Émile Zola
Germinal
Première Partie
I
Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d'une obscurité et
d'une épaisseur d'encre, un homme suivait seul la grande route de
Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à
travers les champs de betteraves. Devant lui, il ne voyait même pas
le sol noir, et il n'avait la sensation de l'immense horizon plat que
par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une
mer, glacées d'avoir balayé des lieues de marais et de terres nues.
Aucune ombre d'arbre ne tachait le ciel, le pavé se déroulait avec la
rectitude d'une jetée, au milieu de l'embrun aveuglant des ténèbres.
L'homme était parti de Marchiennes vers deux heures. Il marchait d'un
pas allongé, grelottant sous le coton aminci de sa veste et de son
pantalon de velours. Un petit paquet, noué dans un mouchoir à
carreaux, le gênait beaucoup; et il le serrait contre ses flancs,
tantôt d'un coude, tantôt de l'autre, pour glisser au fond de ses
poches les deux mains à la fois, des mains gourdes que les lanières du
vent d'est faisaient saigner. Une seule idée occupait sa tête vide
d'ouvrier sans travail et sans gîte, l'espoir que le froid serait
moins vif après le lever du jour. Depuis une heure, il avançait
ainsi, lorsque sur la gauche, à deux kilomètres de Montsou, il aperçut
des feux rouges, trois brasiers brûlant au plein air, et comme
suspendus. D'abord, il hésita, pris de crainte; puis, il ne put
résister au besoin douloureux de se chauffer un instant les mains.
Un chemin creux s'enfonçait. Tout disparut. L'homme avait à droite
une palissade, quelque mur de grosses planches fermant une voie
ferrée; tandis qu'un talus d'herbe s'élevait à gauche, surmonté de
pignons confus, d'une vision de village aux toitures basses et
uniformes. Il fit environ deux cents pas. Brusquement, à un coude du
chemin, les feux reparurent près de lui, sans qu'il comprît davantage
comment ils brûlaient si haut dans le ciel mort, pareils à des lunes
fumeuses. Mais, au ras du sol, un autre spectacle venait de
l'arrêter. C'était une masse lourde, un tas écrasé de constructions,
d'où se dressait la silhouette d'une cheminée d'usine; de rares lueurs
sortaient des fenêtres encrassées, cinq ou six lanternes tristes
étaient pendues dehors, à des charpentes dont les bois noircis
alignaient vaguement des profils de tréteaux gigantesques; et, de
cette apparition fantastique, noyée de nuit et de fumée, une seule
voix montait, la respiration grosse et longue d'un échappement de
vapeur, qu'on ne voyait point.
Alors, l'homme reconnut une fosse. Il fut repris de honte: à quoi
bon? il n'y aurait pas de travail. Au lieu de se diriger vers les
bâtiments, il se risqua enfin à gravir le terri sur lequel brûlaient
les trois feux de houille, dans des corbeilles de fonte, pour éclairer
et réchauffer la besogne. Les ouvriers de la coupe à terre avaient dû
travailler tard, on sortait encore les débris inutiles. Maintenant,
il entendait les moulineurs pousser les trains sur les tréteaux, il
distinguait des ombres vivantes culbutant les berlines, près de chaque
feu.
--Bonjour, dit-il en s'approchant d'une des corbeilles.
Tournant le dos au brasier, le charretier était debout, un vieillard
vêtu d'un tricot de laine violette, coiffé d'une casquette en poil de
lapin; pendant que son cheval, un gros cheval jaune, attendait, dans
une immobilité de pierre, qu'on eût vidé les six berlines montées par
lui. Le manoeuvre employé au culbuteur, un gaillard roux et
efflanqué, ne se pressait guère, pesait sur le levier d'une main
endormie. Et, là-haut, le vent redoublait, une bise glaciale, dont
les grandes haleines régulières passaient comme des coups de faux.
--Bonjour, répondit le vieux.
Un silence se fit. L'homme, qui se sentait regardé d'un oeil méfiant,
dit son nom tout de suite.
--Je me nomme Étienne Lantier, je suis machineur... Il n'y a pas de
travail ici?
Les flammes l'éclairaient, il devait avoir vingt et un ans, très brun,
joli homme, l'air fort malgré ses membres menus.
Rassuré, le charretier hochait la tête.
--Du travail pour un machineur, non, non... Il s'en est encore
présenté deux hier. Il n'y a rien.
Une rafale leur coupa la parole. Puis, Étienne demanda, en montrant
le tas sombre des constructions, au pied du terri:
--C'est une fosse, n'est-ce pas?
Le vieux, cette fois, ne put répondre. Un violent accès de toux
l'étranglait. Enfin, il cracha, et son crachat, sur le sol empourpré,
laissa une tache noire.
--Oui, une fosse, le Voreux... Tenez! le coron est tout près.
A son tour, de son bras tendu, il désignait dans la nuit le village
dont le jeune homme avait deviné les toitures. Mais les six berlines
étaient vides, il les suivit sans un claquement de fouet, les jambes
raidies par des rhumatismes; tandis que le gros cheval jaune repartait
tout seul, tirait pesamment entre les rails, sous une nouvelle
bourrasque, qui lui hérissait le poil.
Le Voreux, à présent, sortait du rêve. Étienne, qui s'oubliait devant
le brasier à chauffer ses pauvres mains saignantes, regardait,
retrouvait chaque partie de la fosse, le hangar goudronné du criblage,
le beffroi du puits, la vaste chambre de la machine d'extraction, la
tourelle carrée de la pompe d'épuisement. Cette fosse, tassée au fond
d'un creux, avec ses constructions trapues de briques, dressant sa
cheminée comme une corne menaçante, lui semblait avoir un air mauvais
de bête goulue, accroupie là pour manger le monde.
Tout en l'examinant, il songeait à lui, à son existence de vagabond,
depuis huit jours qu'il cherchait une place; il se revoyait dans son
atelier du chemin de fer, giflant son chef, chassé de Lille, chassé de
partout; le samedi, il était arrivé à Marchiennes, où l'on disait
qu'il y avait du travail, aux Forges; et rien, ni aux Forges, ni chez
Sonneville, il avait dû passer le dimanche caché sous les bois d'un
chantier de charronnage, dont le surveillant venait de l'expulser, à
deux heures de la nuit. Rien, plus un sou, pas même une croûte:
qu'allait-il faire ainsi par les chemins, sans but, ne sachant
seulement où s'abriter contre la bise? Oui, c'était bien une fosse,
les rares lanternes éclairaient le carreau, une porte brusquement
ouverte lui avait permis d'entrevoir les foyers des générateurs, dans
une clarté vive. Il s'expliquait jusqu'à l'échappement de la pompe,
cette respiration grosse et longue, soufflant sans relâche, qui était
comme l'haleine engorgée du monstre.
Le manoeuvre du culbuteur, gonflant le dos, n'avait pas même levé les
yeux sur Étienne, et celui-ci allait ramasser son petit paquet tombé à
terre, lorsqu'un accès de toux annonça le retour du charretier.
Lentement, on le vit sortir de l'ombre, suivi du cheval jaune, qui
montait six nouvelles berlines pleines.
--Il y a des fabriques à Montsou? demanda le jeune homme.
Le vieux cracha noir, puis répondit dans le vent:
--Oh! ce ne sont pas les fabriques qui manquent. Fallait voir ça, il
y a trois ou quatre ans! Tout ronflait, on ne pouvait trouver des
hommes, jamais on n'avait tant gagné... Et voilà qu'on se remet à se
serrer le ventre. Une vraie pitié dans le pays, on renvoie le monde,
les ateliers ferment les uns après les autres... Ce n'est peut-être
pas la faute de l'empereur; mais pourquoi va-t-il se battre en
Amérique? Sans compter que les bêtes meurent du choléra, comme les
gens.
Alors, en courtes phrases, l'haleine coupée, tous deux continuèrent à
se plaindre. Étienne racontait ses courses inutiles depuis une
semaine: il fallait donc crever de faim? bientôt les routes seraient
pleines de mendiants. Oui, disait le vieillard, ça finirait par mal
tourner, car il n'était pas Dieu permis de jeter tant de chrétiens à
la rue.
--On n'a pas de la viande tous les jours.
--Encore si l'on avait du pain!
--C'est vrai, si l'on avait du pain seulement!
Leurs voix se perdaient, des bourrasques emportaient les mots dans un
hurlement mélancolique.
--Tenez! reprit très haut le charretier en se tournant vers le midi,
Montsou est là...
Et, de sa main tendue de nouveau, il désigna dans les ténèbres des
points invisibles, à mesure qu'il les nommait. Là-bas, à Montsou, la
sucrerie Fauvelle marchait encore, mais la sucrerie Hoton venait de
réduire son personnel, il n'y avait guère que la minoterie Dutilleul
et la corderie Bleuze pour les câbles de mine, qui tinssent le coup.
Puis, d'un geste large, il indiqua, au nord, toute une moitié de
l'horizon: les ateliers de construction Sonneville n'avaient pas reçu
les deux tiers de leurs commandes habituelles; sur les trois hauts
fourneaux des Forges de Marchiennes, deux seulement étaient allumés;
enfin, à la verrerie Gagebois, une grève menaçait, car on parlait
d'une réduction de salaire.
--Je sais, je sais, répétait le jeune homme à chaque indication. J'en
viens.
--Nous autres, ça va jusqu'à présent, ajouta le charretier. Les
fosses ont pourtant diminué leur extraction. Et regardez, en face, à
la Victoire, il n'y a aussi que deux batteries de fours à coke qui
flambent.
Il cracha, il repartit derrière son cheval somnolent, après l'avoir
attelé aux berlines vides.
Maintenant, Étienne dominait le pays entier. Les ténèbres demeuraient
profondes, mais la main du vieillard les avait comme emplies de
grandes misères, que le jeune homme, inconsciemment, sentait à cette
heure autour de lui, partout, dans l'étendue sans bornes. N'était-ce
pas un cri de famine que roulait le vent de mars, au travers de cette
campagne nue? Les rafales s'étaient enragées, elles semblaient
apporter la mort du travail, une disette qui tuerait beaucoup
d'hommes. Et, les yeux errants, il s'efforçait de percer les ombres,
tourmenté du désir et de la peur de voir. Tout s'anéantissait au fond
de l'inconnu des nuits obscures, il n'apercevait, très loin, que les
hauts fourneaux et les fours à coke. Ceux-ci, des batteries de cent
cheminées, plantées obliquement, alignaient des rampes de flammes
rouges; tandis que les deux tours, plus à gauche, brûlaient toutes
bleues en plein ciel, comme des torches géantes. C'était d'une
tristesse d'incendie, il n'y avait d'autres levers d'astres, à
l'horizon menaçant, que ces feux nocturnes des pays de la houille et
du fer.
--Vous êtes peut-être de la Belgique? reprit derrière Étienne le
charretier, qui était revenu.
Cette fois, il n'amenait que trois berlines. On pouvait toujours
culbuter celles-là: un accident arrivé à la cage d'extraction, un
écrou cassé, allait arrêter le travail pendant un grand quart d'heure.
En bas du terri, un silence s'était fait, les moulineurs n'ébranlaient
plus les tréteaux d'un roulement prolongé. On entendait seulement
sortir de la fosse le bruit lointain d'un marteau, tapant sur de la
tôle.
--Non, je suis du Midi, répondit le jeune homme.
Le manoeuvre, après avoir vidé les berlines, s'était assis à terre,
heureux de l'accident; et il gardait sa sauvagerie muette, il avait
simplement levé de gros yeux éteints sur le charretier, comme gêné par
tant de paroles. Ce dernier, en effet, n'en disait pas si long
d'habitude. Il fallait que le visage de l'inconnu lui convînt et
qu'il fût pris d'une de ces démangeaisons de confidences, qui font
parfois causer les vieilles gens tout seuls, à haute voix.
--Moi, dit-il, je suis de Montsou, je m'appelle Bonnemort.
--C'est un surnom? demanda Étienne étonné.
Le vieux eut un ricanement d'aise, et montrant le Voreux:
--Oui, oui... On m'a retiré trois fois de là-dedans en morceaux, une
fois avec tout le poil roussi, une autre avec de la terre jusque dans
le gésier, la troisième avec le ventre gonflé d'eau comme une
grenouille... Alors, quand ils ont vu que je ne voulais pas crever,
ils m'ont appelé Bonnemort, pour rire.
Sa gaieté redoubla, un grincement de poulie mal graissée, qui finit
par dégénérer en un accès terrible de toux. La corbeille de feu,
maintenant, éclairait en plein sa grosse tête, aux cheveux blancs et
rares, à la face plate, d'une pâleur livide, maculée de taches
bleuâtres. Il était petit, le cou énorme, les mollets et les talons
en dehors, avec de longs bras dont les mains carrées tombaient à ses
genoux. Du reste, comme son cheval qui demeurait immobile sur les
pieds, sans paraître souffrir du vent, il semblait en pierre, il
n'avait l'air de se douter ni du froid ni des bourrasques sifflant à
ses oreilles. Quand il eut toussé, la gorge arrachée par un raclement
profond, il cracha au pied de la corbeille, et la terre noircit.
Étienne le regardait, regardait le sol qu'il tachait de la sorte.
--Il y a longtemps, reprit-il, que vous travaillez à la mine?
Bonnemort ouvrit tout grands les deux bras.
--Longtemps, ah! oui!... Je n'avais pas huit ans, lorsque je suis
descendu, tenez! juste dans le Voreux, et j'en ai cinquante-huit, à
cette heure. Calculez un peu... J'ai tout fait là-dedans, galibot
d'abord, puis herscheur, quand j'ai eu la force de rouler, puis haveur
pendant dix-huit ans. Ensuite, à cause de mes sacrées jambes, ils
m'ont mis de la coupe à terre, remblayeur, raccommodeur, jusqu'au
moment où il leur a fallu me sortir du fond, parce que le médecin
disait que j'allais y rester. Alors, il y a cinq années de cela, ils
m'ont fait charretier... Hein? c'est joli, cinquante ans de mine,
dont quarante-cinq au fond!
Tandis qu'il parlait, des morceaux de houille enflammés, qui, par
moments, tombaient de la corbeille, allumaient sa face blême d'un
reflet sanglant.
--Ils me disent de me reposer, continua-t-il. Moi, je ne veux pas,
ils me croient trop bête!... J'irai bien deux années, jusqu'à ma
soixantaine, pour avoir la pension de cent quatre-vingts francs. Si
je leur souhaitais le bonsoir aujourd'hui, ils m'accorderaient tout de
suite celle de cent cinquante. Ils sont malins, les bougres!...
D'ailleurs, je suis solide, à part les jambes. C'est, voyez-vous,
l'eau qui m'est entrée sous la peau, à force d'être arrosé dans les
tailles. Il y a des jours où je ne peux pas remuer une patte sans
crier.
Une crise de toux l'interrompit encore.
--Et ça vous fait tousser aussi? dit Étienne.
Mais il répondit non de la tête, violemment. Puis, quand il put
parler:
--Non, non, je me suis enrhumé, l'autre mois. Jamais je ne toussais,
à présent je ne peux plus me débarrasser... Et le drôle, c'est que je
crache, c'est que je crache...
Un raclement monta de sa gorge, il cracha noir.
--Est-ce que c'est du sang? demanda Étienne, osant enfin le
questionner.
Lentement, Bonnemort s'essuyait la bouche d'un revers de main.
--C'est du charbon... J'en ai dans la carcasse de quoi me chauffer
jusqu'à la fin de mes jours. Et voilà cinq ans que je ne remets pas
les pieds au fond. J'avais ça en magasin, paraît-il, sans même m'en
douter. Bah! ça conserve!
Il y eut un silence, le marteau lointain battait à coups réguliers
dans la fosse, le vent passait avec sa plainte, comme un cri de faim
et de lassitude venu des profondeurs de la nuit. Devant les flammes
qui s'effaraient, le vieux continuait plus bas, remâchant des
souvenirs. Ah! bien sûr, ce n'était pas d'hier que lui et les siens
tapaient à la veine! La famille travaillait pour la Compagnie des
mines de Montsou, depuis la création; et cela datait de loin, il y
avait déjà cent six ans. Son aïeul, Guillaume Maheu, un gamin de
quinze ans alors, avait trouvé le charbon gras à Réquillart, la
première fosse de la Compagnie, une vieille fosse aujourd'hui
abandonnée, là-bas, près de la sucrerie Fauvelle. Tout le pays le
savait, à preuve que la veine découverte s'appelait la veine
Guillaume, du prénom de son grand-père. Il ne l'avait pas connu, un
gros à ce qu'on racontait, très fort, mort de vieillesse à soixante
ans. Puis, son père, Nicolas Maheu dit le Rouge, âgé de quarante ans
à peine, était resté dans le Voreux, que l'on fonçait en ce temps-là:
un éboulement, un aplatissement complet, le sang bu et les os avalés
par les roches. Deux de ses oncles et ses trois frères, plus tard, y
avaient aussi laissé leur peau. Lui, Vincent Maheu, qui en était
sorti à peu près entier, les jambes mal d'aplomb seulement, passait
pour un malin. Quoi faire, d'ailleurs? Il fallait travailler. On
faisait ça de père en fils, comme on aurait fait autre chose. Son
fils, Toussaint Maheu, y crevait maintenant, et ses petits-fils, et
tout son monde, qui logeait en face, dans le coron. Cent six ans
d'abattage, les mioches après les vieux, pour le même patron: hein?
beaucoup de bourgeois n'auraient pas su dire si bien leur histoire!
--Encore, lorsqu'on mange! murmura de nouveau Étienne.
--C'est ce que je dis, tant qu'on a du pain à manger, on peut vivre.
Bonnemort se tut, les yeux tournés vers le coron, où des lueurs
s'allumaient une à une. Quatre heures sonnaient au clocher de
Montsou, le froid devenait plus vif.
--Et elle est riche, votre Compagnie? reprit Étienne.
Le vieux haussa les épaules, puis les laissa retomber, comme accablé
sous un écroulement d'écus.
--Ah! oui, ah! oui... Pas aussi riche peut-être que sa voisine, la
Compagnie d'Anzin. Mais des millions et des millions tout de même.
On ne compte plus... Dix-neuf fosses, dont treize pour
l'exploitation, le Voreux, la Victoire, Crèvecoeur, Mirou,
Saint-Thomas, Madeleine, Feutry-Cantel, d'autres encore, et six pour
l'épuisement ou l'aérage, comme Réquillart... Dix mille ouvriers, des
concessions qui s'étendent sur soixante-sept communes, une extraction
de cinq mille tonnes par jour, un chemin de fer reliant toutes les
fosses, et des ateliers, et des fabriques!... Ah! oui, ah! oui, il y
en a, de l'argent!
Un roulement de berlines, sur les tréteaux, fit dresser les oreilles
du gros cheval jaune. En bas, la cage devait être réparée, les
moulineurs avaient repris leur besogne. Pendant qu'il attelait sa
bête, pour redescendre, le charretier ajouta doucement, en s'adressant
à elle:
--Faut pas t'habituer à bavarder, fichu paresseux!... Si monsieur
Hennebeau savait à quoi tu perds le temps!
Étienne, songeur, regardait la nuit. Il demanda:
--Alors, c'est à monsieur Hennebeau, la mine?
--Non, expliqua le vieux, monsieur Hennebeau n'est que le directeur
général. Il est payé comme nous.
D'un geste, le jeune homme montra l'immensité des ténèbres.
--A qui est-ce donc, tout ça?
Mais Bonnemort resta un instant suffoqué par une nouvelle crise, d'une
telle violence, qu'il ne pouvait reprendre haleine. Enfin, quand il
eut craché et essuyé l'écume noire de ses lèvres, il dit, dans le vent
qui redoublait:
--Hein? à qui tout ça?... On n'en sait rien. A des gens.
Et, de la main, il désignait dans l'ombre un point vague, un lieu
ignoré et reculé, peuplé de ces gens, pour qui les Maheu tapaient à la
veine depuis plus d'un siècle. Sa voix avait pris une sorte de peur
religieuse, c'était comme s'il eût parlé d'un tabernacle inaccessible,
où se cachait le dieu repu et accroupi, auquel ils donnaient tous leur
chair, et qu'ils n'avaient jamais vu.
--Au moins si l'on mangeait du pain à sa suffisance! répéta pour la
troisième fois Étienne, sans transition apparente.
--Dame, oui! si l'on mangeait toujours du pain, ce serait trop beau!
Le cheval était parti, le charretier disparut à son tour, d'un pas
traînard d'invalide. Près du culbuteur, le manoeuvre n'avait point
bougé, ramassé en boule, enfonçant le menton entre ses genoux, fixant
sur le vide ses gros yeux éteints.
Quand il eut repris son paquet, Étienne ne s'éloigna pas encore. Il
sentait les rafales lui glacer le dos, pendant que sa poitrine
brûlait, devant le grand feu. Peut-être, tout de même, ferait-il bien
de s'adresser à la fosse: le vieux pouvait ne pas savoir; puis, il se
résignait, il accepterait n'importe quelle besogne. Où aller et que
devenir, à travers ce pays affamé par le chômage? laisser derrière un
mur sa carcasse de chien perdu? Cependant, une hésitation le
troublait, une peur du Voreux, au milieu de cette plaine rase, noyée
sous une nuit si épaisse. A chaque bourrasque, le vent paraissait
grandir, comme s'il eût soufflé d'un horizon sans cesse élargi.
Aucune aube ne blanchissait dans le ciel mort, les hauts fourneaux
seuls flambaient, ainsi que les fours à coke, ensanglantant les
ténèbres, sans en éclairer l'inconnu. Et le Voreux, au fond de son
trou, avec son tassement de bête méchante, s'écrasait davantage,
respirait d'une haleine plus grosse et plus longue, l'air gêné par sa
digestion pénible de chair humaine.
II
Au milieu des champs de blé et de betteraves, le coron des
Deux-Cent-Quarante dormait sous la nuit noire. On distinguait
vaguement les quatre immenses corps de petites maisons adossées, des
corps de caserne ou d'hôpital, géométriques, parallèles, que
séparaient les trois larges avenues, divisées en jardins égaux. Et,
sur le plateau désert, on entendait la seule plainte des rafales, dans
les treillages arrachés des clôtures.
Chez les Maheu, au numéro 16 du deuxième corps, rien ne bougeait. Des
ténèbres épaisses noyaient l'unique chambre du premier étage, comme
écrasant de leur poids le sommeil des êtres que l'on sentait là, en
tas, la bouche ouverte, assommés de fatigue. Malgré le froid vif du
dehors, l'air alourdi avait une chaleur vivante, cet étouffement chaud
des chambrées les mieux tenues, qui sentent le bétail humain.
Quatre heures sonnèrent au coucou de la salle du rez-de-chaussée, rien
encore ne remua, des haleines grêles sifflaient, accompagnées de deux
ronflements sonores. Et, brusquement, ce fut Catherine qui se leva.
Dans sa fatigue, elle avait, par habitude, compté les quatre coups du
timbre, à travers le plancher, sans trouver la force de s'éveiller
complètement. Puis, les jambes jetées hors des couvertures, elle
tâtonna, frotta enfin une allumette et alluma la chandelle. Mais elle
restait assise, la tête si pesante, qu'elle se renversait entre les
deux épaules, cédant au besoin invincible de retomber sur le
traversin.
Maintenant, la chandelle éclairait la chambre, carrée, à deux
fenêtres, que trois lits emplissaient. Il y avait une armoire, une
table, deux chaises de vieux noyer, dont le ton fumeux tachait
durement les murs, peints en jaune clair. Et rien autre, des hardes
pendues à des clous, une cruche posée sur le carreau, près d'une
terrine rouge servant de cuvette. Dans le lit de gauche, Zacharie,
l'aîné, un garçon de vingt et un ans, était couché avec son frère
Jeanlin, qui achevait sa onzième année; dans celui de droite, deux
mioches, Lénore et Henri, la première de six ans, le second de quatre,
dormaient aux bras l'un de l'autre; tandis que Catherine partageait le
troisième lit avec sa soeur Alzire, si chétive pour ses neuf ans,
qu'elle ne l'aurait même pas sentie près d'elle, sans la bosse de la
petite infirme qui lui enfonçait les côtes. La porte vitrée était
ouverte, on apercevait le couloir du palier, l'espèce de boyau où le
père et la mère occupaient un quatrième lit, contre lequel ils avaient
dû installer le berceau de la dernière venue, Estelle, âgée de trois
mois à peine.
Cependant, Catherine fit un effort désespéré. Elle s'étirait,
elle crispait ses deux mains dans ses cheveux roux, qui lui
embroussaillaient le front et la nuque. Fluette pour ses quinze
ans, elle ne montrait de ses membres, hors du fourreau étroit de sa
chemise, que des pieds bleuis, comme tatoués de charbon, et des bras
délicats, dont la blancheur de lait tranchait sur le teint blême du
visage, déjà gâté par les continuels lavages au savon noir. Un
dernier bâillement ouvrit sa bouche un peu grande, aux dents superbes
dans la pâleur chlorotique des gencives; pendant que ses yeux gris
pleuraient de sommeil combattu, avec une expression douloureuse et
brisée, qui semblait enfler de fatigue sa nudité entière.
Mais un grognement arriva du palier, la voix de Maheu bégayait,
empâtée:
--Sacré nom! il est l'heure... C'est toi qui allumes, Catherine?
--Oui, père... Ça vient de sonner, en bas.
--Dépêche-toi donc, fainéante! Si tu avais moins dansé hier dimanche,
tu nous aurais réveillés plus tôt... En voilà une vie de paresse!
Et il continua de gronder, mais le sommeil le reprit à son tour, ses
reproches s'embarrassèrent, s'éteignirent dans un nouveau ronflement.
La jeune fille, en chemise, pieds nus sur le carreau, allait et venait
par la chambre. Comme elle passait devant le lit d'Henri et de
Lénore, elle rejeta sur eux la couverture, qui avait glissé; et ils ne
s'éveillaient pas, anéantis dans le gros sommeil de l'enfance.
Alzire, les yeux ouverts, s'était retournée pour prendre la place
chaude de sa grande soeur, sans prononcer un mot.
--Dis donc, Zacharie! et toi, Jeanlin, dis donc! répétait Catherine,
debout devant les deux frères, qui restaient vautrés, le nez dans le
traversin.
Elle dut saisir le grand par l'épaule et le secouer; puis, tandis
qu'il mâchait des injures, elle prit le parti de les découvrir, en
arrachant le drap. Cela lui parut drôle, elle se mit à rire,
lorsqu'elle vit les deux garçons se débattre, les jambes nues.
--C'est bête, lâche-moi! grogna Zacharie de méchante humeur, quand il
se fut assis. Je n'aime pas les farces... Dire, nom de Dieu! qu'il
faut se lever!
Il était maigre, dégingandé, la figure longue, salie de quelques rares
poils de barbe, avec les cheveux jaunes et la pâleur anémique de toute
la famille. Sa chemise lui remontait au ventre, et il la baissa, non
par pudeur, mais parce qu'il n'avait pas chaud.
--C'est sonné en bas, répétait Catherine. Allons, houp! le père se
fâche.
Jeanlin, qui s'était pelotonné, referma les yeux, en disant:
--Va te faire fiche, je dors!
Elle eut un nouveau rire de bonne fille. Il était si petit, les
membres grêles, avec des articulations énormes, grossies par des
scrofules, qu'elle le prit, à pleins bras. Mais il gigotait, son
masque de singe blafard et crépu, troué de ses yeux verts, élargi par
ses grandes oreilles, pâlissait de la rage d'être faible. Il ne dit
rien, il la mordit au sein droit.
--Méchant bougre! murmura-t-elle en retenant un cri et en le posant
par terre.
Alzire, silencieuse, le drap au menton, ne s'était pas rendormie.
Elle suivait de ses yeux intelligents d'infirme sa soeur et ses deux
frères, qui maintenant s'habillaient. Une autre querelle éclata
autour de la terrine, les garçons bousculèrent la jeune fille, parce
qu'elle se lavait trop longtemps. Les chemises volaient, pendant que,
gonflés encore de sommeil, ils se soulageaient sans honte, avec
l'aisance tranquille d'une portée de jeunes chiens, grandis ensemble.
Du reste, Catherine fut prête la première. Elle enfila sa culotte de
mineur, passa la veste de toile, noua le béguin bleu autour de son
chignon; et, dans ces vêtements propres du lundi, elle avait l'air
d'un petit homme, rien ne lui restait de son sexe, que le dandinement
léger des hanches.
--Quand le vieux rentrera, dit méchamment Zacharie, il sera content de
trouver le lit défait... Tu sais, je lui raconterai que c'est toi.
Le vieux, c'était le grand-père, Bonnemort, qui, travaillant la nuit,
se couchait au jour; de sorte que le lit ne refroidissait pas, il y
avait toujours dedans quelqu'un à ronfler.
Sans répondre, Catherine s'était mise à tirer la couverture et à la
border. Mais, depuis un instant, des bruits s'entendaient derrière le
mur, dans la maison voisine. Ces constructions de briques, installées
économiquement par la Compagnie, étaient si minces, que les moindres
souffles les traversaient. On vivait coude à coude, d'un bout à
l'autre; et rien de la vie intime n'y restait caché, même aux gamins.
Un pas lourd avait ébranlé un escalier, puis il y eut comme une chute
molle, suivie d'un soupir d'aise.
--Bon! dit Catherine, Levaque descend, et voilà Bouteloup qui va
retrouver la Levaque.
Jeanlin ricana, les yeux d'Alzire eux-mêmes brillèrent. Chaque matin,
ils s'égayaient ainsi du ménage à trois des voisins, un haveur qui
logeait un ouvrier de la coupe à terre, ce qui donnait à la femme deux
hommes, l'un de nuit, l'autre de jour.
--Philomène tousse, reprit Catherine, après avoir tendu l'oreille.
Elle parlait de l'aînée des Levaque, une grande fille de dix-neuf ans,
la maîtresse de Zacharie, dont elle avait deux enfants déjà, si
délicate de poitrine d'ailleurs, qu'elle était cribleuse à la fosse,
n'ayant jamais pu travailler au fond.
--Ah, ouiche! Philomène! répondit Zacharie, elle s'en moque, elle
dort!... C'est cochon de dormir jusqu'à six heures!
Il passait sa culotte, lorsqu'il ouvrit une fenêtre, préoccupé d'une
idée brusque. Au-dehors, dans les ténèbres, le coron s'éveillait, des
lumières pointaient une à une, entre les lames des persiennes. Et ce
fut encore une dispute: il se penchait pour guetter s'il ne verrait
pas sortir de chez les Pierron, en face, le maître-porion du Voreux,
qu'on accusait de coucher avec la Pierronne; tandis que sa soeur lui
criait que le mari avait, depuis la veille, pris son service de jour à
l'accrochage, et que bien sûr Dansaert n'avait pu coucher, cette
nuit-là. L'air entrait par bouffées glaciales, tous deux
s'emportaient, en soutenant chacun l'exactitude de ses renseignements,
lorsque des cris et des larmes éclatèrent. C'était, dans son berceau,
Estelle que le froid contrariait.
Du coup, Maheu se réveilla. Qu'avait-il donc dans les os? voilà qu'il
se rendormait comme un propre à rien! Et il jurait si fort, que les
enfants, à côté, ne soufflaient plus. Zacharie et Jeanlin achevèrent
de se laver, avec une lenteur déjà lasse. Alzire, les yeux grands
ouverts, regardait toujours. Les deux mioches, Lénore et Henri, aux
bras l'un de l'autre, n'avaient pas remué, respirant du même petit
souffle, malgré le vacarme.
--Catherine, donne-moi la chandelle! cria Maheu.
Elle finissait de boutonner sa veste, elle porta la chandelle dans le
cabinet, laissant ses frères chercher leurs vêtements, au peu de
clarté qui venait de la porte. Son père sautait du lit. Mais elle ne
s'arrêta point, elle descendit en gros bas de laine, à tâtons, et
alluma dans la salle une autre chandelle, pour préparer le café. Tous
les sabots de la famille étaient sous le buffet.
--Te tairas-tu, vermine! reprit Maheu, exaspéré des cris d'Estelle,
qui continuaient.
Il était petit comme le vieux Bonnemort, et il lui ressemblait en
gras, la tête forte, la face plate et livide, sous les cheveux jaunes,
coupés très courts. L'enfant hurlait davantage, effrayée par ces
grands bras noueux qui se balançaient au-dessus d'elle.
--Laisse-la, tu sais bien qu'elle ne veut pas se taire, dit la
Maheude, en s'allongeant au milieu du lit.
Elle aussi venait de s'éveiller, et elle se plaignait, c'était bête de
ne jamais faire sa nuit complète. Ils ne pouvaient donc partir
doucement? Enfouie dans la couverture, elle ne montrait que sa figure
longue, aux grands traits, d'une beauté lourde, déjà déformée à
trente-neuf ans par sa vie de misère et les sept enfants qu'elle avait
eus. Les yeux au plafond, elle parla avec lenteur, pendant que son
homme s'habillait. Ni l'un ni l'autre n'entendait plus la petite qui
s'étranglait à crier.
--Hein? tu sais, je suis sans le sou, et nous voici à lundi seulement:
encore six jours à attendre la quinzaine... Il n'y a pas moyen que ça
dure. A vous tous, vous apportez neuf francs. Comment veux-tu que
j'arrive? nous sommes dix à la maison.
--Oh! neuf francs! se récria Maheu. Moi et Zacharie, trois: ça fait
six... Catherine et le père, deux: ça fait quatre; quatre et six,
dix... Et Jeanlin, un, ça fait onze.
--Oui, onze, mais il y a les dimanches et les jours de chômage...
Jamais plus de neuf, entends-tu?
Il ne répondit pas, occupé à chercher par terre sa ceinture de cuir.
Puis, il dit en se relevant:
--Faut pas se plaindre, je suis tout de même solide. Il y en a plus
d'un, à quarante-deux ans, qui passe au raccommodage.
--Possible, mon vieux, mais ça ne nous donne pas du pain... Qu'est-ce
que je vais fiche, dis? Tu n'as rien, toi?
--J'ai deux sous.
--Garde-les pour boire une chope... Mon Dieu! qu'est-ce que je vais
fiche? Six jours, ça n'en finit plus. Nous devons soixante francs à
Maigrat, qui m'a mise à la porte avant-hier. Ça ne m'empêchera pas de
retourner le voir. Mais, s'il s'entête à refuser...
Et la Maheude continua d'une voix morne, la tête immobile, fermant par
instants les yeux sous la clarté triste de la chandelle. Elle disait
le buffet vide, les petits demandant des tartines, le café même
manquant, et l'eau qui donnait des coliques, et les longues journées
passées à tromper la faim avec des feuilles de choux bouillies. Peu à
peu, elle avait dû hausser le ton, car le hurlement d'Estelle couvrait
ses paroles. Ces cris devenaient insoutenables. Maheu parut tout
d'un coup les entendre, hors de lui, et il saisit la petite dans le
berceau, il la jeta sur le lit de la mère, en balbutiant de fureur:
--Tiens! prends-la, je l'écraserais... Nom de Dieu d'enfant! ça ne
manque de rien, ça tète, et ça se plaint plus haut que les autres!
Estelle s'était mise à téter, en effet. Disparue sous la couverture,
calmée par la tiédeur du lit, elle n'avait plus qu'un petit bruit
goulu des lèvres.
--Est-ce que les bourgeois de la Piolaine ne t'ont pas dit d'aller les
voir? reprit le père au bout d'un silence.
La mère pinça la bouche, d'un air de doute découragé.
--Oui, ils m'ont rencontrée, ils portent des vêtements aux enfants
pauvres... Enfin, je mènerai ce matin chez eux Lénore et Henri.
S'ils me donnaient cent sous seulement.
Le silence recommença. Maheu était prêt. Il demeura un moment
immobile, puis il conclut de sa voix sourde:
--Qu'est-ce que tu veux? c'est comme ça, arrange-toi pour la soupe...
Ça n'avance à rien d'en causer, vaut mieux être là-bas au travail.
--Bien sûr, répondit la Maheude. Souffle la chandelle, je n'ai pas
besoin de voir la couleur de mes idées.
Il souffla la chandelle. Déjà, Zacharie et Jeanlin descendaient; il
les suivit; et l'escalier de bois craquait sous leurs pieds lourds,
chaussés de laine. Derrière eux, le cabinet et la chambre étaient
retombés aux ténèbres. Les enfants dormaient, les paupières d'Alzire
elle-même s'étaient closes. Mais la mère restait maintenant les yeux
ouverts dans l'obscurité, tandis que, tirant sur sa mamelle pendante
de femme épuisée, Estelle ronronnait comme un petit chat.
En bas, Catherine s'était d'abord occupée du feu, la cheminée de
fonte, à grille centrale, flanquée de deux fours, et où brûlait
constamment un feu de houille. La Compagnie distribuait par mois, à
chaque famille, huit hectolitres d'escaillage, charbon dur ramassé
dans les voies. Il s'allumait difficilement, et la jeune fille qui
couvrait le feu chaque soir, n'avait qu'à le secouer le matin, en
ajoutant des petits morceaux de charbon tendre, triés avec soin.
Puis, après avoir posé une bouillotte sur la grille, elle s'accroupit
devant le buffet.
C'était une salle assez vaste, tenant tout le rez-de-chaussée, peinte
en vert pomme, d'une propreté flamande, avec ses dalles lavées à
grande eau et semées de sable blanc. Outre le buffet de sapin verni,
l'ameublement consistait en une table et des chaises du même bois.
Collées sur les murs, des enluminures violentes, les portraits de
l'Empereur et de l'Impératrice donnés par la Compagnie, des soldats et
des saints, bariolés d'or, tranchaient crûment dans la nudité claire
de la pièce; et il n'y avait d'autres ornements qu'une boîte de carton
rose sur le buffet, et que le coucou à cadran peinturluré, dont le
gros tic-tac semblait emplir le vide du plafond. Près de la porte de
l'escalier, une autre porte conduisait à la cave. Malgré la propreté,
une odeur d'oignon cuit, enfermée depuis la veille, empoisonnait l'air
chaud, cet air alourdi, toujours chargé d'une âcreté de houille.
Devant le buffet ouvert, Catherine réfléchissait. Il ne restait qu'un
bout de pain, du fromage blanc en suffisance, mais à peine une
lichette de beurre; et il s'agissait de faire les tartines pour eux
quatre. Enfin, elle se décida, coupa les tranches, en prit une
qu'elle couvrit de fromage, en frotta une autre de beurre, puis les
colla ensemble: c'était «le briquet», la double tartine emportée
chaque matin à la fosse. Bientôt, les quatre briquets furent en rang
sur la table, répartis avec une sévère justice, depuis le gros du père
jusqu'au petit de Jeanlin.
Catherine, qui paraissait toute à son ménage, devait pourtant rêvasser
aux histoires que Zacharie racontait sur le maître-porion et la
Pierronne, car elle entrebâilla la porte d'entrée et jeta un coup
d'oeil dehors. Le vent soufflait toujours, des clartés plus
nombreuses couraient sur les façades basses du coron, d'où montait une
vague trépidation de réveil. Déjà des portes se refermaient, des
files noires d'ouvriers s'éloignaient dans la nuit. Était-elle bête,
de se refroidir, puisque le chargeur à l'accrochage dormait bien sûr,
en attendant d'aller prendre son service, à six heures! Et elle
restait, elle regardait la maison, de l'autre côté des jardins. La
porte s'ouvrit, sa curiosité s'alluma. Mais ce ne pouvait être que la
petite des Pierron, Lydie, qui partait pour la fosse.
Un bruit sifflant de vapeur la fit se tourner. Elle ferma, se hâta de
courir: l'eau bouillait et se répandait, éteignant le feu. Il ne
restait plus de café, elle dut se contenter de passer l'eau sur le
marc de la veille; puis, elle sucra dans la cafetière, avec de la
cassonade. Justement, son père et ses deux frères descendaient.
--Fichtre! déclara Zacharie, quand il eut mis le nez dans son bol, en
voilà un qui ne nous cassera pas la tête!
Maheu haussa les épaules d'un air résigné.
--Bah! c'est chaud, c'est bon tout de même.
Jeanlin avait ramassé les miettes des tartines et trempait une soupe.
Après avoir bu, Catherine acheva de vider la cafetière dans les
gourdes de fer-blanc. Tous quatre, debout, mal éclairés par la
chandelle fumeuse, avalaient en hâte.
--Y sommes-nous à la fin! dit le père. On croirait qu'on a des
rentes!
Mais une voix vint de l'escalier, dont ils avaient laissé la porte
ouverte. C'était la Maheude qui criait:
--Prenez tout le pain, j'ai un peu de vermicelle pour les enfants!
--Oui, oui! répondit Catherine.
Elle avait recouvert le feu, en calant, sur un coin de la grille, un
restant de soupe, que le grand-père trouverait chaude, lorsqu'il
rentrerait à six heures. Chacun prit sa paire de sabots sous le
buffet, se passa la ficelle de sa gourde à l'épaule, et fourra son
briquet dans son dos, entre la chemise et la veste. Et ils sortirent,
les hommes devant, la fille derrière, soufflant la chandelle, donnant
un tour de clef. La maison redevint noire.
--Tiens! nous filons ensemble, dit un homme qui refermait la porte de
la maison voisine.
C'était Levaque, avec son fils Bébert, un gamin de douze ans, grand
ami de Jeanlin. Catherine, étonnée, étouffa un rire, à l'oreille de
Zacharie: quoi donc? Bouteloup n'attendait même plus que le mari fût
parti!
Maintenant, dans le coron, les lumières s'éteignaient. Une dernière
porte claqua, tout dormait de nouveau, les femmes et les petits
reprenaient leur somme, au fond des lits plus larges. Et, du village
éteint au Voreux qui soufflait, c'était sous les rafales un lent
défilé d'ombres, le départ des charbonniers pour le travail, roulant
des épaules, embarrassés de leurs bras, qu'ils croisaient sur la
poitrine; tandis que, derrière, le briquet faisait à chacun une bosse.
Vêtus de toile mince, ils grelottaient de froid, sans se hâter
davantage, débandés le long de la route, avec un piétinement de
troupeau.
III
Étienne, descendu enfin du terri, venait d'entrer au Voreux; et les
hommes auxquels il s'adressait, demandant s'il y avait du travail,
hochaient la tête, lui disaient tous d'attendre le maître-porion. On
le laissait libre, au milieu des bâtiments mal éclairés, pleins de
trous noirs, inquiétants avec la complication de leurs salles et de
leurs étages. Après avoir monté un escalier obscur à moitié détruit,
il s'était trouvé sur une passerelle branlante, puis avait traversé le
hangar du criblage, plongé dans une nuit si profonde, qu'il marchait
les mains en avant, pour ne pas se heurter. Devant lui, brusquement,
deux yeux jaunes, énormes, trouèrent les ténèbres. Il était sous le
beffroi, dans la salle de recette, à la bouche même du puits.
Un porion, le père Richomme, un gros à figure de bon gendarme, barrée
de moustaches grises, se dirigeait justement vers le bureau du
receveur.
--On n'a pas besoin d'un ouvrier ici, pour n'importe quel travail?
demanda de nouveau Étienne.
Richomme allait dire non; mais il se reprit et répondit comme les
autres, en s'éloignant:
--Attendez monsieur Dansaert, le maître-porion.
Quatre lanternes étaient plantées là, et les réflecteurs, qui jetaient
toute la lumière sur le puits, éclairaient vivement les rampes de fer,
les leviers des signaux et des verrous, les madriers des guides, où
glissaient les deux cages. Le reste, la vaste salle, pareille à une
nef d'église, se noyait, peuplée de grandes ombres flottantes. Seule,
la lampisterie flambait au fond, tandis que, dans le bureau du
receveur, une maigre lampe mettait comme une étoile près de
s'éteindre. L'extraction venait d'être reprise; et, sur les dalles de
fonte, c'était un tonnerre continu, les berlines de charbon roulées
sans cesse, les courses des moulineurs, dont on distinguait les
longues échines penchées, dans le remuement de toutes ces choses
noires et bruyantes qui s'agitaient.
Un instant, Étienne resta immobile, assourdi, aveuglé. Il était
glacé, des courants d'air entraient de partout. Alors, il fit
quelques pas, attiré par la machine, dont il voyait maintenant luire
les aciers et les cuivres. Elle se trouvait en arrière du puits, à
vingt-cinq mètres, dans une salle plus haute, et assise si carrément
sur son massif de briques, qu'elle marchait à toute vapeur, de toute
sa force de quatre cents chevaux, sans que le mouvement de sa bielle
énorme, émergeant et plongeant avec une douceur huilée, donnât un
frisson aux murs. Le machineur, debout à la barre de mise en train,
écoutait les sonneries des signaux, ne quittait pas des yeux le
tableau indicateur, où le puits était figuré, avec ses étages
différents, par une rainure verticale, que parcouraient des plombs
pendus à des ficelles, représentant les cages. Et, à chaque départ,
quand la machine se remettait en branle, les bobines, les deux
immenses roues de cinq mètres de rayon, aux moyeux desquels les deux
câbles d'acier s'enroulaient et se déroulaient en sens contraire,
tournaient d'une telle vitesse, qu'elles n'étaient plus qu'une
poussière grise.
--Attention donc! crièrent trois moulineurs, qui traînaient une
échelle gigantesque.
Étienne avait manqué d'être écrasé. Ses yeux s'habituaient, il
regardait en l'air filer les câbles, plus de trente mètres de ruban
d'acier, qui montaient d'une volée dans le beffroi, où ils passaient
sur les molettes, pour descendre à pic dans le puits s'attacher aux
cages d'extraction. Une charpente de fer, pareille à la haute
charpente d'un clocher, portait les molettes. C'était un glissement
d'oiseau, sans un bruit, sans un heurt, la fuite rapide, le continuel
va-et-vient d'un fil de poids énorme, qui pouvait enlever jusqu'à
douze mille kilogrammes, avec une vitesse de dix mètres à la seconde.
--Attention donc, nom de Dieu! crièrent de nouveau les moulineurs, qui
poussaient l'échelle de l'autre côté, pour visiter la molette de
gauche.
Lentement, Étienne revint à la recette. Ce vol géant sur sa tête
l'ahurissait. Et, grelottant dans les courants d'air, il regarda la
manoeuvre des cages, les oreilles cassées par le roulement des
berlines. Près du puits, le signal fonctionnait, un lourd marteau à
levier, qu'une corde tirée du fond laissait tomber sur un billot. Un
coup pour arrêter, deux pour descendre, trois pour monter: c'était
sans relâche comme des coups de massue dominant le tumulte,
accompagnés d'une claire sonnerie de timbre; pendant que le moulineur,
dirigeant la manoeuvre, augmentait encore le tapage, en criant des
ordres au machineur, dans un porte-voix. Les cages, au milieu de ce
branle-bas, apparaissaient et s'enfonçaient, se vidaient et se
remplissaient, sans qu'Étienne comprît rien à ces besognes
compliquées.
Il ne comprenait bien qu'une chose: le puits avalait des hommes par
bouchées de vingt et de trente, et d'un coup de gosier si facile,
qu'il semblait ne pas les sentir passer. Dès quatre heures, la
descente des ouvriers commençait. Ils arrivaient de la baraque, pieds
nus, la lampe à la main, attendant par petits groupes d'être en nombre
suffisant. Sans un bruit, d'un jaillissement doux de bête nocturne,
la cage de fer montait du noir, se calait sur les verrous, avec ses
quatre étages contenant chacun deux berlines pleines de charbon. Des
moulineurs, aux différents paliers, sortaient les berlines, les
remplaçaient par d'autres, vides ou chargées à l'avance des bois de
taille. Et c'était dans les berlines vides que s'empilaient les
ouvriers, cinq par cinq, jusqu'à quarante d'un coup, lorsqu'ils
tenaient toutes les cases. Un ordre partait du porte-voix, un
beuglement sourd et indistinct, pendant qu'on tirait quatre fois la
corde du signal d'en bas, «sonnant à la viande», pour prévenir de ce
chargement de chair humaine. Puis, après un léger sursaut, la cage
plongeait silencieuse, tombait comme une pierre, ne laissait derrière
elle que la fuite vibrante du câble.
--C'est profond? demanda Étienne à un mineur, qui attendait près de
lui, l'air somnolent.
--Cinq cent cinquante-quatre mètres, répondit l'homme. Mais il y a
quatre accrochages au-dessus, le premier à trois cent vingt.
Tous deux se turent, les yeux sur le câble qui remontait. Étienne
reprit:
--Et quand ça casse?
--Ah! quand ça casse...
Le mineur acheva d'un geste. Son tour était arrivé, la cage avait
reparu, de son mouvement aisé et sans fatigue. Il s'y accroupit avec
des camarades, elle replongea, puis jaillit de nouveau au bout de
quatre minutes à peine, pour engloutir une autre charge d'hommes.
Pendant une demi-heure, le puits en dévora de la sorte, d'une gueule
plus ou moins gloutonne, selon la profondeur de l'accrochage où ils
descendaient, mais sans un arrêt, toujours affamé, de boyaux géants
capables de digérer un peuple. Cela s'emplissait, s'emplissait
encore, et les ténèbres restaient mortes, la cage montait du vide dans
le même silence vorace.
Étienne, à la longue, fut repris du malaise qu'il avait éprouvé déjà
sur le terri. Pourquoi s'entêter? ce maître porion le congédierait
comme les autres. Une peur vague le décida brusquement: il s'en alla,
il ne s'arrêta dehors que devant le bâtiment des générateurs. La
porte, grande ouverte, laissait voir sept chaudières à deux foyers.
Au milieu de la buée blanche, dans le sifflement des fuites, un
chauffeur était occupé à charger un des foyers, dont l'ardente
fournaise se faisait sentir jusque sur le seuil; et le jeune homme,
heureux d'avoir chaud, s'approchait, lorsqu'il rencontra une nouvelle
bande de charbonniers, qui arrivait à la fosse. C'étaient les Maheu
et les Levaque. Quand il aperçut, en tête, Catherine avec son air
doux de garçon, l'idée superstitieuse lui vint de risquer une dernière
demande.
--Dites donc, camarade, on n'a pas besoin d'un ouvrier ici, pour
n'importe quel travail?
Elle le regarda, surprise, un peu effrayée de cette voix brusque qui
sortait de l'ombre. Mais, derrière elle, Maheu avait entendu, et il
répondit, il causa un instant. Non, on n'avait besoin de personne.
Ce pauvre diable d'ouvrier, perdu sur les routes, l'intéressait.
Lorsqu'il le quitta, il dit aux autres:
--Hein! on pourrait être comme ça... Faut pas se plaindre, tous n'ont
pas du travail à crever.
La bande entra et alla droit à la baraque, vaste salle grossièrement
crépie, entourée d'armoires que fermaient des cadenas. Au centre, une
cheminée de fer, une sorte de poêle sans porte, était rouge, si
bourrée de houille incandescente, que des morceaux craquaient et
déboulaient sur la terre battue du sol. La salle ne se trouvait
éclairée que par ce brasier, dont les reflets sanglants dansaient le
long des boiseries crasseuses, jusqu'au plafond sali d'une poussière
noire.
Comme les Maheu arrivaient, des rires éclataient dans la grosse
chaleur. Une trentaine d'ouvriers étaient debout, le dos tourné à la
flamme, se rôtissant d'un air de jouissance. Avant la descente, tous
venaient ainsi prendre et emporter dans la peau un bon coup de feu,
pour braver l'humidité du puits. Mais, ce matin-là, on s'égayait
davantage, on plaisantait la Mouquette, une herscheuse de dix-huit
ans, bonne fille dont la gorge et le derrière énormes crevaient la
veste et la culotte. Elle habitait Réquillart avec son père, le vieux
Mouque, palefrenier, et Mouquet son frère, moulineur; seulement, les
heures de travail n'étant pas les mêmes, elle se rendait seule à la
fosse; et, au milieu des blés en été, contre un mur en hiver, elle se
donnait du plaisir, en compagnie de son amoureux de la semaine. Toute
la mine y passait, une vraie tournée de camarades, sans autre
conséquence. Un jour qu'on lui reprochait un cloutier de Marchiennes,
elle avait failli crever de colère, criant qu'elle se respectait trop,
qu'elle se couperait un bras, si quelqu'un pouvait se flatter de
l'avoir vue avec un autre qu'un charbonnier.
--Ce n'est donc plus le grand Chaval? disait un mineur en ricanant.
T'as pris ce petiot-là? Mais lui faudrait une échelle!... Je vous ai
aperçus derrière Réquillart. A preuve qu'il est monté sur une borne.
--Après? répondait la Mouquette en belle humeur. Qu'est-ce que ça te
fiche? On ne t'a pas appelé pour que tu pousses.
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