--Et la police bat la campagne.
--Qu'elle la batte.
--Sous la conduite de Dragoch, à ce qu'on prétend.
--Ça, c'est autre chose, Vogel. A mon idée, ceux qui n'ont que Dragoch à
craindre peuvent dormir sur les deux oreilles.
--Que veux-tu dire?
--Ce que je dis, Vogel.
--Dragoch serait donc?...
--Quoi?
--Supprimé?
--Tu le sauras demain. D'ici là, motus,» conclut le roulier, en voyant
revenir l'aubergiste.
Le personnage attendu par les deux charretiers n'arriva qu'à la nuit
close. Un rapide colloque s'engagea entre les trois compagnons.
«On affirmait ici que la police est sur la piste, dit à voix basse
Kaiserlick.
--Elle cherche, mais elle ne trouvera pas.
--Et Dragoch?
--Bouclé.
--Qui s'est chargé de l'opération?
--Titcha.
--Alors, il y a du bon ... Et nous, que devons-nous faire?
--Atteler sans tarder.
--Pour?...
--Pour Saint-André, mais à cinq cents mètres d'ici vous rebrousserez
chemin. L'auberge aura été fermée pendant ce temps-là. Vous passerez
inaperçus, et vous prendrez la route du Nord. Tandis que on vous croira
d'un côté, vous serez de l'autre.
--Où est donc, le chaland?
--A l'anse de Pilis.
--C'est là qu'est le rendez-vous?
--Non, un peu plus près, à la clairière, sur la gauche de la route. Tu
la connais?
--Oui.
--Une quinzaine des nôtres y sont déjà. Vous irez les rejoindre.
--Et toi?
--Je retourne en arrière rassembler le surplus de nos hommes que j'ai
laissés en surveillance. Je les ramènerai avec moi.
--En route donc,» approuvèrent les charretiers.
Cinq minutes plus tard, la voiture s'ébranlait. L'hôte, tout en
maintenant ouvert l'un des battants de la porte cochère, salua poliment
ses clients.
« Alors, décidément, c'est-il à Gran que vous allez? interrogea-t-il.
--Non, répondirent les rouliers, c'est à Saint-André, l'ami.
--Bon voyage, les gars! formula l'hôte.
--Merci, camarade. »
La charrette tourna à droite et prit, vers l'Est, le chemin de
Saint-André. Quand elle eut disparu dans la nuit, le personnage que
Kaiserlick et Vogel avaient attendu toute la journée, s'éloigna à son
tour, dans la direction opposée, sur la route de Gran.
L'aubergiste ne s'en aperçut même pas. Sans plus s'occuper de ces
passants que vraisemblablement il ne reverrait jamais, il se hâta de
fermer la maison et de gagner son lit.
La charrette qui, pendant ce temps, s'éloignait au pas tranquille de ses
chevaux, fit volte-face au bout de cinq cents mètres, conformément aux
instructions reçues, et suivit en sens inverse le chemin qu'elle venait
de parcourir.
Lorsqu'elle fut de nouveau à la hauteur de l'auberge, tout y était clos,
en effet, et elle aurait dépassé ce point sans incident, si un chien,
qui dormait au beau milieu de la chaussée, ne s'était enfui tout à coup
en aboyant si violemment, que le cheval de flèche effrayé se déroba par
un brusque écart jusque sur le bas côté de la route. Les charretiers
eurent vite fait de ramener l'animal en bonne direction, et, pour la
seconde fois, la voiture disparut dans la nuit.
Il était environ dix heures et demie quand, abandonnant le chemin tracé,
elle pénétra sous le couvert d'un petit bois, dont les masses sombres
s'élevaient sur la gauche. Elle fut arrêtée au troisième tour de roue.
«Qui va là? questionna une voix dans les ténèbres.
--Kaiserlick et Vogel, répondirent les rouliers.
--Passez,» dit la voix.
En arrière des premiers rangs d'arbres la charrette déboucha dans une
clairière, où une quinzaine d'hommes dormaient, étendus sur la mousse.
«Le chef est là? s'enquit Kaiserlick.
--Pas encore.
--Il nous a dit de l'attendre ici.»
L'attente ne fut pas longue. Une demi-heure à peine après la voiture, le
chef, ce même personnage qui était venu sur le tard à l'auberge, arriva
à son tour, accompagné d'une dizaine de compagnons, ce qui portait à
plus de vingt-cinq le nombre des membres de la troupe.
«Tout le monde est là? demanda-t-il.
--Oui, répondit Kaiserlick qui paraissait détenir quelque autorité dans
la bande.
--Et Titcha?
--Me voici, prononça une voix sonore.
--Eh bien?.. interrogea anxieusement le chef.
--Réussite sur toute la ligne. L'oiseau est en cage à bord du chaland.
--Partons, dans ce cas, et hâtons-nous, commanda le chef. Six hommes en
éclaireurs, le reste à l'arrière-garde, la voiture au milieu. Le Danube
n'est pas à cinq cents mètres d'ici, et le déchargement sera fait en un
tour de main. Vogel emmènera alors la charrette, et ceux qui sont du
pays rentreront tranquillement chez eux. Les autres embarqueront sur le
chaland.
On allait exécuter ces ordres, quand un des hommes laissés en
surveillance au bord de la route accourut en toute hâte.
--Alerte! dit-il en étouffant sa voix.
--Qu'y a-t-il? demanda le chef de la bande.
--Ecoute.
Tous tendirent l'oreille. Le bruit d'une troupe en marche se faisait
entendre sur la route. A ce bruit, bientôt quelques voix assourdies se
joignirent. La distance ne devait pas être supérieure à une centaine de
toises.
--Restons dans la clairière, commanda le chef. Ces gens-là passeront
sans nous voir.»
Assurément, étant donnée l'obscurité profonde, ils ne seraient pas
aperçus, mais il y avait ceci de grave: si, par mauvaise chance, c'était
une escouade de police qui suivait cette route, c'est qu'elle se
dirigeait vers le fleuve. Certes, il pouvait se faire qu'elle ne
découvrit pas le bateau, et, d'ailleurs, les précautions étaient
prises. Ces agents auraient beau le visiter de fond en comble, ils n'y
trouveraient rien de suspect. Mais, même en admettant que cette escouade
ne soupçonnât pas l'existence du chaland, peut-être resterait-elle en
embuscade dans les environs, et, dans ce cas, il eût été très imprudent
de faire sortir la charrette.
Enfin, on tiendrait compte des circonstances, et on agirait selon les
événements. Après avoir attendu dans cette clairière toute la journée
suivante, s'il le fallait, quelques-uns des hommes descendraient, à la
nuit, jusqu'au Danube, et s'assureraient de l'absence de toute force de
police.
Pour l'instant, l'essentiel était de ne pas être dépistés, et que rien
ne donnât l'éveil à cette troupe qui s'approchait.
Celle-ci ne tarda pas à atteindre le point où la route longeait la
clairière. Malgré la nuit noire, on reconnut qu'elle se composait d'une
dizaine d'hommes, et de significatifs cliquetis d'acier indiquaient des
hommes armés.
Déjà, elle avait dépassé la clairière, lorsqu'un incident vint modifier
les choses du tout au tout.
Un des deux chevaux, effrayé par ce passage d'hommes sur la route,
s'ébroua et poussa un long hennissement qui fut répété par son
congénère.
La troupe en marche s'arrêta sur place.
C'était bien une escouade de police qui descendait vers le fleuve, sous
le commandement de Karl Dragoch complètement remis des suites de son
accident de la matinée.
Si les gens de la clairière avaient connu ce détail, peut-être leur
inquiétude en eût-elle été augmentée. Mais, ainsi qu'on l'a vu, leur
chef croyait hors de combat le policier redouté. Pourquoi il commettait
cette erreur, pourquoi il estimait ne plus avoir à compter avec un
adversaire qu'il avait précisément en face de lui, c'est ce que la suite
du récit ne tardera pas à faire comprendre au lecteur.
Lorsque, dans la matinée de ce même jour, Karl Dragoch eut sauté sur la
berge, où l'attendait son subordonné, celui-ci l'avait entraîné vers
l'amont. Après deux ou trois cents mètres de marche, les deux policiers
étaient arrivés à un canot, dissimulé dans les herbes de la rive, à bord
duquel ils s'embarquèrent. Aussitôt, les avirons, vigoureusement maniés
par Friedrick Ulhmann, emportèrent rapidement la légère embarcation de
l'autre côté du fleuve.
«C'est donc sur la rive droite que le crime a été commis? demanda à ce
moment Karl Dragoch.
--Oui, répondit Friedrick Ulhmann.
--Dans quelle direction?
--En amont. Dans les environs de Gran.
--Comment! Dans les environs de Gran, se récria Dragoch. Ne me disais-tu
pas tout à l'heure que nous n'avions que peu de chemin à faire?
--Ce n'est pas loin, dit Ulhmann. Il y a peut-être bien trois
kilomètres, tout de même.»
Il y en avait quatre, en réalité, et cette longue étape ne put être
franchie sans difficulté par un homme qui venait à peine d'échapper à la
mort Plus d'une fois, Karl Dragoch dut s'étendre, afin de reprendre le
souffle qui lui manquait. Il était près de trois heures de l'après-midi,
quand il atteignit enfin la villa du comte Hagueneau, où l'appelait sa
fonction.
Dès qu'il se sentit, grâce à un cordial qu'il s'empressa de réclamer, en
possession de tous ses moyens, le premier soin de Karl Dragoch fut de
se faire conduire au chevet du gardien Christian Hoël. Pansé quelques
heures plus tôt par un chirurgien des environs, celui-ci, la face
blanche, les yeux clos, haletait péniblement. Bien que sa blessure fût
des plus graves et intéressât le poumon, il subsistait toutefois un
sérieux espoir de le sauver, à la condition que la plus légère fatigue
lui fût épargnée.
Karl Dragoch put néanmoins obtenir quelques renseignements, que le
gardien lui donna d'une voix étouffée, par monosyllabes largement
espacés. Au prix de beaucoup de patience, il apprit qu'une bande de
malfaiteurs, composée de cinq ou six hommes, au bas mot, avait, au
milieu de la nuit dernière, fait irruption dans la villa, après en avoir
enfoncé la porte. Le gardien Christian Hoël, réveillé par le bruit,
avait eu à peine le temps de se lever, qu'il retombait frappé d'un coup
de poignard entre les deux épaules. Il ignorait par conséquent ce qui
s'était passé ensuite, et il était incapable de donner aucune indication
sur ses agresseurs. Cependant, il savait quel était leur chef, un
certain Ladko, dont ses compagnons avaient, à plusieurs reprises,
prononcé le nom avec une sorte d'inexplicable forfanterie. Quant à ce
Ladko, dont un masque recouvrait le visage, c'était un grand gaillard
aux yeux bleus et porteur d'une abondante barbe blonde.
Ce dernier détail, de nature à infirmer les soupçons qu'il avait conçus
touchant Ilia Brusch, ne laissa pas de troubler Karl Dragoch. Qu'Ilia
Brusch fût blond, lui aussi, il n'en doutait pas, mais ce blond était
déguisé en brun, et on ne retire pas une teinture le soir pour la
remettre le lendemain, comme on ferait d'une perruque. Il y avait là une
sérieuse difficulté que Dragoch se réserva d'élucider à loisir.
Le gardien Christian ne put, d'ailleurs, lui fournir de plus amples
détails. Il n'avait rien remarqué concernant ses autres agresseurs,
ceux-ci ayant pris, comme leur chef, la précaution de se masquer.
Muni de ces renseignements, le détective posa ensuite quelques questions
touchant la villa même du comte Hagueneau. C'était, ainsi qu'il
l'apprit, une très riche habitation meublée avec un luxe princier. Les
bijoux, l'argenterie et les objets précieux abondaient dans les tiroirs,
les objets d'art sur les cheminées et les meubles, les tapisseries
anciennes et les tableaux de maître sur les murs. Des titres avaient
même été laissés en dépôt dans un coffre-fort, au premier étage. Nul
doute par conséquent que les envahisseurs n'aient eu l'occasion de faire
un merveilleux butin.
C'est ce que Karl Dragoch put, en effet, constater aisément en
parcourant les diverses pièces de l'habitation. C'était un pillage en
règle, accompli avec une parfaite méthode. Les voleurs, en gens de goût,
ne s'étaient pas encombrés des non-valeurs. La plupart des objets de
prix avaient disparu; à la place des tapisseries arrachées, de grands
carrés de muraille apparaissaient à nu, et, veufs des plus belles toiles
découpées avec art, des cadres vides pendaient lamentablement. Les
pillards s'étaient approprié jusqu'à des tentures choisies évidemment
parmi les plus somptueuses et jusqu'à des tapis sélectionnés parmi les
plus beaux. Quant au coffre-fort, il avait été forcé, et son contenu
avait disparu.
«On n'a pas emporté tout cela à dos d'hommes, se dit Karl Dragoch en
constatant cette dévastation. Il y avait là de quoi charger une voiture.
Reste à dénicher la voiture.»
Cet interrogatoire et ces premières recherches avaient nécessité un
temps fort long. La nuit était prochaine. Il importait, avant qu'elle
fût complète, de retrouver trace, si faire se pouvait, du véhicule dont
les voleurs, d'après le policier, avaient dû nécessairement faire usage.
Celui-ci se hâta donc de sortir.
Il n'eut pas loin à aller pour découvrir la preuve qu il recherchait.
Sur le sol de la vaste cour ménagée devant la villa, de larges roues
avaient laissé de profondes empreintes juste en face de la porte brisée,
et, à quelque distance, la terre était piétinée, comme elle aurait pu
l'être par des chevaux qui eussent longtemps attendu.
Ces constatations faites d'un coup d'oeil, Karl Dragoch s'approcha de
l'endroit où des chevaux paraissaient avoir stationné et examina le
sol avec attention. Puis, traversant la cour, il procéda, aux abords
immédiats de la grille donnant sur la route, à un nouvel et minutieux
examen, à l'issue duquel il suivit le chemin public pendant une centaine
de mètres, pour revenir ensuite sur ses pas.
«Ulhmann! appela-t-il en rentrant dans la cour.
--Monsieur? répondit l'agent, qui sortit de la maison et s'approcha de
son chef.
--Combien avons-nous d'hommes? demanda celui-ci.
--Onze.
--C'est peu, fit Dragoch.
--Cependant, objecta Ulhmann, le gardien Christian n'estime qu'à cinq ou
six le nombre de ses agresseurs.
--Le gardien Christian a son opinion, et moi j'ai la mienne, répliqua
Dragoch. N'importe, il faut nous contenter de ce que nous avons. Tu vas
laisser un homme ici, et prendre les dix autres. Avec nous deux, ça fera
douze. C'est quelque chose.
--Vous avez donc un indice? interrogea Friedrick Ulhmann.
--Je sais, où sont nos voleurs ... de quel côté ils sont du moins.
--Oserai-je vous demander?.. commença Ulhmann.
--D'où me vient cette assurance? acheva Karl Dragoch. Rien n'est plus
simple. C'est même véritablement enfantin. Je me suis d'abord dit qu'on
avait pris trop de choses ici pour ne pas avoir besoin d'un véhicule
quelconque. J'ai donc cherché ce véhicule et je l'ai trouvé. C'est une
charrette à quatre roues, attelée de deux chevaux, dont l'un, celui de
flèche, offre cette particularité qu'il manque un clou au fer de son
pied antérieur droit.
--Comment avez-vous pu savoir cela? interrogea Ulhmann ébahi.
--Parce qu'il a plu la nuit dernière et que la terre encore mal séchée a
gardé fidèlement les empreintes. J'ai appris de la même manière que la
charrette, on quittant la villa, avait tourné à gauche, c'est-à-dire
dans une direction opposée à celle de Gran. Nous allons nous diriger
du même côté et suivre au besoin à la piste le cheval dont le fer est
incomplet. Il n'y a pas apparence que nos gaillards aient voyagé pendant
le jour. Ils se sont sans doute terrés quelque part jusqu'au soir. Or,
la région est peu habitée et les maisons ne sont pas bien nombreuses.
Nous fouillerons au besoin toutes celles que nous trouverons sur la
route. Réunis tes hommes, car voici venir la nuit, et le gibier doit
commencer à se donner de l'air.»
Karl Dragoch et son escouade durent marcher longtemps avant de découvrir
un indice nouveau. Il était près de dix heures et demie quand, après
avoir visité inutilement deux ou trois fermes, ils arrivèrent, au
croisement des trois routes, à l'auberge où les deux rouliers avaient
passé la journée et d'où ils venaient de partir trois quarts d'heure
plus tôt. Karl Dragoch heurta rudement la porte.
«Au nom de la loi! prononça Dragoch lorsqu'il vit apparaître à sa
fenêtre l'aubergiste, dont il était écrit que le sommeil serait troublé
ce jour-là.
--Au nom de la loi!.. répéta l'aubergiste, épouvanté en voyant sa
demeure cernée par cette troupe nombreuse. Qu'ai-je donc fait?
--Descends, et l'on te le dira... Mais surtout ne tarde pas trop,»
répliqua Dragoch d'une voix impatiente.
Quand l'aubergiste, à demi vêtu, eut ouvert sa porte, le policier
procéda à un rapide interrogatoire. Une charrette était-elle venue ici
dans la matinée? Combien d'hommes la conduisaient? S'était-elle arrêtée?
Était-elle repartie? De quel côté s'était-elle dirigée?
Les réponses ne se firent pas attendre. Oui, une charrette conduite par
deux hommes était venue à l'auberge de bon matin. Elle y avait séjourné
jusqu'au soir, et n'était repartie qu'après la venue d'un troisième
personnage attendu par les deux charretiers. La demie de neuf heures
avait déjà sonné, quand elle s'était éloignée dans la direction de
Saint-André.
«De Saint-André? insista Karl Dragoch. Tu en es sûr?
--Sûr, affirma l'aubergiste.
--On te l'a dit, ou tu l'as vu?
--Je l'ai vu.
--Hum!.. murmura Karl Dragoch, qui ajouta: C'est bon. Remonte te coucher
maintenant, mon brave, et tiens ta langue.»
L'aubergiste ne se le fit pas dire deux fois. La porte se referma, et
l'escouade de police demeura seule sur la route.
«Un instant!» commanda Karl Dragoch à ses hommes qui restèrent
immobiles, tandis que lui-même, muni d'un fanal, examinait
minutieusement le sol.
D'abord, il ne remarqua rien de suspect, mais il n'en fut pas ainsi
quand, ayant traversé la route, il en eut atteint le bas côté. En
cet endroit, la terre moins foulée par le passage des véhicules,
et, d'ailleurs, moins solidement empierrée, avait conservé plus de
plasticité. Du premier regard, Karl Dragoch découvrit l'empreinte d'un
sabot auquel un clou manquait, et constata que le cheval, propriétaire
de cette ferrure incomplète, se dirigeait non pas vers Saint-André, ni
vers Gran, mais directement vers le fleuve, par le chemin du Nord. C'est
donc par ce chemin que Dragoch s'avança à son tour à la tête de ses
hommes.
Trois kilomètres environ avaient été franchis sans incident à travers
un pays complètement désert, quand, sur la gauche de la route, le
hennissement d'un cheval retentit. Retenant ses hommes du geste, Karl
Dragoch s'avança jusqu'à la lisière d'un petit bois qu'on distinguait
confusément dans l'ombre.
«Qui est là?..» héla-t-il d'une voix forte.
Nulle réponse n'étant faite à sa question, un des agents, sur son ordre,
alluma une torche de résine. Sa flamme fuligineuse brilla d'un vif éclat
dans cette nuit sans lune, mais sa lumière mourait à quelques pas,
impuissante à percer l'obscurité rendue plus épaisse encore par le
feuillage des arbres.
«En avant!» commanda Dragoch, en pénétrant dans le fourré à la tête de
l'escouade.
Mais le fourré avait des défenseurs. A peine en avait-on dépassé la
lisière, qu'une voix impérieuse prononça:
«Un pas de plus, et nous faisons feu!»
Cette menace n'était pas pour arrêter Karl Dragoch, d'autant plus qu'à
la vague lueur de la torche, il lui avait semblé apercevoir une masse
immobile, celle d'une charrette sans doute, autour de laquelle se
groupaient une troupe d'hommes, dont il n'avait pu reconnaître le
nombre.
«En avant!» commanda-t-il de nouveau.
Obéissant à cet ordre, l'escouade de police continua sa marche
fort incertaine dans ce bois inconnu. La difficulté ne tarda pas à
s'aggraver. Tout à coup, la torche fut arrachée des mains de l'agent qui
la portait. L'obscurité redevint profonde.
«Maladroit!.. gronda Dragoch. De la lumière, Frantz!.. De la lumière!..»
Son dépit était d'autant plus vif qu'au dernier éclat jeté par la torche
en s'éteignant, il avait cru voir la charrette commencer un mouvement de
retraite et s'éloigner sous les arbres. Malheureusement, il ne pouvait
être question de lui donner la chasse. C'est une vivante muraille
que l'escouade de police rencontrait devant elle. A chaque agent
s'opposaient deux ou trois adversaires, et Dragoch comprenait un peu
tard qu'il ne disposait pas de forces suffisantes pour s'assurer la
victoire. Jusqu'ici, aucun coup de feu n'avait été tiré, ni d'un côté,
ni de l'autre.
«Titcha!.. appela à ce moment une voix dans la nuit.
--Présent! répondit une autre voix.
--La voiture?
--Partie.
--Alors, il faut en finir.»
Ces voix, Dragoch les enregistra dans sa mémoire. Il ne devait jamais
les oublier.
Ce court dialogue échangé, les revolvers se mirent aussitôt de la
partie, ébranlant l'atmosphère de leurs sèches détonations. Quelques
agents furent atteints par les balles, et Karl Dragoch, se rendant
compte qu'il y aurait eu folie à s'obstiner, dut se résoudre à ordonner
la retraite.
L'escouade de police regagna donc la route, où les vainqueurs ne se
risqueront pas à la poursuivre, et la nuit reprit son calme un instant
troublé.
Il fallut d'abord s'occuper des blessés. Ils étaient au nombre de trois,
très légèrement frappés, d'ailleurs. Après un sommaire pansement, ils
furent renvoyés en arrière sous la garde de quatre de leurs camarades.
Quant à Dragoch, accompagné de Friedrick Ulhmann et des trois derniers
agents, il s'élança à travers champs, vers le Danube, en obliquant
légèrement dans la direction de Gran.
Il retrouva sans difficulté l'endroit où il avait abordé quelques heures
plus tôt, et l'embarcation dans laquelle Ulhmann et lui avaient passé le
fleuve. Les cinq hommes s'y embarquèrent, et, le Danube traversé en sens
inverse, ils en descendirent le cours sur la rive gauche.
Si Karl Dragoch venait de subir un échec, il entendait avoir sa
revanche. Qu'Ilia Brusch et le trop fameux Ladko fussent le même homme,
cela ne faisait plus pour lui l'ombre d'un doute, et c'est à son
compagnon de voyage, il en était convaincu, que le crime de la nuit
précédente devait être imputé. Selon toute vraisemblance, celui-ci,
après avoir mis son butin à l'abri, se hâterait de reprendre la
personnalité d'emprunt qu'il ne savait pas percée à jour et qui lui
avait permis de déjouer jusqu'ici les recherches de la police. Avant
l'aube, il aurait sûrement regagné la barge, et il y attendrait son
passager absent, ainsi que l'aurait fait l'inoffensif et honnête pêcheur
qu'il prétendait être.
Cinq hommes résolus seraient alors aux aguets. Ces cinq hommes, vaincus
par Ladko et sa bande, triompheraient plus aisément de la résistance que
pourrait leur opposer ce même Ladko, obligé à la solitude pour jouer son
rôle d'Ilia Brusch.
Ce plan très bien conçu fut malheureusement irréalisable. Karl Dragoch
et ses hommes eurent beau explorer la rive, il leur fut impossible de
découvrir la barge du pêcheur. Dragoch et Ulhmann n'eurent aucune
peine, il est vrai, à reconnaître la place précise où le premier avait
débarqué, mais, de la barge, pas la moindre trace. La barge avait
disparu, et Ilia Brusch avec elle.
Karl Dragoch était joué, décidément, et cela l'emplissait de fureur.
«Friedrick, dit-il à son subordonné, je suis à bout. Il me serait
impossible de faire un pas de plus. Nous allons dormir dans l'herbe pour
retrouver un peu de force. Mais un de nos hommes va prendre le canot et
remonter à Gran sur-le-champ. A l'ouverture du bureau, il fera jouer le
télégraphe. Allume un fanal. Je vais dicter. Ecris.
Friedrick Ulhmann obéit en silence:
«Crime commis cette nuit environs de Gran. Butin chargé sur chaland.
Exercer rigoureusement visites prescrites.»
--Voilà pour une, dit Dragoch en s'interrompant. A l'autre maintenant.
Il dicta de nouveau:
«Mandat d'amener contre le nommé Ladko, se disant faussement Ilia Brusch
et se prétendant lauréat de la Ligue Danubienne au dernier concours de
Sigmaringen, ledit Ladko, -alias- Ilia Brusch, inculpé des crimes de
vols et de meurtres.»
--Que ceci soit télégraphié à la première heure à toutes les communes
riveraines sans exception,» commanda Karl Dragoch, en s'étendant épuisé
sur le sol.
X
PRISONNIER
Les soupçons conçus par Karl Dragoch et que la découverte du portrait
était venue confirmer, ces soupçons n'étaient point entièrement erronés,
il est temps de le dire au lecteur pour l'intelligence de ce récit. Sur
un point, tout au moins, Karl Dragoch avait justement raisonné. Oui,
Ilia Brusch et Serge Ladko n'étaient qu'un seul et même homme.
Mais Dragoch se trompait gravement au contraire quand il attribuait à
son compagnon de voyage la série de vols et de meurtres qui, depuis tant
de mois, désolaient la région du Danube, et en particulier le dernier
attentat, le pillage de la villa du comte Hagueneau et l'assassinat
du gardien Christian. Ladko, d'ailleurs, ne se doutait guère que son
passager eût de pareilles pensées. Tout ce qu'il savait, c'est que son
nom servait à désigner un criminel fameux, et il était incapable de
comprendre comment une telle confusion avait pu se produire.
Atterré tout d'abord en se découvrant un si redoutable homonyme, qui,
pour comble de malheur, se trouvait être en même temps son compatriote,
il s'était ressaisi après ce moment d'effroi instinctif. Que lui
importait en somme un malfaiteur avec lequel il n'avait de commun que le
nom? Un innocent n'a rien à craindre. Et, innocent de tous ces crimes,
il l'était assurément.
C'est donc sans inquiétude que Serge Ladko--on lui conservera désormais
son véritable nom--s'était absenté la nuit précédente, afin de se rendre
à Szalka ainsi qu'il l'avait annoncé. C'est dans cette petite ville,
en effet, que, dissimulé sous le nom d'Ilia Brusch, il avait fixé sa
résidence, après son départ de Roustchouk, et c'est là que, pendant
de trop longues semaines, il avait attendu des nouvelles de sa chère
Natcha.
L'attente, ainsi qu'on le sait déjà, avait fini par lui devenir
intolérable, et il se torturait l'esprit à rechercher un moyen de
pénétrer incognito en Bulgarie, quand le hasard lui fit tomber sous
les yeux un numéro du -Pester Lloyd- dans lequel était annoncé à grand
fracas le concours de pêche de Sigmaringen. C'est on lisant l'article
consacré à ce concours que l'exilé, aussi habile pêcheur, on ne l'a
peut-être pas oublié, que pilote réputé, conçut l'idée d'un plan
d'action dont la bizarrerie assurerait peut-être le succès.
Sous le nom d'Ilia Brusch, le seul qu'il eût jamais porté à Szalka, il
s'enrôlerait dans la Ligue Danubienne, il participerait au concours de
Sigmaringen et, grâce à, sa virtuosité de pêcheur, il y remporterait
le premier prix. Après avoir ainsi donné à son nom d'emprunt un
commencement de notoriété, il annoncerait avec le plus de bruit
possible, et en engageant même des paris, si faire se pouvait, son
intention de descendre le Danube, la ligne à la main, depuis la source
jusqu'à l'embouchure. Nul doute que ce projet ne mît en révolution le
monde spécial des pêcheurs à la ligne et ne valût à son auteur quelque
réputation dans le reste du public.
Nanti dès lors d'un état civil hors de discussion, car on accorde,
d'ordinaire, une confiance aveugle aux gens en vedette, Serge Ladko
descendrait en effet le Danube. Bien entendu, il activerait de son mieux
la marche de son bateau et ne perdrait à pêcher que le minimum de temps
nécessaire à la vraisemblance. Toutefois, il ferait assez parler de lui
le long du parcours pour ne pas se laisser oublier et pour être en état
de débarquer ouvertement à Roustchouk sous la protection d'une notoriété
bien établie.
Pour que cet unique but de son entreprise fût heureusement atteint, il
fallait que nul ne soupçonnât son véritable nom, et que personne ne pût
reconnaître, dans les traits du pêcheur Ilia Brusch, ceux du pilote
Serge Ladko.
La première condition était facile à réaliser. Il suffirait, une fois
transformé en lauréat de la Ligue Danubienne, de jouer ce rôle sans
défaillance. Serge Ladko se jura donc à lui-même d'être Ilia Brusch
envers et contre tous, quels que fussent les incidents du voyage. Il
était a supposer, d'ailleurs, que ce voyage s'accomplirait lentement,
mais sûrement, et qu'aucun incident ne viendrait rendre le serment
difficile à tenir.
Satisfaire à la deuxième condition était plus simple encore. Un coup
de rasoir qui supprimerait la barbe, une application de teinture qui
changerait la couleur des cheveux, de larges lunettes noires qui
cacheraient celle des yeux, il n'en fallait pas davantage. Serge Ladko
procéda à ce déguisement sommaire dans la nuit qui précéda son départ,
puis se mit en route avant l'aube, assuré d'être méconnaissable pour
tout regard non prévenu.
A Sigmaringen, les événements s'étaient réalisés conformément, à ses
prévisions. Lauréat en vue du concours, l'annonce de son projet avait
été favorablement commentée par la Presse des régions riveraines. Devenu
ainsi un personnage assez notoire pour que son identité ne pût être
raisonnablement suspectée, assuré, d'autre part, de trouver du secours,
le cas échéant, près de ses collègues de la Ligue Danubienne disséminés
le long du fleuve, Serge Ladko s'était abandonné au courant.
A Ulm, il avait eu une première désillusion, en constatant que
sa célébrité relative ne le mettait pas à l'abri des foudres de
l'administration. Aussi avait-il été trop heureux d'accepter un passager
possédant des papiers bien en règle et dont la police semblait priser
l'honorabilité. Certes, quand on serait à Roustchouk et que la prétendue
gageure serait abandonnée par son auteur, la présence d'un étranger
pourrait présenter des inconvénients. Mais, alors, on s'expliquerait, et
jusque-là elle augmenterait les probabilités de succès d'un voyage que
Serge Ladko avait le plus passionné désir de mener à bonne fin.
Apprendre qu'il portait le même nom qu'un redoutable bandit et que
ce bandit était Bulgare avait fait éprouver à Serge Ladko sa seconde
émotion désagréable. Quelle que fût son innocence, et par conséquent
sa sécurité, il ne pouvait méconnaître qu'une telle homonymie était de
nature à provoquer les plus regrettables erreurs ou même les plus graves
complications.
Que le nom qu'il dissimulait sous celui d'Ilia Brusch vînt à être
connu, et non seulement son débarquement à Roustchouk s'en trouverait
compromis, mais encore il était à craindre qu'il n'en résultât de longs
retards.
Contre ces dangers, Serge Ladko ne pouvait rien. D'ailleurs, s'ils
étaient sérieux, il convenait de ne pas les exagérer. En réalité, il
était peu croyable que la police accordât, sans raison particulière, son
attention à un inoffensif pêcheur à la ligne, et surtout à un pêcheur
protégé par les lauriers cueillis au concours de Sigmaringen.
Venu à Szalka après le coucher du soleil et reparti bien avant le jour
sans être vu de personne, Serge Ladko n'avait fait que passer dans sa
maison, juste le temps de constater qu'aucune nouvelle de Natcha ne l'y
attendait. La persistance d'un tel silence avait véritablement quelque
chose d'affolant. Pourquoi la jeune femme n'écrivait-elle plus depuis
deux mois? Que lui était-il arrivé? Les périodes de troubles publics
sont fécondes en malheurs privés, et le pilote se demandait avec
angoisse si, en admettant qu'il débarquât heureusement à Roustchouk, il
n'y débarquerait pas trop tard.
Cette pensée, qui lui brisait le coeur, décuplait en même temps la
puissance de ses muscles. C'est elle qui lui avait donné, au départ de
Gran, la force de résister à la tempête et de lutter victorieusement
contre le vent déchaîné. C'est elle qui lui faisait hâter le pas, tandis
qu'il revenait vers la barge, muni du cordial destiné à M. Jaeger.
Sa surprise fut grande de n'y pas trouver le passager qu il avait quitté
si mal en point, et le petit mot d'avertissement écrit par celui-ci ne
la diminua pas. Quel motif si impérieux avait pu décider M. Jaeger à
s'éloigner malgré son état de faiblesse? Comment pouvait-il se faire
qu'un bourgeois de Vienne eût des affaires si pressantes en rase
campagne, loin de tout centre habité? Il y avait là un problème dont les
réflexions du pilote ne rendirent pas la solution plus prochaine.
Quelle qu'en fût la cause, l'absence de M. Jaeger avait, en tous cas, le
grave inconvénient d'allonger encore un voyage déjà trop long. Sans cet
incident inattendu, la barge aurait vite gagné le milieu du fleuve, et,
avant le soir, beaucoup de kilomètres eussent été ajoutés aux kilomètres
laissés jusqu'ici dans son sillage.
La tentation était bien forte de tenir pour nulle et non avenue la
prière de M. Jaeger, de pousser au large, et de continuer sans perdre
une minute un voyage dont le but attirait Serge Ladko comme l'aimant
attire le fer.
Le pilote se résigna pourtant à l'attente.
Il avait des obligations à l'égard de son passager, et, tout bien
considéré, mieux valait perdre une journée et ne fournir aucun prétexte
à des contestations ultérieures.
Pour utiliser la fin de cette journée plus qu'à demi écoulée déjà,
le travail heureusement ne manquerait pas. Elle suffirait à peine à
remettre de l'ordre dans la barge et à réparer quelques petits dégâts
causés par la tempête.
Serge Ladko s'occupa tout d'abord de ranger les coffres dont il avait
bouleversé le contenu pendant ses infructueuses recherches de la
matinée. Cela ne lui aurait pas demandé beaucoup de temps, si, en
achevant le rangement du dernier, son regard ne fût tombé sur ce même
portefeuille qui avait précédemment sollicité l'attention de Karl
Dragoch. Ce portefeuille, le pilote l'ouvrit comme l'avait ouvert le
policier, et, comme celui-ci, mais agité de sentiments tout autres, il
en retira le portrait que Natcha lui avait remis à l'instant de leur
séparation, avec une dédicace pleine de tendresse.
Un long moment, Serge Ladko contempla ce visage adorable. Natcha!..
C'était bien elle!.. C'étaient bien ses traits chéris, ses yeux si purs,
ses lèvres entr'ouvertes comme si elles allaient parler!..
Avec un soupir, il replaça enfin la chère image dans le portefeuille et
le portefeuille dans le coffre, qu'il referma avec soin et dont il mit
la clef dans sa poche, puis il sortit du tôt pour vaquer à d'autres
travaux.
Mais il n'avait plus de coeur à l'ouvrage. Bientôt ses mains demeurèrent
inactives, et, assis sur l'un des bancs, le dos tourné à la rive,
il laissa son regard errer sur le fleuve. Sa pensée s'envola vers
Roustchouk. Il vit sa femme, sa maison riante et pleine de chansons...
Certes, il ne regrettait rien. Sacrifier son propre bonheur à la patrie,
il le referait si c'était à refaire... Quelle douleur pourtant qu'un
si cruel sacrifice eût été à ce point inutile! La révolte éclatant
prématurément et écrasée sans recours, combien d'années encore
la Bulgarie gémirait-elle sous le joug des oppresseurs? Lui-même
pourrait-il franchir la frontière, et, s'il y parvenait, retrouverait-il
celle qu'il aimait? Les Turcs ne s'étaient-ils pas emparés, comme d'un
otage, de la femme d'un de leurs adversaires les plus déterminés? S'il
en était ainsi, qu'avaient-ils fait de Natcha?
Hélas! cet humble drame intime disparaissait dans la convulsion qui
secouait la région balkanique. Combien peu comptait cette misère de
deux êtres, au milieu de la détresse publique? Toute la péninsule était
parcourue à cette heure par des hordes féroces. Partout le galop sauvage
des chevaux faisait trembler la terre, et dans les plus pauvres villages
avaient passé la dévastation et la guerre.
Contre le colosse turc, deux pygmées: la Serbie et le Monténégro. Ces
David réussiraient-ils à vaincre Goliath? Ladko comprenait à quel point
la bataille était inégale, et, tout pensif, il plaçait son espoir dans
le père de tous les Slaves, le grand Tzar de Russie, qui, un jour
peut-être, daignerait étendre sa main puissante au-dessus de ses fils
opprimés.
Absorbé dans ses pensées, Serge Ladko avait perdu jusqu'au souvenir du
lieu où il se trouvait. Un régiment tout entier eût défilé derrière lui
sur la berge qu'il ne se fût pas retourné. -A fortiori- ne s'aperçut-il
pas de l'arrivée de trois hommes qui venaient de l'amont et marchaient
avec précaution. Mais, si Ladko ne vit pas ces trois hommes, ceux-ci le
virent aisément, dès que la barge leur apparut au tournant du fleuve. Le
trio fit halte aussitôt et tint conciliabule à voix basse.
L'un de ces trois nouveaux venus a déjà été présenté au lecteur, lors de
l'escale à Vienne, sous le nom de Titcha. C'est lui qui, en compagnie
d'un acolyte, s'était attaché aux pas de Karl Dragoch, après que le
détective eut filé de son côté Ilia Brusch, tandis que ce dernier
faisait une innocente démarche près d'un des intermédiaires employés
lors des envois d'armes en Bulgarie. Cette filature avait, on s'en
souvient, amené jusqu'à proximité de la barge les deux espions, qui,
sûrs de connaître l'habitation flottante du policier, s'étaient alors
éloignés en projetant de tirer parti de leur découverte. Ces projets, il
s'agissait maintenant de les réaliser.
Les trois hommes s'étaient tapis dans l'herbe de la rive, et, de là, ils
épiaient Serge Ladko. Celui-ci, poursuivant sa méditation, ignorait leur
présence et n'avait aucun soupçon du danger qu'elle lui faisait courir.
Le danger était grand, cependant, ces gens en embuscade, trois affiliés
de la bande de malfaiteurs qui parcourait alors la région du Danube,
n'étant pas de ceux qu'il fait bon rencontrer dans un lieu désert.
De cette bande, Titcha était même un membre important; il pouvait être
considéré comme le premier après le chef, dont les exploits valaient au
nom du pilote une honteuse célébrité. Quant aux deux autres, Sakmann et
Zerlang, simples comparses: des bras, non des têtes.
«C'est lui! murmura Titcha, en arrêtant de la main ses compagnons, dès
qu'il découvrit la barge au détour du fleuve.
--Dragoch? interrogea Sakmann.
--Oui.
--Tu en es sûr?
--Absolument.
--Mais tu ne vois pas sa figure, puisqu'il a le dos tourné, objecta
Zerlang.
--Ça ne m'avancerait pas à grand'chose de voir sa figure; répondit
Titcha. Je ne le connais pas. A peine si je l'ai aperçu à Vienne.
--Dans ce cas!..
--Mais je reconnais parfaitement le bateau, interrompit Titcha, j'ai eu
tout le loisir de l'examiner, pendant que Ladko et moi nous étions noyés
dans la foule. Je suis certain de ne pas me tromper.
--En route, alors! fit l'un des hommes.
--En route,» approuva Titcha, en dépliant un paquet qu'il tenait sous
son bras.
Le pilote continuait à ne pas se douter de la surveillance dont il était
l'objet. Il n'avait pas entendu les trois hommes arriver; il ne les
entendit pas davantage, lorsqu'ils s'approchèrent en étouffant le bruit
de leurs pas dans l'herbe épaisse de la rive. Perdu dans son rêve, il
laissait sa pensée fuir avec le courant vers Natcha et vers le pays.
Tout à coup une multitude d'inextricables liens s'enroulèrent à la fois
autour de lui, l'aveuglant, le paralysant, l'étouffant.
Redressé d'une secousse, il se débattait instinctivement et s'épuisait
en vains efforts, quand un choc violent sur le crâne le jeta tout
étourdi dans le fond de la barge. Pas si vite, cependant, qu'il n'ait eu
le temps de se voir prisonnier des mailles de l'un de ces vastes filets
désignés sous le nom d'éperviers, dont lui-même avait usé plus d'une
fois pour capturer le poisson.
Lorsque Serge Ladko sortit de ce demi-évanouissement, il n'était plus
enveloppé du filet à l'aide duquel on l'avait réduit à l'impuissance.
Par contre, étroitement ligotté par les multiples tours d'une corde
solide, il n'aurait pu faire le plus petit mouvement; un bâillon eût au
besoin étouffé ses cris, un impénétrable bandeau lui enlevait l'usage de
la vue.
La première sensation de Serge Ladko, en revenant à la vie, fut celle
d'un véritable ahurissement. Que lui était-il arrivé? Que signifiait
cette inexplicable attaque, et que voulait-on faire de lui? A tout
prendre, il avait lieu de se rassurer dans une certaine mesure. Si l'on
avait eu l'intention de le tuer, c'eût été chose faite. Puisqu'il était
encore de ce monde, c'est qu'on n'en voulait pas à sa vie, et que ses
agresseurs, quels qu'ils fussent, n'avaient d'autre intention que de
s'emparer de sa personne.
Mais pourquoi, dans quel but s'emparer de sa personne?
A cette question, il était malaisé de répondre. Des voleurs?.. Ils
n'eussent pas pris la peine de ficeler leur victime avec un tel luxe de
précautions, quand un coup de couteau les eût servis plus rapidement et
plus sûrement. D'ailleurs, combien misérables les voleurs que le contenu
de la pauvre barge eût été capable de tenter!
Une vengeance?.. Impossibilité plus grande encore. Ilia Brusch n'avait
pas d'ennemis. Les seuls ennemis de Ladko, les Turcs, ne pouvaient
soupçonner que le patriote bulgare se cachât sous le nom du pêcheur,
et, quand bien même ils en auraient été informés, il n'était pas un
personnage si considérable qu'ils se fussent risqués à cet acte de
violence si loin de la frontière, en plein coeur de l'Empire d'Autriche.
Au surplus, des Turcs l'eussent supprimé, eux aussi, plus certainement
encore que de simples voleurs.
S'étant convaincu que, pour l'instant du moins, le mystère était
impénétrable, Serge Ladko, en homme pratique, cessa d'y penser, et
consacra toutes les forces de son intelligence à observer ce qui allait
suivre et à chercher les moyens, s'il en existait, de reconquérir sa
liberté.
A vrai dire, sa situation ne se prêtait pas à des observations
nombreuses. Raidi par l'étreinte d'une corde enroulée en spirales autour
de son corps, le moindre mouvement lui était interdit, et le bandeau
était si bien appliqué sur ses yeux qu'il n'aurait su dire s'il faisait
jour ou s'il faisait nuit. La première chose qu'il reconnut, en
concentrant toute son attention dans le sens de l'ouïe, c'est qu'il
reposait dans le fond d'un bateau, le sien sans aucun doute, et que ce
bateau avançait rapidement sous l'effort de bras robustes. Il entendait
distinctement, en effet, le grincement des avirons contre le bois
des tolets, et le bruissement de l'eau glissant sur les flancs de
l'embarcation.
Dans quelle direction se dirigeait-on? Tel fut le second problème dont
il trouva assez facilement la solution, en constatant une sensible
différence de température entre le côté gauche et le côté droit de sa
personne. Les secousses que lui communiquait la barge à chaque impulsion
des avirons lui montrant qu'il était couché dans le sens de la marche,
et le soleil, au moment de l'agression, n'étant guère éloigné du
méridien, il en conclut sans peine qu'une moitié de son corps était
à l'ombre produite par la paroi de l'embarcation et que celle-ci se
dirigeait de l'Ouest à l'Est, en continuant par conséquent à suivre le
courant, comme au temps où elle obéissait à son maître légitime.
Aucune parole n'était échangée entre ceux qui le tenaient en leur
pouvoir. Nul bruit humain ne frappait son oreille, hors les -han!-
des nautoniers lorsqu'ils pesaient sur les rames. Cette navigation
silencieuse durait depuis une heure et demie environ, quand la chaleur
du soleil gagna son visage et lui apprit ainsi que l'on obliquait vers
le Sud. Le pilote n'en fut pas étonné. Sa parfaite connaissance des
moindres détours du fleuve lui fit comprendre que l'on commençait à
suivre la courbe qu'il décrit en face du mont Pilis. Bientôt, sans
doute, on reprendrait la direction de l'Est, puis celle du Nord,
jusqu'au point extrême d'où le Danube commence à descendre franchement
vers la péninsule des Balkans.
Ces prévisions ne se réalisèrent qu'en partie. Au moment où Serge Ladko
calculait que l'on avait atteint le milieu de l'anse de Pilis, le bruit
des avirons cessa tout à coup. Tandis que la barge courait sur son erre,
une voix rude se fit entendre.
«Prends la gaffe,» commanda l'un des invisibles assaillants.
Presque aussitôt, il y eut un choc, que suivit un grincement tel qu'en
aurait pu produire le bordage éraflant un corps dur, puis Serge Ladko
fut soulevé et hissé de mains en mains.
Evidemment la barge avait accosté un autre bateau de dimensions plus
considérables, à bord duquel le prisonnier était embarqué à la façon
d'un colis. Celui-ci tendait vainement l'oreille afin de saisir au
passage quelques paroles. Pas un mot n'était prononcé. Les geôliers
ne se révélaient que par le contact de leurs mains brutales et par le
souffle de leurs poitrines haletantes.
Ballotté, tiraillé en tous sens, Serge Ladko, d'ailleurs, n'eut pas le
loisir de la réflexion. Après l'avoir monté, on le descendit le long
d'une échelle qui lui laboura cruellement les reins. Aux heurts dont
il était meurtri, il comprit qu'on le faisait passer par une ouverture
étroite, et enfin, bandeau et bâillon arrachés, il fût jeté bas comme un
paquet, tandis que le bruit sourd d'une trappe qui se ferme résonnait
au-dessus de lui.
Il fallut un long moment, à Serge Ladko, tout étourdi de la secousse,
pour reprendre conscience de lui-même. Quand il y fut parvenu, sa
situation ne lui parut pas améliorée, bien qu'il eût retrouvé l'usage
de la parole et de la vue. Si l'on avait jugé un bâillon inutile, c'est
évidemment que personne ne pouvait entendre ses cris, et la suppression
de son bandeau ne lui était pas d'un plus grand secours. C'est en vain
qu'il ouvrait les yeux. Autour de lui tout était ombre. Et quelle ombre!
Le prisonnier, qui, d'après la succession des sensations ressenties,
supposait avoir été déposé dans la cale d'un bateau, s'épuisait en
inutiles efforts pour découvrir la plus faible raie de lumière filtrant
à travers le joint d'un panneau. Il ne distinguait rien. Ce n'était pas
l'obscurité d'une cave, dans laquelle l'oeil parvient encore à discerner
quelque vague lueur: c'était le noir total, absolu, comparable seulement
à celui qui doit régner dans la tombe.
Combien d'heures s'écoulèrent ainsi? Serge Ladko estimait qu'on était
parvenu au milieu de la nuit, quand un vacarme, assourdi par la
distance, parvint jusqu'à lui. On courait, on piétinait. Puis le bruit
se rapprocha. De lourds colis étaient traînés directement au-dessus de
sa tête, et c'est à peine, il l'eût juré, si l'épaisseur d'une planche
le séparait des travailleurs inconnus.
Le bruit se rapprocha encore. On parlait maintenant à côté de lui, sans
doute derrière l'une des cloisons délimitant sa prison, mais, de ce
qu'on disait, il était impossible de deviner le sens.
Bientôt, d'ailleurs, le bruit s'apaisa, et de nouveau ce fut le silence
autour du malheureux pilote qu'environnait une ombre impénétrable.
Serge Ladko s'endormit
XI
AU POUVOIR D'UN ENNEMI
Après que Karl Dragoch et ses hommes eurent battu en retraite, les
vainqueurs étaient d'abord restés sur le lieu du combat, prêts à
s'opposer à un retour offensif, tandis que la charrette s'éloignait dans
la direction du Danube. Ce fut seulement quand le temps écoulé eut rendu
certain le départ définitif des forces de police que, sur un ordre de
son chef, la bande des malfaiteurs se mit en marche à son tour.
Ils eurent bientôt atteint le fleuve, qui coulait à moins de cinq cents
mètres. La charrette les y attendait, en face d'un chaland, dont on
apercevait la masse sombre à quelques mètres de la rive.
La distance était médiocre et les travailleurs nombreux. En peu
d'instants, le va-et-vient de deux bachots eut transporté à bord de ce
chaland le chargement de la voiture. Aussitôt, celle-ci s'éloigna et
disparut dans la nuit, tandis que la plupart des combattants de la
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