistes de l'époque, si les habitants de Quiquendone ne se modifiaient point dans la vie privée, ils se métamorphosaient visiblement, au contraire, dans la vie commune, à propos de ces relations d'individu à individu qu'elle provoque. Ainsi, se réunissaient-ils dans un édifice public? Cela «n'allait plus», pour employer l'expression du commissaire Passauf. À la bourse, à l'hôtel de ville, à l'amphithéâtre de l'Académie, aux séances du conseil comme aux réunions des savants, une sorte de revivification se produisait, une surexcitation singulière s'emparait bientôt des assistants. Au bout d'une heure, les rapports étaient déjà aigres. Après deux heures, la discussion dégénérait en dispute. Les têtes s'échauffaient, et l'on en venait aux personnalités. Au temple même, pendant le prêche, les fidèles ne pouvaient entendre de sang-froid le ministre van Stabel, qui, d'ailleurs, se démenait dans sa chaire et les admonestait plus sévèrement que d'habitude. Enfin cet état de choses amena de nouvelles altercations plus graves, hélas! que celle du médecin Custos et de l'avocat Schut, et si elles ne nécessitèrent jamais l'intervention de l'autorité, c'est que les querelleurs, rentrés chez eux, y retrouvaient, avec le calme, l'oubli des offenses faites et reçues. Toutefois, cette particularité n'avait pu frapper des esprits absolument inhabiles à reconnaître ce qui se passait en eux. Un seul personnage de la ville, celui-là même dont le conseil songeait depuis trente ans à supprimer la charge, le commissaire civil, Michel Passauf, avait fait cette remarque, que la surexcitation, nulle dans les maisons particulières, se révélait promptement dans les édifices publics, et il se demandait, non sans une certaine anxiété, ce qu'il adviendrait si jamais cet éréthisme venait à se propager jusque dans les maisons bourgeoises, et si l'épidémie--c'était le mot qu'il employait--se répandait dans les rues de la ville. Alors, plus d'oubli des injures, plus de calme, plus d'intermittence dans le délire, mais une inflammation permanente qui précipiterait inévitablement les Quiquendoniens les uns contre les autres. «Alors qu'arriverait-il? se demandait avec effroi le commissaire Passauf. Comment arrêter ces sauvages fureurs? Comment enrayer ces tempéraments aiguillonnés? C'est alors que ma charge ne sera plus une sinécure, et qu'il faudra bien que le conseil en arrive à doubler mes appointements ... à moins qu'il ne faille m'arrêter moi-même ... pour infraction et manquement à l'ordre public!» Or, ces très-justes craintes commencèrent à se réaliser. De la bourse, du temple, du théâtre, de la maison commune, de l'Académie, de la halle, le mal fit invasion dans la maison des particuliers, et cela moins de quinze jours après cette terrible représentation des -Huguenots-. Ce fut dans la maison du banquier Collaert que se déclarèrent les premiers symptômes de l'épidémie. Ce riche personnage donnait un bal, ou tout au moins une soirée dansante, aux notabilités de la ville. Il avait émis, quelques mois auparavant, un emprunt de trente mille francs qui avait été aux trois quarts souscrit, et, pour reconnaître ce succès financier, il avait ouvert ses salons et donné une fête à ses compatriotes. On sait ce que sont ces réceptions flamandes, pures et tranquilles, dont la bière et les sirops font, en général, tous les frais. Quelques conversations sur le temps qu'il fait, l'apparence des récoltes, le bon état des jardins, l'entretien des fleurs et plus particulièrement des tulipes; de temps en temps, une danse lente et compassée, comme un menuet; parfois une valse, mais une de ces valses allemandes qui ne donnent pas plus d'un tour et demi à la minute, et pendant lesquelles les valseurs se tiennent embrassés aussi loin l'un de l'autre que leurs bras le peuvent permettre, tel est l'ordinaire de ces bals que fréquentait la haute société de Quiquendone. La polka, après avoir été mise à quatre temps, avait bien essayé de s'y acclimater; mais les danseurs restaient toujours en arrière de l'orchestre, si lentement que fût battue la mesure, et l'on avait dû y renoncer. Ces réunions paisibles, dans lesquelles les jeunes gens et les jeunes filles trouvaient un plaisir honnête et modéré, n'avaient jamais amené d'éclat fâcheux. Pourquoi donc, ce soir-là, chez le banquier Collaert, les sirops semblèrent-ils se transformer en vins capiteux, en Champagne pétillant, en punchs incendiaires? Pourquoi, vers le milieu de la fête, une sorte d'ivresse inexplicable gagna-t-elle tous les invités? Pourquoi le menuet dériva-t-il en saltarelle? Pourquoi les musiciens de l'orchestre pressèrent-ils la mesure? Pourquoi, ainsi qu'au théâtre, les bougies brillèrent-elles d'un éclat inaccoutumé? Quel courant électrique envahit les salons du banquier? D'où vint que les couples se rapprochèrent, que les mains se pressèrent dans une étreinte plus convulsive, que des «cavaliers seuls» se signalèrent par quelques pas hasardés, pendant cette pastourelle autrefois si grave, si solennelle, si majestueuse, si comme il faut! Hélas! quel Oedipe aurait pu répondre à toutes ces insolubles questions? Le commissaire Passauf, présent à la soirée, voyait bien l'orage venir, mais il ne pouvait le dominer, il ne pouvait le fuir, et il sentait comme une ivresse lui monter au cerveau. Toutes ses facultés physiologiques et passionnelles s'accroissaient. On le vit, à plusieurs reprises, se jeter sur les sucreries et dévaliser les plateaux, comme s'il fût sorti d'une longue diète. Pendant ce temps, l'animation du bal s'augmentait. Un long murmure, comme un bourdonnement sourd, s'échappait de toutes les poitrines. On dansait, on dansait véritablement. Les pieds s'agitaient avec une frénésie croissante. Les figures s'empourpraient comme des faces de Silène. Les yeux brillaient comme des escarboucles. La fermentation générale était portée au plus haut degré. Et quand l'orchestre entonna la valse du -Freyschütz-, lorsque cette valse, si allemande et d'un mouvement si lent, fut attaquée à bras déchaînés par les gagistes, ah! ce ne fut plus une valse, ce fut un tourbillon insensé, une rotation vertigineuse, une giration digne d'être conduite par quelque Méphistophélès, battant la mesure avec un tison ardent! Puis un galop, un galop infernal, pendant une heure, sans qu'on pût le détourner, sans qu'on pût le suspendre, entraîna dans ses replis à travers les salles, les salons, les antichambres, par les escaliers, de la cave au grenier de l'opulente demeure, les jeunes gens, les jeunes filles, les pères, les mères, les individus de tout âge, de tout poids, de tout sexe, et le gros banquier Collaert, et Mme Collaert, et les conseillers, et les magistrats, et le grand juge, et Niklausse, et Mme van Tricasse, et le bourgmestre van Tricasse, et le commissaire Passauf lui-même, qui ne put jamais se rappeler celle qui fut sa valseuse pendant cette nuit-là. Mais «elle» ne l'oublia plus. Et depuis ce jour, «elle» revit dans ses rêves le brûlant commissaire, l'enlaçant dans une étreinte passionnée! Et «elle», c'était l'aimable Tatanémance! IX Où le docteur Ox et son préparateur Ygène ne se disent que quelques mots. «Eh bien, Ygène? --Eh bien, maître, tout est prêt! La pose des tuyaux est achevée. --Enfin! Nous allons maintenant opérer en grand, et sur les masses!» X Dans lequel on verra que l'épidémie envahit la ville entière et quel effet elle produisit. Pendant les mois qui suivirent, le mal, au lieu de se dissiper, ne fit que s'étendre. Des maisons particulières l'épidémie se répandit dans les rues. La ville de Quiquendone n'était plus reconnaissable. Phénomène plus extraordinaire encore que ceux qui avaient été remarqués jusqu'alors, non-seulement le règne animal, mais le règne végétal lui-même n'échappait point à cette influence. Suivant le cours ordinaire des choses, les épidémies sont spéciales. Celles qui frappent l'homme épargnent les animaux, celles qui frappent les animaux épargnent les végétaux. On n'a jamais vu un cheval attaqué de la variole ni un homme de la peste bovine, et les moutons n'attrapent pas la maladie des pommes de terre. Mais ici, toutes les lois de la nature semblaient bouleversées. Non-seulement le caractère, le tempérament, les idées des habitants et habitantes de Quiquendone s'étaient modifiés, mais les animaux domestiques, chiens ou chats, boeufs ou chevaux, ânes ou chèvres, subissaient cette influence épidémique, comme si leur milieu habituel eût été changé. Les plantes elles-mêmes «s'émancipaient», si l'on veut bien nous pardonner cette expression. En effet, dans les jardins, dans les potagers, dans les vergers, se manifestaient des symptômes extrêmement curieux. Les plantes grimpantes grimpaient avec plus d'audace. Les plantes touffantes «touffaient» avec plus de vigueur. Les arbustes devenaient des arbres. Les graines, à peine semées, montraient leur petite tête verte, et, dans le même laps de temps, elles gagnaient en pouces ce que jadis, et dans les circonstances les plus favorables, elles gagnaient en lignes. Les asperges atteignaient deux pieds de hauteur; les artichauts devenaient gros comme des melons, les melons gros comme des citrouilles, les citrouilles grosses comme des potirons, les potirons gros comme la cloche du beffroi, qui mesurait, ma foi, neuf pieds de diamètre. Les choux étaient des buissons et les champignons des parapluies. Les fruits ne tardèrent pas à suivre l'exemple des légumes. Il fallut se mettre à deux pour manger une fraise et à quatre pour manger une poire. Les grappes de raisin égalaient cette grappe phénoménale, si admirablement peinte par le Poussin dans son -Retour des envoyés à la Terre promise-! De même pour les fleurs: les larges violettes répandaient dans l'air des parfums plus pénétrants; les roses exagérées resplendissaient de couleurs plus vives; les lilas formaient en quelques jours d'impénétrables taillis; géraniums, marguerites, dahlias, camélias, rhododendrons, envahissant les allées, s'étouffaient les uns les autres! La serpe n'y pouvait suffire. Et les tulipes, ces chères liliacées qui font la joie des Flamands, quelles émotions elles causèrent aux amateurs! Le digne van Bistrom faillit un jour tomber à la renverse en voyant dans son jardin une simple -Tulipa gesneriana- énorme, monstrueuse, géante, dont le calice servait de nid à toute une famille de rouges-gorges! La ville entière accourut pour voir cette fleur phénomènale et lui décerna le nom de -Tulipa quiquendonia-. Mais, hélas! si ces plantes, si ces fruits, si ces fleurs poussaient à vue d'oeil, si tous les végétaux affectaient de prendre des proportions colossales, si la vivacité de leurs couleurs et de leur parfum enivrait l'odorat et le regard, en revanche, ils se flétrissaient vite. Cet air qu'ils absorbaient les brûlait rapidement, et ils mouraient bientôt, épuisés, flétris, dévorés. Tel fut le sort de la fameuse tulipe, qui s'étiola après quelques jours de splendeur! Il en fut bientôt de même des animaux domestiques, depuis le chien de la maison jusqu'au porc de l'étable, depuis le serin de la cage jusqu'au dindon de la basse-cour. Il convient de dire que ces animaux, en temps ordinaire, étaient non moins flegmatiques que leurs maîtres. Chiens ou chats végétaient plutôt qu'ils ne vivaient. Jamais un frémissement de plaisir, jamais un mouvement de colère. Les queues ne remuaient pas plus que si elles eussent été de bronze. On ne citait, depuis un temps immémorial, ni un coup de dent ni un coup de griffe. Quant aux chiens enragés, on les regardait comme des bêtes imaginaires, à ranger avec les griffons et autres dans la ménagerie de l'Apocalypse. Mais, pendant ces quelques mois, dont nous cherchons à reproduire les moindres accidents, quel changement! Chiens et chats commencèrent à montrer les dents et les griffes. Il y eut quelques exécutions à la suite d'attaques réitérées. On vit pour la première fois un cheval prendre le mors aux dents et s'emporter dans les rues de Quiquendone, un boeuf se précipiter, cornes baissées, sur un de ses congénères, un âne se renverser, les jambes en l'air, sur la place Saint-Ernuph, et pousser des braîments qui n'avaient plus rien «d'animal», un mouton, un mouton lui-même, défendre vaillamment contre le couteau du boucher les côtelettes qu'il portait en lui! Le bourgmestre van Tricasse fut contraint de rendre des arrêtés de police concernant les animaux domestiques qui, pris de folie, rendaient peu sûres les rues de Quiquendone. Mais, hélas! si les animaux étaient fous, les hommes n'étaient plus sages. Aucun âge ne fut épargné par le fléau. Les bébés devinrent très-promptement insupportables, eux jusque là si faciles à élever, et, pour la première fois, le grand-juge Honoré Syntax dut appliquer le fouet à sa jeune progéniture. Au collège, il y eut comme une émeute, et les dictionnaires tracèrent de déplorables trajectoires dans les classes. On ne pouvait plus tenir les élèves renfermés, et, d'ailleurs, la surexcitation gagnait jusqu'aux professeurs eux-mêmes, qui les accablaient de pensums extravagants. Autre phénomène! Tous ces Quiquendoniens, si sobres jusqu'alors, et qui faisaient des crèmes fouettées leur alimentation principale, commettaient de véritables excès de nourriture et de boisson. Leur régime ordinaire ne suffisait plus. Chaque estomac se transformait en gouffre, et ce gouffre, il fallait bien le combler par les moyens les plus énergiques. La consommation de la ville fut triplée. Au lieu de deux repas, on en faisait six. On signala de nombreuses indigestions. Le conseiller Niklausse ne pouvait assouvir sa faim. Le bourgmestre van Tricasse ne pouvait combler sa soif, et il ne sortait plus d'une sorte de demi-ébriété rageuse. Enfin les symptômes les plus alarmants se manifestèrent et se multiplièrent de jour en jour. On rencontra des gens ivres, et, parmi ces gens ivres, souvent des notables. Les gastralgies donnèrent une occupation énorme au médecin Dominique Custos, ainsi que les névrites et les névrophlogoses, ce qui prouvait bien à quel degré d'irritabilité étaient étrangement montés les nerfs de la population. Il y eut des querelles, des altercations quotidiennes dans les rues autrefois si désertes de Quiquendone, aujourd'hui si fréquentées, car personne ne pouvait plus rester chez soi. Il fallut créer une police nouvelle pour contenir les perturbateurs de l'ordre public. Un violon fut installé dans la maison commune, et il se peupla jour et nuit de récalcitrants. Le commissaire Passauf était sur les dents. Un mariage fut conclu en moins de deux mois,--ce qui ne s'était jamais vu. Oui! le fils du percepteur Rupp épousa la fille de la belle Augustine de Rovere, et cela cinquante-sept jours seulement après avoir fait la demande de sa main! D'autres mariages furent décidés qui, en d'autres temps, fussent restés à l'état de projet pendant des années entières. Le bourgmestre n'en revenait pas, et il sentait sa fille, la charmante Suzel, lui échapper des mains. Quant à la chère Tatanémance, elle avait osé pressentir le commissaire Passauf, au sujet d'une union qui lui semblait réunir tous les éléments de bonheur, fortune, honorabilité, jeunesse!... Enfin--pour comble d'abomination--un duel eut lieu! Oui, un duel au pistolet, aux pistolets d'arçons, à soixante-quinze pas, à balles libres! Et entre qui? Nos lecteurs ne voudront pas le croire. Entre M. Frantz Niklausse, le doux pêcheur à la ligne, et le fils de l'opulent banquier, le jeune Simon Collaert. Et la cause de ce duel, c'était la propre fille du bourgmestre, pour laquelle Simon se sentait féru d'amour, et qu'il ne voulait pas céder aux prétentions d'un audacieux rival! XI Où les Quiquendoniens prennent une résolution héroïque. On voit dans quel état déplorable se trouvait la population de Quiquendone. Les têtes fermentaient. On ne se connaissait et on ne se reconnaissait plus. Les gens les plus pacifiques étaient devenus querelleurs. Il ne fallait pas les regarder de travers, ils eussent vite fait de vous envoyer des témoins. Quelques-uns laissèrent pousser leurs moustaches, et certains--des plus batailleurs--les relevèrent en croc. Dans ces conditions, l'administration de la cité, le maintien de l'ordre dans les rues et dans les édifices publics devenaient fort difficiles, car les services n'avaient point été organisés pour un tel état de choses. Le bourgmestre,--ce digne van Tricasse que nous avons connu si doux, si éteint, si incapable de prendre une décision quelconque,--le bourgmestre ne décolérait plus. Sa maison retentissait des éclats de sa voix. Il rendait vingt arrêtés par jour, gourmandant ses agents, et prêt à faire exécuter lui-même les actes de son administration. Ah! quel changement! Aimable et tranquille maison du bourgmestre, bonne habitation flamande, où était son calme d'autrefois? Quelles scènes de ménage s'y succédaient maintenant! Mme van Tricasse était devenue acariâtre, quinteuse, gourmandeuse. Son mari parvenait peut-être à couvrir sa voix en criant plus haut qu'elle, mais non à la faire taire. L'humeur irascible de cette brave dame s'en prenait à tout. Rien n'allait! Le service ne se faisait pas. Des retards pour toutes choses! Elle accusait Lotchè, et même Tatanémance, sa belle-soeur, qui, de non moins mauvaise humeur, lui répondait aigrement. Naturellement. M. van Tricasse soutenait sa domestique Lotchè, ainsi que cela se voit dans les meilleurs ménages. De là, exaspération permanente de Mme la bourgmestre, objurgations, discussions, disputes, scènes qui n'en finissaient plus! «Mais qu'est-ce que nous avons? s'écriait le malheureux bourgmestre. Mais quel est ce feu qui nous dévore? Mais nous sommes donc possédés du diable? Ah! madame van Tricasse, madame van Tricasse! Vous finirez par me faire mourir avant vous et manquer ainsi à toutes les traditions de la famille!» Car le lecteur ne peut avoir oublié cette particularité assez bizarre, que M. van Tricasse devait devenir veuf et se remarier, pour ne point rompre la chaîne des convenances. Cependant cette disposition des esprits produisit encore d'autres effets assez curieux et qu'il importe de signaler. Cette surexcitation, dont la cause nous échappe jusqu'ici, amena des régénérescences physiologiques, auxquelles on ne se serait pas attendu. Des talents, qui seraient restés ignorés, sortirent de la foule. Des aptitudes se révélèrent. Des artistes, jusque-là médiocres, se montrèrent sous un jour nouveau. Des hommes apparurent dans la politique aussi bien que dans les lettres. Des orateurs se formèrent aux discussions les plus ardues, et sur toutes les questions ils enflammèrent un auditoire parfaitement disposé d'ailleurs à l'inflammation. Des séances du conseil, le mouvement passa dans les réunions publiques, et un club se fonda à Quiquendone, pendant que vingt journaux, le -Guetteur de Quiquendone-, l'-Impartial de Quiquendone-, le -Radical de Quiquendone-, l'-Outrancier de Quiquendone-, écrits avec rage, soulevaient les questions sociales les plus graves. Mais à quel propos? se demandera-t-on. À propos de tout et de rien; à propos de la tour d'Audenarde qui penchait, que les uns voulaient abattre et que les autres voulaient redresser; à propos des arrêtés de police que rendait le conseil, auxquels de mauvaises têtes tentaient de résister; à propos du balayage des ruisseaux et du curage des égouts, etc. Et encore si les fougueux orateurs ne s'en étaient pris qu'à l'administration intérieure de la cité! Mais non, emportés par le courant, ils devaient aller au delà, et, si la Providence n'intervenait pas, entraîner, pousser, précipiter leurs semblables dans les hasards de la guerre. En effet, depuis huit ou neuf cents ans, Quiquendone avait dans son sac un -casus belli- de la plus belle qualité; mais elle le gardait précieusement, comme une relique, et il semblait avoir quelques chances de s'éventer et de ne plus pouvoir servir. Voici à quel propos s'était produit ce -casus belli-. On ne sait généralement pas que Quiquendone est voisine, en ce bon coin de la Flandre, de la petite ville de Virgamen. Les territoires de ces deux communes confinent l'un à l'autre. Or, en 1185, quelque temps avant le départ du comte Baudouin pour la croisade, une vache de Virgamen--non point la vache d'un habitant, mais bien une vache communale, qu'on y fasse bien attention--vint pâturer sur le territoire de Quiquendone. C'est à peine si cette malheureuse ruminante Tondit du pré trois fois la largeur de sa langue, mais le délit, l'abus, le crime, comme on voudra, fut commis et dûment constaté par procès-verbal du temps, car, à cette époque, les magistrats commençaient à savoir écrire. «Nous nous vengerons quand le moment en sera venu dit simplement Natalis van Tricasse, le trente-deuxième prédécesseur du bourgmestre actuel, et les Virgamenois ne perdront rien pour attendre!» Les Virgamenois étaient prévenus. Ils attendirent, pensant, non sans raison, que le souvenir de l'injure s'affaiblirait avec le temps; et en effet, pendant plusieurs siècles, ils vécurent en bons termes avec leurs semblables de Quiquendone. Mais ils comptaient sans leurs hôtes, ou plutôt sans cette épidémie étrange, qui, changeant radicalement le caractère de leurs voisins, réveilla dans ces coeurs la vengeance endormie. Ce fut au club de la rue Monstrelet que le bouillant avocat Schut, jetant brusquement la question à la face de ses auditeurs, les passionna en employant les expressions et les métaphores qui sont d'usage en ces circonstances. Il rappela le délit, il rappela le tort commis à la commune de Quiquendone, et pour lequel une nation «jalouse de ses droits» ne pouvait admettre de prescription; il montra l'injure toujours vivante, la plaie toujours saignante; il parla de certains hochements de tête particuliers aux habitants de Virgamen, et qui indiquaient en quel mépris ils tenaient les habitants de Quiquendone; il supplia ses compatriotes, qui, «inconsciemment» peut-être, avaient supporté pendant de longs siècles cette mortelle injure; il adjura «les enfants de la vieille cité» de ne plus avoir d'autre «objectif» que d'obtenir une réparation éclatante! Enfin, il fit un appel à «toutes les forces vives» de la nation! Avec quel enthousiasme ces paroles, si nouvelles pour des oreilles quiquendoniennes, furent accueillies, cela se sent, mais ne peut se dire. Tous les auditeurs s'étaient levés, et, les bras tendus, ils demandaient la guerre à grands cris. Jamais l'avocat Schut n'avait eu un tel succès, et il faut avouer qu'il avait été très-beau. Le bourgmestre, le conseiller, tous les notables qui assistaient à cette mémorable séance auraient inutilement voulu résister à l'élan populaire. D'ailleurs, ils n'en avaient aucune envie, et sinon plus, du moins aussi haut que les autres, ils criaient: «À la frontière! À la frontière!» Or, comme la frontière n'était qu'à trois kilomètres des murs de Quiquendone, il est certain que les Virgamenois couraient un véritable danger, car ils pouvaient être envahis avant d'avoir eu le temps de se reconnaître. Cependant l'honorable pharmacien Josse Liefrinck, qui avait seul conservé son bon sens dans cette grave circonstance, voulut faire comprendre que l'on manquait de fusils, de canons et de généraux. Il lui fut répondu, non sans quelques horions, que ces généraux, ces canons, ces fusils, on les improviserait; que le bon droit et l'amour du pays suffisaient et rendaient un peuple irrésistible. Là-dessus, le bourgmestre prit lui-même la parole, et, dans une improvisation sublime, il fit justice de ces gens pusillanimes, qui déguisent la peur sous le voile de la prudence, et ce voile, il le déchira d'une main patriote. On aurait pu croire à ce moment que la salle allait crouler sous les applaudissements. On demanda le vote. Le vote se fit par acclamations, et les cris redoublèrent: «À Virgamen! À Virgamen!» Le bourgmestre s'engagea alors à mettre les armées en mouvement, et, au nom de la cité, il promit à celui de ses futurs généraux qui reviendrait vainqueur les honneurs du triomphe, comme cela se pratiquait au temps des Romains. Cependant le pharmacien Josse Liefrinck, qui était un entêté, et qui ne se tenait pas pour battu, bien qu'il l'eût été réellement, voulut encore placer une observation. Il fit remarquer qu'à Rome le triomphe ne s'accordait aux généraux vainqueurs que lorsqu'ils avaient tué cinq mille hommes à l'ennemi. «Eh bien! eh bien! s'écria l'assistance en délire. --... Et que la population de la commune de Virgamen ne s'élevant qu'à trois mille cinq cent soixante-quinze habitants, il serait difficile, à moins de tuer plusieurs fois la même personne ...» Mais on ne laissa pas achever le malheureux logicien, et tout contus, tout moulu, il fut jeté à la porte. «Citoyens, dit alors l'épicier Puimacher, qui vendait communément des 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000