Puis, lorsque Trompette fut passé, il répondit au sujet de Bataille:
--Va, il a du vice, le vieux!... Quand il s'arrête comme ça, c'est
qu'il devine un embêtement, une pierre ou un trou; et il se soigne, il
ne veut rien se casser... Aujourd'hui, je ne sais ce qu'il peut
avoir, là-bas, après la porte. Il la pousse et reste planté sur les
pieds... Est-ce que tu as senti quelque chose?
--Non, dit Jeanlin. Il y a de l'eau, j'en ai jusqu'aux genoux.
Le train repartit. Et, au voyage suivant, lorsqu'il eut ouvert la
porte d'aérage d'un coup de tête, Bataille de nouveau refusa
d'avancer, hennissant, tremblant. Enfin, il se décida, fila d'un
trait.
Jeanlin, qui refermait la porte, était resté en arrière. Il se
baissa, regarda la mare où il pataugeait; puis, élevant sa lampe, il
s'aperçut que les bois avaient fléchi, sous le suintement continu
d'une source. Justement, un haveur, un nommé Berloque dit Chicot,
arrivait de sa taille, pressé de revoir sa femme, qui était en
couches. Lui aussi s'arrêta, examina le boisage. Et, tout d'un coup,
comme le petit allait s'élancer pour rejoindre son train, un
craquement formidable s'était fait entendre, l'éboulement avait
englouti l'homme et l'enfant.
Il y eut un grand silence. Poussée par le vent de la chute, une
poussière épaisse montait dans les voies. Et, aveuglés, étouffés, les
mineurs descendaient de toutes parts, des chantiers les plus
lointains, avec leurs lampes dansantes, qui éclairaient mal ce galop
d'hommes noirs, au fond de ces trous de taupe. Lorsque les premiers
butèrent contre l'éboulement, ils crièrent, appelèrent les camarades.
Une seconde bande, venue par la taille du fond, se trouvait de l'autre
côté des terres, dont la masse bouchait la galerie. Tout de suite, on
constata que le toit s'était effondré sur une dizaine de mètres au
plus. Le dommage n'avait rien de grave. Mais les coeurs se
serrèrent, lorsqu'un râle de mort sortit des décombres.
Bébert, lâchant son train, accourait en répétant:
--Jeanlin est dessous! Jeanlin est dessous!
Maheu, à ce moment même, déboulait de la cheminée, avec Zacharie et
Étienne. Il fut pris d'une fureur de désespoir, il ne lâcha que des
jurons.
--Nom de Dieu! nom de Dieu! nom de Dieu!
Catherine, Lydie, la Mouquette, qui avaient galopé aussi, se mirent à
sangloter, à hurler d'épouvante, au milieu de l'effrayant désordre,
que les ténèbres augmentaient. On voulait les faire taire, elles
s'affolaient, hurlaient plus fort, à chaque râle.
Le porion Richomme était arrivé au pas de course, désolé que ni
l'ingénieur Négrel, ni Dansaert, ne fussent à la fosse. L'oreille
collée contre les roches, il écoutait; et il finit par dire que ces
plaintes n'étaient pas des plaintes d'enfant. Un homme se trouvait
là, pour sûr. A vingt reprises déjà, Maheu avait appelé Jeanlin. Pas
une haleine ne soufflait. Le petit devait être broyé.
Et toujours le râle continuait, monotone. On parlait à l'agonisant,
on lui demandait son nom. Le râle seul répondait.
--Dépêchons! répétait Richomme, qui avait déjà organisé le sauvetage.
On causera ensuite.
Des deux côtés, les mineurs attaquaient l'éboulement, avec la pioche
et la pelle. Chaval travaillait sans une parole, à côté de Maheu et
d'Étienne; tandis que Zacharie dirigeait le transport des terres.
L'heure de la sortie était venue, aucun n'avait mangé; mais on ne s'en
allait pas pour la soupe, tant que des camarades se trouvaient en
péril. Cependant, on songea que le coron s'inquiéterait, s'il ne
voyait rentrer personne, et l'on proposa d'y renvoyer les femmes. Ni
Catherine, ni la Mouquette, ni même Lydie, ne voulurent s'éloigner,
clouées par le besoin de savoir, aidant aux déblais. Alors, Levaque
accepta la commission d'annoncer là-haut l'éboulement, un simple
dommage qu'on réparait. Il était près de quatre heures, les ouvriers
en moins d'une heure avaient fait la besogne d'un jour: déjà la moitié
des terres auraient dû être enlevées, si de nouvelles roches n'avaient
glissé du toit. Maheu s'obstinait avec une telle rage, qu'il refusait
d'un geste terrible, quand un autre s'approchait pour le relayer un
instant.
--Doucement! dit enfin Richomme. Nous arrivons... Il ne faut pas les
achever.
En effet, le râle devenait de plus en plus distinct. C'était ce râle
continu qui guidait les travailleurs; et, maintenant, il semblait
souffler sous les pioches mêmes. Brusquement, il cessa.
Tous, silencieux, se regardèrent, frissonnants d'avoir senti passer le
froid de la mort, dans les ténèbres. Ils piochaient, trempés de
sueur, les muscles tendus à se rompre. Un pied fut rencontré, on
enleva dès lors les terres avec les mains, on dégagea les membres un à
un. La tête n'avait pas souffert. Des lampes l'éclairaient, et le
nom de Chicot circula. Il était tout chaud, la colonne vertébrale
cassée par une roche.
--Enveloppez-le dans une couverture, et mettez-le sur une berline,
commanda le porion. Au mioche maintenant, dépêchons!
Maheu donna un dernier coup, et une ouverture se fit, on communiqua
avec les hommes qui déblayaient l'éboulement, de l'autre côté. Ils
crièrent, ils venaient de trouver Jeanlin évanoui, les deux jambes
brisées, respirant encore. Ce fut le père qui apporta le petit dans
ses bras; et, les mâchoires serrées, il ne lâchait toujours que des
nom de Dieu! pour dire sa douleur; tandis que Catherine et les autres
femmes s'étaient remises à hurler.
On forma vivement le cortège. Bébert avait ramené Bataille, qu'on
attela aux deux berlines: dans la première, gisait le cadavre de
Chicot, maintenu par Étienne; dans la seconde, Maheu s'était assis,
portant sur les genoux Jeanlin sans connaissance, couvert d'un lambeau
de laine, arraché à une porte d'aérage. Et l'on partit, au pas. Sur
chaque berline, une lampe mettait une étoile rouge. Puis, derrière,
suivait la queue des mineurs, une cinquantaine d'ombres à la file.
Maintenant, la fatigue les écrasait, ils traînaient les pieds,
glissaient dans la boue, avec le deuil morne d'un troupeau frappé
d'épidémie. Il fallut près d'une demi-heure pour arriver à
l'accrochage. Ce convoi sous la terre, au milieu des épaisses
ténèbres, n'en finissait plus, le long des galeries qui bifurquaient,
tournaient, se déroulaient.
A l'accrochage, Richomme, venu en avant, avait donné l'ordre qu'une
cage vide fût réservée. Pierron emballa tout de suite les deux
berlines. Dans l'une, Maheu resta avec son petit blessé sur les
genoux, pendant que, dans l'autre, Étienne devait garder, entre ses
bras, le cadavre de Chicot, pour qu'il pût tenir. Lorsque les
ouvriers se furent entassés aux autres étages, la cage monta. On mit
deux minutes. La pluie du cuvelage tombait très froide, les hommes
regardaient en l'air, impatients de revoir le jour.
Heureusement, un galibot, envoyé chez le docteur Vanderhaghen, l'avait
trouvé et le ramenait. Jeanlin et le mort furent portés dans la
chambre des porions, où, d'un bout de l'année à l'autre, brûlait un
grand feu. On rangea les seaux d'eau chaude, tout prêts pour le
lavage des pieds; et, après avoir étalé deux matelas sur les dalles,
on y coucha l'homme et l'enfant. Seuls, Maheu et Étienne entrèrent.
Dehors, des herscheuses, des mineurs, des galopins accourus, faisaient
un groupe, causaient à voix basse.
Dès que le médecin eut donné un coup d'oeil à Chicot, il murmura:
--Fichu!... Vous pouvez le laver.
Deux surveillants déshabillèrent, puis lavèrent à l'éponge ce cadavre
noir de charbon, sale encore de la sueur du travail.
--La tête n'a rien, avait repris le docteur, agenouillé sur le matelas
de Jeanlin. La poitrine non plus... Ah! ce sont les jambes qui ont
étrenné.
Lui-même déshabillait l'enfant, dénouait le béguin, ôtait la veste,
tirait les culottes et la chemise, avec une adresse de nourrice. Et
le pauvre petit corps apparut d'une maigreur d'insecte, souillé de
poussière noire, de terre jaune, que marbraient des taches sanglantes.
On ne distinguait rien, on dut le laver aussi. Alors, il sembla
maigrir encore sous l'éponge, la chair si blême, si transparente,
qu'on voyait les os. C'était une pitié, cette dégénérescence dernière
d'une race de misérables, ce rien du tout souffrant, à demi broyé par
l'écrasement des roches. Quand il fut propre, on aperçut les
meurtrissures des cuisses, deux taches rouges sur la peau blanche.
Jeanlin, tiré de son évanouissement, eut une plainte. Debout au pied
du matelas, les mains ballantes, Maheu le regardait; et de grosses
larmes roulèrent de ses yeux.
--Hein? c'est toi qui es le père? dit le docteur en levant la tête.
Ne pleure donc pas, tu vois bien qu'il n'est pas mort... Aide-moi
plutôt.
Il constata deux ruptures simples. Mais la jambe droite lui donnait
des inquiétudes: sans doute il faudrait la couper.
A ce moment, l'ingénieur Négrel et Dansaert, prévenus enfin,
arrivèrent avec Richomme. Le premier écoutait le récit du porion,
d'un air exaspéré. Il éclata: toujours ces maudits boisages!
n'avait-il pas répété cent fois qu'on y laisserait des hommes! et ces
brutes-là qui parlaient de se mettre en grève, si on les forçait à
boiser plus solidement! Le pis était que la Compagnie, maintenant,
paierait les pots cassés. M. Hennebeau allait être content!
--Qui est-ce? demanda-t-il à Dansaert, silencieux devant le cadavre,
qu'on était en train d'envelopper dans un drap.
--Chicot, un de nos bons ouvriers, répondit le maître-porion. Il a
trois enfants... Pauvre bougre!
Le docteur Vanderhaghen demanda le transport immédiat de Jeanlin chez
ses parents. Six heures sonnaient, le crépuscule tombait déjà, on
ferait bien de transporter aussi le cadavre; et l'ingénieur donna des
ordres pour qu'on attelât le fourgon et qu'on apportât un brancard.
L'enfant blessé fut mis sur le brancard, pendant qu'on emballait dans
le fourgon le matelas et le mort.
A la porte, des herscheuses stationnaient toujours, causant avec des
mineurs qui s'attardaient, pour voir. Lorsque la chambre des porions
se rouvrit, un silence régna dans le groupe. Et il se forma un
nouveau cortège, le fourgon devant, le brancard derrière, puis la
queue du monde. On quitta le carreau de la mine, on monta lentement
la route en pente du coron. Les premiers froids de novembre avaient
dénudé l'immense plaine, une nuit lente l'ensevelissait, comme un
linceul tombé du ciel livide.
Étienne, alors, conseilla tout bas à Maheu d'envoyer Catherine
prévenir la Maheude, pour amortir le coup. Le père, qui suivait le
brancard, l'air assommé, consentit d'un signe; et la jeune fille
partit en courant, car on arrivait. Mais déjà le fourgon, cette boîte
sombre bien connue, était signalé. Des femmes sortaient follement sur
les trottoirs, trois ou quatre galopaient d'angoisse, sans bonnet.
Bientôt, elles furent trente, puis cinquante, toutes étranglées de la
même terreur. Il y avait donc un mort? qui était-ce? L'histoire
racontée par Levaque, après les avoir rassurées toutes, les jetait
maintenant à une exagération de cauchemar: ce n'était plus un homme,
c'étaient dix qui avaient péri, et que le fourgon allait ramener
ainsi, un à un.
Catherine avait trouvé sa mère agitée d'un pressentiment; et, dès les
premiers mots balbutiés, celle-ci cria:
--Le père est mort!
Vainement, la jeune fille protestait, parlait de Jeanlin. Sans
entendre, la Maheude s'était élancée. Et, en voyant le fourgon qui
débouchait devant l'église, elle avait défailli, toute pâle. Sur les
portes, des femmes, muettes de saisissement, allongeaient le cou,
tandis que d'autres suivaient, tremblantes à l'idée de savoir devant
quelle maison s'arrêterait le cortège.
La voiture passa; et, derrière, la Maheude aperçut Maheu qui
accompagnait le brancard. Alors, quand on eut posé ce brancard à sa
porte, quand elle vit Jeanlin vivant, avec ses jambes cassées, il y
eut en elle une si brusque réaction, qu'elle étouffa de colère,
bégayant sans larmes:
--C'est tout ça! On nous estropie les petits, maintenant!... Les deux
jambes, mon Dieu! Qu'est-ce qu'on veut que j'en fasse?
--Tais-toi donc! dit le docteur Vanderhaghen, qui avait suivi pour
panser Jeanlin. Aimerais-tu mieux qu'il fût resté là-bas?
Mais la Maheude s'emportait davantage, au milieu des larmes d'Alzire,
de Lénore et d'Henri. Tout en aidant à monter le blessé et en donnant
au docteur ce dont il avait besoin, elle injuriait le sort, elle
demandait où l'on voulait qu'elle trouvât de l'argent pour nourrir des
infirmes. Le vieux ne suffisait donc pas, voilà que le gamin, lui
aussi, perdait les pieds! Et elle ne cessait point, pendant que
d'autres cris, des lamentations déchirantes, sortaient d'une maison
voisine: c'étaient la femme et les enfants de Chicot qui pleuraient
sur le corps. Il faisait nuit noire, les mineurs exténués mangeaient
enfin leur soupe, dans le coron tombé à un morne silence, traversé
seulement de ces grands cris.
Trois semaines se passèrent. On avait pu éviter l'amputation, Jeanlin
conserverait ses deux jambes, mais il resterait boiteux. Après une
enquête, la Compagnie s'était résignée à donner un secours de
cinquante francs. En outre, elle avait promis de chercher pour le
petit infirme, dès qu'il serait rétabli, un emploi au jour. Ce n'en
était pas moins une aggravation de misère, car le père avait reçu une
telle secousse, qu'il en fut malade d'une grosse fièvre.
Depuis le jeudi, Maheu retournait à la fosse, et l'on était au
dimanche. Le soir, Étienne causa de la date prochaine du 1er
décembre, préoccupé de savoir si la Compagnie exécuterait sa menace.
On veilla jusqu'à dix heures, en attendant Catherine, qui devait
s'attarder avec Chaval. Mais elle ne rentra pas. La Maheude ferma
furieusement la porte au verrou, sans une parole. Étienne fut long à
s'endormir, inquiet de ce lit vide, où Alzire tenait si peu de place.
Le lendemain, toujours personne; et, l'après-midi seulement, au retour
de la fosse, les Maheu apprirent que Chaval gardait Catherine. Il lui
faisait des scènes si abominables, qu'elle s'était décidée à se mettre
avec lui. Pour éviter les reproches, il avait quitté brusquement le
Voreux, il venait d'être embauché à Jean-Bart, le puits de
M. Deneulin, où elle le suivait comme herscheuse. Du reste, le
nouveau ménage continuait à habiter Montsou, chez Piquette.
Maheu, d'abord, parla d'aller gifler l'homme et de ramener sa fille à
coups de pied dans le derrière. Puis, il eut un geste résigné: à quoi
bon? ça tournait toujours comme ça, on n'empêchait pas les filles de
se coller, quand elles en avaient l'envie. Il valait mieux attendre
tranquillement le mariage. Mais la Maheude ne prenait pas si bien les
choses.
--Est-ce que je l'ai battue, quand elle a eu ce Chaval? criait-elle à
Étienne, qui l'écoutait, silencieux, très pâle. Voyons, répondez!
vous qui êtes un homme raisonnable... Nous l'avons laissée libre,
n'est-ce pas? parce que, mon Dieu! toutes passent par là. Ainsi, moi,
j'étais grosse, quand le père m'a épousée. Mais je n'ai pas filé de
chez mes parents, jamais je n'aurais fait la saleté de porter avant
l'âge l'argent de mes journées à un homme qui n'en avait pas besoin...
Ah! c'est dégoûtant, voyez-vous! On en arrivera à ne plus faire
d'enfants.
Et, comme Étienne ne répondait toujours que par des hochements de
tête, elle insista.
--Une fille qui allait tous les soirs où elle voulait! Qu'a-t-elle
donc dans la peau? Ne pas pouvoir attendre que je la marie, après
qu'elle nous aurait aidés à sortir du pétrin! Hein? c'était naturel,
on a une fille pour qu'elle travaille... Mais voilà, nous avons été
trop bons, nous n'aurions pas dû lui permettre de se distraire avec un
homme. On leur en accorde un bout, et elles en prennent long comme
ça.
Alzire approuvait de la tête. Lénore et Henri, saisis de cet orage,
pleuraient tout bas, tandis que la mère, maintenant, énumérait leurs
malheurs: d'abord, Zacharie qu'il avait fallu marier; puis, le vieux
Bonnemort qui était là, sur sa chaise, avec ses pieds tordus; puis,
Jeanlin qui ne pourrait quitter la chambre avant dix jours, les os mal
recollés; et, enfin, le dernier coup, cette garce de Catherine partie
avec un homme! Toute la famille se cassait. Il ne restait que le père
à la fosse. Comment vivre, sept personnes, sans compter Estelle, sur
les trois francs du père? Autant se jeter en choeur dans le canal.
--Ça n'avance à rien que tu te ronges, dit Maheu d'une voix sourde.
Nous ne sommes pas au bout peut-être.
Étienne, qui regardait fixement les dalles, leva la tête et murmura,
les yeux perdus dans une vision d'avenir:
--Ah! il est temps, il est temps!
Quatrième partie
I
Ce lundi-là, les Hennebeau avaient à déjeuner les Grégoire et leur
fille Cécile. C'était toute une partie projetée: en sortant de table,
Paul Négrel devait faire visiter à ces dames une fosse, Saint-Thomas,
qu'on réinstallait avec luxe. Mais il n'y avait là qu'un aimable
prétexte, cette partie était une invention de madame Hennebeau, pour
hâter le mariage de Cécile et de Paul.
Et, brusquement, ce lundi même, à quatre heures du matin, la grève
venait d'éclater. Lorsque, le 1er décembre, la Compagnie avait
appliqué son nouveau système de salaire, les mineurs étaient restés
calmes. A la fin de la quinzaine, le jour de la paie, pas un n'avait
fait la moindre réclamation. Tout le personnel, depuis le directeur
jusqu'au dernier des surveillants, croyait le tarif accepté; et la
surprise était grande, depuis le matin, devant cette déclaration de
guerre, d'une tactique et d'un ensemble qui semblaient indiquer une
direction énergique.
A cinq heures, Dansaert réveilla M. Hennebeau pour l'avertir que pas
un homme n'était descendu au Voreux. Le coron des Deux-Cent-Quarante,
qu'il avait traversé, dormait profondément, fenêtres et portes closes.
Et, dès que le directeur eut sauté du lit, les yeux gros encore de
sommeil, il fut accablé: de quart d'heure en quart d'heure, des
messagers accouraient, des dépêches tombaient sur son bureau, dru
comme grêle. D'abord, il espéra que la révolte se limitait au Voreux;
mais les nouvelles devenaient plus graves à chaque minute: c'était
Mirou, c'était Crèvecoeur, c'était Madeleine, où il n'avait paru que
les palefreniers; c'étaient la Victoire et Feutry-Cantel, les deux
fosses les mieux disciplinées, dans lesquelles la descente se trouvait
réduite d'un tiers; Saint-Thomas seul avait son monde au complet et
semblait demeurer en dehors du mouvement. Jusqu'à neuf heures, il
dicta des dépêches, télégraphiant de tous côtés, au préfet de Lille,
aux régisseurs de la Compagnie, prévenant les autorités, demandant des
ordres. Il avait envoyé Négrel faire le tour des fosses voisines,
pour avoir des renseignements précis.
Tout d'un coup, M. Hennebeau songea au déjeuner; et il allait envoyer
le cocher avertir les Grégoire que la partie était remise, lorsqu'une
hésitation, un manque de volonté l'arrêta, lui qui venait, en quelques
phrases brèves, de préparer militairement son champ de bataille. Il
monta chez madame Hennebeau, qu'une femme de chambre achevait de
coiffer, dans son cabinet de toilette.
--Ah! ils sont en grève, dit-elle tranquillement, lorsqu'il l'eut
consultée. Eh bien, qu'est-ce que cela nous fait?... Nous n'allons
point cesser de manger, n'est-ce pas?
Et elle s'entêta, il eut beau lui dire que le déjeuner serait troublé,
que la visite à Saint-Thomas ne pourrait avoir lieu: elle trouvait une
réponse à tout, pourquoi perdre un déjeuner déjà sur le feu? et quant
à visiter la fosse, on pouvait y renoncer ensuite, si cette promenade
était vraiment imprudente.
--Du reste, reprit-elle, lorsque la femme de chambre fut sortie, vous
savez pourquoi je tiens à recevoir ces braves gens. Ce mariage
devrait vous toucher plus que les bêtises de vos ouvriers... Enfin,
je le veux, ne me contrariez pas.
Il la regarda, agité d'un léger tremblement, et son visage dur et
fermé d'homme de discipline exprima la secrète douleur d'un coeur
meurtri. Elle était restée les épaules nues, déjà trop mûre, mais
éclatante et désirable encore, avec sa carrure de Cérès dorée par
l'automne. Un instant, il dut avoir le désir brutal de la prendre, de
rouler sa tête entre les deux seins qu'elle étalait, dans cette pièce
tiède, d'un luxe intime de femme sensuelle, et où traînait un parfum
irritant de musc; mais il se recula, depuis dix années le ménage
faisait chambre à part.
--C'est bon, dit-il en la quittant. Ne décommandons rien.
M. Hennebeau était né dans les Ardennes. Il avait eu les
commencements difficiles d'un garçon pauvre, jeté orphelin sur le pavé
de Paris. Après avoir suivi péniblement les cours de l'École des
Mines, il était, à vingt-quatre ans, parti pour la Grand-Combe, comme
ingénieur du puits Sainte-Barbe. Trois ans plus tard, il devint
ingénieur divisionnaire, dans le Pas-de-Calais, aux fosses de Marles;
et ce fut là qu'il se maria, épousant, par un de ces coups de fortune
qui sont la règle pour le corps des mines, la fille d'un riche
filateur d'Arras. Pendant quinze années, le ménage habita la même
petite ville de province, sans qu'un événement rompît la monotonie de
son existence, pas même la naissance d'un enfant. Une irritation
croissante détachait madame Hennebeau, élevée dans le respect de
l'argent, dédaigneuse de ce mari qui gagnait durement des
appointements médiocres, et dont elle ne tirait aucune des
satisfactions vaniteuses, rêvées en pension. Lui, d'une honnêteté
stricte, ne spéculait point, se tenait à son poste, en soldat. Le
désaccord n'avait fait que grandir, aggravé par un de ces singuliers
malentendus de la chair qui glacent les plus ardents: il adorait sa
femme, elle était d'une sensualité de blonde gourmande, et déjà ils
couchaient à part, mal à l'aise, tout de suite blessés. Elle eut dès
lors un amant, qu'il ignora. Enfin, il quitta le Pas-de-Calais, pour
venir occuper à Paris une situation de bureau, dans l'idée qu'elle lui
en serait reconnaissante. Mais Paris devait achever la séparation, ce
Paris qu'elle souhaitait depuis sa première poupée, et où elle se lava
en huit jours de sa province, élégante d'un coup, jetée à toutes les
folies luxueuses de l'époque. Les dix ans qu'elle y passa furent
emplis par une grande passion, une liaison publique avec un homme,
dont l'abandon faillit la tuer. Cette fois, le mari n'avait pu garder
son ignorance, et il se résigna, à la suite de scènes abominables,
désarmé devant la tranquille inconscience de cette femme, qui prenait
son bonheur où elle le trouvait. C'était après la rupture, lorsqu'il
l'avait vue malade de chagrin, qu'il avait accepté la direction des
mines de Montsou, espérant encore la corriger là-bas, dans ce désert
des pays noirs.
Les Hennebeau, depuis qu'ils habitaient Montsou, retournaient à
l'ennui irrité des premiers temps de leur mariage. D'abord, elle
parut soulagée par ce grand calme, goûtant un apaisement dans la
monotonie plate de l'immense plaine; et elle s'enterrait en femme
finie, elle affectait d'avoir le coeur mort, si détachée du monde,
qu'elle ne souffrait même plus d'engraisser. Puis, sous cette
indifférence, une fièvre dernière se déclara, un besoin de vivre
encore, qu'elle trompa pendant six mois en organisant et en meublant à
son goût le petit hôtel de la Direction. Elle le disait affreux, elle
l'emplit de tapisseries, de bibelots, de tout un luxe d'art, dont on
parla jusqu'à Lille. Maintenant, le pays l'exaspérait, ces bêtes de
champs étalés à l'infini, ces éternelles routes noires, sans un arbre,
où grouillait une population affreuse qui la dégoûtait et l'effrayait.
Les plaintes de l'exil commencèrent, elle accusait son mari de l'avoir
sacrifiée aux appointements de quarante mille francs qu'il touchait,
une misère à peine suffisante pour faire marcher la maison. Est-ce
qu'il n'aurait pas dû imiter les autres, exiger une part, obtenir des
actions, réussir à quelque chose enfin? et elle insistait avec une
cruauté d'héritière qui avait apporté la fortune. Lui, toujours
correct, se réfugiant dans sa froideur menteuse d'homme administratif,
était ravagé par le désir de cette créature, un de ces désirs tardifs,
si violents, qui croissent avec l'âge. Il ne l'avait jamais possédée
en amant, il était hanté d'une continuelle image, l'avoir une fois à
lui comme elle s'était donnée à un autre. Chaque matin, il rêvait de
la conquérir le soir; puis, lorsqu'elle le regardait de ses yeux
froids, lorsqu'il sentait que tout en elle se refusait, il évitait
même de lui effleurer la main. C'était une souffrance sans guérison
possible, cachée sous la raideur de son attitude, la souffrance d'une
nature tendre agonisant en secret de n'avoir pas trouvé le bonheur
dans son ménage. Au bout des six mois, quand l'hôtel, définitivement
meublé, n'occupa plus madame Hennebeau, elle tomba à une langueur
d'ennui, en victime que l'exil tuerait et qui se disait heureuse d'en
mourir.
Justement, Paul Négrel débarquait à Montsou. Sa mère, veuve d'un
capitaine provençal, vivant à Avignon d'une maigre rente, avait dû se
contenter de pain et d'eau pour le pousser jusqu'à l'École
polytechnique. Il en était sorti dans un mauvais rang, et son oncle,
M. Hennebeau, venait de lui faire donner sa démission, en offrant de
le prendre comme ingénieur, au Voreux. Dès lors, traité en enfant de
la maison, il y eut même sa chambre, y mangea, y vécut, ce qui lui
permettait d'envoyer à sa mère la moitié de ses appointements de trois
mille francs. Pour déguiser ce bienfait, M. Hennebeau parlait de
l'embarras où était un jeune homme, obligé de se monter un ménage,
dans un des petits chalets réservés aux ingénieurs des fosses. madame
Hennebeau, tout de suite, avait pris un rôle de bonne tante, tutoyant
son neveu, veillant à son bien-être. Les premiers mois surtout, elle
montra une maternité débordante de conseils, aux moindres sujets.
Mais elle restait femme pourtant, elle glissait à des confidences
personnelles. Ce garçon si jeune et si pratique, d'une intelligence
sans scrupule, professant sur l'amour des théories de philosophe,
l'amusait, grâce à la vivacité de son pessimisme, dont s'aiguisait sa
face mince, au nez pointu. Naturellement, un soir, il se trouva dans
ses bras; et elle parut se livrer par bonté, tout en lui disant
qu'elle n'avait plus de coeur et qu'elle voulait être uniquement son
amie. En effet, elle ne fut pas jalouse, elle le plaisantait sur les
herscheuses qu'il déclarait abominables, le boudait presque, parce
qu'il n'avait pas des farces de jeune homme à lui conter. Puis,
l'idée de le marier la passionna, elle rêva de se dévouer, de le
donner elle-même à une fille riche. Leurs rapports continuaient, un
joujou de récréation, où elle mettait ses tendresses dernières de
femme oisive et finie.
Deux ans s'étaient écoulés. Une nuit, M. Hennebeau, en entendant des
pieds nus frôler sa porte, eut un soupçon. Mais cette nouvelle
aventure le révoltait, chez lui, dans sa demeure, entre cette mère et
ce fils! Et, du reste, le lendemain, sa femme lui parla précisément du
choix qu'elle avait fait de Cécile Grégoire pour leur neveu. Elle
s'employait à ce mariage avec une telle ardeur, qu'il rougit de son
imagination monstrueuse. Il garda simplement au jeune homme une
reconnaissance de ce que la maison, depuis son arrivée, était moins
triste.
Comme il descendait du cabinet de toilette, M. Hennebeau trouva
justement, dans le vestibule, Paul qui rentrait. Celui-ci avait l'air
tout amusé par cette histoire de grève.
--Eh bien? lui demanda son oncle.
--Eh bien, j'ai fait le tour des corons. Ils paraissent très sages,
là-dedans... Je crois seulement qu'ils vont t'envoyer des délégués.
Mais, à ce moment, la voix de madame Hennebeau appela, du premier
étage.
--C'est toi, Paul?... Monte donc me donner des nouvelles. Sont-ils
drôles de faire les méchants, ces gens qui sont si heureux!
Et le directeur dut renoncer à en savoir davantage, puisque sa femme
lui prenait son messager. Il revint s'asseoir devant son bureau, sur
lequel s'était amassé un nouveau paquet de dépêches.
A onze heures, lorsque les Grégoire arrivèrent, ils s'étonnèrent
qu'Hippolyte, le valet de chambre, posé en sentinelle, les bousculât
pour les introduire, après avoir jeté des regards inquiets aux deux
bouts de la route. Les rideaux du salon étaient fermés, on les fit
passer directement dans le cabinet de travail, où M. Hennebeau
s'excusa de les recevoir ainsi; mais le salon donnait sur le pavé, et
il était inutile d'avoir l'air de provoquer les gens.
--Comment! vous ne savez pas? continua-t-il, en voyant leur surprise.
M. Grégoire, quand il apprit que la grève avait enfin éclaté, haussa
les épaules de son air placide. Bah! ce ne serait rien, la population
était honnête. D'un hochement du menton, madame Grégoire approuvait
sa confiance dans la résignation séculaire des charbonniers; tandis
que Cécile, très gaie ce jour-là, belle de santé dans une toilette de
drap capucine, souriait à ce mot de grève, qui lui rappelait des
visites et des distributions d'aumônes dans les corons.
Mais madame Hennebeau, suivie de Négrel, parut, toute en soie noire.
--Hein! est-ce ennuyeux! cria-t-elle dès la porte. Comme s'ils
n'auraient pas dû attendre, ces hommes!... Vous savez que Paul refuse
de nous conduire à Saint-Thomas.
--Nous resterons ici, dit obligeamment M. Grégoire. Ce sera tout
plaisir.
Paul s'était contenté de saluer Cécile et sa mère. Fâchée de ce peu
d'empressement, sa tante le lança d'un coup d'oeil sur la jeune fille;
et, quand elle les entendit rire ensemble, elle les enveloppa d'un
regard maternel.
Cependant, M. Hennebeau acheva de lire les dépêches et rédigea
quelques réponses. On causait près de lui, sa femme expliquait
qu'elle ne s'était pas occupée de ce cabinet de travail, qui avait en
effet gardé son ancien papier rouge déteint, ses lourds meubles
d'acajou, ses cartonniers éraflés par l'usage. Trois quarts d'heure
se passèrent, on allait se mettre à table, lorsque le valet de chambre
annonça M. Deneulin. Celui-ci, l'air excité, entra et s'inclina
devant madame Hennebeau.
--Tiens! vous voilà? dit-il en apercevant les Grégoire.
Et, vivement, il s'adressa au directeur.
--Ça y est donc? Je viens de l'apprendre par mon ingénieur... Chez
moi, tous les hommes sont descendus, ce matin. Mais ça peut gagner.
Je ne suis pas tranquille... Voyons, où en êtes-vous?
Il accourait à cheval, et son inquiétude se trahissait dans son verbe
haut et son geste cassant, qui le faisaient ressembler à un officier
de cavalerie en retraite.
M. Hennebeau commençait à le renseigner sur la situation exacte,
lorsque Hippolyte ouvrit la porte de la salle à manger. Alors, il
s'interrompit pour dire:
--Déjeunez avec nous. Je vous continuerai ça au dessert.
--Oui, comme il vous plaira, répondit Deneulin, si plein de son idée,
qu'il acceptait sans autres façons.
Il eut pourtant conscience de son impolitesse, il se tourna vers
madame Hennebeau, en s'excusant. Elle fut d'ailleurs charmante.
Quand elle eut fait mettre un septième couvert, elle installa ses
convives: madame Grégoire et Cécile aux côtés de son mari, puis,
M. Grégoire et Deneulin à sa droite et à sa gauche; enfin, Paul,
qu'elle plaça entre la jeune fille et son père. Comme on attaquait
les hors-d'oeuvre, elle reprit avec un sourire:
--Vous m'excuserez, je voulais vous donner des huîtres... Le lundi,
vous savez qu'il y a un arrivage d'ostendes à Marchiennes, et j'avais
projeté d'envoyer la cuisinière avec la voiture... Mais elle a eu
peur de recevoir des pierres...
Tous l'interrompirent d'un grand éclat de gaieté. On trouvait
l'histoire drôle.
--Chut! dit M. Hennebeau contrarié, en regardant les fenêtres, d'où
l'on voyait la route. Le pays n'a pas besoin de savoir que nous
recevons, ce matin.
--Voici toujours un rond de saucisson qu'ils n'auront pas, déclara M.
Grégoire.
Les rires recommencèrent, mais plus discrets. Chaque convive se
mettait à l'aise, dans cette salle tendue de tapisseries flamandes,
meublée de vieux bahuts de chêne. Des pièces d'argenterie luisaient
derrière les vitraux des crédences; et il y avait une grande
suspension en cuivre rouge, dont les rondeurs polies reflétaient un
palmier et un aspidistra, verdissant dans des pots de majolique.
Dehors, la journée de décembre était glacée par une aigre bise du
nord-est. Mais pas un souffle n'entrait, il faisait là une tiédeur de
serre, qui développait l'odeur fine d'un ananas, coupé au fond d'une
jatte de cristal.
--Si l'on fermait les rideaux? proposa Négrel, que l'idée de terrifier
les Grégoire amusait.
La femme de chambre, qui aidait le domestique, crut à un ordre et alla
tirer un des rideaux. Ce furent, dès lors, des plaisanteries
interminables: on ne posa plus un verre ni une fourchette, sans
prendre des précautions; on salua chaque plat, ainsi qu'une épave
échappée à un pillage, dans une ville conquise; et, derrière cette
gaieté forcée, il y avait une sourde peur, qui se trahissait par des
coups d'oeil involontaires jetés vers la route, comme si une bande de
meurt-de-faim eût guetté la table du dehors.
Après les oeufs brouillés aux truffes, parurent des truites de
rivière. La conversation était tombée sur la crise industrielle, qui
s'aggravait depuis dix-huit mois.
--C'était fatal, dit Deneulin, la prospérité trop grande des dernières
années devait nous amener là... Songez donc aux énormes capitaux
immobilisés, aux chemins de fer, aux ports et aux canaux, à tout
l'argent enfoui dans les spéculations les plus folles. Rien que chez
nous, on a installé des sucreries comme si le département devait
donner trois récoltes de betteraves... Et, dame! aujourd'hui,
l'argent s'est fait rare, il faut attendre qu'on rattrape l'intérêt
des millions dépensés: de là, un engorgement mortel et la stagnation
finale des affaires.
M. Hennebeau combattit cette théorie, mais il convint que les années
heureuses avaient gâté l'ouvrier.
--Quand je songe, cria-t-il, que ces gaillards, dans nos fosses,
pouvaient se faire jusqu'à six francs par jour, le double de ce qu'ils
gagnent à présent! Et ils vivaient bien, et ils prenaient des goûts de
luxe... Aujourd'hui, naturellement, ça leur semble dur, de revenir à
leur frugalité ancienne.
--Monsieur Grégoire, interrompit madame Hennebeau, je vous en prie,
encore un peu de ces truites... Elles sont délicates, n'est-ce pas?
Le directeur continuait:
--Mais, en vérité, est-ce notre faute? Nous sommes atteints
cruellement, nous aussi... Depuis que les usines ferment une à une,
nous avons un mal du diable à nous débarrasser de notre stock; et,
devant la réduction croissante des demandes, nous nous trouvons bien
forcés d'abaisser le prix de revient... C'est ce que les ouvriers ne
veulent pas comprendre.
Un silence régna. Le domestique présentait des perdreaux rôtis,
tandis que la femme de chambre commençait à verser du chambertin aux
convives.
--Il y a eu une famine dans l'Inde, reprit Deneulin à demi-voix, comme
s'il se fût parlé à lui-même. L'Amérique, en cessant ses commandes de
fer et de fonte, a porté un rude coup à nos hauts fourneaux. Tout se
tient, une secousse lointaine suffit à ébranler le monde... Et
l'Empire qui était si fier de cette fièvre chaude de l'industrie!
Il attaqua son aile de perdreau. Puis, haussant la voix:
--Le pis est que, pour abaisser le prix de revient, il faudrait
logiquement produire davantage: autrement, la baisse se porte sur les
salaires, et l'ouvrier a raison de dire qu'il paie les pots cassés.
Cet aveu, arraché à sa franchise, souleva une discussion. Les dames
ne s'amusaient guère. Chacun, du reste, s'occupait de son assiette,
dans le feu du premier appétit. Comme le domestique rentrait, il
sembla vouloir parler, puis il hésita.
--Qu'y a-t-il? demanda M. Hennebeau. Si ce sont des dépêches,
donnez-les-moi... J'attends des réponses.
--Non, Monsieur, c'est M. Dansaert qui est dans le vestibule... Mais
il craint de déranger.
Le directeur s'excusa et fit entrer le maître-porion. Celui-ci se
tint debout, à quelques pas de la table; tandis que tous se tournaient
pour le voir, énorme, essoufflé des nouvelles qu'il apportait. Les
corons restaient tranquilles; seulement, c'était une chose décidée,
une délégation allait venir. Peut-être, dans quelques minutes,
serait-elle là.
--C'est bien, merci, dit M. Hennebeau. Je veux un rapport matin et
soir, entendez-vous!
Et, dès que Dansaert fut parti, on se remit à plaisanter, on se jeta
sur la salade russe, en déclarant qu'il fallait ne pas perdre une
seconde, si l'on voulait la finir. Mais la gaieté ne connut plus de
borne, lorsque Négrel ayant demandé du pain à la femme de chambre,
celle-ci lui répondit un: «Oui, Monsieur», si bas et si terrifié,
qu'elle semblait avoir derrière elle une bande, prête au massacre et
au viol.
--Vous pouvez parler, dit madame Hennebeau complaisamment. Ils ne
sont pas encore ici.
Le directeur, auquel on apportait un paquet de lettres et de dépêches,
voulut lire une des lettres tout haut. C'était une lettre de Pierron,
dans laquelle, en phrases respectueuses, il avertissait qu'il se
voyait obligé de se mettre en grève avec les camarades, pour ne pas
être maltraité; et il ajoutait qu'il n'avait même pu refuser de faire
partie de la délégation, bien qu'il blâmât cette démarche.
--Voilà la liberté du travail! s'écria M. Hennebeau.
Alors, on revint sur la grève, on lui demanda son opinion.
--Oh! répondit-il, nous en avons vu d'autres... Ce sera une semaine,
une quinzaine au plus de paresse, comme la dernière fois. Ils vont
rouler les cabarets; puis, quand ils auront trop faim, ils
retourneront aux fosses.
Deneulin hocha la tête.
--Je ne suis pas si tranquille... Cette fois, ils paraissent mieux
organisés. N'ont-ils pas une caisse de prévoyance?
--Oui, à peine trois mille francs: où voulez-vous qu'ils aillent avec
ça?... Je soupçonne un nommé Étienne Lantier d'être leur chef. C'est
un bon ouvrier, cela m'ennuierait d'avoir à lui rendre son livret,
comme jadis au fameux Rasseneur, qui continue à empoisonner le Voreux,
avec ses idées et sa bière... N'importe, dans huit jours, la moitié
des hommes redescendra, et dans quinze, les dix mille seront au fond.
Il était convaincu. Sa seule inquiétude venait de sa disgrâce
possible, si la Régie lui laissait la responsabilité de la grève.
Depuis quelque temps, il se sentait moins en faveur. Aussi,
abandonnant la cuillerée de salade russe qu'il avait prise,
relisait-il les dépêches reçues de Paris, des réponses dont il tâchait
de pénétrer chaque mot. On l'excusait, le repas tournait à un
déjeuner militaire, mangé sur un champ de bataille, avant les premiers
coups de feu.
Les dames, dès lors, se mêlèrent à la conversation. Madame Grégoire
s'apitoya sur ces pauvres gens qui allaient souffrir de la faim; et
déjà Cécile faisait la partie de distribuer des bons de pain et de
viande. Mais madame Hennebeau s'étonnait, en entendant parler de la
misère des charbonniers de Montsou. Est-ce qu'ils n'étaient pas très
heureux? Des gens logés, chauffés, soignés aux frais de la Compagnie!
Dans son indifférence pour ce troupeau, elle ne savait de lui que la
leçon apprise, dont elle émerveillait les Parisiens en visite; et elle
avait fini par y croire, elle s'indignait de l'ingratitude du peuple.
Négrel, pendant ce temps, continuait à effrayer M. Grégoire. Cécile
ne lui déplaisait pas, et il voulait bien l'épouser, pour être
agréable à sa tante; mais il n'y apportait aucune fièvre amoureuse, en
garçon d'expérience qui ne s'emballait plus, comme il disait. Lui, se
prétendait républicain, ce qui ne l'empêchait pas de conduire ses
ouvriers avec une rigueur extrême, et de les plaisanter finement, en
compagnie des dames.
--Je n'ai pas non plus l'optimisme de mon oncle, reprit-il. Je crains
de graves désordres... Ainsi, monsieur Grégoire, je vous conseille de
verrouiller la Piolaine. On pourrait vous piller.
Justement, sans quitter le sourire qui éclairait son bon visage,
M. Grégoire renchérissait sur sa femme en sentiments paternels à
l'égard des mineurs.
--Me piller! s'écria-t-il, stupéfait. Et pourquoi me piller?
--N'êtes-vous pas un actionnaire de Montsou? Vous ne faites rien, vous
vivez du travail des autres. Enfin, vous êtes l'infâme capital, et
cela suffit... Soyez certain que, si la révolution triomphait, elle
vous forcerait à restituer votre fortune, comme de l'argent volé.
Du coup, il perdit la tranquillité d'enfant, la sérénité
d'inconscience où il vivait. Il bégaya:
--De l'argent volé, ma fortune! Est-ce que mon bisaïeul n'avait pas
gagné, et durement, la somme placée autrefois? Est-ce que nous n'avons
pas couru tous les risques de l'entreprise? Est-ce que je fais un
mauvais usage des rentes, aujourd'hui?
Madame Hennebeau, alarmée en voyant la mère et la fille blanches de
peur, elles aussi, se hâta d'intervenir, en disant:
--Paul plaisante, cher Monsieur.
Mais M. Grégoire était hors de lui. Comme le domestique passait un
buisson d'écrevisses, il en prit trois, sans savoir ce qu'il faisait,
et se mit à briser les pattes avec les dents.
--Ah! je ne dis pas, il y a des actionnaires qui abusent. Par
exemple, on m'a conté que des ministres ont reçu des deniers de
Montsou, en pot-de-vin, pour services rendus à la Compagnie. C'est
comme ce grand seigneur que je ne nommerai pas, un duc, le plus fort
de nos actionnaires, dont la vie est un scandale de prodigalité,
millions jetés à la rue en femmes, en bombances, en luxe inutile...
Mais nous, mais nous qui vivons sans fracas, comme de braves gens que
nous sommes! nous qui ne spéculons pas, qui nous contentons de vivre
sainement avec ce que nous avons, en faisant la part des pauvres!...
Allons donc! il faudrait que vos ouvriers fussent de fameux brigands
pour voler chez nous une épingle!
Négrel lui-même dut le calmer, très égayé de sa colère. Les
écrevisses passaient toujours, on entendait les petits craquements des
carapaces, pendant que la conversation tombait sur la politique.
Malgré tout, frémissant encore, M. Grégoire se disait libéral; et il
regrettait Louis-Philippe. Quant à Deneulin, il était pour un
gouvernement fort, il déclarait que l'empereur glissait sur la pente
des concessions dangereuses.
--Rappelez-vous 89, dit-il. C'est la noblesse qui a rendu la
Révolution possible par sa complicité, par son goût des nouveautés
philosophiques... Eh bien, la bourgeoisie joue aujourd'hui le même
jeu imbécile, avec sa fureur de libéralisme, sa rage de destruction,
ses flatteries au peuple... Oui, oui, vous aiguisez les dents du
monstre pour qu'il nous dévore. Et il nous dévorera, soyez
tranquilles!
Les dames le firent taire et voulurent changer d'entretien, en lui
demandant des nouvelles de ses filles. Lucie était à Marchiennes, où
elle chantait avec une amie; Jeanne peignait la tête d'un vieux
mendiant. Mais il disait ces choses d'un air distrait, il ne quittait
pas du regard le directeur, absorbé dans la lecture de ses dépêches,
oublieux de ses invités. Derrière ces minces feuilles, il sentait
Paris, les ordres des régisseurs, qui décideraient de la grève. Aussi
ne put-il s'empêcher de céder encore à sa préoccupation.
--Enfin, qu'allez-vous faire? demanda-t-il brusquement.
M. Hennebeau tressaillit, puis s'en tira par une phrase vague.
--Nous allons voir.
--Sans doute, vous avez les reins solides, vous pouvez attendre, se
mit à penser tout haut Deneulin. Mais moi, j'y resterai, si la grève
gagne Vandame. J'ai eu beau réinstaller Jean-Bart à neuf, je ne puis
m'en tirer, avec cette fosse unique, que par une production
incessante... Ah! je ne me vois pas à la noce, je vous assure!
Cette confession involontaire parut frapper M. Hennebeau. Il
écoutait, et un plan germait en lui: dans le cas où la grève
tournerait mal, pourquoi ne pas l'utiliser, laisser les choses se
gâter jusqu'à la ruine du voisin, puis lui racheter sa concession à
bas prix? C'était le moyen le plus sûr de regagner les bonnes grâces
des régisseurs, qui, depuis des années, rêvaient de posséder Vandame.
--Si Jean-Bart vous gêne tant que ça, dit-il en riant, pourquoi ne
nous le cédez-vous pas?
Mais Deneulin regrettait déjà ses plaintes. Il cria:
--Jamais de la vie!
On s'égaya de sa violence, on oublia enfin la grève, au moment où le
dessert paraissait. Une charlotte de pommes meringuée fut comblée
d'éloges. Ensuite, les dames discutèrent une recette, au sujet de
l'ananas, qu'on déclara également exquis. Les fruits, du raisin et
des poires, achevèrent cet heureux abandon des fins de déjeuner
copieux. Tous causaient à la fois, attendris, pendant que le
domestique versait un vin du Rhin, pour remplacer le champagne, jugé
commun.
Et le mariage de Paul et de Cécile fit certainement un pas sérieux,
dans cette sympathie du dessert. Sa tante lui avait jeté des regards
si pressants, que le jeune homme se montrait aimable, reconquérant de
son air câlin les Grégoire atterrés par ses histoires de pillage. Un
instant, M. Hennebeau, devant l'entente si étroite de sa femme et de
son neveu, sentit se réveiller l'abominable soupçon, comme s'il avait
surpris un attouchement, dans les coups d'oeil échangés. Mais, de
nouveau, l'idée de ce mariage, fait là, devant lui, le rassura.
Hippolyte servait le café, lorsque la femme de chambre accourut,
pleine d'effarement.
--Monsieur, Monsieur, les voici!
C'étaient les délégués. Des portes battirent, on entendit passer un
souffle d'effroi, au travers des pièces voisines.
--Faites-les entrer dans le salon, dit M. Hennebeau.
Autour de la table, les convives s'étaient regardés, avec un
vacillement d'inquiétude. Un silence régna. Puis, ils voulurent
reprendre leurs plaisanteries: on feignit de mettre le reste du sucre
dans sa poche, on parla de cacher les couverts. Mais le directeur
restait grave, et les rires tombèrent, les voix devinrent des
chuchotements, pendant que les pas lourds des délégués, qu'on
introduisait, écrasaient à côté le tapis du salon.
Madame Hennebeau dit à son mari, en baissant la voix:
--J'espère que vous allez boire votre café.
--Sans doute, répondit-il. Qu'ils attendent!
Il était nerveux, il prêtait l'oreille aux bruits, l'air uniquement
occupé de sa tasse.
Paul et Cécile venaient de se lever, et il lui avait fait risquer un
oeil à la serrure. Ils étouffaient des rires, ils parlaient très bas.
--Les voyez-vous?
--Oui... J'en vois un gros, avec deux autres petits, derrière.
--Hein? ils ont des figures abominables.
--Mais non, ils sont très gentils.
Brusquement, M. Hennebeau quitta sa chaise, en disant que le café
était trop chaud et qu'il le boirait après. Comme il sortait, il posa
un doigt sur sa bouche, pour recommander la prudence. Tous s'étaient
rassis, et ils restèrent à table, muets, n'osant plus remuer, écoutant
de loin, l'oreille tendue, dans le malaise de ces grosses voix
d'homme.
II
Dès la veille, dans une réunion tenue chez Rasseneur, Étienne et
quelques camarades avaient choisi les délégués qui devaient se rendre
le lendemain à la Direction. Lorsque, le soir, la Maheude sut que son
homme en était, elle fut désolée, elle lui demanda s'il voulait qu'on
les jetât à la rue. Maheu lui-même n'avait point accepté sans
répugnance. Tous deux, au moment d'agir, malgré l'injustice de leur
misère, retombaient à la résignation de la race, tremblant devant le
lendemain, préférant encore plier l'échine. D'habitude, lui, pour la
conduite de l'existence, s'en remettait au jugement de sa femme, qui
était de bon conseil. Cette fois, cependant, il finit par se fâcher,
d'autant plus qu'il partageait secrètement ses craintes.
--Fiche-moi la paix, hein! lui dit-il en se couchant et en tournant le
dos. Ce serait propre, de lâcher les camarades!... Je fais mon
devoir.
Elle se coucha à son tour. Ni l'un ni l'autre ne parlait. Puis,
après un long silence, elle répondit:
--Tu as raison, vas-y. Seulement, mon pauvre vieux, nous sommes
foutus.
Midi sonnait, lorsqu'on déjeuna, car le rendez-vous était pour une
heure, à l'Avantage, d'où l'on irait ensuite chez M. Hennebeau. Il y
avait des pommes de terre. Comme il ne restait qu'un petit morceau de
beurre, personne n'y toucha. Le soir, on aurait des tartines.
--Tu sais que nous comptons sur toi pour parler, dit tout d'un coup
Étienne à Maheu.
Ce dernier demeura saisi, la voix coupée par l'émotion.
--Ah! non, c'est trop! s'écria la Maheude. Je veux bien qu'il y
aille, mais je lui défends de faire le chef... Tiens! pourquoi lui
plutôt qu'un autre?
Alors, Étienne s'expliqua, avec sa fougue éloquente. Maheu était le
meilleur ouvrier de la fosse, le plus aimé, le plus respecté, celui
qu'on citait pour son bon sens. Aussi les réclamations des mineurs
prendraient-elles, dans sa bouche, un poids décisif. D'abord, lui,
Étienne, devait parler; mais il était à Montsou depuis trop peu de
temps. On écouterait davantage un ancien du pays. Enfin, les
camarades confiaient leurs intérêts au plus digne: il ne pouvait pas
refuser, ce serait lâche.
La Maheude eut un geste désespéré.
--Va, va, mon homme, fais-toi crever pour les autres. Moi, je
consens, après tout!
--Mais je ne saurai jamais, balbutia Maheu. Je dirai des bêtises.
Étienne, heureux de l'avoir décidé, lui tapa sur l'épaule.
--Tu diras ce que tu sens, et ce sera très bien.
La bouche pleine, le père Bonnemort, dont les jambes désenflaient,
écoutait, en hochant la tête. Un silence se fit. Quand on mangeait
des pommes de terre, les enfants s'étouffaient et restaient très
sages. Puis, après avoir avalé, le vieux murmura lentement:
--Dis ce que tu voudras, et ce sera comme si tu n'avais rien dit...
Ah! j'en ai vu, j'en ai vu, de ces affaires! Il y a quarante ans, on
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