--La tête de plus que toi. --Ce n'est pas Dragoch!.. murmura Striga, qui se savait d'une stature plus élevée que le détective. Il réfléchit quelques instants, puis demanda: --Le prisonnier ressemblait-il à quelqu'un de ta connaissance? --De ma connaissance? protesta Titcha. Jamais de la vie! --. Par exemple, il ne ressemblerait pas... à Ladko? --En voilà une idée! s'écria Titcha. Pourquoi diable veux-tu que Dragoch ressemble à Ladko? --Et si notre prisonnier n'était pas Dragoch? --Il ne serait pas davantage Ladko, que je connais assez, parbleu, pour ne pas m'y tromper. --Réponds toujours à ma question, insista Striga. Lui ressemblait-il? --Tu rêves, protesta Titcha. D'abord, le prisonnier n'avait pas de barbe, et Ladko en a. --Ça se coupe, la barbe, fit observer Striga. --Je ne dis pas non... Et puis, le prisonnier avait des lunettes. Striga haussa les épaules. --Etait-il brun ou blond? demanda-t-il. --Brun, répondit Titcha avec conviction. --Tu en es sûr? --Sûr. --Ce n'est pas Ladko!.. murmura de nouveau Striga. Ce serait donc Ilia Brusch.. --Quel Ilia Brusch? --Le pêcheur. --Bah!.. fit Titcha abasourdi. Mais alors, si le prisonnier n'était ni Ladko, ni Karl Dragoch, peu importe qu'il ait pris la clef des champs. Striga, sans répondre, s'approcha à son tour de la fenêtre. Après avoir examiné les traces de sang, il se pencha au dehors et s'efforça vainement de percer les ténèbres. --Depuis combien de temps est-il parti?., se demandait-il à demi-voix. --Pas plus de deux heures, dit Titcha. --S'il court depuis deux heures, il doit être loin! s'écria Striga, qui maîtrisait, avec peine sa colère. Après un instant de réflexion, il ajouta: --Rien à faire pour le moment. La nuit est trop noire. Puisque l'oiseau est envolé, bon voyage. Quant à nous, nous nous mettrons en route un peu avant l'aube, de manière à être le plus tôt possible au delà de Belgrade.» Il resta un instant songeur, puis, sans rien ajouter, il quitta la cabine pour entrer dans celle qui lui faisait face. Titcha prêta l'oreille. D'abord, il n'entendit rien; mais bientôt, à travers la porte fermée, arrivèrent jusqu'à lui des éclats de voix dont le diapason montait progressivement. Haussant les épaules avec dédain, Titcha s'éloigna et regagna son lit. C'est à tort que Striga avait jugé inutile de se livrer à des recherches immédiates. Ces recherches n'eussent peut-être pas été vaines, car le fugitif n'était pas loin. En entendant le bruit de la clef tournant dans la serrure, Serge Ladko, d'un effort désespéré, avait vaincu l'obstacle. Sous la violente traction des muscles, l'épaule d'abord, la hanche ensuite s'étaient effacées, et il avait glissé comme une flèche hors de la fenêtre trop étroite, pour tomber, la tête la première, dans l'eau du Danube, qui s'était ouverte et refermée sans bruit. Quand, après une courte immersion, il revint à la surface, le courant l'avait déjà emporté à quelque distance de l'endroit de sa chute. Un instant plus tard, il dépassait l'arrière du chaland, évité la proue vers l'amont. Devant lui la route était libre. Il n'avait pas à hésiter. Le seul parti à prendre était de se laisser dériver quelque temps encore. Une fois hors d'atteinte, il nagerait vigoureusement vers l'une des rives. Il y arriverait, il est vrai, dans un état de nudité qui pouvait être une source de grandes difficultés ultérieures, mais il n'avait pas le choix. Le plus pressé était de s'éloigner de la prison flottante où il venait de passer de si pénibles jours. Quand il aurait pris terre, il aviserait. Tout à coup, dans la nuit, la masse sombre d'une seconde embarcation se dressa devant lui. Quelle ne fut pas son émotion, en reconnaissant sa barge retenue par une bosse amarrée au chaland et que tendait la poussée du courant. Il se cramponna instinctivement au gouvernail, et, un instant, demeura immobile. Dans la paix nocturne, un bruit de voix parvenait jusqu'à lui. Sans doute, on discutait les circonstances de sa fuite. Il attendit, la tête seule hors de l'eau noire qui le couvrait de son impénétrable voile. Les voix grandirent, puis se turent, et tout retomba dans le silence. Serge Ladko, s'accrochant au plat bord, se hissa lentement dans la barge et disparut sous le tôt. Là, l'oreille tendue, il écouta de nouveau.. Il n'entendit rien. Plus aucun bruit autour de lui. Sous le tôt, l'obscurité de la nuit se faisait plus épaisse encore. Dans l'impossibilité de rien distinguer, Serge Ladko tâtonna comme un aveugle pour reconnaître les objets familiers. Il ne semblait pas que l'on eût rien touché. Là étaient ses instruments de pêche; à ce clou pendait encore le bonnet de loutre qu'il y avait lui-même accroché. A droite, c'était sa couchette; à gauche, celle où M. Jaeger avait si longtemps dormi... Mais pourquoi étaient-ils ouverts, les coffres ménagés au-dessous de ces couchettes? On les avait donc forcés?.. Invisibles dans l'ombre, ses mains hésitantes firent l'inventaire de ses modestes richesses... Non, on ne lui avait rien pris. Linge et vêtements paraissaient en on ordre, comme il les avait laissés... Jusqu'à son couteau qu'il retrouva à la place même où il l'avait rangé. Ce couteau, Serge Ladko l'ouvrit, puis, rampant sur le ventre dans le fond de la barge, il s'avança vers l'étrave. Quel voyage! L'oreille aux aguets, les yeux vainement ouverts dans les ténèbres, s'arrêtant, la respiration coupée, au moindre clapotis de l'eau, il lui fallut dix minutes pour arriver au but. Enfin, sa main put saisir la bosse, qu'il trancha d'un seul coup. La corde coupée fouetta l'eau à grand bruit. Ladko, le coeur battant, retomba dans la barge. Impossible qu'on n'ait pas entendu la chute de cette corde, dans un silence si profond... Non... rien ne bougeait... Le pilote, peu à peu redressé, comprit qu'il était déjà foin de ses ennemis. A peine libre, en effet, la barge avait commencé à dériver, et il n'avait fallu qu'un instant pour qu'entre elle et le chaland s'élevât le mur inexpugnable de la nuit. Quand il s'estima assez loin pour n'avoir plus rien à craindre, Serge Ladko arma un aviron, et quelques coups de godille augmentèrent rapidement la distance. Alors seulement, il s'aperçut qu'il grelottait et s'occupa de se couvrir. Décidément, on n'avait pas touché au contenu de ses coffres, où il trouva sans peine le linge et les vêtements nécessaires. Cela fait, il saisit de nouveau l'aviron et se remit à godiller avec rage. Où était-il? Il n'en avait aucune idée. Rien ne pouvait le renseigner sur le parcours effectué par le chaland dans lequel il avait été incarcéré. Sa prison flottante avait-elle monté ou descendu le fleuve, il l'ignorait. En tous cas, c'est dans le sens du courant qu'il devait maintenant se diriger, puisque c'est dans cette direction qu'étaient Roustchouk et Natcha. Si on l'avait ramené en arrière, ce serait du temps à regagner à grands renforts de bras, voilà tout. Pour le moment, il commencerait par naviguer toute la nuit, de manière à s'éloigner le plus possible de ses ennemis inconnus. Il pouvait compter sur environ sept heures d'obscurité. En sept heures, on fait du chemin. Le jour venu, il s'arrêterait, pour prendre du repos, dans la première ville rencontrée. Serge Ladko godillait vigoureusement depuis une vingtaine de minutes, quand un cri affaibli par la distance s'éleva dans la nuit. Ce qu'il exprimait, joie, colère ou terreur, trop vague était ce cri lointain pour que l'on pût le dire. Et pourtant, si vague qu'elle fût, cette voix, qui lui arrivait des confins de l'horizon, emplit d'un trouble obscur le coeur du pilote. Où avait-il entendu une voix semblable?.. Un peu plus, il eût juré que c'était celle de Natcha... Il avait cessé de godiller, l'oreille tendue aux sourdes rumeurs de la nuit. Le cri ne se renouvela pas. L'espace était redevenu muet autour de la barge que le courant entraînait en silence. Natcha!.. Il n'avait que ce nom-là en tête... Serge Ladko, d'un mouvement d'épaules, rejeta cette obsession, cette idée fixe et se remit au travail. Le temps passa. Il pouvait être minuit, quand, sur la rive droite, se dessinèrent confusément des maisons. Ce n'était qu'un village, Szlankament, que Ladko laissa en arrière sans l'avoir reconnu. Quelques heures plus tard, au moment du lever de l'aube, un autre bourg, Nove Banoveze, apparut à son tour. Il ne le reconnut pas davantage et le dépassa pareillement. Puis les rives redevinrent désertes, tandis que le jour se levait. Dès que la lumière fut suffisante, Serge Ladko s'empressa de réparer les dégâts causés à son déguisement par une si longue captivité. En quelques minutes, ses cheveux redevinrent noirs de leur racine à leur pointe, un coup de rasoir fit tomber la barbe naissante et ses lunettes faussées furent remplacées par des neuves. Cela fait, il se remit à godiller avec le même inlassable courage. De temps à autre, il jetait un coup d'oeil en arrière, sans rien apercevoir de suspect. Les ennemis étaient loin, décidément. Libérant son esprit de ses préoccupations les plus immédiates, le sentiment de sa sécurité reconquise lui permettait de songer de nouveau à l'étrangeté de sa situation. Quels étaient ces ennemis qui le contraignaient à fuir? Que lui voulaient-ils? Pourquoi l'avaient-ils tenu durant tant de jours en leur pouvoir? Autant de questions auxquelles il était dans l'impossibilité de répondre. Quels que fussent ces ennemis, il fallait, en tous cas, se défier d'eux à l'avenir, et ce souci allait fâcheusement compliquer son voyage, à moins qu'il ne prît le parti de réclamer, malgré les dangers d'une telle démarche, la protection de la police contre ses ravisseurs inconnus, à la première ville qu'il traverserait. Cette ville, quelle serait-elle? Cela non plus, il ne le savait pas, et rien n'était de nature à le renseigner, sur ces rives désertes où, séparés par de longs espaces, s'égrenaient de rares et pauvres hameaux. Ce fut seulement vers huit heures du matin, que, toujours sur la rive droite, de hauts clochers piquèrent le ciel, tandis que, devant la barge, une autre ville plus lointaine montait à l'horizon. Serge Ladko eut un sursaut de joie. Ces villes, il les connaissait bien. L'une, la plus proche, c'était Semlin, dernière cité danubienne de l'empire austro-hongrois; l'autre, juste en face de lui, c'était Belgrade, la capitale serbe, située également sur la rive droite, après un coude brusque du fleuve, au confluent de la Save. Ainsi donc, pendant son incarcération, il avait continué à descendre le courant, sa prison flottante l'avait rapproché du but, et, sans même s'en rendre compte, il avait franchi plus de cinq cents kilomètres. Pour l'instant, Semlin, c'était le salut. Autant que besoin serait, il y trouverait aide et protection. Mais se résoudrait-il à demander du secours? S'il se plaignait, s'il racontait son inexplicable aventure, n'allait-on pas ouvrir une enquête, dont il serait la première victime? Peut-être voudrait-on savoir qui il était, d'où il venait, où il se rendait, et peut-être parviendrait-on à découvrir le nom qu'il s'était juré de ne jamais révéler, quoi qu'il arrivât. Remettant à prendre un parti à ce sujet, Serge Ladko activa la marche de son embarcation. La demie de huit heures sonnait aux horloges de la ville comme il fixait son amarre à un anneau du quai. Il procéda ensuite à quelques rapides rangements, puis examina de nouveau ce problème: parler ou se taire. Finalement il se décida pour l'abstention. Tout bien considéré, mieux valait garderie silence, aller chercher sous le tôt un repos bien gagné, et s'éloigner inaperçu de Semlin comme il y était arrivé. A ce moment, quatre hommes parurent sur le quai et s'arrêtèrent en face de la barge. Ces hommes sautèrent à bord, et l'un d'eux, s'approchant de Serge Ladko, qui le regardait faire avec étonnement, demanda: «Vous êtes bien le nommé Ilia Brusch? --Oui, répondit le pilote, en fixant sur le questionneur un regard inquiet. Celui-ci entr'ouvrit son vêtement, afin de montrer une écharpe aux couleurs hongroises, qui lui enserrait la taille. --Au nom de la loi, je vous arrête,» dit-il en touchant le pilote à l'épaule. XIII UNE COMMISSION ROGATOIRE Karl Dragoch n'avait pas souvenir de s'être occupé, dans tout le cours de sa carrière, d'une affaire aussi fertile en incidents inattendus et ayant autant le caractère du mystère que cette affaire de la bande du Danube. L'incroyable mobilité de l'insaisissable bande, son ubiquité, la soudaineté de ses coups, avaient déjà quelque chose d'insolite. Et voici que son chef, à peine dépisté, devenait introuvable, et semblait se rire des mandats d'amener lancés contre lui dans toutes les directions! Tout d'abord, on eût été fondé à croire qu'il s'était évaporé. De lui, aucune trace, ni en amont, ni en aval. La police de Budapest, notamment, malgré une surveillance incessante, n'avait rien signalé qui lui ressemblât. Il fallait bien qu'il fût passé à Budapest, cependant, puisque, dès le 31 août, il était vu à Duna Földvar, soit près de quatre-vingt-dix kilomètres plus bas que la capitale de la Hongrie. Ignorant que le rôle du pêcheur fût joué à ce moment par Ivan Striga, à qui le chaland assurait un refuge, Karl Dragoch n'y pouvait rien comprendre. Les jours suivants, c'est à Szekszard, à Vukovar, à Cserevics, à Karlovitz enfin que l'on signalait sa présence. Ilia Brusch ne se cachait pas. Loin de là, il disait son nom à qui voulait l'entendre, et parfois même vendait quelques livres de poissons. D'aucuns, il est vrai, prétendaient aussi l'avoir surpris au moment où il en achetait, ce qui ne laissait pas d'être assez singulier. Le soi-disant pêcheur faisait preuve en tous cas d'une infernale habileté. La police, aussitôt prévenue de son apparition, avait beau faire diligence, elle arrivait toujours trop tard. C'est en vain qu'elle sillonnait ensuite le fleuve en tous sens, elle n'y découvrait pas le plus petit vestige de la barge qui semblait littéralement volatilisée. Karl Dragoch se désespérait en apprenant les échecs successifs de ses sous-ordres. Le gibier allait-il décidément lui glisser entre les mains? Toutefois, deux choses étaient certaines. La première, c'est que le prétendu lauréat continuait à descendre le fleuve. La seconde, c'est qu'il semblait fuir les villes, dont, sans doute, il redoutait la police. Karl Dragoch fit donc redoubler de surveillance à toutes les cités de quelque importance situées en aval de Budapest, telles que Mohacs, Apatin et Neusatz, et lui-même établit son quartier général à Semlin. Ces villes constituaient ainsi autant de barrages élevés sur la route du fugitif. Malheureusement, il paraissait bien que celui-ci ne fît que rire de la série d'obstacles accumulés devant lui. De même qu'on avait appris son passage en aval de Budapest, sa présence fut constatée, mais toujours trop tard, en aval de Mohacs, d'Apatin et de Neusatz. Dragoch, transporté de colère et comprenant qu'il jouait sa dernière carte, réunit alors une véritable flottille. Sur son ordre, plus de trente embarcations croisèrent nuit et jour au-dessous de Semlin. Bien adroit serait l'adversaire s'il parvenait à franchir leur ligne serrée. Pour remarquables qu'elles fussent, ces dispositions n'auraient eu cependant aucun succès, si Serge Ladko fût resté prisonnier dans la gabarre de Striga. Heureusement pour le repos de Dragoch, il ne devait pas en être ainsi. La journée du 6 septembre s'était écoulée dans ces conditions, sans que rien de nouveau fût survenu, et Dragoch, dès les premières heures du 7, se disposait à rejoindre sa flottille, quand il vit un agent accourir à sa rencontre. Son homme, enfin arrêté, venait d'être incarcéré dans la prison de Semlin. Il se hâta de se rendre au parquet. L'agent avait dit vrai. Le trop célèbre Ladko était bien réellement sous les verrous. La nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair et mit la ville en rumeur. On ne causait pas d'autre chose, et, sur le quai, des groupes compacts stationnèrent toute la journée devant la barge du fameux malfaiteur. Ces groupes ne purent manquer d'attirer l'attention d'une gabarre qui, vers trois heures de l'après-midi, passa au large de Semlin. Cette gabarre qui descendait innocemment le fleuve, c'était celle de Striga. «Qu'y a-t-il donc à Semlin? dit celui-ci à son fidèle Titcha, en remarquant l'animation des quais. Serait-ce une émeute? Il s'aida d'une jumelle, qu'il écarta de ses yeux après un rapide examen. --Le diable m'emporte, Titcha, s'écria-t-il, si ce n'est pas l'embarcation de notre particulier! --Tu crois?... fit Titcha en s'emparant de la jumelle. --Il faut que j'en aie le coeur net, déclara Striga qui paraissait en proie à une vive agitation. Je vais à terre. --Pour te faire pincer. C'est malin!... Si cette embarcation est celle de Dragoch, c'est que Dragoch est à Semlin. C'est se jeter dans la gueule du loup. --Tu as raison, approuva Striga, qui disparut dans le rouf. Mais nous allons prendre nos précautions.» Un quart d'heure plus tard, il revenait «camouflé» de main de maître, si l'on veut bien nous permettre cette expression empruntée à l'argot commun aux malfaiteurs et aux gens de police. Sa barbe coupée et remplacée par des favoris postiches, ses cheveux dissimulés sous une perruque, un large bandeau recouvrant l'un de ses yeux, il s'appuyait péniblement sur une canne, comme un homme qui sortirait à peine d'une grave maladie. «Et maintenant?... demanda-t-il, non sans quelque vanité. --Merveilleux! admira Titcha. --Ecoute, reprit Striga. Tandis que je serai à Semlin, vous continuerez votre route. Deux ou trois lieues au delà de Belgrade, vous mouillerez et vous attendrez mon retour. --Comment feras-tu pour nous rejoindre? --Ne t'inquiète pas de ça, et dis à Ogul de me conduire dans le bachot.» Pendant ce temps, le chaland avait laissé Semlin en arrière. Ayant pris terre assez loin de la ville, Striga revint à grands pas vers les maisons. Dès qu'il les eut atteintes, il modéra son allure, et, se mêlant aux groupes qui stationnaient au bord du fleuve, il recueillit avidement les propos échangés autour de lui. Il ne s'attendait guère à ce que ces propos lui apprirent. Personne, dans ces groupes animés, ne parlait de Dragoch. On ne s'entretenait pas davantage d'Ilia Brusch. Il n'était question que de Ladko. De quel Ladko? Non pas du pilote de Roustchouk, dont le nom avait été utilisé par Striga de la manière qu'on sait, mais précisément de ce Ladko imaginaire qu'il avait ainsi créé de toutes pièces, du Ladko malfaiteur, du Ladko pirate, c'est-à-dire de lui-même, Striga. C'est sa propre arrestation qui formait le sujet de la conversation générale. Il ne parvenait pas à comprendre. Que la police commit une erreur et arrêtât un innocent au lieu et place du coupable, il n'y avait à cela rien de bien surprenant. Mais quel rapport avait cette erreur, dont il pouvait mieux que personne certifier la réalité, avec la présence de ce bateau, que son chaland, la veille encore, avait à la traîne? On estimera, sans doute, qu'il faisait preuve de faiblesse en accordant quelque intérêt à ce côté de la question. L'essentiel, c'était qu'un autre fût poursuivi à sa place. Pendant qu'on suspecterait celui-là, on ne songerait pas à s'occuper de lui. C'était le point important. Le reste ne comptait pas. Rien n'eût été plus vrai, s'il n'avait eu des motifs particuliers de vouloir être renseigné à cet égard. A en juger d'après les apparences, tout portait à croire que l'homme incarcéré et le maître de la barge ne faisaient qu'un. Quel était cet inconnu, qui, après avoir été, huit jours durant, prisonnier à bord du chaland, en remplaçait si complaisamment le propriétaire entre les griffes de la police? Striga, certes, ne quitterait pas Semlin avant d'être fixé sur ce point. Il lui fallut s'armer de patience. M. Izar Rona, juge chargé de cette affaire, ne paraissait pas disposé à mener rondement l'instruction. Trois jours s'écoulèrent sans qu'il donnât signe de vie. Cette attente préalable faisait partie de sa méthode. D'après lui, il est excellent de laisser tout d'abord un accusé aux prises avec la solitude. L'isolement est un grand destructeur de force nerveuse, et quelques jours de secret dépriment merveilleusement l'adversaire que le juge va trouver en face de lui. M. Izar Rona, quarante-huit heures après l'arrestation, exprimait ces idées à Karl Dragoch venu aux informations. Le détective ne pouvait que donner aux théories de son chef une approbation hiérarchique. «Enfin, monsieur le Juge, se risqua-t-il à demander, quand comptez-vous procéder au premier interrogatoire? --Demain. --Je viendrai donc demain soir en apprendre le résultat. Inutile de vous répéter, je pense, sur quoi se fondent les présomptions? --Inutile, affirma M. Rona. J'ai nos conversations antérieures présentes à l'esprit, et, d'ailleurs, mes notes sont très complètes. --Vous me permettrez toutefois de vous rappeler, monsieur le Juge, le désir que j'ai pris la liberté de vous exprimer? --Quel désir? --Celui de ne pas paraître dans cette affaire, au moins jusqu'à nouvel ordre. Ainsi que je vous l'ai exposé, l'inculpé ne me connaît que sous le nom de Jaeger. Cela peut éventuellement nous servir. Evidemment, lorsque nous serons devant la Cour, il me faudra décliner mon nom véritable. Mais nous n'en sommes pas là, et il me paraît préférable, pour la recherche des complices, de ne pas me brûler avant l'heure.... --C'est entendu,» promit le juge. Dans la cellule où on l'avait enfermé, Serge Ladko attendait qu'on voulût bien s'occuper de lui. Suivant de si près sa précédente aventure, ce nouveau malheur, aussi inexplicable pour lui que l'autre, n'avait pas abattu son courage. Sans tenter la moindre résistance au moment de son arrestation, il s'était laissé conduire à la prison, après avoir vainement formulé une question restée sans réponse. Que risquait-il, d'ailleurs? Cette arrestation résultait nécessairement d'une erreur qui serait dissipée dès qu'on l'interrogerait. Par malheur, le premier interrogatoire se faisait singulièrement attendre. Serge Ladko, maintenu au secret le plus rigoureux, demeurait seul, jour et nuit, dans sa cellule, où, de temps à autre, un gardien venait jeter un furtif coup d'oeil par un judas percé dans la porte. Ce gardien espérait-il, obéissant aux ordres de M. Izar Rona, constater les résultats progressifs de la méthode d'isolement! En ce cas, il ne devait pas se retirer satisfait. Les heures et les jours s'écoulaient, sans que rien, dans l'attitude du prisonnier, révélât un changement de ses intimes pensées. Assis sur une chaise, les mains appuyées sur les genoux, les yeux baissés, la face froide, il semblait profondément réfléchir, et gardait une immobilité presque absolue, sans donner aucun signe d'impatience. Dès la première minute, Serge Ladko s'était résolu au calme, et rien ne l'en ferait sortir; mais il en arrivait, en constatant la fuite du temps, à regretter sa prison flottante qui, du moins, le rapprochait de Roustchouk. Le troisième jour, enfin,--on était alors au 10 septembre,--sa porte s'ouvrit, et il fut invité à quitter sa cellule. Encadré par quatre soldats, baïonnette au canon, il suivit un long couloir, descendit un interminable escalier, puis traversa une rue, au delà de laquelle il pénétra dans le Palais de Justice, bâti en face de la prison. Dans cette rue, le populaire grouillait, se pressant derrière un cordon d'agents de police. Quand le prisonnier apparut, de féroces clameurs s'élevèrent de cette foule, avide d'exprimer sa haine pour le malfaiteur redouté et si longtemps impuni. Quel que fût le sentiment de Serge Ladko en se voyant en butte à cette injure imméritée, il n'en laissa rien paraître. D'un pas ferme, il entra dans le Palais, et, après une nouvelle attente, se trouva enfin devant son juge. M. Izar Rona, petit homme malingre, blond, la barbe rare, au teint jaune et bilieux, était un magistrat de la manière forte. Procédant par affirmations tranchantes, par dénégations brutales, il attaquait l'adversaire à coups de boutoir, plus désireux d'inspirer la terreur que de gagner la confiance. Les gardes s'étaient retirés sur un signe du juge. Debout au milieu de la pièce, Serge Ladko attendait qu'il plût à celui-ci de l'interroger. Dans un angle, le greffier prêt à écrire. «Asseyez-vous, dit M. Rona d'un ton brusque. Serge Ladko obéit. Le magistrat reprit: --Votre nom? --Ilia Brusch. --Votre domicile? --Szalka. --Votre profession? --Pêcheur. --Vous mentez, formula le juge, en surveillant du regard le prévenu. Une légère rougeur colora le visage de Serge Ladko dont les yeux eurent un rapide éclair. Toutefois, il se contraignit au calme et garda le silence. --Vous mentez, répéta M. Rona. Vous vous appelez Ladko. Votre domicile est Roustchouk. Le pilote tressaillit. Ainsi son identité véritable était connue. Comment cela avait-il pu se faire? Cependant, le juge, à qui le tressaillement du prévenu n'avait pas échappé, poursuivait d'une voix cinglante: --Vous êtes accusé de trois vols simples, de dix-neuf vols qualifiés perpétrés avec les circonstances aggravantes d'escalade et d'effraction, de trois assassinats et de six tentatives de meurtre, lesdits crimes et délits accomplis avec préméditation depuis moins de trois ans. Qu'avez-vous à répondre? Le pilote avait écouté, stupéfait, cette incroyable nomenclature. Eh quoi! la confusion qu'il avait redoutée, en apprenant de la bouche de M. Jaeger l'existence de son sinistre homonyme, cette confusion s'était produite en effet. Dès lors, à quoi bon avouer qu'il s'appelait Serge Ladko? Tout à l'heure, il avait eu la pensée de le reconnaître, en implorant la discrétion du juge. Il comprenait maintenant qu'un tel aveu serait plus nuisible qu'utile. C'était bien lui, Serge Ladko, de Roustchouk, et non un autre, qui était accusé de cette effroyable série de crimes. Sans doute, même définitivement identifié, il parviendrait à établir son innocence. Mais combien de temps faudrait-il pour y arriver? Non, mieux valait soutenir jusqu'au bout le rôle du pêcheur Ilia Brusch, puisque Ilia Brusch était le nom d'un innocent. --J'ai à répondre que vous vous trompez, répliqua-t-il d'une voix ferme. Je me nomme Ilia Brusch et je demeure à Szalka. Il est bien facile, d'ailleurs, de vous en assurer. --Ce sera fait, dit le juge en prenant une note. En attendant, je vais vous faire connaître quelques-unes des charges qui pèsent sur vous. Serge Ladko se fit plus attentif. On touchait au point intéressant. --Pour le moment, commença le juge, nous laisserons de côté la plus grande partie des crimes qui vous sont reprochés, et nous nous occuperons seulement des plus récents, de ceux qui ont été perpétrés pendant le voyage au cours duquel vous avez été arrêté. M. Rona, ayant repris haleine, poursuivit: --C'est à Ulm que l'on signale pour la première fois votre présence. C'est donc à Ulm que nous placerons l'origine de ce voyage. --Pardon, Monsieur, interrompit vivement Serge Ladko. Mon voyage avait commencé bien avant Ulm, puisque j'ai remporté deux prix au concours de pêche de Sigmaringen et que j'ai ensuite remonté le fleuve jusqu'à Donaueschingen. --Il est exact, en effet, répliqua le juge, qu'un certain Ilia Brusch a été proclamé lauréat du concours de pêche institué par la Ligue Danubienne à Sigmaringen, et que cet Ilia Brusch a été vu à Donaueschingen. Mais, ou bien vous aviez déjà adopté à Sigmaringen une personnalité d'emprunt, ou bien vous vous êtes substitué audit Ilia Brusch pendant qu'il allait de Donaueschingen à Ulm. C'est un point que nous éluciderons en son temps, soyez tranquille. Serge Ladko, les yeux écarquillés par la surprise, écoutait comme dans un rêve ces fantaisistes déductions. Un peu plus, on eût compté l'imaginaire Ilia Brusch au nombre de ses victimes! Sans prendre la peine de répondre, il haussait dédaigneusement les épaules, quand le juge, en le regardant fixement, lui demanda tout à coup à brûle-pourpoint: --Qu'êtes-vous allé faire à Vienne, le 26 août dernier, chez le juif Simon Klein? Malgré lui, Serge Ladko tressaillit une seconde fois. Voilà qu'on connaissait cette visite, maintenant! Certes, elle n'avait rien de répréhensible, mais l'avouer, c'était avouer en même temps son identité, et, puisqu'il avait adopté le parti de la nier, force lui était de persister dans cette voie. --Simon Klein?... répéta-t-il d'un air interrogateur, en homme qui ne comprend pas. --Vous niez?... fit M. Rona. Je m'y attendais. C'est donc à moi de vous apprendre qu'en vous rendant chez le juif Simon Klein--et le juge, ce disant, se souleva à demi sur son siège pour donner à ses paroles une plus écrasante autorité,--vous alliez vous entendre avec le receleur ordinaire de votre bande. --De ma bande!... répéta le pilote ahuri. --Il est vrai, rectifia ironiquement le juge, que vous ne savez pas ce que je veux dire, que vous ne faites partie d'aucune bande, que vous n'êtes pas Ladko, mais bien un inoffensif pêcheur à la ligne du nom d'Ilia Brusch; Mais alors, si vous vous nommez en effet Ilia Brusch, pourquoi vous cachez-vous? --Je me cache, moi?... protesta Serge Ladko. --Dame! ça m'en a tout l'air, répondit M. Izar Rona, à moins que ce ne soit pas se cacher que de dissimuler sous des lunettes noires des yeux qui semblent les meilleurs du monde--au fait! ayez donc l'obligeance de les enlever, ces lunettes!--et de teindre en noir des cheveux que l'on a naturellement blonds. Serge Ladko était accablé. La police était bien renseignée et la trame se resserrait autour de lui; sans paraître remarquer son trouble, M. Rona poursuivit son avantage: --Eh! eh! vous voilà moins fringant, mon gaillard. Vous ne nous saviez pas si avancés ... mais je continue. A Ulm, vous aviez pris un passager avec vous. --Oui, répondit Serge Ladko. --Quel était son nom? --M. Jaeger. --Très exact. Voudriez-vous me dire ce qu'il est devenu, ce M. Jaeger? --Je l'ignore. Il m'a quitté en pleine campagne, presque au confluent de l'Ipoly. J'ai été bien surpris de ne plus le trouver en revenant à bord. --En revenant, dites-vous. Vous vous étiez donc absenté? Où étiez-vous allé? --Dans un village des environs, afin de me procurer un cordial pour mon passager. --Il était donc malade? --Très malade. Il avait failli se noyer tout bonnement. --Et c'est vous qui l'avez sauvé, je présume? --Qui voulez-vous que ce soit, puisqu'il n'y avait que moi? --Hum!... fit le juge un peu ébranlé. Mais, se ressaisissant: --Vous comptez sans doute m'émouvoir avec cette histoire de sauvetage? --Moi? protesta Ladko. Vous m'interrogez, je réponds. Voilà tout. --C'est bon, conclut M. Izar Rona. Mais, dites-moi, avant cet incident, vous n'aviez jamais quitté votre barge, je crois? --Une seule fois, pour aller chez moi, à Szalka. --Pourriez-vous me préciser la date de cette excursion? --Pourquoi pas, en cherchant un peu. --Je vais vous aider. Ne serait-ce pas dans la nuit du 28 au 29 août? --Peut-être bien. --Vous ne le niez pas? --Non. --Vous l'avouez? --Si vous voulez. --Nous sommes d'accord.... C'est sur la rive gauche du Danube, je crois, que se trouve Szalka? demanda M. Rona d'un air bonhomme. --En effet. --Et il faisait noir, je crois, dans cette nuit du 28 au 29 août? --Très noir. Un temps affreux. --Cela explique que vous vous soyez trompé. C'est par une erreur toute naturelle qu'en pensant aborder la rive gauche, vous avez débarqué sur la rive droite. --Sur la rive droite? M. Izar Rona se leva tout à fait, et, fixant le prévenu dans les yeux, prononça: --Oui, sur la rive droite, juste en face de la villa du comte Hagueneau? Serge Ladko chercha de bonne foi dans ses souvenirs. Hagueneau? Il ne connaissait pas ce nom. --Vous êtes très fort, déclara le juge déçu dans son essai d'intimidation. Il est donc entendu que c'est la première fois que vous entendez prononcer le nom du comte Hagueneau et que, si, au cours de la nuit du 28 au 29 août, sa villa a été mise au pillage et son gardien Christian Hoël grièvement blessé, c'est à votre insu. Où diable avais-je la tête? Comment connaîtriez-vous ces crimes commis par un certain Ladko? Ladko, que diable! ce n'est pas votre nom! --Mon nom est Ilia Brusch, affirma le pilote d'une voix moins assurée que la première fois. --Parfait! parfait!... c'est convenu ... mais alors, si vous ne vous appelez pas Ladko, pourquoi avez-vous disparu, juste après la perpétration de ce crime, pour ne rompre votre incognito--et encore bien modestement!--qu'à une distance respectable de la région qui en a été le théâtre? Pourquoi ne vous a-t-on vu, vous qui montriez auparavant si généreusement votre personne, ni à Budapest, ni à Neusatz, ni à aucune ville un peu importante? Pourquoi avez-vous abandonné votre rôle de pêcheur, au point même d'acheter parfois du poisson dans les villages où vous consentiez à vous arrêter? Tout cela était de l'hébreu pour le malheureux pilote. S'il avait disparu, c'était bien malgré lui. Depuis cette nuit du 28 au 29 août, n'avait-il pas été constamment prisonnier? Dans ces conditions, quoi de surprenant à ce qu'il eût disparu? L'étonnant, au contraire, c'est qu'il se trouvât quelqu'un pour prétendre l'avoir aperçu. Cette erreur du moins serait facile à dissiper. Il suffirait de raconter sincèrement l'aventure incompréhensible dont il avait été victime. La justice serait peut-être plus clairvoyante et peut-être arriverait-elle à débrouiller les fils de cet imbroglio. Bien décidé à faire ce récit, Serge Ladko attendait impatiemment que M. Rona lui permit de placer un mot. Mais le juge était lancé à toute vapeur. Il se promenait maintenant de long en large dans son cabinet, en jetant au visage de son prisonnier un flot d'arguments qu'il jugeait triomphants. --Si vous n'êtes pas Ladko, continuait-il avec une véhémence croissante, comment se fait-il que, succédant au pillage de la villa du comte Hagueneau, pillage accompli, par un malheureux hasard, précisément au moment où vous aviez quitté votre barge, un vol, oh! un vol simple, celui-ci! ait été commis à Szuszek dans la nuit du 5 au 6 septembre, nuit que vous avez dû nécessairement passer en face de ce village? Si vous n'êtes pas Ladko, enfin, que faisait dans votre barge ce portrait adressé à son mari par votre femme, Natcha Ladko? M. Rona avait touché juste, cette fois, et le dernier argument était en effet triomphant. Le pilote, anéanti, avait baissé la tête et de grosses gouttes de sueur ruisselaient de son visage. Cependant le juge poursuivait d'une voix plus haute: --Si vous n'êtes pas Ladko, pourquoi ce portrait a-t-il été supprimé du jour où vous vous êtes senti menacé? Il était dans votre coffre, ce portrait; je précise, dans votre coffre de tribord. Il n'y est plus. Sa présence vous accusait; sa disparition vous condamne. Qu'avez-vous à répondre? --Rien, murmura Ladko d'une voix sourde. Je ne comprends rien à ce qui m'arrive. --Vous comprendrez à merveille si vous voulez vous en donner la peine. Pour le moment, nous allons interrompre cet intéressant entretien. On va vous reconduire dans votre cellule, où vous aurez tout le temps de vous livrer à vos réflexions. Récapitulons, en attendant, l'interrogatoire d'aujourd'hui. Vous prétendez: 1° Vous nommer Ilia Brusch; 2° Avoir remporté le prix au concours de pêche de Sigmaringen; 3° Habiter Szalka; 4° Avoir passé chez vous, à Szalka, la nuit du 28 au 29 août. Ces points seront vérifiés. De mon côté je prétends: 1° Que votre nom est Ladko; 2° Que votre domicile est Roustchouk; 3° Que, dans la nuit du 28 au 29 août, avec l'aide de nombreux complices, vous avez mis au pillage la villa du comte Hagueneau et vous êtes rendu coupable d'une tentative de meurtre sur la personne du gardien Christian Hoël; 4° Qu'un vol dont le nommé Kellermann, de Szuszek, a été victime, dans la nuit du 5 au 6 septembre, doit être mis à votre passif; 5° Que de nombreux autres vols et meurtres commis dans les régions baignées par le Danube doivent pareillement vous être imputés. L'instruction de ces crimes est ouverte. Des témoins sont cités. Vous serez mis en leur présence... Voulez-vous signer votre interrogatoire?.. Non?.. A votre aise!.. Gardes, reconduisez le prévenu!» Pour regagner sa prison, Serge Ladko dut passer de nouveau au milieu de la foule et en subir encore les vociférations hostiles. La colère populaire semblait s'être accrue pendant la durée de l'interrogatoire et la police eut quelque peine à protéger le prisonnier. Au premier rang de cette foule hurlante, figurait Ivan Striga. Celui-ci dévora des yeux l'individu qui prenait sa place avec tant de complaisance. Le pilote passa à deux mètres de lui et il put le voir tout à son aise. Mais il ne reconnut pas cet homme imberbe, aux cheveux bruns, dont le visage était orné d'une superbe paire de lunettes noires, et ses perplexités n'en furent pas atténuées. Striga s'éloigna tout songeur avec le reste de la foule quand furent refermées les portes de la prison. Décidément, il ne connaissait pas l'homme arrêté. Ce n'était, en tous cas, ni Dragoch, ni Ladko. Dès lors, qu'il s'agît d'Ilia Brusch ou de tout autre, que lui importait? Quelle que fût la personnalité de l'accusé, l'essentiel était qu'il absorbât l'attention de la justice, et Striga n'avait plus de raison de s'attarder à Semlin. C'est pourquoi il se résolut à partir dès le lendemain peur regagner son chaland. Mais, à son réveil, la lecture des journaux le fit changer d'avis. Cette affaire Ladko étant menée dans le secret le plus rigoureux, c'était une raison péremptoire pour que la Presse s'ingéniât à percer, le mystère. Elle y avait réussi. Ample était sa moisson d'informations. Les journaux relataient, en effet, assez exactement le premier interrogatoire, en faisant suivre leur récit de commentaires qui n'étaient pas précisément favorables à l'accusé. En général, ils s'étonnaient de l'obstination avec laquelle celui-ci soutenait être un simple pêcheur, du nom d'Ilia Brusch, habitant seul la petite ville de Szalka. Quel intérêt pouvait-il avoir à soutenir un pareil système, dont la fragilité était évidente? Déjà, d'après eux, le juge d'instruction, M. Izar Rona, avait envoyé à Gran une commission rogatoire. D'ici très peu de jours, un magistrat se transporterait donc à Szalka et se livrerait à une enquête qui aurait comme résultat de ruiner les allégations du prévenu. On chercherait cet Ilia Brusch, et on le trouverait ... s'il existait, ce qui, en somme, était fort douteux. Cette nouvelle modifia les projets de Striga. Tandis qu'il poursuivait sa lecture, une idée singulière lui était venue, et l'idée prit corps, quand il eut achevé de lire. Certes, il était très bon que la justice tînt un innocent. Mais il serait meilleur encore qu'elle le gardât. Pour cela, que fallait-il? Lui fournir un Ilia Brusch en chair et en os, ce qui convaincrait -ipso facto- d'imposture le véritable Ilia Brusch qu'on retenait prisonnier à Semlin. Cette charge s'ajouterait à celles qu'on possédait déjà forcément contre lui, puisqu'on l'avait arrêté, et suffirait peut-être à motiver sa condamnation définitive, au grand profit du vrai coupable. Sans plus attendre, Striga quitta la ville. Seulement, au lieu de regagner son chaland, il lui tournait le dos. Emporté par une rapide voiture, il allait rejoindre la ligne ferrée qui l'emmènerait à toute vapeur vers Budapest et vers le Nord. Pendant ce temps, Serge Ladko, gardant son immobilité coutumière, comptait tristement les heures. De sa première entrevue avec le juge, il était revenu effrayé de la gravité des présomptions qui pesaient sur lui. Certes, il réussirait fatalement avec le temps à faire triompher son innocence. Mais il lui faudrait sans doute s'armer de patience, car il ne pouvait méconnaître que les apparences fussent contre lui et que la justice n'eût bâti avec logique son échafaudage d'hypothèses. Toutefois, il y a loin entre de simples soupçons et des preuves formelles. Or, des preuves, on n'arriverait jamais, et pour cause, à en réunir contre lui. Le seul témoin qu'il eût à craindre, et encore uniquement en ce qui concernait le secret de son nom, c'était le juif Simon Klein. Mais Simon Klein, qui avait son point d'honneur professionnel, ne consentirait vraisemblablement jamais à le reconnaître. D'ailleurs, aurait-on même besoin de le mettre en présence de son ancien correspondant de Vienne? Le juge n'avait-il pas déclaré qu'il allait se renseigner à Szalka? Ces renseignements ne pouvant manquer d'être excellents, la mise en liberté du prisonnier en résulterait évidemment. Plusieurs jours s'écoulèrent, durant lesquels Serge Ladko ressassa ces pensées avec une fébrilité croissante. Szalka n'était pas si loin, et il ne fallait pas si longtemps pour se renseigner. On était au septième jour, depuis son premier interrogatoire, quand il fut introduit, de nouveau dans le cabinet de M. Rona. Le juge était à son bureau et paraissait fort occupé. Pendant dix minutes, il laissa le pilote attendre debout, comme s'il eût ignoré sa présence. «Nous avons la réponse de Szalka, dit-il enfin d'une voix détachée, sans même relever les yeux sur le prisonnier qu'il surveillait sournoisement à travers ses cils baissés. --Ah!.. fît Serge Ladko avec satisfaction. --Vous aviez raison, continuait cependant M. Rona. Il existe bien à Szalka un nommé Ilia Brusch, qui jouit de la meilleure réputation. --Ah!.. fit pour la seconde fois le pilote, qui voyait déjà ouverte la porte de sa prison. Le juge, se faisant plus étranger et plus indifférent encore, murmura sans paraître y attacher la moindre importance: --Le commissaire de police de Gran, chargé de l'enquête, a eu la bonne fortune de lui parler à lui-même. --A lui-même? répéta Serge Ladko qui ne comprenait pas. --A lui-même, affirma le juge. Serge Ladko croyait rêver. Comment un autre Ilia Brusch avait-il pu être trouvé à Szalka? --Ce n'est pas possible, Monsieur, balbutia-t-il. Il y a erreur. --Jugez-en vous-même, répliqua le juge. Voici le rapport du commissaire de police de Gran. Il en résulte que ce magistrat, déférant à la commission rogatoire que je lui ai adressée, s'est transporté le 14 septembre à Szalka et qu'il s'est rendu dans une maison sise au coin du chemin de halage et de la route de Budapest.... C'est bien l'adresse que vous avez donnée, je pense? demanda le juge en s'interrompant. --Oui, Monsieur, répondit Serge Ladko d'un air égaré. --... et de la route de Budapest, reprit M. Rona; qu'il a été reçu dans la dite maison, par le sieur Ilia Brusch en personne, lequel a déclaré n'être que tout récemment revenu d'une assez longue absence. Le commissaire ajoute que les renseignements qu'il a pu recueillir sur le sieur Ilia Brusch tendent à établir sa parfaite honorabilité, et qu'aucun autre habitant de Szalka ne porte ce nom.... Avez-vous quelque chose à dire? Ne vous gênez pas, je vous prie. --Non, Monsieur, balbutia Serge Ladko qui se sentait devenir fou. --Voilà donc un premier point élucidé,» conclut avec satisfaction M. Rona, qui regardait son prisonnier comme le chat doit regarder une souris. XIV ENTRE CIEL ET TERRE Son deuxième interrogatoire terminé, Serge Ladko regagna sa cellule sans se rendre compte de ce qu'il faisait. A peine s'il avait entendu les questions du juge après que l'incident de la commission rogatoire eut été vidé de la façon que l'on sait, et il n'avait plus répondu que d'un air hébété. Ce qui lui arrivait dépassait les limites de son intelligence. Que lui voulait-on à la fin? Enlevé, puis incarcéré à bord d'un chaland par de mystérieux ennemis, il ne recouvrait sa liberté que pour la perdre aussitôt; et voici maintenant qu'on trouvait, à Szalka, un autre Ilia Brusch, c'est-à-dire un autre lui-même, dans sa propre maison!.. Cela tenait de la fantasmagorie! Stupéfait, affolé par cette succession d'événements inexplicables, il avait la sensation d'être le jouet de puissances supérieures et hostiles, d'être invinciblement entraîné, proie inerte et sans défense, dans les engrenages de cette machine formidable qui s'appelle: la Justice. Cette dépression, cet anéantissement de toute énergie, son visage l'exprimait avec tant d'éloquence, qu'un des gardiens qui lui faisaient escorte en fut ému, bien qu'il considérât son prisonnier comme le plus abominable criminel. «Ça ne va donc pas comme vous voulez, camarade? demanda, en mettant dans sa voix quelque désir de réconfort, ce fonctionnaire blasé cependant par profession sur le spectacle des misères humaines. Il aurait parlé à un sourd, que le résultat eût été le même. --Allons! reprit le compatissant gardien, il faut se faire une raison. M. Izar Rona n'est pas un mauvais diable, et tout s'arrangera peut-être mieux que vous ne pensez... En attendant, je vais vous laisser ça... Il est question de votre pays là-dedans. Ça vous distraira.» Le prisonnier garda son immobilité. Il n'avait pas entendu. Il n'entendit pas davantage les verrous poussés à l'extérieur et pas davantage il ne vit le journal que le gardien, trahissant ainsi sans penser à mal le secret rigoureux auquel était astreint son prisonnier, déposait sur la table en s'en allant. Les heures coulèrent. Le jour s'acheva, puis la nuit, et ce fut une nouvelle aurore. Ecroulé sur sa chaise, Serge Ladko n'avait pas conscience de la fuite du temps. Cependant, quand le jour grandissant vint frapper son visage, il parut sortir de cet accablement. Il ouvrit les yeux, et son regard vague erra par la cellule. La première chose qu'il aperçut alors, ce fut le journal laissé la veille par le pitoyable gardien. Tel que celui-ci l'y avait placé, ce journal s'étalait toujours sur la table, découvrant une -manchette- imprimée en grasses capitales au-dessous du titre. «Les massacres de Bulgarie», annonçait cette manchette, sur laquelle tomba le premier regard de Serge Ladko. Il tressaillit et s'empara fébrilement du journal. Son intelligence réveillée revenait à flots. Ses yeux fulguraient, tandis qu'il poursuivait sa lecture. Les événements qu'il apprenait ainsi étaient, au même instant, commentés dans l'Europe entière, et y soulevaient une clameur générale de réprobation. Depuis, ils sont entrés dans l'histoire, dont ils ne forment pas la page la plus glorieuse. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000