clairière se dispersaient à travers la campagne, après avoir reçu leur
part de butin. Du crime qui venait d'être commis, il ne subsistait plus
d'autre trace qu'un amoncellement de colis encombrant le pont de la
gabarre, à bord de laquelle ne s'étaient embarqués que huit hommes.
En réalité, la fameuse bande du Danube était exclusivement composée de
ces huit hommes. Quant aux autres, ils représentaient une faible partie
d'un personnel indéterminé de sous-ordres, dont telle ou telle fraction
était utilisée, selon la région exploitée: Ceux-ci demeuraient toujours
étrangers à l'exécution proprement dite des coups de main, et leur rôle,
limité aux fonctions de porteurs, de vedettes ou de gardes du corps, ne
commençait qu'au moment où il s'agissait d'évacuer vers le fleuve le
butin conquis.
Cette organisation était des plus habiles. Par ce moyen, la bande
disposait, sur tout le parcours du Danube, d'innombrables affiliés
dont bien peu se rendaient compte du genre d'opérations auxquelles ils
apportaient leur concours. Recrutés dans la classe la plus illettrée, de
véritables brutes en général, ils croyaient participer à de vulgaires
actes de contrebande et ne cherchaient pas à en savoir davantage. Jamais
ils n'avaient songé à établir le moindre rapprochement entre celui qui
commandait les expéditions auxquelles ils prenaient part et ce fameux
Ladko qui, tout en leur cachant son nom, semblait se complaire
étrangement à laisser une trace quelconque de son état civil sur chaque
théâtre de ses crimes.
Leur indifférence paraîtra moins surprenante, si l'on veut bien
considérer que ces crimes, commis sur tout le cours du Danube, étaient
éparpillés sur une immense étendue. L'émotion publique avait donc, entre
chacun d'eux, le temps de se calmer. C'est surtout dans les bureaux de
la police, où venaient se centraliser toutes les plaintes des régions
riveraines, que le nom de Ladko avait acquis sa triste célébrité. Dans
les villes, la classe bourgeoise, à cause des -manchettes- ronflantes
des journaux, lui accordait encore un intérêt spécial. Mais pour la
masse du peuple, et, -a fortiori-, pour les paysans, il n'était qu'un
malfaiteur comme un autre, dont on a à souffrir une fois et qu'on ne
revoit plus ensuite.
Au contraire, les huit hommes restés à bord du chaland se connaissaient
tous entre eux et formaient une véritable bande. A l'aide de leur
bateau, ils montaient ou descendaient sans cesse le Danube. Que
l'occasion d'une profitable opération se présentât, ils s'arrêtaient,
recrutaient dans les environs le personnel nécessaire, puis, le butin
en sûreté dans leur cachette flottante, ils repartaient, en quête de
nouveaux exploits.
Quand le chaland était plein, ils gagnaient la mer Noire où un vapeur
à leur dévotion venait croiser au jour fixé. Transportées à bord de ce
vapeur, les richesses volées, et parfois acquises au prix d'un meurtre,
y devenaient brave et loyale cargaison, capable d'être échangée contre
de l'or, dans des contrées lointaines, au grand soleil des honnêtes
gens.
C'est exceptionnellement que la bande, la nuit précédente, avait fait
parler d'elle à si faible distance de son précédent méfait. Elle ne
commettait pas, d'ordinaire, une telle faute, qui, répétée, eût pu
donner l'éveil aux complices inconscients qu'elle embauchait dans le
pays. Mais, cette fois, son capitaine avait eu une raison particulière
de ne pas s'éloigner, et si cette raison n'était pas celle que lui avait
attribuée Karl Dragoch, en causant à Ulm avec Friedrich Ulhmann, la
personnalité du policier n'y était cependant pas étrangère.
Reconnu à Vienne par le chef de bande lui-même, alors accompagné de son
second, Titcha, il avait été, depuis cet instant, suivi à la piste, sans
le savoir, par une série d'affiliés locaux auxquels on n'avait dit que
l'essentiel, et le chaland s'était appliqué à ne précéder la barge que
de quelques kilomètres. Cet espionnage, des plus malaisés dans une
contrée souvent découverte et où abondaient en ce moment les gens de
police, avait été forcément intermittent, et le hasard avait voulu que
jamais Karl Dragoch et son hôte ne fussent aperçus en même temps. Rien
n'avait donc permis de supposer que la barge eût deux habitants, ni
d'admettre, par conséquent, la possibilité d'une erreur.
En instituant cette surveillance, le capitaine des bandits rêvait d'un
coup de maître. Supprimer le détective? Il n'y songeait pas. Pour le
moment tout au moins, il projetait seulement de s'en emparer, Karl
Dragoch en son pouvoir, il aurait ensuite la partie belle pour traiter
d'égal à égal, si jamais un sérieux danger le menaçait.
Pendant plusieurs jours, l'occasion de cet enlèvement ne s'était pas
présentée. Ou bien la barge s'arrêtait le soir à trop faible distance
d'un centre habité, ou bien on rencontrait dans son voisinage trop
immédiat quelques-uns des agents égrenés sur la rive et dont la qualité
ne pouvait échapper à un professionnel du crime.
Le matin du 29 août, enfin, les circonstances avaient paru favorables.
La tempête qui, la nuit précédente, avait protégé la bande pendant
qu'elle s'attaquait à la villa du comte Hagueneau, devait avoir plus ou
moins dispersé les policiers qui précédaient ou suivaient leur chef le
long du fleuve. Peut-être celui-ci serait-il momentanément seul et sans
défense. Il fallait en profiter.
Aussitôt la voiture chargée des dépouilles de la villa, Titcha avait été
dépêché avec deux des hommes les plus résolus. On a vu comment les trois
aventuriers s'étaient acquittés de leur mission, et comment le pilote
Serge Ladko était devenu leur prisonnier, au lieu et place du détective
Karl Dragoch.
Jusqu'ici, Titcha n'avait pu renseigner son capitaine sur l'heureuse
issue de sa mission que par les quelques mots brefs échangés dans la
clairière, au moment où l'escouade de police était survenue sur la
route. L'entretien serait nécessairement repris à ce sujet, mais, pour
l'instant, il ne pouvait en être question. Avant tout, il s'agissait de
faire disparaître et de mettre à l'abri les nombreux colis entassés
sur le pont, et c'est à quoi s'employèrent sans tarder les huit hommes
formant l'équipage de la gabarre.
Soit à bras, soit en les faisant glisser sur des plans inclinés, ces
colis furent d'abord introduits dans l'intérieur du bateau, premier
travail qui n'exigea que quelques minutes, puis on procéda à l'arrimage
définitif. Pour cela le plancher de la cale fut soulevé et laissa à
découvert une ouverture béante, à la place où l'on se fût légitimement
attendu a trouver l'eau du Danube. Une lanterne, descendue dans ce
deuxième compartiment, permit d'y distinguer un amoncellement d'objets
hétéroclites qui le remplissaient déjà en partie. Il restait assez de
place, cependant, pour que les dépouilles du comte Hagueneau pussent
être logées à leur tour dans l'introuvable cachette.
Merveilleusement truquée, en effet, était cette gabarre qui servait à
la fois de moyen de transport, d'habitation et de magasin inviolable.
Au-dessous du bateau visible, un autre plus petit s'appliquait, le
pont de celui-ci formant le fond de celui-là. Ce second bateau, d'une
profondeur de deux mètres environ, avait un déplacement tel, qu'il
fût capable de porter le premier et de le soulever d'un pied ou deux
au-dessus de la surface de l'eau. On avait remédié à cet inconvénient,
qui aurait, sans cela, dévoilé la supercherie, en chargeant le bateau
inférieur d'une quantité de lest suffisant à le noyer entièrement, de
telle sorte que le chaland supérieur gardât la ligne de flottaison qu'il
devait avoir à vide.
Vide, sa cale l'était toujours, les marchandises volées, qui allaient
s'entasser dans le double fond, y remplaçaient un poids correspondant de
lest, et l'aspect de l'extérieur n'était en rien modifié.
Par exemple cette gabarre, qui, lège, aurait dû normalement caler à
peine un pied, s'enfonçait dans l'eau de près de sept. Cela n'était
pas sans créer de réelles difficultés dans la navigation du Danube et
rendait nécessaire le concours d'un excellent pilote. Ce pilote, la
bande le possédait dans la personne de Yacoub Ogul, un israélite natif
lui aussi de Roustchouk. Très pratique du fleuve, Yacoub Ogul aurait
pu lutter avec Serge Ladko lui-même pour la parfaite connaissance des
passes, des chenals et des bancs de sable; d'une main sûre, il dirigeait
le chaland à travers les rapides semés de rochers que l'on rencontre
parfois sur son cours.
Quant à la police, elle pouvait examiner le bateau tant que cela lui
plairait. Elle pouvait en mesurer la hauteur intérieure et extérieure
sans trouver la plus petite différence. Elle pouvait sonder tout autour
sans rencontrer la cachette sous-marine, établie suffisamment en
retrait, et de lignes assez fuyantes pour qu'il fût impossible de
l'atteindre. Toutes ses investigations l'amèneraient uniquement à
constater que ce chaland était vide et que ce chaland vide enfonçait
dans l'eau de la quantité strictement suffisante pour équilibrer son
poids.
En ce qui concerne les papiers, les précautions n'étaient pas moins
bien prises. Dans tous les cas, soit qu'elle descendît le courant, soit
qu'elle le remontât, la gabarre, ou allait chercher des marchandises,
ou, marchandises débarquées, retournait à son port d'attache. Selon
le choix qui paraissait le meilleur, elle appartenait, tantôt à M.
Constantinesco, tantôt à M. Wenzel Meyer, tous deux commerçants, l'un de
Galatz, l'autre de Vienne. Les papiers, illustrés des cachets les plus
officiels, étaient à ce point en règle, que jamais personne n'avait
songé à les vérifier. L'eût-on fait, d'ailleurs, que l'on aurait
constaté l'existence d'un Constantinesco ou d'un Wenzel Meyer dans
l'une ou l'autre des deux villes indiquées. En réalité, le propriétaire
s'appelait Ivan Striga.
Le lecteur se rappellera peut-être que ce nom appartenait à un des
individus les moins recommandables de Roustchouk, qui, après s'être
vainement opposé au mariage de Serge Ladko et de Natcha Gregorevitch,
avait disparu ensuite de la ville. Sans qu'on entendît parler
positivement de lui, de mauvais bruits avaient alors couru sur son
compte, et la rumeur publique l'accusait de tous les crimes.
Pour une fois, la rumeur publique ne se trompait pas. Avec sept autres
misérables de son espèce, Ivan Striga avait, en effet, formé une bande
de véritables pirates, qui, depuis lors, écumait littéralement les deux
rives du Danube.
Avoir trouvé ainsi le chemin de la richesse facile, c'était quelque
chose; s'assurer la sécurité, c'était mieux encore. Dans ce but, au lieu
de cacher son nom et son visage, ainsi que l'aurait fait un malfaiteur
vulgaire, il s'était arrangé de manière, à ne pas être un anonyme pour
ses victimes. Bien, entendu, ce n'était pas son vrai nom qu'il leur
faisait connaître. Non, celui qu'il avait résolu de laisser deviner avec
une adroite imprudence, c'était celui de Serge Ladko.
S'abriter, afin d'échapper aux conséquences d'un forfait, derrière une
personnalité d'emprunt, c'est un stratagème assez commun, mais
Striga l'avait rénové par le choix intelligent du pseudonyme qu'il
s'attribuait.
Si le nom de Ladko n'était, ni plus ni moins qu'un autre, capable de
créer une confusion et, par suite, hors le cas de flagrant délit, de
détourner les soupçons au profit du coupable, il possédait quelques
avantages qui lui étaient propres.
En premier lieu, Serge Ladko n'était pas un mythe. Il existait, si le
coup de fusil qui l'avait salué à son départ de Roustchouk ne l'avait
pas abattu pour jamais. Bien que Striga se vantât volontiers d'avoir
supprimé son ennemi, la vérité est qu'il n'en savait rien. Peu
importait, d'ailleurs, au point de vue de l'enquête qui pouvait être
faite à Roustchouk. Si Ladko était mort, la police ne pourrait rien
comprendre aux accusations dont il serait l'objet. S'il était vivant,
elle trouverait un homme de chair et d'os, d'une honorabilité si bien
établie que l'enquête, selon toute vraisemblance, en resterait là. Sans
doute, on rechercherait alors ceux qui auraient la malchance d'être ses
homonymes. Mais, avant qu'on eût passé au crible tous les Ladkos du
monde, il coulerait de l'eau sous les ponts du Danube!
Que si, d'aventure, les soupçons, à force d'être dirigés dans la même
direction, finissaient par entamer la cuirasse d'honorabilité de Serge
Ladko, ce serait alors un résultat doublement heureux. Outre qu'il est
toujours agréable à un bandit de savoir qu'un autre est inquiété à sa
place, cette substitution lui devient plus agréable encore quand il a
voué à sa victime une haine mortelle.
Alors même que ces déductions eussent été déraisonnables, l'absence de
Serge Ladko, dont personne ne connaissait la patriotique mission, les
eût rendues logiques. Pourquoi le pilote était-il parti sans crier gare?
La section locale de la police du fleuve commençait précisément à se
poser cette question au moment où Karl Dragoch découvrait ce qu'il
croyait être la vérité, et, comme chacun sait, lorsque la police
commence à se poser des questions, il y a peu de chances qu'elle y
réponde avec bienveillance.
Ainsi, la situation était bien nette dans sa dramatique complication.
Une longue série de crimes que des maladresses voulues faisaient
toujours attribuer à un certain Ladko, de Roustchouk; le pilote du même
nom, vaguement, très vaguement encore soupçonné, à cause de son absence,
d'être le coupable, tandis qu'à des centaines de kilomètres un Ladko,
accusé par de plus sérieuses présomptions, était dépisté sous le
déguisement du pêcheur Ilia Brusch; et Striga, pendant ce temps,
reprenant, après chaque expédition, son état civil authentique, pour
circuler librement sur le Danube.
Toutefois, pour que sa sécurité ne fût pas menacée, la condition
essentielle était que l'on fit disparaître toute trace compromettante
dans le plus bref délai possible. C'est pourquoi, ce soir-là, le butin
nouvellement conquis fut, comme de coutume, rapidement déposé dans
l'introuvable cachette. C'est le bruit de cet arrimage que le véritable
Serge Ladko entendit dans son cachot pris aux dépens de cette même cale
sous-marine, au fond de laquelle nulle puissance humaine n'était capable
de le secourir. Puis, le parquet remis en place, les hommes remontèrent
sur le pont dont les panneaux furent refermés. La police pouvait venir
désormais.
Il était, à ce moment, près de trois heures du matin. L'équipage de la
gabarre, surmené par les fatigues de cette nuit et par celles de la nuit
précédente, aurait eu grand besoin de repos, mais il ne pouvait en être
question.
Striga, désireux de s'éloigner au plus vite du lieu de son dernier
crime, donna l'ordre de se mettre en route en profitant de l'aube
naissante, ordre qui fut exécuté sans un murmure, chacun comprenant la
force des raisons qui le dictaient.
Pendant qu'on s'occupait de ramener l'ancre à bord et de pousser
le chaland au milieu du fleuve, Striga s'enquit des péripéties de
l'expédition de la matinée.
«Ça a été tout seul, lui répondit Titcha. Le Dragoch a été pris au
premier coup de filet comme un simple brochet.
--Vous a-t-il vus?
--Je ne crois pas. Il avait autre chose à penser.
--Il ne s'est pas débattu?
--Il a essayé, la canaille. J'ai dû l'assommer à moitié pour le faire
tenir tranquille.
--Tu ne l'as pas tué, au moins? demanda vivement Striga.
--Que non pas! Étourdi tout au plus. J'en ai profité pour le ligotter
proprement. Mais je n'avais pas fini le paquetage que le colis respirait
comme père et mère.
--Et maintenant?
--Il est dans la cale. Dans le double fond, naturellement.
--Sait-il où on l'a transporté?
--Il faudrait alors qu'il soit rudement malin, déclara Titcha en riant
bruyamment. Tu dois bien penser que je n'ai oublié ni le bâillon, ni le
bandeau. On ne les a retirés que le particulier en cage. Là, il peut, si
ça lui convient, chanter des romances et admirer le paysage.
Striga sourit sans répondre. Titcha reprit:
---J'ai fait ce que tu as commandé, mais où cela nous mènera-t-il?
--Ne serait-ce qu'à désorganiser la brigade privée de son chef, répondit
Striga.
Titcha haussa les épaules.
--On en nommera un autre, dit-il.
--Possible, mais il ne vaudra peut-être pas celui que nous tenons. Dans
tous les cas, nous pourrons causer. Au besoin, nous le rendrions en
échange des passeports qui nous seraient nécessaires. Il est donc
essentiel de le garder vivant.
--Il l'est, affirma Titcha.
--A-t-on pensé à lui donner à manger?
--Diable!... fit Titcha en se grattant la tête. On l'a tout à fait
oublié. Mais douze heures d'abstinence n'ont jamais fait de mal à
personne, et je lui porterai son dîner dès que nous serons en marche ...
A moins que tu ne veuilles le lui porter toi-même, pour te rendre compte
par tes yeux?
--Non, dit vivement Striga. Je préfère qu'il ne me voie pas. Je le
connais et il ne me connaît pas. C'est un avantage que je ne veux pas
perdre.
--Tu pourrais mettre un masque.
--Ça ne prendrait pas avec Dragoch. Pas besoin qu'on lui montre son
visage. La taille, la carrure, le moindre détail lui suffît pour
reconnaître les gens.
--Alors, je suis frais, moi, qui suis obligé de lui porter sa pitance!
--Il faut bien que quelqu'un le fasse ... D'ailleurs, Dragoch n'est pas
bien dangereux actuellement, et, s'il le redevient jamais, c'est que
nous serons à l'abri.
--Amen!.. fit Titcha.
--Pour le moment, reprit Striga, on va le laisser dans sa boîte. Pas
trop longtemps, par exemple, sans quoi il finirait par mourir asphyxié.
On le remontera dans une cabine du pont quand nous aurons dépassé
Budapest, demain matin, après mon départ.
--Tu as donc l'intention de t'absenter? demanda Titcha.
--Oui, répondit Striga. Je quitterai le chaland de temps en temps afin
de recueillir des informations sur la rive. Je verrai ce qu'on dit de
notre dernière affaire et de la disparition de Dragoch.
--Et si tu te fais pincer? objecta Titcha.
--Pas de danger. Personne ne me connaît, et la police du fleuve doit
être dans le marasme. Pour les autres, j'aurai, s'il le faut, une
identité toute neuve.
--Laquelle?
--Celle du célèbre Ilia Brusch, pêcheur insigne et lauréat de la Ligue
Danubienne.
--Quelle idée!
--Excellente. J'ai le bateau d'Ilia Brusch. Je lui emprunterai sa peau,
à l'exemple de Karl Dragoch.
--Et si l'on te demande du poisson?
--J'en achèterai, s'il le faut, pour le revendre.
--Tu as réponse à tout.
--Parbleu!»
La conversation prit fin sur ce mot. Le chaland avait commencé a suivre
le fil du courant. Il soufflait une légère brise du Nord qui serait très
favorable quand, un peu au-dessus de Visegrad, le Danube, revenant sur
lui-même, suivrait la direction du Sud. Jusque-là, au contraire, cette
brise du Nord retardait singulièrement le bateau, et Striga, pressé de
s'éloigner du théâtre de ses exploits, donna l'ordre de border deux
longs avirons qui aideraient à gagner contre le vent.
Il fallut trois heures pour parcourir dix kilomètres et atteindre le
premier coude du fleuve, puis deux heures encore pour suivre la courbe
que dessine le Danube avant d'adopter franchement la direction du Sud.
Un peu en amont de Waitzen, on put enfin abandonner les avirons, et,
sous la poussée de la voile, la marche du bateau fut notablement
accélérée.
Vers onze heures on passa devant Saint-André où les deux charretiers
Kaiserlick et Vogel avaient prétendu se rendre au cours de la nuit
précédente. Il ne fut pas question de s'y arrêter, et le chaland
continua à dériver vers Budapest, encore distante de vingt-cinq à trente
kilomètres.
A mesure qu'on gagnait vers l'aval, l'aspect des rives devenait plus
sévère. Les îles ombreuses et verdoyantes se multipliaient, ne laissant
parfois entre elles que d'étroits canaux, interdits aux chalands, mais
suffisants pour la navigation de plaisance.
Dans cette partie du Danube, la batellerie commence à devenir assez
active. Il y a même de fréquents encombrements, car le cours du fleuve
est resserré entre les premières ramifications des Alpes Norriques et
les dernières ondulations des Karpathes. Quelquefois se produisent des
échouages ou des abordages, peu dommageables en somme, pour peu que
l'attention des pilotes soit un seul instant en défaut. En général,
le malheur se réduit à une perte de temps. Mais que de cris, que de
querelles, au moment de la collision!
Le chaland, dont Striga était le capitaine, devait être compté parmi
les mieux dirigés. De grande taille, puisque sa capacité dépassait deux
cents tonnes, le pont proprement dit en était recouvert d'une sorte de
superstructure, d'un spardeck, qui formait, à l'arrière, le toit du
rouf habité par le personnel. Un mâtereau à l'avant servait à hisser
le pavillon national, et, à la poupe, un gouvernail à large safran
permettait au pilote de maintenir le bateau en bonne direction.
A mesure qu'on descendait le courant, l'animation du fleuve allait
croissant, ainsi que cela se produit aux approches des grandes cités.
Des embarcations légères, à vapeur ou à voiles, chargées de promeneurs
ou de touristes, se glissaient entre les îles. Bientôt, dans le
lointain, la fumée de cheminées d'usines empâta l'horizon, annonçant les
faubourgs de Budapest.
A ce moment, il se produisit un fait singulier. Sur un signe de Striga,
Titcha pénétra dans le rouf de l'arrière, avec un de ses compagnons de
l'équipage. Les deux hommes en ressortirent bientôt. Ils escortaient
une femme d'une taille élancée, mais dont il était malaisé de voir les
traits à demi cachés par un bâillon. Les mains liées derrière le dos,
cette femme marchait entre ses deux gardiens, sans essayer d'une
résistance dont l'expérience lui avait sans doute démontré l'inutilité.
Docilement, elle descendit dans la cale par l'échelle du grand panneau,
puis dans un compartiment du double fond dont la trappe fut refermée sur
elle. Cela fait, Titcha et son compagnon reprirent leurs occupations,
comme si de rien n'était.
Vers trois heures de l'après-midi, le chaland s'engagea entre les quais
de la capitale de la Hongrie. A droite, c'était Buda, l'ancienne ville
turque; à gauche, Pest, la ville moderne. A cette époque, Buda était,
plus qu'elle ne l'est restée de nos jours, une de ces vieilles et
pittoresques cités que le progrès égalitaire tend à faire disparaître.
Par contre, Pest, si son importance était déjà considérable, n'avait pas
encore atteint le prodigieux développement qui a fait d'elle la plus
importante et la plus belle métropole de l'Europe orientale.
Sur les deux rives, et notamment sur la rive gauche, se succédaient
les maisons à arcades et à terrasses, que dominaient les clochers des
églises dorés par les rayons du soleil, et la longue enfilade des quais
ne manquait ni de noblesse ni de grandeur.
Le personnel du chaland n'accordait pas son attention à ce spectacle
enchanteur. La traversée de Budapest pouvant ménager de désagréables
surprises à des gens si sujets à caution, l'équipage n'avait d'yeux que
pour le fleuve où se croisaient de nombreuses embarcations. Ce prudent
souci permit à Striga de distinguer en temps voulu, au milieu des
autres, un bateau conduit par quatre hommes, qui se dirigeait en droite
ligne vers le chaland. Ayant reconnu un canot de la police fluviale, il
avertit d'un coup d'oeil Titcha, qui, sans autre explication, s'affala
par le panneau dans la cale.
Striga ne s'était pas trompé. En quelques minutes, ce canot eut rallié
la gabarre. Deux hommes montèrent à bord.
«Le patron? demanda l'un des nouveaux arrivants.
--C'est moi, répondit Striga en faisant un pas en avant de ses
compagnons.
--Votre nom?
--Ivan Striga.
--Votre nationalité?
--Bulgare.
--D'où vient cette gabarre?
--De Vienne.
--Où va-t-elle?
--A Galatz.
--Son propriétaire?
--M. Constantinesco, de Galatz.
--Chargement?
--Néant. Nous retournons à vide.
--Vos papiers?
--Les voici, dit Striga, en offrant au questionneur les documents
demandés.
--C'est bon, approuva celui-ci, qui les restitua après un examen
consciencieux. Nous allons jeter un coup d'oeil dans votre cale.
--A votre aise, concéda Striga. Je vous ferai toutefois remarquer que
c'est la quatrième visite que nous subissons depuis notre départ de
Vienne. Ce n'est pas agréable.»
Le policier, déclinant du geste toute responsabilité personnelle dans
les ordres dont il n'était que l'exécuteur, descendit sans répondre par
le panneau. Arrivé au bas de l'échelle, il s'avança de quelques pas dans
la cale dont son regard fit le tour, puis il remonta. Rien n'était venu
l'avertir que sous ses pieds gisaient deux créatures humaines, un homme,
d'un côté, une femme de l'autre, toutes deux réduites à l'impuissance
et hors d'état de demander du secours. La visite ne pouvait être plus
consciencieuse ni plus longue. Le chaland étant complètement vide, il
n'y avait pas lieu de s'enquérir de la provenance de son chargement, ce
qui simplifiait beaucoup les choses.
Le policier reparut donc au jour, et, sans poser d'autres questions,
regagna son canot, qui s'éloigna vers de nouvelles perquisitions, tandis
que la gabarre continuait lentement sa route vers l'aval.
Quand les dernières maisons de Budapest eurent été laissées en arrière,
le moment parut venu de s'occuper de la prisonnière de la cale. Titcha
et son compagnon disparurent dans l'intérieur, pour en ressortir
bientôt, escortant cette même femme qui y avait été incarcérée quelques
heures plus tôt, et qui fut réintégrée dans le rouf. Des autres hommes
de l'équipage, nul ne sembla prêter la moindre attention à cet incident.
On ne fit halte qu'à la nuit, entre les bourgs d'Ercsin et d'Adony, à
plus de trente kilomètres au-dessous de Budapest, et l'on repartit le
lendemain dès l'aube. Au cours de cette journée du 31 août, la dérive
fut interrompue par quelques arrêts, pendant lesquels Striga quitta le
bord, en utilisant la barge, conquise, à ce qu'il pensait, sur Karl
Dragoch. Loin de se cacher, il accostait dans les villages, se
présentait aux habitants comme étant ce fameux lauréat de la Ligue
Danubienne, dont la renommée n'avait pu manquer de parvenir jusqu'à eux,
et engageait des conversations qu'il aiguillait adroitement sur les
sujets qui lui tenaient au coeur.
Très maigre fut sa récolte de renseignements. Le nom d'Ilia Brusch ne
paraissait pas être populaire dans cette région. Sans doute, à Mohacs,
Apatin, Neusatz, Semlin ou Belgrade, qui sont des villes importantes, il
en serait autrement. Mais Striga n'avait pas l'intention de s'y risquer
et il comptait bien se borner à prendre langue dans des villages, où la
police exerçait nécessairement une surveillance moins effective. Par
malheur, les paysans ignoraient généralement le concours de Sigmaringen
et se montraient très rebelles aux interviews. D'ailleurs, ils ne
savaient rien. Ils ignoraient Karl Dragoch plus encore qu'Ilia Brusch,
et Striga déploya en vain tous les raffinements de sa diplomatie.
Ainsi que cela avait été convenu la veille, c'est pendant une des
absences de Striga que Serge Ladko fut remonté au jour et transporté
dans une petite cabine dont la porte fut soigneusement verrouillée.
Précaution peut-être exagérée, tout mouvement étant interdit au
prisonnier étroitement ligotté.
Les journées du 1er au 6 septembre s'écoulèrent paisiblement. Poussé à
la fois par le courant et par un vent favorable, le chaland continuait
à dériver, à raison d'une soixantaine de kilomètres par vingt-quatre
heures. La distance parcourue aurait même été sensiblement plus grande
sans les arrêts que rendaient nécessaires les absences de Striga.
Si les excursions de celui-ci étaient toujours aussi stériles au point
de vue spécial des renseignements, une fois, du moins, il réussit,
en utilisant ses talents professionnels,. à les rendre profitables à
d'autres égards.
Ceci se passait le 5 septembre. Ce jour-là, le chaland étant venu
mouiller à la nuit en face d'un petit bourg du nom de Szuszek, Striga
descendit à terre comme de coutume. La soirée était avancée. Les
paysans, qui se couchent d'ordinaire avec le soleil, ayant pour la
plupart réintégré leurs demeures, il déambulait solitairement, quand il
avisa une maison d'apparence assez cossue, dont le propriétaire, plein
de confiance dans la probité publique, avait laissé la porte ouverte, en
s'absentant pour quelque course dans le voisinage.
Sans hésiter, Striga s'introduisit dans cette maison, qui se trouva
être un magasin de détail, ainsi que l'existence d'un comptoir le
lui démontra. Prendre dans le tiroir de ce comptoir la recette de la
journée, cela ne demanda qu'un instant. Puis, non content de cette
modeste rapine, il eut tôt fait de découvrir dans le corps inférieur
d'un bahut, dont l'effraction ne fut qu'un jeu pour lui, un sac
rondelet, qui rendit au toucher un son métallique de bon augure.
Ainsi nanti, Striga s'empressa de regagner son chaland, qui, l'aube
venue, était déjà loin.
Telle fut la seule aventure du voyage.
A bord, Striga avait d'autres occupations. De temps à autre, il
disparaissait dans le rouf, et s'introduisait dans une cabine située en
face de celle où l'on avait déposé Serge Ladko. Parfois, sa visite ne
durait que quelques minutes, parfois elle se prolongeait davantage. Il
n'était pas rare, dans ce dernier cas, qu'on entendit jusque sur le pont
l'écho d'une violente discussion, où l'on discernait une voix de femme
répondant avec calme à un homme en fureur. Le résultat était alors
toujours le même: indifférence générale de l'équipage et sortie
furibonde de Striga, qui s'empressait de quitter le bord pour calmer ses
nerfs irrités.
C'est principalement sur la rive droite qu'il poursuivait ses
investigations. Rares, en effet, sont les bourgs et les villages de
la rive gauche au delà de laquelle s'étend à perte de vue l'immense
puzsta..
Cette puzsta, c'est la plaine hongroise par excellence, que limitent,
à près de cent lieues, les montagnes de la Transylvanie. Les lignes
de chemins de fer qui la desservent traversent une infinie étendue de
landes désertes, de vastes pâturages, de marais immenses où pullule le
gibier aquatique. Cette puzsta, c'est la table toujours généreusement
servie pour d'innombrables convives à quatre pattes, ces milliers et ces
milliers de ruminants qui constituent l'une des principales richesses du
royaume de Hongrie. A peine, s'il s'y rencontre quelques champs de blé
ou de maïs.
La largeur du fleuve est devenue considérable alors, et de nombreux
îlots ou îles en divisent le cours. Telles de ces dernières sont de
grande étendue et laissent de chaque côté deux bras où le courant
acquiert une certaine rapidité.
Ces îles ne sont point, fertiles. A leur surface ne poussent que des
bouleaux, des trembles, des saules, au milieu du limon déposé par les
inondations qui sont fréquentes. Cependant on y récolte du foin en
abondance, et les barques, chargées jusqu'au plat bord, le charrient aux
fermes ou aux bourgades de la rive.
Le 6 septembre, le chaland mouilla à la tombée de la nuit. Striga était
absent à ce moment. S'il n'avait voulu se risquer, ni à Neusatz, ni à
Peterwardein qui lui fait face, l'importance relative de ces villes
pouvant être une cause de dangers, il s'était du moins arrêté, afin d'y
continuer son enquête, au bourg de Karlovitz, situé une vingtaine de
kilomètres en aval. Sur son ordre, le chaland n'avait fait halte que
deux ou trois lieues plus bas, pour attendre son capitaine, qui le
rejoindrait en s'aidant du courant.
Vers neuf heures du soir, celui-ci n'en était plus fort éloigné. Il
ne se pressait pas. Laissant fuir la barge au gré du courant, il
s'abandonnait à des pensées en somme assez riantes. Son stratagème avait
pleinement réussi. Personne ne l'avait suspecté et rien ne s'était
opposé à ce qu'il se renseignât librement. A vrai dire, de
renseignements, il n'en avait guère récolté. Mais cette ignorance
publique, qui confinait à l'indifférence, était, en somme, un symptôme
favorable. Bien certainement, dans cette région, on n'avait que très
vaguement entendu parler de la bande du Danube, et l'on ignorait jusqu'à
l'existence de Karl Dragoch, dont la disparition ne pouvait, par suite,
causer d'émotion.
D'un autre côté, que ce fût à cause de la suppression de son chef ou en
raison de la pauvreté de la région traversée, la vigilance de la police
paraissait grandement diminuée. Depuis plusieurs jours, Striga n'avait
aperçu personne qui eût la tournure d'un agent, et nul ne parlait de la
surveillance fluviale si active deux ou trois cent kilomètres en amont.
Il y avait donc toutes chances pour que le chaland arrivât heureusement
au terme de son voyage, c'est-à-dire à la mer Noire, où son chargement
serait transporté à bord du vapeur accoutumé. Demain, on serait au delà
de Semlin et de Belgrade. Il suffirait ensuite de longer de préférence
la rive serbe pour se mettre à l'abri de toute fâcheuse surprise. La
Serbie devait être, en effet, plus ou moins désorganisée par la guerre
qu'elle soutenait contre la Turquie et il n'y avait pas apparence que
les autorités riveraines perdissent leur temps à s'occuper d'une gabarre
descendant à vide le cours du fleuve.
Qui sait? Ce serait peut-être le dernier voyage de Striga. Peut-être
se retirerait-il au loin, après fortune faite, riche, considéré--et
heureux, songeait-il, en pensant à la prisonnière enfermée dans la
gabarre.
Il en était là de ses réflexions quand ses yeux tombèrent sur les
coffres symétriques dont les couvercles avaient si longtemps servi de
couchettes à Karl Dragoch et à son hôte, et tout à coup cette pensée lui
vint que, depuis huit jours qu'il était maître de la barge, il n'avait
pas songé à en explorer le contenu. Il était grand temps de réparer cet
inconcevable oubli.
En premier lieu, il s'attaqua au coffre de tribord qu'il fractura en
un tour de main. Il n'y trouva que des piles de linge et de vêtements
rangés en bon ordre. Striga, qui n'avait que faire de cette défroque,
referma le coffre et s'attaqua au suivant.
Le contenu de celui-ci n'était pas fort différent du précédent, et
Striga désappointé allait y renoncer, quand il découvrit dans un des
coins un objet plus intéressant. Si les articles d'habillement ne
pouvaient rien lui apprendre, il n'en serait peut-être pas de même de ce
gros portefeuille qui, selon toute vraisemblance, devait contenir
des papiers. Or, les papiers ont beau être muets, rien n'égale, dans
certains cas, leur éloquence.
Striga ouvrit ce portefeuille, et, conformément à son espoir, il s'en
échappa de nombreux documents, dont il entreprit le patient examen. Les
quittances, les lettres défilèrent, toutes au nom d'Ilia Brusch, puis
ses yeux, agrandis par la surprise, s'arrêtèrent sur le portrait qui,
déjà, avait éveillé les soupçons de Karl Dragoch.
D'abord Striga ne comprit pas. Qu'il y eût dans cette barge des papiers
au nom d'Ilia Brusch, et qu'il n'y en eût aucun au nom du policier,
c'était déjà passablement étonnant. Toutefois, l'explication de cette
anomalie pouvait être des plus naturelles. Peut-être Karl Dragoch, au
lieu de doubler le lauréat de la Ligue Danubienne, comme Striga l'avait
cru jusqu'ici, avait-il emprunté à l'amiable la personnalité du pêcheur,
et peut-être, dans ce cas, avait-il conservé, d'un commun accord avec
le véritable Ilia Brusch, les documents nécessaires pour justifier au
besoin de son identité. Mais pourquoi ce nom de Ladko, ce nom dont, avec
une habileté diabolique, Striga signait tous ses crimes? Et que venait
faire là ce portrait d'une femme, à laquelle celui-ci n'avait jamais
renoncé malgré l'échec de ses précédentes tentatives? Quel était donc
le légitime propriétaire de cette barge pour avoir en sa possession
un document si intime et si singulier? A qui appartenait-elle en
définitive, à Karl Dragoch, à Ilia Brusch ou à Serge Ladko, et lequel
de ces trois hommes, dont deux l'intéressaient à un si haut point,
tenait-il prisonnier en fin de compte dans le chaland? Le dernier, il
proclamait, cependant, l'avoir tué, le soir où, d'un coup de feu,
il avait abattu l'un des deux hommes de ce canot qui s'éloignait
furtivement de Roustchouk. Vraiment, s'il avait mal visé alors, il
aimerait encore mieux, plutôt que le policier, tenir entre ses mains le
pilote, qu'il ne manquerait pas une seconde fois, dans ce cas. Celui-là,
il ne serait pas question de le garder comme otage. Une pierre au
cou ferait l'affaire, et, débarrassé ainsi d'un ennemi mortel, il
supprimerait en même temps le principal obstacle à des projets dont il
poursuivait âprement la réalisation.
Impatient d'être fixé, Striga, gardant par devers lui le portrait
qu'il venait de découvrir, saisit la godille et pressa la marche de
l'embarcation.
Bientôt la masse de la gabarre apparut dans la nuit. Il accosta
rapidement, sauta sur le pont, et, se dirigeant vers la cabine faisant
face à celle qu'il visitait d'ordinaire, introduisit la clef dans la
serrure.
Moins avancé que son geôlier, Serge Ladko n'avait même pas le choix
entre plusieurs explications de son aventure. Le mystère lui en
paraissait toujours aussi impénétrable, et il avait renoncé à imaginer
des conjectures sur les motifs que l'on pouvait avoir de le séquestrer.
Quand, après un fiévreux sommeil, il s'était réveillé au fond de son
cachot, la première sensation qu'il éprouva fut celle de la faim. Plus
de vingt-quatre heures s'étaient alors écoulées depuis son dernier
repas, et la nature ne perd jamais ses droits, quelle que soit la
violence de nos émotions.
Il patienta d'abord, puis, la sensation devenant de plus en plus
impérieuse, il perdit le beau calme qui l'avait soutenu jusque-là.
Allait-on le laisser mourir d'inanition? Il appela. Personne ne
répondit. Il appela plus fort. Même résultat. Il s'égosilla enfin en
hurlements furieux, sans obtenir plus de succès.
Exaspéré, il s'efforça de briser ses liens. Mais ceux-ci étaient solides
et c'est en vain qu'il se roula sur le parquet en tendant ses muscles à
les rompre.
Dans un de ces mouvements convulsifs, son visage heurta un objet
déposé près de lui. Le besoin affine les sens. Serge Ladko reconnut
immédiatement du pain et un morceau de lard qu'on avait sans doute mis
là pendant son sommeil. Profiter de cette attention de ses geôliers
n'était pas des plus faciles, dans la situation où il se trouvait. Mais
la nécessité rend industrieux, et, après plusieurs essais infructueux,
il réussit à se passer du secours de ses mains.
Sa faim satisfaite, les heures coulèrent lentes et monotones. Dans le
silence, un murmure, un frissonnement, semblable à celui des feuilles
agitées par une brise légère, venait frapper son oreille. Le bateau qui
le portait était évidemment en marche et fendait, comme un coin, l'eau
du fleuve.
Combien d'heures s'étaient-elles succédé, quand une trappe fut soulevée
au-dessus de lui? Suspendue au bout d'une ficelle, une ration semblable
à celle qu'il avait découverte à son premier réveil, oscilla dans
l'ouverture qu'éclairait une lumière incertaine et vint se poser à sa
portée.
Des heures coulèrent encore, puis la trappe s'ouvrit de nouveau. Un
homme descendit, s'approcha du corps inerte, et Serge Ladko, pour la
seconde fois, sentit qu'on lui recouvrait la bouche d'un large bâillon.
C'est donc qu'on avait peur de ses cris et qu'il passait à proximité
d'un secours? Sans doute, car, l'homme à peine remonté, le prisonnier
entendit que l'on marchait sur le plafond de son cachot. Il voulut
appeler ... aucun son ne sortit de ses lèvres ... Le bruit de pas cessa.
Le secours devait être déjà loin, quand, peu d'instants plus tard, on
revint, sans plus d'explications, supprimer son bâillon. Si on lui
permettait d'appeler, c'est que cela n'offrait plus de danger. Dès lors,
à quoi bon?
Après le troisième repas, identique aux deux premiers, l'attente fut
plus longue. C'était la nuit sans doute. Serge Ladko calculait que sa
captivité remontait environ à quarante-huit heures, lorsque, par la
trappe de nouveau ouverte, on insinua une échelle, à l'aide de laquelle
quatre hommes descendirent au fond du cachot.
Ces quatre hommes, Serge Ladko n'eut pas le temps de distinguer leurs
traits. Rapidement, un bâillon était encore appliqué sur sa bouche, un
bandeau sur ses yeux, et, redevenu colis aveugle et muet, il était comme
la première fois transporté de mains en mains.
Aux heurts qu'il subit, il reconnut l'ouverture étroite--la trappe,
il le comprenait--qu'il avait déjà franchie et qu'il franchissait
maintenant en sens inverse. L'échelle qui avait meurtri ses reins
pendant la descente, les meurtrit également, tandis qu'on le remontait.
Un bref trajet horizontal suivit, puis, brutalement jeté sur le parquet,
il sentit qu'on lui enlevait comme auparavant bandeau et bâillon. Il
ouvrait à peine les yeux, qu'une porte se refermait avec bruit.
Serge Ladko regarda autour de lui. S'il n'avait fait que changer de
prison, celle-ci était infiniment supérieure à la précédente. Par une
petite fenêtre, le jour entrait à flots, lui permettant d'apercevoir,
déposée auprès de lui, sa pitance ordinaire qu'il avait été contraint
jusqu'ici de chercher à tâtons. La lumière du soleil lui rendait le
courage et sa situation lui apparaissait moins désespérée. Derrière
cette fenêtre, c'était la liberté. Il s'agissait de la conquérir.
Longtemps il désespéra d'en trouver le moyen, quand enfin, en parcourant
pour la millième fois du regard la cabine exiguë qui lui servait de
prison, il découvrit, appliquée contre la paroi, une sorte de ferrure
plate qui, sortie du plancher et s'élevant verticalement jusqu'au
plafond, servait probablement à relier entre eux les madriers du bordé.
Cette ferrure formait saillie, et, bien qu'elle ne présentât aucun angle
tranchant, il n'était peut-être pas impossible de s'en servir pour user
ses liens, sinon pour les couper. Difficile à coup sûr, l'entreprise
méritait tout au moins d'être tentée.
Ayant réussi avec beaucoup de peine à ramper jusqu'à ce morceau de fer,
Serge Ladko commença aussitôt à limer contre lui la corde qui retenait
ses mains. L'immobilité presque totale que ses entraves lui imposaient
rendait ce travail extrêmement pénible, et le va-et-vient des bras, ne
pouvant être obtenu que par une série de contractions de tout le corps,
restait forcément contenu dans d'étroites limites. Outre que la besogne
avançait lentement ainsi, elle était en même temps véritablement
exténuante, et, toutes les cinq minutes, le pilote était contraint de
prendre du repos. Deux fois par jour, aux heures des repas, il lui
fallait s'interrompre. C'était toujours le même geôlier qui venait lui
apporter sa nourriture et, bien que celui-ci dissimulât son visage sous
un masque de toile, Serge Ladko le reconnaissait sans hésitation à ses
cheveux gris et à la remarquable largeur de ses épaules. D'ailleurs,
bien qu'il n'en pût discerner les traits, l'aspect de cet homme lui
donnait l'impression de quelque chose de déjà vu. Sans qu'il lui fût
possible de rien préciser, cette carrure puissante, cette démarche
lourde, ces cheveux grisonnants que l'on distinguait au-dessus du masque
de toile, ne lui semblaient pas inconnus.
Les rations lui étaient servies à heure fixe, et jamais, hors de ces
instants, on ne pénétrait dans sa prison. Rien n'en aurait même troublé
le silence, si, de temps à autre, il n'avait entendu une porte s'ouvrir
en face de la sienne. Presque toujours, le bruit de deux voix, celle
d'un homme et celle d'une femme, parvenait ensuite jusqu'à lui. Serge
Ladko tendait alors l'oreille, et, interrompant son patient travail, il
cherchait à mieux discerner ces voix qui remuaient en lui des sensations
vagues et profondes.
En dehors de ces incidents, le prisonnier mangeait d'abord, dès le
départ de son geôlier, puis il se remettait obstinément à l'oeuvre.
Cinq jours s'étaient écoulés depuis qu'il l'avait commencée, et il en
était encore à se demander s'il faisait ou non quelques progrès, quand,
à la tombée de la nuit, le soir du 6 septembre, le lien qui encerclait
ses poignets se brisa tout à coup.
Le pilote dut refouler le cri de joie qui allait lui échapper. On
ouvrait sa porte. Le même homme que chaque jour entrait dans sa cellule
et déposait près de lui le repas habituel.
Dès qu'il se retrouva seul, Serge Ladko voulut mouvoir ses membres
libérés. Il lui fut d'abord impossible d'y parvenir. Immobilisés pendant
toute une longue semaine, ses mains et ses bras étaient comme frappés de
paralysie. Peu à peu, cependant, le mouvement leur revint et augmenta
graduellement d'amplitude. Après une heure d'efforts, il put exécuter
des gestes encore maladroits et délivrer ses jambes à leur tour.
Il était libre. Du moins il avait fait le premier pas vers la liberté.
Le second, ce serait de franchir cette fenêtre qu'il était en son
pouvoir d'atteindre maintenant, et par laquelle il apercevait l'eau du
Danube, sinon la rive invisible dans l'obscurité. Les circonstances
étaient favorables. Il faisait dehors un noir d'encre. Bien malin qui le
rattraperait par cette nuit sans lune, où l'on ne voyait rien à dix pas.
D'ailleurs, on ne reviendrait plus dans sa cellule que le lendemain.
Quand on s'apercevrait de son évasion, il serait loin.
Une grave difficulté, plus qu'une difficulté, une impossibilité
matérielle l'arrêta à la première tentative. Assez large pour un
adolescent souple et svelte, la fenêtre était trop étroite pour
livrer passage à un homme dans la force de l'âge et doué d'une aussi
respectable carrure que Serge Ladko. Celui-ci, après s'être épuisé en
vain, dut reconnaître que l'obstacle était infranchissable et se laissa
retomber tout haletant dans sa prison.
Etait-il donc condamné à n'en plus sortir? Un long moment, il contempla
le carré de nuit dessiné par l'implacable fenêtre, puis, décidé à
de nouveaux efforts, il se dépouilla de ses vêtements et, d'un élan
furieux, se lança dans l'ouverture béante, résolu à la franchir coûte
que coûte.
Son sang coula, ses os craquèrent, mais une épaule d'abord, un bras
ensuite passèrent, et le montant de la fenêtre vint buter contre sa
hanche gauche. Malheureusement l'épaule droite avait buté, elle aussi,
de telle sorte que tout effort supplémentaire serait évidemment inutile.
Une partie du corps à l'air libre et surplombant le courant, l'autre
partie demeurée prisonnière, ses côtes écrasées par la pression, Serge
Ladko ne tarda pas à trouver la position intenable. Puisque s'enfuir
ainsi était impraticable, il fallait aviser à d'autres moyens.
Peut-être, pourrait-il arracher l'un des montants de la fenêtre et
agrandir ainsi l'infranchissable ouverture.
Mais, pour cela, il était nécessaire de réintégrer la prison, et Ladko
fut obligé de reconnaître l'impossibilité de ce retour en arrière. Il ne
lui était permis ni d'avancer, ni de reculer, et, à moins d'appeler à
son aide, il était irrémédiablement condamné à rester dans sa cruelle
position.
C'est en vain qu'il se débattit. Tout fut inutile. Il s'était lui-même
pris au piège par la violence de son élan.
Serge Ladko reprenait haleine, quand un bruit insolite le fit
tressaillir. Un nouveau danger se révélait, menaçant. Fait qui ne
s'était jamais produit à pareille heure depuis qu'il occupait cette
prison, on s'arrêtait à sa porte, une clef cherchait en tâtonnant le
trou de la serrure, s'y introduisait enfin...
Soulevé par le désespoir, le pilote raidit tous ses muscles dans un
effort surhumain...
Au dehors, cependant, la clef tournait dans la serrure... entraînait le
pène avec elle ... lui faisait faire un premier pas hors de la gâche...
XII
AU NOM DE LA LOI
Striga, la porte ouverte, s'arrêta hésitant sur le seuil. Une obscurité
profonde emplissait la cellule. Il ne distinguait rien, si ce n'est
un carré d'ombre plus claire vaguement découpé par l'ouverture de la
fenêtre. Dans un coin, quelque part, gisait le prisonnier. On ne pouvait
l'apercevoir.
«Titcha! appela Striga d'une voix impatiente, de la lumière!»
Titcha s'empressa d'apporter une lanterne dont la tremblante lueur,
soudainement projetée, parut illuminer la pièce. Les deux hommes,
l'ayant parcourue d'un rapide coup d'oeil, échangèrent un regard
troublé. La cabine était vide. Sur le parquet, des liens rompus, des
vêtements jetés à la volée: du prisonnier, nulle autre trace.
«M'expliqueras-tu?... commença Striga.
Avant de répondre, Titcha alla jusqu'à la fenêtre, et passa le doigt sur
l'un des montants.
--Envolé, dit-il, en montrant son doigt rouge.
--Envolé!... répéta Striga, qui proféra un juron.
--Mais pas depuis longtemps, continua Titcha. Le sang est encore frais.
D'ailleurs, il n'y a pas plus de deux heures que je lui ai apporté sa
ration.
--Et tu n'as rien vu d'anormal à ce moment?
--Absolument rien. Je l'ai laissé ficelé comme un saucisson.
--Imbécile! gronda Striga!
Titcha, ouvrant les bras, exprima clairement par ce geste qu'il ignorait
comment l'évasion avait pu s'accomplir et qu'il en déclinait, dans tous
les cas, la responsabilité. Striga n'accepta pas cette commode défaite.
--Oui, imbécile, répéta-t-il d'une voix furieuse en arrachant des mains
de son compagnon la lanterne qu'il promena sur le pourtour de la cabine.
Il fallait visiter ton prisonnier et ne pas te fier aux apparences....
Tiens! regarde ce morceau de fer poli par le frottement. C'est là qu'il
a usé la corde qui retenait ses mains.... Il a dû y mettre des jours et
des jours.... Et tu ne t'es aperçu de rien!... On n'est pas stupide à ce
point-là!
--Ah ça, mais, quand tu auras fini!... répliqua Titcha qui sentait la
colère le gagner à son tour. Est-ce que tu me prends pour ton chien?...
Après tout, puisque tu tenais tant à boucler le Dragoch, il fallait le
garder toi-même.
--J'aurais mieux fait, approuva Striga. Mais, d'abord, est-ce bien
Dragoch que nous tenions?
--Qui veux-tu que ce soit?
--Le sais-je?... Je suis en droit de m'attendre à tout, en voyant la
manière dont tu t'acquittes d'une mission. L'as-tu reconnu, quand tu
l'as pris?
--Je ne peux pas dire que je l'aie reconnu, confessa Titcha, vu qu'il
tournait le dos....
--Là!..
--Mais j'ai parfaitement reconnu le bateau. C'est bien celui que tu m'as
montré à Vienne. Ça, par exemple, j'en suis sûr.
--Le bateau!.. Le bateau!.. Enfin, comment était-il, ton prisonnier?
Etait-il grand?
Serge Ladko et Ivan Striga avaient en réalité une taille sensiblement
égale. Mais un homme couché paraît, on ne l'ignore pas, beaucoup plus
grand qu'un homme debout, et Titcha n'avait guère vu le pilote qu'étendu
sur le parquet de sa prison. C'est donc de la meilleure foi du monde
qu'il répondit:
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