--Qu'est-ce que ça te fout? répondit-elle. Tire dessus, si tu l'oses.
Les hommes hochaient la tête de mépris. Aucun ne croyait qu'on pût
tirer sur eux.
--Il n'y a pas de balles dans leurs cartouches, dit Levaque.
--Est-ce que nous sommes des Cosaques? cria Maheu. On ne tire pas
contre des Français, nom de Dieu!
D'autres répétaient que, lorsqu'on avait fait la campagne de Crimée,
on ne craignait pas le plomb. Et tous continuaient à se jeter sur les
fusils. Si une décharge avait eu lieu à ce moment, elle aurait fauché
la foule.
Au premier rang, la Mouquette s'étranglait de fureur, en pensant que
des soldats voulaient trouer la peau à des femmes. Elle leur avait
craché tous ses gros mots, elle ne trouvait pas d'injure assez basse,
lorsque, brusquement, n'ayant plus que cette mortelle offense à
bombarder au nez de la troupe, elle montra son cul. Des deux mains,
elle relevait ses jupes, tendait les reins, élargissait la rondeur
énorme.
--Tenez, v'là pour vous! et il est encore trop propre, tas de salauds!
Elle plongeait, culbutait, se tournait pour que chacun en eût sa part,
s'y reprenait à chaque poussée qu'elle envoyait.
--V'là pour l'officier! v'là pour le sergent! v'là pour les
militaires!
Un rire de tempête s'éleva, Bébert et Lydie se tordaient, Étienne
lui-même, malgré son attente sombre, applaudit à cette nudité
insultante. Tous, les farceurs aussi bien que les forcenés, huaient
les soldats maintenant, comme s'ils les voyaient salis d'un
éclaboussement d'ordure; et il n'y avait que Catherine, à l'écart,
debout sur d'anciens bois, qui restât muette, le sang à la gorge,
envahie de cette haine dont elle sentait la chaleur monter.
Mais une bousculade se produisit. Le capitaine, pour calmer
l'énervement de ses hommes, se décidait à faire des prisonniers. D'un
saut, la Mouquette s'échappa, en se jetant entre les jambes des
camarades. Trois mineurs, Levaque et deux autres, furent empoignés
dans le tas des plus violents, et gardés à vue, au fond de la chambre
des porions.
D'en haut, Négrel et Dansaert criaient au capitaine de rentrer, de
s'enfermer avec eux. Il refusa, il sentait que ces bâtiments, aux
portes sans serrure, allaient être emportés d'assaut, et qu'il y
subirait la honte d'être désarmé. Déjà sa petite troupe grondait
d'impatience, on ne pouvait fuir devant ces misérables en sabots. Les
soixante, acculés au mur, le fusil chargé, firent de nouveau face à la
bande.
Il y eut d'abord un recul, un profond silence. Les grévistes
restaient dans l'étonnement de ce coup de force. Puis, un cri monta,
exigeant les prisonniers, réclamant leur liberté immédiate. Des voix
disaient qu'on les égorgeait là-dedans. Et, sans s'être concertés,
emportés d'un même élan, d'un même besoin de revanche, tous coururent
aux tas de briques voisins, à ces briques dont le terrain marneux
fournissait l'argile, et qui étaient cuites sur place. Les enfants
les charriaient une à une, des femmes en emplissaient leurs jupes.
Bientôt, chacun eut à ses pieds des munitions, la bataille à coups de
pierres commença.
Ce fut la Brûlé qui se campa la première. Elle cassait les briques,
sur l'arête maigre de son genou, et de la main droite, et de la main
gauche, elle lâchait les deux morceaux. La Levaque se démanchait les
épaules, si grosse, si molle, qu'elle avait dû s'approcher pour taper
juste, malgré les supplications de Bouteloup, qui la tirait en
arrière, dans l'espoir de l'emmener, maintenant que le mari était à
l'ombre. Toutes s'excitaient, la Mouquette, ennuyée de se mettre en
sang, à rompre les briques sur ses cuisses trop grasses, préférait les
lancer entières. Des gamins eux-mêmes entraient en ligne, Bébert
montrait à Lydie comment on envoyait ça, par-dessous le coude.
C'était une grêle, des grêlons énormes, dont on entendait les
claquements sourds. Et, soudain, au milieu de ces furies, on aperçut
Catherine, les poings en l'air, brandissant elle aussi des moitiés de
brique, les jetant de toute la force de ses petits bras. Elle
n'aurait pu dire pourquoi, elle suffoquait, elle crevait d'une envie
de massacrer le monde. Est-ce que ça n'allait pas être bientôt fini,
cette sacrée existence de malheur? Elle en avait assez, d'être giflée
et chassée par son homme, de patauger ainsi qu'un chien perdu dans la
boue des chemins, sans pouvoir seulement demander une soupe à son
père, en train d'avaler sa langue comme elle. Jamais ça ne marchait
mieux, ça se gâtait au contraire depuis qu'elle se connaissait; et
elle cassait des briques, et elle les jetait devant elle, avec la
seule idée de balayer tout, les yeux si aveuglés de sang, qu'elle ne
voyait même pas à qui elle écrasait les mâchoires.
Étienne, resté devant les soldats, manqua d'avoir le crâne fendu. Son
oreille enflait, il se retourna, il tressaillit en comprenant que la
brique était partie des poings fiévreux de Catherine; et, au risque
d'être tué, il ne s'en allait pas, il la regardait. Beaucoup d'autres
s'oubliaient également là, passionnés par la bataille, les mains
ballantes. Mouquet jugeait les coups, comme s'il eût assisté à une
partie de bouchon: oh! celui-là, bien tapé! et cet autre, pas de
chance! Il rigolait, il poussait du coude Zacharie, qui se querellait
avec Philomène, parce qu'il avait giflé Achille et Désirée, en
refusant de les prendre sur son dos, pour qu'ils pussent voir. Il y
avait des spectateurs, massés au loin, le long de la route. Et, en
haut de la pente, à l'entrée du coron, le vieux Bonnemort venait de
paraître, se traînant sur une canne, immobile maintenant, droit dans
le ciel couleur de rouille.
Dès les premières briques lancées, le porion Richomme s'était planté
de nouveau entre les soldats et les mineurs. Il suppliait les uns, il
exhortait les autres, insoucieux du péril, si désespéré que de grosses
larmes lui coulaient des yeux. On n'entendait pas ses paroles au
milieu du vacarme, on voyait seulement ses grosses moustaches grises
qui tremblaient.
Mais la grêle des briques devenait plus drue, les hommes s'y
mettaient, à l'exemple des femmes.
Alors, la Maheude s'aperçut que Maheu demeurait en arrière. Il avait
les mains vides, l'air sombre.
--Qu'est-ce que tu as, dis? cria-t-elle. Est-ce que tu es lâche?
est-ce que tu vas laisser conduire tes camarades en prison?... Ah! si
je n'avais pas cette enfant, tu verrais!
Estelle, qui s'était cramponnée à son cou en hurlant, l'empêchait de
se joindre à la Brûlé et aux autres. Et, comme son homme ne semblait
pas entendre, elle lui poussa du pied des briques dans les jambes.
--Nom de Dieu! veux-tu prendre ça! Faut-il que je te crache à la
figure devant le monde, pour te donner du coeur?
Redevenu très rouge, il cassa des briques, il les jeta. Elle le
cinglait, l'étourdissait, aboyait derrière lui des paroles de mort, en
étouffant sa fille sur sa gorge, dans ses bras crispés; et il avançait
toujours, il se trouva en face des fusils.
Sous cette rafale de pierres, la petite troupe disparaissait.
Heureusement, elles tapaient trop haut, le mur en était criblé. Que
faire? l'idée de rentrer, de tourner le dos, empourpra un instant le
visage pâle du capitaine; mais ce n'était même plus possible, on les
écharperait, au moindre mouvement. Une brique venait de briser la
visière de son képi, des gouttes de sang coulaient de son front.
Plusieurs de ses hommes étaient blessés; et il les sentait hors d'eux,
dans cet instinct débridé de la défense personnelle, où l'on cesse
d'obéir aux chefs. Le sergent avait lâché un nom de Dieu! l'épaule
gauche à moitié démontée, la chair meurtrie par un choc sourd, pareil
à un coup de battoir dans du linge. Eraflée à deux reprises, la
recrue avait un pouce broyé, tandis qu'une brûlure l'agaçait au genou
droit: est-ce qu'on se laisserait embêter longtemps encore? Une pierre
ayant ricoché et atteint le vieux chevronné sous le ventre, ses joues
verdirent, son arme trembla, s'allongea, au bout de ses bras maigres.
Trois fois, le capitaine fut sur le point de commander le feu. Une
angoisse l'étranglait, une lutte interminable de quelques secondes
heurta en lui des idées, des devoirs, toutes ses croyances d'homme et
de soldat. La pluie des briques redoublait, et il ouvrait la bouche,
il allait crier: Feu! lorsque les fusils partirent d'eux-mêmes, trois
coups d'abord, puis cinq, puis un roulement de peloton, puis un coup
tout seul, longtemps après, dans le grand silence.
Ce fut une stupeur. Ils avaient tiré, la foule béante restait
immobile, sans le croire encore. Mais des cris déchirants
s'élevèrent, tandis que le clairon sonnait la cessation du feu. Et il
y eut une panique folle, un galop de bétail mitraillé, une fuite
éperdue dans la boue.
Bébert et Lydie s'étaient affaissés l'un sur l'autre, aux trois
premiers coups, la petite frappée à la face, le petit troué au-dessous
de l'épaule gauche. Elle, foudroyée, ne bougeait plus. Mais lui,
remuait, la saisissait à pleins bras, dans les convulsions de
l'agonie, comme s'il eût voulu la reprendre, ainsi qu'il l'avait
prise, au fond de la cachette noire, où ils venaient de passer leur
nuit dernière. Et Jeanlin, justement, qui accourait enfin de
Réquillart, bouffi de sommeil, gambillant au milieu de la fumée, le
regarda étreindre sa petite femme, et mourir.
Les cinq autres coups avaient jeté bas la Brûlé et le porion Richomme.
Atteint dans le dos, au moment où il suppliait les camarades, il était
tombé à genoux; et, glissé sur une hanche, il râlait par terre, les
yeux pleins des larmes qu'il avait pleurées. La vieille, la gorge
ouverte, s'était abattue toute raide et craquante comme un fagot de
bois sec, en bégayant un dernier juron dans le gargouillement du sang.
Mais alors le feu de peloton balayait le terrain, fauchait à cent pas
les groupes de curieux qui riaient de la bataille. Une balle entra
dans la bouche de Mouquet, le renversa, fracassé, aux pieds de
Zacharie et de Philomène, dont les deux mioches furent couverts de
gouttes rouges. Au même instant, la Mouquette recevait deux balles
dans le ventre. Elle avait vu les soldats épauler, elle s'était
jetée, d'un mouvement instinctif de bonne fille, devant Catherine, en
lui criant de prendre garde; et elle poussa un grand cri, elle s'étala
sur les reins, culbutée par la secousse. Étienne accourut, voulut la
relever, l'emporter; mais, d'un geste, elle disait qu'elle était
finie. Puis, elle hoqueta, sans cesser de leur sourire à l'un et à
l'autre, comme si elle était heureuse de les voir ensemble, maintenant
qu'elle s'en allait.
Tout semblait terminé, l'ouragan des balles s'était perdu très loin,
jusque dans les façades du coron, lorsque le dernier coup partit,
isolé, en retard.
Maheu, frappé en plein coeur, vira sur lui-même et tomba la face dans
une flaque d'eau, noire de charbon.
Stupide, la Maheude se baissa.
--Eh! mon vieux, relève-toi. Ce n'est rien, dis?
Les mains gênées par Estelle, elle dut la mettre sous un bras, pour
retourner la tête de son homme.
--Parle donc! où as-tu mal?
Il avait les yeux vides, la bouche baveuse d'une écume sanglante.
Elle comprit, il était mort. Alors, elle resta assise dans la crotte,
sa fille sous le bras comme un paquet, regardant son vieux d'un air
hébété.
La fosse était libre. De son geste nerveux, le capitaine avait
retiré, puis remis son képi coupé par une pierre; et il gardait sa
raideur blême devant le désastre de sa vie; pendant que ses hommes,
aux faces muettes, rechargeaient leurs armes. On aperçut les visages
effarés de Négrel et de Dansaert, à la fenêtre de la recette.
Souvarine était derrière eux, le front barré d'une grande ride, comme
si le clou de son idée fixe se fût imprimé là, menaçant. De l'autre
côté de l'horizon, au bord du plateau, Bonnemort n'avait pas bougé,
calé d'une main sur sa canne, l'autre main aux sourcils pour mieux
voir, en bas, l'égorgement des siens. Les blessés hurlaient, les
morts se refroidissaient dans des postures cassées, boueux de la boue
liquide du dégel, ça et là envasés parmi les taches d'encre du
charbon, qui reparaissaient sous les lambeaux salis de la neige. Et,
au milieu de ces cadavres d'hommes, tout petits, l'air pauvre avec
leur maigreur de misère, gisait le cadavre de Trompette, un tas de
chair morte, monstrueux et lamentable.
Étienne n'avait pas été tué. Il attendait toujours, près de Catherine
tombée de fatigue et d'angoisse, lorsqu'une voix vibrante le fit
tressaillir. C'était l'abbé Ranvier, qui revenait de dire sa messe,
et qui, les deux bras en l'air, dans une fureur de prophète, appelait
sur les assassins la colère de Dieu. Il annonçait l'ère de justice,
la prochaine extermination de la bourgeoisie par le feu du ciel,
puisqu'elle mettait le comble à ses crimes en faisant massacrer les
travailleurs et les déshérités de ce monde.
Septième partie
I
Les coups de feu de Montsou avaient retenti jusqu'à Paris, en un
formidable écho. Depuis quatre jours, tous les journaux de
l'opposition s'indignaient, étalaient en première page des récits
atroces: vingt-cinq blessés, quatorze morts, dont deux enfants et
trois femmes; et il y avait encore les prisonniers, Levaque était
devenu une sorte de héros, on lui prêtait une réponse au juge
d'instruction, d'une grandeur antique. L'empire, atteint en pleine
chair par ces quelques balles, affectait le calme de la
toute-puissance, sans se rendre compte lui-même de la gravité de sa
blessure. C'était simplement une collision regrettable, quelque chose
de perdu, là-bas, dans le pays noir, très loin du pavé parisien qui
faisait l'opinion. On oublierait vite, la Compagnie avait reçu
l'ordre officieux d'étouffer l'affaire et d'en finir avec cette grève,
dont la durée irritante tournait au péril social.
Aussi, dès le mercredi matin, vit-on débarquer à Montsou trois des
régisseurs. La petite ville, qui n'avait osé jusque-là se réjouir du
massacre, le coeur malade, respira et goûta la joie d'être enfin
sauvée. Justement, le temps s'était mis au beau, un clair soleil, un
de ces premiers soleils de février dont la tiédeur verdit les pointes
des lilas. On avait rabattu toutes les persiennes de la Régie, le
vaste bâtiment semblait revivre; et les meilleurs bruits en sortaient,
on disait ces messieurs très affectés par la catastrophe, accourus
pour ouvrir des bras paternels aux égarés des corons. Maintenant que
le coup se trouvait porté, plus fort sans doute qu'ils ne l'eussent
voulu, ils se prodiguaient dans leur besogne de sauveurs, ils
décrétaient des mesures tardives et excellentes. D'abord, ils
congédièrent les Borains, en menant grand tapage de cette concession
extrême à leurs ouvriers. Puis, ils firent cesser l'occupation
militaire des fosses, que les grévistes écrasés ne menaçaient plus.
Ce furent eux encore qui obtinrent le silence, au sujet de la
sentinelle du Voreux disparue: on avait fouillé le pays sans retrouver
ni le fusil ni le cadavre, on se décida à porter le soldat déserteur,
bien qu'on eût le soupçon d'un crime. En toutes choses, ils
s'efforcèrent ainsi d'atténuer les événements, tremblant de la peur du
lendemain, jugeant dangereux d'avouer l'irrésistible sauvagerie d'une
foule, lâchée au travers des charpentes caduques du vieux monde. Et,
d'ailleurs, ce travail de conciliation ne les empêchait pas de
conduire à bien les affaires purement administratives; car on avait vu
Deneulin retourner à la Régie, où il se rencontrait avec M. Hennebeau.
Les pourparlers continuaient pour l'achat de Vandame, on assurait
qu'il allait accepter les offres de ces messieurs.
Mais ce qui remua particulièrement le pays, ce furent de grandes
affiches jaunes que les régisseurs firent coller à profusion sur les
murs. On y lisait ces quelques lignes, en très gros caractères:
«Ouvriers de Montsou, nous ne voulons pas que les égarements dont vous
avez vu ces jours derniers les tristes effets privent de leurs moyens
d'existence les ouvriers sages et de bonne volonté. Nous rouvrirons
donc toutes les fosses lundi matin, et lorsque le travail sera repris,
nous examinerons avec soin et bienveillance les situations qu'il
pourrait y avoir lieu d'améliorer. Nous ferons enfin tout ce qu'il
sera juste et possible de faire.» En une matinée, les dix mille
charbonniers défilèrent devant ces affiches. Pas un ne parlait,
beaucoup hochaient la tête, d'autres s'en allaient de leur pas
traînard, sans qu'un pli de leur visage immobile eût bougé.
Jusque-là, le coron des Deux-Cent-Quarante s'était obstiné dans sa
résistance farouche. Il semblait que le sang des camarades qui avait
rougi la boue de la fosse en barrait le chemin aux autres. Une
dizaine à peine étaient redescendus, Pierron et des cafards de son
espèce, qu'on regardait partir et rentrer d'un air sombre, sans un
geste ni une menace. Aussi une sourde méfiance accueillit-elle
l'affiche, collée sur l'église. On ne parlait pas des livrets rendus
là-dedans: est-ce que la Compagnie refusait de les reprendre? et la
peur des représailles, l'idée fraternelle de protester contre le
renvoi des plus compromis, les faisaient tous s'entêter encore.
C'était louche, il fallait voir, on retournerait au puits, quand ces
messieurs voudraient bien s'expliquer franchement. Un silence
écrasait les maisons basses, la faim elle-même n'était plus rien, tous
pouvaient mourir, depuis que la mort violente avait passé sur les
toits.
Mais une maison parmi les autres, celle des Maheu, restait surtout
noire et muette, dans l'accablement de son deuil. Depuis qu'elle
avait accompagné son homme au cimetière, la Maheude ne desserrait pas
les dents. Après la bataille, elle avait laissé Étienne ramener chez
eux Catherine, boueuse, à demi morte; et, comme elle la déshabillait
devant le jeune homme, pour la coucher, elle s'était imaginée un
instant que sa fille, elle aussi, lui revenait avec une balle au
ventre, car la chemise avait de larges taches de sang. Mais elle
comprit bientôt, c'était le flot de la puberté qui crevait enfin, dans
la secousse de cette journée abominable. Ah! une chance encore, cette
blessure! un beau cadeau, de pouvoir faire des enfants, que les
gendarmes, ensuite, égorgeraient! Et elle n'adressait pas la parole à
Catherine, pas plus d'ailleurs qu'elle ne parlait à Étienne. Celui-ci
couchait avec Jeanlin, au risque d'être arrêté, saisi d'une telle
répugnance à l'idée de retourner dans les ténèbres de Réquillart,
qu'il préférait la prison: un frisson le secouait, l'horreur de la
nuit après toutes ces morts, la peur inavouée du petit soldat qui
dormait là-bas, sous les roches. D'ailleurs, il rêvait de la prison
comme d'un refuge, au milieu du tourment de sa défaite; mais on ne
l'inquiétait même pas, il traînait des heures misérables, ne sachant à
quoi fatiguer son corps. Parfois, seulement, la Maheude les regardait
tous les deux, lui et sa fille, d'un air de rancune, en ayant l'air de
leur demander ce qu'ils faisaient chez elle.
De nouveau, on ronflait tous en tas, le père Bonnemort occupait
l'ancien lit des deux mioches, qui dormaient avec Catherine,
maintenant que la pauvre Alzire n'enfonçait plus sa bosse dans les
côtes de sa grande soeur. C'était en se couchant que la mère sentait
le vide de la maison, au froid de son lit devenu trop large.
Vainement elle prenait Estelle pour combler le trou, ça ne remplaçait
pas son homme; et elle pleurait sans bruit pendant des heures. Puis,
les journées recommençaient à couler comme auparavant: toujours pas de
pain, sans qu'on eût pourtant la chance de crever une bonne fois; des
choses ramassées à droite et à gauche, qui rendaient aux misérables le
mauvais service de les faire durer. Il n'y avait rien de changé dans
l'existence, il n'y avait que son homme de moins.
L'après-midi du cinquième jour, Étienne, que la vue de cette femme
silencieuse désespérait, quitta la salle et marcha lentement, le long
de la rue pavée du coron. L'inaction, qui lui pesait, le poussait à
de continuelles promenades, les bras ballants, la tête basse, torturé
par la même pensée. Il piétinait ainsi depuis une demi-heure,
lorsqu'il sentit, à un redoublement de son malaise, que les camarades
se mettaient sur les portes pour le voir. Le peu qui restait de sa
popularité s'en était allé au vent de la fusillade, il ne passait plus
sans rencontrer des regards dont la flamme le suivait. Quand il leva
la tête, des hommes menaçants étaient là, des femmes écartaient les
petits rideaux des fenêtres; et, sous l'accusation muette encore, sous
la colère contenue de ces grands yeux, élargis par la faim et les
larmes, il devenait maladroit, il ne savait plus marcher. Toujours,
derrière lui, le sourd reproche augmentait. Une telle crainte le prit
d'entendre le coron entier sortir pour lui crier sa misère, qu'il
rentra, frémissant.
Mais, chez les Maheu, la scène qui l'attendait acheva de le
bouleverser. Le vieux Bonnemort était près de la cheminée froide,
cloué sur sa chaise, depuis que deux voisins, le jour de la tuerie,
l'avaient trouvé par terre, sa canne en morceaux, abattu comme un
vieil arbre foudroyé. Et, pendant que Lénore et Henri, pour amuser
leur faim, grattaient avec un bruit assourdissant une vieille
casserole, où des choux avaient bouilli la veille, la Maheude toute
droite, après avoir posé Estelle sur la table, menaçait du poing
Catherine.
--Répète un peu, nom de Dieu! répète ce que tu viens de dire!
Catherine avait dit son intention de retourner au Voreux. L'idée de
ne pas gagner son pain, d'être ainsi tolérée chez sa mère, comme une
bête encombrante et inutile, lui devenait chaque jour plus
intolérable; et, sans la peur de recevoir quelque mauvais coup de
Chaval, elle serait redescendue dès le mardi. Elle reprit en
bégayant:
--Qu'est-ce que tu veux? on ne peut pas vivre sans rien faire. Nous
aurions du pain au moins.
La Maheude l'interrompit.
--Écoute, le premier de vous autres qui travaille, je l'étrangle...
Ah! non, ce serait trop fort, de tuer le père et de continuer ensuite
à exploiter les enfants! En voilà assez, j'aime mieux vous voir tous
emporter entre quatre planches, comme celui qui est parti déjà.
Et, furieusement, son long silence creva en un flot de paroles. Une
belle avance, ce que lui apporterait Catherine! à peine trente sous,
auxquels on pouvait ajouter vingt sous, si les chefs voulaient bien
trouver une besogne pour ce bandit de Jeanlin. Cinquante sous, et
sept bouches à nourrir! Les mioches n'étaient bons qu'à engloutir de
la soupe. Quant au grand-père, il devait s'être cassé quelque chose
dans la cervelle, en tombant, car il semblait imbécile; à moins qu'il
n'eût les sangs tournés, d'avoir vu les soldats tirer sur les
camarades.
--N'est-ce pas? vieux, ils ont achevé de vous démolir. Vous avez beau
avoir la poigne encore solide, vous êtes fichu.
Bonnemort la regardait de ses yeux éteints, sans comprendre. Il
restait des heures le regard fixe, il n'avait plus que l'intelligence
de cracher dans un plat rempli de cendre, qu'on mettait à côté de lui,
par propreté.
--Et ils n'ont pas réglé sa pension, poursuivit-elle, et je suis
certaine qu'ils la refuseront, à cause de nos idées... Non! je vous
dis qu'en voilà de trop, avec ces gens de malheur!
--Cependant, hasarda Catherine, ils promettent sur l'affiche...
--Veux-tu bien me foutre la paix, avec ton affiche!... Encore de la
glu pour nous prendre et nous manger. Ils peuvent faire les gentils,
à présent qu'ils nous ont troué la peau.
--Mais, alors, maman, où irons-nous? On ne nous gardera pas au coron,
bien sûr.
La Maheude eut un geste vague et terrible. Où ils iraient? elle n'en
savait rien, elle évitait d'y songer, ça la rendait folle. Ils
iraient ailleurs, quelque part. Et, comme le bruit de la casserole
devenait insupportable, elle tomba sur Lénore et Henri, les gifla.
Une chute d'Estelle, qui s'était traînée à quatre pattes, augmenta le
vacarme. La mère la calma d'une bourrade: quelle bonne affaire, si
elle s'était tuée du coup! Elle parla d'Alzire, elle souhaitait aux
autres la chance de celle-là. Puis, brusquement, elle éclata en gros
sanglots, la tête contre le mur.
Étienne, debout, n'avait osé intervenir. Il ne comptait plus dans la
maison, les enfants eux-mêmes se reculaient de lui, avec défiance.
Mais les larmes de cette malheureuse lui retournaient le coeur, il
murmura:
--Voyons, voyons, du courage! on tâchera de s'en tirer.
Elle ne parut pas l'entendre, elle se plaignait maintenant, d'une
plainte basse et continue.
--Ah! misère, est-ce possible? Ça marchait encore, avant ces horreurs.
On mangeait son pain sec, mais on était tous ensemble... Et que
s'est-il donc passé, mon Dieu! qu'est-ce que nous avons donc fait,
pour que nous soyons dans un pareil chagrin, les uns sous la terre,
les autres à n'avoir plus que l'envie d'y être?... C'est bien vrai
qu'on nous attelait comme des chevaux à la besogne, et ce n'était
guère juste, dans le partage, d'attraper les coups de bâton,
d'arrondir toujours la fortune des riches, sans espérer jamais goûter
aux bonnes choses. Le plaisir de vivre s'en va, lorsque l'espoir s'en
est allé. Oui, ça ne pouvait durer davantage, il fallait respirer un
peu... Si l'on avait su pourtant! Est-ce possible, de s'être rendu si
malheureux à vouloir la justice!
Des soupirs lui gonflaient la gorge, sa voix s'étranglait dans une
tristesse immense.
--Puis, des malins sont toujours là, pour vous promettre que ça peut
s'arranger, si l'on s'en donne seulement la peine... On se monte la
tête, on souffre tellement de ce qui existe, qu'on demande ce qui
n'existe pas. Moi je rêvassais déjà comme une bête, je voyais une vie
de bonne amitié avec tout le monde, j'étais partie en l'air, ma
parole! dans les nuages. Et l'on se casse les reins, en retombant
dans la crotte... Ce n'était pas vrai, il n'y avait rien là-bas des
choses qu'on s'imaginait voir. Ce qu'il y avait, c'était encore de la
misère, ah! de la misère tant qu'on en veut, et des coups de fusil
par-dessus le marché!
Étienne écoutait cette lamentation dont chaque larme lui donnait un
remords. Il ne savait que dire pour calmer la Maheude, toute brisée
de sa terrible chute, du haut de l'idéal. Elle était revenue au
milieu de la pièce, elle le regardait, maintenant; et, le tutoyant,
dans un dernier cri de rage:
--Et toi, est-ce que tu parles aussi de retourner à la fosse, après
nous avoir tous foutus dedans?... Je ne te reproche rien. Seulement,
si j'étais à ta place, moi, je serais déjà morte de chagrin, d'avoir
fait tant de mal aux camarades.
Il voulut répondre, puis il eut un haussement d'épaules désespéré: à
quoi bon donner des explications, qu'elle ne comprendrait pas, dans sa
douleur? Et, souffrant trop, il s'en alla, il reprit dehors sa marche
éperdue.
Là encore, il retrouva le coron qui semblait l'attendre, les hommes
sur les portes, les femmes aux fenêtres. Dès qu'il parut, des
grognements coururent, la foule augmenta. Un souffle de commérages
s'enflait depuis quatre jours, éclatait en une malédiction
universelle. Des poings se tendaient vers lui, des mères le
montraient à leurs garçons d'un geste de rancune, des vieux
crachaient, en le regardant. C'était le revirement des lendemains de
défaite, le revers fatal de la popularité, une exécration qui
s'exaspérait de toutes les souffrances endurées sans résultat. Il
payait pour la faim et la mort.
Zacharie, qui arrivait avec Philomène, bouscula Étienne, comme
celui-ci sortait. Et il ricana, méchamment.
--Tiens! il engraisse, ça nourrit donc la peau des autres!
Déjà, la Levaque s'était avancée sur sa porte, en compagnie de
Bouteloup. Elle parla de Bébert, son gamin tué d'une balle, elle
cria:
--Oui, il y a des lâches qui font massacrer les enfants. Qu'il aille
chercher le mien dans la terre, s'il veut me le rendre!
Elle oubliait son homme prisonnier, le ménage ne chômait pas, puisque
Bouteloup restait. Pourtant, l'idée lui en revint, elle continua
d'une voix aiguë:
--Va donc! ce sont les coquins qui se promènent, quand les braves gens
sont à l'ombre!
Étienne, pour l'éviter, était tombé sur la Pierronne, accourue au
travers des jardins. Celle-ci avait accueilli comme une délivrance la
mort de sa mère, dont les violences menaçaient de les faire pendre; et
elle ne pleurait guère non plus la petite de Pierron, cette
gourgandine de Lydie, un vrai débarras. Mais elle se mettait avec les
voisines, dans l'idée de se réconcilier.
--Et ma mère, dis? et la fillette? On t'a vu, tu te cachais derrière
elles, quand elles ont gobé du plomb à ta place!
Quoi faire? étrangler la Pierronne et les autres, se battre contre le
coron? Étienne en eut un instant l'envie. Le sang grondait dans sa
tête, il traitait maintenant les camarades de brutes, il s'irritait de
les voir inintelligents et barbares, au point de s'en prendre à lui de
la logique des faits. Était-ce bête! Un dégoût lui venait de son
impuissance à les dompter de nouveau; et il se contenta de hâter le
pas, comme sourd aux injures. Bientôt, ce fut une fuite, chaque
maison le huait au passage, on s'acharnait sur ses talons, tout un
peuple le maudissait d'une voix peu à peu tonnante, dans le
débordement de la haine. C'était lui, l'exploiteur, l'assassin, la
cause unique de leur malheur. Il sortit du coron, blême, affolé,
galopant, avec cette bande hurlante derrière son dos. Enfin, sur la
route, beaucoup le lâchèrent; mais quelques-uns s'entêtaient, lorsque,
au bas de la pente, devant l'Avantage, il rencontra un autre groupe,
qui sortait du Voreux.
Le vieux Mouque et Chaval étaient là. Depuis la mort de la Mouquette,
sa fille, et de son garçon, Mouquet, le vieux continuait son service
de palefrenier, sans un mot de regret ni de plainte. Brusquement,
quand il aperçut Étienne, une fureur le secoua, et des larmes
crevèrent de ses yeux, et une débâcle de gros mots jaillit de sa
bouche noire et saignante, à force de chiquer.
--Salaud! cochon! espèce de mufle!... Attends, tu as mes pauvres
bougres d'enfants à me payer, il faut que tu y passes!
Il ramassa une brique, la cassa, en lança les deux morceaux.
--Oui, oui, nettoyons-le! cria Chaval, qui ricanait, très excité, ravi
de cette vengeance. Chacun son tour... Te voilà collé au mur, sale
crapule!
Et lui aussi se rua sur Étienne, à coups de pierres. Une clameur
sauvage s'élevait, tous prirent des briques, les cassèrent, les
jetèrent, pour l'éventrer, comme ils avaient voulu éventrer les
soldats. Étourdi, il ne fuyait plus, il leur faisait face, cherchant
à les calmer avec des phrases. Ses anciens discours, si chaudement
acclamés jadis, lui remontaient aux lèvres. Il répétait les mots dont
il les avait grisés, à l'époque où il les tenait dans sa main, ainsi
qu'un troupeau fidèle; mais sa puissance était morte, des pierres
seules lui répondaient; et il venait d'être meurtri au bras gauche, il
reculait, en grand péril, lorsqu'il se trouva traqué contre la façade
de l'Avantage.
Depuis un instant, Rasseneur était sur sa porte.
--Entre, dit-il simplement.
Étienne hésitait, cela l'étouffait, de se réfugier là.
--Entre donc, je vais leur parler.
Il se résigna, il se cacha au fond de la salle, pendant que le
cabaretier bouchait la porte de ses larges épaules.
--Voyons, mes amis, soyez raisonnables... Vous savez bien que je ne
vous ai jamais trompés, moi. Toujours j'ai été pour le calme, et si
vous m'aviez écouté, vous n'en seriez pas, à coup sûr, où vous en
êtes.
Dodelinant des épaules et du ventre, il continua longuement, il laissa
couler son éloquence facile, d'une douceur apaisante d'eau tiède. Et
tout son succès d'autrefois lui revenait, il reconquérait sa
popularité sans effort, naturellement, comme si les camarades ne
l'avaient pas hué et traité de lâche, un mois plus tôt. Des voix
l'approuvaient: très bien! on était avec lui! voilà comment il fallait
parler! Un tonnerre d'applaudissements éclata.
En arrière, Étienne défaillait, le coeur noyé d'amertume. Il se
rappelait la prédiction de Rasseneur, dans la forêt, lorsque celui-ci
l'avait menacé de l'ingratitude des foules. Quelle brutalité
imbécile! quel oubli abominable des services rendus! C'était une
force aveugle qui se dévorait constamment elle-même. Et, sous sa
colère à voir ces brutes gâter leur cause, il y avait le désespoir de
son propre écroulement, de la fin tragique de son ambition. Eh quoi!
était-ce fini déjà? Il se souvenait d'avoir, sous les hêtres, entendu
trois mille poitrines battre à l'écho de la sienne. Ce jour-là, il
avait tenu sa popularité dans ses deux mains, ce peuple lui
appartenait, il s'en était senti le maître. Des rêves fous le
grisaient alors: Montsou à ses pieds, Paris là-bas, député peut-être,
foudroyant les bourgeois d'un discours, le premier discours prononcé
par un ouvrier à la tribune d'un parlement. Et c'était fini! il
s'éveillait misérable et détesté, son peuple venait de le reconduire à
coups de briques.
La voix de Rasseneur s'éleva.
--Jamais la violence n'a réussi, on ne peut pas refaire le monde en un
jour. Ceux qui vous ont promis de tout changer d'un coup, sont des
farceurs ou des coquins!
--Bravo! bravo! cria la foule.
Qui donc était le coupable? et cette question qu'Étienne se posait,
achevait de l'accabler. En vérité, était-ce sa faute, ce malheur dont
il saignait lui-même, la misère des uns, l'égorgement des autres, ces
femmes, ces enfants, amaigris et sans pain? Il avait eu cette vision
lamentable, un soir, avant les catastrophes. Mais déjà une force le
soulevait, il se trouvait emporté avec les camarades. Jamais,
d'ailleurs, il ne les avait dirigés, c'étaient eux qui le menaient,
qui l'obligeaient à faire des choses qu'il n'aurait pas faites, sans
le branle de cette cohue poussant derrière lui. A chaque violence, il
était resté dans la stupeur des événements, car il n'en avait prévu ni
voulu aucun. Pouvait-il s'attendre, par exemple, à ce que ses fidèles
du coron le lapideraient un jour? Ces enragés-là mentaient, quand ils
l'accusaient de leur avoir promis une existence de mangeaille et de
paresse. Et, dans cette justification, dans les raisonnements dont il
essayait de combattre ses remords, s'agitait la sourde inquiétude de
ne pas s'être montré à la hauteur de sa tâche, ce doute du demi-savant
qui le tracassait toujours. Mais il se sentait à bout de courage, il
n'était même plus de coeur avec les camarades, il avait peur d'eux, de
cette masse énorme, aveugle et irrésistible du peuple, passant comme
une force de la nature, balayant tout, en dehors des règles et des
théories. Une répugnance l'en avait détaché peu à peu, le malaise de
ses goûts affinés, la montée lente de tout son être vers une classe
supérieure.
A ce moment, la voix de Rasseneur se perdit au milieu de vociférations
enthousiastes.
--Vive Rasseneur! il n'y a que lui, bravo, bravo!
Le cabaretier referma la porte, pendant que la bande se dispersait; et
les deux hommes se regardèrent en silence. Tous deux haussèrent les
épaules. Ils finirent par boire une chope ensemble.
Ce même jour, il y eut un grand dîner à la Piolaine, où l'on fêtait
les fiançailles de Négrel et de Cécile. Les Grégoire, depuis la
veille, faisaient cirer la salle à manger et épousseter le salon.
Mélanie régnait dans la cuisine, surveillant les rôtis, tournant les
sauces, dont l'odeur montait jusque dans les greniers. On avait
décidé que le cocher Francis aiderait Honorine à servir. La
jardinière devait laver la vaisselle, le jardinier ouvrirait la
grille. Jamais un tel gala n'avait mis en l'air la grande maison
patriarcale et cossue.
Tout se passa le mieux du monde. Madame Hennebeau se montra charmante
pour Cécile, et elle sourit à Négrel, lorsque le notaire de Montsou,
galamment, proposa de boire au bonheur du futur ménage. M. Hennebeau
fut aussi très aimable. Son air riant frappa les convives, le bruit
courait que, rentré en faveur près de la Régie, il serait bientôt fait
officier de la Légion d'honneur, pour la façon énergique dont il avait
dompté la grève. On évitait de parler des derniers événements, mais
il y avait du triomphe dans la joie générale, le dîner tournait à la
célébration officielle d'une victoire. Enfin, on était donc délivré,
on recommençait à manger et à dormir en paix! Une allusion fut
discrètement faite aux morts dont la boue du Voreux avait à peine bu
le sang: c'était une leçon nécessaire, et tous s'attendrirent, quand
les Grégoire ajoutèrent que, maintenant, le devoir de chacun était
d'aller panser les plaies, dans les corons. Eux, avaient repris leur
placidité bienveillante, excusant leurs braves mineurs, les voyant
déjà, au fond des fosses, donner le bon exemple d'une résignation
séculaire. Les notables de Montsou, qui ne tremblaient plus,
convinrent que la question du salariat demandait à être étudiée
prudemment. Au rôti, la victoire devint complète, lorsque
M. Hennebeau lut une lettre de l'évêque, où celui-ci annonçait le
déplacement de l'abbé Ranvier. Toute la bourgeoisie de la province
commentait avec passion l'histoire de ce prêtre, qui traitait les
soldats d'assassins. Et le notaire, comme le dessert paraissait, se
posa très résolument en libre penseur.
Deneulin était là, avec ses deux filles. Au milieu de cette
allégresse, il s'efforçait de cacher la mélancolie de sa ruine. Le
matin même, il avait signé la vente de sa concession de Vandame à la
Compagnie de Montsou. Acculé, égorgé, il s'était soumis aux exigences
des régisseurs, leur lâchant enfin cette proie guettée si longtemps,
leur tirant à peine l'argent nécessaire pour payer ses créanciers.
Même il avait accepté, au dernier moment, comme une chance heureuse,
leur offre de le garder à titre d'ingénieur divisionnaire, résigné à
surveiller ainsi, en simple salarié, cette fosse où il avait englouti
sa fortune. C'était le glas des petites entreprises personnelles, la
disparition prochaine des patrons, mangés un à un par l'ogre sans
cesse affamé du capital, noyés dans le flot montant des grandes
Compagnies. Lui seul payait les frais de la grève, il sentait bien
qu'on buvait à son désastre, en buvant à la rosette de M. Hennebeau;
et il ne se consolait un peu que devant la belle crânerie de Lucie et
de Jeanne, charmantes dans leurs toilettes retapées, riant à la
débâcle, en jolies filles garçonnières, dédaigneuses de l'argent.
Lorsqu'on passa au salon prendre le café, M. Grégoire emmena son
cousin à l'écart et le félicita du courage de sa décision.
--Que veux-tu? ton seul tort a été de risquer à Vandame le million de
ton denier de Montsou. Tu t'es donné un mal terrible, et le voilà
fondu dans ce travail de chien, tandis que le mien, qui n'a pas bougé
de mon tiroir, me nourrit encore sagement à ne rien faire, comme il
nourrira les enfants de mes petits-enfants.
II
Le dimanche, Étienne s'échappa du coron, dès la nuit tombée. Un ciel
très pur, criblé d'étoiles, éclairait la terre d'une clarté bleue de
crépuscule. Il descendit vers le canal, il suivit lentement la berge,
en remontant du côté de Marchiennes. C'était sa promenade favorite,
un sentier gazonné de deux lieues, filant tout droit, le long de cette
eau géométrique, qui se déroulait pareille à un lingot sans fin
d'argent fondu.
Jamais il n'y rencontrait personne. Mais, ce jour-là, il fut
contrarié, en voyant venir à lui un homme. Et, sous la pâle lumière
des étoiles, les deux promeneurs solitaires ne se reconnurent que face
à face.
--Tiens! c'est toi, murmura Étienne.
Souvarine hocha la tête sans répondre. Un instant, ils restèrent
immobiles; puis, côte à côte, ils repartirent vers Marchiennes.
Chacun semblait continuer ses réflexions, comme très loin l'un de
l'autre.
--As-tu vu dans le journal le succès de Pluchart à Paris? demanda
enfin Étienne. On l'attendait sur le trottoir, on lui a fait une
ovation, au sortir de cette réunion de Belleville... Oh! le voilà
lancé, malgré son rhume. Il ira où il voudra, désormais.
Le machineur haussa les épaules. Il avait le mépris des beaux
parleurs, des gaillards qui entrent dans la politique comme on entre
au barreau, pour y gagner des rentes, à coups de phrases.
Étienne, maintenant, en était à Darwin. Il en avait lu des fragments,
résumés et vulgarisés dans un volume à cinq sous; et, de cette lecture
mal comprise, il se faisait une idée révolutionnaire du combat pour
l'existence, les maigres mangeant les gras, le peuple fort dévorant la
blême bourgeoisie. Mais Souvarine s'emporta, se répandit sur la
bêtise des socialistes qui acceptent Darwin, cet apôtre de l'inégalité
scientifique, dont la fameuse sélection n'était bonne que pour des
philosophes aristocrates. Cependant, le camarade s'entêtait, voulait
raisonner, et il exprimait ses doutes par une hypothèse: la vieille
société n'existait plus, on en avait balayé jusqu'aux miettes; eh
bien, n'était-il pas à craindre que le monde nouveau ne repoussât gâté
lentement des mêmes injustices, les uns malades et les autres
gaillards, les uns plus adroits, plus intelligents, s'engraissant de
tout, et les autres imbéciles et paresseux, redevenant des esclaves?
Alors, devant cette vision de l'éternelle misère, le machineur cria
d'une voix farouche que, si la justice n'était pas possible avec
l'homme, il fallait que l'homme disparût. Autant de sociétés
pourries, autant de massacres, jusqu'à l'extermination du dernier
être. Et le silence retomba.
Longtemps, la tête basse, Souvarine marcha sur l'herbe fine, si
absorbé, qu'il suivait l'extrême bord de l'eau, avec la tranquille
certitude d'un homme endormi, rêvant le long des gouttières. Puis, il
tressaillit sans cause, comme s'il s'était heurté contre une ombre.
Ses yeux se levèrent, sa face apparut, très pâle; et il dit doucement
à son compagnon:
--Est-ce que je t'ai conté comment elle est morte?
--Qui donc?
--Ma femme, là-bas, en Russie.
Étienne eut un geste vague, étonné du tremblement de la voix, de ce
brusque besoin de confidence, chez ce garçon impassible d'habitude,
dans son détachement stoïque des autres et de lui-même. Il savait
seulement que la femme était une maîtresse, et qu'on l'avait pendue, à
Moscou.
--L'affaire n'avait pas marché, raconta Souvarine, les yeux perdus à
présent sur la fuite blanche du canal, entre les colonnades bleuies
des grands arbres. Nous étions restés quatorze jours au fond d'un
trou, à miner la voie du chemin de fer; et ce n'est pas le train
impérial, c'est un train de voyageurs qui a sauté... Alors, on a
arrêté Annouchka. Elle nous apportait du pain tous les soirs,
déguisée en paysanne. C'était elle aussi qui avait allumé la mèche,
parce qu'un homme aurait pu être remarqué... J'ai suivi le procès,
caché dans la foule, pendant six longues journées...
Sa voix s'embarrassa, il fut pris d'un accès de toux, comme s'il
étranglait.
--Deux fois, j'ai eu envie de crier, de m'élancer par-dessus les
têtes, pour la rejoindre. Mais à quoi bon? un homme de moins, c'est
un soldat de moins; et je devinais bien qu'elle me disait non, de ses
grands yeux fixes, lorsqu'elle rencontrait les miens.
Il toussa encore.
--Le dernier jour, sur la place, j'étais là... Il pleuvait, les
maladroits perdaient la tête, dérangés par la pluie battante. Ils
avaient mis vingt minutes, pour en pendre quatre autres: la corde
cassait, ils ne pouvaient achever le quatrième... Annouchka était
tout debout, à attendre. Elle ne me voyait pas, elle me cherchait
dans la foule. Je suis monté sur une borne, et elle m'a vu, nos yeux
ne se sont plus quittés. Quand elle a été morte, elle me regardait
toujours... J'ai agité mon chapeau, je suis parti.
Il y eut un nouveau silence. L'allée blanche du canal se déroulait à
l'infini, tous deux marchaient du même pas étouffé, comme retombés
chacun dans son isolement. Au fond de l'horizon, l'eau pâle semblait
ouvrir le ciel d'une mince trouée de lumière.
--C'était notre punition, continua durement Souvarine. Nous étions
coupables de nous aimer... Oui, cela est bon qu'elle soit morte, il
naîtra des héros de son sang, et moi, je n'ai plus de lâcheté au
coeur... Ah! rien, ni parents, ni femme, ni ami! rien qui fasse
trembler la main, le jour où il faudra prendre la vie des autres ou
donner la sienne!
Étienne s'était arrêté, frissonnant, sous la nuit fraîche. Il ne
discuta pas, il dit simplement:
--Nous sommes loin, veux-tu que nous retournions?
Ils revinrent vers le Voreux, avec lenteur, et il ajouta, au bout de
quelques pas:
--As-tu vu les nouvelles affiches?
C'étaient de grands placards jaunes que la Compagnie avait encore fait
coller dans la matinée. Elle s'y montrait plus nette et plus
conciliante, elle promettait de reprendre le livret des mineurs qui
redescendraient le lendemain. Tout serait oublié, le pardon était
offert même aux plus compromis.
--Oui, j'ai vu, répondit le machineur.
--Eh bien! qu'est-ce que tu en penses?
--J'en pense, que c'est fini... Le troupeau redescendra. Vous êtes
tous trop lâches.
Étienne, fiévreusement, excusa les camarades: un homme peut être
brave, une foule qui meurt de faim est sans force. Pas à pas, ils
étaient revenus au Voreux; et, devant la masse noire de la fosse, il
continua, il jura de ne jamais redescendre, lui; mais il pardonnait à
ceux qui redescendraient. Ensuite, comme le bruit courait que les
charpentiers n'avaient pas eu le temps de réparer le cuvelage, il
désira savoir. Était-ce vrai? la pesée des terrains contre les bois
qui faisaient au puits une chemise de charpente, les avait-elle
tellement renflés à l'intérieur, qu'une des cages d'extraction
frottait au passage, sur une longueur de plus de cinq mètres?
Souvarine, redevenu silencieux, répondait brièvement. Il avait encore
travaillé la veille, la cage frottait en effet, les machineurs
devaient même doubler la vitesse, pour passer à cet endroit. Mais
tous les chefs accueillaient les observations de la même phrase
irritée: c'était du charbon qu'on voulait, on consoliderait mieux plus
tard.
--Vois-tu que ça crève! murmura Étienne. On serait à la noce.
Les yeux fixés sur la fosse, vague dans l'ombre, Souvarine conclut
tranquillement:
--Si ça crève, les camarades le sauront, puisque tu conseilles de
redescendre.
Neuf heures sonnaient au clocher de Montsou; et, son compagnon ayant
dit qu'il rentrait se coucher, il ajouta, sans même tendre la main:
--Eh bien! adieu. Je pars.
--Comment, tu pars?
--Oui, j'ai redemandé mon livret, je vais ailleurs.
Étienne, stupéfait, émotionné, le regardait. C'était après deux
heures de promenade, qu'il lui disait ça, et d'une voix si calme,
lorsque la seule annonce de cette brusque séparation lui serrait le
coeur, à lui. On s'était connu, on avait peiné ensemble: ça rend
toujours triste, l'idée de ne plus se voir.
--Tu pars, et où vas-tu?
--Là-bas, je n'en sais rien.
--Mais je te reverrai?
--Non, je ne crois pas.
Ils se turent, ils restèrent un moment face à face, sans trouver rien
autre à se dire.
--Alors, adieu.
--Adieu.
Pendant qu'Étienne montait au coron, Souvarine tourna le dos, revint
sur la berge du canal; et là, seul maintenant, il marcha sans fin, la
tête basse, si noyé de ténèbres, qu'il n'était plus qu'une ombre
mouvante de la nuit. Par instants, il s'arrêtait, il comptait les
heures, au loin. Lorsque minuit sonna, il quitta la berge et se
dirigea vers le Voreux.
A ce moment, la fosse était vide, il n'y rencontra qu'un porion, les
yeux gros de sommeil. On devait chauffer seulement à deux heures,
pour la reprise du travail. D'abord, il monta prendre au fond d'une
armoire une veste qu'il feignait d'avoir oubliée. Des outils, un
vilebrequin armé de sa mèche, une petite scie très forte, un marteau
et un ciseau, se trouvaient roulés dans cette veste. Puis, il
repartit. Mais, au lieu de sortir par la baraque, il enfila l'étroit
couloir qui menait au goyot des échelles. Et, sa veste sous le bras,
il descendit doucement, sans lampe, mesurant la profondeur en comptant
les échelles. Il savait que la cage frottait à trois cent
soixante-quatorze mètres, contre la cinquième passe du cuvelage
inférieur. Quand il eut compté cinquante-quatre échelles, il tâta de
la main, il sentit le renflement des pièces de bois. C'était là.
Alors, avec l'adresse et le sang-froid d'un bon ouvrier qui a
longtemps médité sur sa besogne, il se mit au travail. Tout de suite,
il commença par scier un panneau dans la cloison du goyot, de manière
à communiquer avec le compartiment d'extraction. Et, à l'aide
d'allumettes vivement enflammées et éteintes, il put se rendre compte
de l'état du cuvelage et des réparations récentes qu'on y avait
faites.
Entre Calais et Valenciennes, le fonçage des puits de mine rencontrait
des difficultés inouïes, pour traverser les masses d'eau séjournant
sous terre, en nappes immenses, au niveau des vallées les plus basses.
Seule, la construction des cuvelages, de ces pièces de charpente
jointes entre elles comme les douves d'un tonneau, parvenait à
contenir les sources affluentes, à isoler les puits, au milieu des
lacs dont les vagues profondes et obscures en battaient les parois.
Il avait fallu, en fonçant le Voreux, établir deux cuvelages: celui du
niveau supérieur, dans les sables ébouleux et les argiles blanches qui
avoisinent le terrain crétacé, fissuré de toutes parts, gonflé d'eau
comme une éponge; puis, celui du niveau inférieur, directement
au-dessus du terrain houiller, dans un sable jaune d'une finesse de
farine, coulant avec une fluidité liquide; et c'était là que se
trouvait le Torrent, cette mer souterraine, la terreur des houillères
du Nord, une mer avec ses tempêtes et ses naufrages, une mer ignorée,
insondable, roulant ses flots noirs, à plus de trois cents mètres du
soleil. D'ordinaire, les cuvelages tenaient bon, sous la pression
énorme. Ils ne redoutaient guère que le tassement des terrains
voisins, ébranlés par le travail continu des anciennes galeries
d'exploitation, qui se comblaient. Dans cette descente des roches,
parfois des lignes de cassure se produisaient, se propageaient
lentement jusqu'aux charpentes, qu'elles déformaient à la longue, en
les repoussant à l'intérieur du puits; et le grand danger était là,
une menace d'éboulement et d'inondation, la fosse emplie de
l'avalanche des terres et du déluge des sources.
Souvarine, à cheval dans l'ouverture pratiquée par lui, constata une
déformation très grave de la cinquième passe du cuvelage. Les pièces
de bois faisaient ventre, en dehors des cadres; plusieurs même étaient
sorties de leur épaulement. Des filtrations abondantes, des «pichoux»
comme disent les mineurs, jaillissaient des joints, au travers du
brandissage d'étoupes goudronnées dont on les garnissait. Et les
charpentiers, pressés par le temps, s'étaient contentés de poser aux
angles des équerres de fer, avec une telle insouciance, que toutes les
vis n'étaient pas mises. Un mouvement considérable se produisait
évidemment derrière, dans les sables du Torrent.
Alors, avec son vilebrequin, il desserra les vis des équerres, de
façon à ce qu'une dernière poussée pût les arracher toutes. C'était
une besogne de témérité folle, pendant laquelle il manqua vingt fois
de culbuter, de faire le saut des cent quatre-vingts mètres qui le
séparaient du fond. Il avait dû empoigner les guides de chêne, les
madriers où glissaient les cages; et, suspendu au-dessus du vide, il
voyageait le long des traverses dont ils étaient reliés de distance en
distance, il se coulait, s'asseyait, se renversait, simplement
arc-bouté sur un coude ou sur un genou, dans un tranquille mépris de
la mort. Un souffle l'aurait précipité, à trois reprises il se
rattrapa, sans un frisson. D'abord, il tâtait de la main, puis il
travaillait, n'enflammant une allumette que lorsqu'il s'égarait, au
milieu de ces poutres gluantes. Après avoir desserré les vis, il
s'attaqua aux pièces mêmes; et le péril grandit encore. Il avait
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