dernière fois la ducasse, les poêles de friture qui se figeaient, les
estaminets d'où les dernières chopes coulaient en ruisseaux, jusqu'au
milieu de la route. L'orage menaçait toujours, des rires montèrent,
dès qu'on eut quitté les maisons éclairées, pour se perdre dans la
campagne noire. Un souffle ardent sortait des blés mûrs, il dut se
faire beaucoup d'enfants, cette nuit-là. On arriva débandé au coron.
Ni les Levaque ni les Maheu ne soupèrent avec appétit, et ceux-ci
dormaient en achevant leur bouilli du matin.
Étienne avait emmené Chaval boire encore chez Rasseneur.
--J'en suis! dit Chaval, quand le camarade lui eut expliqué l'affaire
de la caisse de prévoyance. Tape là-dedans, tu es un bon!
Un commencement d'ivresse faisait flamber les yeux d'Étienne. Il
cria:
--Oui, soyons d'accord... Vois-tu, moi, pour la justice je donnerais
tout, la boisson et les filles. Il n'y a qu'une chose qui me chauffe
le coeur, c'est l'idée que nous allons balayer les bourgeois.
III
Vers le milieu d'août, Étienne s'installa chez les Maheu, lorsque
Zacharie marié put obtenir de la Compagnie, pour Philomène et ses deux
enfants, une maison libre du coron; et, dans les premiers temps, le
jeune homme éprouva une gêne en face de Catherine.
C'était une intimité de chaque minute, il remplaçait partout le frère
aîné, partageait le lit de Jeanlin, devant le lit de la grande soeur.
Au coucher, au lever, il devait se déshabiller, se rhabiller près
d'elle, la voyait elle-même ôter et remettre ses vêtements. Quand le
dernier jupon tombait, elle apparaissait d'une blancheur pâle, de
cette neige transparente des blondes anémiques; et il éprouvait une
continuelle émotion, à la trouver si blanche, les mains et le visage
déjà gâtés, comme trempée dans du lait, de ses talons à son col, où la
ligne du hâle tranchait nettement en un collier d'ambre. Il affectait
de se détourner; mais il la connaissait peu à peu: les pieds d'abord
que ses yeux baissés rencontraient; puis, un genou entrevu,
lorsqu'elle se glissait sous la couverture; puis, la gorge aux petits
seins rigides, dès qu'elle se penchait le matin sur la terrine. Elle,
sans le regarder, se hâtait pourtant, était en dix secondes dévêtue et
allongée près d'Alzire, d'un mouvement si souple de couleuvre, qu'il
retirait à peine ses souliers, quand elle disparaissait, tournant le
dos, ne montrant plus que son lourd chignon.
Jamais, du reste, elle n'eut à se fâcher. Si une sorte d'obsession le
faisait, malgré lui, guetter de l'oeil l'instant où elle se couchait,
il évitait les plaisanteries, les jeux de main dangereux. Les parents
étaient là, et il gardait en outre pour elle un sentiment fait
d'amitié et de rancune, qui l'empêchait de la traiter en fille qu'on
désire, au milieu des abandons de leur vie devenue commune, à la
toilette, aux repas, pendant le travail, sans que rien d'eux ne leur
restât secret, pas même les besoins intimes. Toute la pudeur de la
famille s'était réfugiée dans le lavage quotidien, auquel la jeune
fille maintenant procédait seule dans la pièce du haut, tandis que les
hommes se baignaient en bas, l'un après l'autre.
Et, au bout du premier mois, Étienne et Catherine semblaient déjà ne
plus se voir, quand, le soir, avant d'éteindre la chandelle, ils
voyageaient déshabillés par la chambre. Elle avait cessé de se hâter,
elle reprenait son habitude ancienne de nouer ses cheveux au bord de
son lit, les bras en l'air, remontant sa chemise jusqu'à ses cuisses;
et lui, sans pantalon, l'aidait parfois, cherchait les épingles
qu'elle perdait. L'habitude tuait la honte d'être nu, ils trouvaient
naturel d'être ainsi, car ils ne faisaient point de mal et ce n'était
pas leur faute, s'il n'y avait qu'une chambre pour tant de monde. Des
troubles cependant leur revenaient, tout d'un coup, aux moments où ils
ne songeaient à rien de coupable. Après ne plus avoir vu la pâleur de
son corps pendant des soirées, il la revoyait brusquement toute
blanche, de cette blancheur qui le secouait d'un frisson, qui
l'obligeait à se détourner, par crainte de céder à l'envie de la
prendre. Elle, d'autres soirs, sans raison apparente, tombait dans un
émoi pudique, fuyait, se coulait entre les draps, comme si elle avait
senti les mains de ce garçon la saisir. Puis, la chandelle éteinte,
ils comprenaient qu'ils ne s'endormaient pas, qu'ils songeaient l'un à
l'autre, malgré leur fatigue. Cela les laissait inquiets et boudeurs
tout le lendemain, car ils préféraient les soirs de tranquillité, où
ils se mettaient à l'aise, en camarades.
Étienne ne se plaignait guère que de Jeanlin, qui dormait en chien de
fusil. Alzire respirait d'un léger souffle, on retrouvait le matin
Lénore et Henri aux bras l'un de l'autre, tels qu'on les avait
couchés. Dans la maison noire, il n'y avait d'autre bruit que les
ronflements de Maheu et de la Maheude, roulant à intervalles
réguliers, comme des soufflets de forge. En somme, Étienne se
trouvait mieux que chez Rasseneur, le lit n'était pas mauvais, et l'on
changeait les draps une fois par mois. Il mangeait aussi de meilleure
soupe, il souffrait seulement de la rareté de la viande. Mais tous en
étaient là, il ne pouvait exiger, pour quarante-cinq francs de
pension, d'avoir un lapin à chaque repas. Ces quarante-cinq francs
aidaient la famille, on finissait par joindre les deux bouts, en
laissant toujours de petites dettes en arrière; et les Maheu se
montraient reconnaissants envers leur logeur, son linge était lavé,
raccommodé, ses boutons recousus, ses affaires mises en ordre; enfin,
il sentait autour de lui la propreté et les bons soins d'une femme.
Ce fut l'époque où Étienne entendit les idées qui bourdonnaient dans
son crâne. Jusque-là, il n'avait eu que la révolte de l'instinct, au
milieu de la sourde fermentation des camarades. Toutes sortes de
questions confuses se posaient à lui: pourquoi la misère des uns?
pourquoi la richesse des autres? pourquoi ceux-ci sous le talon de
ceux-là, sans l'espoir de jamais prendre leur place? Et sa première
étape fut de comprendre son ignorance. Une honte secrète, un chagrin
caché le rongèrent dès lors: il ne savait rien, il n'osait causer de
ces choses qui le passionnaient, l'égalité de tous les hommes,
l'équité qui voulait un partage entre eux des biens de la terre.
Aussi se prit-il pour l'étude du goût sans méthode des ignorants
affolés de science. Maintenant, il était en correspondance régulière
avec Pluchart, plus instruit, très lancé dans le mouvement socialiste.
Il se fit envoyer des livres, dont la lecture mal digérée acheva de
l'exalter: un livre de médecine surtout, -l'Hygiène du mineur, où un
docteur belge avait résumé les maux dont se meurt le peuple des
houillères; sans compter des traités d'économie politique d'une
aridité technique incompréhensible, des brochures anarchistes qui le
bouleversaient, d'anciens numéros de journaux qu'il gardait ensuite
comme des arguments irréfutables, dans des discussions possibles.
Souvarine, du reste, lui prêtait aussi des volumes, et l'ouvrage sur
les Sociétés coopératives l'avait fait rêver pendant un mois d'une
association universelle d'échange, abolissant l'argent, basant sur le
travail la vie sociale entière. La honte de son ignorance s'en
allait, il lui venait un orgueil, depuis qu'il se sentait penser.
Durant ces premiers mois, Étienne en resta au ravissement des
néophytes, le coeur débordant d'indignations généreuses contre les
oppresseurs, se jetant à l'espérance du prochain triomphe des
opprimés. Il n'en était point encore à se fabriquer un système, dans
le vague de ses lectures. Les revendications pratiques de Rasseneur
se mêlaient en lui aux violences destructives de Souvarine; et, quand
il sortait du cabaret de l'Avantage, où il continuait presque chaque
jour à déblatérer avec eux contre la Compagnie, il marchait dans un
rêve, il assistait à la régénération radicale des peuples, sans que
cela dût coûter une vitre cassée ni une goutte de sang. D'ailleurs,
les moyens d'exécution demeuraient obscurs, il préférait croire que
les choses iraient très bien, car sa tête se perdait, dès qu'il
voulait formuler un programme de reconstruction. Il se montrait même
plein de modération et d'inconséquence, il répétait parfois qu'il
fallait bannir la politique de la question sociale, une phrase qu'il
avait lue et qui lui semblait bonne à dire, dans le milieu de
houilleurs flegmatiques où il vivait.
Maintenant, chaque soir, chez les Maheu, on s'attardait une
demi-heure, avant de monter se coucher. Toujours Étienne reprenait la
même causerie. Depuis que sa nature s'affinait, il se trouvait blessé
davantage par les promiscuités du coron. Est-ce qu'on était des
bêtes, pour être ainsi parqués, les uns contre les autres, au milieu
des champs, si entassés qu'on ne pouvait changer de chemise sans
montrer son derrière aux voisins! Et comme c'était bon pour la santé,
et comme les filles et les garçons s'y pourrissaient forcément
ensemble!
--Dame! répondait Maheu, si l'on avait plus d'argent, on aurait plus
d'aise... Tout de même, c'est bien vrai que ça ne vaut rien pour
personne, de vivre les uns sur les autres. Ça finit toujours par des
hommes saouls et par des filles pleines.
Et la famille partait de là, chacun disait son mot, pendant que le
pétrole de la lampe viciait l'air de la salle, déjà empuantie d'oignon
frit. Non, sûrement, la vie n'était pas drôle. On travaillait en
vraies brutes à un travail qui était la punition des galériens
autrefois, on y laissait la peau plus souvent qu'à son tour, tout ça
pour ne pas même avoir de la viande sur sa table, le soir. Sans doute
on avait sa pâtée quand même, on mangeait, mais si peu, juste de quoi
souffrir sans crever, écrasé de dettes, poursuivi comme si l'on volait
son pain. Quand arrivait le dimanche, on dormait de fatigue. Les
seuls plaisirs, c'était de se saouler ou de faire un enfant à sa
femme; encore la bière vous engraissait trop le ventre, et l'enfant,
plus tard, se foutait de vous. Non, non, ça n'avait rien de drôle.
Alors, la Maheude s'en mêlait.
--L'embêtant, voyez-vous, c'est lorsqu'on se dit que ça ne peut pas
changer... Quand on est jeune, on s'imagine que le bonheur viendra,
on espère des choses; et puis, la misère recommence toujours, on reste
enfermé là-dedans... Moi, je ne veux du mal à personne, mais il y a
des fois où cette injustice me révolte.
Un silence se faisait, tous soufflaient un instant, dans le malaise
vague de cet horizon fermé. Seul, le père Bonnemort, s'il était là,
ouvrait des yeux surpris, car de son temps on ne se tracassait pas de
la sorte: on naissait dans le charbon, on tapait à la veine, sans en
demander davantage; tandis que, maintenant, il passait un air qui
donnait de l'ambition aux charbonniers.
--Faut cracher sur rien, murmurait-il. Une bonne chope est une bonne
chope... Les chefs, c'est souvent de la canaille; mais il y aura
toujours des chefs, pas vrai? inutile de se casser la tête à réfléchir
là-dessus.
Du coup, Étienne s'animait. Comment! la réflexion serait défendue à
l'ouvrier! Eh! justement, les choses changeraient bientôt, parce que
l'ouvrier réfléchissait à cette heure. Du temps du vieux, le mineur
vivait dans la mine comme une brute, comme une machine à extraire la
houille, toujours sous la terre, les oreilles et les yeux bouchés aux
événements du dehors. Aussi les riches qui gouvernent, avaient-ils
beau jeu de s'entendre, de le vendre et de l'acheter, pour lui manger
la chair: il ne s'en doutait même pas. Mais, à présent, le mineur
s'éveillait au fond, germait dans la terre ainsi qu'une vraie graine;
et l'on verrait un matin ce qu'il pousserait au beau milieu des
champs: oui, il pousserait des hommes, une armée d'hommes qui
rétabliraient la justice. Est-ce que tous les citoyens n'étaient pas
égaux depuis la Révolution? puisqu'on votait ensemble, est-ce que
l'ouvrier devait rester l'esclave du patron qui le payait? Les grandes
Compagnies, avec leurs machines, écrasaient tout, et l'on n'avait même
plus contre elles les garanties de l'ancien temps, lorsque les gens du
même métier, réunis en corps, savaient se défendre. C'était pour ça,
nom de Dieu! et pour d'autres choses, que tout péterait un jour,
grâce à l'instruction. On n'avait qu'à voir dans le coron même: les
grands-pères n'auraient pu signer leur nom, les pères le signaient
déjà, et quant aux fils, ils lisaient et écrivaient comme des
professeurs. Ah! ça poussait, ça poussait petit à petit, une rude
moisson d'hommes, qui mûrissait au soleil! Du moment qu'on n'était
plus collé chacun à sa place pour l'existence entière, et qu'on
pouvait avoir l'ambition de prendre la place du voisin, pourquoi donc
n'aurait-on pas joué des poings, en tâchant d'être le plus fort?
Maheu, ébranlé, restait cependant plein de défiance.
--Dès qu'on bouge, on vous rend votre livret, disait-il. Le vieux a
raison, ce sera toujours le mineur qui aura la peine, sans l'espoir
d'un gigot de temps à autre, en récompense.
Muette depuis un moment, la Maheude sortait comme d'un songe.
--Encore si ce que les curés racontent était vrai, si les pauvres gens
de ce monde étaient les riches dans l'autre!
Un éclat de rire l'interrompait, les enfants eux-mêmes haussaient les
épaules, tous devenus incrédules au vent du dehors, gardant la peur
secrète des revenants de la fosse, mais s'égayant du ciel vide.
--Ah! ouiche, les curés! s'écriait Maheu. S'ils croyaient ça, ils
mangeraient moins et ils travailleraient davantage, pour se réserver
là-haut une bonne place... Non, quand on est mort, on est mort.
La Maheude poussait de grands soupirs.
--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu!
Puis, les mains tombées sur les genoux, d'un air d'accablement
immense:
--Alors, c'est bien vrai, nous sommes foutus, nous autres.
Tous se regardaient. Le père Bonnemort crachait dans son mouchoir,
tandis que Maheu, sa pipe éteinte, l'oubliait à sa bouche. Alzire
écoutait, entre Lénore et Henri, endormis au bord de la table. Mais
Catherine surtout, le menton dans la main, ne quittait pas Étienne de
ses grands yeux clairs, lorsqu'il se récriait, disant sa foi, ouvrant
l'avenir enchanté de son rêve social. Autour d'eux, le coron se
couchait, on n'entendait plus que les pleurs perdus d'un enfant ou la
querelle d'un ivrogne attardé. Dans la salle, le coucou battait
lentement, une fraîcheur d'humidité montait des dalles sablées, malgré
l'étouffement de l'air.
--En voilà encore des idées! disait le jeune homme. Est-ce que vous
avez besoin d'un bon Dieu et de son paradis pour être heureux? est-ce
que vous ne pouvez pas vous faire à vous-mêmes le bonheur sur la
terre?
D'une voix ardente, il parlait sans fin. C'était, brusquement,
l'horizon fermé qui éclatait, une trouée de lumière s'ouvrait dans la
vie sombre de ces pauvres gens. L'éternel recommencement de la
misère, le travail de brute, ce destin de bétail qui donne sa laine et
qu'on égorge, tout le malheur disparaissait, comme balayé par un grand
coup de soleil; et, sous un éblouissement de féerie, la justice
descendait du ciel. Puisque le bon Dieu était mort, la justice allait
assurer le bonheur des hommes, en faisant régner l'égalité et la
fraternité. Une société nouvelle poussait en un jour, ainsi que dans
les songes, une ville immense, d'une splendeur de mirage, où chaque
citoyen vivait de sa tâche et prenait sa part des joies communes. Le
vieux monde pourri était tombé en poudre, une humanité jeune, purgée
de ses crimes, ne formait plus qu'un seul peuple de travailleurs, qui
avait pour devise: à chacun suivant son mérite, et à chaque mérite
suivant ses oeuvres. Et, continuellement, ce rêve s'élargissait,
s'embellissait, d'autant plus séducteur, qu'il montait plus haut dans
l'impossible.
D'abord, la Maheude refusait d'entendre, prise d'une sourde épouvante.
Non, non, c'était trop beau, on ne devait pas s'embarquer dans ces
idées, car elles rendaient la vie abominable ensuite, et l'on aurait
tout massacré alors, pour être heureux. Quand elle voyait luire les
yeux de Maheu, troublé, conquis, elle s'inquiétait, elle criait, en
interrompant Étienne:
--N'écoute pas, mon homme! Tu vois bien qu'il nous fait des contes...
Est-ce que les bourgeois consentiront jamais à travailler comme nous?
Mais, peu à peu, le charme agissait aussi sur elle. Elle finissait
par sourire, l'imagination éveillée, entrant dans ce monde merveilleux
de l'espoir. Il était si doux d'oublier pendant une heure la réalité
triste! Lorsqu'on vit comme des bêtes, le nez à terre, il faut bien
un coin de mensonge, où l'on s'amuse à se régaler des choses qu'on ne
possédera jamais. Et ce qui la passionnait, ce qui la mettait
d'accord avec le jeune homme, c'était l'idée de la justice.
--Ça, vous avez raison! criait-elle. Moi, quand une affaire est
juste, je me ferais hacher... Et, vrai! ce serait juste, de jouir à
notre tour.
Maheu, alors, osait s'enflammer.
--Tonnerre de Dieu! je ne suis pas riche, mais je donnerais bien cent
sous pour ne pas mourir avant d'avoir vu tout ça... Quel
chambardement! Hein? sera-ce bientôt, et comment s'y prendra-t-on?
Étienne recommençait à parler. La vieille société craquait, ça ne
pouvait durer au-delà de quelques mois, affirmait-il carrément. Sur
les moyens d'exécution, il se montrait plus vague, mêlant ses
lectures, ne craignant pas, devant des ignorants, de se lancer dans
des explications où il se perdait lui-même. Tous les systèmes y
passaient, adoucis d'une certitude de triomphe facile, d'un baiser
universel qui terminerait le malentendu des classes; sans tenir compte
pourtant des mauvaises têtes, parmi les patrons et les bourgeois,
qu'on serait peut-être forcé de mettre à la raison. Et les Maheu
avaient l'air de comprendre, approuvaient, acceptaient les solutions
miraculeuses, avec la foi aveugle des nouveaux croyants, pareils à ces
chrétiens des premiers temps de l'Église, qui attendaient la venue
d'une société parfaite, sur le fumier du monde antique. La petite
Alzire accrochait des mots, s'imaginait le bonheur sous l'image d'une
maison très chaude, où les enfants jouaient et mangeaient tant qu'ils
voulaient. Catherine, sans bouger, le menton toujours dans la main,
restait les yeux fixés sur Étienne, et quand il se taisait, elle avait
un léger frisson, toute pâle, comme prise de froid.
Mais la Maheude regardait le coucou.
--Neuf heures passées, est-il permis! Jamais on ne se lèvera demain.
Et les Maheu quittaient la table, le coeur mal à l'aise, désespérés.
Il leur semblait qu'ils venaient d'être riches, et qu'ils retombaient
d'un coup dans leur crotte. Le père Bonnemort, qui partait pour la
fosse, grognait que ces histoires-là ne rendaient pas la soupe
meilleure; tandis que les autres montaient à la file, en s'apercevant
de l'humidité des murs et de l'étouffement empesté de l'air. En haut,
dans le sommeil lourd du coron, Étienne, lorsque Catherine s'était
mise au lit la dernière et avait soufflé la chandelle, l'entendait se
retourner fiévreusement, avant de s'endormir.
Souvent, à ces causeries, des voisins se pressaient, Levaque qui
s'exaltait aux idées de partage, Pierron que la prudence faisait aller
se coucher, dès qu'on s'attaquait à la Compagnie. De loin en loin,
Zacharie entrait un instant; mais la politique l'assommait, il
préférait descendre à l'Avantage, pour boire une chope. Quant à
Chaval, il renchérissait, voulait du sang. Presque tous les soirs, il
passait une heure chez les Maheu; et, dans cette assiduité, il y avait
une jalousie inavouée, la peur qu'on ne lui volât Catherine. Cette
fille, dont il se lassait déjà, lui était devenue chère, depuis qu'un
homme couchait près d'elle et pouvait la prendre, la nuit.
L'influence d'Étienne s'élargissait, il révolutionnait peu à peu le
coron. C'était une propagande sourde, d'autant plus sûre, qu'il
grandissait dans l'estime de tous. La Maheude, malgré sa défiance de
ménagère prudente, le traitait avec considération, en jeune homme qui
la payait exactement, qui ne buvait ni ne jouait, le nez toujours dans
un livre; et elle lui faisait, chez les voisines, une réputation de
garçon instruit, dont celles-ci abusaient, en le priant d'écrire leurs
lettres. Il était une sorte d'homme d'affaires, chargé des
correspondances, consulté par les ménages sur les cas délicats.
Aussi, dès le mois de septembre, avait-il créé enfin sa fameuse caisse
de prévoyance, très précaire encore, ne comptant que les habitants du
coron; mais il espérait bien obtenir l'adhésion des charbonniers de
toutes les fosses, surtout si la Compagnie, restée passive, ne le
gênait pas davantage. On venait de le nommer secrétaire de
l'association, et il touchait même de petits appointements, pour ses
écritures. Cela le rendait presque riche. Si un mineur marié
n'arrive pas à joindre les deux bouts, un garçon sobre, n'ayant aucune
charge, peut réaliser des économies.
Dès lors, il s'opéra chez Étienne une transformation lente. Des
instincts de coquetterie et de bien-être, endormis dans sa pauvreté,
se révélèrent, lui firent acheter des vêtements de drap. Il se paya
une paire de bottes fines, et du coup il passa chef, tout le coron se
groupa autour de lui. Ce furent des satisfactions d'amour-propre
délicieuses, il se grisa de ces premières jouissances de la
popularité: être à la tête des autres, commander, lui si jeune et qui
la veille encore était un manoeuvre, l'emplissait d'orgueil,
agrandissait son rêve d'une révolution prochaine, où il jouerait un
rôle. Son visage changea, il devint grave, il s'écouta parler; tandis
que son ambition naissante enfiévrait ses théories et le poussait aux
idées de bataille.
Cependant, l'automne s'avançait, les froids d'octobre avaient rouillé
les petits jardins du coron. Derrière les lilas maigres, les galibots
ne culbutaient plus les herscheuses sur le carin; et il ne restait que
les légumes d'hiver, les choux perlés de gelée blanche, les poireaux
et les salades de conserve. De nouveau, les averses battaient les
tuiles rouges, coulaient dans les tonneaux, sous les gouttières, avec
des bruits de torrent. Dans chaque maison, le fer ne refroidissait
pas, chargé de houille, empoisonnant la salle close. C'était encore
une saison de grande misère qui commençait.
En octobre, par une de ces premières nuits glaciales, Étienne,
fiévreux d'avoir parlé, en bas, ne put s'endormir. Il avait regardé
Catherine se glisser sous la couverture, puis souffler la chandelle.
Elle paraissait toute secouée, elle aussi, tourmentée d'une de ces
pudeurs qui la faisaient encore se hâter parfois, si maladroitement,
qu'elle se découvrait davantage. Dans l'obscurité, elle restait comme
morte; mais il entendait qu'elle ne dormait pas non plus; et, il le
sentait, elle songeait à lui, ainsi qu'il songeait à elle: jamais ce
muet échange de leur être ne les avait emplis d'un tel trouble. Des
minutes s'écoulèrent, ni lui ni elle ne remuait, leur souffle
s'embarrassait seulement, malgré leur effort pour le retenir. A deux
reprises, il fut sur le point de se lever et de la prendre. C'était
imbécile, d'avoir un si gros désir l'un de l'autre, sans jamais se
contenter. Pourquoi donc bouder ainsi contre leur envie? Les enfants
dormaient, elle voulait bien tout de suite, il était certain qu'elle
l'attendait en étouffant, qu'elle refermerait les bras sur lui,
muette, les dents serrées. Près d'une heure se passa. Il n'alla pas
la prendre, elle ne se retourna pas, de peur de l'appeler. Plus ils
vivaient côte à côte, et plus une barrière s'élevait, des hontes, des
répugnances, des délicatesses d'amitié, qu'ils n'auraient pu expliquer
eux-mêmes.
IV
--Écoute, dit la Maheude à son homme, puisque tu vas à Montsou pour la
paie, rapporte-moi donc une livre de café et un kilo de sucre.
Il recousait un de ses souliers, afin d'épargner le raccommodage.
--Bon! murmura-t-il, sans lâcher sa besogne.
--Je te chargerais bien de passer aussi chez le boucher... Un morceau
de veau, hein? il y a si longtemps qu'on n'en a pas vu.
Cette fois, il leva la tête.
--Tu crois donc que j'ai à toucher des mille et des cents... La
quinzaine est trop maigre, avec leur sacrée idée d'arrêter constamment
le travail.
Tous deux se turent. C'était après le déjeuner, un samedi de la fin
d'octobre. La Compagnie, sous le prétexte du dérangement causé par la
paie, avait encore, ce jour-là, suspendu l'extraction, dans toutes ses
fosses. Saisie de panique devant la crise industrielle qui
s'aggravait, ne voulant pas augmenter son stock déjà lourd, elle
profitait des moindres prétextes pour forcer ses dix mille ouvriers au
chômage.
--Tu sais qu'Étienne t'attend chez Rasseneur, reprit la Maheude.
Emmène-le, il sera plus malin que toi pour se débrouiller, si l'on ne
vous comptait pas vos heures.
Maheu approuva de la tête.
--Et cause donc à ces messieurs de l'affaire de ton père. Le médecin
s'entend avec la Direction... N'est-ce pas? vieux, que le médecin se
trompe, que vous pouvez encore travailler?
Depuis dix jours, le père Bonnemort, les pattes engourdies comme il
disait, restait cloué sur une chaise. Elle dut répéter sa question,
et il grogna:
--Bien sûr que je travaillerai. On n'est pas fini parce qu'on a mal
aux jambes. Tout ça, c'est des histoires qu'ils inventent pour ne pas
me donner la pension de cent quatre-vingts francs.
La Maheude songeait aux quarante sous du vieux, qu'il ne lui
rapporterait peut-être jamais plus, et elle eut un cri d'angoisse.
--Mon Dieu! nous serons bientôt tous morts, si ça continue.
--Quand on est mort, dit Maheu, on n'a plus faim.
Il ajouta des clous à ses souliers et se décida à partir. Le coron
des Deux-Cent-Quarante ne devait être payé que vers quatre heures.
Aussi les hommes ne se pressaient-ils pas, s'attardant, filant un à
un, poursuivis par les femmes qui les suppliaient de revenir tout de
suite. Beaucoup leur donnaient des commissions, pour les empêcher de
s'oublier dans les estaminets.
Chez Rasseneur, Étienne était venu aux nouvelles. Des bruits
inquiétants couraient, on disait la Compagnie de plus en plus
mécontente des boisages. Elle accablait les ouvriers d'amendes, un
conflit paraissait fatal. Du reste, ce n'était là que la querelle
avouée, il y avait dessous toute une complication, des causes secrètes
et graves.
Justement, lorsque Étienne arriva, un camarade qui buvait une chope,
au retour de Montsou, racontait qu'une affiche était collée chez le
caissier; mais il ne savait pas bien ce qu'on lisait sur cette
affiche. Un second entra, puis un troisième; et chacun apportait une
histoire différente. Il semblait certain, cependant, que la Compagnie
avait pris une résolution.
--Qu'est-ce que tu en dis, toi? demanda Étienne, en s'asseyant près de
Souvarine, à une table, où, pour unique consommation, se trouvait un
paquet de tabac.
Le machineur ne se pressa point, acheva de rouler une cigarette.
--Je dis que c'était facile à prévoir. Ils vont vous pousser à bout.
Lui seul avait l'intelligence assez déliée pour analyser la situation.
Il l'expliquait de son air tranquille. La Compagnie, atteinte par la
crise, était bien forcée de réduire ses frais, si elle ne voulait pas
succomber; et, naturellement, ce seraient les ouvriers qui devraient
se serrer le ventre, elle rognerait leurs salaires, en inventant un
prétexte quelconque. Depuis deux mois, la houille restait sur le
carreau de ses fosses, presque toutes les usines chômaient. Comme
elle n'osait chômer aussi, effrayée devant l'inaction ruineuse du
matériel, elle rêvait un moyen terme, peut-être une grève, d'où son
peuple de mineurs sortirait dompté et moins payé. Enfin, la nouvelle
caisse de prévoyance l'inquiétait, devenait une menace pour l'avenir,
tandis qu'une grève l'en débarrasserait, en la vidant, lorsqu'elle
était peu garnie encore.
Rasseneur s'était assis près d'Étienne, et tous deux écoutaient d'un
air consterné. On pouvait causer à voix haute, il n'y avait plus là
que madame Rasseneur, assise au comptoir.
--Quelle idée! murmura le cabaretier. Pourquoi tout ça? La Compagnie
n'a aucun intérêt à une grève, et les ouvriers non plus. Le mieux est
de s'entendre.
C'était fort sage. Il se montrait toujours pour les revendications
raisonnables. Même, depuis la rapide popularité de son ancien
locataire, il outrait ce système du progrès possible, disant qu'on
n'obtenait rien, lorsqu'on voulait tout avoir d'un coup. Dans sa
bonhomie d'homme gras, nourri de bière, montait une jalousie secrète,
aggravée par la désertion de son débit, où les ouvriers du Voreux
entraient moins boire et l'écouter; et il en arrivait ainsi parfois à
défendre la Compagnie, oubliant sa rancune d'ancien mineur congédié.
--Alors, tu es contre la grève? cria madame Rasseneur, sans quitter le
comptoir.
Et, comme il répondait oui, énergiquement, elle le fit taire.
--Tiens! tu n'as pas de coeur, laisse parler ces messieurs!
Étienne songeait, les yeux sur la chope qu'elle lui avait servie.
Enfin, il leva la tête.
--C'est bien possible, tout ce que le camarade raconte, et il faudra
nous y résoudre, à cette grève, si l'on nous y force... Pluchart,
justement, m'a écrit là-dessus des choses très justes. Lui aussi est
contre la grève, car l'ouvrier en souffre autant que le patron, sans
arriver à rien de décisif. Seulement, il voit là une occasion
excellente pour déterminer nos hommes à entrer dans sa grande
machine... D'ailleurs, voici sa lettre.
En effet, Pluchart, désolé des méfiances que l'Internationale
rencontrait chez les mineurs de Montsou, espérait les voir adhérer en
masse, si un conflit les obligeait à lutter contre la Compagnie.
Malgré ses efforts, Étienne n'avait pu placer une seule carte de
membre, donnant du reste le meilleur de son influence à sa caisse de
secours, beaucoup mieux accueillie. Mais cette caisse était encore si
pauvre, qu'elle devait être vite épuisée, comme le disait Souvarine;
et, fatalement, les grévistes se jetteraient alors dans l'Association
des travailleurs, pour que leurs frères de tous les pays leur vinssent
en aide.
--Combien avez-vous en caisse? demanda Rasseneur.
--A peine trois mille francs, répondit Étienne. Et vous savez que la
Direction m'a fait appeler avant-hier. Oh! ils sont très polis, ils
m'ont répété qu'ils n'empêchaient pas leurs ouvriers de créer un fonds
de réserve. Mais j'ai bien compris qu'ils en voulaient le contrôle...
De toute manière, nous aurons une bataille de ce côté-là.
Le cabaretier s'était mis à marcher, en sifflant d'un air dédaigneux.
Trois mille francs! qu'est-ce que vous voulez qu'on fiche avec ça? Il
n'y aurait pas six jours de pain, et si l'on comptait sur des
étrangers, des gens qui habitaient l'Angleterre, on pouvait tout de
suite se coucher et avaler sa langue. Non, c'était trop bête, cette
grève!
Alors, pour la première fois, des paroles aigres furent échangées
entre ces deux hommes, qui, d'ordinaire, finissaient par s'entendre,
dans leur haine commune du capital.
--Voyons, et toi, qu'en dis-tu? répéta Étienne, en se tournant vers
Souvarine.
Celui-ci répondit par son mot de mépris habituel.
--Les grèves? des bêtises!
Puis, au milieu du silence fâché qui s'était fait, il ajouta
doucement:
--En somme, je ne dis pas non, si ça vous amuse: ça ruine les uns, ça
tue les autres, et c'est toujours autant de nettoyé... Seulement, de
ce train-là, on mettrait bien mille ans pour renouveler le monde.
Commencez donc par me faire sauter ce bagne où vous crevez tous!
De sa main fine, il désignait le Voreux, dont on apercevait les
bâtiments par la porte restée ouverte. Mais un drame imprévu
l'interrompit: Pologne, la grosse lapine familière, qui s'était
hasardée dehors, rentrait d'un bond, fuyant sous les pierres d'une
bande de galibots; et, dans son effarement, les oreilles rabattues, la
queue retroussée, elle vint se réfugier contre ses jambes,
l'implorant, le grattant, pour qu'il la prît. Quand il l'eut couchée
sur ses genoux, il l'abrita de ses deux mains, il tomba dans cette
sorte de somnolence rêveuse, où le plongeait la caresse de ce poil
doux et tiède.
Presque aussitôt, Maheu entra. Il ne voulut rien boire, malgré
l'insistance polie de madame Rasseneur, qui vendait sa bière comme si
elle l'eût offerte. Étienne s'était levé, et tous deux partirent pour
Montsou.
Les jours de paie aux Chantiers de la Compagnie, Montsou semblait en
fête, comme par les beaux dimanches de ducasse. De tous les corons
arrivait une cohue de mineurs. Le bureau du caissier étant très
petit, ils préféraient attendre à la porte, ils stationnaient par
groupes sur le pavé, barraient la route d'une queue de monde
renouvelée sans cesse. Des camelots profitaient de l'occasion,
s'installaient avec leurs bazars roulants, étalaient jusqu'à de la
faïence et de la charcuterie. Mais c'étaient surtout les estaminets
et les débits qui faisaient une bonne recette, car les mineurs, avant
d'être payés, allaient prendre patience devant les comptoirs, puis y
retournaient arroser leur paie, dès qu'ils l'avaient en poche. Encore
se montraient-ils très sages, lorsqu'ils ne l'achevaient pas au
Volcan.
A mesure que Maheu et Étienne avancèrent au milieu des groupes, ils
sentirent, ce jour-là, monter une exaspération sourde. Ce n'était pas
l'ordinaire insouciance de l'argent touché et écorné dans les
cabarets. Des poings se serraient, des mots violents couraient de
bouche en bouche.
--C'est vrai, alors? demanda Maheu à Chaval, qu'il rencontra devant
l'estaminet Piquette, ils ont fait la saleté?
Mais Chaval se contenta de répondre par un grognement furieux, en
jetant un regard oblique sur Étienne. Depuis le renouvellement du
marchandage, il s'était embauché avec d'autres, mordu peu à peu
d'envie contre le camarade, ce dernier venu qui se posait en maître,
et dont tout le coron, disait-il, léchait les bottes. Cela se
compliquait d'une querelle d'amoureux, il n'emmenait plus Catherine à
Réquillart ou derrière le terri, sans l'accuser, en termes
abominables, de coucher avec le logeur de sa mère; puis, il la tuait
de caresses, repris pour elle d'un sauvage désir.
Maheu lui adressa une autre question.
--Est-ce que le Voreux passe?
Et comme il tournait le dos, après avoir dit oui, d'un signe de tête,
les deux hommes se décidèrent à entrer aux Chantiers.
La caisse était une petite pièce rectangulaire, séparée en deux par un
grillage. Sur les bancs, le long des murs, cinq ou six mineurs
attendaient; tandis que le caissier, aidé d'un commis, en payait un
autre, debout devant le guichet, sa casquette à la main. Au-dessus du
banc de gauche, une affiche jaune se trouvait collée, toute fraîche
dans le gris enfumé des plâtres; et c'était là que, depuis le matin,
défilaient continuellement des hommes. Ils entraient par deux ou par
trois, restaient plantés, puis s'en allaient sans un mot, avec une
secousse des épaules, comme si on leur eût cassé l'échine.
Il y avait justement deux charbonniers devant l'affiche, un jeune à
tête carrée de brute, un vieux très maigre, la face hébétée par l'âge.
Ni l'un ni l'autre ne savait lire, le jeune épelait en remuant les
lèvres, le vieux se contentait de regarder stupidement. Beaucoup
entraient ainsi, pour voir, sans comprendre.
--Lis-nous donc ça, dit à son compagnon Maheu, qui n'était pas fort
non plus sur la lecture.
Alors, Étienne se mit à lire l'affiche. C'était un avis de la
Compagnie aux mineurs de toutes les fosses. Elle les avertissait que,
devant le peu de soin apporté au boisage, lasse d'infliger des amendes
inutiles, elle avait pris la résolution d'appliquer un nouveau mode de
paiement, pour l'abattage de la houille. Désormais, elle paierait le
boisage à part, au mètre cube de bois descendu et employé, en se
basant sur la quantité nécessaire à un bon travail. Le prix de la
berline de charbon abattu serait naturellement baissé, dans une
proportion de cinquante centimes à quarante, suivant d'ailleurs la
nature et l'éloignement des tailles. Et un calcul assez obscur
tâchait d'établir que cette diminution de dix centimes se trouverait
exactement compensée par le prix du boisage. Du reste, la Compagnie
ajoutait que, voulant laisser à chacun le temps de se convaincre des
avantages présentés par ce nouveau mode, elle comptait seulement
l'appliquer à partir du lundi, 1er décembre.
--Si vous lisiez moins haut, là-bas! cria le caissier. On ne s'entend
plus.
Étienne acheva sa lecture, sans tenir compte de l'observation. Sa
voix tremblait, et quand il eut fini, tous continuèrent à regarder
fixement l'affiche. Le vieux mineur et le jeune avaient l'air
d'attendre encore; puis, ils partirent, les épaules cassées.
--Nom de Dieu! murmura Maheu.
Lui et son compagnon s'étaient assis. Absorbés, la tête basse, tandis
que le défilé continuait en face du papier jaune, ils calculaient.
Est-ce qu'on se fichait d'eux! jamais ils ne rattraperaient, avec le
boisage, les dix centimes diminués sur la berline. Au plus
toucheraient-ils huit centimes, et c'était deux centimes que leur
volait la Compagnie, sans compter le temps qu'un travail soigné leur
prendrait. Voilà donc où elle voulait en venir, à cette baisse de
salaire déguisée! Elle réalisait des économies dans la poche de ses
mineurs.
--Nom de Dieu de nom de Dieu! répéta Maheu en relevant la tête. Nous
sommes des jean-foutre, si nous acceptons ça!
Mais le guichet se trouvait libre, il s'approcha pour être payé. Les
chefs de marchandage se présentaient seuls à la caisse, puis
répartissaient l'argent entre leurs hommes, ce qui gagnait du temps.
--Maheu et consorts, dit le commis, veine Filonnière, taille numéro
sept.
Il cherchait sur les listes, que l'on dressait en dépouillant les
livrets, où les porions, chaque jour et par chantier, relevaient le
nombre des berlines extraites. Puis, il répéta:
--Maheu et consorts, veine Filonnière, taille numéro sept... Cent
trente-cinq francs.
Le caissier paya.
--Pardon, Monsieur, balbutia le haveur saisi, êtes-vous sûr de ne pas
vous tromper?
Il regardait ce peu d'argent, sans le ramasser, glacé d'un petit
frisson qui lui coulait au coeur. Certes, il s'attendait à une paie
mauvaise, mais elle ne pouvait se réduire à si peu, ou il devait avoir
mal compté. Lorsqu'il aurait remis leur part à Zacharie, à Étienne et
à l'autre camarade qui remplaçait Chaval, il lui resterait au plus
cinquante francs pour lui, son père, Catherine et Jeanlin.
--Non, non, je ne me trompe pas, reprit l'employé. Il faut enlever
deux dimanches et quatre jours de chômage: donc, ça vous fait neuf
jours de travail.
Maheu suivait ce calcul, additionnait tout bas: neuf jours donnaient à
lui environ trente francs, dix-huit à Catherine, neuf à Jeanlin.
Quant au père Bonnemort, il n'avait que trois journées. N'importe, en
ajoutant les quatre-vingt-dix francs de Zacharie et des deux
camarades, ça faisait sûrement davantage.
--Et n'oubliez pas les amendes, acheva le commis. Vingt francs
d'amendes pour boisages défectueux.
Le haveur eut un geste désespéré. Vingt francs d'amendes, quatre
journées de chômage! Alors, le compte y était. Dire qu'il avait
rapporté jusqu'à des quinzaines de cent cinquante francs, lorsque le
père Bonnemort travaillait et que Zacharie n'était pas encore en
ménage!
--A la fin le prenez-vous? cria le caissier impatienté. Vous voyez
bien qu'un autre attend... Si vous n'en voulez pas, dites-le.
Comme Maheu se décidait à ramasser l'argent de sa grosse main
tremblante, l'employé le retint.
--Attendez, j'ai là votre nom. Toussaint Maheu, n'est-ce pas?...
Monsieur le secrétaire général désire vous parler. Entrez, il est
seul.
Étourdi, l'ouvrier se trouva dans un cabinet, meublé de vieil acajou,
tendu de reps vert déteint. Et il écouta pendant cinq minutes le
secrétaire général, un grand monsieur blême, qui lui parlait
par-dessus les papiers de son bureau, sans se lever. Mais le
bourdonnement de ses oreilles l'empêchait d'entendre. Il comprit
vaguement qu'il était question de son père, dont la retraite allait
être mise à l'étude, pour la pension de cent cinquante francs,
cinquante ans d'âge et quarante années de service. Puis, il lui
sembla que la voix du secrétaire devenait plus dure. C'était une
réprimande, on l'accusait de s'occuper de politique, une allusion fut
faite à son logeur et à la caisse de prévoyance; enfin, on lui
conseillait de ne pas se compromettre dans ces folies, lui qui était
un des meilleurs ouvriers de la fosse. Il voulut protester, ne put
prononcer que des mots sans suite, tordit sa casquette entre ses
doigts fébriles, et se retira, en bégayant:
--Certainement, monsieur le secrétaire... J'assure à monsieur le
secrétaire...
Dehors, quand il eut retrouvé Étienne qui l'attendait, il éclata.
--Je suis un jean-foutre, j'aurais dû répondre!... Pas de quoi manger
du pain, et des sottises encore! Oui, c'est contre toi qu'il en a, il
m'a dit que le coron était empoisonné... Et quoi faire? nom de Dieu!
plier l'échine, dire merci. Il a raison, c'est le plus sage.
Maheu se tut, travaillé à la fois de colère et de crainte. Étienne
songeait d'un air sombre. De nouveau, ils traversèrent les groupes
qui barraient la rue. L'exaspération croissait, une exaspération de
peuple calme, un murmure grondant d'orage, sans violence de gestes,
terrible au-dessus de cette masse lourde. Quelques têtes sachant
compter avaient fait le calcul, et les deux centimes gagnés par la
Compagnie sur les bois, circulaient, exaltaient les crânes les plus
durs. Mais c'était surtout l'enragement de cette paie désastreuse, la
révolte de la faim, contre le chômage et les amendes. Déjà on ne
mangeait plus, qu'allait-on devenir, si l'on baissait encore les
salaires? Dans les estaminets, on se fâchait tout haut, la colère
séchait tellement les gosiers, que le peu d'argent touché restait sur
les comptoirs.
De Montsou au coron, Étienne et Maheu n'échangèrent pas une parole.
Lorsque ce dernier entra, la Maheude, qui était seule avec les
enfants, remarqua tout de suite qu'il avait les mains vides.
--Eh bien, tu es gentil! dit-elle. Et mon café, et mon sucre, et la
viande? Un morceau de veau ne t'aurait pas ruiné.
Il ne répondait point, étranglé d'une émotion qu'il renfonçait. Puis,
dans ce visage épais d'homme durci aux travaux des mines, il y eut un
gonflement de désespoir, et de grosses larmes crevèrent des yeux,
tombèrent en pluie chaude. Il s'était abattu sur une chaise, il
pleurait comme un enfant, en jetant les cinquante francs sur la table.
--Tiens! bégaya-t-il, voilà ce que je te rapporte... C'est notre
travail à tous.
La Maheude regarda Étienne, le vit muet et accablé. Alors, elle
pleura aussi. Comment vivre neuf personnes, avec cinquante francs
pour quinze jours? Son aîné les avait quittés, le vieux ne pouvait
plus remuer les jambes: c'était la mort bientôt. Alzire se jeta au
cou de sa mère, bouleversée de l'entendre pleurer. Estelle hurlait,
Lénore et Henri sanglotaient.
Et, du coron entier, monta bientôt le même cri de misère. Les hommes
étaient rentrés, chaque ménage se lamentait devant le désastre de
cette paie mauvaise. Des portes se rouvrirent, des femmes parurent,
criant au-dehors, comme si leurs plaintes n'eussent pu tenir sous les
plafonds des maisons closes. Une pluie fine tombait, mais elles ne la
sentaient pas, elles s'appelaient sur les trottoirs, elles se
montraient, dans le creux de leur main, l'argent touché.
--Regardez! ils lui ont donné ça, n'est-ce pas se foutre du monde?
--Moi, voyez! je n'ai seulement pas de quoi payer le pain de la
quinzaine.
--Et moi donc! comptez un peu, il me faudra encore vendre mes
chemises.
La Maheude était sortie comme les autres. Un groupe se forma autour
de la Levaque, qui criait le plus fort; car son soûlard de mari
n'avait pas même reparu, elle devinait que, grosse ou petite, la paie
allait se fondre au Volcan. Philomène guettait Maheu, pour que
Zacharie n'entamât point la monnaie. Et il n'y avait que la Pierronne
qui semblât assez calme, ce cafard de Pierron s'arrangeant toujours,
on ne savait comment, de manière à avoir, sur le livret du porion,
plus d'heures que les camarades. Mais la Brûlé trouvait ça lâche de
la part de son gendre, elle était avec celles qui s'emportaient,
maigre et droite au milieu du groupe, le poing tendu vers Montsou.
--Dire, cria-t-elle sans nommer les Hennebeau, que j'ai vu, ce matin,
leur bonne passer en calèche!... Oui, la cuisinière dans la calèche à
deux chevaux, allant à Marchiennes pour avoir du poisson, bien sûr!
Une clameur monta, les violences recommencèrent. Cette bonne en
tablier blanc, menée au marché de la ville voisine dans la voiture des
maîtres, soulevait une indignation. Lorsque les ouvriers crevaient de
faim, il leur fallait donc du poisson quand même? Ils n'en mangeraient
peut-être pas toujours, du poisson: le tour du pauvre monde viendrait.
Et les idées semées par Étienne poussaient, s'élargissaient dans ce
cri de révolte. C'était l'impatience devant l'âge d'or promis, la
hâte d'avoir sa part du bonheur, au-delà de cet horizon de misère,
fermé comme une tombe. L'injustice devenait trop grande, ils
finiraient par exiger leur droit, puisqu'on leur retirait le pain de
la bouche. Les femmes surtout auraient voulu entrer d'assaut, tout de
suite, dans cette cité idéale du progrès, où il n'y aurait plus de
misérables. Il faisait presque nuit, et la pluie redoublait, qu'elles
emplissaient encore le coron de leurs larmes, au milieu de la
débandade glapissante des enfants.
Le soir, à l'Avantage, la grève fut décidée. Rasseneur ne la
combattait plus, et Souvarine l'acceptait comme un premier pas. D'un
mot, Étienne résuma la situation: si elle voulait décidément la grève,
la Compagnie aurait la grève.
V
Une semaine se passa, le travail continuait, soupçonneux et morne,
dans l'attente du conflit.
Chez les Maheu, la quinzaine s'annonçait comme devant être plus maigre
encore. Aussi la Maheude s'aigrissait-elle, malgré sa modération et
son bon sens. Est-ce que sa fille Catherine ne s'était pas avisée de
découcher une nuit? Le lendemain matin, elle était rentrée si lasse,
si malade de cette aventure, qu'elle n'avait pu se rendre à la fosse;
et elle pleurait, elle racontait qu'il n'y avait point de sa faute,
car c'était Chaval qui l'avait gardée, menaçant de la battre, si elle
se sauvait. Il devenait fou de jalousie, il voulait l'empêcher de
retourner dans le lit d'Étienne, où il savait bien, disait-il, que la
famille la faisait coucher. Furieuse, la Maheude, après avoir défendu
à sa fille de revoir une pareille brute, parlait d'aller le gifler à
Montsou. Mais ce n'en était pas moins une journée perdue, et la
petite, maintenant qu'elle avait ce galant, aimait encore mieux ne pas
en changer.
Deux jours après, il y eut une autre histoire. Le lundi et le mardi,
Jeanlin que l'on croyait au Voreux, tranquillement à la besogne,
s'échappa, tira une bordée dans les marais et dans la forêt de
Vandame, avec Bébert et Lydie. Il les avait débauchés, jamais on ne
sut à quelles rapines, à quels jeux d'enfants précoces ils s'étaient
livrés tous les trois. Lui, reçut une forte correction, une fessée
que sa mère lui appliqua dehors, sur le trottoir, devant la marmaille
du coron terrifiée. Avait-on jamais vu ça? des enfants à elle, qui
coûtaient depuis leur naissance, qui devaient rapporter maintenant!
Et, dans ce cri, il y avait le souvenir de sa dure jeunesse, la misère
héréditaire faisant de chaque petit de la portée un gagne-pain pour
plus tard.
Ce matin-là, lorsque les hommes et la fille partirent à la fosse, la
Maheude se souleva de son lit pour dire à Jeanlin:
--Tu sais, si tu recommences, méchant bougre, je t'enlève la peau du
derrière!
Au nouveau chantier de Maheu, le travail était pénible. Cette partie
de la veine Filonnière s'amincissait, à ce point que les haveurs,
écrasés entre le mur et le toit, s'écorchaient les coudes, dans
l'abattage. En outre, elle devenait très humide, on redoutait d'heure
en heure un coup d'eau, un de ces brusques torrents qui crèvent les
roches et emportent les hommes. La veille, Étienne, comme il
enfonçait violemment sa rivelaine et la retirait, avait reçu au visage
le jet d'une source; mais ce n'était qu'une alerte, la taille en était
restée simplement plus mouillée et plus malsaine. D'ailleurs, il ne
songeait guère aux accidents possibles, il s'oubliait là maintenant
avec les camarades, insoucieux du péril. On vivait dans le grisou,
sans même en sentir la pesanteur sur les paupières, l'envoilement de
toile d'araignée qu'il laissait aux cils. Parfois quand la flamme des
lampes pâlissait et bleuissait davantage, on songeait à lui, un mineur
mettait la tête contre la veine, pour écouter le petit bruit du gaz,
un bruit de bulles d'air bouillonnant à chaque fente. Mais la menace
continuelle étaient les éboulements: car, outre l'insuffisance des
boisages, toujours bâclés trop vite, les terres ne tenaient pas,
détrempées par les eaux.
Trois fois dans la journée, Maheu avait dû faire consolider les bois.
Il était deux heures et demie, les hommes allaient remonter. Couché
sur le flanc, Étienne achevait le havage d'un bloc, lorsqu'un lointain
grondement de tonnerre ébranla toute la mine.
--Qu'est-ce donc? cria-t-il, en lâchant sa rivelaine pour écouter.
Il avait cru que la galerie s'effondrait derrière son dos.
Mais déjà Maheu se laissait glisser sur la pente de la taille, en
disant:
--C'est un éboulement... Vite! vite!
Tous dégringolèrent, se précipitèrent, emportés par un élan de
fraternité inquiète. Les lampes dansaient à leurs poings, dans le
silence de mort qui s'était fait; ils couraient à la file le long des
voies, l'échine pliée, comme s'ils eussent galopé à quatre pattes; et,
sans ralentir ce galop, ils s'interrogeaient, jetaient des réponses
brèves: où donc? dans les tailles peut-être? non, ça venait du bas! au
roulage plutôt! Lorsqu'ils arrivèrent à la cheminée, ils s'y
engouffrèrent, ils tombèrent les uns sur les autres, sans se soucier
des meurtrissures.
Jeanlin, la peau rouge encore de la fessée de la veille, ne s'était
pas échappé de la fosse, ce jour-là. Il trottait pieds nus derrière
son train, refermait une à une les portes d'aérage; et, parfois, quand
il ne redoutait pas la rencontre d'un porion, il montait sur la
dernière berline, ce qu'on lui défendait, de peur qu'il ne s'y
endormît. Mais sa grosse distraction était, chaque fois que le train
se garait pour en laisser passer un autre, d'aller retrouver en tête
Bébert qui tenait les guides. Il arrivait sournoisement, sans sa
lampe, pinçait le camarade au sang, inventait des farces de mauvais
singe, avec ses cheveux jaunes, ses grandes oreilles, son museau
maigre, éclairé de petits yeux verts, luisants dans l'obscurité.
D'une précocité maladive, il semblait avoir l'intelligence obscure et
la vive adresse d'un avorton humain, qui retournait à l'animalité
d'origine.
L'après-midi, Mouque amena aux galibots Bataille, dont c'était le tour
de corvée; et, comme le cheval soufflait dans un garage, Jeanlin, qui
s'était glissé jusqu'à Bébert, lui demanda:
--Qu'est-ce qu'il a, ce vieux rossard, à s'arrêter court?... Il me
fera casser les jambes.
Bébert ne put répondre, il dut retenir Bataille, qui s'égayait à
l'approche de l'autre train. Le cheval avait reconnu de loin, au
flair, son camarade Trompette, pour lequel il s'était pris d'une
grande tendresse, depuis le jour où il l'avait vu débarquer dans la
fosse. On aurait dit la pitié affectueuse d'un vieux philosophe,
désireux de soulager un jeune ami, en lui donnant sa résignation et sa
patience; car Trompette ne s'acclimatait pas, tirait ses berlines sans
goût, restait la tête basse, aveuglé de nuit, avec le constant regret
du soleil. Aussi, chaque fois que Bataille le rencontrait,
allongeait-il la tête, s'ébrouant, le mouillant d'une caresse
d'encouragement.
--Nom de Dieu! jura Bébert, les voilà encore qui se sucent la peau!
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