--Et la police bat la campagne. --Qu'elle la batte. --Sous la conduite de Dragoch, à ce qu'on prétend. --Ça, c'est autre chose, Vogel. A mon idée, ceux qui n'ont que Dragoch à craindre peuvent dormir sur les deux oreilles. --Que veux-tu dire? --Ce que je dis, Vogel. --Dragoch serait donc?... --Quoi? --Supprimé? --Tu le sauras demain. D'ici là, motus,» conclut le roulier, en voyant revenir l'aubergiste. Le personnage attendu par les deux charretiers n'arriva qu'à la nuit close. Un rapide colloque s'engagea entre les trois compagnons. «On affirmait ici que la police est sur la piste, dit à voix basse Kaiserlick. --Elle cherche, mais elle ne trouvera pas. --Et Dragoch? --Bouclé. --Qui s'est chargé de l'opération? --Titcha. --Alors, il y a du bon ... Et nous, que devons-nous faire? --Atteler sans tarder. --Pour?... --Pour Saint-André, mais à cinq cents mètres d'ici vous rebrousserez chemin. L'auberge aura été fermée pendant ce temps-là. Vous passerez inaperçus, et vous prendrez la route du Nord. Tandis que on vous croira d'un côté, vous serez de l'autre. --Où est donc, le chaland? --A l'anse de Pilis. --C'est là qu'est le rendez-vous? --Non, un peu plus près, à la clairière, sur la gauche de la route. Tu la connais? --Oui. --Une quinzaine des nôtres y sont déjà. Vous irez les rejoindre. --Et toi? --Je retourne en arrière rassembler le surplus de nos hommes que j'ai laissés en surveillance. Je les ramènerai avec moi. --En route donc,» approuvèrent les charretiers. Cinq minutes plus tard, la voiture s'ébranlait. L'hôte, tout en maintenant ouvert l'un des battants de la porte cochère, salua poliment ses clients. « Alors, décidément, c'est-il à Gran que vous allez? interrogea-t-il. --Non, répondirent les rouliers, c'est à Saint-André, l'ami. --Bon voyage, les gars! formula l'hôte. --Merci, camarade. » La charrette tourna à droite et prit, vers l'Est, le chemin de Saint-André. Quand elle eut disparu dans la nuit, le personnage que Kaiserlick et Vogel avaient attendu toute la journée, s'éloigna à son tour, dans la direction opposée, sur la route de Gran. L'aubergiste ne s'en aperçut même pas. Sans plus s'occuper de ces passants que vraisemblablement il ne reverrait jamais, il se hâta de fermer la maison et de gagner son lit. La charrette qui, pendant ce temps, s'éloignait au pas tranquille de ses chevaux, fit volte-face au bout de cinq cents mètres, conformément aux instructions reçues, et suivit en sens inverse le chemin qu'elle venait de parcourir. Lorsqu'elle fut de nouveau à la hauteur de l'auberge, tout y était clos, en effet, et elle aurait dépassé ce point sans incident, si un chien, qui dormait au beau milieu de la chaussée, ne s'était enfui tout à coup en aboyant si violemment, que le cheval de flèche effrayé se déroba par un brusque écart jusque sur le bas côté de la route. Les charretiers eurent vite fait de ramener l'animal en bonne direction, et, pour la seconde fois, la voiture disparut dans la nuit. Il était environ dix heures et demie quand, abandonnant le chemin tracé, elle pénétra sous le couvert d'un petit bois, dont les masses sombres s'élevaient sur la gauche. Elle fut arrêtée au troisième tour de roue. «Qui va là? questionna une voix dans les ténèbres. --Kaiserlick et Vogel, répondirent les rouliers. --Passez,» dit la voix. En arrière des premiers rangs d'arbres la charrette déboucha dans une clairière, où une quinzaine d'hommes dormaient, étendus sur la mousse. «Le chef est là? s'enquit Kaiserlick. --Pas encore. --Il nous a dit de l'attendre ici.» L'attente ne fut pas longue. Une demi-heure à peine après la voiture, le chef, ce même personnage qui était venu sur le tard à l'auberge, arriva à son tour, accompagné d'une dizaine de compagnons, ce qui portait à plus de vingt-cinq le nombre des membres de la troupe. «Tout le monde est là? demanda-t-il. --Oui, répondit Kaiserlick qui paraissait détenir quelque autorité dans la bande. --Et Titcha? --Me voici, prononça une voix sonore. --Eh bien?.. interrogea anxieusement le chef. --Réussite sur toute la ligne. L'oiseau est en cage à bord du chaland. --Partons, dans ce cas, et hâtons-nous, commanda le chef. Six hommes en éclaireurs, le reste à l'arrière-garde, la voiture au milieu. Le Danube n'est pas à cinq cents mètres d'ici, et le déchargement sera fait en un tour de main. Vogel emmènera alors la charrette, et ceux qui sont du pays rentreront tranquillement chez eux. Les autres embarqueront sur le chaland. On allait exécuter ces ordres, quand un des hommes laissés en surveillance au bord de la route accourut en toute hâte. --Alerte! dit-il en étouffant sa voix. --Qu'y a-t-il? demanda le chef de la bande. --Ecoute. Tous tendirent l'oreille. Le bruit d'une troupe en marche se faisait entendre sur la route. A ce bruit, bientôt quelques voix assourdies se joignirent. La distance ne devait pas être supérieure à une centaine de toises. --Restons dans la clairière, commanda le chef. Ces gens-là passeront sans nous voir.» Assurément, étant donnée l'obscurité profonde, ils ne seraient pas aperçus, mais il y avait ceci de grave: si, par mauvaise chance, c'était une escouade de police qui suivait cette route, c'est qu'elle se dirigeait vers le fleuve. Certes, il pouvait se faire qu'elle ne découvrit pas le bateau, et, d'ailleurs, les précautions étaient prises. Ces agents auraient beau le visiter de fond en comble, ils n'y trouveraient rien de suspect. Mais, même en admettant que cette escouade ne soupçonnât pas l'existence du chaland, peut-être resterait-elle en embuscade dans les environs, et, dans ce cas, il eût été très imprudent de faire sortir la charrette. Enfin, on tiendrait compte des circonstances, et on agirait selon les événements. Après avoir attendu dans cette clairière toute la journée suivante, s'il le fallait, quelques-uns des hommes descendraient, à la nuit, jusqu'au Danube, et s'assureraient de l'absence de toute force de police. Pour l'instant, l'essentiel était de ne pas être dépistés, et que rien ne donnât l'éveil à cette troupe qui s'approchait. Celle-ci ne tarda pas à atteindre le point où la route longeait la clairière. Malgré la nuit noire, on reconnut qu'elle se composait d'une dizaine d'hommes, et de significatifs cliquetis d'acier indiquaient des hommes armés. Déjà, elle avait dépassé la clairière, lorsqu'un incident vint modifier les choses du tout au tout. Un des deux chevaux, effrayé par ce passage d'hommes sur la route, s'ébroua et poussa un long hennissement qui fut répété par son congénère. La troupe en marche s'arrêta sur place. C'était bien une escouade de police qui descendait vers le fleuve, sous le commandement de Karl Dragoch complètement remis des suites de son accident de la matinée. Si les gens de la clairière avaient connu ce détail, peut-être leur inquiétude en eût-elle été augmentée. Mais, ainsi qu'on l'a vu, leur chef croyait hors de combat le policier redouté. Pourquoi il commettait cette erreur, pourquoi il estimait ne plus avoir à compter avec un adversaire qu'il avait précisément en face de lui, c'est ce que la suite du récit ne tardera pas à faire comprendre au lecteur. Lorsque, dans la matinée de ce même jour, Karl Dragoch eut sauté sur la berge, où l'attendait son subordonné, celui-ci l'avait entraîné vers l'amont. Après deux ou trois cents mètres de marche, les deux policiers étaient arrivés à un canot, dissimulé dans les herbes de la rive, à bord duquel ils s'embarquèrent. Aussitôt, les avirons, vigoureusement maniés par Friedrick Ulhmann, emportèrent rapidement la légère embarcation de l'autre côté du fleuve. «C'est donc sur la rive droite que le crime a été commis? demanda à ce moment Karl Dragoch. --Oui, répondit Friedrick Ulhmann. --Dans quelle direction? --En amont. Dans les environs de Gran. --Comment! Dans les environs de Gran, se récria Dragoch. Ne me disais-tu pas tout à l'heure que nous n'avions que peu de chemin à faire? --Ce n'est pas loin, dit Ulhmann. Il y a peut-être bien trois kilomètres, tout de même.» Il y en avait quatre, en réalité, et cette longue étape ne put être franchie sans difficulté par un homme qui venait à peine d'échapper à la mort Plus d'une fois, Karl Dragoch dut s'étendre, afin de reprendre le souffle qui lui manquait. Il était près de trois heures de l'après-midi, quand il atteignit enfin la villa du comte Hagueneau, où l'appelait sa fonction. Dès qu'il se sentit, grâce à un cordial qu'il s'empressa de réclamer, en possession de tous ses moyens, le premier soin de Karl Dragoch fut de se faire conduire au chevet du gardien Christian Hoël. Pansé quelques heures plus tôt par un chirurgien des environs, celui-ci, la face blanche, les yeux clos, haletait péniblement. Bien que sa blessure fût des plus graves et intéressât le poumon, il subsistait toutefois un sérieux espoir de le sauver, à la condition que la plus légère fatigue lui fût épargnée. Karl Dragoch put néanmoins obtenir quelques renseignements, que le gardien lui donna d'une voix étouffée, par monosyllabes largement espacés. Au prix de beaucoup de patience, il apprit qu'une bande de malfaiteurs, composée de cinq ou six hommes, au bas mot, avait, au milieu de la nuit dernière, fait irruption dans la villa, après en avoir enfoncé la porte. Le gardien Christian Hoël, réveillé par le bruit, avait eu à peine le temps de se lever, qu'il retombait frappé d'un coup de poignard entre les deux épaules. Il ignorait par conséquent ce qui s'était passé ensuite, et il était incapable de donner aucune indication sur ses agresseurs. Cependant, il savait quel était leur chef, un certain Ladko, dont ses compagnons avaient, à plusieurs reprises, prononcé le nom avec une sorte d'inexplicable forfanterie. Quant à ce Ladko, dont un masque recouvrait le visage, c'était un grand gaillard aux yeux bleus et porteur d'une abondante barbe blonde. Ce dernier détail, de nature à infirmer les soupçons qu'il avait conçus touchant Ilia Brusch, ne laissa pas de troubler Karl Dragoch. Qu'Ilia Brusch fût blond, lui aussi, il n'en doutait pas, mais ce blond était déguisé en brun, et on ne retire pas une teinture le soir pour la remettre le lendemain, comme on ferait d'une perruque. Il y avait là une sérieuse difficulté que Dragoch se réserva d'élucider à loisir. Le gardien Christian ne put, d'ailleurs, lui fournir de plus amples détails. Il n'avait rien remarqué concernant ses autres agresseurs, ceux-ci ayant pris, comme leur chef, la précaution de se masquer. Muni de ces renseignements, le détective posa ensuite quelques questions touchant la villa même du comte Hagueneau. C'était, ainsi qu'il l'apprit, une très riche habitation meublée avec un luxe princier. Les bijoux, l'argenterie et les objets précieux abondaient dans les tiroirs, les objets d'art sur les cheminées et les meubles, les tapisseries anciennes et les tableaux de maître sur les murs. Des titres avaient même été laissés en dépôt dans un coffre-fort, au premier étage. Nul doute par conséquent que les envahisseurs n'aient eu l'occasion de faire un merveilleux butin. C'est ce que Karl Dragoch put, en effet, constater aisément en parcourant les diverses pièces de l'habitation. C'était un pillage en règle, accompli avec une parfaite méthode. Les voleurs, en gens de goût, ne s'étaient pas encombrés des non-valeurs. La plupart des objets de prix avaient disparu; à la place des tapisseries arrachées, de grands carrés de muraille apparaissaient à nu, et, veufs des plus belles toiles découpées avec art, des cadres vides pendaient lamentablement. Les pillards s'étaient approprié jusqu'à des tentures choisies évidemment parmi les plus somptueuses et jusqu'à des tapis sélectionnés parmi les plus beaux. Quant au coffre-fort, il avait été forcé, et son contenu avait disparu. «On n'a pas emporté tout cela à dos d'hommes, se dit Karl Dragoch en constatant cette dévastation. Il y avait là de quoi charger une voiture. Reste à dénicher la voiture.» Cet interrogatoire et ces premières recherches avaient nécessité un temps fort long. La nuit était prochaine. Il importait, avant qu'elle fût complète, de retrouver trace, si faire se pouvait, du véhicule dont les voleurs, d'après le policier, avaient dû nécessairement faire usage. Celui-ci se hâta donc de sortir. Il n'eut pas loin à aller pour découvrir la preuve qu il recherchait. Sur le sol de la vaste cour ménagée devant la villa, de larges roues avaient laissé de profondes empreintes juste en face de la porte brisée, et, à quelque distance, la terre était piétinée, comme elle aurait pu l'être par des chevaux qui eussent longtemps attendu. Ces constatations faites d'un coup d'oeil, Karl Dragoch s'approcha de l'endroit où des chevaux paraissaient avoir stationné et examina le sol avec attention. Puis, traversant la cour, il procéda, aux abords immédiats de la grille donnant sur la route, à un nouvel et minutieux examen, à l'issue duquel il suivit le chemin public pendant une centaine de mètres, pour revenir ensuite sur ses pas. «Ulhmann! appela-t-il en rentrant dans la cour. --Monsieur? répondit l'agent, qui sortit de la maison et s'approcha de son chef. --Combien avons-nous d'hommes? demanda celui-ci. --Onze. --C'est peu, fit Dragoch. --Cependant, objecta Ulhmann, le gardien Christian n'estime qu'à cinq ou six le nombre de ses agresseurs. --Le gardien Christian a son opinion, et moi j'ai la mienne, répliqua Dragoch. N'importe, il faut nous contenter de ce que nous avons. Tu vas laisser un homme ici, et prendre les dix autres. Avec nous deux, ça fera douze. C'est quelque chose. --Vous avez donc un indice? interrogea Friedrick Ulhmann. --Je sais, où sont nos voleurs ... de quel côté ils sont du moins. --Oserai-je vous demander?.. commença Ulhmann. --D'où me vient cette assurance? acheva Karl Dragoch. Rien n'est plus simple. C'est même véritablement enfantin. Je me suis d'abord dit qu'on avait pris trop de choses ici pour ne pas avoir besoin d'un véhicule quelconque. J'ai donc cherché ce véhicule et je l'ai trouvé. C'est une charrette à quatre roues, attelée de deux chevaux, dont l'un, celui de flèche, offre cette particularité qu'il manque un clou au fer de son pied antérieur droit. --Comment avez-vous pu savoir cela? interrogea Ulhmann ébahi. --Parce qu'il a plu la nuit dernière et que la terre encore mal séchée a gardé fidèlement les empreintes. J'ai appris de la même manière que la charrette, on quittant la villa, avait tourné à gauche, c'est-à-dire dans une direction opposée à celle de Gran. Nous allons nous diriger du même côté et suivre au besoin à la piste le cheval dont le fer est incomplet. Il n'y a pas apparence que nos gaillards aient voyagé pendant le jour. Ils se sont sans doute terrés quelque part jusqu'au soir. Or, la région est peu habitée et les maisons ne sont pas bien nombreuses. Nous fouillerons au besoin toutes celles que nous trouverons sur la route. Réunis tes hommes, car voici venir la nuit, et le gibier doit commencer à se donner de l'air.» Karl Dragoch et son escouade durent marcher longtemps avant de découvrir un indice nouveau. Il était près de dix heures et demie quand, après avoir visité inutilement deux ou trois fermes, ils arrivèrent, au croisement des trois routes, à l'auberge où les deux rouliers avaient passé la journée et d'où ils venaient de partir trois quarts d'heure plus tôt. Karl Dragoch heurta rudement la porte. «Au nom de la loi! prononça Dragoch lorsqu'il vit apparaître à sa fenêtre l'aubergiste, dont il était écrit que le sommeil serait troublé ce jour-là. --Au nom de la loi!.. répéta l'aubergiste, épouvanté en voyant sa demeure cernée par cette troupe nombreuse. Qu'ai-je donc fait? --Descends, et l'on te le dira... Mais surtout ne tarde pas trop,» répliqua Dragoch d'une voix impatiente. Quand l'aubergiste, à demi vêtu, eut ouvert sa porte, le policier procéda à un rapide interrogatoire. Une charrette était-elle venue ici dans la matinée? Combien d'hommes la conduisaient? S'était-elle arrêtée? Était-elle repartie? De quel côté s'était-elle dirigée? Les réponses ne se firent pas attendre. Oui, une charrette conduite par deux hommes était venue à l'auberge de bon matin. Elle y avait séjourné jusqu'au soir, et n'était repartie qu'après la venue d'un troisième personnage attendu par les deux charretiers. La demie de neuf heures avait déjà sonné, quand elle s'était éloignée dans la direction de Saint-André. «De Saint-André? insista Karl Dragoch. Tu en es sûr? --Sûr, affirma l'aubergiste. --On te l'a dit, ou tu l'as vu? --Je l'ai vu. --Hum!.. murmura Karl Dragoch, qui ajouta: C'est bon. Remonte te coucher maintenant, mon brave, et tiens ta langue.» L'aubergiste ne se le fit pas dire deux fois. La porte se referma, et l'escouade de police demeura seule sur la route. «Un instant!» commanda Karl Dragoch à ses hommes qui restèrent immobiles, tandis que lui-même, muni d'un fanal, examinait minutieusement le sol. D'abord, il ne remarqua rien de suspect, mais il n'en fut pas ainsi quand, ayant traversé la route, il en eut atteint le bas côté. En cet endroit, la terre moins foulée par le passage des véhicules, et, d'ailleurs, moins solidement empierrée, avait conservé plus de plasticité. Du premier regard, Karl Dragoch découvrit l'empreinte d'un sabot auquel un clou manquait, et constata que le cheval, propriétaire de cette ferrure incomplète, se dirigeait non pas vers Saint-André, ni vers Gran, mais directement vers le fleuve, par le chemin du Nord. C'est donc par ce chemin que Dragoch s'avança à son tour à la tête de ses hommes. Trois kilomètres environ avaient été franchis sans incident à travers un pays complètement désert, quand, sur la gauche de la route, le hennissement d'un cheval retentit. Retenant ses hommes du geste, Karl Dragoch s'avança jusqu'à la lisière d'un petit bois qu'on distinguait confusément dans l'ombre. «Qui est là?..» héla-t-il d'une voix forte. Nulle réponse n'étant faite à sa question, un des agents, sur son ordre, alluma une torche de résine. Sa flamme fuligineuse brilla d'un vif éclat dans cette nuit sans lune, mais sa lumière mourait à quelques pas, impuissante à percer l'obscurité rendue plus épaisse encore par le feuillage des arbres. «En avant!» commanda Dragoch, en pénétrant dans le fourré à la tête de l'escouade. Mais le fourré avait des défenseurs. A peine en avait-on dépassé la lisière, qu'une voix impérieuse prononça: «Un pas de plus, et nous faisons feu!» Cette menace n'était pas pour arrêter Karl Dragoch, d'autant plus qu'à la vague lueur de la torche, il lui avait semblé apercevoir une masse immobile, celle d'une charrette sans doute, autour de laquelle se groupaient une troupe d'hommes, dont il n'avait pu reconnaître le nombre. «En avant!» commanda-t-il de nouveau. Obéissant à cet ordre, l'escouade de police continua sa marche fort incertaine dans ce bois inconnu. La difficulté ne tarda pas à s'aggraver. Tout à coup, la torche fut arrachée des mains de l'agent qui la portait. L'obscurité redevint profonde. «Maladroit!.. gronda Dragoch. De la lumière, Frantz!.. De la lumière!..» Son dépit était d'autant plus vif qu'au dernier éclat jeté par la torche en s'éteignant, il avait cru voir la charrette commencer un mouvement de retraite et s'éloigner sous les arbres. Malheureusement, il ne pouvait être question de lui donner la chasse. C'est une vivante muraille que l'escouade de police rencontrait devant elle. A chaque agent s'opposaient deux ou trois adversaires, et Dragoch comprenait un peu tard qu'il ne disposait pas de forces suffisantes pour s'assurer la victoire. Jusqu'ici, aucun coup de feu n'avait été tiré, ni d'un côté, ni de l'autre. «Titcha!.. appela à ce moment une voix dans la nuit. --Présent! répondit une autre voix. --La voiture? --Partie. --Alors, il faut en finir.» Ces voix, Dragoch les enregistra dans sa mémoire. Il ne devait jamais les oublier. Ce court dialogue échangé, les revolvers se mirent aussitôt de la partie, ébranlant l'atmosphère de leurs sèches détonations. Quelques agents furent atteints par les balles, et Karl Dragoch, se rendant compte qu'il y aurait eu folie à s'obstiner, dut se résoudre à ordonner la retraite. L'escouade de police regagna donc la route, où les vainqueurs ne se risqueront pas à la poursuivre, et la nuit reprit son calme un instant troublé. Il fallut d'abord s'occuper des blessés. Ils étaient au nombre de trois, très légèrement frappés, d'ailleurs. Après un sommaire pansement, ils furent renvoyés en arrière sous la garde de quatre de leurs camarades. Quant à Dragoch, accompagné de Friedrick Ulhmann et des trois derniers agents, il s'élança à travers champs, vers le Danube, en obliquant légèrement dans la direction de Gran. Il retrouva sans difficulté l'endroit où il avait abordé quelques heures plus tôt, et l'embarcation dans laquelle Ulhmann et lui avaient passé le fleuve. Les cinq hommes s'y embarquèrent, et, le Danube traversé en sens inverse, ils en descendirent le cours sur la rive gauche. Si Karl Dragoch venait de subir un échec, il entendait avoir sa revanche. Qu'Ilia Brusch et le trop fameux Ladko fussent le même homme, cela ne faisait plus pour lui l'ombre d'un doute, et c'est à son compagnon de voyage, il en était convaincu, que le crime de la nuit précédente devait être imputé. Selon toute vraisemblance, celui-ci, après avoir mis son butin à l'abri, se hâterait de reprendre la personnalité d'emprunt qu'il ne savait pas percée à jour et qui lui avait permis de déjouer jusqu'ici les recherches de la police. Avant l'aube, il aurait sûrement regagné la barge, et il y attendrait son passager absent, ainsi que l'aurait fait l'inoffensif et honnête pêcheur qu'il prétendait être. Cinq hommes résolus seraient alors aux aguets. Ces cinq hommes, vaincus par Ladko et sa bande, triompheraient plus aisément de la résistance que pourrait leur opposer ce même Ladko, obligé à la solitude pour jouer son rôle d'Ilia Brusch. Ce plan très bien conçu fut malheureusement irréalisable. Karl Dragoch et ses hommes eurent beau explorer la rive, il leur fut impossible de découvrir la barge du pêcheur. Dragoch et Ulhmann n'eurent aucune peine, il est vrai, à reconnaître la place précise où le premier avait débarqué, mais, de la barge, pas la moindre trace. La barge avait disparu, et Ilia Brusch avec elle. Karl Dragoch était joué, décidément, et cela l'emplissait de fureur. «Friedrick, dit-il à son subordonné, je suis à bout. Il me serait impossible de faire un pas de plus. Nous allons dormir dans l'herbe pour retrouver un peu de force. Mais un de nos hommes va prendre le canot et remonter à Gran sur-le-champ. A l'ouverture du bureau, il fera jouer le télégraphe. Allume un fanal. Je vais dicter. Ecris. Friedrick Ulhmann obéit en silence: «Crime commis cette nuit environs de Gran. Butin chargé sur chaland. Exercer rigoureusement visites prescrites.» --Voilà pour une, dit Dragoch en s'interrompant. A l'autre maintenant. Il dicta de nouveau: «Mandat d'amener contre le nommé Ladko, se disant faussement Ilia Brusch et se prétendant lauréat de la Ligue Danubienne au dernier concours de Sigmaringen, ledit Ladko, -alias- Ilia Brusch, inculpé des crimes de vols et de meurtres.» --Que ceci soit télégraphié à la première heure à toutes les communes riveraines sans exception,» commanda Karl Dragoch, en s'étendant épuisé sur le sol. X PRISONNIER Les soupçons conçus par Karl Dragoch et que la découverte du portrait était venue confirmer, ces soupçons n'étaient point entièrement erronés, il est temps de le dire au lecteur pour l'intelligence de ce récit. Sur un point, tout au moins, Karl Dragoch avait justement raisonné. Oui, Ilia Brusch et Serge Ladko n'étaient qu'un seul et même homme. Mais Dragoch se trompait gravement au contraire quand il attribuait à son compagnon de voyage la série de vols et de meurtres qui, depuis tant de mois, désolaient la région du Danube, et en particulier le dernier attentat, le pillage de la villa du comte Hagueneau et l'assassinat du gardien Christian. Ladko, d'ailleurs, ne se doutait guère que son passager eût de pareilles pensées. Tout ce qu'il savait, c'est que son nom servait à désigner un criminel fameux, et il était incapable de comprendre comment une telle confusion avait pu se produire. Atterré tout d'abord en se découvrant un si redoutable homonyme, qui, pour comble de malheur, se trouvait être en même temps son compatriote, il s'était ressaisi après ce moment d'effroi instinctif. Que lui importait en somme un malfaiteur avec lequel il n'avait de commun que le nom? Un innocent n'a rien à craindre. Et, innocent de tous ces crimes, il l'était assurément. C'est donc sans inquiétude que Serge Ladko--on lui conservera désormais son véritable nom--s'était absenté la nuit précédente, afin de se rendre à Szalka ainsi qu'il l'avait annoncé. C'est dans cette petite ville, en effet, que, dissimulé sous le nom d'Ilia Brusch, il avait fixé sa résidence, après son départ de Roustchouk, et c'est là que, pendant de trop longues semaines, il avait attendu des nouvelles de sa chère Natcha. L'attente, ainsi qu'on le sait déjà, avait fini par lui devenir intolérable, et il se torturait l'esprit à rechercher un moyen de pénétrer incognito en Bulgarie, quand le hasard lui fit tomber sous les yeux un numéro du -Pester Lloyd- dans lequel était annoncé à grand fracas le concours de pêche de Sigmaringen. C'est on lisant l'article consacré à ce concours que l'exilé, aussi habile pêcheur, on ne l'a peut-être pas oublié, que pilote réputé, conçut l'idée d'un plan d'action dont la bizarrerie assurerait peut-être le succès. Sous le nom d'Ilia Brusch, le seul qu'il eût jamais porté à Szalka, il s'enrôlerait dans la Ligue Danubienne, il participerait au concours de Sigmaringen et, grâce à, sa virtuosité de pêcheur, il y remporterait le premier prix. Après avoir ainsi donné à son nom d'emprunt un commencement de notoriété, il annoncerait avec le plus de bruit possible, et en engageant même des paris, si faire se pouvait, son intention de descendre le Danube, la ligne à la main, depuis la source jusqu'à l'embouchure. Nul doute que ce projet ne mît en révolution le monde spécial des pêcheurs à la ligne et ne valût à son auteur quelque réputation dans le reste du public. Nanti dès lors d'un état civil hors de discussion, car on accorde, d'ordinaire, une confiance aveugle aux gens en vedette, Serge Ladko descendrait en effet le Danube. Bien entendu, il activerait de son mieux la marche de son bateau et ne perdrait à pêcher que le minimum de temps nécessaire à la vraisemblance. Toutefois, il ferait assez parler de lui le long du parcours pour ne pas se laisser oublier et pour être en état de débarquer ouvertement à Roustchouk sous la protection d'une notoriété bien établie. Pour que cet unique but de son entreprise fût heureusement atteint, il fallait que nul ne soupçonnât son véritable nom, et que personne ne pût reconnaître, dans les traits du pêcheur Ilia Brusch, ceux du pilote Serge Ladko. La première condition était facile à réaliser. Il suffirait, une fois transformé en lauréat de la Ligue Danubienne, de jouer ce rôle sans défaillance. Serge Ladko se jura donc à lui-même d'être Ilia Brusch envers et contre tous, quels que fussent les incidents du voyage. Il était a supposer, d'ailleurs, que ce voyage s'accomplirait lentement, mais sûrement, et qu'aucun incident ne viendrait rendre le serment difficile à tenir. Satisfaire à la deuxième condition était plus simple encore. Un coup de rasoir qui supprimerait la barbe, une application de teinture qui changerait la couleur des cheveux, de larges lunettes noires qui cacheraient celle des yeux, il n'en fallait pas davantage. Serge Ladko procéda à ce déguisement sommaire dans la nuit qui précéda son départ, puis se mit en route avant l'aube, assuré d'être méconnaissable pour tout regard non prévenu. A Sigmaringen, les événements s'étaient réalisés conformément, à ses prévisions. Lauréat en vue du concours, l'annonce de son projet avait été favorablement commentée par la Presse des régions riveraines. Devenu ainsi un personnage assez notoire pour que son identité ne pût être raisonnablement suspectée, assuré, d'autre part, de trouver du secours, le cas échéant, près de ses collègues de la Ligue Danubienne disséminés le long du fleuve, Serge Ladko s'était abandonné au courant. A Ulm, il avait eu une première désillusion, en constatant que sa célébrité relative ne le mettait pas à l'abri des foudres de l'administration. Aussi avait-il été trop heureux d'accepter un passager possédant des papiers bien en règle et dont la police semblait priser l'honorabilité. Certes, quand on serait à Roustchouk et que la prétendue gageure serait abandonnée par son auteur, la présence d'un étranger pourrait présenter des inconvénients. Mais, alors, on s'expliquerait, et jusque-là elle augmenterait les probabilités de succès d'un voyage que Serge Ladko avait le plus passionné désir de mener à bonne fin. Apprendre qu'il portait le même nom qu'un redoutable bandit et que ce bandit était Bulgare avait fait éprouver à Serge Ladko sa seconde émotion désagréable. Quelle que fût son innocence, et par conséquent sa sécurité, il ne pouvait méconnaître qu'une telle homonymie était de nature à provoquer les plus regrettables erreurs ou même les plus graves complications. Que le nom qu'il dissimulait sous celui d'Ilia Brusch vînt à être connu, et non seulement son débarquement à Roustchouk s'en trouverait compromis, mais encore il était à craindre qu'il n'en résultât de longs retards. Contre ces dangers, Serge Ladko ne pouvait rien. D'ailleurs, s'ils étaient sérieux, il convenait de ne pas les exagérer. En réalité, il était peu croyable que la police accordât, sans raison particulière, son attention à un inoffensif pêcheur à la ligne, et surtout à un pêcheur protégé par les lauriers cueillis au concours de Sigmaringen. Venu à Szalka après le coucher du soleil et reparti bien avant le jour sans être vu de personne, Serge Ladko n'avait fait que passer dans sa maison, juste le temps de constater qu'aucune nouvelle de Natcha ne l'y attendait. La persistance d'un tel silence avait véritablement quelque chose d'affolant. Pourquoi la jeune femme n'écrivait-elle plus depuis deux mois? Que lui était-il arrivé? Les périodes de troubles publics sont fécondes en malheurs privés, et le pilote se demandait avec angoisse si, en admettant qu'il débarquât heureusement à Roustchouk, il n'y débarquerait pas trop tard. Cette pensée, qui lui brisait le coeur, décuplait en même temps la puissance de ses muscles. C'est elle qui lui avait donné, au départ de Gran, la force de résister à la tempête et de lutter victorieusement contre le vent déchaîné. C'est elle qui lui faisait hâter le pas, tandis qu'il revenait vers la barge, muni du cordial destiné à M. Jaeger. Sa surprise fut grande de n'y pas trouver le passager qu il avait quitté si mal en point, et le petit mot d'avertissement écrit par celui-ci ne la diminua pas. Quel motif si impérieux avait pu décider M. Jaeger à s'éloigner malgré son état de faiblesse? Comment pouvait-il se faire qu'un bourgeois de Vienne eût des affaires si pressantes en rase campagne, loin de tout centre habité? Il y avait là un problème dont les réflexions du pilote ne rendirent pas la solution plus prochaine. Quelle qu'en fût la cause, l'absence de M. Jaeger avait, en tous cas, le grave inconvénient d'allonger encore un voyage déjà trop long. Sans cet incident inattendu, la barge aurait vite gagné le milieu du fleuve, et, avant le soir, beaucoup de kilomètres eussent été ajoutés aux kilomètres laissés jusqu'ici dans son sillage. La tentation était bien forte de tenir pour nulle et non avenue la prière de M. Jaeger, de pousser au large, et de continuer sans perdre une minute un voyage dont le but attirait Serge Ladko comme l'aimant attire le fer. Le pilote se résigna pourtant à l'attente. Il avait des obligations à l'égard de son passager, et, tout bien considéré, mieux valait perdre une journée et ne fournir aucun prétexte à des contestations ultérieures. Pour utiliser la fin de cette journée plus qu'à demi écoulée déjà, le travail heureusement ne manquerait pas. Elle suffirait à peine à remettre de l'ordre dans la barge et à réparer quelques petits dégâts causés par la tempête. Serge Ladko s'occupa tout d'abord de ranger les coffres dont il avait bouleversé le contenu pendant ses infructueuses recherches de la matinée. Cela ne lui aurait pas demandé beaucoup de temps, si, en achevant le rangement du dernier, son regard ne fût tombé sur ce même portefeuille qui avait précédemment sollicité l'attention de Karl Dragoch. Ce portefeuille, le pilote l'ouvrit comme l'avait ouvert le policier, et, comme celui-ci, mais agité de sentiments tout autres, il en retira le portrait que Natcha lui avait remis à l'instant de leur séparation, avec une dédicace pleine de tendresse. Un long moment, Serge Ladko contempla ce visage adorable. Natcha!.. C'était bien elle!.. C'étaient bien ses traits chéris, ses yeux si purs, ses lèvres entr'ouvertes comme si elles allaient parler!.. Avec un soupir, il replaça enfin la chère image dans le portefeuille et le portefeuille dans le coffre, qu'il referma avec soin et dont il mit la clef dans sa poche, puis il sortit du tôt pour vaquer à d'autres travaux. Mais il n'avait plus de coeur à l'ouvrage. Bientôt ses mains demeurèrent inactives, et, assis sur l'un des bancs, le dos tourné à la rive, il laissa son regard errer sur le fleuve. Sa pensée s'envola vers Roustchouk. Il vit sa femme, sa maison riante et pleine de chansons... Certes, il ne regrettait rien. Sacrifier son propre bonheur à la patrie, il le referait si c'était à refaire... Quelle douleur pourtant qu'un si cruel sacrifice eût été à ce point inutile! La révolte éclatant prématurément et écrasée sans recours, combien d'années encore la Bulgarie gémirait-elle sous le joug des oppresseurs? Lui-même pourrait-il franchir la frontière, et, s'il y parvenait, retrouverait-il celle qu'il aimait? Les Turcs ne s'étaient-ils pas emparés, comme d'un otage, de la femme d'un de leurs adversaires les plus déterminés? S'il en était ainsi, qu'avaient-ils fait de Natcha? Hélas! cet humble drame intime disparaissait dans la convulsion qui secouait la région balkanique. Combien peu comptait cette misère de deux êtres, au milieu de la détresse publique? Toute la péninsule était parcourue à cette heure par des hordes féroces. Partout le galop sauvage des chevaux faisait trembler la terre, et dans les plus pauvres villages avaient passé la dévastation et la guerre. Contre le colosse turc, deux pygmées: la Serbie et le Monténégro. Ces David réussiraient-ils à vaincre Goliath? Ladko comprenait à quel point la bataille était inégale, et, tout pensif, il plaçait son espoir dans le père de tous les Slaves, le grand Tzar de Russie, qui, un jour peut-être, daignerait étendre sa main puissante au-dessus de ses fils opprimés. Absorbé dans ses pensées, Serge Ladko avait perdu jusqu'au souvenir du lieu où il se trouvait. Un régiment tout entier eût défilé derrière lui sur la berge qu'il ne se fût pas retourné. -A fortiori- ne s'aperçut-il pas de l'arrivée de trois hommes qui venaient de l'amont et marchaient avec précaution. Mais, si Ladko ne vit pas ces trois hommes, ceux-ci le virent aisément, dès que la barge leur apparut au tournant du fleuve. Le trio fit halte aussitôt et tint conciliabule à voix basse. L'un de ces trois nouveaux venus a déjà été présenté au lecteur, lors de l'escale à Vienne, sous le nom de Titcha. C'est lui qui, en compagnie d'un acolyte, s'était attaché aux pas de Karl Dragoch, après que le détective eut filé de son côté Ilia Brusch, tandis que ce dernier faisait une innocente démarche près d'un des intermédiaires employés lors des envois d'armes en Bulgarie. Cette filature avait, on s'en souvient, amené jusqu'à proximité de la barge les deux espions, qui, sûrs de connaître l'habitation flottante du policier, s'étaient alors éloignés en projetant de tirer parti de leur découverte. Ces projets, il s'agissait maintenant de les réaliser. Les trois hommes s'étaient tapis dans l'herbe de la rive, et, de là, ils épiaient Serge Ladko. Celui-ci, poursuivant sa méditation, ignorait leur présence et n'avait aucun soupçon du danger qu'elle lui faisait courir. Le danger était grand, cependant, ces gens en embuscade, trois affiliés de la bande de malfaiteurs qui parcourait alors la région du Danube, n'étant pas de ceux qu'il fait bon rencontrer dans un lieu désert. De cette bande, Titcha était même un membre important; il pouvait être considéré comme le premier après le chef, dont les exploits valaient au nom du pilote une honteuse célébrité. Quant aux deux autres, Sakmann et Zerlang, simples comparses: des bras, non des têtes. «C'est lui! murmura Titcha, en arrêtant de la main ses compagnons, dès qu'il découvrit la barge au détour du fleuve. --Dragoch? interrogea Sakmann. --Oui. --Tu en es sûr? --Absolument. --Mais tu ne vois pas sa figure, puisqu'il a le dos tourné, objecta Zerlang. --Ça ne m'avancerait pas à grand'chose de voir sa figure; répondit Titcha. Je ne le connais pas. A peine si je l'ai aperçu à Vienne. --Dans ce cas!.. --Mais je reconnais parfaitement le bateau, interrompit Titcha, j'ai eu tout le loisir de l'examiner, pendant que Ladko et moi nous étions noyés dans la foule. Je suis certain de ne pas me tromper. --En route, alors! fit l'un des hommes. --En route,» approuva Titcha, en dépliant un paquet qu'il tenait sous son bras. Le pilote continuait à ne pas se douter de la surveillance dont il était l'objet. Il n'avait pas entendu les trois hommes arriver; il ne les entendit pas davantage, lorsqu'ils s'approchèrent en étouffant le bruit de leurs pas dans l'herbe épaisse de la rive. Perdu dans son rêve, il laissait sa pensée fuir avec le courant vers Natcha et vers le pays. Tout à coup une multitude d'inextricables liens s'enroulèrent à la fois autour de lui, l'aveuglant, le paralysant, l'étouffant. Redressé d'une secousse, il se débattait instinctivement et s'épuisait en vains efforts, quand un choc violent sur le crâne le jeta tout étourdi dans le fond de la barge. Pas si vite, cependant, qu'il n'ait eu le temps de se voir prisonnier des mailles de l'un de ces vastes filets désignés sous le nom d'éperviers, dont lui-même avait usé plus d'une fois pour capturer le poisson. Lorsque Serge Ladko sortit de ce demi-évanouissement, il n'était plus enveloppé du filet à l'aide duquel on l'avait réduit à l'impuissance. Par contre, étroitement ligotté par les multiples tours d'une corde solide, il n'aurait pu faire le plus petit mouvement; un bâillon eût au besoin étouffé ses cris, un impénétrable bandeau lui enlevait l'usage de la vue. La première sensation de Serge Ladko, en revenant à la vie, fut celle d'un véritable ahurissement. Que lui était-il arrivé? Que signifiait cette inexplicable attaque, et que voulait-on faire de lui? A tout prendre, il avait lieu de se rassurer dans une certaine mesure. Si l'on avait eu l'intention de le tuer, c'eût été chose faite. Puisqu'il était encore de ce monde, c'est qu'on n'en voulait pas à sa vie, et que ses agresseurs, quels qu'ils fussent, n'avaient d'autre intention que de s'emparer de sa personne. Mais pourquoi, dans quel but s'emparer de sa personne? A cette question, il était malaisé de répondre. Des voleurs?.. Ils n'eussent pas pris la peine de ficeler leur victime avec un tel luxe de précautions, quand un coup de couteau les eût servis plus rapidement et plus sûrement. D'ailleurs, combien misérables les voleurs que le contenu de la pauvre barge eût été capable de tenter! Une vengeance?.. Impossibilité plus grande encore. Ilia Brusch n'avait pas d'ennemis. Les seuls ennemis de Ladko, les Turcs, ne pouvaient soupçonner que le patriote bulgare se cachât sous le nom du pêcheur, et, quand bien même ils en auraient été informés, il n'était pas un personnage si considérable qu'ils se fussent risqués à cet acte de violence si loin de la frontière, en plein coeur de l'Empire d'Autriche. Au surplus, des Turcs l'eussent supprimé, eux aussi, plus certainement encore que de simples voleurs. S'étant convaincu que, pour l'instant du moins, le mystère était impénétrable, Serge Ladko, en homme pratique, cessa d'y penser, et consacra toutes les forces de son intelligence à observer ce qui allait suivre et à chercher les moyens, s'il en existait, de reconquérir sa liberté. A vrai dire, sa situation ne se prêtait pas à des observations nombreuses. Raidi par l'étreinte d'une corde enroulée en spirales autour de son corps, le moindre mouvement lui était interdit, et le bandeau était si bien appliqué sur ses yeux qu'il n'aurait su dire s'il faisait jour ou s'il faisait nuit. La première chose qu'il reconnut, en concentrant toute son attention dans le sens de l'ouïe, c'est qu'il reposait dans le fond d'un bateau, le sien sans aucun doute, et que ce bateau avançait rapidement sous l'effort de bras robustes. Il entendait distinctement, en effet, le grincement des avirons contre le bois des tolets, et le bruissement de l'eau glissant sur les flancs de l'embarcation. Dans quelle direction se dirigeait-on? Tel fut le second problème dont il trouva assez facilement la solution, en constatant une sensible différence de température entre le côté gauche et le côté droit de sa personne. Les secousses que lui communiquait la barge à chaque impulsion des avirons lui montrant qu'il était couché dans le sens de la marche, et le soleil, au moment de l'agression, n'étant guère éloigné du méridien, il en conclut sans peine qu'une moitié de son corps était à l'ombre produite par la paroi de l'embarcation et que celle-ci se dirigeait de l'Ouest à l'Est, en continuant par conséquent à suivre le courant, comme au temps où elle obéissait à son maître légitime. Aucune parole n'était échangée entre ceux qui le tenaient en leur pouvoir. Nul bruit humain ne frappait son oreille, hors les -han!- des nautoniers lorsqu'ils pesaient sur les rames. Cette navigation silencieuse durait depuis une heure et demie environ, quand la chaleur du soleil gagna son visage et lui apprit ainsi que l'on obliquait vers le Sud. Le pilote n'en fut pas étonné. Sa parfaite connaissance des moindres détours du fleuve lui fit comprendre que l'on commençait à suivre la courbe qu'il décrit en face du mont Pilis. Bientôt, sans doute, on reprendrait la direction de l'Est, puis celle du Nord, jusqu'au point extrême d'où le Danube commence à descendre franchement vers la péninsule des Balkans. Ces prévisions ne se réalisèrent qu'en partie. Au moment où Serge Ladko calculait que l'on avait atteint le milieu de l'anse de Pilis, le bruit des avirons cessa tout à coup. Tandis que la barge courait sur son erre, une voix rude se fit entendre. «Prends la gaffe,» commanda l'un des invisibles assaillants. Presque aussitôt, il y eut un choc, que suivit un grincement tel qu'en aurait pu produire le bordage éraflant un corps dur, puis Serge Ladko fut soulevé et hissé de mains en mains. Evidemment la barge avait accosté un autre bateau de dimensions plus considérables, à bord duquel le prisonnier était embarqué à la façon d'un colis. Celui-ci tendait vainement l'oreille afin de saisir au passage quelques paroles. Pas un mot n'était prononcé. Les geôliers ne se révélaient que par le contact de leurs mains brutales et par le souffle de leurs poitrines haletantes. Ballotté, tiraillé en tous sens, Serge Ladko, d'ailleurs, n'eut pas le loisir de la réflexion. Après l'avoir monté, on le descendit le long d'une échelle qui lui laboura cruellement les reins. Aux heurts dont il était meurtri, il comprit qu'on le faisait passer par une ouverture étroite, et enfin, bandeau et bâillon arrachés, il fût jeté bas comme un paquet, tandis que le bruit sourd d'une trappe qui se ferme résonnait au-dessus de lui. Il fallut un long moment, à Serge Ladko, tout étourdi de la secousse, pour reprendre conscience de lui-même. Quand il y fut parvenu, sa situation ne lui parut pas améliorée, bien qu'il eût retrouvé l'usage de la parole et de la vue. Si l'on avait jugé un bâillon inutile, c'est évidemment que personne ne pouvait entendre ses cris, et la suppression de son bandeau ne lui était pas d'un plus grand secours. C'est en vain qu'il ouvrait les yeux. Autour de lui tout était ombre. Et quelle ombre! Le prisonnier, qui, d'après la succession des sensations ressenties, supposait avoir été déposé dans la cale d'un bateau, s'épuisait en inutiles efforts pour découvrir la plus faible raie de lumière filtrant à travers le joint d'un panneau. Il ne distinguait rien. Ce n'était pas l'obscurité d'une cave, dans laquelle l'oeil parvient encore à discerner quelque vague lueur: c'était le noir total, absolu, comparable seulement à celui qui doit régner dans la tombe. Combien d'heures s'écoulèrent ainsi? Serge Ladko estimait qu'on était parvenu au milieu de la nuit, quand un vacarme, assourdi par la distance, parvint jusqu'à lui. On courait, on piétinait. Puis le bruit se rapprocha. De lourds colis étaient traînés directement au-dessus de sa tête, et c'est à peine, il l'eût juré, si l'épaisseur d'une planche le séparait des travailleurs inconnus. Le bruit se rapprocha encore. On parlait maintenant à côté de lui, sans doute derrière l'une des cloisons délimitant sa prison, mais, de ce qu'on disait, il était impossible de deviner le sens. Bientôt, d'ailleurs, le bruit s'apaisa, et de nouveau ce fut le silence autour du malheureux pilote qu'environnait une ombre impénétrable. Serge Ladko s'endormit XI AU POUVOIR D'UN ENNEMI Après que Karl Dragoch et ses hommes eurent battu en retraite, les vainqueurs étaient d'abord restés sur le lieu du combat, prêts à s'opposer à un retour offensif, tandis que la charrette s'éloignait dans la direction du Danube. Ce fut seulement quand le temps écoulé eut rendu certain le départ définitif des forces de police que, sur un ordre de son chef, la bande des malfaiteurs se mit en marche à son tour. Ils eurent bientôt atteint le fleuve, qui coulait à moins de cinq cents mètres. La charrette les y attendait, en face d'un chaland, dont on apercevait la masse sombre à quelques mètres de la rive. La distance était médiocre et les travailleurs nombreux. En peu d'instants, le va-et-vient de deux bachots eut transporté à bord de ce chaland le chargement de la voiture. Aussitôt, celle-ci s'éloigna et disparut dans la nuit, tandis que la plupart des combattants de la 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000