Le pilote du Danube
Par
Jules Verne
1920
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I
AU CONCOURS DE SIGMARINGEN
Ce jour-là, samedi 5 août 1876, une foule nombreuse et bruyante
remplissait le cabaret à l'enseigne du -Rendez-vous des Pêcheurs-.
Chansons, cris, chocs des verres, applaudissements, exclamations se
fondaient en un terrible vacarme que dominaient, à intervalles presque
réguliers, ces -hoch!- par lesquels a coutume de s'exprimer la joie
allemande à son paroxysme.
Les fenêtres de ce cabaret donnaient directement sur le Danube, à
l'extrémité de la charmante petite ville de Sigmaringen, capitale de
l'enclave prussienne de Hohenzollern, située, presque à l'origine de ce
grand fleuve de l'Europe centrale.
Obéissant à l'invitation de l'enseigne peinte en belles lettres
gothiques au-dessus de la porte d'entrée, c'est là que s'étaient réunis
les membres de la Ligue Danubienne, société internationale de pêcheurs
appartenant aux diverses nationalités riveraines. Il n'est pas de
joyeuse réunion sans notable beuverie. Aussi buvait-on de bonne bière de
Munich et de bon vin de Hongrie à pleines chopes et à pleins verres.
On fumait aussi, et la grande salle était tout obscurcie par la fumée
odorante que les longues pipes crachaient sans relâche. Mais, si les
sociétaires ne se voyaient plus, ils s'entendaient de reste, à moins
qu'ils ne fussent sourds.
Calmes et silencieux dans l'exercice de leurs fonctions, les pêcheurs à
la ligne sont, en effet, les gens les plus bruyants du monde dès qu'ils
ont remisé leurs attributs. Pour raconter leurs hauts faits, ils valent
les chasseurs, ce qui n'est pas peu dire.
On était à la fin d'un déjeuner des plus substantiels, qui avait
rassemblé autour des tables du cabaret une centaine de convives, tous
chevaliers de la gaule, enragés de la flotte, fanatiques de l'hameçon.
Les exercices de la matinée avaient sans doute singulièrement altéré
leurs gosiers, à en juger par le nombre de bouteilles figurant au milieu
de la desserte. Maintenant, c'était le tour des nombreuses liqueurs que
les hommes ont imaginées pour succéder au café.
Trois heures après midi sonnaient, lorsque les convives, de plus en plus
montés en couleur, quittèrent la table. Pour être franc, quelques-uns
titubaient et n'auraient pu se passer complètement du secours de leurs
voisins. Mais le plus grand nombre se tenaient fermes sur leurs jambes,
en braves et solides habitués de ces longues séances épulatoires, qui se
renouvelaient plusieurs fois dans l'année à propos des concours de la
Ligue Danubienne.
De ces concours très suivis, très fêtés, grande était la réputation sur
tout le cours du célèbre fleuve jaune, et non pas bleu comme le chante
la fameuse valse de Strauss. Du duché de Bade, du Wurtemberg, de la
Bavière, de l'Autriche, de la Hongrie, de la Roumanie, de la Serbie, et
même des provinces turques de Bulgarie et de Bessarabie, les concurrents
affluaient.
La Société comptait déjà cinq années d'existence. Très bien administrée
par son Président, le Hongrois Miclesco, elle prospérait. Ses ressources
toujours croissantes lui permettaient d'offrir des prix importants
dans ses concours, et sa bannière étincelait des glorieuses médailles
conquises de haute lutte sur des associations rivales. Très au courant
de la législation relative à la pêche fluviale, son Comité directeur
soutenait ses adhérents, tant contre l'État que contre les particuliers,
et défendait leurs droits et privilèges avec cette ténacité, on pourrait
dire cet entêtement professionnel, spécial au bipède que ses instincts
de pêcheur à la ligne rendent digne d'être classé dans une catégorie
particulière de l'humanité.
Le concours qui venait d'avoir lieu était le deuxième de cette année
1876. Dès cinq heures du matin, les concurrents avaient quitté la ville
pour gagner la rive gauche du Danube, un peu en aval de Sigmaringen.
Ils portaient l'uniforme de la Société: blouse courte laissant aux
mouvements toute leur liberté, pantalon engagé dans des bottes à
forte semelle, casquette blanche à large visière. Bien entendu, ils
possédaient la collection complète des divers engins énumérés au -Manuel
du Pêcheur-: cannes, gaules, épuisettes, lignes empaquetées dans leur
enveloppe de peau de daim, flotteurs, sondes, grains de plomb fondus de
toutes tailles pour les plombées, mouches artificielles, cordonnet, crin
de Florence. La pêche devait être libre, en ce sens que les poissons,
quels qu'ils fussent, seraient de bonne prise, et chaque pêcheur
pourrait amorcer sa place comme il l'entendrait.
A six heures sonnant, quatre-vingt-dix-sept concurrents exactement
étaient à leur poste, la ligne flottante en main, prêts à
lancer l'hameçon. Un coup de clairon donna le signal, et les
quatre-vingt-dix-sept lignes se tendirent du même mouvement au-dessus du
courant.
Le concours était doté de plusieurs prix, dont les deux premiers, d'une
valeur de cent florins chacun, seraient attribués au pêcheur qui aurait
le plus grand nombre de poissons et à celui qui capturerait la plus
lourde pièce.
Il n'y eut aucun incident jusqu'au second coup de clairon, qui, à onze
heures moins cinq, clôtura le concours. Chaque lot fut alors soumis au
jury composé du Président Miclesco et de quatre membres de la Ligue
Danubienne. Que ces hauts et puissants personnages prissent leur
décision en toute impartialité et de telle sorte qu'aucune réclamation
ne fut possible, bien qu'on ait la tête chaude dans le monde particulier
des pêcheurs à la ligne, nul ne le mit en doute un seul instant.
Toutefois, il fallut s'armer de patience pour connaître le résultat de
leur consciencieux examen, l'attribution des divers prix, soit du poids,
soit du nombre, devant rester secrète jusqu'à l'heure de la distribution
des récompenses, précédée d'un repas qui allait réunir tous les
concurrents en de fraternelles agapes.
Cette heure était arrivée. Les pêcheurs, sans parler des curieux venus
de Sigmaringen, attendaient, confortablement assis, devant l'estrade sur
laquelle se tenaient le Président et les autres membres du Jury.
Et, en vérité, si les sièges, bancs ou escabeaux, ne faisaient point
défaut, les tables ne manquaient pas non plus, ni, sur les tables, les
moss de bière, les flacons de liqueurs variées, ainsi que les verres
grands et petits.
Chacun ayant pris place, et les pipes continuant à fumer de plus belle,
le Président se leva.
«Écoutez!.. Écoutez!..» cria-t-on de tous côtés.
M. Miclesco vida au préalable un bock écumeux dont la mousse perla sur
la pointe de ses moustaches.
«Mes chers collègues, dit-il en allemand, langue comprise de tous
les membres de la Ligue Danubienne malgré la diversité de leurs
nationalités, ne vous attendez pas à un discours classiquement ordonné,
avec préambule, développement et conclusion. Non, nous ne sommes pas ici
pour nous griser de harangues officielles, et je viens seulement causer
de nos petites affaires, en bons camarades, je dirai même en frères,
si cette qualification vous paraît justifiée pour une assemblée
internationale.
Ces deux phrases, un peu longues comme toutes celles qui se débitent
généralement au commencement d'un discours, même quand l'orateur se
défend de discourir, furent accueillies par d'unanimes applaudissements,
auxquels se joignirent de nombreux -très bien! très bien!- mélangés de
-hoch!-, voire de hoquets. Puis, au Président levant son verre, tous les
verres pleins firent raison.
M. Miclesco continua son discours en mettant le pêcheur à la ligne au
premier rang de l'humanité. Il fit valoir toutes les qualités, toutes
les vertus dont l'a pourvu la généreuse nature. Il dit ce qu'il lui faut
de patience, d'ingéniosité, de sang-froid, d'intelligence supérieure,
pour réussir dans cet art, car, plutôt qu'un métier, c'est un art, qu'il
plaça bien au-dessus des prouesses cynégétiques dont se vantent à tort
les chasseurs.
--Pourrait-on comparer, s'écria-t-il, la chasse à la pêche?
--Non! ... non!..., fut-il répondu par toute l'assistance.
--Quel mérite y a-t-il à tuer un perdreau ou un lièvre, lorsqu'on le
voit à bonne portée, et qu'un chien--est-ce que nous avons des chiens,
nous?--l'a dépisté à votre profit?... Ce gibier, vous l'apercevez de
loin, vous le visez à loisir et vous l'accablez d'innombrables grains
de plomb, dont la plupart sont tirés en pure perte!... Le poisson, au
contraire, vous ne pouvez le suivre du regard.... Il est caché sous les
eaux.... Ce qu'il faut de manoeuvres adroites, de délicates invites, de
dépense intellectuelle et d'adresse, pour le décider à mordre à votre
hameçon, pour le ferrer, pour le sortir de l'eau, tantôt pâmé à
l'extrémité de la ligne, tantôt frétillant et, pour ainsi dire,
applaudissant lui-même à la victoire du pêcheur!
Cette fois, ce fut un tonnerre de bravos. Assurément, le Président
Miclesco répondait aux sentiments de la Ligue Danubienne. Comprenant
qu'il ne pourrait jamais aller trop loin dans l'éloge de ses confrères,
il n'hésita pas, sans craindre d'être taxé d'exagération, à placer leur
noble exercice au-dessus de tous les autres, à élever jusqu'aux nues les
fervents disciples de la science piscicaptologique, à évoquer même le
souvenir de la superbe déesse qui présidait aux jeux piscatoriens de
l'ancienne Rome dans les cérémonies halieutiques.
Ces mots furent-ils compris? Probablement, puisqu'ils provoquèrent de
véritables trépignements d'enthousiasme.
Alors, après avoir repris haleine en vidant une chope de bière neigeuse:
--Il ne me reste plus, dit-il, qu'à nous féliciter de la prospérité
croissante de notre Société, qui recruté chaque année de nouveaux
membres et dont la réputation est si bien établie dans toute l'Europe
centrale. Ses succès, je ne vous en parlerai pas. Vous les connaissez,
vous en avez votre part, et c'est un grand honneur que de figurer dans
ses concours! La presse allemande, la presse tchèque, la presse roumaine
ne lui ont jamais marchandé leurs éloges si précieux, j'ajoute si
mérités, et je porte un toast, en vous priant de me faire raison, aux
journalistes qui se dévouent à la cause internationale de la Ligue
Danubienne!
Certes, on fit raison au Président Miclesco. Les flacons se vidèrent
dans les verres, et les verres se vidèrent dans les gosiers, avec autant
de facilité que l'eau du grand fleuve et de ses affluents s'écoule dans
la mer.
On en fût demeuré là, si le discours présidentiel eût pris fin sur ce
dernier toast. Mais d'autres toasts s'imposaient, d'une aussi évidente
opportunité.
En effet, le Président s'était redressé de toute sa hauteur, entre le
secrétaire et le trésorier également debout. De la main droite, chacun
d'eux tenait une coupe de champagne, la main gauche posée sur le coeur.
--Je bois à la Ligue Danubienne, dit M. Miclesco en couvrant
l'assistance du regard.
Tous s'étaient levés, une coupe au niveau des lèvres. Les uns montés sur
les bancs, quelques autres sur les tables, on répondit avec un ensemble
parfait à la proposition de M. Miclesco.
Celui-ci, les coupes vides, reprit de plus belle, après avoir puisé aux
intarissables flacons placés devant ses assesseurs et lui:
--Aux nationalités diverses, aux Badois, aux Wurtembergeois, aux
Bavarois, aux Autrichiens, aux Hongrois, aux Serbes, aux Valaques, aux
Moldaves, aux Bulgares, aux Bessarabiens que la Ligue Danubienne compte
dans ses rangs!»
Et Bessarabiens, Bulgares, Moldaves, Valaques, Serbes, Hongrois,
Autrichiens, Bavarois, Wurtembergeois, Badois lui répondirent comme un
seul homme en absorbant le contenu de leurs coupes.
Enfin le Président termina sa harangue, en annonçant qu'il buvait à la
santé de chacun des membres de la Société. Mais, leur nombre atteignant
quatre cent soixante-treize, il fut malheureusement obligé de les
grouper dans un seul toast.
On y répondit d'ailleurs par mille et mille -hoch!- qui se prolongèrent
jusqu'à extinction des forces vocales.
Ainsi s'acheva le second numéro du programme, dont le premier avait pris
fin avec les exercices épulatoires. Le troisième allait consister dans
la proclamation des lauréats.
Chacun attendait avec une anxiété bien naturelle, car, ainsi qu'il a été
dit, le secret du Jury avait été gardé. Mais le moment était venu où on
le connaîtrait enfin.
Le Président Miclesco se mit en devoir de lire la liste officielle des
récompenses dans les deux catégories.
Conformément aux statuts de la Société, les prix de moindre valeur
seraient proclamés les premiers, ce qui donnerait à la lecture de cette
sorte de palmarès un intérêt Grandissant.
A l'appel de leur nom, les lauréats des prix inférieurs dans la
catégorie du nombre se présentèrent devant l'estrade. Le Président leur
donna l'accolade, en leur remettant un diplôme et une somme d'argent
variable suivant le rang obtenu.
Les poissons que contenaient les filets étaient de ceux que tout pêcheur
peut prendre dans les eaux du Danube: épinoches, gardons, goujons,
plies, perches, tanches, brochets, chevesnes et autres. Valaques,
Hongrois, Badois, Wurtembergeois figuraient dans la nomenclature de ces
prix inférieurs.
Le deuxième prix fut attribué, pour soixante-dix-sept poissons capturés,
à un Allemand du nom de Weber dont le succès fut accueilli par de
chaleureux applaudissements. Ledit Weber était, en effet, fort connu de
ses confrères. Maintes et maintes fois déjà, il avait été classé dans
les rangs supérieurs lors des précédents concours, et l'on s'attendait
généralement à ce qu'il remportât le premier prix du nombre, ce jour-là.
Non, soixante-dix-sept poissons seulement figuraient dans son filet,
soixante-dix-sept bien comptés et recomptés, alors qu'un concurrent,
sinon plus habile, du moins plus heureux, en avait rapporté
quatre-vingt-dix-neuf dans le sien.
Le nom de ce maître pêcheur fut alors proclamé. C'était le Hongrois Ilia
Brusch.
L'assemblée très surprise n'applaudit pas, en entendant le nom de ce
Hongrois inconnu des membres de la Ligue Danubienne, dans laquelle il
n'était entré que tout récemment.
Le lauréat n'ayant pas cru devoir se présenter pour toucher la prime de
cent florins, le Président Miclesco passa sans plus tarder à la liste
des vainqueurs dans la catégorie du poids. Les primés furent des
Roumains, des Slaves et des Autrichiens. Lorsque le nom auquel était
attribué le second prix fut prononcé, ce nom fut applaudi comme l'avait
été celui de l'Allemand Weber. M. Ivetozar, l'un des assesseurs,
triomphait avec un chevesne de trois livres et demie, qui eût assurément
échappé à un pêcheur possédant moins d'adresse et de sang-froid. C'était
l'un des membres les plus en vue, les plus actifs, les plus dévoués de
la Société, et c'est lui qui, à cette époque, avait remporté le
plus grand nombre de récompenses. Aussi fut-il salué par d'unanimes
applaudissements.
Il ne restait plus qu'à décerner le premier prix de cette catégorie, et
les coeurs palpitaient en attendant le nom du lauréat.
Quel ne fut pas l'étonnement, plus que l'étonnement, quelle ne fut pas
la stupéfaction générale, lorsque le Président Miclesco, d'une voix,
dont il ne pouvait modérer le tremblement, laissa tomber ces mots:
« Premier au poids pour un brochet de dix-sept livres, le Hongrois Ilia
Brusch! »
Un grand silence se fit dans l'assistance. Les mains prêtes à battre
demeurèrent immobiles, les bouches prêtes à acclamer le vainqueur se
turent. Un vif sentiment de curiosité immobilisait tout le monde.
Ilia Brusch allait-il enfin apparaître? Viendrait-il recevoir du
Président Miclesco les diplômes d'honneur et les deux cents florins qui
les accompagnaient?
Soudain un murmure courut à travers l'assemblée.
Un des assistants, qui, jusque-là, s'était tenu un peu à l'écart, se
dirigeait vers l'estrade.
C'était le Hongrois Ilia Brusch.
A en juger par son visage soigneusement rasé, que couronnait une épaisse
chevelure d'un noir d'encre, Ilia Brusch n'avait pas dépassé trente ans.
D'une stature au-dessus de la moyenne, large d'épaules, bien planté sur
ses jambes, il devait être d'une force peu commune. On pouvait être
surpris, en vérité, qu'un gaillard de cette trempe se complût aux
placides distractions de la pêche à la ligne, au point d'avoir acquis
dans cet art difficile la maîtrise dont le résultat du concours donnait
une irrécusable preuve.
Autre particularité assez bizarre, Ilia Brusch devait, d'une manière ou
d'une autre, être affligé d'une affection de la vue. De larges lunettes
noires cachaient, en effet, ses yeux, dont il eût été impossible de
reconnaître la couleur. Or, la vue est le plus précieux des sens pour
qui se passionne aux imperceptibles mouvements de la flotte, et de bons
yeux sont nécessaires à qui veut déjouer les multiples ruses du poisson.
Mais, que l'on fût ou que l'on ne fût pas étonné, il n'y avait qu'à
s'incliner. L'impartialité du Jury ne pouvant être suspectée, Ilia
Brusch était le vainqueur du concours, et cela dans des conditions que
personne, de mémoire de ligueur, n'avait jamais réunies. L'assemblée se
dégela donc, et des applaudissements suffisamment sonores saluèrent le
triomphateur, au moment où il recevait ses diplômes et ses primes des
mains du Président Miclesco.
Cela fait, Ilia Brusch, au lieu de descendre de l'estrade, eut un court
colloque avec le Président, puis se retourna vers l'assemblée intriguée,
en réclamant du geste un silence qu'il obtint comme par enchantement.
« Messieurs et chers collègues, dit Ilia Brusch, je vous demanderai la
permission de vous adresser quelques mots, ainsi que notre Président
veut bien m'y autoriser.
On aurait entendu voler une mouche dans la salle tout à l'heure si
bruyante. A quoi tendait cette allocution non prévue au programme?
--Je désire d'abord vous remercier, continuait Ilia Brusch, de votre
sympathie et de vos applaudissements, mais je vous prie de croire que
je ne m'enorgueillis pas plus qu'il ne convient du double succès que je
viens d'obtenir. Je n'ignore pas que ce succès, s'il eût appartenu au
plus digne, eût été remporté par quelque membre plus ancien de la Ligue
Danubienne, si riche en valeureux pêcheurs, et que je le dois, plutôt
qu'à mon mérite, à un hasard favorable.
La modestie de ce début fut vivement appréciée de l'assistance, d'où
plusieurs -très bien!- s'élevèrent en sourdine.
--Ce hasard favorable, il me reste à le justifier, et j'ai conçu dans
ce but un projet que je crois de nature à intéresser cette réunion
d'illustres pêcheurs.
«La mode, vous ne l'ignorez pas, mes chers collègues, est aux records.
Pourquoi n'imiterions-nous pas les champions d'autres sports, inférieurs
au nôtre à coup sûr, et ne tenterions-nous pas d'établir le record de la
pêche?
Des exclamations étouffées coururent dans l'auditoire. On entendit des
-ah! ah!-, des -tiens! tiens!-, des -pourquoi pas?-, chaque sociétaire
traduisant son impression selon son tempérament particulier.
--Quand cette idée, poursuivait cependant l'orateur, m'est venue pour la
première fois à l'esprit, je l'ai adoptée sur-le-champ, et sur-le-champ
j'ai compris dans quelles conditions elle devait être réalisée. Mon
titre d'associé de la Ligue Danubienne limitait, d'ailleurs, le
problème. Ligueur du Danube, c'est au Danube seul qu'il me fallait
demander l'heureuse issue de mon entreprise. J'ai donc formé le projet
de descendre notre glorieux fleuve, de sa source même à la mer Noire, et
de vivre, durant ce parcours de trois mille kilomètres, exclusivement du
produit de ma pêche.
«La chance qui m'a favorisé aujourd'hui augmenterait encore, s'il était
possible, mon désir d'accomplir ce voyage, dont, j'en suis certain, vous
apprécierez l'intérêt, et c'est pourquoi, dès à présent, je vous annonce
mon départ, fixé au 10 août, c'est-à dire à jeudi prochain, en vous
donnant rendez-vous, ce jour-là, au point précis où commence le Danube.
Il est plus facile d'imaginer que de décrire l'enthousiasme que provoqua
cette communication inattendue. Pendant cinq minutes, ce fut une tempête
de -hoch!- et d'applaudissements frénétiques.
Mais un tel incident ne pouvait se terminer ainsi. M. Miclesco le
comprit, et, comme toujours, il agit en véritable président. Un peu
lourdement peut-être, il se leva une fois de plus entre ses deux
assesseurs.
--A notre collègue Ilia Brusch! dit-il d'une voix émue, en brandissant
une coupe de champagne.
--A notre collègue Ilia Brusch!» répondit l'assemblée avec un bruit de
tonnerre, auquel succéda immédiatement un profond silence, les humains
n'étant pas conformés, par suite d'une regrettable lacune, de manière à
pouvoir crier et boire en même temps.
Toutefois, le silence fut de courte durée Le vin pétillant eut tôt fait
de rendre aux gosiers lassés une vigueur nouvelle, ce qui leur permit de
porter encore d'innombrables santés, jusqu'au moment où fut clôturé, au
milieu de l'allégresse générale, le fameux concours de pêche ouvert ce
jour-là, samedi 5 août 1876, par la Ligue Danubienne, dans la charmante
petite ville de Sigmaringen.
II
AUX SOURCES DU DANUBE
En annonçant à ses collègues réunis au -Rendez-vous des Pêcheurs- son
projet de descendre le Danube, la ligne à la main, Ilia Brusch avait-il
ambitionné la gloire? Si tel était son but, il pouvait se vanter de
l'avoir Atteint.
La presse s'était emparée de l'incident, et tous les journaux de la
région danubienne, sans exception, avaient consacré au concours de
Sigmaringen une -copie- plus ou moins abondante, mais toujours capable
de chatouiller agréablement l'amour-propre du vainqueur, dont le nom
était en passe de devenir tout à fait populaire.
Dès le lendemain, dans son numéro du 6 août, la -Neue Freie Press-, de
Vienne, notamment, avait inséré ce qui suit:
Le dernier concours de pêche de la Ligue Danubienne s'est terminé hier
à Sigmaringen sur un véritable coup de théâtre, dont un Hongrois du
nom d'Ilia Brusch, hier inconnu, aujourd'hui presque célèbre, a été le
héros.
»Qu'a donc fait Ilia Brusch, demandez-vous, pour mériter une gloire
aussi soudaine?
»En premier lieu, cet habile homme a réussi à s'adjuger les deux
premiers prix du poids et du nombre, en distançant de loin tous ses
concurrents, ce qui, paraît-il, ne s'était jamais vu depuis qu'il existe
des concours de ce genre. Ce n'est déjà pas mal. Mais il y a mieux.
»Quand on a récolté une pareille moisson de lauriers, quand on a
remporté une aussi éclatante victoire, il semblerait qu'on soit en droit
de goûter un repos mérité. Or, tel n'est pas l'avis de ce Hongrois
étonnant, qui se prépare à nous étonner plus encore.
»Si nous sommes bien informés--et l'on connaît la sûreté de nos
informations--Ilia Brusch aurait annoncé à ses collègues qu'il se
proposait de descendre, la ligne à la main, tout le Danube, depuis sa
source, dans le duché de Bade, jusqu'à son embouchure, dans la mer
Noire, soit un parcours de trois mille kilomètres environ.
»Nous tiendrons nos lecteurs au courant des péripéties de cette
originale entreprise.
»C'est jeudi prochain, 10 août, qu'Ilia Brusch doit se mettre en route.
Souhaitons-lui bon voyage, mais souhaitons aussi que le terrible pêcheur
n'extermine pas, jusqu'au dernier représentant, la gent aquatique qui
peuple les eaux du grand fleuve international!»
Ainsi s'exprimait la -Neue Freie Press- de Vienne. Le -Pester Lloyd- de
Budapest ne se montrait pas moins chaleureux, non plus que le -Srbské
Noviné- de Belgrade et le -Românul- de Bucarest, dans lesquels la note
se haussait aux dimensions d'un véritable article.
Cette littérature était bien faite pour attirer l'attention sur Ilia
Brusch, et, s'il est vrai que la presse soit le reflet de l'opinion
publique, celui-ci pouvait s'attendre à exciter un intérêt grandissant à
mesure que se poursuivrait son voyage.
Dans les principales villes du parcours ne trouverait-il pas,
d'ailleurs, des membres de la Ligue Danubienne, qui considéreraient
comme un devoir de contribuer à la gloire de leur collègue? Nul doute
qu'il ne reçût d'eux assistance et secours, en cas de besoin.
Dès à présent, les commentaires de la presse obtenaient un franc
succès parmi les pêcheurs à la ligne. Aux yeux de ces professionnels,
l'entreprise d'Ilia Brusch acquérait une énorme importance, et nombre de
ligueurs, attirés à Sigmaringen par le concours qui venait de finir,
s'y étaient attardés, afin d'assister au départ du champion de la Ligue
Danubienne.
Quelqu'un qui n'avait pas à se plaindre de la prolongation de leur
séjour, c'était, à coup sûr, le patron du -Rendez-vous des Pêcheurs-.
Dans l'après-midi du 8 août, avant-veille du jour fixé par le
lauréat pour le début de son original voyage, plus de trente buveurs
continuaient à mener joyeuse vie dans la grande salle du cabaret, dont
la caisse, étant données les facultés absorbantes de cette clientèle de
choix, connaissait des recettes inespérées.
Pourtant, malgré la proximité de l'événement qui avait retenu ces
curieux dans la capitale du Hohenzollern, ce n'est pas du héros du
jour que l'on s'entretenait, le soir du 8 août, au -Rendez-vous des
Pêcheurs-. Un autre événement, plus important encore pour ces riverains
du grand fleuve, servait de thème à la conversation générale et mettait
tout ce monde en rumeur.
Cette émotion n'avait rien d'exagéré, et des faits du caractère le plus
sérieux la justifiaient amplement.
Depuis plusieurs mois, en effet, les rives du Danube étaient désolées
par un perpétuel brigandage. On ne comptait plus les fermes dévalisées,
les châteaux pillés, les villas cambriolées, les meurtres même,
plusieurs personnes ayant payé de leur vie la résistance qu'elles
tentaient d'opposer à d'insaisissables malfaiteurs.
De toute évidence, une telle série de crimes n'avait pu être accomplie
par quelques individus isolés. On avait certainement affaire à une
bande bien organisée, et sans doute fort nombreuse, à en juger par ses
exploits.
Circonstance singulière, cette bande n'opérait que dans le voisinage
immédiat du Danube. Au delà de deux kilomètres de part et d'autre du
fleuve, jamais un seul crime n'avait pu lui être légitimement attribué.
Toutefois, le théâtre de ses opérations ne paraissait ainsi limité que
dans le sens de la largeur, et les rives autrichiennes, hongroises,
serbes ou roumaines étaient pareillement mises à sac par ces bandits,
qu'on ne parvenait nulle part à prendre sur le fait.
Leur coup accompli, ils disparaissaient jusqu'au prochain crime, commis
parfois à des centaines de kilomètres du précédent. Dans l'intervalle,
on ne trouvait d'eux aucune trace. Ils semblaient s'être volatilisés,
ainsi que les objets matériels, parfois très encombrants, qui
représentaient leur butin.
Les gouvernements intéressés avaient fini par s'émouvoir de ces échecs
successifs, vraisemblablement imputables au défaut de cohésion des
forces répressives. Une conversation diplomatique s'était engagée à ce
sujet, et, ainsi que la presse en donnait la nouvelle ce matin même du
8 août, les négociations venaient d'aboutir à la création d'une police
internationale répartie sur tout le cours du Danube sous l'autorité
d'un chef unique. La désignation de ce chef avait été particulièrement
laborieuse, mais finalement on s'était mis d'accord sur le nom de Karl
Dragoch, détective hongrois bien connu dans la région.
Karl Dragoch était, en effet, un policier, remarquable, et la difficile
mission qui lui était confiée n'aurait pu l'être à un plus digne. Agé
de quarante-cinq ans, c'était un homme de complexion moyenne, plutôt
maigre, et doué de plus de force morale que de force physique. Il
avait assez de vigueur, cependant, pour supporter les fatigues
professionnelles de son état, comme il avait assez de bravoure pour en
affronter les dangers. Légalement, il demeurait à Budapest, mais le plus
souvent il était en campagne, occupé à quelque enquête délicate. Sa
connaissance parfaite de tous les idiomes du Sud-Est de l'Europe, de
l'allemand et du roumain, du serbe, du bulgare et du turc, sans parler
du hongrois, sa langue maternelle, lui permettait de n'être jamais
embarrassé, et, en sa qualité de célibataire, il n'avait pas à
craindre que des soucis de famille vinssent entraver la liberté de ses
mouvements.
Sa nomination avait, comme on dit, une bonne presse. Quant au public,
il l'approuvait à l'unanimité. Dans la grande salle du -Rendez-vous
des Pêcheurs-, la nouvelle en était accueillie d'une manière tout
particulièrement flatteuse.
«On ne pouvait mieux choisir, affirmait, au moment où s'allumaient les
lampes du cabaret, M. Ivetozar, titulaire du second prix du poids, lors
du concours qui venait de finir. Je connais Dragoch. C'est un homme.
--Et un habile homme, renchérit le Président Miclesco.
--Souhaitons, s'écria un Croate, du nom peu facile à prononcer de Svrb,
propriétaire d'une teinturerie dans un des faubourgs de Vienne, qu'il
réussisse à assainir les rives du fleuve. La vie n'y était plus
tolérable, en vérité!
--Karl Dragoch a affaire à forte partie, dit l'Allemand Weber, en
hochant la tête. Il faudra le voir à l'oeuvre.
--A l'oeuvre!... s'écria M. Ivetozar. Il y est déjà, n'en doutez pas.
--Certes! approuva M. Miclesco. Karl Dragoch n'est pas d'un caractère
à perdre son temps. Si sa nomination remonte à quatre jours, comme le
disent les journaux, il y en a au moins trois qu'il est en campagne.
--Par quel bout va-t-il commencer? demanda M. Piscéa, un Roumain au nom
prédestiné pour un pêcheur à la ligne. Je serais bien embarrassé, je
l'avoue, si j'étais à sa place.
--C'est précisément pour ça qu'on ne vous y a pas mis, mon cher,
répliqua plaisamment un Serbe. Soyez sûr que Dragoch n'est pas
embarrassé, lui. Quant à vous dire son plan, c'est autre chose.
Peut-être s'est-il dirigé sur Belgrade, peut-être est-il resté à
Budapest... A moins qu'il n'ait préféré venir précisément ici, à
Sigmaringen, et qu'il ne soit en ce moment parmi nous au -Rendez-vous
des Pêcheurs!-
Cette supposition obtint un grand succès d'hilarité.
--Parmi nous!... se récria M. Weber. Vous nous la baillez belle, Michael
Michaelovitch. Que viendrait-il faire ici, où, de mémoire d'homme, on
n'a jamais eu à déplorer le moindre crime?
--Eh! riposta Michael Michaelovitch, ne serait-ce que pour assister
après-demain au départ d'Ilia Brusch. Ça l'intéresse peut-être, cet
homme.... A moins, toutefois, qu'Ilia Brusch et Karl Dragoch ne fassent
qu'un.
--Comment, ne fassent qu'un! S'écria-t-on de toutes parts.
Qu'entendez-vous par là?
--Parbleu! ce serait très fort. Sous la peau du lauréat, personne ne
soupçonnerait le policier, qui pourrait ainsi inspecter le Danube en
parfaite liberté.
Cette fantaisiste boutade fit ouvrir de grands yeux aux autres buveurs.
Ce Michael Michaelovitch!... Il n'y avait que lui pour avoir des idées
pareilles!
Mais Michael Michaelovitch ne tenait pas autrement à celle qu'il venait
de risquer.
--A moins ... commença-t-il, en employant une tournure qui lui était
décidément familière.
--A moins?
--A moins que Karl Dragoch n'ait un autre motif de venir ici,
poursuivit-il, passant sans transition à une autre hypothèse non moins
fantaisiste.
--Quel motif?
--Supposez, par exemple, que ce projet de descendre le Danube la ligne à
la main lui paraisse louche.
--Louche!... Pourquoi louche?
--Dame! ce ne serait pas bête, non plus, pour un filou, de se cacher
dans la peau d'un pêcheur, et surtout d'un pêcheur aussi notoire. Une
telle célébrité vaut tous les incognitos du monde. On pourrait faire
les cent coups à son aise, à la condition de pêcher dans l'intervalle,
histoire de donner le change.
--Oui, mais il faudrait savoir pêcher, objecta doctoralement le
Président Miclesco, et c'est là un privilège réservé aux honnêtes gens.
Cette observation morale, peut-être un peu hasardeuse, fut
frénétiquement applaudie par tous ces passionnés pêcheurs. Michael
Michaelovitch profita avec un tact remarquable de l'enthousiasme
général.
--A la santé du Président! s'écria-t-il en levant son verre.
--A la santé du Président! répétèrent tous les buveurs, en vidant les
leurs comme un seul homme.
--A la santé du Président! répéta un consommateur solitairement attablé,
qui, depuis quelques instants, semblait prendre un vif intérêt aux
répliques échangées autour de lui.
M. Miclesco fut sensible à l'aimable procédé de cet inconnu, et, pour
l'en remercier, il esquissa à son adresse un geste de toast. Le buveur
solitaire, estimant sans doute la glace suffisamment rompue par ce geste
courtois, se considéra comme autorisé à faire part de ses impressions à
l'honorable assistance.
--Bien répondu, ma foi! dit-il. Oui, certes, la pêche est un plaisir
d'honnêtes gens.
--Aurions-nous l'avantage de parler à un confrère? demanda M. Miclesco,
en s'approchant de l'inconnu.
--Oh! répondit modestement celui-ci, un amateur tout au plus, qui se
passionne pour les beaux coups, mais n'a pas l'outrecuidance de chercher
à les imiter.
--Tant pis, monsieur...?
--Jaeger.
--Tant pis, monsieur Jaeger, car je dois en conclure que nous n'aurons
jamais l'honneur de vous compter au nombre des membres de la Ligue
Danubienne.
--Qui sait? répondit M. Jaeger. Je me déciderai peut-être un jour à
mettre moi aussi la main à la pâte ... à la ligne, je veux dire, et, ce
jour-là, je serai certainement des vôtres, si je réunis toutefois les
conditions requises pour l'admission.
--N'en doutez pas, affirma avec précipitation M. Miclesco excité par
l'espoir de recruter un nouvel adhérent. Ces conditions fort simples
ne sont qu'au nombre de quatre. La première est de payer une modeste
cotisation annuelle. C'est la principale.
--Bien entendu, approuva M. Jaeger en riant.
--La seconde, c'est d'aimer la pêche. La troisième, c'est d'être un
agréable compagnon, et je considère que cette troisième condition est
d'ores et déjà réalisée.
--Trop aimable! remercia M. Jaeger.
--Quant à la quatrième, elle consiste uniquement dans l'inscription du
nom et de l'adresse sur les listes de la Société. Or, ayant déjà votre
nom, quand j'aurai votre adresse....
--43, Leipzigerstrasse, à Vienne.
--Vous ferez un ligueur complet au prix de vingt couronnes par an.
Les deux interlocuteurs se mirent à rire de bon coeur.
--Pas d'autres formalités? demanda M. Jaeger.
--Pas d'autres.
--Pas de pièces d'identité à fournir?
--Voyons, monsieur Jaeger, objecta M. Miclesco, pour pêcher à la
ligne!...
--C'est juste, reconnut M. Jaeger. D'ailleurs, cela n'a guère
d'importance. Tout le monde doit se connaître à la Ligue Danubienne.
--C'est exactement le contraire, rectifia M. Miclesco. Songez donc!
certains de nos camarades habitent ici, à Sigmaringen, et d'autres sur
le rivage de la mer Noire. Cela ne facilite pas les relations de bon
voisinage.
--En effet!
--Ainsi, par exemple, notre étonnant lauréat du dernier concours...
--Ilia Brusch?
--Lui-même. Eh bien! personne ne le connaît.
--Pas possible!
--C'est ainsi, affirma M. Miclesco. Il n'y a pas plus de quinze jours,
il est vrai, qu'il fait partie de la Ligue. Pour tout le monde, Ilia
Brusch a été une surprise, que dis-je! une véritable révélation.
--Ce qu'on appelle un -outsider-, en style de course.
--Précisément.
--De quel pays est-il, cet outsider?
--C'est un Hongrois.
--Comme vous alors. Car vous êtes Hongrois, je crois, monsieur le
Président?
--Pur sang, monsieur Jaeger, Hongrois de Budapest.
--Tandis qu'Ilia Brusch?
--Est de Szalka.
--Où prenez-vous Szalka?
--C'est une bourgade, une petite ville, si vous voulez, sur la rive
droite de l'Ipoly, rivière qui se jette dans le Danube à quelques lieues
au-dessus de Budapest.
--Avec celui-là, du moins, monsieur Miclesco, vous pourrez par
conséquent voisiner, fit observer M. Jaeger en riant.
--Pas avant deux ou trois mois, en tous cas, répondit sur le même ton le
Président de la Ligue Danubienne. Il lui faudra bien ce temps pour son
voyage...
--A moins qu'il ne le fasse pas! insinua le Serbe facétieux, en se
mêlant sans façon à la conversation.
D'autres pêcheurs se rapprochèrent. M. Jaeger et M. Miclesco devinrent
le centre d'un petit groupe.
--Qu'entendez-vous par là? interrogea M. Miclesco. Vous avez une
brillante imagination, Michael Michaelovitch.
--Simple plaisanterie, mon cher Président, répondit l'interrupteur.
Cependant, si Ilia Brusch ne peut être, selon vous, ni un policier ni un
malfaiteur, pourquoi n'aurait-il pas voulu se payer, comme on dit, notre
tête, et pourquoi ne serait-il pas tout simplement un farceur?
M. Miclesco prit la chose sur le mode grave.
--Votre esprit est malveillant, Michael Michaelovitch, répliqua-t-il.
Cela vous jouera un mauvais tour un jour ou l'autre. Ilia Brusch m'a
fait l'effet d'un brave homme et d'un homme sérieux. D'ailleurs, il est
membre de la Ligue Danubienne. C'est tout dire.
--Bravo! cria-t-on de tous côtés.
Michael Michaelovitch, sans paraître autrement confus de la leçon,
saisit avec une admirable présence d'esprit cette nouvelle occasion de
porter un toast.
--Dans ce cas, dit-il, en saisissant son moss, à la santé d'Ilia Brusch!
--A la santé d'Ilia Brusch!» répondit en choeur l'assistance, sans
excepter M. Jæger, qui vida consciencieusement son verre Jusqu'à la
dernière goutte.
Cette boutade de Michael Michaelovitch n'était cependant pas aussi
dénuée de bon sens que les précédentes. Après avoir annoncé son projet
à grand fracas, Ilia Brusch n'avait plus reparu. Nul n'en avait plus
entendu parler. N'était-il pas singulier qu'il se fût ainsi tenu à
l'écart, et ne pouvait-on légitimement supposer qu'il avait voulu en
faire accroire à ses trop crédules collègues? Pour que l'on fût fixé à
cet égard, l'attente, en tous cas, ne serait plus de longue durée. Dans
trente-six heures, on saurait à quoi s'en tenir.
Ceux qui s'intéressaient à ce projet n'avaient qu'à se transporter
à quelques lieues en amont de Sigmaringen. Ils y rencontreraient
assurément Ilia Brusch, si celui-ci était un homme aussi sérieux que le
Président Miclesco l'affirmait de confiance.
Toutefois, une difficulté pouvait se présenter. La situation de la
source du grand fleuve était-elle déterminée avec précision? Les
cartes l'indiquaient-elles avec exactitude? N'existait-il pas quelque
incertitude sur ce point, et, quand on essaierait de rejoindre Ilia
Brusch à tel endroit, ne serait-il pas à tel autre?
Certes, il n'est pas douteux que le Danube, l'Ister des Anciens, prenne
naissance dans le grand-duché de Bade. Les géographes affirment même que
c'est par six degrés dix minutes de longitude orientale et quarante-sept
degrés quarante-huit minutes de latitude septentrionale. Mais enfin
cette détermination, en admettant qu'elle soit juste, n'est poussée que
jusqu'à la minute d'arc et non jusqu'à la seconde, ce qui peut donner
lieu à une variation d'une certaine importance. Or, il s'agissait de
jeter la ligne à l'endroit même où la première goutte d'eau danubienne
commence à dévaler vers la mer Noire.
D'après une légende qui eut longtemps la valeur d'une donnée
géographique, le Danube naîtrait au milieu d'un jardin, celui des
princes de Furstenberg. Il aurait pour berceau un bassin en marbre, dans
lequel nombre de touristes viennent remplir leur gobelet. Serait-ce donc
au bord de cette vasque intarissable qu'il conviendrait d'attendre Ilia
Brusch le matin du 10 août?
Non, là n'est point la véritable, l'authentique source du grand fleuve.
On sait maintenant qu'il est formé par la réunion de deux ruisseaux, la
Breg et la Brigach, lesquels se déversent d'une altitude de huit cent
soixante-quinze mètres, à travers la forêt du Schwarzwald. Leurs eaux se
mélangent à Donaueschingen, quelques lieues en amont de Sigmaringen,
et se confondent alors sous l'appellation unique de Donau, d'où les
Français ont fait Danube.
Si l'un de ces ruisseaux méritait plus que l'autre d'être considéré
comme le fleuve lui-même, ce serait la Breg, dont la longueur l'emporte
de trente-sept kilomètres, et qui naît dans le Brisgau.
Mais, sans doute, les curieux plus avisés s'étaient dit que le point de
départ d'Ilia Brusch--s'il partait toutefois--serait Donaueschingen,
car c'est là qu'ils se rendirent, la plupart appartenant à la Ligue
Danubienne, en compagnie du Président Miclesco.
Dès le matin du 10 août, ils se mirent en faction sur la rive de la
Breg, au confluent des deux ruisseaux. Mais les heures s'écoulèrent,
sans que la présence de l'homme du jour eût été signalée.
«Il ne viendra pas, disait l'un.
--Ce n'est qu'un mystificateur, disait l'autre.
--Et nous ressemblons singulièrement à de bons niais! ajoutait Michael
Michaelovitch, qui n'avait pas le triomphe modeste.
Seul, le Président Miclesco persistait à prendre la défense d'Ilia
Brusch.
--Non, affirmait-il, je n'admettrai jamais qu'un membre de la Ligue
Danubienne ait pu avoir la pensée de mystifier ses collègues!... Ilia
Brusch aura été retardé. Patientons. Nous allons bientôt le voir
arriver.»
M. Miclesco avait raison de se montrer aussi confiant. Un peu avant neuf
heures, un cri s'échappa du groupe qui se tenait au confluent de la Breg
et de la Brigach.
«Le voilà!... le voilà!»
A deux cents pas, au tournant d'une pointe, apparaissait un canot
conduit à la godille, le long de la berge, en dehors du courant. Seul,
debout à l'arrière, un homme le dirigeait.
Cet homme était bien celui qui avait figuré quelques jours avant au
concours de la Ligue Danubienne, le gagnant des deux premiers prix, le
Hongrois Ilia Brusch.
Lorsque le canot eut atteint le confluent, il s'arrêta, et un grappin le
fixa à la berge. Ilia Brusch débarqua, et tous les curieux se réunirent
autour de lui. Sans doute, il ne s'attendait pas à trouver si nombreuse
assistance, car il en parut quelque peu gêné.
Le Président Miclesco vint le rejoindre, et lui tendit une main qu'Ilia
Brusch serra avec déférence, après avoir retiré sa casquette de loutre.
«Ilia Brusch, dit M. Miclesco avec une dignité vraiment présidentielle,
je suis heureux de revoir le grand lauréat de notre dernier concours.
Le grand lauréat s'inclina par manière de remerciement. Le Président
reprit:
--De ce que nous vous rencontrons aux sources de notre fleuve
international, nous en concluons que vous mettez à exécution votre
projet de le descendre, en pêchant à la ligne, jusqu'à son embouchure.
--En effet, monsieur le Président, répondit Ilia Brusch.
--Et c'est aujourd'hui même que vous commencez votre descente?
--Aujourd'hui même, monsieur le Président.
--Comment comptez-vous effectuer le parcours?
--En m'abandonnant au courant.
--Dans ce canot?
--Dans ce canot.
--Sans jamais relâcher?
--Si, la nuit.
--Vous n'ignorez pas qu'il s'agit de trois mille kilomètres?
--A dix lieues par jour, ce sera fait en deux mois environ.
--Alors bon voyage, Ilia Brusch!
--En vous remerciant, monsieur le Président!»
Ilia Brusch salua une dernière fois, et remonta dans son embarcation,
tandis que les curieux se pressaient pour le voir partir.
Il prit sa ligne, l'amorça, la déposa sur l'un des bancs, ramena le
grappin à bord, repoussa le canot d'un vigoureux coup de gaffe, puis,
s'asseyant à l'arrière, il lança la ligne.
Un instant après, il la retirait. Un barbeau frétillait à l'hameçon.
Cela parut d'un heureux présage, et, comme il tournait la pointe, toute
l'assistance acclama par de frénétiques -hoch!- le lauréat de la Ligue
Danubienne.
III
LE PASSAGER D'ILIA BRUSCH
Elle était donc commencée, cette descente du grand fleuve, qui allait
promener Ilia Brusch à travers un duché: celui de Bade; deux royaumes:
le Wurtemberg et la Bavière; deux empires: l'Autriche-Hongrie et
la Turquie; trois principautés: le Hohenzollern, la Serbie et la
Roumanie[1]. L'original pêcheur n'avait à redouter aucune fatigue
pendant ce long parcours de plus de sept cents lieues. Le courant du
Danube se chargerait de le transporter jusqu'à l'embouchure, à raison
d'un peu plus d'une lieue à l'heure, soit, en moyenne, une cinquantaine
de kilomètres par jour. En deux mois, il serait ainsi au terme de son
voyage, à condition qu'aucun incident ne l'arrêtât en route. Mais
pourquoi aurait-il éprouvé des retards?
[Note 1: Ces deux principautés ont été érigées depuis en royaumes, la
Roumanie en 1881 et la Serbie en 1882.]
Le canot d'Ilia Brusch mesurait une douzaine de pieds. C'était une sorte
de barge à fond plat, large de quatre pieds en son milieu. A l'avant,
s'arrondissait un rouf, un tôt, si l'on veut, sous lequel deux hommes
auraient pu s'abriter. A l'intérieur de ce rouf, deux coffres latéraux,
placés en abord, contenaient la garde-robe très réduite du propriétaire,
et pouvaient, une fois refermés, se transformer en couchettes. A
l'arrière un autre coffre formait banc, et servait à loger divers
ustensiles de cuisine.
Inutile d'ajouter que la barge était pourvue de tous les engins qui
constituent le matériel du véritable pêcheur. Ilia Brusch n'aurait
pu s'en passer, puisque, d'après le projet communiqué par lui à ses
collègues le jour du concours, il devait, pendant ce voyage, vivre
exclusivement du produit de sa pêche, soit qu'il le consommât en nature,
soit qu'il l'échangeât contre espèces sonnantes et trébuchantes, qui lui
permettraient de composer des menus plus variés sans donner d'entorse à
son programme.
Dans ce but, Ilia Brusch irait, le soir venu, vendre le poisson capturé
pendant le jour, et ce poisson aurait des amateurs sur l'une et l'autre
rive, après le bruit fait autour du nom du pêcheur.
Ainsi s'écoula la première journée. Toutefois, un observateur, qui
aurait pu ne pas quitter des yeux Ilia Brusch, aurait été à bon droit
surpris du peu d'ardeur que le lauréat de la Ligue Danubienne semblait
mettre à la pêche, seule raison d'être, pourtant, de son excentrique
entreprise. Se croyait-il à l'abri des regards, il s'empressait de
lâcher la ligne pour l'aviron, et godillait de toutes ses forces,
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