Il se fit encore un silence. Puis, Étienne reparla des ouvriers du
Borinage. Il questionnait Souvarine sur les dispositions qu'on avait
prises, au Voreux. Mais le machineur, retombé dans sa préoccupation,
répondait à peine, savait seulement qu'on devait distribuer des
cartouches aux soldats qui gardaient la fosse; et l'inquiétude
nerveuse de ses doigts sur ses genoux s'aggravait à un tel point,
qu'il finit par avoir conscience de ce qui leur manquait, le poil doux
et calmant du lapin familier.
--Où donc est Pologne? demanda-t-il.
Le cabaretier eut un nouveau rire, en regardant sa femme. Après une
courte gêne, il se décida.
--Pologne? elle est au chaud.
Depuis son aventure avec Jeanlin, la grosse lapine, blessée sans
doute, n'avait plus fait que des lapins morts; et, pour ne pas nourrir
une bouche inutile, on s'était résigné, le jour même, à l'accommoder
aux pommes de terre.
--Oui, tu en as mangé une cuisse ce soir... Hein? tu t'en es léché
les doigts!
Souvarine n'avait pas compris d'abord. Puis, il devint très pâle, une
nausée contracta son menton; tandis que, malgré sa volonté de
stoïcisme, deux grosses larmes gonflaient ses paupières.
Mais on n'eut pas le temps de remarquer cette émotion, la porte
s'était brutalement ouverte, et Chaval avait paru, poussant devant lui
Catherine. Après s'être grisé de bière et de fanfaronnades dans tous
les cabarets de Montsou, l'idée lui était venue d'aller à l'Avantage
montrer aux anciens amis qu'il n'avait pas peur. Il entra, en disant
à sa maîtresse:
--Nom de Dieu! je te dis que tu vas boire une chope là-dedans, je
casse la gueule au premier qui me regarde de travers!
Catherine, à la vue d'Étienne, saisie, restait toute blanche. Quand
il l'eut aperçu à son tour, Chaval ricana d'un air mauvais.
--Madame Rasseneur, deux chopes! Nous arrosons la reprise du travail.
Sans une parole, elle versa, en femme qui ne refusait sa bière à
personne. Un silence s'était fait, ni le cabaretier, ni les deux
autres n'avaient bougé de leur place.
--J'en connais qui ont dit que j'étais un mouchard, reprit Chaval
arrogant, et j'attends que ceux-là me le répètent un peu en face, pour
qu'on s'explique à la fin.
Personne ne répondit, les hommes tournaient la tête, regardaient
vaguement les murs.
--Il y a les feignants, et il y a les pas feignants, continua-t-il
plus haut. Moi je n'ai rien à cacher, j'ai quitté la sale baraque à
Deneulin, je descends demain au Voreux avec douze Belges, qu'on m'a
donnés à conduire, parce qu'on m'estime. Et, si ça contrarie
quelqu'un, il peut le dire, nous en causerons.
Puis, comme le même silence dédaigneux accueillait ses provocations,
il s'emporta contre Catherine.
--Veux-tu boire, nom de Dieu!... Trinque avec moi à la crevaison de
tous les salauds qui refusent de travailler!
Elle trinqua, mais d'une main si tremblante, qu'on entendit le
tintement léger des deux verres. Lui, maintenant, avait tiré de sa
poche une poignée de monnaie blanche, qu'il étalait par une
ostentation d'ivrogne, en disant que c'était avec sa sueur qu'on
gagnait ça, et qu'il défiait les feignants de montrer dix sous.
L'attitude des camarades l'exaspérait, il en arriva aux insultes
directes.
--Alors, c'est la nuit que les taupes sortent? Il faut que les
gendarmes dorment pour qu'on rencontre les brigands?
Étienne s'était levé, très calme, résolu.
--Écoute, tu m'embêtes... Oui, tu es un mouchard, ton argent pue
encore quelque traîtrise, et ça me dégoûte de toucher à ta peau de
vendu. N'importe! je suis ton homme, il y a assez longtemps que l'un
des deux doit manger l'autre.
Chaval serra les poings.
--Allons donc! il faut t'en dire pour t'échauffer, bougre de lâche!...
Toi tout seul, je veux bien! et tu vas me payer les cochonneries qu'on
m'a faites!
Les bras suppliants, Catherine s'avançait entre eux; mais ils n'eurent
pas la peine de la repousser, elle sentit la nécessité de la bataille,
elle recula d'elle-même, lentement. Debout contre le mur, elle
demeura muette, si paralysée d'angoisse, qu'elle ne frissonnait plus,
les yeux grands ouverts sur ces deux hommes qui allaient se tuer pour
elle.
Madame Rasseneur, simplement, enlevait les chopes de son comptoir, de
peur qu'elles ne fussent cassées. Puis, elle se rassit sur la
banquette, sans témoigner de curiosité malséante. On ne pouvait
pourtant laisser deux anciens camarades s'égorger ainsi, Rasseneur
s'entêtait à intervenir, et il fallut que Souvarine le prît par une
épaule, le ramenât près de la table, en disant:
--Ça ne te regarde pas... Il y en a un de trop, c'est au plus fort de
vivre.
Déjà, sans attendre l'attaque, Chaval lançait dans le vide ses poings
fermés. Il était le plus grand, dégingandé, visant à la figure, par
de furieux coups de taille, des deux bras, l'un après l'autre, comme
s'il eût manoeuvré une paire de sabres. Et il causait toujours, il
posait pour la galerie, avec des bordées d'injures, qui l'excitaient.
--Ah! sacré marlou, j'aurai ton nez! C'est ton nez que je veux me
foutre quelque part!... Donne donc ta gueule, miroir à putains, que
j'en fasse de la bouillie pour les cochons, et nous verrons après si
les garces de femmes courent après toi!
Muet, les dents serrées, Étienne se ramassait dans sa petite taille,
jouant le jeu correct, la poitrine et la face couvertes de ses deux
poings; et il guettait, il les détendait avec une raideur de ressorts,
en terribles coups de pointe.
D'abord, ils ne se firent pas grand mal. Les moulinets tapageurs de
l'un, l'attente froide de l'autre, prolongeaient la lutte. Une chaise
fut renversée, leurs gros souliers écrasaient le sable blanc, semé sur
les dalles. Mais ils s'essoufflèrent à la longue, on entendit le
ronflement de leur haleine, tandis que leur face rouge se gonflait
comme d'un brasier intérieur, dont on voyait les flammes, par les
trous clairs de leurs yeux.
--Touché! hurla Chaval, atout sur ta carcasse!
En effet, son poing, pareil à un fléau lancé de biais, avait labouré
l'épaule de son adversaire. Celui-ci retint un grognement de douleur,
il n'y eut qu'un bruit mou, la sourde meurtrissure des muscles. Et il
répondit par un coup droit en pleine poitrine, qui aurait défoncé
l'autre, s'il ne s'était garé, dans ses continuels sauts de chèvre.
Pourtant, le coup l'atteignit au flanc gauche, si rudement encore,
qu'il chancela, la respiration coupée. Une rage le prit, de sentir
ses bras mollir dans la souffrance, et il rua comme une bête, il visa
le ventre pour le crever du talon.
--Tiens! à tes tripes! bégaya-t-il de sa voix étranglée. Faut que je
les dévide au soleil!
Étienne évita le coup, si indigné de cette infraction aux règles d'un
combat loyal, qu'il sortit de son silence.
--Tais-toi donc, brute! Et pas les pieds, nom de Dieu! ou je prends
une chaise pour t'assommer!
Alors, la bataille s'aggrava. Rasseneur, révolté, serait intervenu de
nouveau, sans le regard sévère de sa femme, qui le maintenait: est-ce
que deux clients n'avaient pas le droit de régler une affaire chez
eux? Il s'était mis simplement devant la cheminée, car il craignait de
les voir se culbuter dans le feu. Souvarine, de son air paisible,
avait roulé une cigarette, qu'il oubliait cependant d'allumer. Contre
le mur, Catherine restait immobile; ses mains seules, inconscientes,
venaient de monter à sa taille; et, là, elles s'étaient tordues, elles
arrachaient l'étoffe de sa robe, dans des crispations régulières.
Tout son effort était de ne pas crier, de ne pas en tuer un, en criant
sa préférence, si éperdue d'ailleurs, qu'elle ne savait même plus qui
elle préférait.
Bientôt, Chaval s'épuisa, inondé de sueur, tapant au hasard. Malgré
sa colère, Étienne continuait à se couvrir, parait presque tous les
coups, dont quelques-uns l'éraflaient. Il eut l'oreille fendue, un
ongle lui emporta un lambeau du cou, et dans une telle cuisson, qu'il
jura à son tour, en lançant un de ses terribles coups droits. Une
fois encore, Chaval gara sa poitrine d'un saut; mais il s'était
baissé, le poing l'atteignit au visage, écrasa le nez, enfonça un
oeil. Tout de suite, un jet de sang partit des narines, l'oeil enfla,
se tuméfia, bleuâtre. Et le misérable, aveuglé par ce flot rouge,
étourdi de l'ébranlement de son crâne, battait l'air de ses bras
égarés, lorsqu'un autre coup, en pleine poitrine enfin, l'acheva. Il
y eut un craquement, il tomba sur le dos, de la chute lourde d'un sac
de plâtre qu'on décharge.
Étienne attendit.
--Relève-toi. Si tu en veux encore, nous allons recommencer.
Sans répondre, Chaval, après quelques secondes d'hébétement, se remua
par terre, détira ses membres. Il se ramassait avec peine, il resta
un instant sur les genoux, en boule, faisant de sa main, au fond de sa
poche, une besogne qu'on ne voyait pas. Puis, quand il fut debout, il
se rua de nouveau, la gorge gonflée d'un hurlement sauvage.
Mais Catherine avait vu; et, malgré elle, un grand cri lui sortit du
coeur et l'étonna, comme l'aveu d'une préférence ignorée d'elle-même.
--Prends garde! il a son couteau!
Étienne n'avait eu que le temps de parer le premier coup avec son
bras. La laine du tricot fut coupée par l'épaisse lame, une de ces
lames qu'une virole de cuivre fixe dans un manche de buis. Déjà, il
avait saisi le poignet de Chaval, une lutte effrayante s'engagea, lui
se sentant perdu s'il lâchait, l'autre donnant des secousses, pour se
dégager et frapper. L'arme s'abaissait peu à peu, leurs membres
raidis se fatiguaient, deux fois Étienne eut la sensation froide de
l'acier contre sa peau; et il dut faire un effort suprême, il broya le
poignet dans une telle étreinte, que le couteau glissa de la main
ouverte. Tous deux s'étaient jetés par terre, ce fut lui qui le
ramassa, qui le brandit à son tour. Il tenait Chaval renversé sous
son genou, il menaçait de lui ouvrir la gorge.
--Ah! nom de Dieu de traître, tu vas y passer!
Une voix abominable, en lui, l'assourdissait. Cela montait de ses
entrailles, battait dans sa tête à coups de marteau, une brusque folie
du meurtre, un besoin de goûter au sang. Jamais la crise ne l'avait
secoué ainsi. Pourtant, il n'était pas ivre. Et il luttait contre le
mal héréditaire, avec le frisson désespéré d'un furieux d'amour qui se
débat au bord du viol. Il finit par se vaincre, il lança le couteau
derrière lui, en balbutiant d'une voix rauque:
--Relève-toi, va-t'en!
Cette fois, Rasseneur s'était précipité, mais sans trop oser se
risquer entre eux, dans la crainte d'attraper un mauvais coup. Il ne
voulait pas qu'on s'assassinât chez lui, il se fâchait si fort, que sa
femme, toute droite au comptoir, lui faisait remarquer qu'il criait
toujours trop tôt. Souvarine, qui avait failli recevoir le couteau
dans les jambes, se décidait à allumer sa cigarette. C'était donc
fini? Catherine regardait encore, stupide devant les deux hommes,
vivants l'un et l'autre.
--Va-t'en! répéta Étienne, va-t'en ou je t'achève!
Chaval se releva, essuya d'un revers de main le sang qui continuait à
lui couler du nez; et, la mâchoire barbouillée de rouge, l'oeil
meurtri, il s'en alla en traînant les jambes, dans la rage de sa
défaite. Machinalement, Catherine le suivit. Alors, il se redressa,
sa haine éclata en un flot d'ordures.
--Ah! non, ah! non, puisque c'est lui que tu veux, couche avec lui,
sale rosse! Et ne refous pas les pieds chez moi, si tu tiens à ta
peau!
Il fit claquer violemment la porte. Un grand silence régna dans la
salle tiède, où l'on entendit le petit ronflement de la houille. Par
terre, il ne restait que la chaise renversée et qu'une pluie de sang,
dont le sable des dalles buvait les gouttes.
IV
Quand ils furent sortis de chez Rasseneur, Étienne et Catherine
marchèrent en silence. Le dégel commençait, un dégel froid et lent,
qui salissait la neige sans la fondre. Dans le ciel livide, on
devinait la lune pleine, derrière de grands nuages, des haillons noirs
qu'un vent de tempête roulait furieusement, très haut; et, sur la
terre, aucune haleine ne soufflait, on n'entendait que l'égouttement
des toitures, d'où tombaient des paquets blancs, d'une chute molle.
Étienne, embarrassé de cette femme qu'on lui donnait, ne trouvait rien
à dire, dans son malaise. L'idée de la prendre et de la cacher avec
lui, à Réquillart, lui semblait absurde. Il avait voulu la conduire
au coron, chez ses parents; mais elle s'y était refusée, d'un air de
terreur: non, non, tout plutôt que de se remettre à leur charge, après
les avoir quittés si vilainement! Et ni l'un ni l'autre ne parlaient
plus, ils piétinaient au hasard, par les chemins qui se changeaient en
fleuves de boue. D'abord, ils étaient descendus vers le Voreux; puis
ils tournèrent à droite, ils passèrent entre le terri et le canal.
--Il faut pourtant que tu couches quelque part, dit-il enfin. Moi, si
j'avais seulement une chambre, je t'emmènerais bien...
Mais un accès de timidité singulière l'interrompit. Leur passé lui
revenait, leurs gros désirs d'autrefois, et les délicatesses, et les
hontes qui les avaient empêchés d'aller ensemble. Est-ce qu'il
voulait toujours d'elle, pour se sentir si troublé, peu à peu chauffé
au coeur d'une envie nouvelle?
Le souvenir des gifles qu'elle lui avait allongées, à Gaston-Marie,
l'excitait maintenant, au lieu de l'emplir de rancune. Et il restait
surpris, l'idée de la prendre à Réquillart devenait toute naturelle et
d'une exécution facile.
--Voyons, décide-toi, où veux-tu que je te mène?... Tu me détestes
donc bien, que tu refuses de te mettre avec moi?
Elle le suivait lentement, retardée par les glissades pénibles de ses
sabots dans les ornières; et, sans lever la tête, elle murmura:
--J'ai assez de peine, mon Dieu! ne m'en fais pas davantage. A quoi
ça nous avancerait-il, ce que tu demandes, aujourd'hui que j'ai un
galant et que tu as toi-même une femme?
C'était de la Mouquette dont elle parlait. Elle le croyait avec cette
fille, comme le bruit en courait depuis quinze jours; et, quand il lui
jura que non, elle hocha la tête, elle rappela le soir où elle les
avait vus se baiser à pleine bouche.
--Est-ce dommage, toutes ces bêtises? reprit-il à demi-voix, en
s'arrêtant. Nous nous serions si bien entendus!
Elle eut un petit frisson, elle répondit:
--Va, ne regrette rien, tu ne perds pas grand-chose, si tu savais
quelle patraque je suis, guère plus grosse que deux sous de beurre, si
mal fichue que je ne deviendrai jamais une femme, bien sûr!
Et elle continua librement, elle s'accusait comme d'une faute de ce
long retard de sa puberté. Cela, malgré l'homme qu'elle avait eu, la
diminuait, la reléguait parmi les gamines. On a une excuse encore,
lorsqu'on peut faire un enfant.
--Ma pauvre petite! dit tout bas Étienne, saisi d'une grande pitié.
Ils étaient au pied du terri, cachés dans l'ombre du tas énorme. Un
nuage d'encre passait justement sur la lune, ils ne distinguaient même
plus leurs visages, et leurs souffles se mêlaient, leurs lèvres se
cherchaient, pour ce baiser dont le désir les avait tourmentés pendant
des mois. Mais, brusquement, la lune reparut, ils virent au-dessus
d'eux, en haut des roches blanches de lumière, la sentinelle détachée
du Voreux, toute droite. Et, sans qu'ils se fussent baisés enfin, une
pudeur les sépara, cette pudeur ancienne où il y avait de la colère,
une vague répugnance et beaucoup d'amitié. Ils repartirent pesamment,
dans le gâchis jusqu'aux chevilles.
--C'est décidé, tu ne veux pas? demanda Étienne.
--Non, dit-elle. Toi, après Chaval, hein? et, après toi, un autre...
Non, ça me dégoûte, je n'y ai aucun plaisir, pour quoi faire alors?
Ils se turent, marchèrent une centaine de pas, sans échanger un mot.
--Sais-tu où tu vas au moins? reprit-il. Je ne puis te laisser dehors
par une nuit pareille.
Elle répondit simplement:
--Je rentre, Chaval est mon homme, je n'ai pas à coucher ailleurs que
chez lui.
--Mais il t'assommera de coups!
Le silence recommença. Elle avait eu un haussement d'épaules résigné.
Il la battrait, et quand il serait las de la battre, il s'arrêterait:
ne valait-il pas mieux ça, que de rouler les chemins comme une gueuse?
Puis, elle s'habituait aux gifles, elle disait, pour se consoler, que,
sur dix filles, huit ne tombaient pas mieux qu'elle. Si son galant
l'épousait un jour, ce serait tout de même bien gentil de sa part.
Étienne et Catherine s'étaient dirigés machinalement vers Montsou, et
à mesure qu'ils s'en approchaient, leurs silences devenaient plus
longs. C'était comme s'ils n'avaient déjà plus été ensemble. Lui, ne
trouvait rien pour la convaincre, malgré le gros chagrin qu'il
éprouvait à la voir retourner avec Chaval. Son coeur se brisait, il
n'avait guère mieux à offrir, une existence de misère et de fuite, une
nuit sans lendemain, si la balle d'un soldat lui cassait la tête.
Peut-être, en effet, était-ce plus sage de souffrir ce qu'on
souffrait, sans tenter une autre souffrance. Et il la reconduisait
chez son galant, la tête basse, et il n'eut pas de protestation,
lorsque, sur la grande route, elle l'arrêta au coin des Chantiers, à
vingt mètres de l'estaminet Piquette, en disant:
--Ne viens pas plus loin. S'il te voyait, ça ferait encore du vilain.
Onze heures sonnaient à l'église, l'estaminet était fermé, mais des
lueurs passaient par les fentes.
--Adieu, murmura-t-elle.
Elle lui avait donné sa main, il la gardait, et elle dut la retirer
péniblement, d'un lent effort, pour le quitter. Sans retourner la
tête, elle rentra par la petite porte, avec sa loquette. Mais lui ne
s'éloignait point, debout à la même place, les yeux sur la maison,
anxieux de ce qui se passait là. Il tendait l'oreille, il tremblait
d'entendre des hurlements de femme battue. La maison demeurait noire
et silencieuse, il vit seulement s'éclairer une fenêtre du premier
étage; et, comme cette fenêtre s'ouvrait et qu'il reconnaissait
l'ombre mince qui se penchait sur la route, il s'avança.
Catherine, alors, souffla d'une voix très basse:
--Il n'est pas rentré, je me couche... Je t'en supplie, va-t'en!
Étienne s'en alla. Le dégel augmentait, un ruissellement d'averse
tombait des toitures, une sueur d'humidité coulait des murailles, des
palissades, de toutes les masses confuses de ce faubourg industriel,
perdues dans la nuit. D'abord, il se dirigea vers Réquillart, malade
de fatigue et de tristesse, n'ayant plus que le besoin de disparaître
sous la terre, de s'y anéantir. Puis, l'idée du Voreux le reprit, il
songeait aux ouvriers belges qui allaient descendre, aux camarades du
coron exaspérés contre les soldats, résolus à ne pas tolérer des
étrangers dans leur fosse. Et il longea de nouveau le canal, au
milieu des flaques de neige fondue.
Comme il se retrouvait près du terri, la lune se montra très claire.
Il leva les yeux, regarda le ciel, où passait le galop des nuages,
sous les coups de fouet du grand vent qui soufflait là-haut; mais ils
blanchissaient, ils s'effiloquaient, plus minces, d'une transparence
brouillée d'eau trouble sur la face de la lune; et ils se succédaient
si rapides que l'astre, voilé par moments, reparaissait sans cesse
dans sa limpidité.
Le regard empli de cette clarté pure, Étienne baissait la tête,
lorsqu'un spectacle, au sommet du terri, l'arrêta. La sentinelle,
raidie par le froid, s'y promenait maintenant, faisait vingt-cinq pas
tournée vers Marchiennes, puis revenait tournée vers Montsou. On
voyait la flamme blanche de la baïonnette, au-dessus de cette
silhouette noire, qui se découpait nettement dans la pâleur du ciel.
Et ce qui intéressait le jeune homme, c'était, derrière la cabane où
s'abritait Bonnemort pendant les nuits de tempête, une ombre mouvante,
une bête rampante et aux aguets, qu'il reconnut tout de suite pour
Jeanlin, à son échine de fouine, longue et désossée. La sentinelle ne
pouvait l'apercevoir, ce brigand d'enfant préparait à coup sûr une
farce, car il ne décolérait pas contre les soldats, il demandait quand
on serait débarrassé de ces assassins, qu'on envoyait avec des fusils
tuer le monde.
Un instant, Étienne hésita à l'appeler, pour l'empêcher de faire
quelque bêtise. La lune s'était cachée, il l'avait vu se ramasser sur
lui-même, prêt à bondir; mais la lune reparaissait, et l'enfant
restait accroupi. A chaque tour, la sentinelle s'avançait jusqu'à la
cabane, puis tournait le dos et repartait. Et, brusquement, comme un
nuage jetait ses ténèbres, Jeanlin sauta sur les épaules du soldat,
d'un bond énorme de chat sauvage, s'y agrippa de ses griffes, lui
enfonça dans la gorge son couteau grand ouvert. Le col de crin
résistait, il dut appuyer des deux mains sur le manche, s'y pendre de
tout le poids de son corps. Souvent, il avait saigné des poulets,
qu'il surprenait derrière les fermes. Cela fut si rapide, qu'il y eut
seulement dans la nuit un cri étouffé, pendant que le fusil tombait
avec un bruit de ferraille. Déjà, la lune, très blanche, luisait.
Immobile de stupeur, Étienne regardait toujours. L'appel s'étranglait
au fond de sa poitrine. En haut, le terri était vide, aucune ombre ne
se détachait plus sur la fuite effarée des nuages. Et il monta au pas
de course, il trouva Jeanlin à quatre pattes, devant le cadavre, étalé
en arrière, les bras élargis. Dans la neige, sous la clarté limpide,
le pantalon rouge et la capote grise tranchaient durement. Pas une
goutte de sang n'avait coulé, le couteau était encore dans la gorge,
jusqu'au manche.
D'un coup de poing irraisonné, furieux, il abattit l'enfant près du
corps.
--Pourquoi as-tu fait ça? bégayait-il éperdu.
Jeanlin se ramassa, se traîna sur les mains, avec le renflement félin
de sa maigre échine; et ses larges oreilles, ses yeux verts, ses
mâchoires saillantes, frémissaient et flambaient, dans la secousse de
son mauvais coup.
--Nom de Dieu! pourquoi as-tu fait ça?
--Je ne sais pas, j'en avais envie.
Il se buta à cette réponse. Depuis trois jours, il en avait envie.
Ça le tourmentait, la tête lui en faisait du mal, là, derrière les
oreilles, tellement il y pensait. Est-ce qu'on avait à se gêner, avec
ces cochons de soldats qui embêtaient les charbonniers chez eux? Des
discours violents dans la forêt, des cris de dévastation et de mort
hurlés au travers des fosses, cinq ou six mots lui étaient restés,
qu'il répétait en gamin jouant à la révolution. Et il n'en savait pas
davantage, personne ne l'avait poussé, ça lui était venu tout seul,
comme lui venait l'envie de voler des oignons dans un champ.
Étienne, épouvanté de cette végétation sourde du crime au fond de ce
crâne d'enfant, le chassa encore, d'un coup de pied, ainsi qu'une bête
inconsciente. Il tremblait que le poste du Voreux n'eût entendu le
cri étouffé de la sentinelle, il jetait un regard vers la fosse,
chaque fois que la lune se découvrait. Mais rien n'avait bougé, et il
se pencha, il tâta les mains peu à peu glacées, il écouta le coeur,
arrêté sous la capote. On ne voyait, du couteau, que le manche d'os,
où la devise galante, ce mot simple: «Amour», était gravée en lettres
noires.
Ses yeux allèrent de la gorge au visage. Brusquement, il reconnut le
petit soldat: c'était Jules, la recrue, avec qui il avait causé, un
matin. Et une grande pitié le saisit, en face de cette douce figure
blonde, criblée de taches de rousseur. Les yeux bleus, largement
ouverts, regardaient le ciel, de ce regard fixe dont il lui avait vu
chercher à l'horizon le pays natal. Où se trouvait-il, ce Plogof, qui
lui apparaissait dans un éblouissement de soleil? Là-bas, là-bas. La
mer hurlait au loin, par cette nuit d'ouragan. Ce vent qui passait si
haut, avait peut-être soufflé sur la lande. Deux femmes étaient
debout, la mère, la soeur, tenant leurs coiffes emportées, regardant,
elles aussi, comme si elles avaient pu voir ce que faisait à cette
heure le petit, au-delà des lieues qui les séparaient. Elles
l'attendraient toujours, maintenant. Quelle abominable chose, de se
tuer entre pauvres diables, pour les riches!
Mais il fallait faire disparaître ce cadavre, Étienne songea d'abord à
le jeter dans le canal. La certitude qu'on l'y trouverait, l'en
détourna. Alors, son anxiété devint extrême, les minutes pressaient,
quelle décision prendre? Il eut une soudaine inspiration: s'il
pouvait porter le corps jusqu'à Réquillart, il saurait l'y enfouir à
jamais.
--Viens ici, dit-il à Jeanlin.
L'enfant se méfiait.
--Non, tu veux me battre. Et puis, j'ai des affaires. Bonsoir.
En effet, il avait donné rendez-vous à Bébert et à Lydie, dans une
cachette, un trou ménagé sous la provision des bois, au Voreux.
C'était toute une grosse partie, de découcher, pour en être, si l'on
cassait les os des Belges à coups de pierres, quand ils descendraient.
--Écoute, répéta Étienne, viens ici, ou j'appelle les soldats, qui te
couperont la tête.
Et, comme Jeanlin se décidait, il roula son mouchoir, en banda
fortement le cou du soldat, sans retirer le couteau, qui empêchait le
sang de couler. La neige fondait, il n'y avait, sur le sol, ni flaque
rouge, ni piétinement de lutte.
--Prends les jambes.
Jeanlin prit les jambes, Étienne empoigna les épaules, après avoir
attaché le fusil derrière son dos; et tous deux, lentement,
descendirent le terri, en tâchant de ne pas faire débouler les roches.
Heureusement, la lune s'était voilée. Mais, comme ils filaient le
long du canal, elle reparut très claire: ce fut miracle si le poste ne
les vit pas. Silencieux, ils se hâtaient, gênés par le ballottement
du cadavre, obligés de le poser à terre tous les cent mètres. Au coin
de la ruelle de Réquillart, un bruit les glaça, ils n'eurent que le
temps de se cacher derrière un mur, pour éviter une patrouille. Plus
loin, un homme les surprit, mais il était ivre, il s'éloigna en les
injuriant. Et ils arrivèrent enfin à l'ancienne fosse, couverts de
sueur, si bouleversés, que leurs dents claquaient.
Étienne s'était bien douté qu'il ne serait pas commode de faire passer
le soldat par le goyot des échelles. Ce fut une besogne atroce.
D'abord, il fallut que Jeanlin, resté en haut, laissât glisser le
corps, pendant que lui, pendu aux broussailles, l'accompagnait, pour
l'aider à franchir les deux premiers paliers, où des échelons se
trouvaient rompus. Ensuite, à chaque échelle, il dut recommencer la
même manoeuvre, descendre en avant, puis le recevoir dans ses bras; et
il eut ainsi trente échelles, deux cent dix mètres, à le sentir tomber
continuellement sur lui. Le fusil raclait son échine, il n'avait pas
voulu que l'enfant allât chercher le bout de chandelle, qu'il gardait
en avare. A quoi bon? la lumière les embarrasserait, dans ce boyau
étroit. Pourtant, lorsqu'ils furent arrivés à la salle d'accrochage,
hors d'haleine, il envoya le petit prendre la chandelle. Il s'était
assis, il l'attendait au milieu des ténèbres, près du corps, le coeur
battant à grands coups.
Dès que Jeanlin reparut avec de la lumière, Étienne le consulta, car
l'enfant avait fouillé ces anciens travaux, jusqu'aux fentes où les
hommes ne pouvaient passer. Ils repartirent, ils traînèrent le mort
près d'un kilomètre, par un dédale de galeries en ruine. Enfin, le
toit s'abaissa, ils se trouvaient agenouillés, sous une roche
ébouleuse, que soutenaient des bois à demi rompus. C'était une sorte
de caisse longue, où ils couchèrent le petit soldat comme dans un
cercueil; ils déposèrent le fusil contre son flanc; puis, à grands
coups de talon, ils achevèrent de casser les bois, au risque d'y
rester eux-mêmes. Tout de suite, la roche se fendit, ils eurent à
peine le temps de ramper sur les coudes et sur les genoux. Lorsque
Étienne se retourna, pris du besoin de voir, l'affaissement du toit
continuait, écrasait lentement le corps, sous la poussée énorme. Et
il n'y eut plus rien, rien que la masse profonde de la terre.
Jeanlin, de retour chez lui, dans son coin de caverne scélérate,
s'étala sur le foin, en murmurant, brisé de lassitude:
--Zut! les mioches m'attendront, je vais dormir une heure.
Étienne avait soufflé la chandelle, dont il ne restait qu'un petit
bout. Lui aussi était courbaturé, mais il n'avait pas sommeil, des
pensées douloureuses de cauchemar tapaient comme des marteaux dans son
crâne. Une seule bientôt demeura, torturante, le fatiguant d'une
interrogation à laquelle il ne pouvait répondre: pourquoi n'avait-il
pas frappé Chaval, quand il le tenait sous le couteau? et pourquoi cet
enfant venait-il d'égorger un soldat, dont il ignorait même le nom?
Cela bousculait ses croyances révolutionnaires, le courage de tuer, le
droit de tuer. Était-ce donc qu'il fût lâche? Dans le foin, l'enfant
s'était mis à ronfler, d'un ronflement d'homme soûl, comme s'il eût
cuvé l'ivresse de son meurtre. Et, répugné, irrité, Étienne souffrait
de le savoir là, de l'entendre. Tout d'un coup, il tressaillit, le
souffle de la peur lui avait passé sur la face. Un frôlement léger,
un sanglot lui semblait être sorti des profondeurs de la terre.
L'image du petit soldat, couché là-bas avec son fusil, sous les
roches, lui glaça le dos et fit dresser ses cheveux. C'était
imbécile, toute la mine s'emplissait de voix, il dut rallumer la
chandelle, il ne se calma qu'en revoyant le vide des galeries, à cette
clarté pâle.
Pendant un quart d'heure encore, il réfléchit, toujours ravagé par la
même lutte, les yeux fixés sur cette mèche qui brûlait. Mais il y eut
un grésillement, la mèche se noyait, et tout retomba aux ténèbres. Il
fut repris d'un frisson, il aurait giflé Jeanlin, pour l'empêcher de
ronfler si fort. Le voisinage de l'enfant lui devenait si
insupportable, qu'il se sauva, tourmenté d'un besoin de grand air, se
hâtant par les galeries et par le goyot, comme s'il avait entendu une
ombre s'essouffler derrière ses talons.
En haut, au milieu des décombres de Réquillart, Étienne put enfin
respirer largement. Puisqu'il n'osait tuer, c'était à lui de mourir;
et cette idée de mort, qui l'avait effleuré déjà, renaissait,
s'enfonçait dans sa tête, comme une espérance dernière. Mourir
crânement, mourir pour la révolution, cela terminerait tout, réglerait
son compte bon ou mauvais, l'empêcherait de penser davantage. Si les
camarades attaquaient les Borains, il serait au premier rang, il
aurait bien la chance d'attraper un mauvais coup. Ce fut d'un pas
raffermi qu'il retourna rôder autour du Voreux. Deux heures
sonnaient, un gros bruit de voix sortait de la chambre des porions, où
campait le poste qui gardait la fosse. La disparition de la
sentinelle venait de bouleverser ce poste, on était allé réveiller le
capitaine, on avait fini par croire à une désertion, après un examen
attentif des lieux. Et, aux aguets dans l'ombre, Étienne se souvenait
de ce capitaine républicain, dont le petit soldat lui avait parlé.
Qui sait si on ne le déciderait pas à passer au peuple? la troupe
mettrait la crosse en l'air, cela pouvait être le signal du massacre
des bourgeois. Un nouveau rêve l'emporta, il ne songea plus à mourir,
il resta des heures, les pieds dans la boue, la bruine du dégel sur
les épaules, enfiévré par l'espoir d'une victoire encore possible.
Jusqu'à cinq heures, il guetta les Borains. Puis, il s'aperçut que la
Compagnie avait eu la malignité de les faire coucher au Voreux. La
descente commençait, les quelques grévistes du coron des
Deux-Cent-Quarante, postés en éclaireurs, hésitaient à prévenir les
camarades. Ce fut lui qui les avertit du bon tour, et ils partirent
en courant, tandis qu'il attendait derrière le terri, sur le chemin de
halage. Six heures sonnèrent, le ciel terreux pâlissait, s'éclairait
d'une aube rougeâtre, lorsque l'abbé Ranvier déboucha d'un sentier,
avec sa soutane relevée sur ses maigres jambes. Chaque lundi, il
allait dire une messe matinale à la chapelle d'un couvent, de l'autre
côté de la fosse.
--Bonjour, mon ami, cria-t-il d'une voix forte, après avoir dévisagé
le jeune homme de ses yeux de flamme.
Mais Étienne ne répondit pas. Au loin, entre les tréteaux du Voreux,
il venait de voir passer une femme, et il s'était précipité, pris
d'inquiétude, car il avait cru reconnaître Catherine.
Depuis minuit, Catherine battait le dégel des routes. Chaval, en
rentrant et en la trouvant couchée, l'avait mise debout d'un soufflet.
Il lui criait de passer tout de suite par la porte, si elle ne voulait
pas sortir par la fenêtre; et, pleurante, vêtue à peine, meurtrie de
coups de pied dans les jambes, elle avait dû descendre, poussée dehors
d'une dernière claque. Cette séparation brutale l'étourdissait, elle
s'était assise sur une borne, regardant la maison, attendant toujours
qu'il la rappelât; car ce n'était pas possible, il la guettait, il lui
dirait de remonter, quand il la verrait grelotter ainsi, abandonnée,
sans personne pour la recueillir.
Puis, au bout de deux heures, elle se décida, mourant de froid, dans
cette immobilité de chien jeté à la rue. Elle sortit de Montsou,
revint sur ses pas, n'osa ni appeler du trottoir ni taper à la porte.
Enfin, elle s'en alla par le pavé, sur la grande route droite, avec
l'idée de se rendre au coron, chez ses parents. Mais, quand elle y
fut, une telle honte la saisit, qu'elle galopa le long des jardins,
dans la crainte d'être reconnue de quelqu'un, malgré le lourd sommeil,
appesanti derrière les persiennes closes. Et, dès lors, elle
vagabonda, effarée au moindre bruit, tremblante d'être ramassée et
conduite, comme une gueuse, à cette maison publique de Marchiennes,
dont la menace la hantait d'un cauchemar depuis des mois. Deux fois,
elle buta contre le Voreux, s'effraya des grosses voix du poste,
courut essoufflée, avec des regards en arrière, pour voir si on ne la
poursuivait pas. La ruelle de Réquillart était toujours pleine
d'hommes soûls, elle y retournait pourtant, dans l'espoir vague d'y
rencontrer celui qu'elle avait repoussé, quelques heures plus tôt.
Chaval, ce matin-là, devait descendre; et cette pensée ramena
Catherine vers la fosse, bien qu'elle sentît l'inutilité de lui
parler: c'était fini entre eux. On ne travaillait plus à Jean-Bart,
il avait juré de l'étrangler, si elle reprenait du travail au Voreux,
où il craignait d'être compromis par elle. Alors, que faire? partir
ailleurs, crever la faim, céder sous les coups de tous les hommes qui
passeraient? Elle se traînait, chancelait au milieu des ornières, les
jambes rompues, crottée jusqu'à l'échine. Le dégel roulait maintenant
par les chemins en fleuve de fange, elle s'y noyait, marchant
toujours, n'osant chercher une pierre où s'asseoir.
Le jour parut. Catherine venait de reconnaître le dos de Chaval qui
tournait prudemment le terri, lorsqu'elle aperçut Lydie et Bébert,
sortant le nez de leur cachette, sous la provision des bois. Ils y
avaient passé la nuit aux aguets, sans se permettre de rentrer chez
eux, du moment où l'ordre de Jeanlin était de l'attendre; et, tandis
que ce dernier, à Réquillart, cuvait l'ivresse de son meurtre, les
deux enfants s'étaient pris aux bras l'un de l'autre, pour avoir
chaud. Le vent sifflait entre les perches de châtaignier et de chêne,
ils se pelotonnaient, comme dans une hutte de bûcheron abandonnée.
Lydie n'osait dire à voix haute ses souffrances de petite femme
battue, pas plus que Bébert ne trouvait le courage de se plaindre des
claques dont le capitaine lui enflait les joues; mais, à la fin,
celui-ci abusait trop, risquant leurs os dans des maraudes folles,
refusant ensuite tout partage; et leur coeur se soulevait de révolte,
ils avaient fini par s'embrasser, malgré sa défense, quittes à
recevoir une gifle de l'invisible, ainsi qu'il les en menaçait. La
gifle ne venant pas, ils continuaient de se baiser doucement, sans
avoir l'idée d'autre chose, mettant dans cette caresse leur longue
passion combattue, tout ce qu'il y avait en eux de martyrisé et
d'attendri. La nuit entière, ils s'étaient ainsi réchauffés, si
heureux au fond de ce trou perdu, qu'ils ne se rappelaient pas l'avoir
été davantage, même à la Sainte-Barbe, quand on mangeait des beignets
et qu'on buvait du vin.
Une brusque sonnerie de clairon fit tressaillir Catherine. Elle se
haussa, elle vit le poste du Voreux qui prenait les armes. Étienne
arrivait au pas de course, Bébert et Lydie avaient sauté d'un bond
hors de leur cachette. Et, là-bas, sous le jour grandissant, une
bande d'hommes et de femmes descendaient du coron, avec de grands
gestes de colère.
V
On venait de fermer toutes les ouvertures du Voreux; et les soixante
soldats, l'arme au pied, barraient la seule porte restée libre, celle
qui menait à la recette, par un escalier étroit, où s'ouvraient la
chambre des porions et la baraque. Le capitaine les avait alignés sur
deux rangs, contre le mur de briques, pour qu'on ne pût les attaquer
par-derrière.
D'abord, la bande des mineurs descendue du coron se tint à distance.
Ils étaient une trentaine au plus, ils se concertaient en paroles
violentes et confuses.
La Maheude, arrivée la première, dépeignée sous un mouchoir noué à la
hâte, ayant au bras Estelle endormie, répétait d'une voix fiévreuse:
--Que personne n'entre et que personne ne sorte! Faut les pincer tous
là-dedans!
Maheu approuvait, lorsque le père Mouque, justement, arriva de
Réquillart. On voulut l'empêcher de passer. Mais il se débattit, il
dit que ses chevaux mangeaient tout de même leur avoine et se
fichaient de la révolution. D'ailleurs, il y avait un cheval mort, on
l'attendait pour le sortir. Étienne dégagea le vieux palefrenier, que
les soldats laissèrent monter au puits. Et, un quart d'heure plus
tard, comme la bande des grévistes, peu à peu grossie, devenait
menaçante, une large porte se rouvrit au rez-de-chaussée, des hommes
parurent, charriant la bête morte, un paquet lamentable, encore serré
dans le filet de corde, qu'ils abandonnèrent au milieu des flaques de
neige fondue. Le saisissement fut tel, qu'on ne les empêcha pas de
rentrer et de barricader la porte de nouveau. Tous avaient reconnu le
cheval, à sa tête repliée et raidie contre le flanc. Des
chuchotements coururent.
--C'est Trompette, n'est-ce pas? c'est Trompette.
C'était Trompette, en effet. Depuis sa descente, jamais il n'avait pu
s'acclimater. Il restait morne, sans goût à la besogne, comme torturé
du regret de la lumière. Vainement, Bataille, le doyen de la mine, le
frottait amicalement de ses côtes, lui mordillait le cou, pour lui
donner un peu de la résignation de ses dix années de fond. Ces
caresses redoublaient sa mélancolie, son poil frémissait sous les
confidences du camarade vieilli dans les ténèbres; et tous deux,
chaque fois qu'ils se rencontraient et qu'ils s'ébrouaient ensemble,
avaient l'air de se lamenter, le vieux d'en être à ne plus se
souvenir, le jeune de ne pouvoir oublier. A l'écurie, voisins de
mangeoire, ils vivaient la tête basse, se soufflant aux naseaux,
échangeant leur continuel rêve du jour, des visions d'herbes vertes,
de routes blanches, de clartés jaunes, à l'infini. Puis, quand
Trompette, trempé de sueur, avait agonisé sur sa litière, Bataille
s'était mis à le flairer désespérément, avec des reniflements courts,
pareils à des sanglots. Il le sentait devenir froid, la mine lui
prenait sa joie dernière, cet ami tombé d'en haut, frais de bonnes
odeurs, qui lui rappelaient sa jeunesse au plein air. Et il avait
cassé sa longe, hennissant de peur, lorsqu'il s'était aperçu que
l'autre ne remuait plus.
Mouque, du reste, avertissait depuis huit jours le maître-porion.
Mais on s'inquiétait bien d'un cheval malade, en ce moment-là! Ces
messieurs n'aimaient guère déplacer les chevaux. Maintenant, il
fallait pourtant se décider à le sortir. La veille, le palefrenier
avait passé une heure avec deux hommes, ficelant Trompette. On attela
Bataille, pour l'amener jusqu'au puits. Lentement, le vieux cheval
tirait, traînait le camarade mort, par une galerie si étroite, qu'il
devait donner des secousses, au risque de l'écorcher; et, harassé, il
branlait la tête, en écoutant le long frôlement de cette masse
attendue chez l'équarrisseur. A l'accrochage, quand on l'eut dételé,
il suivit de son oeil morne les préparatifs de la remonte, le corps
poussé sur des traverses, au-dessus du puisard, le filet attaché sous
une cage. Enfin, les chargeurs sonnèrent à la viande, il leva le cou
pour le regarder partir, d'abord doucement, puis tout de suite noyé de
ténèbres, envolé à jamais en haut de ce trou noir. Et il demeurait le
cou allongé, sa mémoire vacillante de bête se souvenait peut-être des
choses de la terre. Mais c'était fini, le camarade ne verrait plus
rien, lui-même serait ainsi ficelé en un paquet pitoyable, le jour où
il remonterait par là. Ses pattes se mirent à trembler, le grand air
qui venait des campagnes lointaines l'étouffait; et il était comme
ivre, quand il rentra pesamment à l'écurie.
Sur le carreau, les charbonniers restaient sombres, devant le cadavre
de Trompette. Une femme dit à demi-voix:
--Encore un homme, ça descend si ça veut!
Mais un nouveau flot arrivait du coron, et Levaque qui marchait en
tête, suivi de la Levaque et de Bouteloup, criait:
--A mort, les Borains! pas d'étrangers chez nous! à mort! à mort!
Tous se ruaient, il fallut qu'Étienne les arrêtât. Il s'était
approché du capitaine, un grand jeune homme mince, de vingt-huit ans à
peine, à la face désespérée et résolue; et il lui expliquait les
choses, il tâchait de le gagner, guettant l'effet de ses paroles. A
quoi bon risquer un massacre inutile? est-ce que la justice ne se
trouvait pas du côté des mineurs? On était tous frères, on devait
s'entendre. Au mot de république, le capitaine avait eu un geste
nerveux. Il gardait une raideur militaire, il dit brusquement:
--Au large! ne me forcez pas à faire mon devoir.
Trois fois, Étienne recommença. Derrière lui, les camarades
grondaient. Le bruit courait que M. Hennebeau était à la fosse, et on
parlait de le descendre par le cou, pour voir s'il abattrait son
charbon lui-même. Mais c'était un faux bruit, il n'y avait là que
Négrel et Dansaert, qui tous deux se montrèrent un instant à une
fenêtre de la recette: le maître-porion se tenait en arrière,
décontenancé depuis son aventure avec la Pierronne; tandis que
l'ingénieur, bravement, promenait sur la foule ses petits yeux vifs,
souriant du mépris goguenard dont il enveloppait les hommes et les
choses. Des huées s'élevèrent, ils disparurent. Et, à leur place, on
ne vit plus que la face blonde de Souvarine. Il était justement de
service, il n'avait pas quitté sa machine un seul jour, depuis le
commencement de la grève, ne parlant plus, absorbé peu à peu dans une
idée fixe, dont le clou d'acier semblait luire au fond de ses yeux
pâles.
--Au large! répéta très haut le capitaine. Je n'ai rien à entendre,
j'ai l'ordre de garder le puits, je le garderai... Et ne vous poussez
pas sur mes hommes, ou je saurai vous faire reculer.
Malgré sa voix ferme, une inquiétude croissante le pâlissait, à la vue
du flot toujours montant des mineurs. On devait le relever à midi;
mais, craignant de ne pouvoir tenir jusque-là, il venait d'envoyer à
Montsou un galibot de la fosse, pour demander du renfort.
Des vociférations lui avaient répondu.
--A mort les étrangers! à mort les Borains!... Nous voulons être les
maîtres chez nous!
Étienne recula, désolé. C'était la fin, il n'y avait plus qu'à se
battre et à mourir. Et il cessa de retenir les camarades, la bande
roula jusqu'à la petite troupe. Ils étaient près de quatre cents, les
corons du voisinage se vidaient, arrivaient au pas de course. Tous
jetaient le même cri, Maheu et Levaque disaient furieusement aux
soldats:
--Allez-vous-en! nous n'avons rien contre vous, allez-vous-en!
--Ça ne vous regarde pas, reprenait la Maheude. Laissez-nous faire
nos affaires.
Et, derrière elle, la Levaque ajoutait, plus violente:
--Est-ce qu'il faudra vous manger pour passer? On vous prie de foutre
le camp!
Même on entendit la voix grêle de Lydie, qui s'était fourrée au plus
épais avec Bébert, dire sur un ton aigu:
--En voilà des andouilles de lignards!
Catherine, à quelques pas, regardait, écoutait, l'air hébété par ces
nouvelles violences, au milieu desquelles le mauvais sort la faisait
tomber. Est-ce qu'elle ne souffrait pas trop déjà? quelle faute
avait-elle donc commise, pour que le malheur ne lui laissât pas de
repos? La veille encore, elle ne comprenait rien aux colères de la
grève, elle pensait que, lorsqu'on a sa part de gifles, il est inutile
d'en chercher davantage; et, à cette heure, son coeur se gonflait d'un
besoin de haine, elle se souvenait de ce qu'Étienne racontait
autrefois à la veillée, elle tâchait d'entendre ce qu'il disait
maintenant aux soldats. Il les traitait de camarades, il leur
rappelait qu'ils étaient du peuple eux aussi, qu'ils devaient être
avec le peuple, contre les exploiteurs de la misère.
Mais il y eut dans la foule une longue secousse, et une vieille femme
déboula. C'était la Brûlé, effrayante de maigreur, le cou et les bras
à l'air, accourue d'un tel galop, que des mèches de cheveux gris
l'aveuglaient.
--Ah! nom de Dieu, j'en suis! balbutiait-elle, l'haleine coupée. Ce
vendu de Pierron qui m'avait enfermée dans la cave!
Et, sans attendre, elle tomba sur l'armée, la bouche noire, vomissant
l'injure.
--Tas de canailles! tas de crapules! ça lèche les bottes de ses
supérieurs, ça n'a de courage que contre le pauvre monde!
Alors, les autres se joignirent à elle, ce furent des bordées
d'insultes. Quelques-uns criaient encore: «Vivent les soldats! au
puits l'officier!» Mais bientôt il n'y eut plus qu'une clameur: «A bas
les pantalons rouges!» Ces hommes qui avaient écouté, impassibles,
d'un visage immobile et muet, les appels à la fraternité, les
tentatives amicales d'embauchage, gardaient la même raideur passive,
sous cette grêle de gros mots. Derrière eux, le capitaine avait tiré
son épée; et, comme la foule les serrait de plus en plus, menaçant de
les écraser contre le mur, il leur commanda de croiser la baïonnette.
Ils obéirent, une double rangée de pointes d'acier s'abattit devant
les poitrines des grévistes.
--Ah! les jean-foutre! hurla la Brûlé, en reculant.
Déjà, tous revenaient, dans un mépris exalté de la mort. Des femmes
se précipitaient, la Maheude et la Levaque clamaient:
--Tuez-nous, tuez-nous donc! Nous voulons nos droits.
Levaque, au risque de se couper, avait saisi à pleines mains un paquet
de baïonnettes, trois baïonnettes, qu'il secouait, qu'il tirait à lui,
pour les arracher; et il les tordait, dans les forces décuplées de sa
colère, tandis que Bouteloup, à l'écart, ennuyé d'avoir suivi le
camarade, le regardait faire tranquillement.
--Allez-y, pour voir, répétait Maheu, allez-y un peu, si vous êtes de
bons bougres!
Et il ouvrait sa veste, et il écartait sa chemise, étalant sa poitrine
nue, sa chair velue et tatouée de charbon. Il se poussait sur les
pointes, il les obligeait à reculer, terrible d'insolence et de
bravoure. Une d'elles l'avait piqué au sein, il en était comme fou et
s'efforçait qu'elle entrât davantage, pour entendre craquer ses côtes.
--Lâches, vous n'osez pas... Il y en a dix mille derrière nous. Oui,
vous pouvez nous tuer, il y en aura dix mille à tuer encore.
La position des soldats devenait critique, car ils avaient reçu
l'ordre sévère de ne se servir de leurs armes qu'à la dernière
extrémité. Et comment empêcher ces enragés-là de s'embrocher
eux-mêmes? D'autre part, l'espace diminuait, ils se trouvaient
maintenant acculés contre le mur, dans l'impossibilité de reculer
davantage. Leur petite troupe, une poignée d'hommes, en face de la
marée montante des mineurs, tenait bon cependant, exécutait avec
sang-froid les ordres brefs donnés par le capitaine. Celui-ci, les
yeux clairs, les lèvres nerveusement amincies, n'avait qu'une peur,
celle de les voir s'emporter sous les injures. Déjà, un jeune
sergent, un grand maigre dont les quatre poils de moustaches se
hérissaient, battait des paupières d'une façon inquiétante. Près de
lui, un vieux chevronné, au cuir tanné par vingt campagnes, avait
blêmi, quand il avait vu sa baïonnette tordue comme une paille. Un
autre, une recrue sans doute, sentant encore le labour, devenait très
rouge, chaque fois qu'il s'entendait traiter de crapule et de
canaille. Et les violences ne cessaient pas, les poings tendus, les
mots abominables, des pelletées d'accusations et de menaces qui les
souffletaient au visage. Il fallait toute la force de la consigne
pour les tenir ainsi, la face muette, dans le hautain et triste
silence de la discipline militaire.
Une collision semblait fatale, lorsqu'on vit sortir, derrière la
troupe, le porion Richomme, avec sa tête blanche de bon gendarme,
bouleversée d'émotion. Il parlait tout haut.
--Nom de Dieu, c'est bête à la fin! On ne peut pas permettre des
bêtises pareilles.
Et il se jeta entre les baïonnettes et les mineurs.
--Camarades, écoutez-moi... Vous savez que je suis un vieil ouvrier
et que je n'ai jamais cessé d'être un des vôtres. Eh bien! nom de
Dieu! je vous promets que, si l'on n'est pas juste avec vous, ce sera
moi qui dirai aux chefs leurs quatre vérités... Mais en voilà de
trop, ça n'avance à rien de gueuler des mauvaises paroles à ces braves
gens et de vouloir se faire trouer le ventre.
On écoutait, on hésitait. En haut, malheureusement, reparut le profil
aigu du petit Négrel. Il craignait sans doute qu'on ne l'accusât
d'envoyer un porion, au lieu de se risquer lui-même; et il tâcha de
parler. Mais sa voix se perdit au milieu d'un tumulte si
épouvantable, qu'il dut quitter de nouveau la fenêtre, après avoir
simplement haussé les épaules. Richomme, dès lors, eut beau les
supplier en son nom, répéter que cela devait se passer entre
camarades: on le repoussait, on le suspectait. Mais il s'entêta, il
resta au milieu d'eux.
--Nom de Dieu! qu'on me casse la tête avec vous, mais je ne vous lâche
pas, tant que vous serez si bêtes!
Étienne, qu'il suppliait de l'aider à leur faire entendre raison, eut
un geste d'impuissance. Il était trop tard, leur nombre maintenant
montait à plus de cinq cents. Et il n'y avait pas que des enragés,
accourus pour chasser les Borains: des curieux stationnaient, des
farceurs qui s'amusaient de la bataille. Au milieu d'un groupe, à
quelque distance, Zacharie et Philomène regardaient comme au
spectacle, si paisibles, qu'ils avaient amené les deux enfants,
Achille et Désirée. Un nouveau flot arrivait de Réquillart, dans
lequel se trouvaient Mouquet et la Mouquette: lui, tout de suite, alla
en ricanant taper sur les épaules de son ami Zacharie; tandis qu'elle,
très allumée, galopait au premier rang des mauvaises têtes.
Cependant, à chaque minute, le capitaine se tournait vers la route de
Montsou. Les renforts demandés n'arrivaient pas, ses soixante hommes
ne pouvaient tenir davantage. Enfin, il eut l'idée de frapper
l'imagination de la foule, il commanda de charger les fusils devant
elle. Les soldats exécutèrent le commandement, mais l'agitation
grandissait, des fanfaronnades et des moqueries.
--Tiens! ces feignants, ils partent pour la cible! ricanaient les
femmes, la Brûlé, la Levaque et les autres.
La Maheude, la gorge couverte du petit corps d'Estelle, qui s'était
réveillée et qui pleurait, s'approchait tellement, que le sergent lui
demanda ce qu'elle venait faire, avec ce pauvre mioche.
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