Si Karl Dragoch n'avait pas remarqué les deux promeneurs de la
Haupt-Allée, ceux-ci--les mêmes individus que le hasard avait conduits,
la veille, près de la barge d'Ilia Brusch--l'avaient parfaitement vu,
au contraire. D'un même mouvement ils avaient fait volte-face, après le
passage du chef de la police danubienne, et l'avaient suivi, en gardant
une distance suffisante pour éviter toute surprise. Quand Dragoch
eut disparu dans le petit café, ils entrèrent dans un établissement
semblable situé vis-à-vis du premier, de l'autre côté du rond-point,
résolus à rester, s'il le fallait, toute la journée en embuscade.
Leur patience fut mise à l'épreuve. Après avoir consacré plusieurs
heures à convenir dans le détail de leurs faits et gestes, Dragoch et
Ulhmann déjeunèrent sans se presser. Leur déjeuner terminé, désireux
d'échapper à l'atmosphère étouffante de la salle, ils se firent servir à
l'air libre la tasse de café devenue le complément indispensable de tout
repas. Ils étaient en train de la savourer, quand Dragoch fit soudain
un geste d'étonnement et, comme désireux de n'être pas reconnu, rentra
rapidement dans l'intérieur du restaurant, d'où, à travers les rideaux
du vitrage, il surveilla un homme qui traversait la place en ce moment.
«C'est lui, Dieu me pardonne!» murmura Dragoch, en suivant des yeux Ilia
Brusch.
C'était Ilia Brusch, en effet, bien reconnaissable à sa figure rasée, à
ses lunettes et à ses cheveux noirs comme ceux d'un Italien du Sud.
Quand celui-ci se fut engagé dans la Kaiser-Josephstrasse, Dragoch
vint rejoindre Ulhmann demeuré sur la terrasse, lui intima l'ordre de
l'attendre autant qu'il serait nécessaire, et s'élança sur les traces du
pêcheur.
Ilia Brusch marchait, sans songer à se retourner, avec le calme d'une
conscience paisible. D'un pas tranquille, il marcha jusqu'au bout de
la Kaiser-Josephstrasse, puis, en droite ligne, à travers le parc de
l'Augarten, il arriva à la Brigittenau. Quelques instants, il parut
alors hésiter, et pénétra finalement dans une échoppe de sordide
apparence ouvrant sa pauvre devanture dans l'une des plus misérables
rues de ce quartier ouvrier.
Une demi-heure plus tard il ressortait. Toujours filé, sans le savoir,
par Karl Dragoch, qui ne manqua pas en passant de lire l'enseigne de
la boutique où son compagnon de voyage venait de s'arrêter, il prit la
Rembrandtgasse, puis, remontant la rive gauche du canal, atteignit
la Praterstrasse, qu'il suivit jusqu'au rond-point. Là, il tourna
délibérément à droite et s'éloigna par la Haupt-Allée, sous les arbres
du Prater. Il rentrait évidemment à bord de la barge, et Karl Dragoch
jugea inutile de continuer plus longtemps sa filature.
Celui-ci revint donc au petit café, devant lequel Friedrich Ulhmann
l'avait fidèlement attendu.
«Connais-tu un juif du nom de Simon Klein? demanda-t-il en l'abordant.
--Certainement, répondit Ulhmann.
--Qu'est-ce que c'est que ce juif?
--Pas grand'chose de bon. Brocanteur, usurier, au besoin receleur, je
crois que ces trois mots le peignent du haut en bas.
--C'est bien ce que je pensais, murmura Dragoch, qui paraissait plongé
en de profondes réflexions.
Après un instant, il reprit:
--Combien d'hommes avons-nous ici?
--Une quarantaine, répondit Ulhmann.
--C'est suffisant. Écoute-moi bien. Il faut faire table rase de ce que
nous avons dit ce matin. Je change mon plan, car, plus je vais, plus
j'ai le pressentiment que l'affaire arrivera près de l'endroit, quel
qu'il soit, où je serai moi-même.
--Où vous serez?... Je ne comprends pas.
--C'est inutile. Tu échelonneras tes hommes, deux par deux, sur la rive
gauche du Danube de cinq en cinq kilomètres, en commençant à vingt
kilomètres au delà de Presbourg. Leur mission unique sera de me
surveiller. Aussitôt que le dernier échelon m'aura aperçu, les deux
hommes qui le composent se hâteront d'aller cinq kilomètres en avant du
premier, et ainsi de suite. C'est compris?... Qu'ils ne me manquent pas
surtout!
--Et moi? interrogea Ulhmann.
--Toi, tu t'arrangeras pour ne pas me perdre de vue. Comme je suis dans
une barque, au beau milieu du fleuve, ce n'est pas très difficile...
Pour tes hommes, qu'ils prennent, bien entendu, en montant leur faction,
tous les renseignements possibles. En cas de besoin, le poste informé
d'un événement grave avisera les autres, dont il sera le point de
concentration.
--Compris.
--Qu'on se mette en route dès ce soir, et que demain je trouve tes
hommes à leur poste.
--Ils y seront,» dit Ulhmann.
Par deux et trois fois Karl Dragoch exposa son plan, sans se lasser,
jusqu'au moment où, certain d'avoir été parfaitement saisi par son
subordonné, il se décida, l'heure avançant, à regagner la barge.
Dans le petit café, de l'autre côté de la place, les deux promeneurs du
Prater n'avaient pas interrompu leur espionnage. Ils avaient vu Dragoch
sortir, sans en soupçonner la raison, Ilia Brusch n'ayant pas plus
attiré leur attention que ne l'aurait fait tout autre passant. Leur
premier mouvement avait été de se lancer à sa poursuite, mais la
présence de Friedrich Ulhmann les en avait empêchés. Rassurés,
d'ailleurs, par l'attente de celui-ci, ils avaient eux-mêmes attendu,
convaincus qu'ils ne tarderaient pas à voir revenir Karl Dragoch.
Le retour du détective prouva qu'ils avaient justement raisonné, et,
quand le détective disparut avec Ulhmann dans l'intérieur du café, ils
restèrent aux aguets, jusqu'au moment où se séparèrent le chef de police
et son subordonné.
Laissant ce dernier remonter vers le centre, les deux acolytes
s'attachèrent de nouveau à Karl Dragoch, et redescendirent à sa suite
la Haupt-Allée, qu'ils avaient suivie le matin même en sens contraire.
Après trois quarts d'heure de marche, ils s'arrêtèrent. La ligne
d'arbres bordant la berge du Danube apparaissait alors. Il ne pouvait
être douteux que Dragoch regagnât son embarcation.
«Inutile d'aller plus loin, dit le plus jeune. Nous sommes fixés,
maintenant. Ilia Brusch et Karl Dragoch sont bien le même homme.
La démonstration est faite, et, en le suivant plus longtemps, nous
risquerions d'être remarqués à notre tour.
--Qu'allons-nous faire? demanda son compagnon à carrure de lutteur.
--Nous en causerons, répondit l'autre. J'ai une idée.»
Pendant que les deux inconnus s'occupaient si fort de sa personne,
et élaboraient, en s'éloignant vers le Prater Stern, des plans dont
l'exécution ne devait pas être beaucoup différée, Karl Dragoch
réintégrait la barge, sans se douter de l'espionnage dont il avait été
l'objet au cours de cette journée. Il y trouva Ilia Brusch, fort affairé
à préparer le dîner, que les deux compagnons, une heure plus tard,
partagèrent comme de coutume, à cheval sur l'un des bancs.
«Eh bien, monsieur Jaeger, êtes-vous content de votre promenade? demanda
Ilia Brusch, quand les pipes commencèrent à répandre leurs nuages de
fumée.
--Enchanté, répondit Karl Dragoch. Et vous, monsieur Brusch, n'avez-vous
pas changé d'avis, et ne vous êtes-vous pas décidé à parcourir un peu la
ville de Vienne?.. A y faire quelque visite, peut-être?
--Que non pas, monsieur Jaeger, affirma Ilia Brusch. Je ne connais
personne ici, moi. Depuis que vous êtes parti, je n'ai pas mis le pied à
terre.
--Vraiment!
--C'est ainsi. Je n'ai pas quitté le bord, où j'avais d'ailleurs assez
de travail pour m'occuper jusqu'au soir.»
Karl Dragoch ne répliqua pas. Les pensées que le flagrant mensonge de
son hôte pouvait lui suggérer, il les garda pour lui, et l'on parla de
choses et d'autres jusqu'au moment où sonna l'heure du sommeil.
VIII
UN PORTRAIT DE FEMME
Ilia Brusch s'était-il rendu coupable d'un mensonge prémédité, ou
bien changea-t-il d'avis par simple caprice? Quoi qu'il en soit, les
renseignements fournis par lui sur son itinéraire se trouvèrent être de
la plus notoire inexactitude..
Parti deux heures avant l'aube, le matin du 26 août, il ne s'arrêta pas
à Presbourg, comme il l'avait annoncé. Vingt heures de godille acharnée
le menèrent d'une seule traite à plus de quinze kilomètres au delà de
cette ville, et il recommença cet effort surhumain après quelques brefs
instants de repos.
Pourquoi il s'efforçait avec une hâte si fébrile d'écourter son voyage,
Ilia Brusch ne se crut pas obligé d'en faire confidence à M. Jaeger,
dont les intérêts étaient ainsi gravement compromis cependant, et, de
son côté, celui-ci, respectueux de la foi jurée, ne manifesta par aucun
signe le désappointement que tant de précipitation devait lui faire
éprouver.
Les préoccupations de Karl Dragoch détournaient, d'ailleurs, l'attention
de M. Jaeger. Le petit dommage que le second risquait de subir n'avait
qu'une importance bien mince en regard des soucis du premier.
Dans cette matinée du 26 août, Karl Dragoch venait, en effet, de faire
une remarque du caractère le plus insolite, qui, s'ajoutant à celles des
jours précédents, achevait de le troubler profondément. C'est vers dix
heures du matin que la chose était arrivée. A ce moment, Dragoch, plongé
dans ses pensées, regardait machinalement Ilia Brusch godiller, debout
à l'arrière de la barge, avec un entêtement de boeuf au labour. A cause
d'une sinuosité du chenal qui l'obligeait à se diriger, pour quelques
instants, vers le Nord-Ouest, le pêcheur avait alors le soleil en plein
derrière lui. Il était tête nue, car, ruisselant littéralement de sueur,
il avait rejeté à ses pieds la casquette de loutre dont il se couvrait
d'ordinaire, et la lumière éclairait vivement par transparence son
abondante et noire chevelure.
Tout à coup, Karl Dragoch fut frappé par une particularité des plus
singulières. Si Ilia Brusch était brun, et cela n'était pas contestable,
il ne l'était du moins que partiellement. Noirs à leur extrémité,
ses cheveux, à leur base, s'accusaient, sur une longueur de quelques
millimètres, du plus indéniable blond.
Phénomène naturel que cette diversité de teintes? Peut-être. Mais, plus
vraisemblablement, simple résultat d'une vulgaire teinture dont on
aurait négligé de renouveler l'application.
Quand bien même un doute aurait pu, d'ailleurs, subsister à ce sujet
dans l'esprit de Karl Dragoch, celui-ci n'eût pas tardé à être
exactement renseigné, puisque, dès le lendemain matin, les cheveux
d'Ilia Brusch avaient perdu leur double coloration. Le pêcheur,
évidemment, s'était aperçu de sa négligence et y avait remédié pendant
la nuit.
Ces yeux que leur propriétaire dissimulait avec tant de soin derrière
d'impénétrables verres, ce mensonge certain au moment de l'escale à
Vienne, cette hâte incompréhensible si peu compatible avec le but avoué
du voyage, ces cheveux blonds transformés en cheveux noirs, tout cela
formait un faisceau de présomptions dont on devait nécessairement
conclure... Au fait, que devait-on en conclure? Karl Dragoch, après
tout, n'en savait rien. Que la conduite d'Ilia Brusch fût louche, ce
n'était que trop certain, mais quelle conclusion convenait-il d'en
tirer?
Pourtant, une hypothèse, cent fois repoussée d'abord, finit par
s'imposer à Karl Dragoch qui ne cessait de réfléchir au problème posé
à sa sagacité. Et cette hypothèse, c'était celle-là même que, par
deux fois, lui avait suggérée le hasard. Le joyeux Serbe, Michael
Michaelovitch, d'abord, les voyageurs de l'hôtel de Ratisbonne,
ensuite, n'avaient-ils pas, moitié sérieusement, moitié sous forme de
plaisanterie, émis l'idée que, sous le vêtement d'emprunt du lauréat, se
cachait le chef des malfaiteurs qui terrorisaient la région? Fallait-il
donc en arriver à examiner sérieusement une supposition à laquelle
ceux-mêmes qui l'avaient formulée n'accordaient sûrement pas la moindre
créance?
Pourquoi pas, après tout? Certes, les faits observés jusqu'ici
n'autorisaient pas une certitude. Ils autorisaient du moins tous les
soupçons. Et, en vérité, si des observations subséquentes établissaient
le bien-fondé de ces soupçons, ce serait une plaisante aventure que le
même bateau eût transporté pendant un si grand nombre de kilomètres ce
chef de bandits et le policier chargé de l'arrêter.
Par ce côté, le drame avait tendance à tourner au vaudeville, et Karl
Dragoch répugnait fort à admettre la possibilité d'une si merveilleuse
coïncidence. Mais les procédés techniques du vaudeville ne
consistent-ils pas uniquement dans la concentration en un même lieu et
en un court espace de temps de quiproquos et de surprises, qu'on ne
remarque pas, ou qui semblent moins hilarants dans la vie réelle, à
cause de leur éparpillement et, pour ainsi parler, de leur état de
dilution? Il ne serait donc pas d'une saine logique de rejeter -de
plano- un fait, sous prétexte qu'il parait anormal ou invraisemblable.
Il convient d'être plus modeste, et d'admettre l'infinie richesse des
combinaisons du hasard.
C'est sous l'empire de ces préoccupations que Karl Dragoch, le matin du
28, après une nuit passée en pleine campagne à quelques kilomètres en
aval de Komorn, mit la conversation sur un sujet qui n'avait jamais été
effleuré jusqu'alors.
«Bonjour, monsieur Brusch, dit-il, en sortant, ce matin-là, de la
cabine, où il venait de dresser à loisir son plan d'attaque.
--Bonjour, monsieur Jaeger répondit le pêcheur qui godillait avec son
énergie coutumière.
--Vous avez bien dormi, monsieur Brusch?
--Parfaitement. Et vous, monsieur Jaeger?
--Euh!.. euh!.. Comme ci, comme ça.
--Vraiment! fit Ilia Brusch. Pourquoi, si vous avez été souffrant, ne
pas m'avoir appelé?
--Ma santé est parfaite, monsieur Brusch, répondit M. Jaeger. Cela
n'empêche pas que la nuit m'ait paru un peu longue. Je ne suis pas
fâché, je l'avoue, d'en avoir vu la fin.
--Parce que?..
--Parce que j'étais un peu inquiet, je peux le reconnaître maintenant.
--Inquiet!.. répéta Ilia Brusch d'un ton de sincère étonnement.
--Ce n'est même pas la première fois que je suis inquiet, expliqua M.
Jaeger. Je n'ai jamais été très à mon aise, quand la fantaisie vous a
pris de passer la nuit loin de toute ville et de tout village.
--Bah!.. fit Ilia Brusch qui semblait tomber des nues. Il fallait me le
dire, et je me serais arrangé autrement.
--Vous oubliez que je me suis engagé à vous laisser toute liberté d'agir
à votre guise. Chose promise, chose due, monsieur Brusch! Cela n'empêche
pas que je n'aie pas toujours été très rassuré. Que voulez-vous? Je
suis un citadin, moi, et je trouve impressionnants ce silence et cette
solitude de la campagne.
--Affaire d'habitude, monsieur Jaeger, répliqua gaiement Ilia Brusch.
Vous vous y feriez, si notre voyage devait être plus long. En réalité,
il y a moins de dangers en rase campagne qu'au coeur d'une grande ville
où pullulent les assassins et les rôdeurs.
--Vous avez probablement raison, monsieur Brusch, approuva M. Jauger,
mais les impressions ne se commandent pas. Au surplus, mes craintes ne
sont pas tout à fait déraisonnables dans le cas présent, puisque nous
traversons une région particulièrement mal famée.
--Mal famée!.. se récria Ilia Brusch. Où prenez-vous ça, monsieur
Jaeger?.. J'habite par ici, moi qui vous parle, et je n'ai jamais
entendu dire que le pays fût mal famé!
Ce fut au tour de M. Jaeger de manifester une vive surprise.
--Parlez-vous sérieusement, monsieur Brusch? s'écria-t-il. Vous seriez
le seul, alors, à ignorer ce que tout le monde sait de la Bavière à la
Roumanie.
--Quoi donc? demanda Ilia Brusch.
--Parbleu! qu'une bande d'insaisissables malfaiteurs met en coupe réglée
les deux rives du Danube, de Presbourg à son embouchure.
--C'est la première fois que j'entends parler de ça, déclara Ilia Brusch
avec l'accent de la sincérité.
--Pas possible!.. s'étonna M. Jaeger. Mais on ne s'occupe pas d'autre
chose d'un bout à l'autre du fleuve.
--On apprend du nouveau tous les jours, fit observer placidement Ilia
Brusch. Et il y a longtemps que ces vols auraient commencé?
--Dix-huit mois environ, répondit M. Jaeger. Si encore il ne s'agissait
que de vols!..
Mais les malfaiteurs en question ne se contentent pas de voler. Ils
assassinent au besoin. Pendant ces dix-huit mois, on leur attribue au
moins dix meurtres dont les auteurs sont demeurés inconnus. Le dernier
de ces meurtres, précisément, a été accompli à moins de cinquante
kilomètres d'ici.
--Je comprends maintenant vos inquiétudes, dit Ilia Brusch. Peut-être
même les aurais-je partagées, si j'avais été mieux renseigné. A
l'avenir, nous nous arrêterons, le soir, autant que possible à proximité
d'un village ou d'une ville, à commencer par notre halte d'aujourd'hui,
que nous ferons à Gran.
--Oh! approuva M. Jaeger, là nous serons tranquilles. Gran est une ville
importante.
--Je suis d'autant plus satisfait, continua Ilia Brusch, que vous vous y
trouviez en sûreté, que je compte vous laisser seul la nuit prochaine.
--Vous avez l'intention de vous absenter?
--Oui, monsieur Jaeger, mais quelques heures seulement. De Gran, où
j'espère bien arriver de bonne heure, je voudrais pousser une pointe
jusqu'à Szalka, qui n'en est pas fort éloigné. C'est là que j'habite,
comme vous le savez. Je serai, d'ailleurs, de retour avant l'aube, et
notre départ, demain matin, n'en sera nullement retardé.
--A votre aise, monsieur Brusch, conclut M. Jaeger. Je conçois que vous
ayez le désir de faire un tour chez vous, et à Gran, je le répète, il
n'y a rien à redouter.
Pendant une demi-heure, la conversation fut interrompue. Après cet
entr'acte, Karl Dragoch reprit sur nouveaux frais.
--C'est vraiment curieux, dit-il, que vous n'ayez jamais entendu parler
de ces malfaiteurs du Danube. C'est d'autant plus curieux, qu'on s'est
particulièrement occupé de cette affaire quelques jours après le
concours de pêche de Sigmaringen.
--A quel propos? demanda Ilia Brusch.
--A propos de la constitution d'une brigade de police spéciale sous
les ordres d'un chef que l'on dit fort habile, un nommé Karl Dragoch,
détective de Budapest.
--Il aura fort à faire, observa Ilia Brusch, que ce nom ne parut pas
autrement frapper. C'est long, le Danube, et il est peu commode de
surveiller des gens sur lesquels on ne sait rien.
--C'est ce qui vous trompe, répliqua M. Jaeger. La police ne serait
pas sans renseignements. De l'ensemble des témoignages recueillis
résulterait, d'abord, un signalement presque certain du chef de la
bande.
--Comment est-il fait, ce particulier-là? demanda Ilia Brusch.
--Comme aspect général, c'est un homme dans votre genre...
--Merci bien! interrompit en riant Ilia Brusch.
--Oui, poursuivit M. Jaeger, il serait à peu près de votre taille et de
votre corpulence, mais pour le reste, par exemple, aucun rapport.
--Heureusement! soupira Ilia Brusch avec un air de soulagement qui
voulait être comique.
--Il aurait, dit-on, de très beaux yeux bleus, et ne serait pas obligé
comme vous de porter lunettes. En outre, tandis que vous êtes très brun
et soigneusement rasé, il porterait toute sa barbe, que l'on dit blonde.
Sur ce dernier point, notamment, les témoignages recueillis sont
formels, à ce qu'on prétend.
--C'est une indication, évidemment, reconnut Ilia Brusch, mais encore
bien vague. Il y a beaucoup de blonds, et s'il faut les passer tous au
crible!..
--On sait encore autre chose. D'après les on dit, ce chef serait de
nationalité bulgare... comme vous-même, monsieur Brusch!
--Que voulez-vous dire? demanda Ilia Brusch d'une, voix troublée.
--D'après votre accent, s'excusa Karl Dragoch d'un air innocent, je vous
ai cru d'origine bulgare... Mais je me suis trompé, peut-être?.
--Vous ne vous êtes pas trompé, reconnut Ilia Brusch après une courte
hésitation.
--Ce chef serait donc votre compatriote. Dans le public, son nom court
même de bouche en bouche.
--Oh alors!.. Si l'on sait son nom!..
--Bien entendu, cela n'a rien d'officiel.
--Officiel ou officieux, quel serait le nom du paroissien.
--A tort ou à raison, les riverains du fleuve mettent les méfaits dont
ils ont à souffrir au compte d'un certain Ladko.
--Ladko!.. répéta Ilia Brusch qui, en proie à une évidente émotion,
arrêta brusquement le va-et-vient de sa godille.
--Ladko, affirma Karl Dragoch, en surveillant du coin de l'oeil son
interlocuteur.
Mais déjà celui-ci s'était ressaisi.
--C'est drôle, dit-il simplement, tandis que l'aviron reprenait entre
ses mains son éternel travail.
--Qu'est-ce qui est drôle? insista Karl Dragoch. Connaîtriez-vous ce
Ladko?
---Moi? protesta le pêcheur. Pas le moins du monde. Mais ce n'est pas un
nom bulgare que Ladko. Voilà tout ce que je vois de drôle là-dedans.»
Karl Dragoch ne poussa pas plus avant un interrogatoire, qui, plus
clair, risquait de devenir dangereux, et dont les résultats pouvaient
d'ores et déjà être considérés comme satisfaisants. La surprise du
pêcheur en entendant le signalement du malfaiteur, son trouble en
connaissant la nationalité probable de celui-ci, son émotion en en
apprenant le nom, tout cela était indéniable et donnait une force
nouvelle aux présomptions antérieures, sans apporter toutefois aucune
preuve décisive.
Comme l'avait prévu Ilia Brusch, il n'était pas encore deux heures de
l'après-midi lorsque la barge arriva à Gran. Cinq cents mètres avant
les premières maisons, le pêcheur prit terre sur la rive gauche, afin
d'éviter, dit-il, d'être retardé par la curiosité populaire, et pria M.
Jaeger de bien vouloir conduire seul la barge sur la rive droite, où il
s'arrêterait au coeur de la ville, ce à quoi le passager consentit avec
obligeance.
Son travail terminé, celui-ci se transforma en détective. La barge
amarrée, il sauta sur le quai, en quête de l'un de ses hommes.
Il n'avait pas fait vingt pas qu'il se heurtait à Friedrick Ulhmann. Un
dialogue rapide s'engagea entre les deux policiers.
«Tout va bien?
--Tout.
--Il faut resserrer le cercle, Ulhmann. Tes postes de deux hommes à un
kilomètre l'un de l'autre désormais.
--Ça chauffe, alors?
--Oui.
--Tant mieux.
--Demain, tâche de ne pas me perdre des yeux. J'ai idée que nous
brûlons.
---Compris.
--Et qu'on ne s'endorme pas! Du nerf! Qu'on se grouille!
--Comptez sur moi.
--Si tu apprends quelque chose, un signe de la berge, n'est-ce pas?
--Entendu.»
Les deux interlocuteurs se séparèrent, et Karl Dragoch réintégra
l'embarcation.
Si son repos ne fut pas troublé par l'inquiétude qu'il prétendait
éprouver d'ordinaire, il le fut, au cours de cette nuit, par le vacarme
des éléments déchaînés. A minuit, une tempête de l'Est se leva, en
effet, et augmenta d'heure en heure, tandis que la pluie faisait rage.
Au moment où, vers cinq heures du matin, Ilia Brusch regagna la barge,
la pluie tombait toujours à torrents et le vent soufflait avec fureur
dans une direction nettement opposée à celle du courant. Le pêcheur
n'hésita pas, cependant, à partir. Son amarre larguée, il poussa
aussitôt au milieu du fleuve et reprit son éternelle godille. Il lui
fallait un véritable courage pour se mettre au travail dans de telles
conditions, après une nuit qui n'avait pu manquer d'être fatigante.
La tempête ne montra, pendant les premières heures de la matinée, aucune
tendance à décroître, au contraire. La barge, malgré l'aide du courant,
ne gagnait que péniblement contre ce terrible vent debout, et c'est
à peine si, après quatre heures d'efforts, elle était parvenue à une
dizaine de kilomètres de la ville de Gran. Le confluent de l'Ipoly, sur
la rive droite duquel est situé Szalka, où Ilia Brusch disait s'être
rendu la nuit précédente, ne pouvait plus alors être bien éloigné.
A ce moment, la tempête redoubla de fureur, au point de rendre la
situation réellement critique. Si le Danube n'est pas comparable à
la mer, il est toutefois assez vaste pour que de véritables lames
réussissent à s'y former lorsque le vent acquiert une grande violence.
Il en était ainsi, ce jour-là, et, malgré la hâte dont Ilia Brusch
faisait preuve, force lui fut de se réfugier près de la rive gauche.
Il ne devait pas l'atteindre..
Plus de cinquante mètres l'en séparaient encore, quand surgit un
effrayant phénomène. A quelque distance en amont, les arbres qui
garnissaient la berge furent tout à coup précipités dans le fleuve,
cassés net au ras du sol, comme s'ils eussent été rasés par une faux
gigantesque. En même temps, l'eau, soulevée par une incommensurable
puissance, monta à l'assaut de la rive, puis se dressa en une lame
énorme qui roula en déferlant à la poursuite de la barge.
Evidemment, une trombe venait de se former dans les couches
atmosphériques et promenait à la surface du fleuve son irrésistible
ventouse.
Ilia Brusch comprit le danger. Faisant pivoter la barge d'un énergique
coup d'aviron, il s'efforça de se rapprocher de la rive droite. Si cette
manoeuvre n'eut pas tout le résultat qu'il en attendait, c'est pourtant
à elle que le pêcheur et son passager durent finalement leur salut.
Rattrapée par le météore continuant sa course furieuse, la barge évita
du moins la montagne d'eau qu'il soulevait sur son passage. C'est
pourquoi elle ne fut pas submergée, ce qui eût été fatal sans la
manoeuvre d'Ilia Brusch. Saisie par les spires les plus extérieures du
tourbillon, elle fut simplement lancée avec violence selon une courbe de
grand rayon.
A peine effleurée par la pieuvre aérienne, dont la tentacule avait,
cette fois, manqué le but, l'embarcation fut presque aussitôt lâchée
qu'aspirée. En quelques secondes, la trombe était passée et la vague
s'enfuyait en rugissant vers l'aval, tandis que la résistance de l'eau
neutralisait peu à peu la vitesse acquise de la barge.
Malheureusement, avant que ce résultat fût complètement atteint, un
nouveau danger se révéla à l'improviste. Droit devant l'étrave, qui
fendait l'eau avec la vitesse d'un express, le pêcheur aperçut tout
à coup un des arbres arrachés, qui, les racines en l'air, suivait
lentement le courant. L'embarcation, lancée dans l'enchevêtrement de ces
racines, ne pouvait manquer de chavirer, d'être gravement endommagée
tout au moins. Ilia Brusch poussa un cri d'effroi, en découvrant cet
obstacle imprévu.
Mais Karl Dragoch avait aussi vu le danger, il en avait compris
l'imminence. Sans hésiter, il s'élança à l'avant de la barge, ses
mains saisirent les racines qui s'échevelaient hors de l'eau, et,
s'arc-boutant pour mieux lutter contre l'impulsion du bateau, il
s'efforça de l'écarter de la direction dangereuse.
Il y parvint. La barge, déviée de sa route, passa comme une flèche, en
raclant les racines, puis la tête de l'arbre encore couverte de ses
feuilles. Un instant de plus, et elle allait laisser derrière elle
l'épave verdoyante mollement entraînée par le courant, lorsque Karl
Dragoch fut atteint en pleine poitrine par une des dernières ramures.
En vain, il voulut résister au choc. Perdant l'équilibre, il culbuta
par-dessus bord et disparut sous les eaux.
A sa chute en succéda immédiatement une autre, volontaire celle-ci. Ilia
Brusch, en voyant tomber son passager, s'était sans hésiter élancé à son
secours.
Mais ce n'était pas chose facile d'apercevoir quoi que ce fût dans
ces eaux limoneuses tout agitées par le passage d'un furieux météore.
Pendant une minute, Ilia Brusch s'y épuisa en vain, et il commençait à
désespérer de découvrir M. Jaeger, quand il saisit enfin le malheureux,
flottant; évanoui, entre deux eaux.
A tout prendre, cela valait mieux. Un homme qui se noie se débat
d'ordinaire et augmente ainsi sans le savoir la difficulté du sauvetage.
Un homme évanoui n'est plus qu'une masse inerte dont le salut dépend
uniquement de l'habileté du sauveteur.
Ilia Brusch eut tôt fait d'élever hors de l'eau la tête de M. Jaeger,
puis, d'un bras vigoureux, il nagea vers la barge, qui, pendant ce
temps, s'était éloignée d'une trentaine de mètres. Il s'en rapprocha en
quelques brasses, qui semblaient être un jeu pour le robuste nageur, et,
d'une main, il en saisit le bord, tandis que son autre main soutenait le
passager toujours privé de sentiment.
Restait maintenant à hisser M. Jaeger à bord de l'embarcation, et ce
n'était pas besogne aisée. Ilia Brusch, au prix de mille efforts,
réussit toutefois à la mener à bonne fin.
Dès qu'il eut déposé le noyé sur une des couchettes du tôt, il le
dépouilla de ses vêtements, et, ayant retiré de l'un des coffres
quelques morceaux de laine, se mit en devoir de le frictionner,
énergiquement. M. Jaeger ne tarda pas à ouvrir les yeux et à revenir au
sentiment du réel. L'immersion n'avait pas été longue, en somme, et il
était à espérer qu'elle n'aurait pas de suites fâcheuses.
«Eh! Eh! monsieur Jaeger, s'écria Ilia Brusch, dès qu'il vit son malade
reprendre connaissance, vous vous y entendez pour les plongeons!
M. Jaeger sourit faiblement sans répondre.
--Ça ne sera rien, poursuivait Ilia Brusch, en continuant ses énergiques
frictions. Rien de meilleur pour la santé qu'un bain au mois d'août!
--Merci, monsieur Brusch, balbutia Karl Dragoch.
--Il n'y a vraiment pas de quoi, répliqua gaiement le pêcheur. C'est
à moi de vous remercier, monsieur Jaeger, puisque vous m'avez donné
l'occasion d'un excellent bain.
Les forces de Karl Dragoch revenaient à vue d'oeil. Un bon coup
d'eau-de-vie, et il n'y paraîtrait plus. Malheureusement, Ilia Brusch,
plus ému qu'il ne voulait le paraître, bouleversa en vain tous ses
coffres. La provision d'alcool était épuisée, et il n'en restait pas une
goutte à bord de la barge.
--Voilà qui est vexant! s'écria Ilia Brusch. Pas une goutte de schnaps
dans notre cambuse!
--Peu importe, monsieur Brusch, affirma Karl Dragoch, d'une voix faible.
Je m'en passerai fort bien, je vous assure.
Karl Dragoch grelottait, cependant, en dépit de ses assurances, et un
cordial ne lui eût certes pas été inutile.
--C'est ce qui vous trompe, répondit Ilia Brusch, qui ne s'illusionnait
pas sur l'état de son passager, vous ne vous en passerez pas, monsieur
Jaeger. Laissez moi faire. Ce ne sera pas long.
En un tour de mains, le pêcheur eut échangé ses vêtements trempés contre
des vêtements secs, puis quelques coups de godille amenèrent la barge à
la rive gauche où elle fut amarrée solidement.
--Un peu de patience, monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch en sautant à
terre. Ici, je connais le pays, puisque voilà le confluent de l'Ipoly. A
moins de quinze cents mètres, il y a un village, où je trouverai tout ce
qu'il faut. Dans une demi-heure, je serai de retour.»
Cela dit, Ilia Brusch s'éloigna, sans attendre la réponse.
Quand il fut seul, Karl Dragoch se laissa retomber sur sa couchette.
Il était plus brisé qu'il ne lui plaisait de le dire, et, pendant un
instant, il ferma les yeux avec lassitude.
Mais la vie reprenait rapidement son cours; le sang battait dans ses
artères. Bientôt il rouvrit les yeux et laissa errer autour de lui un
regard plus ferme de minute eh minute.
La première chose qui sollicita ce regard encore vague, ce fut l'un des
coffres, qu'Ilia Brusch, dans la précipitation de son départ, avait
oublié de refermer. Bouleversé par la recherche infructueuse du pêcheur,
l'intérieur de ce coffre n'offrait à la vue qu'un amas d'objets
hétéroclites. Linge rude, grossiers vêtements, fortes chaussures y
étaient entassés dans le plus grand désordre.
Pourquoi les yeux de Karl Dragoch se mirent-ils à briller tout à coup?
Ce spectacle, pourtant peu passionnant, l'intéressait-il donc à ce point
qu'il se soulevât sur le coude, après quelques secondes d'attention, de
manière a voir plus commodément dans le coffre béant?
Certes, ce n'étaient ni les vêtements, ni le linge qui pouvaient exciter
ainsi la curiosité de l'indiscret passager, mais, entre ces divers
objets d'habillement, l'oeil fureteur du détective venait de découvrir
un objet plus digne de retenir son attention.
Ce n'était pas autre chose qu'un portefeuille à demi entr'ouvert,
et laissant fuir les nombreux papiers dont il était bourré. Un
portefeuille! Des papiers! C'est-à-dire une réponse, sans doute, aux
questions que Karl Dragoch se posait depuis quelques jours.
Le détective n'y put tenir. Après une courte hésitation, au risque de
trahir, ce faisant, les lois de l'hospitalité, sa main s'allongea
et plongea dans le coffre, d'où elle ressortit avec le portefeuille
tentateur et son contenu, dont l'inventaire fut aussitôt commencé.
Des lettres, d'abord, que Karl Dragoch ne s'attarda pas à lire, mais que
leur suscription montrait adressées à M. Ilia Brusch à Szalka; puis des
reçus, parmi lesquels des quittances de loyer libellées au même nom.
Rien d'intéressant dans tout cela.
Karl Dragoch allait peut-être y renoncer, quand un dernier document le
fit tressaillir. Rien ne pouvait être plus innocent cependant, et il
fallait être un policier pour éprouver, devant un tel «document», un
autre sentiment qu'une sympathique émotion.
C'était un portrait, le portrait d'une jeune femme dont la parfaite
beauté eût enthousiasmé un peintre. Mais un policier n'est pas un
artiste, et ce n'est pas d'admiration pour ce ravissant visage que
battait le coeur de Karl Dragoch. A peine même s'il en avait regardé
les traits. A vrai dire, il n'avait rien vu de ce portrait, rien
qu'une simple ligne d'écriture en langue bulgare tracée au bas de la
photographie. « A mon cher mari, Natcha Ladko », tels étaient les mots
que pouvait lire Karl Dragoch éperdu.
Ainsi, ses soupçons étaient justifiés, et logiques ses déductions basées
sur les singularités observées. Ladko! C'était bien avec Ladko, qu'il
descendait le Danube depuis tant de jours. C'était bien ce dangereux
malfaiteur, vainement pourchassé jusqu'alors, qui se cachait sous
l'inoffensive personnalité du lauréat de la Ligue Danubienne.
Quelle allait être la conduite de Karl Dragoch après une pareille
constatation? Il n'avait pas encore pris de décision, quand un bruit de
pas sur la berge lui fit rejeter vivement le portefeuille au fond du
coffre dont il rabattit le couvercle. Le nouvel arrivant ne pouvait être
Ilia Brusch parti depuis dix minutes à peine.
« Monsieur Dragoch! appela une voix au dehors.
--Friedrick Ulhmann! murmura Karl Dragoch qui parvint péniblement à se
mettre debout et sortit en chancelant de la cabine.
--Excusez-moi de vous avoir appelé, dit Friedrick Ulhmann dès qu'il
aperçut son chef. J'ai vu votre compagnon s'éloigner tout à l'heure et
je vous savais seul.
--Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch.
--Du nouveau, Monsieur. Un crime a été commis cette nuit.
--Cette nuit! s'écria Karl Dragoch en pensant aussitôt à l'absence
d'Ilia Brusch au cours de la nuit précédente.
--Une villa a été pillée à proximité d'ici. Le gardien a été frappé.
--Mort?
--Non, mais grièvement blessé.
--C'est bon, dit Karl Dragoch en imposant de la main silence à son
subordonné.
Il réfléchissait profondément. Que convenait-il de faire? Agir certes,
et pour cela la force ne lui manquerait pas. La nouvelle qu'il venait
d'apprendre était le meilleur des remèdes. Il ne lui restait plus de
traces de l'accident dont il venait d'être victime. Il n'avait plus
besoin maintenant de chercher un appui sur la cloison de la cabine. Sous
le coup de fouet des nerfs, le sang revenait à flots à son visage.
Oui, il fallait agir, mais comment? Devait-il attendre le retour d'Ilia
Brusch, ou plutôt de Ladko, puisque tel était le véritable nom de son
compagnon de route, et lui mettre à l'improviste la main sur l'épaule
au nom de la loi? Cela paraissait le plus sage, puisque désormais il ne
pouvait subsister aucun doute sur la culpabilité du soi-disant pêcheur.
Le soin avec lequel il dissimulait sa véritable personnalité, le mystère
dont il s'entourait, ce nom qui était le sien et, en même temps, celui
par lequel la rumeur publique désignait le chef des bandits, son absence
de la nuit dernière concordant avec la découverte d'un nouveau crime,
tout disait à Karl Dragoch qu'Ilia Brusch était bien le bandit
recherché.
Mais ce bandit lui avait sauvé la vie!.. Voilà qui compliquait
étrangement la situation!
Quelle apparence qu'un voleur, plus qu'un voleur, un assassin se
fût jeté à l'eau pour l'en retirer? Et, quand bien même cette chose
invraisemblable serait vraie, était-il possible, à qui venait d'être
arraché à la mort, de reconnaître ainsi le dévouement de son sauveur?
Quel risque, d'ailleurs, à surseoir à une arrestation? Maintenant que le
faux Ilia Brusch était démasqué, que sa personnalité était connue, il
lui serait impossible d'échapper aux forces de police disséminées le
long du fleuve, et, dans le cas où l'enquête aboutirait en effet au
soi-disant pêcheur, on disposerait alors d'un plus nombreux personnel,
et l'arrestation serait opérée plus sûrement pour avoir été différée.
Karl Dragoch, pendant cinq minutés, retourna sous toutes ses faces le
cas de conscience qui s'imposait à lui. Partir sans avoir revu Ilia
Brusch?.. Ou bien rester, placer Friedrick Ulhmann en embuscade dans la
cabine, et, quand le pêcheur apparaîtrait, sauter sur lui sans crier
gare, quitte à s'expliquer après?... Non, décidément. Répondre par cette
trahison à un tel acte de dévouement, cela lui soulevait le coeur.
Mieux valait, au risque de laisser à un coupable une chance de salut,
commencer l'enquête en oubliant provisoirement ce qu'il croyait savoir.
Si cette enquête le ramenait finalement à Ilia Brusch, si son devoir
l'obligeait alors à traiter son sauveur en ennemi, ce serait du moins
face à face qu'il le combattrait, et après lui avoir donné le temps de
se mettre en défense.
Acceptant du geste toutes les conséquences de sa décision, Karl Dragoch,
son parti pris, rentra dans la cabine. Par un mot déposé en évidence il
avertit Ilia Brusch de la nécessité où il était de s'absenter, en priant
son hôte de l'attendre au moins pendant vingt-quatre heures. Puis il se
disposa à partir.
--Combien d'hommes avons-nous? demanda-t-il en sortant de la cabine.
--Il y en a deux sur place, mais on est en train de battre le rappel.
Nous en aurons une dizaine avant ce soir.
--Bien, approuva Karl Dragoch. Ne m'as-tu pas dit que le théâtre du
crime n'était pas éloigné?
--Deux kilomètres à peu près, répondit Ulhmann.
--Conduis-moi, » dit Karl Dragoch en sautant sur la rive.
IX
LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH
Les Karpathes décrivent, dans la partie septentrionale de la Hongrie, un
immense arc de cercle, dont l'extrémité occidentale se divise en
deux branches secondaires. L'une va mourir au Danube à la hauteur de
Presbourg; l'autre atteint le fleuve dans les environs de Gran, où elle
se continue, sur la rive droite, par les sept cent soixante-six mètres
du mont Pilis.
C'est au pied de cette médiocre montagne qu'un crime venait d'être
commis, et c'est là que Karl Dragoch allait pour la première fois se
trouver aux prises avec les redoutables malfaiteurs qu'il avait mission
de poursuivre.
Quelques heures avant le moment où, faussant compagnie à son hôte, il
se faisait violence pour obéir, malgré sa faiblesse, à l'invitation de
Friedrich Ulhmann, une charrette lourdement chargée s'était arrêtée
devant une misérable auberge construite à la base de l'une des collines
par lesquelles le mont Pilis se raccorde à la vallée du Danube.
La position de cette auberge avait été judicieusement choisie au point
de vue commercial. Elle commandait le croisement de trois routes
se dirigeant, l'une vers le Nord, une autre vers le Sud-Est, et la
troisième vers le Nord-Ouest. Ces trois routes aboutissant au Danube,
celle du Nord à la courbe qu'il décrit en face du mont Pilis, celle du
Sud-Est au bourg de Saint-André, celle du Nord-Ouest à la ville de Gran,
l'auberge était située, en quelque sorte, entre les branches d'un vaste
compas liquide et ne pouvait manquer de profiter du roulage alimentant
la batellerie.
Le Danube qui, au sortir de Gran, coule sensiblement de l'Ouest à l'Est,
s'infléchit, en effet, vers le Sud, à quelque distance du confluent
de l'Ipoly, puis remonte au Nord, après avoir dessiné une
demi-circonférence de faible rayon. Mais, presque aussitôt, il se replie
sur lui-même, pour adopter une direction Nord-Sud, qu'il n'abandonnera
plus, en aval, pendant un très grand nombre de kilomètres.
Au moment où le véhicule faisait halte, le soleil se levait à peine.
Tout dormait encore dans la maison, dont les épais volets étaient
hermétiquement fermés.
«Holà, oh! de l'auberge!.. appela, en heurtant la porte du manche de son
fouet, l'un des deux hommes qui conduisaient la charrette.
--On y va! répondit de l'intérieur l'aubergiste réveillé en sursaut.
Un instant plus tard, une tête embroussaillée se montrait à une fenêtre
du premier.
--Que voulez-vous? interrogea sans aménité l'aubergiste.
--Manger, d'abord; dormir, ensuite, dit le charretier.
--On y va, répéta l'hôte qui disparut dans l'intérieur.
Lorsque, par le portail grand ouvert, la charrette eut pénétré dans la
cour, ses conducteurs s'empressèrent de dételer leurs deux chevaux et
de les conduire à l'écurie, où une large provende leur fut distribuée.
Pendant ce temps, l'hôte ne cessait de tourner autour de ces clients
matinaux. Évidemment, il n'eût pas demandé mieux que d'engager la
conversation, mais les rouliers, par contre, semblaient peu désireux de
lui donner la réplique.
--Vous arrivez de bon matin, camarades, insinua l'aubergiste. Vous avez
donc voyagé pendant la nuit?
--Il parait, fit l'un des charretiers.
--Et vous allez loin comme ça?
--Loin ou près, c'est notre affaire, lui fut-il répliqué.
L'aubergiste se le tint pour dit.
--Pourquoi molester ce brave homme, Vogel? intervint l'autre charretier
qui n'avait pas encore ouvert la bouche. Nous n'avons aucune raison de
cacher que nous allons à Saint-André.
--Possible que nous n'ayons pas à le cacher, répliqua Vogel d'un ton
bourru, mais ça ne regarde personne, j'imagine.
--Evidemment, approuva l'aubergiste, flagorneur comme tout bon
commerçant.
Ce que j'en disais, c'était histoire de parler, simplement.... Ces
messieurs désirent manger?
--Oui, répondit celui des deux rouliers qui semblait le moins brutal. Du
pain, du lard, du jambon, des saucisses, ce que tu auras.»
La charrette avait dû parcourir une longue route, car ses conducteurs
affamés firent largement honneur au repas. Ils étaient fatigués aussi,
et c'est pourquoi ils ne s'oublièrent pas à table. La dernière bouchée
prise, ils s'empressèrent d'aller chercher le sommeil, l'un sur la
paille de l'écurie, près des chevaux, l'autre sous la bâche de la
charrette.
Midi sonnait quand ils reparurent. Ce fut pour réclamer aussitôt un
second repas qui leur fut servi comme le précédent dans la grande
salle de l'auberge. Reposés maintenant, ils s'attardèrent. Au dessert
succédèrent les verres d'eau-de-vie qui disparaissaient comme de l'eau
dans ces rudes gosiers.
Au cours de l'après-midi, plusieurs voitures s'arrêtèrent à l'auberge
et de nombreux piétons entrèrent boire un coup. Des paysans, pour la
plupart, qui, la besace au dos, le bâton à la main, se rendaient à Gran
ou en revenaient. Presque tous étaient des habitués et l'hôtelier
ne pouvait que s'applaudir d'avoir la tête solide réclamée, par sa
profession, car il trinquait avec tous ses clients les uns après les
autres. Cela faisait marcher le commerce. On cause, en effet, en
trinquant, et parler assèche le gosier, ce qui excite à de nouvelles
libations.
Ce jour-là précisément la conversation ne manquait pas d'aliment. Le
crime commis pendant la nuit mettait les cervelles à l'envers. La
nouvelle en avait été apportée par les premiers passants, et chacun
racontait un détail inédit ou émettait son avis personnel.
L'aubergiste apprit ainsi successivement que la magnifique villa
possédée par le comte Hagueneau à cinq cents mètres de la rive du Danube
avait été complètement dévalisée et que le gardien Christian était
grièvement blessé; que ce crime était sans doute l'oeuvre de
l'insaisissable bande de malfaiteurs auxquels on attribuait tant
d'autres crimes impunis; que la police enfin sillonnait la campagne et
que les criminels étaient recherchés par la brigade récemment créée pour
la surveillance du fleuve.
Les deux rouliers ne se mêlaient pas aux conversations que suscitait
l'événement, conversations qui se développaient à grand accompagnement
d'exclamations et de cris. Silencieusement, ils restaient à l'écart,
mais sans doute ils ne perdaient rien des propos échangés autour d'eux,
car ils ne pouvaient manquer de s'intéresser à ce qui passionnait tout
le monde.
Cependant, le bruit s'apaisa peu à peu, et, vers six heures et demie du
soir, ils furent de nouveau seuls dans la grande salle, d'où le dernier
consommateur venait de s'éloigner. L'un d'eux interpella aussitôt
l'aubergiste fort activé à rincer des verres sur son comptoir. Celui-ci
s'empressa d'accourir.
«Que désirent ces messieurs? demanda-t-il.
--Dîner, répondit un charretier.
--Et coucher ensuite, sans doute? interrogea l'aubergiste.
--Non, mon maître, répliqua celui des deux rouliers qui paraissait le
plus sociable. Nous comptons repartir à la nuit...
--A la nuit!... s'étonna l'aubergiste.
--Afin, continua son client, d'être dès l'aube sur la place du marché.
--De Saint-André?
--Ou de Gran. Cela dépendra des circonstances. Nous attendons ici un ami
qui est allé aux informations. Il nous dira où nous avons le plus de
chances de nous défaire avantageusement de nos marchandises.»
L'aubergiste quitta la salle pour s'occuper des apprêts du repas.
«Tu as entendu, Kaiserlick? dit à voix basse le plus jeune des deux
rouliers en se penchant vers son compagnon.
--Oui.
--Le coup est découvert.
--Tu n'espérais pas, je suppose, qu'il demeurerait caché?
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