--La tête de plus que toi.
--Ce n'est pas Dragoch!.. murmura Striga, qui se savait d'une stature
plus élevée que le détective.
Il réfléchit quelques instants, puis demanda:
--Le prisonnier ressemblait-il à quelqu'un de ta connaissance?
--De ma connaissance? protesta Titcha. Jamais de la vie!
--. Par exemple, il ne ressemblerait pas... à Ladko?
--En voilà une idée! s'écria Titcha. Pourquoi diable veux-tu que Dragoch
ressemble à Ladko?
--Et si notre prisonnier n'était pas Dragoch?
--Il ne serait pas davantage Ladko, que je connais assez, parbleu, pour
ne pas m'y tromper.
--Réponds toujours à ma question, insista Striga. Lui ressemblait-il?
--Tu rêves, protesta Titcha. D'abord, le prisonnier n'avait pas de
barbe, et Ladko en a.
--Ça se coupe, la barbe, fit observer Striga.
--Je ne dis pas non... Et puis, le prisonnier avait des lunettes.
Striga haussa les épaules.
--Etait-il brun ou blond? demanda-t-il.
--Brun, répondit Titcha avec conviction.
--Tu en es sûr?
--Sûr.
--Ce n'est pas Ladko!.. murmura de nouveau Striga. Ce serait donc Ilia
Brusch..
--Quel Ilia Brusch?
--Le pêcheur.
--Bah!.. fit Titcha abasourdi. Mais alors, si le prisonnier n'était ni
Ladko, ni Karl Dragoch, peu importe qu'il ait pris la clef des champs.
Striga, sans répondre, s'approcha à son tour de la fenêtre. Après
avoir examiné les traces de sang, il se pencha au dehors et s'efforça
vainement de percer les ténèbres.
--Depuis combien de temps est-il parti?., se demandait-il à demi-voix.
--Pas plus de deux heures, dit Titcha.
--S'il court depuis deux heures, il doit être loin! s'écria Striga, qui
maîtrisait, avec peine sa colère.
Après un instant de réflexion, il ajouta:
--Rien à faire pour le moment. La nuit est trop noire. Puisque l'oiseau
est envolé, bon voyage. Quant à nous, nous nous mettrons en route un
peu avant l'aube, de manière à être le plus tôt possible au delà de
Belgrade.»
Il resta un instant songeur, puis, sans rien ajouter, il quitta la
cabine pour entrer dans celle qui lui faisait face. Titcha prêta
l'oreille. D'abord, il n'entendit rien; mais bientôt, à travers la porte
fermée, arrivèrent jusqu'à lui des éclats de voix dont le diapason
montait progressivement. Haussant les épaules avec dédain, Titcha
s'éloigna et regagna son lit.
C'est à tort que Striga avait jugé inutile de se livrer à des recherches
immédiates. Ces recherches n'eussent peut-être pas été vaines, car le
fugitif n'était pas loin.
En entendant le bruit de la clef tournant dans la serrure, Serge Ladko,
d'un effort désespéré, avait vaincu l'obstacle. Sous la violente
traction des muscles, l'épaule d'abord, la hanche ensuite s'étaient
effacées, et il avait glissé comme une flèche hors de la fenêtre trop
étroite, pour tomber, la tête la première, dans l'eau du Danube,
qui s'était ouverte et refermée sans bruit. Quand, après une courte
immersion, il revint à la surface, le courant l'avait déjà emporté à
quelque distance de l'endroit de sa chute. Un instant plus tard, il
dépassait l'arrière du chaland, évité la proue vers l'amont. Devant lui
la route était libre.
Il n'avait pas à hésiter. Le seul parti à prendre était de se laisser
dériver quelque temps encore. Une fois hors d'atteinte, il nagerait
vigoureusement vers l'une des rives. Il y arriverait, il est vrai, dans
un état de nudité qui pouvait être une source de grandes difficultés
ultérieures, mais il n'avait pas le choix. Le plus pressé était de
s'éloigner de la prison flottante où il venait de passer de si pénibles
jours. Quand il aurait pris terre, il aviserait.
Tout à coup, dans la nuit, la masse sombre d'une seconde embarcation se
dressa devant lui. Quelle ne fut pas son émotion, en reconnaissant sa
barge retenue par une bosse amarrée au chaland et que tendait la poussée
du courant. Il se cramponna instinctivement au gouvernail, et, un
instant, demeura immobile.
Dans la paix nocturne, un bruit de voix parvenait jusqu'à lui. Sans
doute, on discutait les circonstances de sa fuite. Il attendit, la tête
seule hors de l'eau noire qui le couvrait de son impénétrable voile.
Les voix grandirent, puis se turent, et tout retomba dans le silence.
Serge Ladko, s'accrochant au plat bord, se hissa lentement dans la barge
et disparut sous le tôt. Là, l'oreille tendue, il écouta de nouveau.. Il
n'entendit rien. Plus aucun bruit autour de lui.
Sous le tôt, l'obscurité de la nuit se faisait plus épaisse encore. Dans
l'impossibilité de rien distinguer, Serge Ladko tâtonna comme un aveugle
pour reconnaître les objets familiers. Il ne semblait pas que l'on eût
rien touché. Là étaient ses instruments de pêche; à ce clou pendait
encore le bonnet de loutre qu'il y avait lui-même accroché. A droite,
c'était sa couchette; à gauche, celle où M. Jaeger avait si longtemps
dormi... Mais pourquoi étaient-ils ouverts, les coffres ménagés
au-dessous de ces couchettes? On les avait donc forcés?.. Invisibles
dans l'ombre, ses mains hésitantes firent l'inventaire de ses modestes
richesses... Non, on ne lui avait rien pris. Linge et vêtements
paraissaient en on ordre, comme il les avait laissés... Jusqu'à son
couteau qu'il retrouva à la place même où il l'avait rangé. Ce couteau,
Serge Ladko l'ouvrit, puis, rampant sur le ventre dans le fond de la
barge, il s'avança vers l'étrave.
Quel voyage! L'oreille aux aguets, les yeux vainement ouverts dans les
ténèbres, s'arrêtant, la respiration coupée, au moindre clapotis de
l'eau, il lui fallut dix minutes pour arriver au but. Enfin, sa main put
saisir la bosse, qu'il trancha d'un seul coup.
La corde coupée fouetta l'eau à grand bruit. Ladko, le coeur battant,
retomba dans la barge. Impossible qu'on n'ait pas entendu la chute de
cette corde, dans un silence si profond...
Non... rien ne bougeait... Le pilote, peu à peu redressé, comprit qu'il
était déjà foin de ses ennemis. A peine libre, en effet, la barge avait
commencé à dériver, et il n'avait fallu qu'un instant pour qu'entre elle
et le chaland s'élevât le mur inexpugnable de la nuit.
Quand il s'estima assez loin pour n'avoir plus rien à craindre, Serge
Ladko arma un aviron, et quelques coups de godille augmentèrent
rapidement la distance. Alors seulement, il s'aperçut qu'il grelottait
et s'occupa de se couvrir. Décidément, on n'avait pas touché au contenu
de ses coffres, où il trouva sans peine le linge et les vêtements
nécessaires. Cela fait, il saisit de nouveau l'aviron et se remit à
godiller avec rage.
Où était-il? Il n'en avait aucune idée. Rien ne pouvait le renseigner
sur le parcours effectué par le chaland dans lequel il avait été
incarcéré. Sa prison flottante avait-elle monté ou descendu le fleuve,
il l'ignorait.
En tous cas, c'est dans le sens du courant qu'il devait maintenant se
diriger, puisque c'est dans cette direction qu'étaient Roustchouk et
Natcha. Si on l'avait ramené en arrière, ce serait du temps à regagner à
grands renforts de bras, voilà tout. Pour le moment, il commencerait par
naviguer toute la nuit, de manière à s'éloigner le plus possible de
ses ennemis inconnus. Il pouvait compter sur environ sept heures
d'obscurité. En sept heures, on fait du chemin. Le jour venu, il
s'arrêterait, pour prendre du repos, dans la première ville rencontrée.
Serge Ladko godillait vigoureusement depuis une vingtaine de minutes,
quand un cri affaibli par la distance s'éleva dans la nuit. Ce qu'il
exprimait, joie, colère ou terreur, trop vague était ce cri lointain
pour que l'on pût le dire. Et pourtant, si vague qu'elle fût, cette
voix, qui lui arrivait des confins de l'horizon, emplit d'un trouble
obscur le coeur du pilote. Où avait-il entendu une voix semblable?.. Un
peu plus, il eût juré que c'était celle de Natcha... Il avait cessé de
godiller, l'oreille tendue aux sourdes rumeurs de la nuit.
Le cri ne se renouvela pas. L'espace était redevenu muet autour de la
barge que le courant entraînait en silence. Natcha!..
Il n'avait que ce nom-là en tête... Serge Ladko, d'un mouvement
d'épaules, rejeta cette obsession, cette idée fixe et se remit au
travail.
Le temps passa. Il pouvait être minuit, quand, sur la rive droite,
se dessinèrent confusément des maisons. Ce n'était qu'un village,
Szlankament, que Ladko laissa en arrière sans l'avoir reconnu.
Quelques heures plus tard, au moment du lever de l'aube, un autre bourg,
Nove Banoveze, apparut à son tour. Il ne le reconnut pas davantage et le
dépassa pareillement.
Puis les rives redevinrent désertes, tandis que le jour se levait.
Dès que la lumière fut suffisante, Serge Ladko s'empressa de réparer les
dégâts causés à son déguisement par une si longue captivité. En quelques
minutes, ses cheveux redevinrent noirs de leur racine à leur pointe, un
coup de rasoir fit tomber la barbe naissante et ses lunettes faussées
furent remplacées par des neuves. Cela fait, il se remit à godiller avec
le même inlassable courage.
De temps à autre, il jetait un coup d'oeil en arrière, sans rien
apercevoir de suspect. Les ennemis étaient loin, décidément.
Libérant son esprit de ses préoccupations les plus immédiates, le
sentiment de sa sécurité reconquise lui permettait de songer de nouveau
à l'étrangeté de sa situation. Quels étaient ces ennemis qui le
contraignaient à fuir? Que lui voulaient-ils? Pourquoi l'avaient-ils
tenu durant tant de jours en leur pouvoir? Autant de questions
auxquelles il était dans l'impossibilité de répondre. Quels que fussent
ces ennemis, il fallait, en tous cas, se défier d'eux à l'avenir, et ce
souci allait fâcheusement compliquer son voyage, à moins qu'il ne prît
le parti de réclamer, malgré les dangers d'une telle démarche, la
protection de la police contre ses ravisseurs inconnus, à la première
ville qu'il traverserait.
Cette ville, quelle serait-elle? Cela non plus, il ne le savait pas,
et rien n'était de nature à le renseigner, sur ces rives désertes où,
séparés par de longs espaces, s'égrenaient de rares et pauvres hameaux.
Ce fut seulement vers huit heures du matin, que, toujours sur la rive
droite, de hauts clochers piquèrent le ciel, tandis que, devant la
barge, une autre ville plus lointaine montait à l'horizon. Serge Ladko
eut un sursaut de joie. Ces villes, il les connaissait bien. L'une,
la plus proche, c'était Semlin, dernière cité danubienne de l'empire
austro-hongrois; l'autre, juste en face de lui, c'était Belgrade, la
capitale serbe, située également sur la rive droite, après un coude
brusque du fleuve, au confluent de la Save.
Ainsi donc, pendant son incarcération, il avait continué à descendre le
courant, sa prison flottante l'avait rapproché du but, et, sans même
s'en rendre compte, il avait franchi plus de cinq cents kilomètres.
Pour l'instant, Semlin, c'était le salut. Autant que besoin serait, il
y trouverait aide et protection. Mais se résoudrait-il à demander du
secours? S'il se plaignait, s'il racontait son inexplicable aventure,
n'allait-on pas ouvrir une enquête, dont il serait la première victime?
Peut-être voudrait-on savoir qui il était, d'où il venait, où il se
rendait, et peut-être parviendrait-on à découvrir le nom qu'il s'était
juré de ne jamais révéler, quoi qu'il arrivât.
Remettant à prendre un parti à ce sujet, Serge Ladko activa la marche
de son embarcation. La demie de huit heures sonnait aux horloges de la
ville comme il fixait son amarre à un anneau du quai. Il procéda ensuite
à quelques rapides rangements, puis examina de nouveau ce problème:
parler ou se taire. Finalement il se décida pour l'abstention. Tout bien
considéré, mieux valait garderie silence, aller chercher sous le tôt
un repos bien gagné, et s'éloigner inaperçu de Semlin comme il y était
arrivé.
A ce moment, quatre hommes parurent sur le quai et s'arrêtèrent en face
de la barge. Ces hommes sautèrent à bord, et l'un d'eux, s'approchant de
Serge Ladko, qui le regardait faire avec étonnement, demanda:
«Vous êtes bien le nommé Ilia Brusch?
--Oui, répondit le pilote, en fixant sur le questionneur un regard
inquiet.
Celui-ci entr'ouvrit son vêtement, afin de montrer une écharpe aux
couleurs hongroises, qui lui enserrait la taille.
--Au nom de la loi, je vous arrête,» dit-il en touchant le pilote à
l'épaule.
XIII
UNE COMMISSION ROGATOIRE
Karl Dragoch n'avait pas souvenir de s'être occupé, dans tout le cours
de sa carrière, d'une affaire aussi fertile en incidents inattendus et
ayant autant le caractère du mystère que cette affaire de la bande du
Danube. L'incroyable mobilité de l'insaisissable bande, son ubiquité, la
soudaineté de ses coups, avaient déjà quelque chose d'insolite. Et voici
que son chef, à peine dépisté, devenait introuvable, et semblait se rire
des mandats d'amener lancés contre lui dans toutes les directions!
Tout d'abord, on eût été fondé à croire qu'il s'était évaporé. De lui,
aucune trace, ni en amont, ni en aval. La police de Budapest, notamment,
malgré une surveillance incessante, n'avait rien signalé qui lui
ressemblât. Il fallait bien qu'il fût passé à Budapest, cependant,
puisque, dès le 31 août, il était vu à Duna Földvar, soit près de
quatre-vingt-dix kilomètres plus bas que la capitale de la Hongrie.
Ignorant que le rôle du pêcheur fût joué à ce moment par Ivan Striga,
à qui le chaland assurait un refuge, Karl Dragoch n'y pouvait rien
comprendre.
Les jours suivants, c'est à Szekszard, à Vukovar, à Cserevics, à
Karlovitz enfin que l'on signalait sa présence. Ilia Brusch ne se
cachait pas. Loin de là, il disait son nom à qui voulait l'entendre, et
parfois même vendait quelques livres de poissons. D'aucuns, il est vrai,
prétendaient aussi l'avoir surpris au moment où il en achetait, ce qui
ne laissait pas d'être assez singulier.
Le soi-disant pêcheur faisait preuve en tous cas d'une infernale
habileté. La police, aussitôt prévenue de son apparition, avait beau
faire diligence, elle arrivait toujours trop tard. C'est en vain qu'elle
sillonnait ensuite le fleuve en tous sens, elle n'y découvrait pas le
plus petit vestige de la barge qui semblait littéralement volatilisée.
Karl Dragoch se désespérait en apprenant les échecs successifs de ses
sous-ordres. Le gibier allait-il décidément lui glisser entre les mains?
Toutefois, deux choses étaient certaines. La première, c'est que le
prétendu lauréat continuait à descendre le fleuve. La seconde, c'est
qu'il semblait fuir les villes, dont, sans doute, il redoutait la
police.
Karl Dragoch fit donc redoubler de surveillance à toutes les cités de
quelque importance situées en aval de Budapest, telles que Mohacs,
Apatin et Neusatz, et lui-même établit son quartier général à Semlin.
Ces villes constituaient ainsi autant de barrages élevés sur la route du
fugitif.
Malheureusement, il paraissait bien que celui-ci ne fît que rire de la
série d'obstacles accumulés devant lui. De même qu'on avait appris son
passage en aval de Budapest, sa présence fut constatée, mais toujours
trop tard, en aval de Mohacs, d'Apatin et de Neusatz. Dragoch,
transporté de colère et comprenant qu'il jouait sa dernière carte,
réunit alors une véritable flottille. Sur son ordre, plus de trente
embarcations croisèrent nuit et jour au-dessous de Semlin. Bien adroit
serait l'adversaire s'il parvenait à franchir leur ligne serrée.
Pour remarquables qu'elles fussent, ces dispositions n'auraient eu
cependant aucun succès, si Serge Ladko fût resté prisonnier dans la
gabarre de Striga. Heureusement pour le repos de Dragoch, il ne devait
pas en être ainsi.
La journée du 6 septembre s'était écoulée dans ces conditions, sans que
rien de nouveau fût survenu, et Dragoch, dès les premières heures du 7,
se disposait à rejoindre sa flottille, quand il vit un agent accourir à
sa rencontre. Son homme, enfin arrêté, venait d'être incarcéré dans la
prison de Semlin.
Il se hâta de se rendre au parquet. L'agent avait dit vrai. Le trop
célèbre Ladko était bien réellement sous les verrous.
La nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair et mit la ville en
rumeur. On ne causait pas d'autre chose, et, sur le quai, des groupes
compacts stationnèrent toute la journée devant la barge du fameux
malfaiteur.
Ces groupes ne purent manquer d'attirer l'attention d'une gabarre qui,
vers trois heures de l'après-midi, passa au large de Semlin. Cette
gabarre qui descendait innocemment le fleuve, c'était celle de Striga.
«Qu'y a-t-il donc à Semlin? dit celui-ci à son fidèle Titcha, en
remarquant l'animation des quais. Serait-ce une émeute?
Il s'aida d'une jumelle, qu'il écarta de ses yeux après un rapide
examen.
--Le diable m'emporte, Titcha, s'écria-t-il, si ce n'est pas
l'embarcation de notre particulier!
--Tu crois?... fit Titcha en s'emparant de la jumelle.
--Il faut que j'en aie le coeur net, déclara Striga qui paraissait en
proie à une vive agitation. Je vais à terre.
--Pour te faire pincer. C'est malin!... Si cette embarcation est celle
de Dragoch, c'est que Dragoch est à Semlin. C'est se jeter dans la
gueule du loup.
--Tu as raison, approuva Striga, qui disparut dans le rouf. Mais nous
allons prendre nos précautions.»
Un quart d'heure plus tard, il revenait «camouflé» de main de maître,
si l'on veut bien nous permettre cette expression empruntée à l'argot
commun aux malfaiteurs et aux gens de police. Sa barbe coupée et
remplacée par des favoris postiches, ses cheveux dissimulés sous une
perruque, un large bandeau recouvrant l'un de ses yeux, il s'appuyait
péniblement sur une canne, comme un homme qui sortirait à peine d'une
grave maladie.
«Et maintenant?... demanda-t-il, non sans quelque vanité.
--Merveilleux! admira Titcha.
--Ecoute, reprit Striga. Tandis que je serai à Semlin, vous continuerez
votre route. Deux ou trois lieues au delà de Belgrade, vous mouillerez
et vous attendrez mon retour.
--Comment feras-tu pour nous rejoindre?
--Ne t'inquiète pas de ça, et dis à Ogul de me conduire dans le bachot.»
Pendant ce temps, le chaland avait laissé Semlin en arrière. Ayant
pris terre assez loin de la ville, Striga revint à grands pas vers les
maisons. Dès qu'il les eut atteintes, il modéra son allure, et, se
mêlant aux groupes qui stationnaient au bord du fleuve, il recueillit
avidement les propos échangés autour de lui.
Il ne s'attendait guère à ce que ces propos lui apprirent. Personne,
dans ces groupes animés, ne parlait de Dragoch. On ne s'entretenait
pas davantage d'Ilia Brusch. Il n'était question que de Ladko. De quel
Ladko? Non pas du pilote de Roustchouk, dont le nom avait été utilisé
par Striga de la manière qu'on sait, mais précisément de ce Ladko
imaginaire qu'il avait ainsi créé de toutes pièces, du Ladko malfaiteur,
du Ladko pirate, c'est-à-dire de lui-même, Striga. C'est sa propre
arrestation qui formait le sujet de la conversation générale.
Il ne parvenait pas à comprendre. Que la police commit une erreur et
arrêtât un innocent au lieu et place du coupable, il n'y avait à cela
rien de bien surprenant. Mais quel rapport avait cette erreur, dont il
pouvait mieux que personne certifier la réalité, avec la présence de ce
bateau, que son chaland, la veille encore, avait à la traîne?
On estimera, sans doute, qu'il faisait preuve de faiblesse en accordant
quelque intérêt à ce côté de la question. L'essentiel, c'était qu'un
autre fût poursuivi à sa place. Pendant qu'on suspecterait celui-là,
on ne songerait pas à s'occuper de lui. C'était le point important. Le
reste ne comptait pas.
Rien n'eût été plus vrai, s'il n'avait eu des motifs particuliers de
vouloir être renseigné à cet égard. A en juger d'après les apparences,
tout portait à croire que l'homme incarcéré et le maître de la barge
ne faisaient qu'un. Quel était cet inconnu, qui, après avoir été,
huit jours durant, prisonnier à bord du chaland, en remplaçait si
complaisamment le propriétaire entre les griffes de la police? Striga,
certes, ne quitterait pas Semlin avant d'être fixé sur ce point.
Il lui fallut s'armer de patience. M. Izar Rona, juge chargé de cette
affaire, ne paraissait pas disposé à mener rondement l'instruction.
Trois jours s'écoulèrent sans qu'il donnât signe de vie. Cette attente
préalable faisait partie de sa méthode. D'après lui, il est excellent de
laisser tout d'abord un accusé aux prises avec la solitude. L'isolement
est un grand destructeur de force nerveuse, et quelques jours de secret
dépriment merveilleusement l'adversaire que le juge va trouver en face
de lui.
M. Izar Rona, quarante-huit heures après l'arrestation, exprimait ces
idées à Karl Dragoch venu aux informations. Le détective ne pouvait que
donner aux théories de son chef une approbation hiérarchique.
«Enfin, monsieur le Juge, se risqua-t-il à demander, quand comptez-vous
procéder au premier interrogatoire?
--Demain.
--Je viendrai donc demain soir en apprendre le résultat. Inutile de vous
répéter, je pense, sur quoi se fondent les présomptions?
--Inutile, affirma M. Rona. J'ai nos conversations antérieures présentes
à l'esprit, et, d'ailleurs, mes notes sont très complètes.
--Vous me permettrez toutefois de vous rappeler, monsieur le Juge, le
désir que j'ai pris la liberté de vous exprimer?
--Quel désir?
--Celui de ne pas paraître dans cette affaire, au moins jusqu'à nouvel
ordre. Ainsi que je vous l'ai exposé, l'inculpé ne me connaît que sous
le nom de Jaeger. Cela peut éventuellement nous servir. Evidemment,
lorsque nous serons devant la Cour, il me faudra décliner mon nom
véritable. Mais nous n'en sommes pas là, et il me paraît préférable,
pour la recherche des complices, de ne pas me brûler avant l'heure....
--C'est entendu,» promit le juge.
Dans la cellule où on l'avait enfermé, Serge Ladko attendait qu'on
voulût bien s'occuper de lui. Suivant de si près sa précédente aventure,
ce nouveau malheur, aussi inexplicable pour lui que l'autre, n'avait pas
abattu son courage. Sans tenter la moindre résistance au moment de
son arrestation, il s'était laissé conduire à la prison, après avoir
vainement formulé une question restée sans réponse. Que risquait-il,
d'ailleurs? Cette arrestation résultait nécessairement d'une erreur qui
serait dissipée dès qu'on l'interrogerait.
Par malheur, le premier interrogatoire se faisait singulièrement
attendre. Serge Ladko, maintenu au secret le plus rigoureux, demeurait
seul, jour et nuit, dans sa cellule, où, de temps à autre, un gardien
venait jeter un furtif coup d'oeil par un judas percé dans la porte. Ce
gardien espérait-il, obéissant aux ordres de M. Izar Rona, constater les
résultats progressifs de la méthode d'isolement! En ce cas, il ne devait
pas se retirer satisfait. Les heures et les jours s'écoulaient, sans
que rien, dans l'attitude du prisonnier, révélât un changement de ses
intimes pensées. Assis sur une chaise, les mains appuyées sur les
genoux, les yeux baissés, la face froide, il semblait profondément
réfléchir, et gardait une immobilité presque absolue, sans donner aucun
signe d'impatience. Dès la première minute, Serge Ladko s'était résolu
au calme, et rien ne l'en ferait sortir; mais il en arrivait, en
constatant la fuite du temps, à regretter sa prison flottante qui, du
moins, le rapprochait de Roustchouk.
Le troisième jour, enfin,--on était alors au 10 septembre,--sa porte
s'ouvrit, et il fut invité à quitter sa cellule. Encadré par quatre
soldats, baïonnette au canon, il suivit un long couloir, descendit un
interminable escalier, puis traversa une rue, au delà de laquelle il
pénétra dans le Palais de Justice, bâti en face de la prison.
Dans cette rue, le populaire grouillait, se pressant derrière un cordon
d'agents de police. Quand le prisonnier apparut, de féroces clameurs
s'élevèrent de cette foule, avide d'exprimer sa haine pour le malfaiteur
redouté et si longtemps impuni. Quel que fût le sentiment de Serge Ladko
en se voyant en butte à cette injure imméritée, il n'en laissa rien
paraître. D'un pas ferme, il entra dans le Palais, et, après une
nouvelle attente, se trouva enfin devant son juge.
M. Izar Rona, petit homme malingre, blond, la barbe rare, au teint
jaune et bilieux, était un magistrat de la manière forte. Procédant
par affirmations tranchantes, par dénégations brutales, il attaquait
l'adversaire à coups de boutoir, plus désireux d'inspirer la terreur que
de gagner la confiance.
Les gardes s'étaient retirés sur un signe du juge. Debout au milieu de
la pièce, Serge Ladko attendait qu'il plût à celui-ci de l'interroger.
Dans un angle, le greffier prêt à écrire.
«Asseyez-vous, dit M. Rona d'un ton brusque.
Serge Ladko obéit. Le magistrat reprit:
--Votre nom?
--Ilia Brusch.
--Votre domicile?
--Szalka.
--Votre profession?
--Pêcheur.
--Vous mentez, formula le juge, en surveillant du regard le prévenu.
Une légère rougeur colora le visage de Serge Ladko dont les yeux eurent
un rapide éclair. Toutefois, il se contraignit au calme et garda le
silence.
--Vous mentez, répéta M. Rona. Vous vous appelez Ladko. Votre domicile
est Roustchouk.
Le pilote tressaillit. Ainsi son identité véritable était connue.
Comment cela avait-il pu se faire? Cependant, le juge, à qui le
tressaillement du prévenu n'avait pas échappé, poursuivait d'une voix
cinglante:
--Vous êtes accusé de trois vols simples, de dix-neuf vols qualifiés
perpétrés avec les circonstances aggravantes d'escalade et d'effraction,
de trois assassinats et de six tentatives de meurtre, lesdits crimes
et délits accomplis avec préméditation depuis moins de trois ans.
Qu'avez-vous à répondre?
Le pilote avait écouté, stupéfait, cette incroyable nomenclature. Eh
quoi! la confusion qu'il avait redoutée, en apprenant de la bouche de
M. Jaeger l'existence de son sinistre homonyme, cette confusion s'était
produite en effet. Dès lors, à quoi bon avouer qu'il s'appelait Serge
Ladko? Tout à l'heure, il avait eu la pensée de le reconnaître, en
implorant la discrétion du juge. Il comprenait maintenant qu'un tel
aveu serait plus nuisible qu'utile. C'était bien lui, Serge Ladko, de
Roustchouk, et non un autre, qui était accusé de cette effroyable série
de crimes. Sans doute, même définitivement identifié, il parviendrait à
établir son innocence. Mais combien de temps faudrait-il pour y arriver?
Non, mieux valait soutenir jusqu'au bout le rôle du pêcheur Ilia Brusch,
puisque Ilia Brusch était le nom d'un innocent.
--J'ai à répondre que vous vous trompez, répliqua-t-il d'une voix ferme.
Je me nomme Ilia Brusch et je demeure à Szalka. Il est bien facile,
d'ailleurs, de vous en assurer.
--Ce sera fait, dit le juge en prenant une note. En attendant, je vais
vous faire connaître quelques-unes des charges qui pèsent sur vous.
Serge Ladko se fit plus attentif. On touchait au point intéressant.
--Pour le moment, commença le juge, nous laisserons de côté la plus
grande partie des crimes qui vous sont reprochés, et nous nous
occuperons seulement des plus récents, de ceux qui ont été perpétrés
pendant le voyage au cours duquel vous avez été arrêté.
M. Rona, ayant repris haleine, poursuivit:
--C'est à Ulm que l'on signale pour la première fois votre présence.
C'est donc à Ulm que nous placerons l'origine de ce voyage.
--Pardon, Monsieur, interrompit vivement Serge Ladko. Mon voyage avait
commencé bien avant Ulm, puisque j'ai remporté deux prix au concours
de pêche de Sigmaringen et que j'ai ensuite remonté le fleuve jusqu'à
Donaueschingen.
--Il est exact, en effet, répliqua le juge, qu'un certain Ilia Brusch
a été proclamé lauréat du concours de pêche institué par la Ligue
Danubienne à Sigmaringen, et que cet Ilia Brusch a été vu à
Donaueschingen. Mais, ou bien vous aviez déjà adopté à Sigmaringen une
personnalité d'emprunt, ou bien vous vous êtes substitué audit Ilia
Brusch pendant qu'il allait de Donaueschingen à Ulm. C'est un point que
nous éluciderons en son temps, soyez tranquille.
Serge Ladko, les yeux écarquillés par la surprise, écoutait comme
dans un rêve ces fantaisistes déductions. Un peu plus, on eût compté
l'imaginaire Ilia Brusch au nombre de ses victimes! Sans prendre la
peine de répondre, il haussait dédaigneusement les épaules, quand
le juge, en le regardant fixement, lui demanda tout à coup à
brûle-pourpoint:
--Qu'êtes-vous allé faire à Vienne, le 26 août dernier, chez le juif
Simon Klein?
Malgré lui, Serge Ladko tressaillit une seconde fois. Voilà qu'on
connaissait cette visite, maintenant! Certes, elle n'avait rien de
répréhensible, mais l'avouer, c'était avouer en même temps son identité,
et, puisqu'il avait adopté le parti de la nier, force lui était de
persister dans cette voie.
--Simon Klein?... répéta-t-il d'un air interrogateur, en homme qui ne
comprend pas.
--Vous niez?... fit M. Rona. Je m'y attendais. C'est donc à moi de vous
apprendre qu'en vous rendant chez le juif Simon Klein--et le juge, ce
disant, se souleva à demi sur son siège pour donner à ses paroles une
plus écrasante autorité,--vous alliez vous entendre avec le receleur
ordinaire de votre bande.
--De ma bande!... répéta le pilote ahuri.
--Il est vrai, rectifia ironiquement le juge, que vous ne savez pas ce
que je veux dire, que vous ne faites partie d'aucune bande, que vous
n'êtes pas Ladko, mais bien un inoffensif pêcheur à la ligne du nom
d'Ilia Brusch; Mais alors, si vous vous nommez en effet Ilia Brusch,
pourquoi vous cachez-vous?
--Je me cache, moi?... protesta Serge Ladko.
--Dame! ça m'en a tout l'air, répondit M. Izar Rona, à moins que ce ne
soit pas se cacher que de dissimuler sous des lunettes noires des yeux
qui semblent les meilleurs du monde--au fait! ayez donc l'obligeance de
les enlever, ces lunettes!--et de teindre en noir des cheveux que l'on a
naturellement blonds.
Serge Ladko était accablé.
La police était bien renseignée et la trame se resserrait autour de lui;
sans paraître remarquer son trouble, M. Rona poursuivit son avantage:
--Eh! eh! vous voilà moins fringant, mon gaillard. Vous ne nous saviez
pas si avancés ... mais je continue. A Ulm, vous aviez pris un passager
avec vous.
--Oui, répondit Serge Ladko.
--Quel était son nom?
--M. Jaeger.
--Très exact. Voudriez-vous me dire ce qu'il est devenu, ce M. Jaeger?
--Je l'ignore. Il m'a quitté en pleine campagne, presque au confluent de
l'Ipoly. J'ai été bien surpris de ne plus le trouver en revenant à bord.
--En revenant, dites-vous. Vous vous étiez donc absenté? Où étiez-vous
allé?
--Dans un village des environs, afin de me procurer un cordial pour mon
passager.
--Il était donc malade?
--Très malade. Il avait failli se noyer tout bonnement.
--Et c'est vous qui l'avez sauvé, je présume?
--Qui voulez-vous que ce soit, puisqu'il n'y avait que moi?
--Hum!... fit le juge un peu ébranlé.
Mais, se ressaisissant:
--Vous comptez sans doute m'émouvoir avec cette histoire de sauvetage?
--Moi? protesta Ladko. Vous m'interrogez, je réponds. Voilà tout.
--C'est bon, conclut M. Izar Rona. Mais, dites-moi, avant cet incident,
vous n'aviez jamais quitté votre barge, je crois?
--Une seule fois, pour aller chez moi, à Szalka.
--Pourriez-vous me préciser la date de cette excursion?
--Pourquoi pas, en cherchant un peu.
--Je vais vous aider. Ne serait-ce pas dans la nuit du 28 au 29 août?
--Peut-être bien.
--Vous ne le niez pas?
--Non.
--Vous l'avouez?
--Si vous voulez.
--Nous sommes d'accord.... C'est sur la rive gauche du Danube, je crois,
que se trouve Szalka? demanda M. Rona d'un air bonhomme.
--En effet.
--Et il faisait noir, je crois, dans cette nuit du 28 au 29 août?
--Très noir. Un temps affreux.
--Cela explique que vous vous soyez trompé. C'est par une erreur toute
naturelle qu'en pensant aborder la rive gauche, vous avez débarqué sur
la rive droite.
--Sur la rive droite?
M. Izar Rona se leva tout à fait, et, fixant le prévenu dans les yeux,
prononça:
--Oui, sur la rive droite, juste en face de la villa du comte Hagueneau?
Serge Ladko chercha de bonne foi dans ses souvenirs. Hagueneau? Il ne
connaissait pas ce nom.
--Vous êtes très fort, déclara le juge déçu dans son essai
d'intimidation. Il est donc entendu que c'est la première fois que vous
entendez prononcer le nom du comte Hagueneau et que, si, au cours de la
nuit du 28 au 29 août, sa villa a été mise au pillage et son gardien
Christian Hoël grièvement blessé, c'est à votre insu. Où diable avais-je
la tête? Comment connaîtriez-vous ces crimes commis par un certain
Ladko? Ladko, que diable! ce n'est pas votre nom!
--Mon nom est Ilia Brusch, affirma le pilote d'une voix moins assurée
que la première fois.
--Parfait! parfait!... c'est convenu ... mais alors, si vous ne
vous appelez pas Ladko, pourquoi avez-vous disparu, juste après la
perpétration de ce crime, pour ne rompre votre incognito--et encore bien
modestement!--qu'à une distance respectable de la région qui en a été
le théâtre? Pourquoi ne vous a-t-on vu, vous qui montriez auparavant si
généreusement votre personne, ni à Budapest, ni à Neusatz, ni à aucune
ville un peu importante? Pourquoi avez-vous abandonné votre rôle de
pêcheur, au point même d'acheter parfois du poisson dans les villages où
vous consentiez à vous arrêter?
Tout cela était de l'hébreu pour le malheureux pilote. S'il avait
disparu, c'était bien malgré lui. Depuis cette nuit du 28 au 29 août,
n'avait-il pas été constamment prisonnier? Dans ces conditions, quoi de
surprenant à ce qu'il eût disparu? L'étonnant, au contraire, c'est qu'il
se trouvât quelqu'un pour prétendre l'avoir aperçu.
Cette erreur du moins serait facile à dissiper. Il suffirait de raconter
sincèrement l'aventure incompréhensible dont il avait été victime. La
justice serait peut-être plus clairvoyante et peut-être arriverait-elle
à débrouiller les fils de cet imbroglio. Bien décidé à faire ce récit,
Serge Ladko attendait impatiemment que M. Rona lui permit de placer un
mot. Mais le juge était lancé à toute vapeur. Il se promenait maintenant
de long en large dans son cabinet, en jetant au visage de son prisonnier
un flot d'arguments qu'il jugeait triomphants.
--Si vous n'êtes pas Ladko, continuait-il avec une véhémence croissante,
comment se fait-il que, succédant au pillage de la villa du comte
Hagueneau, pillage accompli, par un malheureux hasard, précisément au
moment où vous aviez quitté votre barge, un vol, oh! un vol simple,
celui-ci! ait été commis à Szuszek dans la nuit du 5 au 6 septembre,
nuit que vous avez dû nécessairement passer en face de ce village? Si
vous n'êtes pas Ladko, enfin, que faisait dans votre barge ce portrait
adressé à son mari par votre femme, Natcha Ladko?
M. Rona avait touché juste, cette fois, et le dernier argument était en
effet triomphant. Le pilote, anéanti, avait baissé la tête et de grosses
gouttes de sueur ruisselaient de son visage.
Cependant le juge poursuivait d'une voix plus haute:
--Si vous n'êtes pas Ladko, pourquoi ce portrait a-t-il été supprimé
du jour où vous vous êtes senti menacé? Il était dans votre coffre, ce
portrait; je précise, dans votre coffre de tribord. Il n'y est plus. Sa
présence vous accusait; sa disparition vous condamne. Qu'avez-vous à
répondre?
--Rien, murmura Ladko d'une voix sourde. Je ne comprends rien à ce qui
m'arrive.
--Vous comprendrez à merveille si vous voulez vous en donner la peine.
Pour le moment, nous allons interrompre cet intéressant entretien. On va
vous reconduire dans votre cellule, où vous aurez tout le temps de vous
livrer à vos réflexions. Récapitulons, en attendant, l'interrogatoire
d'aujourd'hui. Vous prétendez: 1° Vous nommer Ilia Brusch; 2° Avoir
remporté le prix au concours de pêche de Sigmaringen; 3° Habiter Szalka;
4° Avoir passé chez vous, à Szalka, la nuit du 28 au 29 août. Ces points
seront vérifiés. De mon côté je prétends: 1° Que votre nom est Ladko;
2° Que votre domicile est Roustchouk; 3° Que, dans la nuit du 28 au 29
août, avec l'aide de nombreux complices, vous avez mis au pillage la
villa du comte Hagueneau et vous êtes rendu coupable d'une tentative de
meurtre sur la personne du gardien Christian Hoël; 4° Qu'un vol dont
le nommé Kellermann, de Szuszek, a été victime, dans la nuit du 5 au 6
septembre, doit être mis à votre passif; 5° Que de nombreux autres vols
et meurtres commis dans les régions baignées par le Danube doivent
pareillement vous être imputés. L'instruction de ces crimes est ouverte.
Des témoins sont cités. Vous serez mis en leur présence... Voulez-vous
signer votre interrogatoire?.. Non?.. A votre aise!.. Gardes,
reconduisez le prévenu!»
Pour regagner sa prison, Serge Ladko dut passer de nouveau au milieu
de la foule et en subir encore les vociférations hostiles. La colère
populaire semblait s'être accrue pendant la durée de l'interrogatoire et
la police eut quelque peine à protéger le prisonnier.
Au premier rang de cette foule hurlante, figurait Ivan Striga.
Celui-ci dévora des yeux l'individu qui prenait sa place avec tant de
complaisance. Le pilote passa à deux mètres de lui et il put le voir
tout à son aise. Mais il ne reconnut pas cet homme imberbe, aux cheveux
bruns, dont le visage était orné d'une superbe paire de lunettes noires,
et ses perplexités n'en furent pas atténuées.
Striga s'éloigna tout songeur avec le reste de la foule quand furent
refermées les portes de la prison. Décidément, il ne connaissait pas
l'homme arrêté. Ce n'était, en tous cas, ni Dragoch, ni Ladko. Dès lors,
qu'il s'agît d'Ilia Brusch ou de tout autre, que lui importait? Quelle
que fût la personnalité de l'accusé, l'essentiel était qu'il absorbât
l'attention de la justice, et Striga n'avait plus de raison de
s'attarder à Semlin. C'est pourquoi il se résolut à partir dès le
lendemain peur regagner son chaland.
Mais, à son réveil, la lecture des journaux le fit changer d'avis. Cette
affaire Ladko étant menée dans le secret le plus rigoureux, c'était une
raison péremptoire pour que la Presse s'ingéniât à percer, le mystère.
Elle y avait réussi. Ample était sa moisson d'informations.
Les journaux relataient, en effet, assez exactement le premier
interrogatoire, en faisant suivre leur récit de commentaires qui
n'étaient pas précisément favorables à l'accusé. En général, ils
s'étonnaient de l'obstination avec laquelle celui-ci soutenait être un
simple pêcheur, du nom d'Ilia Brusch, habitant seul la petite ville de
Szalka. Quel intérêt pouvait-il avoir à soutenir un pareil système, dont
la fragilité était évidente? Déjà, d'après eux, le juge d'instruction,
M. Izar Rona, avait envoyé à Gran une commission rogatoire. D'ici
très peu de jours, un magistrat se transporterait donc à Szalka et
se livrerait à une enquête qui aurait comme résultat de ruiner les
allégations du prévenu. On chercherait cet Ilia Brusch, et on le
trouverait ... s'il existait, ce qui, en somme, était fort douteux.
Cette nouvelle modifia les projets de Striga. Tandis qu'il poursuivait
sa lecture, une idée singulière lui était venue, et l'idée prit corps,
quand il eut achevé de lire. Certes, il était très bon que la justice
tînt un innocent. Mais il serait meilleur encore qu'elle le gardât. Pour
cela, que fallait-il? Lui fournir un Ilia Brusch en chair et en os, ce
qui convaincrait -ipso facto- d'imposture le véritable Ilia Brusch qu'on
retenait prisonnier à Semlin. Cette charge s'ajouterait à celles qu'on
possédait déjà forcément contre lui, puisqu'on l'avait arrêté, et
suffirait peut-être à motiver sa condamnation définitive, au grand
profit du vrai coupable.
Sans plus attendre, Striga quitta la ville. Seulement, au lieu de
regagner son chaland, il lui tournait le dos. Emporté par une rapide
voiture, il allait rejoindre la ligne ferrée qui l'emmènerait à toute
vapeur vers Budapest et vers le Nord.
Pendant ce temps, Serge Ladko, gardant son immobilité coutumière,
comptait tristement les heures. De sa première entrevue avec le juge,
il était revenu effrayé de la gravité des présomptions qui pesaient sur
lui. Certes, il réussirait fatalement avec le temps à faire triompher
son innocence. Mais il lui faudrait sans doute s'armer de patience, car
il ne pouvait méconnaître que les apparences fussent contre lui et que
la justice n'eût bâti avec logique son échafaudage d'hypothèses.
Toutefois, il y a loin entre de simples soupçons et des preuves
formelles. Or, des preuves, on n'arriverait jamais, et pour cause, à
en réunir contre lui. Le seul témoin qu'il eût à craindre, et encore
uniquement en ce qui concernait le secret de son nom, c'était le
juif Simon Klein. Mais Simon Klein, qui avait son point d'honneur
professionnel, ne consentirait vraisemblablement jamais à le
reconnaître. D'ailleurs, aurait-on même besoin de le mettre en présence
de son ancien correspondant de Vienne? Le juge n'avait-il pas déclaré
qu'il allait se renseigner à Szalka? Ces renseignements ne pouvant
manquer d'être excellents, la mise en liberté du prisonnier en
résulterait évidemment.
Plusieurs jours s'écoulèrent, durant lesquels Serge Ladko ressassa ces
pensées avec une fébrilité croissante. Szalka n'était pas si loin, et
il ne fallait pas si longtemps pour se renseigner. On était au septième
jour, depuis son premier interrogatoire, quand il fut introduit, de
nouveau dans le cabinet de M. Rona.
Le juge était à son bureau et paraissait fort occupé. Pendant dix
minutes, il laissa le pilote attendre debout, comme s'il eût ignoré sa
présence.
«Nous avons la réponse de Szalka, dit-il enfin d'une voix détachée, sans
même relever les yeux sur le prisonnier qu'il surveillait sournoisement
à travers ses cils baissés.
--Ah!.. fît Serge Ladko avec satisfaction.
--Vous aviez raison, continuait cependant M. Rona. Il existe bien à
Szalka un nommé Ilia Brusch, qui jouit de la meilleure réputation.
--Ah!.. fit pour la seconde fois le pilote, qui voyait déjà ouverte la
porte de sa prison.
Le juge, se faisant plus étranger et plus indifférent encore, murmura
sans paraître y attacher la moindre importance:
--Le commissaire de police de Gran, chargé de l'enquête, a eu la bonne
fortune de lui parler à lui-même.
--A lui-même? répéta Serge Ladko qui ne comprenait pas.
--A lui-même, affirma le juge.
Serge Ladko croyait rêver. Comment un autre Ilia Brusch avait-il pu être
trouvé à Szalka?
--Ce n'est pas possible, Monsieur, balbutia-t-il. Il y a erreur.
--Jugez-en vous-même, répliqua le juge. Voici le rapport du commissaire
de police de Gran. Il en résulte que ce magistrat, déférant à la
commission rogatoire que je lui ai adressée, s'est transporté le 14
septembre à Szalka et qu'il s'est rendu dans une maison sise au coin du
chemin de halage et de la route de Budapest.... C'est bien l'adresse que
vous avez donnée, je pense? demanda le juge en s'interrompant.
--Oui, Monsieur, répondit Serge Ladko d'un air égaré.
--... et de la route de Budapest, reprit M. Rona; qu'il a été reçu dans
la dite maison, par le sieur Ilia Brusch en personne, lequel a déclaré
n'être que tout récemment revenu d'une assez longue absence. Le
commissaire ajoute que les renseignements qu'il a pu recueillir sur
le sieur Ilia Brusch tendent à établir sa parfaite honorabilité, et
qu'aucun autre habitant de Szalka ne porte ce nom.... Avez-vous quelque
chose à dire? Ne vous gênez pas, je vous prie.
--Non, Monsieur, balbutia Serge Ladko qui se sentait devenir fou.
--Voilà donc un premier point élucidé,» conclut avec satisfaction M.
Rona, qui regardait son prisonnier comme le chat doit regarder une
souris.
XIV
ENTRE CIEL ET TERRE
Son deuxième interrogatoire terminé, Serge Ladko regagna sa cellule sans
se rendre compte de ce qu'il faisait. A peine s'il avait entendu les
questions du juge après que l'incident de la commission rogatoire eut
été vidé de la façon que l'on sait, et il n'avait plus répondu que
d'un air hébété. Ce qui lui arrivait dépassait les limites de son
intelligence. Que lui voulait-on à la fin? Enlevé, puis incarcéré à bord
d'un chaland par de mystérieux ennemis, il ne recouvrait sa liberté que
pour la perdre aussitôt; et voici maintenant qu'on trouvait, à Szalka,
un autre Ilia Brusch, c'est-à-dire un autre lui-même, dans sa propre
maison!.. Cela tenait de la fantasmagorie!
Stupéfait, affolé par cette succession d'événements inexplicables,
il avait la sensation d'être le jouet de puissances supérieures et
hostiles, d'être invinciblement entraîné, proie inerte et sans défense,
dans les engrenages de cette machine formidable qui s'appelle: la
Justice.
Cette dépression, cet anéantissement de toute énergie, son visage
l'exprimait avec tant d'éloquence, qu'un des gardiens qui lui faisaient
escorte en fut ému, bien qu'il considérât son prisonnier comme le plus
abominable criminel.
«Ça ne va donc pas comme vous voulez, camarade? demanda, en mettant dans
sa voix quelque désir de réconfort, ce fonctionnaire blasé cependant par
profession sur le spectacle des misères humaines.
Il aurait parlé à un sourd, que le résultat eût été le même.
--Allons! reprit le compatissant gardien, il faut se faire une raison.
M. Izar Rona n'est pas un mauvais diable, et tout s'arrangera peut-être
mieux que vous ne pensez... En attendant, je vais vous laisser ça... Il
est question de votre pays là-dedans. Ça vous distraira.»
Le prisonnier garda son immobilité. Il n'avait pas entendu.
Il n'entendit pas davantage les verrous poussés à l'extérieur et pas
davantage il ne vit le journal que le gardien, trahissant ainsi sans
penser à mal le secret rigoureux auquel était astreint son prisonnier,
déposait sur la table en s'en allant.
Les heures coulèrent. Le jour s'acheva, puis la nuit, et ce fut une
nouvelle aurore. Ecroulé sur sa chaise, Serge Ladko n'avait pas
conscience de la fuite du temps.
Cependant, quand le jour grandissant vint frapper son visage, il parut
sortir de cet accablement. Il ouvrit les yeux, et son regard vague erra
par la cellule. La première chose qu'il aperçut alors, ce fut le journal
laissé la veille par le pitoyable gardien.
Tel que celui-ci l'y avait placé, ce journal s'étalait toujours sur
la table, découvrant une -manchette- imprimée en grasses capitales
au-dessous du titre. «Les massacres de Bulgarie», annonçait cette
manchette, sur laquelle tomba le premier regard de Serge Ladko. Il
tressaillit et s'empara fébrilement du journal. Son intelligence
réveillée revenait à flots. Ses yeux fulguraient, tandis qu'il
poursuivait sa lecture.
Les événements qu'il apprenait ainsi étaient, au même instant, commentés
dans l'Europe entière, et y soulevaient une clameur générale de
réprobation. Depuis, ils sont entrés dans l'histoire, dont ils ne
forment pas la page la plus glorieuse.
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