LE DOCTEUR OX
MAÎTRE ZACHARIUS UN HIVERNAGE DANS LES GLACES UN DRAME DANS LES AIRS
PAR
JULES VERNE
1920
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AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR
Ce nouveau volume de Jules Verne est composé de nouvelles écrites par
lui à des époques très-différentes les unes des autres. Le docteur Ox
est de date presque récente, et a été inspiré à l'auteur des -Voyages
extraordinaires- par une expérience très-intéressante faite à Paris, il
y a quelques années. Mais les autres nouvelles intitulées -Maître
Zacharius, Un Hivernage dans les glaces- et -Un Drame dans les airs-,
ont été écrites il y a plus de vingt ans, et par conséquent sont
antérieures à la série des oeuvres qui ont si justement rendu célèbre le
nom de M. Jules Verne. Il nous a paru nécessaire de faire figurer ces
nouvelles dans l'oeuvre complète de Jules Verne, qu'elles ne dépareront
pas assurément. Dans quelques-unes, les lecteurs découvriront,
pressentiront le germe des ouvrages plus importants, tels que -Cinq
Semaines en ballon-, le -Capitaine Hatteras- et le -Pays des
fourrures-, qu'il a publiés depuis avec tant de succès. Ils trouveront
intéressant de voir comment ces sujets se sont d'abord présentés à
l'esprit de l'auteur, et comment son talent mûri les a développés plus
tard sous l'influence d'études plus approfondies. Après avoir eu les
tableaux, il leur paraîtra curieux d'avoir sous les yeux les esquisses.
Sous ce titre: -Quarantième Ascension française au mont Blanc-, un
récit, celui d'une ascension qui n'a rien d'imaginaire, termine ce
volume. Le récit et le voyage même ont été faits par M. Paul Verne,
frère de M. Jules Verne. Nous avons cru bon de mettre en regard des
-Voyages extraordinaires- de Jules Verne la narration de cette excursion
faite par son frère dans des circonstances véritablement difficiles, et
qui placent M. Paul Verne au premier rang de nos ascensionnistes
français dans les Alpes.
De cet ensemble, il résulte un volume dont les éléments sont
très-variés, un mélange de conceptions réelles, fantastiques et
imaginaires, auquel nous avons l'espoir que notre public fera bon
accueil.
J. HETZEL.
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UNE FANTAISIE
DU
DOCTEUR OX
[Illustration: Le Docteur Ox.]
I
Comme quoi il est inutile de chercher, même sur les meilleures cartes,
la petite ville de Quiquendone.
Si vous cherchez sur une carte des Flandres, ancienne ou moderne, la
petite ville de Quiquendone, il est probable que vous ne l'y trouverez
pas. Quiquendone est-elle donc une cité disparue? Non. Une ville à
venir? Pas davantage. Elle existe, en dépit des géographies, et cela
depuis huit à neuf cents ans. Elle compte même deux mille trois cent
quatre-vingt-treize âmes, en admettant une âme par chaque habitant. Elle
est située à treize kilomètres et demi dans le nord-ouest d'Audenarde et
à quinze kilomètres un quart dans le sud-est de Bruges, en pleine
Flandre. Le Vaar, petit affluent de l'Escaut, passe sous ses trois
ponts, encore recouverts d'une antique toiture du moyen âge, comme à
Tournay. On y admire un vieux château, dont la première pierre fut
posée, en 1197, par le comte Baudouin, futur empereur de Constantinople,
et un hôtel de ville à demi-fenêtres gothiques, couronné d'un chapelet
de créneaux, que domine un beffroi à tourelles, élevé de trois cent
cinquante-sept pieds au-dessus du sol. On y entend, à chaque heure, un
carillon de cinq octaves, véritable piano aérien, dont la renommée
surpasse celle du célèbre carillon de Bruges. Les étrangers--s'il en est
jamais venu à Quiquendone--ne quittent point cette curieuse ville sans
avoir visité sa salle des stathouders, ornée du portrait en pied de
Guillaume de Nassau par Brandon; le jubé de l'église Saint-Magloire,
chef-d'oeuvre de l'architecture du XVIe siècle; le puits en fer forgé
qui se creuse au milieu de la grande place Saint-Ernuph, dont
l'admirable ornementation est due au peintre-forgeron Quentin Metsys; le
tombeau élevé autrefois à Marie de Bourgogne, fille de Charles le
Téméraire, qui repose maintenant dans l'église de Notre-Dame de Bruges,
etc. Enfin, Quiquendone a pour principale industrie la fabrication des
crèmes fouettées et des sucres d'orge sur une grande échelle. Elle est
administrée de père en fils depuis plusieurs siècles par la famille van
Tricasse! Et pourtant Quiquendone ne figure pas sur la carte des
Flandres! Est-ce oubli des géographes, est-ce omission volontaire? C'est
ce que je ne puis vous dire; mais Quiquendone existe bien réellement
avec ses rues étroites, son enceinte fortifiée, ses maisons espagnoles,
sa halle et son bourgmestre,--à telles enseignes qu'elle a été
récemment le théâtre de phénomènes surprenants, extraordinaires,
invraisemblables autant que véridiques, et qui vont être fidèlement
rapportés dans le présent récit.
Certes, il n'y a aucun mal à dire ni à penser des Flamands de la Flandre
occidentale. Ce sont des gens de bien, sages, parcimonieux, sociables,
d'humeur égale, hospitaliers, peut-être un peu lourds par le langage et
l'esprit; mais cela n'explique pas pourquoi l'une des plus intéressantes
villes de leur territoire en est encore à figurer dans la cartographie
moderne.
Cette omission est certainement regrettable. Si encore l'histoire, ou à
défaut de l'histoire les chroniques, ou à défaut des chroniques la
tradition du pays, faisaient mention de Quiquendone! Mais non, ni les
atlas, ni les guides, ni les itinéraires n'en parlent. M. Joanne
lui-même, le perspicace dénicheur de bourgades, n'en dit pas un mot. On
conçoit combien ce silence doit nuire au commerce, à l'industrie de
cette ville. Mais nous nous hâterons d'ajouter que Quiquendone n'a ni
industrie ni commerce, et qu'elle s'en passe le mieux du monde. Ses
sucres d'orge et ses crèmes fouettées, elle les consomme sur place et ne
les exporte pas. Enfin les Quiquendoniens n'ont besoin de personne.
Leurs désirs sont restreints, leur existence est modeste; ils sont
calmes, modérés, froids, flegmatiques, en un mot «Flamands», comme il
s'en rencontre encore quelquefois entre l'Escaut et la mer du Nord.
II
Où le bourgmestre van Tricasse et le conseiller Niklausse
s'entretiennent des affaires de la ville.
«Vous croyez? demanda le bourgmestre.
--Je le crois, répondit le conseiller, après quelques minutes de
silence.
--C'est qu'il ne faut point agir à la légère, reprit le bourgmestre.
--Voilà dix ans que nous causons de cette affaire si grave, répliqua le
conseiller Niklausse, et je vous avoue, mon digne van Tricasse, que je
ne puis prendre encore sur moi de me décider.
--Je comprends votre hésitation, reprit le bourgmestre, qui ne parla
qu'après un bon quart d'heure de réflexion, je comprends votre
hésitation et je la partage. Nous ferons sagement de ne rien décider
avant un plus ample examen de la question.
--Il est certain, répondit Niklausse, que cette place de commissaire
civil est inutile dans une ville aussi paisible que Quiquendone.
--Notre prédécesseur, répondit van Tricasse d'un ton grave, notre
prédécesseur ne disait jamais, n'aurait jamais osé dire qu'une chose est
certaine. Toute affirmation est sujette à des retours désagréables.»
Le conseiller hocha la tête en signe d'assentiment, puis il demeura
silencieux une demi-heure environ. Après ce laps de temps, pendant
lequel le conseiller et le bourgmestre ne remuèrent pas même un doigt,
Niklausse demanda à van Tricasse si son prédécesseur--il y a quelque
vingt ans--n'avait pas eu comme lui la pensée de supprimer cette place
de commissaire civil, qui, chaque année, grevait la ville de Quiquendone
d'une somme de treize cent soixante-quinze francs et des centimes.
«En effet, répondit le bourgmestre, qui porta avec une majestueuse
lenteur sa main à son front limpide, en effet; mais ce digne homme est
mort avant d'avoir osé prendre une détermination, ni à cet égard, ni à
l'égard d'aucune autre mesure administrative. C'était un sage. Pourquoi
ne ferais-je pas comme lui?»
Le conseiller Niklausse eût été incapable d'imaginer une raison qui pût
contredire l'opinion du bourgmestre.
«L'homme qui meurt sans s'être jamais décidé à rien pendant sa vie,
ajouta gravement van Tricasse, est bien près d'avoir atteint la
perfection en ce monde!»
Cela dit, le bourgmestre pressa du bout du petit doigt un timbre au son
voilé, qui fit entendre moins un son qu'un soupir. Presque aussitôt,
quelques pas légers glissèrent doucement sur les carreaux du palier. Une
souris n'eût pas fait moins de bruit en trottinant sur une épaisse
moquette. La porte de la chambre s'ouvrit en tournant sur ses gonds
huilés. Une jeune fille blonde, à longues tresses, apparut. C'était
Suzel van Tricasse, la fille unique du bourgmestre. Elle remit à son
père avec sa pipe bourrée à point un petit brasero de cuivre, ne
prononça pas une parole, et disparut aussitôt, sans que sa sortie eût
produit plus de bruit que son entrée.
L'honorable bourgmestre alluma l'énorme fourneau de son instrument, et
s'effaça bientôt dans un nuage de fumée bleuâtre, laissant le conseiller
Niklausse plongé au milieu des plus absorbantes réflexions.
La chambre dans laquelle causaient ainsi ces deux notables personnages,
chargés de l'administration de Quiquendone, était un parloir richement
orné de sculptures en bois sombre. Une haute cheminée, vaste foyer dans
lequel eût pu brûler un chêne ou rôtir un boeuf, occupait tout un
panneau du parloir et faisait face à une fenêtre à treillis, dont les
vitraux peinturlurés tamisaient doucement les rayons du jour. Dans un
cadre antique, au-dessus de la cheminée, apparaissait le portrait d'un
bonhomme quelconque, attribué à Hemling, qui devait représenter un
ancêtre des van Tricasse, dont la généalogie remonte authentiquement au
quatorzième siècle, époque à laquelle les Flamands et Gui de Dampierre
eurent à lutter contre l'empereur Rodolphe de Hapsbourg.
Ce parloir faisait partie de la maison du bourgmestre, l'une des plus
agréables de Quiquendone. Construite dans le goût flamand et avec tout
l'imprévu, le caprice, le pittoresque, le fantaisiste que comporte
l'architecture ogivale, on la citait entre les plus curieux monuments
de la ville. Un couvent de chartreux ou un établissement de sourds-muets
n'eussent pas été plus silencieux que cette habitation. Le bruit n'y
existait pas; on n'y marchait pas, on y glissait; on n'y parlait pas, on
y murmurait. Et cependant les femmes ne manquaient point à la maison,
qui, sans compter le bourgmestre van Tricasse, abritait encore sa femme,
Mme Brigitte van Tricasse, sa fille, Suzel van Tricasse, et sa servante,
Lotchè Janshéu. Il convient de citer aussi la soeur du bourgmestre, la
tante Hermance, vieille fille répondant encore au nom de Tatanémance,
que lui donnait autrefois sa nièce Suzel, du temps qu'elle était petite
fille. Eh bien, malgré tous ces éléments de discorde, de bruit, de
bavardage, la maison du bourgmestre était calme comme le désert.
Le bourgmestre était un personnage de cinquante ans, ni gras ni maigre,
ni petit ni grand, ni vieux ni jeune, ni coloré ni pâle, ni gai ni
triste, ni content ni ennuyé, ni énergique ni mou, ni fier ni humble, ni
bon ni méchant, ni généreux ni avare, ni brave ni poltron, ni trop ni
trop peu,---ne quid nimis-,--un homme modéré en tout; mais à la lenteur
invariable de ses mouvements, à sa mâchoire inférieure un peu pendante,
à sa paupière supérieure immuablement relevée, à son front uni comme une
plaque de cuivre jaune et sans une ride, à ses muscles peu saillants, un
physionomiste eût sans peine reconnu que le bourgmestre van Tricasse
était le flegme personnifié. Jamais,--ni par la colère, ni par la
passion,--jamais une émotion quelconque n'avait accéléré les mouvements
du coeur de cet homme ni rougi sa face; jamais ses pupilles ne s'étaient
contractées sous l'influence d'une irritation, si passagère qu'on
voudrait la supposer. Il était invariablement vêtu de bons habits ni
trop larges ni trop étroits, qu'il ne parvenait pas à user. Il était
chaussé de gros souliers carrés à triple semelle et à boucles d'argent,
qui, par leur durée, faisaient le désespoir de son cordonnier. Il était
coiffé d'un large chapeau, qui datait de l'époque à laquelle la Flandre
fut décidément séparée de la Hollande, ce qui attribuait à ce vénérable
couvre-chef une durée de quarante ans. Mais que voulez-vous? Ce sont les
passions qui usent le corps aussi bien que l'âme, les habits aussi bien
que le corps, et notre digne bourgmestre, apathique, indolent,
indifférent, n'était passionné en rien. Il n'usait pas et ne s'usait
pas, et par cela même il se trouvait précisément l'homme qu'il fallait
pour administrer la cité de Quiquendone et ses tranquilles habitants.
La ville, en effet, n'était pas moins calme que la maison van Tricasse.
Or c'était dans cette paisible demeure que le bourgmestre comptait
atteindre les limites les plus reculées de l'existence humaine, après
avoir vu toutefois la bonne Mme Brigitte van Tricasse, sa femme, le
précéder au tombeau, où elle ne trouverait certainement pas un repos
plus profond que celui qu'elle goûtait depuis soixante ans sur la terre.
Ceci mérite une explication.
La famille van Tricasse aurait pu s'appeler justement -la famille
Jeannot-. Voici pourquoi:
Chacun sait que le couteau de ce personnage typique est aussi célèbre
que son propriétaire et non moins inusable, grâce à cette double
opération incessamment renouvelée, qui consiste à remplacer le manche
quand il est usé et la lame quand elle ne vaut plus rien. Telle était
l'opération, absolument identique, pratiquée depuis un temps immémorial
dans la famille van Tricasse, et à laquelle la nature s'était prêtée
avec une complaisance un peu extraordinaire. Depuis 1340, on avait
toujours vu invariablement un van Tricasse, devenu veuf, se remarier
avec une van Tricasse, plus jeune que lui, qui, veuve, convolait avec un
van Tricasse plus jeune qu'elle, qui veuf, etc., sans solution de
continuité. Chacun mourait à son tour avec une régularité mécanique. Or
la digne Mme Brigitte van Tricasse en était à son deuxième mari, et, à
moins de manquer à tous ses devoirs, elle devait précéder dans l'autre
monde son époux, de dix ans plus jeune qu'elle, pour faire place à une
nouvelle van Tricasse. Sur quoi l'honorable bourgmestre comptait
absolument, afin de ne point rompre les traditions de la famille.
Telle était cette maison, paisible et silencieuse, dont les portes ne
criaient pas, dont les vitres ne grelottaient pas, dont les parquets ne
gémissaient pas, dont les cheminées ne ronflaient pas, dont les
girouettes ne grinçaient pas, dont les meubles ne craquaient pas, dont
les serrures ne cliquetaient pas, et dont les hôtes ne faisaient pas
plus de bruit que leur ombre. Le divin Harpocrate l'eût certainement
choisie pour le temple du silence.
III
Où le commissaire Passauf fait une entrée aussi bruyante qu'inattendue.
Lorsque l'intéressante conversation que nous avons rapportée plus haut
avait commencé entre le conseiller et le bourgmestre, il était deux
heures trois quarts après midi. Ce fut à trois heures quarante-cinq
minutes que van Tricasse alluma sa vaste pipe, qui pouvait contenir un
quart de tabac, et ce fut à cinq heures et trente-cinq minutes seulement
qu'il acheva de fumer.
Pendant tout ce temps, les deux interlocuteurs n'échangèrent pas une
seule parole.
Vers six heures, le conseiller, qui procédait toujours par prétermission
ou aposiopèse, reprit en ces termes:
«Ainsi nous nous décidons?...
--À ne rien décider, répliqua le bourgmestre.
--Je crois, en somme, que vous avez raison, van Tricasse.
--Je le crois aussi, Niklausse. Nous prendrons une résolution à l'égard
du commissaire civil quand nous serons mieux édifiés ... plus tard ...
Nous ne sommes pas à un mois près.
--Ni même à une année,» répondit Niklausse, en dépliant son mouchoir de
poche, dont il se servit, d'ailleurs, avec une discrétion parfaite.
Un nouveau silence, qui dura une bonne heure, s'établit encore. Rien ne
troubla cette nouvelle halte dans la conversation, pas même l'apparition
du chien de la maison, l'honnête Lento, qui, non moins flegmatique que
son maître, vint faire poliment un tour de parloir. Digne chien! Un
modèle pour tous ceux de son espèce. Il eût été en carton, avec des
roulettes aux pattes, qu'il n'eût pas fait moins de bruit pendant sa
visite.
Vers huit heures, après que Lotchè eut apporté la lampe antique à verre
dépoli, le bourgmestre dit au conseiller:
«Nous n'avons pas d'autre affaire urgente à expédier, Niklausse?
--Non, van Tricasse, aucune, que je sache.
--Ne m'a-t-on pas dit, cependant, demanda le bourgmestre, que la tour de
la porte d'Audenarde menaçait ruine?
--En effet, répondit le conseiller, et, vraiment, je ne serais pas
étonné qu'un jour ou l'autre elle écrasât quelque passant.
--Oh! reprit le bourgmestre, avant qu'un tel malheur arrive, j'espère
bien que nous aurons pris une décision à l'endroit de cette tour.
--Je l'espère, van Tricasse.
--Il y a des questions plus pressantes à résoudre.
--Sans doute, répondit le conseiller, la question de la halle aux cuirs,
par exemple.
--Est-ce qu'elle brûle toujours? demanda le bourgmestre.
--Toujours, depuis trois semaines.
--N'avons-nous pas décidé en conseil de la laisser brûler?
--Oui, van Tricasse, et cela sur votre proposition.
--N'était-ce pas le moyen le plus sûr et le plus simple d'avoir raison
de cet incendie?
--Sans contredit.
--Eh bien, attendons. C'est tout?
--C'est tout, répondit le conseiller, qui se grattait le front comme
pour s'assurer qu'il n'oubliait pas quelque affaire importante.
--Ah! fit le bourgmestre, n'avez-vous pas entendu parler aussi d'une
fuite d'eau qui menace d'inonder le bas quartier de Saint-Jacques?
--En effet, répondit le conseiller. Il est même fâcheux que cette fuite
d'eau ne se soit pas déclarée au-dessus de la halle aux cuirs! Elle eût
naturellement combattu l'incendie, et cela nous aurait épargné bien des
frais de discussion.
--Que voulez-vous, Niklausse, répondit le digne bourgmestre, il n'y a
rien d'illogique comme les accidents. Ils n'ont aucun lien entre eux, et
l'on ne peut pas, comme on le voudrait, profiter de l'un pour atténuer
l'autre.»
Cette fine observation de van Tricasse exigea quelque temps pour être
goûtée par son interlocuteur et ami.
«Eh mais? reprit quelques instants plus tard le conseiller Niklausse,
nous ne parlons même pas de notre grande affaire!
--Quelle grande affaire? Nous avons donc une grande affaire? demanda le
bourgmestre.
--Sans doute. Il s'agit de l'éclairage de la ville.
--Ah! oui, répondit le bourgmestre, si ma mémoire est fidèle, vous
voulez parler de l'éclairage du docteur Ox?
--Précisément.
--Eh bien?
--Cela marche, Niklausse, répondit le bourgmestre. On procède déjà à la
pose des tuyaux, et l'usine est entièrement achevée.
--Peut-être nous sommes-nous un peu pressés dans cette affaire, dit le
conseiller en hochant la tête.
--Peut-être, répondit le bourgmestre, mais notre excuse, c'est que le
docteur Ox fait tous les frais de son expérience. Cela ne nous coûtera
pas un denier.
--C'est, en effet, notre excuse. Puis, il faut bien marcher avec son
siècle. Si l'expérience réussit, Quiquendone sera la première ville des
Flandres éclairée au gaz oxy ... Comment appelle-t-on ce gaz-là?
--Le gaz oxy-hydrique.
--Va donc pour le gaz oxy-hydrique.»
En ce moment, la porte s'ouvrit, et Lotchè vint annoncer au bourgmestre
que son souper était prêt.
Le conseiller Niklausse se leva pour prendre congé de van Tricasse, que
tant de décisions prises et tant d'affaires traitées avaient mis en
appétit; puis il fut convenu que l'on assemblerait dans un délai assez
éloigné le conseil des notables, afin de décider si l'on prendrait
provisoirement une décision sur la question véritablement urgente de la
tour d'Audenarde.
Les deux dignes administrateurs se dirigèrent alors vers la porte qui
s'ouvrait sur la rue, l'un reconduisant l'autre. Le conseiller, arrivé
au dernier palier, alluma une petite lanterne qui devait le guider dans
les rues obscures de Quiquendone, que l'éclairage du docteur Ox
n'illuminait pas encore. La nuit était noire, on était au mois
d'octobre, et un léger brouillard embrumait la ville.
Les préparatifs de départ du conseiller Niklausse demandèrent un bon
quart d'heure, car, après avoir allumé sa lanterne, il dut chausser ses
gros socques articulés en peau de vache et ganter ses épaisses moufles
en peau de mouton; puis il releva le collet fourré de sa redingote,
rabattit son feutre sur ses yeux, assura dans sa main son lourd
parapluie à bec de corbin, et se disposa à sortir.
Au moment où Lotchè, qui éclairait son maître, allait retirer la barre
de la porte, un bruit inattendu éclata au dehors.
Oui! dût la chose paraître invraisemblable, un bruit un véritable bruit,
tel que la ville n'en avait certainement pas entendu depuis la prise du
donjon par les Espagnols, en 1513, un effroyable bruit éveilla les échos
si profondément endormis de la vieille maison van Tricasse. On heurtait
cette porte, vierge jusqu'alors de tout attouchement brutal! On frappait
à coups redoublés avec un instrument contondant qui devait être un bâton
noueux manié par une main robuste! Aux coups se mêlaient des cris, un
appel. On entendait distinctement ces mots:
«Monsieur van Tricasse! monsieur le bourgmestre! ouvrez, ouvrez vite!»
Le bourgmestre et le conseiller, absolument ahuris, se regardaient sans
mot dire. Ceci passait leur imagination. On eût tiré dans le parloir la
vieille couleuvrine du château, qui n'avait pas fonctionné depuis 1385,
que les habitants de la maison van Tricasse n'auraient pas été plus
«épatés». Qu'on nous passe ce mot, qu'on excuse sa trivialité en faveur
de sa justesse.
Cependant, les coups, les cris, les appels redoublaient. Lotchè,
reprenant son sang-froid, se hasarda à parler.
«Qui est là? demanda-t-elle.
--C'est moi! moi! moi!
--Qui, vous?
--Le commissaire Passauf!»
Le commissaire Passauf! Celui-là même dont il était question, depuis dix
ans, de supprimer la charge. Que se passait-il donc? Les Bourguignons
auraient-ils envahi Quiquendone comme au XIVe siècle! Il ne fallait rien
moins qu'un événement de cette importance pour émotionner à ce point le
commissaire Passauf, qui ne le cédait en rien, pour le calme et le
flegme, au bourgmestre lui-même.
Sur un signe de van Tricasse,--car le digne homme n'aurait pu articuler
une parole,--la barre fut repoussée et la porte s'ouvrit.
Le commissaire Passauf se précipita dans l'antichambre. On eût dit un
ouragan.
«Qu'y a-t-il, monsieur le commissaire? demanda Lotchè, une brave fille
qui ne perdait pas la tête dans les circonstances les plus graves.
--Ce qu'il y a! répondit Passauf, dont les gros yeux ronds exprimaient
une émotion réelle. Il y a que je viens de la maison du docteur Ox, où
il y avait réception, et que là....
--Là? fit le conseiller.
--Là, j'ai été témoin d'une altercation telle que ... monsieur le
bourgmestre, on a parlé politique!
--Politique! répéta van Tricasse en hérissant sa perruque.
--Politique! reprit le commissaire Passauf, ce qui ne s'était pas fait
depuis cent ans peut-être à Quiquendone. Alors la discussion s'est
montée. L'avocat André Schut et le médecin Dominique Custos se sont pris
à partie avec une violence qui les amènera peut-être sur le terrain.
--Sur le terrain! s'écria le conseiller. Un duel! Un duel à Quiquendone!
Et que se sont donc dit l'avocat Schut et le médecin Custos?
--Ceci textuellement: «Monsieur l'avocat, a dit le médecin à son
adversaire, vous allez un peu loin, ce me semble, et vous ne songez pas
suffisamment à mesurer vos paroles!»
Le bourgmestre van Tricasse joignit les mains. Le conseiller pâlit et
laissa choir sa lanterne. Le commissaire hocha la tête. Une phrase si
évidemment provocatrice, prononcée par deux notables du pays!
«Ce médecin Custos, murmura van Tricasse, est décidément un homme
dangereux, une tête exaltée! Venez, messieurs!»
Et sur ce, le conseiller Niklausse et le commissaire rentrèrent dans le
parloir avec le bourgmestre van Tricasse.
IV
Où le docteur Ox se révèle comme un physiologiste de premier ordre et un
audacieux expérimentateur.
Quel est donc ce personnage connu sous le nom bizarre de docteur Ox?
Un original à coup sûr, mais en même temps un savant audacieux, un
physiologiste dont les travaux sont connus et appréciés de toute
l'Europe savante, un rival heureux des Davy, des Dalton, des Bostock,
des Menzies, des Godwin, des Vierordt, de tous ces grands esprits qui
ont mis la physiologie au premier rang des sciences modernes.
Le docteur Ox était un homme demi-gros, de taille moyenne, âgé de ...
mais nous ne saurions préciser son âge, non plus que sa nationalité.
D'ailleurs, peu importe: il suffit qu'on sache bien que c'était un
étrange personnage, au sang chaud et impétueux, véritable excentrique
échappé d'un volume d'Hoffmann, et qui contrastait singulièrement, on
n'en peut douter, avec les habitants de Quiquendone. Il avait en lui, en
ses doctrines, une imperturbable confiance. Toujours souriant, marchant
tête haute, épaules dégagées, aisément, librement, regard assuré, larges
narines bien ouvertes, vaste bouche qui humait l'air par grandes
aspirations, sa personne plaisait à voir. Il était vivant, bien vivant,
lui, bien équilibré dans toutes les parties de sa machine, bien allant,
avec du vif argent dans les veines et un cent d'aiguilles sous les
pieds. Aussi ne pouvait-il jamais rester en place, et s'échappait-il en
paroles précipitées et en gestes surabondants.
Était-il donc riche, ce docteur Ox, qui venait entreprendre à ses frais
l'éclairage d'une ville tout entière?
Probablement, puisqu'il se permettait de telles dépenses, et c'est la
seule réponse que nous puissions faire à cette demande indiscrète.
Le docteur Ox était arrivé depuis cinq mois à Quiquendone, en compagnie
de son préparateur, qui répondait au nom de Gédéon Ygène, un grand, sec,
maigre, tout en hauteur, mais non moins vivant que son maître.
Et maintenant, pourquoi le docteur Ox avait-il soumissionné, et à ses
frais, l'éclairage de la ville? Pourquoi avait-il précisément choisi les
paisibles Quiquendoniens, ces Flamands entre tous les Flamands, et
voulait-il doter leur cité des bienfaits d'un éclairage hors ligne? Sous
ce prétexte, ne voulait-il pas essayer quelque grande expérience
physiologique, en opérant -in anima vili-? Enfin qu'allait tenter cet
original? C'est ce que nous ne savons pas, le docteur Ox n'ayant pas
d'autre confident que son préparateur Ygène, qui, d'ailleurs, lui
obéissait aveuglément.
En apparence, tout au moins, le docteur Ox s'était engagé à éclairer la
ville, qui en avait bien besoin, «la nuit surtout», disait finement le
commissaire Passauf. Aussi, une usine pour la production d'un gaz
éclairant avait-elle été installée. Les gazomètres étaient prêts à
fonctionner, et les tuyaux de conduite, circulant sous le pavé des rues,
devaient avant peu s'épanouir sous forme de becs dans les édifices
publics et même dans les maisons particulières de certains amis du
progrès.
En sa qualité de bourgmestre, van Tricasse, et en sa qualité de
conseiller, Niklausse, puis quelques autres notables, avaient cru devoir
autoriser dans leurs habitations l'introduction de ce moderne éclairage.
Si le lecteur ne l'a pas oublié, pendant cette longue conversation du
conseiller et du bourgmestre, il fut dit que l'éclairage de la ville
serait obtenu, non point par la combustion du vulgaire hydrogène carburé
que fournit la distillation de la houille, mais bien par l'emploi d'un
gaz plus moderne, et vingt fois plus brillant, le gaz oxy-hydrique, que
produisent l'hydrogène et l'oxygène mélangés.
Or, le docteur, habile chimiste et ingénieux physicien, savait obtenir
ce gaz en grande masse et à bon compte, non point en employant le
manganate de soude, suivant les procédés de M. Tessié du Motay, mais
tout simplement en décomposant l'eau, légèrement acidulée, au moyen
d'une pile faite d'éléments nouveaux et inventée par lui. Ainsi, point
de substances coûteuses, point de platine, point de cornues, point de
combustible, pas d'appareil délicat pour produire isolément les deux
gaz. Un courant électrique traversait de vastes cuves pleines d'eau, et
l'élément liquide se décomposait en ses deux parties constitutives,
l'oxygène et l'hydrogène. L'oxygène s'en allait d'un côté; l'hydrogène,
en volume double de son ancien associé, s'en allait d'un autre. Tous
deux étaient recueillis dans des réservoirs séparés,--précaution
essentielle, car leur mélange eût produit une épouvantable explosion,
s'il se fût enflammé. Puis, des tuyaux devaient les conduire séparément
aux divers becs, qui seraient disposés de manière à prévenir toute
explosion. Il se produirait alors une flamme remarquablement brillante,
flamme dont l'éclat rivalise avec celui de la lumière électrique,
qui--chacun le sait de reste--est, d'après les expériences de
Casselmann, égale à celle de onze cent soixante et onze bougies,--pas
une de plus, pas une de moins.
Il était certain que la cité de Quiquendone gagnerait, à cette généreuse
combinaison, un éclairage splendide; mais c'était là ce dont le docteur
Ox et son préparateur se préoccupaient le moins, ainsi qu'on le verra
par la suite.
Précisément, le lendemain du jour où le commissaire Passauf avait fait
cette bruyante apparition dans le parloir du bourgmestre, Gédéon Ygène
et le docteur Ox causaient tous les deux dans le cabinet de travail qui
leur était commun, au rez-de-chaussée du principal bâtiment de l'usine.
«Eh bien, Ygène, eh bien! s'écria le docteur Ox en se frottant les
mains. Vous les avez vus, hier, à notre réception, ces bons
Quiquendoniens à sang-froid qui tiennent, pour la vivacité des passions,
le milieu entre les éponges et les excroissances coralligènes! Vous les
avez vus, se disputant, se provoquant de la voix et du geste! Déjà
métamorphosés moralement et physiquement! Et cela ne fait que commencer!
Attendez-les au moment où nous les traiterons à haute dose!
--En effet, maître, répondit Gédéon Ygène, en grattant son nez pointu du
bout de l'index, l'expérience débute bien, et si moi-même je n'avais pas
prudemment fermé le robinet d'écoulement, je ne sais pas ce qui serait
arrivé.
--Vous avez entendu cet avocat Schut et ce médecin Custos? reprit le
docteur Ox. La phrase en elle-même n'était point méchante, mais, dans la
bouche d'un Quiquendonien, elle vaut toute la série des injures que les
héros d'Homère se jettent à la tête avant de dégaîner. Ah! ces Flamands!
vous verrez ce que nous en ferons un jour.
--Nous en ferons des ingrats, répondit Gédéon Ygène du ton d'un homme
qui estime l'espèce humaine à sa juste valeur.
--Bah! fit le docteur, peu importe qu'ils nous sachent gré ou non, si
notre expérience réussit!
--D'ailleurs, ajouta le préparateur en souriant d'un air malin, n'est-il
pas à craindre qu'en produisant une telle excitation dans leur appareil
respiratoire nous ne désorganisions un peu leurs poumons, à ces honnêtes
habitants de Quiquendone?
--Tant pis pour eux, répondit le docteur Ox. C'est dans l'intérêt de la
science! Que diriez-vous si les chiens ou les grenouilles se refusaient
aux expériences de vivisection?»
Il est probable que, si l'on consultait les grenouilles et les chiens,
ces animaux feraient quelques objections aux pratiques des vivisecteurs;
mais le docteur Ox croyait avoir trouvé là un argument irréfutable, car
il poussa un vaste soupir de satisfaction.
«Après tout, maître, vous avez raison, répondit Gédéon Ygène d'un air
convaincu. Nous ne pouvions trouver mieux que ces habitants de
Quiquendone.
--Nous ne le pouvions pas, dit le docteur en articulant chaque syllabe.
--Vous leur avez tâté le pouls, à ces êtres-là?
--Cent fois.
--Et quelle est la moyenne des pulsations observées?
--Pas cinquante par minute. Comprenez donc: une ville où depuis un
siècle il n'y a pas eu l'ombre de discussion, où les charretiers ne
jurent pas, où les cochers ne s'injurient pas, où les chevaux ne
s'emportent pas, où les chiens ne mordent pas, où les chats ne griffent
pas! une ville dont le tribunal de simple police chôme d'un bout de
l'année à l'autre! une ville où l'on ne se passionne pour rien, ni pour
les arts, ni pour les affaires! une ville où les gendarmes sont à l'état
de mythes, et dans laquelle pas un procès-verbal n'a été dressé en cent
années! une ville enfin où, depuis trois cents ans, il ne s'est pas
donné un coup de poing ni échangé une gifle! Vous comprenez bien, maître
Ygène, que cela ne peut pas durer et que nous modifierons tout cela.
--Parfait! parfait! répliqua le préparateur enthousiasmé. Et l'air de
cette ville, maître, vous l'avez analysé?
--Je n'y ai point manqué. Soixante-dix-neuf parties d'azote et vingt et
une parties d'oxygène, de l'acide carbonique et de la vapeur d'eau en
quantité variable. Ce sont les proportions ordinaires.
--Bien, docteur, bien, répondit maître Ygène. L'expérience se fera en
grand, et elle sera décisive.
--Et si elle est décisive, ajouta le docteur Ox d'un air triomphant,
nous réformerons le monde.»
V
Où le bourgmestre et le conseiller vont faire une visite au docteur Ox,
et ce qui s'ensuit.
Le conseiller Niklausse et le bourgmestre van Tricasse surent enfin ce
que c'était qu'une nuit agitée. Le grave événement qui s'était accompli
dans la maison du docteur Ox leur causa une véritable insomnie. Quelles
conséquences aurait cette affaire? ils ne pouvaient l'imaginer. Y
aurait-il une décision à prendre? L'autorité municipale, représentée par
eux, serait-elle forcée d'intervenir? Édicterait-on des arrêtés pour
qu'un pareil scandale ne se renouvelât pas?
Tous ces doutes ne pouvaient que troubler ces molles natures. Aussi, la
veille, avant de se séparer, les deux notables avaient-ils «décidé» de
se revoir le lendemain.
Le lendemain donc, avant le dîner, le bourgmestre van Tricasse se
transporta de sa personne chez le conseiller Niklausse. Il trouva son
ami plus calme. Lui-même avait repris son assiette.
«Rien de nouveau? demanda van Tricasse.
--Rien de nouveau depuis hier, répondit Niklausse.
--Et le médecin Dominique Custos?
--Je n'en ai pas plus entendu parler que de l'avocat André Schut.»
Après une heure de conversation qui tiendrait en trois lignes et qu'il
est inutile de rapporter, le conseiller et le bourgmestre avaient résolu
de rendre visite au docteur Ox, afin de tirer de lui quelques
éclaircissements sans en avoir l'air.
Contrairement à toutes leurs habitudes, cette décision étant prise, les
deux notables se mirent en devoir de l'exécuter incontinent. Ils
quittèrent la maison et se dirigèrent vers l'usine du docteur Ox, située
en dehors de la ville, près de la porte d'Audenarde,--précisément celle
dont la tour menaçait ruine.
Le bourgmestre et le conseiller ne se donnaient pas le bras, mais ils
marchaient, -passibus aequis-, d'un pas lent et solennel, qui ne les
avançait guère que de treize pouces par seconde. C'était, d'ailleurs,
l'allure ordinaire de leurs administrés, qui, de mémoire d'homme,
n'avaient jamais vu personne courir à travers les rues de Quiquendone.
De temps à autre, à un carrefour calme et tranquille, au coin d'une rue
paisible, les deux notables s'arrêtaient pour saluer les gens.
«Bonjour, monsieur le bourgmestre, disait l'un.
--Bonjour, mon ami, répondait van Tricasse.
--Rien de nouveau, monsieur le conseiller? demandait l'autre.
--Rien de nouveau,» répondait Niklausse.
Mais à certains airs étonnés, à certains regards interrogateurs, on
pouvait deviner que l'altercation de la veille était connue dans la
ville. Rien qu'à la direction suivie par van Tricasse, le plus obtus
des Quiquendoniens eût deviné que le bourgmestre allait accomplir
quelque grave démarche. L'affaire Custos et Schut occupait toutes les
imaginations, mais on n'en était pas encore à prendre parti pour l'un ou
pour l'autre. Cet avocat et ce médecin étaient, en somme, deux
personnages estimés. L'avocat Schut, n'ayant jamais eu l'occasion de
plaider dans une ville où les avoués et les huissiers n'existaient que
pour mémoire, n'avait, par conséquent, jamais perdu de procès. Quant au
médecin Custos, c'était un honorable praticien, qui, à l'exemple de ses
confrères, guérissait les malades de toutes les maladies, excepté de
celle dont ils mouraient. Fâcheuse habitude prise, malheureusement, par
tous les membres de toutes les Facultés, en quelque pays qu'ils
exercent.
En arrivant à la porte d'Audenarde, le conseiller et le bourgmestre
firent prudemment un petit crochet pour ne point passer dans le «rayon
de chute» de la tour, puis ils la considérèrent avec attention.
«Je crois qu'elle tombera, dit van Tricasse.
--Je le crois aussi, répondit Niklausse.
--À moins qu'on ne l'étaye, ajouta van Tricasse. Mais faut-il l'étayer?
Là est la question.
--C'est en effet la question,» répondit Niklausse.
Quelques instants après, ils se présentaient à la porte de l'usine.
«Le docteur Ox est-il visible?» demandèrent-ils.
Le docteur Ox était toujours visible pour les premières autorités de la
ville, et celles-ci furent aussitôt introduites dans le cabinet du
célèbre physiologiste.
Peut-être les deux notables attendirent-ils une grande heure avant que
le docteur parût. Du moins on est fondé à le croire, car le
bourgmestre--ce qui ne lui était jamais arrivé de sa vie--montra une
certaine impatience, dont son compagnon ne fut pas exempt non plus.
Le docteur Ox entra enfin et s'excusa tout d'abord d'avoir fait attendre
ces messieurs; mais un plan de gazomètre à approuver, un branchement à
rectifier ...
D'ailleurs, tout marchait! Les conduites destinées à l'oxygène étaient
déjà posées. Avant quelques mois, la ville serait dotée d'un splendide
éclairage. Les deux notables pouvaient déjà voir les orifices des tuyaux
qui s'épanouissaient dans le cabinet du docteur.
Puis, le docteur s'informa du motif qui lui procurait l'honneur de
recevoir chez lui le bourgmestre et le conseiller.
«Mais vous voir, docteur, vous voir, répondit van Tricasse. Il y a
longtemps que nous n'avions eu ce plaisir. Nous sortons peu, dans notre
bonne ville de Quiquendone. Nous comptons nos pas et nos démarches.
Heureux quand rien ne vient rompre l'uniformité ...»
Niklausse regardait son ami. Son ami n'en avait jamais dit si long,--du
moins sans prendre des temps et sans espacer ses phrases par de larges
pauses. Il lui semblait que van Tricasse s'exprimait avec une certaine
volubilité qui ne lui était pas ordinaire. Niklausse lui-même sentait
aussi comme une irrésistible démangeaison de parler.
Quant au docteur Ox, il regardait attentivement le bourgmestre de son
oeil malin.
Van Tricasse, qui ne discutait jamais qu'après s'être confortablement
installé dans un bon fauteuil, s'était levé cette fois. Je ne sais
quelle surexcitation nerveuse, tout à fait contraire à son tempérament,
l'avait pris alors. Il ne gesticulait pas encore, mais cela ne pouvait
tarder. Quant au conseiller, il se frottait les mollets et respirait à
lentes et grandes gorgées. Son regard s'animait peu à peu, et il était
«décidé» à soutenir quand même, s'il en était besoin, son féal et ami le
bourgmestre.
Van Tricasse s'était levé, il avait fait quelques pas, puis il était
revenu se placer en face du docteur.
«Et dans combien de mois, demanda-t-il d'un ton légèrement accentué,
dans combien de mois dites-vous que vos travaux seront terminés?
--Dans trois ou quatre mois, monsieur le bourgmestre, répondit le
docteur Ox.
--Trois ou quatre mois, c'est bien long! dit van Tricasse.
--Beaucoup trop long! ajouta Niklausse, qui, ne pouvant plus tenir en
place, s'était levé aussi.
--Il nous faut ce laps de temps pour achever notre opération, répondit
le docteur. Les ouvriers, que nous avons dû choisir dans la population
de Quiquendone, ne sont pas très-expéditifs.
--Comment, ils ne sont pas expéditifs! s'écria le bourgmestre, qui
sembla prendre ce mot comme une offense personnelle.
--Non, monsieur le bourgmestre, répondit le docteur Ox en insistant; un
ouvrier français ferait en une journée le travail de dix de vos
administrés; vous le savez, ce sont de purs Flamands!...
--Flamands! s'écria le conseiller Niklausse, dont les poings se
crispèrent. Quel sens, monsieur, entendez-vous donner à ce mot?
--Mais le sens ... aimable que tout le monde lui donne, répondit en
souriant le docteur.
--Ah ça, monsieur! dit le bourgmestre en arpentant le cabinet d'une
extrémité à l'autre, je n'aime pas ces insinuations. Les ouvriers de
Quiquendone valent les ouvriers de toute autre ville du monde,
savez-vous, et ce n'est ni à Paris ni à Londres que nous irons chercher
des modèles! Quant aux travaux qui vous concernent, je vous prierai d'en
accélérer l'exécution. Nos rues sont dépavées pour la pose de vos tuyaux
de conduite, et c'est une entrave à la circulation. Le commerce finira
par se plaindre, et moi, administrateur responsable, je n'entends pas
encourir des reproches trop légitimes!»
Brave bourgmestre! Il avait parlé de commerce, de circulation, et ces
mots, auxquels il n'était pas habitué, ne lui écorchaient pas les
lèvres? Mais que se passait-il donc en lui?
«D'ailleurs, ajouta Niklausse, la ville ne peut être plus longtemps
privée d'éclairage.
--Cependant, dit le docteur, une ville qui attend depuis huit ou neuf
cents ans....
--Raison de plus, monsieur, répondit le bourgmestre en accentuant ses
syllabes. Autres temps, autres moeurs! Le progrès marche, et nous ne
voulons pas rester en arrière! Avant un mois, nous entendons que nos
rues soient éclairées, ou bien vous payerez une indemnité considérable
par jour de retard! Et qu'arriverait-il si, dans les ténèbres, quelque
rixe se produisait?
--Sans doute, s'écria Niklausse, il ne faut qu'une étincelle pour
enflammer un Flamand? Flamand, flamme!
--Et à ce propos, dit le bourgmestre en coupant la parole à son ami, il
nous a été rapporté par le chef de la police municipale, le commissaire
Passauf, qu'une discussion avait eu lieu hier soir, dans vos salons,
monsieur le docteur. S'est-on trompé en affirmant qu'il s'agissait d'une
discussion politique?
--En effet, monsieur le bourgmestre, répondit le docteur Ox, qui ne
réprimait pas sans peine un soupir de satisfaction.
--Et une altercation n'a-t-elle pas eu lieu entre le médecin Dominique
Custos et l'avocat André Schut?
--Oui, monsieur le conseiller, mais les expressions qui ont été
échangées n'avaient rien de grave.
--Rien de grave! s'écria le bourgmestre, rien de grave, quand un homme
dit à un autre qu'il ne mesure pas la portée de ses paroles! Mais de
quel limon êtes-vous donc pétri, monsieur? Ne savez-vous pas que, dans
Quiquendone, il n'en faut pas davantage pour amener des conséquences
extrêmement regrettables? Mais, monsieur, si vous ou tout autre se
permettait de me parler ainsi....
--Et à moi!...» ajouta le conseiller Niklausse.
En prononçant ces paroles d'un ton menaçant, les deux notables, bras
croisés, cheveux hérissés, regardaient en face le docteur Ox, prêts à
lui faire un mauvais parti, si un geste, moins qu'un geste, un coup
d'oeil, eût pu faire supposer en lui une intention contrariante.
Mais le docteur ne sourcilla pas.
«En tout cas, monsieur, reprit le bourgmestre, j'entends vous rendre
responsable de ce qui se passe dans votre maison. Je suis garant de la
tranquillité de cette ville, et je ne veux pas qu'elle soit troublée.
Les événements qui se sont accomplis hier ne se renouvelleront pas, ou
je ferai mon devoir, monsieur. Avez-vous entendu? Mais répondez donc,
monsieur!»
En parlant ainsi, le bourgmestre, sous l'empire d'une surexcitation
extraordinaire, élevait la voix au diapason de la colère. Il était
furieux, ce digne van Tricasse, et certainement on dut l'entendre du
dehors. Enfin, hors de lui, voyant que le docteur ne répondait pas à ses
provocations:
«Venez, Niklausse,» dit-il.
Et, fermant la porte avec une violence qui ébranla la maison, le
bourgmestre entraîna le conseiller à sa suite.
Peu à peu, quand ils eurent fait une vingtaine de pas dans la campagne,
les dignes notables se calmèrent. Leur marche se ralentit, leur allure
se modifia. L'illumination de leur face s'éteignit; de rouges, ils
redevinrent roses.
Et un quart d'heure après avoir quitté l'usine, van Tricasse disait
doucement au conseiller Niklausse:
«Un aimable homme que ce docteur Ox! Je le verrai toujours avec le plus
grand plaisir.»
VI
Où Frantz Niklausse et Suzel van Tricasse forment quelques projets
d'avenir.
Nos lecteurs savent que le bourgmestre avait une fille, Mlle Suzel.
Mais, si perspicaces qu'ils soient, ils n'ont pu deviner que le
conseiller Niklausse avait un fils, M. Frantz. Et, l'eussent-ils deviné,
rien ne pouvait leur permettre d'imaginer que Frantz fût le fiancé de
Suzel. Nous ajouterons que ces deux jeunes gens étaient faits l'un pour
l'autre, et qu'ils s'aimaient comme on s'aime à Quiquendone.
Il ne faut pas croire que les jeunes coeurs ne battaient pas dans cette
cité exceptionnelle; seulement ils battaient avec une certaine lenteur.
On s'y mariait comme dans toutes les autres villes du monde, mais on y
mettait le temps. Les futurs, avant, de s'engager dans ces liens
terribles, voulaient s'étudier, et les études duraient au moins dix ans,
comme au collège. Il était rare qu'on fût «reçu» avant ce temps.
Oui, dix ans! dix ans on se faisait la cour! Est-ce trop, vraiment,
quand il s'agit de se lier pour la vie? On étudie dix ans pour être
ingénieur ou médecin, avocat ou conseiller de préfecture, et l'on
voudrait en moins de temps acquérir les connaissances nécessaires pour
faire un mari? C'est inadmissible, et, affaire de tempérament ou de
raison, les Quiquendoniens nous paraissent être dans le vrai en
prolongeant ainsi leurs études. Quand on voit, dans les autres villes,
libres et ardentes, des mariages s'accomplir en quelques mois, il faut
hausser les épaules et se hâter d'envoyer ses garçons au collège et ses
filles au pensionnat de Quiquendone.
On ne citait depuis un demi-siècle qu'un seul mariage qui eût été fait
en deux ans, et encore il avait failli mal tourner!
Frantz Niklausse aimait donc Suzel van Tricasse, mais paisiblement,
comme on aime quand on a dix ans devant soi pour acquérir l'objet aimé.
Toutes les semaines, une seule fois et à une heure convenue, Frantz
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