trente-six heures. Peut-être Van Mitten,--car il faut toujours en revenir à cet excellent homme, préalablement nourri des lectures de son guide,--peut-être Van Mitten, s'il eût été libre de ses actes, si le temps et l'argent ne lui eussent pas manqué, peut-être eût-il fait fouiller le port d'Amastra pour y rechercher un objet dont aucun antiquaire n'oserait contester la valeur archéologique. Personne n'ignore, en effet, que, deux cent quatre-vingt-dix ans avant Jésus-Christ, la reine Amastris, la femme de Lysimachus, un des capitaines d'Alexandre, la célèbre fondatrice de cette ville, fut enfermée dans un sac de cuir, puis jetée par ses frères dans les eaux mêmes du port qu'elle avait créé. Or, quelle gloire pour Van Mitten, si, sur la foi de son guide, il eût réussi à repêcher le fameux sac historique! Mais on l'a dit, le temps et l'argent lui faisaient défaut, et, sans confier à personne,--pas même à la noble Saraboul,--le sujet de sa rêverie, il s'en tint à ses regrets d'archéologue. Le lendemain matin, 26 septembre, cette ancienne métropole des Génois, qui n'est plus aujourd'hui qu'un assez misérable village, où se fabriquent quelques jouets d'enfants, était quittée dès l'aube. Trois ou quatre lieues plus loin, c'était la bourgade de Bartan dont on dépassait les limites, puis, dans l'après-midi, celle de Filias, puis, à la tombée du soir, celle d'Ozina, et, vers minuit enfin, la bourgade d'Éregli. On s'y reposa jusqu'au petit jour. En somme, c'était peu, car les chevaux, sans parler des voyageurs, commençaient à être sérieusement fatigués par les exigences d'une si longue traite, qui ne leur avait laissé que de rares répits depuis Trébizonde. Mais quatre jours restaient pour atteindre le terme de cet itinéraire,--quatre jours seulement,--les 27, 28, 29 et 30 septembre. Et encore, cette dernière journée, fallait-il la déduire, puisqu'elle devait être employée d'une toute autre façon. Si le 30, dès les premières heures du matin, le seigneur Kéraban et ses compagnons n'apparaissaient pas sur les rives du Bosphore, la situation serait singulièrement compromise. Il n'y avait donc pas un instant à perdre, et le seigneur Kéraban pressa le départ, qui s'effectua au lever du soleil. Éregli, c'est l'ancienne Héraclée, grêcque d'origine. Ce fut autrefois une vaste capitale, dont les murailles en ruines, accotées à des figuiers énormes, indiquent encore le contour. Le port, jadis très important, bien protégé par son enceinte, a dégénéré comme la ville, qui ne compte plus que six à sept mille habitants. Après les Romains, après les Grecs, après les Génois, elle devait tomber sous la domination de Mahomet II, et, de cité qui eut ses jours de splendeur, devenir une simple bourgade, morte à l'industrie, morte au commerce. L'heureux fiancé de Saraboul aurait encore eu là plus d'une curiosité à satisfaire. N'y a-t-il pas, tout près d'Héraclée, cette presqu'île d'Achérusia, où s'ouvrait, dans une caverne mythologique, une des entrées du Tartare? Diodore de Sicile ne raconte-t-il pas que c'est par cette ouverture qu'Hercule ramena Cerbère, en revenant du sombre royaume? Mais Van Mitten renferma encore ses désirs au plus profond de son coeur. Et d'ailleurs, ce Cerbère, n'en retrouvait-il pas la fidèle image en ce beau-frère Yanar qui le gardait à vue? Sans doute, le seigneur kurde n'avait pas trois têtes; mais une lui suffisait, et, quand il la redressait d'un air farouche, il semblait que ses dents, apparaissant sous ses épaisses moustaches, allaient mordre comme celles du chien tricéphale que Pluton tenait à la chaîne! Le 27 septembre, la petite caravane traversa le bourg de Sacaria, puis atteignit vers le soir le cap Kerpe, à l'endroit même où, seize siècles avant, fut tué l'empereur Aurélien. Là, on fit halte pour la nuit, et l'on tint conseil sur la question de modifier quelque peu l'itinéraire, afin d'arriver à Scutari dans les quarante-huit heures, c'est-à-dire dès le matin de la dernière journée marquée pour le retour. XI DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN SE RANGE A L'AVIS DU GUIDE, UN PEU CONTRE L'OPINION DE SON NEVEU AHMET. Voici, en effet, une proposition qui avait été faite par le guide, et dont l'opportunité méritait d'être prise en considération. Quelle distance séparait encore les voyageurs des hauteurs de Scutari? Environ une soixantaine de lieues? Combien de temps restait-il pour la franchir? Quarante-huit heures. C'était peu, si les attelages se refusaient à marcher pendant la nuit. Eh bien, en abandonnant une route que les sinuosités de la côte allongent sensiblement, en se jetant à travers cet angle extrême de l'Anatolie, compris entre les rives de la mer Noire et les rives de la mer de Marmara, en un mot, en coupant au plus court, on pouvait abréger l'itinéraire d'une bonne douzaine de lieues. «Voici donc, seigneur Kéraban, le projet que je vous propose, dit le guide de ce ton froid qui le caractérisait, et j'ajouterai que je vous engagevivement à l'accepter. --Mais les routes du littoral ne sont-elles pas plus sûres que celles de l'intérieur? demanda Kéraban. --Il n'y a pas plus de dangers à redouter à l'intérieur que sur les côtes, répondit le guide. --Et vous connaissez bien ces chemins que vous nous offrez de prendre? reprit Kéraban. --Je les ai parcourus vingt fois, répliqua le guide, lorsque j'exploitais ces forêts de l'Anatolie. --Il me semble qu'il n'y a pas à hésiter, dit Kéraban, et qu'une douzaine de lieues à économiser sur ce qui nous reste à faire, cela vaut la peine qu'on modifie sa route.» Ahmet écoutait sans rien dire. «Qu'en penses-tu, Ahmet?» demanda le seigneur Kéraban en interpellant son neveu. Ahmet ne répondit pas. Il avait certainement des préventions contre ce guide,--préventions qui, il faut bien l'avouer, s'étaient accrues, non sans raison, à mesure qu'on se rapprochait du but. En effet, les allures cauteleuses de cet homme, quelques absences inexplicables, pendant lesquelles il devançait la caravane, le soin qu'il prenait de se tenir toujours à l'écart, aux heures de halte, sous prétexte de préparer les campements, des regards singuliers, suspects même, jetés sur Amasia, une surveillance qui semblait plus spécialement porter sur la jeune fille, tout cela n'était pas pour rassurer Ahmet. Aussi ne perdait-il pas de vue ce guide, accepté à Trébizonde sans que l'on sût trop ni qui il était, ni d'où il venait. Mais son oncle Kéraban n'était point homme à partager ses craintes, et il eût été difficile de lui faire admettre pour réel ce qui n'était encore qu'à l'état de pressentiment. «Eh bien, Ahmet? redemanda Kéraban, avant de prendre un parti sur la nouvelle proposition du guide, j'attends la réponse! Que penses-tu de cet itinéraire? --Je pense, mon oncle, que, jusqu'ici, nous nous sommes bien trouvés de suivre les bords de la mer Noire, et qu'il y aurait peut-être imprudence à les abandonner. --Et pourquoi! Ahmet, puisque notre guide connaît parfaitement ces routes de l'intérieur qu'il nous propose de suivre? D'ailleurs, l'économie de temps en vaut la peine! --Nous pouvons, mon oncle, en surmenant quelque peu nos attelages, regagner aisément.... --Bon, Admet, tu parles ainsi parce que Amasia nous accompagne! s'écria Kéraban. Mais si, maintenant, elle était à nous attendre à Scutari, tu serais le premier à presser notre marche! --C'est possible, mon oncle! --Eh bien, moi, qui prends en mains tes intérêts, Ahmet, je pense que plus tôt nous arriverons, mieux cela vaudra! Nous sommes toujours à la merci d'un retard, et, puisque nous pouvons gagner douze lieues en changeant notre itinéraire, il n'y a pas a hésiter! --Soit, mon oncle, répondit Ahmet. Puisque vous le voulez, je ne discuterai pas à ce sujet.... --Ce n'est pas parce que je le veux, mais parce que les arguments te manquent, mon neveu, et que j'aurais trop beau jeu à te battre.» Ahmet ne répondit pas. En tout cas, le guide put être convaincu que le jeune homme ne voyait pas, sans quelque arrière-pensée, cette modification proposée par lui. Leurs regards se croisèrent un instant à peine; mais cela leur suffit «à se tâter», comme on dit en langage d'escrime. Aussi, ce ne fut plus seulement sur ses gardes, mais «en garde» qu'Ahmet résolut de se tenir. Pour lui, le guide était un ennemi, n'attendant que l'occasion de l'attaquer traîtreusement. Du reste, la détermination d'abréger le voyage ne pouvait que plaire à des voyageurs qui n'avaient guère chômé depuis Trébizonde. Van Mitten et Bruno avaient hâte d'être à Scutari pour liquider une situation pénible, le seigneur Yanar et la noble Saraboul pour revenir au Kurdistan avec leur beau-frère et fiancé sur les paquebots du littoral, Amasia pour être enfin, unie à Ahmet, et Nedjeb pour assister aux fêtes de ce mariage! La proposition fut donc bien accueillie. On résolut de se reposer pendant cette nuit du 27 au 28 septembre, afin de fournir une bonne et longue étape pendant la journée suivante. Toutefois il y eut quelques précautions à prendre, qui furent indiquées par le guide. Il importait, en effet, de se munir de provisions pour vingt-quatre heures, car la région à traverser manquait de bourgades et de villages. On ne trouverait ni khans, ni doukhans, ni auberges sur la route. Donc, nécessité de s'approvisionner de manière à suffire à tous les besoins. On put heureusement se procurer ce qui était nécessaire, au cap Kerpe, en le payant d'un bon prix, et même faire acquisition d'un âne pour porter ce surcroît de charge. Il faut le dire, le seigneur Kéraban avait un faible pour les ânes,--sympathie de têtu à têtu, sans doute,--et celui qu'il acheta au cap Kerpe lui plut tout particulièrement. C'était un animal de petite taille, mais vigoureux, pouvant porter la charge d'un cheval, soit environ quatre-vingt-dix «oks», ou plus de cent kilogrammes,--un de ces ânes comme on en rencontre par milliers dans ces régions de l'Anatolie, où ils transportent des céréales jusqu'aux divers ports de la côte. Ce frétillant et alerte baudet avait les narines fendues artificiellement, ce qui permettait de le débarrasser avec plus de facilité des mouches qui s'introduisaient dans son nez. Cela lui donnait un air tout réjoui, une sorte de physionomie gaie, et il eut mérité d'être nommé «l'âne qui rit» Bien différent de ces pauvres petits animaux dont parle Th. Gautier, lamentables bêtes «aux oreilles flasques, à l'échiné maigre et saigneuse», il devait probablement être aussi entêté que le seigneur Kéraban, et Bruno se dit que celui-ci avait peut-être trouvé là son maître. Quant aux provisions, quartier de mouton que l'on ferait cuire sur place, «bourgboul», sorte de pain fabriqué avec du froment préalablement séché au four et additionné de beurre, c'était tout ce qu'il fallait pour un aussi court trajet. Une petite charrette à deux roues, à laquelle fut attelé l'âne, devait suffire à les transporter. Un peu avant le lever du soleil, le lendemain, 28 septembre, tout le monde était sur pied. Les chevaux furent aussitôt attelés aux talikas, dans lesquelles chacun prit sa place accoutumée. Ahmet et le guide, enfourchant leur monture, se mirent en tête de la caravane que précédait l'âne, et l'on se mit en route. Une heure après, la vaste étendue de la mer Noire avait disparu derrière les hautes falaises. C'était une région légèrement accidentée, qui se développait devant les pas des voyageurs. La journée ne fut pas trop pénible, bien que la viabilité des routes laissât à désirer,--ce qui permit au seigneur Kéraban de reprendre la litanie de ses lamentations contre l'incurie des autorités ottomanes. «On voit bien, répétait-il, que nous nous rapprochons de leur moderne Constantinople! --Les routes du Kurdistan valent infiniment mieux! fit observer le seigneur Yanar. --Je le crois volontiers, répondit Kéraban, et mon ami Van Mitten n'aura pas même à regretter la Hollande sous ce rapport! --Sous aucun rapport» répliqua vertement la noble Kurde, dont, à chaque occasion, le caractère impérieux se montrait dans toute sa splendeur. Van Mitten eût volontiers donné au diable son ami Kéraban, qui semblait vraiment prendre quelque plaisir à le taquiner! Mais, en somme, avant quarante-huit heures, il aurait recouvré sa liberté pleine et entière, et il lui passa ses plaisanteries. Le soir, la caravane s'arrêta auprès d'un village délabré, un amas de huttes, à peine faites pour abriter des bêtes de somme. Là, végétaient quelques centaines de pauvres gens, vivant d'un peu de laitage, de viandes de mauvaise qualité, d'un pain où il entrait plus de son que de farine. Une odeur nauséabonde emplissait l'atmosphère: c'était celle que dégage en brûlant le «tezek», sorte de tourbe artificielle, composée de fiente et de boue, seul combustible en usage dans ces campagnes et dont sont quelquefois faits les murs mêmes des huttes. Il était heureux que, d'après les conseils du guide, la question des vivres eût été préalablement réglée. On n'eût rien trouvé dans ce misérable village, dont les habitants auraient été plus près de demander l'aumône que de la faire. La nuit se passa, sans incidents, sous un hangar en ruines, où gisaient quelques bottes de paille fraîche. Ahmet veilla avec plus de circonspection que jamais, non sans raison. En effet, au milieu de la nuit, le guide quitta le village et s'aventura à quelques centaines de pas en avant. Ahmet le suivit, sans être vu, et ne rentra au campement qu'au moment où le guide y rentrait lui-même. Qu'était donc allé faire cet homme au dehors? Ahmet ne put le deviner. Il s'était assuré que le guide n'avait communiqué avec personne. Pas un être vivant ne s'était approché de lui! Pas un cri éloigné n'avait été jeté à travers le calme de la nuit! Pas un signal n'avait été fait en un point quelconque de la plaine! «Pas un signal?... se dit Ahmet, lorsqu'il eut repris sa place sous le hangar. Mais n'était-ce pas un signal, un signal attendu, ce feu qui a paru un instant au ras de l'horizon dans l'ouest?» Et alors un fait, dont il n'avait pas d'abord tenu compte, se représenta obstinément à l'esprit d'Ahmet. Il se rappela très nettement que, tandis que le guide se tenait debout sur un exhaussement du sol, un feu avait brillé au loin, puis jeté trois éclats distincts à de courts intervalles, avant de disparaître. Or, ce feu, Ahmet l'avait tout d'abord pris pour un feu de pâtre? Maintenant, dans le silence de la solitude, sous l'impression particulière que donne cette torpeur qui n'est pas du sommeil, il réfléchissait, il le revoyait, ce feu, et il en faisait un signal avec une conviction qui allait au delà d'un simple pressentiment. «Oui, se dit-il, ce guide nous trahit, c'est évident! Il agit dans l'intérêt de quelque personnage puissant....» Lequel? Ahmet ne pouvait le nommer! Mais, il le pressentait, cette trahison devait se rattacher à l'enlèvement d'Amasia. Arrachée aux mains de ceux qui avaient commis le rapt d'Odessa, était-elle menacée de nouveaux périls, et maintenant, à quelques journées de marche de Scutari, ne fallait-il pas tout craindre en approchant du but? Ahmet passa le reste de la nuit dans une extrême inquiétude. Quel parti prendre, il ne le savait. Devait-il, sans plus tarder, démasquer la trahison de ce guide,--trahison qui, dans sa pensée, ne faisait plus aucun doute,--ou attendre, pour le confondre et le punir, qu'il y eût eu quelque commencement d'exécution? Le jour en reparaissant lui apporta un peu de calme. Il se décida alors à patienter pendant cette journée encore, afin de mieux pénétrer les intentions du guide. Bien résolu à ne plus le perdre de vue un instant, il ne le laisserait pas s'éloigner pendant les marches ni à l'heure des haltes. D'ailleurs, ses compagnons et lui étaient bien armés, et, si le salut d'Amasia n'eût été en jeu, il n'aurait pas craint de résister à n'importe quelle agression. Ahmet était redevenu maître de lui-même. Son visage ne fit rien paraître de ce qu'il éprouvait, ni au yeux de ses compagnons, ni même à ceux d'Amasia, dont la tendresse pouvait lire plus avant dans son âme,--pas même à ceux du guide, qui, de son côté, ne cessait de l'observer avec une certaine obstination. La seule résolution que prit Ahmet fut de faire part à son oncle Kéraban des nouvelles inquiétudes qu'il avait conçues, et cela, dès que l'occasion s'en présenterait, dût-il, à cet égard, engager et soutenir la plus orageuse des discussions. Le lendemain, de grand matin, on quitta ce misérable village. S'il ne se produisait ni trahison ni erreur, cette journée devait être la dernière de ce voyage entrepris pour une satisfaction d'amour, propre par le plus entêté des Osmanlis. En tout cas, elle fut très pénible. Les attelages durent faire les plus grands efforts pour traverser cette partie montagneuse, qui devait appartenir au système orographique des Elken. Rien que de ce chef-Ahmet eut fort à regretter d'avoir accepté une modification de l'itinéraire primitif. Plusieurs fois, il fallut mettre pied à terre pour alléger les voitures. Amasia et Nedjeb montrèrent beaucoup d'énergie pendant ces rudes passages. La noble Kurde ne fut pas au-dessous de ses compagnes. Quant à Van Mitten, le fiancé de son choix, toujours un peu affaissé depuis le départ de Trébizonde, il dut marcher au doigt et à la baguette. Du reste, il n'y eut aucune hésitation sur la direction à prendre. Évidemment, le guide n'ignorait rien des détours de cette contrée. Il la connaissait à fond, suivant Kéraban. Il la connaissait trop, suivant Ahmet. De là, des compliments de l'oncle, que le neveu ne pouvait accepter pour l'homme dont il suspectait la conduite. Il faut ajouter, d'ailleurs, que, pendant cette journée, celui-ci ne quitta pas un instant les voyageurs, et demeura toujours en tête de la petite caravane. Les choses semblaient donc aller tout naturellement, à part les difficultés inhérentes à l'état des routes, à leur raideur, lorsqu'elles circulaient au flanc de quelque montagne, aux cahots de leur sol, lorsqu'on les traversait en quelques endroits ravinés par les dernières pluies. Cependant, les chevaux s'en tirèrent, et, comme ce devait être leur dernière étape, on put leur demander un peu plus d'efforts que d'habitude. Ils auraient ensuite tout le temps de se reposer. Il n'était pas jusqu'au petit âne, qui ne portât allègrement sa charge. Aussi, le seigneur Kéraban l'avait-il pris en amitié. «Par Allah! il me plaît, cet animal, répétait-il, et, pour mieux narguer les autorités ottomanes, j'ai bonne envie d'arriver, perché sur son dos, aux rives du Bosphore.» On en conviendra, c'était là une idée,--une idée à la Kéraban!--mais personne ne la discuta, afin que son auteur ne fût point tenté de la mettre à exécution. Vers neuf heures du soir, après une journée véritablement fatigante, la petite troupe s'arrêta, et, sur le conseil du guide, on s'occupa d'organiser le campement. «A quelle distance sommes-nous maintenant des hauteurs de Scutari? demanda Ahmet. --A cinq ou six lieues encore, répondit le guide. --Alors, pourquoi ne pas pousser plus avant? reprit Ahmet. En quelques heures, nous pourrions être arrivés.... --Seigneur Ahmet, répondit le guide, je ne me soucie pas de m'aventurer, pendant la nuit, dans cette partie de la province, où je risquerais de m'égarer! Demain, au contraire, avec les premières lueurs du jour, je n'aurai rien à craindre, et, avant midi, nous serons arrivés au terme du voyage. --Cet homme a raison, dit le seigneur Kéraban. Il ne faut pas compromettre la partie par tant de hâte! Campons ici, mon neveu, prenons ensemble notre dernier repas de voyageurs, et, demain, avant dix heures, nous aurons salué les eaux du Bosphore!» Tous, sauf Ahmet, furent de l'avis du seigneur Kéraban, On se disposa donc à camper dans les meilleures conditions possibles pour cette dernière nuit de voyage. Du reste, l'endroit avait été bien choisi par le guide. C'était un assez étroit défilé, creusé entre des montagnes qui ne sont plus, à proprement parler, que des collines en cette partie de l'Anatolie occidentale. On donnait à cette passe le nom de gorges de Nérissa. Au fond, de hautes roches se reliaient aux premières assises d'un massif, dont les gradins semi-circulaires s'étageaient sur la gauche. A droite, s'ouvrait une profonde caverne, dans laquelle la petite troupe tout entière pouvait trouver un abri,--ce qui fut constaté après examen de ladite caxerne. Si le lieu était convenable pour une halte de voyageurs, il ne l'était pas moins pour les attelages, aussi désireux do nourriture que de repos. A quelques centaines de pas de là, en dehors de la sinueuse gorge, s'étendait une prairie, où ne manquaient ni l'eau ni l'herbe. C'est là que les chevaux furent conduits par Nizib, qui devait être préposé à leur garde, suivant son habitude pendant les haltes nocturnes. Nizib se dirigea donc vers la prairie, et Ahmet l'accompagna, afin de reconnaître les lieux et s'assurer que, de ce côté, il n'y avait aucun danger à craindre. En effet, Ahmet ne vit rien de suspect. La prairie, que fermaient dans l'ouest quelques collines longuement ondulées, était absolument déserte. A sa tombée, la nuit était calme, et la lune, qui devait se lever vers onze heures, allait bientôt l'emplir d'une suffisante clarté. Quelques étoiles brillaient entre de hauts nuages, immobiles et comme endormis dans les hautes zones du ciel. Pas un souffle ne traversait l'atmosphère, pas un bruit ne se faisait entendre à travers l'espace. Ahmet observa avec la plus extrême attention l'horizon sur tout son périmètre. Quelque feu, ce soir-là, allait-il apparaître encore à la crête des collines environnantes? Quelque signal serait-il fait que le guide viendrait plus tard surprendre?.... Aucun feu ne se montra sur la lisière de la prairie. Aucun signal ne fut envoyé du lointain de la plaine. Ahmet recommanda à Nizib de veiller avec la plus grande vigilance. Il lui enjoignit de revenir sans perdre un instant, pour le cas où quelque éventualité se produirait avant que les attelages n'eussent pu être ramenés au campement. Puis, en toute hâte, il reprit le chemin des gorges de Nérissa. XII DANS LEQUEL IL EST RAPPORTÉ QUELQUES PROPOS ÉCHANGÉS ENTRE LA NOBLE SARABOULET SON NOUVEAU FIANCÉ. Lorsque Ahmet rejoignit ses compagnons, les dernières dispositions, pour souper d'abord, pour dormir ensuite, avaient été convenablement prises. La chambre à coucher, ou plutôt le dortoir commun, c'était la caverne, haute, spacieuse, avec des coins et recoins, où chacun pourrait se blottir à son gré et même à son aise. La salle à manger, c'était cette partie plane du campement, sur laquelle des roches éboulées, des fragments de pierre, pouvaient servir de sièges et de tables. Quelques provisions avaient été tirées de la charrette traînée par le petit âne,--lequel comptait au nombre des convives, ayant été spécialement invité par son ami le seigneur Kéraban. Un peu de fourrage, dont on avait fait une bonne récolte, lui assurait une suffisante part du festin, et il en trayait de satisfaction. «Soupons, s'écria Kéraban d'un ton joyeux, soupons, mes amis! Mangeons et buvons à notre aise! Ce sera autant de moins que ce brave âne aura à traîner jusqu'à Scutari.» Il va sans dire que, pour ce repas en plein air, au milieu de ce campement éclairé de quelques torches résineuses, chacun s'était placé à sa guise. Au fond, le seigneur Kéraban trônait sur une roche, véritable fauteuil d'honneur de cette réunion épulatoire. Amasia et Nedjeb, l'une près de l'autre, comme deux amies,--il n'y avait plus ni maîtresse ni servante,--assises sur de plus modestes pierres, avaient réservé une place à Ahmet, qui ne tarda pas à les rejoindre. Quant au seigneur Van Mitten, il va de soi qu'il était flanqué, à droite de l'inévitable Yanar, à gauche de l'inséparable Saraboul, et, tous les trois, ils s'étaient attablés devant un gros fragment de roc, que les soupirs du nouveau fiancé auraient dû attendrir. Bruno, plus maigre que jamais, grignotant et geignant, allait et venait pour les besoins du service. Non seulement le seigneur Kéraban était de belle humeur, comme quelqu'un à qui tout réussit, mais, suivant son habitude, sa joie s'épanchait en propos plaisants, lesquels visaient plus directement son ami Van Mitten. Oui! il était ainsi fait, que l'aventure matrimoniale arrivée à ce pauvre homme,--par dévouement pour lui et les siens,--ne cessait guère d'exciter sa verve caustique! Dans douze heures, il est vrai, cette histoire aurait pris fin et Van Mitten n'entendrait plus parler ni du frère ni de la soeur kurdes! De là, une sorte de raison que Kéraban se donnait à lui-même pour ne point se gêner à l'égard de son compagnon de voyage. «Eh bien, Van Mitten, cela va bien, n'est-ce pas? dit-il en se frottant les mains. Vous voilà au comble de vos voeux! ... De bons amis vous font cortège! ... Une aimable femme, qui s'est heureusement rencontrée sur votre route, vous accompagne! ... Allah n'aurait pu faire davantage pour vous, quand bien même vous eussiez été l'un de ses plus fidèles croyants.» Le Hollandais regarda son ami en allongeant quelque peu les lèvres, mais sans répondre. «Eh bien, vous vous taisez? dit Yanar. --Non! ... Je parle ... je parle en dedans! --A qui? demanda impérieusement la noble Kurde, qui lui saisit vivement le bras. --A vous, chère Saraboul, ... à vous» répondît sans conviction l'interloqué Van Mitten. Puis, se levant: «Ouf» fit-il. Le seigneur Yanar et sa soeur, s'étant redressés au même moment, le suivaient dans toutes ses allées et venues. «Si vous voulez,» reprit Saraboul de ce ton doucereux qui ne permet pas la moindre contradiction, si vous le voulez, nous ne passerons que quelques heures à Scutari? --Si je le veux?.... --N'êtes-vous pas mon maître, seigneur Van Mitten? ajouta l'insinuante personne. --Oui! murmura Bruno, il est son maître ... comme on est le maître d'un dogue qui peut, à chaque instant, vous sauter à la gorge! --Heureusement, se disait Van Mitten, demain ... à Scutari ... rupture et abandon! ... Mais quelle scène en perspective.» Amasia le regardait avec un véritable sentiment de commisération, et, n'osant le plaindre à haute voix, elle s'en ouvrait quelquefois à son fidèle serviteur: «Pauvre monsieur Van Mitten! répétait-elle à Bruno. Voilà pourtant où l'amené son dévouement pour nous! --Et sa platitude envers le seigneur Kéraban! répondait Bruno, qui ne pouvait pardonner à son maître une condescendance poussée à ce degré de faiblesse. --Eh! dit Nedjeb, cela prouve, au moins, que monsieur Van Mitten a un cour bon et généreux! --Trop généreux! répliqua Bruno. Au surplus, depuis que mon maître a consenti à suivre le seigneur Kéraban en un pareil voyage, je n'ai cessé de lui répéter qu'il lui arriverait malheur tôt ou tard! Mais un malheur pareil! Devenir le fiancé, ne fût-ce que pour quelques jours, de cette Kurde endiablée! Jamais je n'aurais pu imaginer cela ... non! jamais! La première madame Van Mitten était une colombe en comparaison de la seconde.» Cependant, le Hollandais s'était assis à une autre place, toujours flanqué de ses deux garde-du-corps, lorsque Bruno vint lui offrir quelque nourriture; mais Van Mitten ne se sentait pas en appétit. «Vous ne mangez pas, seigneur Van Mitten? lui dit Saraboul, qui le régardait entre les deux yeux. --Je n'ai pas faim! --Vraiment, vous n'avez pas faim! répliqua le seigneur Yanar. Au Kurdistan on a toujours faim ... même après les repas! --Ah! au Kurdistan? ... répondit Van Mitten en avalant les morceaux doubles,--par obéissance. --Et buvez! ajouta la noble Saraboul. --Mais, je bois ... je bois vos paroles!» Et il n'osa pas ajouter: «Seulement, je ne sais pas si c'est bon pour l'estomac! --Buvez, puisqu'on vous le dit! reprit le seigneur Yanar. --Je n'ai pas soif! --Au Kurdistan, on a toujours soif ... même après les repas.» Pendant ce temps, Ahmet, toujours en éveil, observait attentivement le guide. Cet homme, assis à l'écart, prenait sa part du repas, mais il ne pouvait dissimuler quelques mouvements d'impatience. Du moins, Ahmet crut le remarquer. Et comment eût-il pu en être autrement? A ses yeux, cet homme était un traître! Il devait avoir hâte que tous ses compagnons et lui eussent cherché refuge dans la caverne, où le sommeil les livrerait sans défense, à quelque agression convenue! Peut-être même le guide aurait-il voulu s'éloigner pour quelque secrète machination; mais il n'osait, en présence d'Ahmet, dont il connaissait les défiances. «Allons, mes amis, s'écria Kéraban, voilà un bon repas pour un repas en plein air! Nous aurons bien réparé nos forces avant notre dernière étape! N'est-il pas vrai, ma petite Amasia? --Oui, seigneur Kéraban, répondit la jeune fille! D'ailleurs, je suis forte, et s'il fallait recommencer ce voyage?.... --Tu le recommencerais?.... --Pour vous suivre. --Surtout après avoir fait une certaine halte a Scutari! s'écria Kéraban avec un bon gros rire, une halte comme notre ami Van Mitten en a fait une à Trébizonde! --Et, par-dessus le marché, il me plaisante!» murmurait Van Mitten. Il enrageait, au fond, mais n'osait répondre en présence de la trop nerveuse Saraboul. «Ah! reprit Kéraban, le mariage d'Ahmet et d'Amasia, ce ne sera peut-être pas si beau que les fiançailles de notre ami Van Mitten et de la noble Kurde! Sans doute, je ne pourrai pas leur offrir une fête au Paradis de Mahomet, mais nous ferons bien les choses, comptez sur moi! Je veux que tout Scutari soit convié à la noce, et que nos amis de Constantinople emplissent les jardins de la villa! --Il ne nous en faut pas tant! répondit la jeune fille. --Oui! ... oui! ... chère maîtresse! s'écria Nedjeb. --Et si je le veux, moi! ... si je le veux! ... ajouta le seigneur Kéraban. Est-ce que ma petite Amasia voudrait me contrarier? --Oh! seigneur Kéraban! --Eh bien, reprit l'oncle en levant son verre, au bonheur de ces jeunes gens qui méritent si bien d'être heureux! --Au seigneur Ahmet! ... A la jeune Amasia! ... répétèrent d'une commune voix tous ces convives en belle humeur. --Et à l'union, ajouta Kéraban, oui! ... à l'union du Kurdistan et de la Hollande!» Sur cette «santé», portée d'une voix joyeuse, devant toutes ces mains tendues vers lui, le seigneur Van Mitten, bon gré mal gré, dut s'incliner en manière de remerciement et boire à son propre bonheur. Ce repas, fort rudimentaire, mais gaiement pris, était achevé. Encore quelques heures de repos, et l'on pourrait terminer ce voyage sans trop de fatigues. «Allons dormir jusqu'au jour, dit Kéraban. Lorsque le moment en sera venu, je charge notre guide de nous éveiller tous! --Soit, seigneur Kéraban, répondit cet homme, mais n'est-il pas plus à propos que j'aille remplacer votre serviteur Nizib à la garde des attelages? --Non, demeurez! dit vivement Ahmet. Nizib est bien où il est et je préfère que vous restiez ici! ... Nous veillerons ensemble! --Veiller? ... reprit le guide, en dissimulant mal la contrariété qu'il éprouvait. Il n'y a pas le moindre danger à craindre dans cette région extrême de l'Anatolie! --C'est possible, répondit Ahmet, mais un excès de prudence ne peut nuire! ... Je me charge, moi, de remplacer Nizib à la garde des chevaux! Donc, restez! --Comme il vous plaira, seigneur Ahmet, répondit le guide. Disposons donc tout dans la caverne pour que vos compagnons puissent y dormir plus à l'aise. --Faites, dit Ahmet, et Bruno voudra bien vous aider, avec l'agrément de monsieur Van Mitten. --Va, Bruno, va!» répondit le Hollandais. Le guide et Bruno entrèrent dans la caverne, emportant les couvertures de voyage, les manteaux, les cafetans, qui devaient servir de literie. Amasia, Nedjeb et leurs compagnons ne s'étaient point montrés difficiles sur la question du souper: la question du coucher devait les trouver aussi accommodants, sans doute. Pendant que s'achevaient les derniers préparatifs, Amasia s'était rapprochée d'Ahmet, elle lui avait pris la main, elle lui disait: «Ainsi, mon cher Ahmet, vous allez encore passer toute cette nuit sans reposer? --Oui, répondit Ahmet qui ne voulait rien laisser voir de ses inquiétudes. Ne dois-je pas veiller sur tous ceux qui me sont chers? --Enfin, ce sera pour la dernière fois? --La dernière! Demain, nous en aurons enfin fini avec toutes les fatigues de ce voyage! --Demain! ... répéta Amasia en levant ses beaux yeux sur le jeune homme, dont le regard répondit au sien, ce demain qui semblait ne devoir jamais arriver.... --Et qui maintenant va durer toujours! répondit Ahmet. --Toujours!» murmura la jeune fille. La noble Saraboul, elle aussi, avait pris la main de son fiancé, et, lui montrant Amasia et Ahmet: «Vous les voyez, seigneur Van Mitten, vous les voyez tous deux! dit-elle en soupirant. --Qui? ... répondit le Hollandais, dont les pensées étaient loin de suivre un cours aussi tendre. --Qui?... répliqua aigrement Saraboul, mais ces jeunes fiancés!... En vérité, je vous trouve singulièrement contenu! --Vous savez, répondit Van Mitten, les Hollandais! ... La Hollande est un pays de digues! ... Il y a des digues partout! --Il n'y a pas de digues au Kurdistan! s'écria la noble Saraboul, blessée de tant de froideur. --Non! il n'y en a pas! riposta le seigneur Yanar, en secouant le bras de son beau-frère, qui faillit être écrasé dans cet étau vivant. --Heureusement, ne put s'empêcher de dire Kéraban, il sera libéré demain, notre ami Van Mitten.» Puis, se retournant vers ses compagnons: «Eh bien, la chambre doit être prête! ... Une chambre d'amis, où il y a place pour tout le monde!... Voilà bientôt onze heures! ... Déjà la lune se lève! ... Allons dormir! --Viens, Nedjeb, dit Amasia à la jeune Zingare. --Je vous suis, chère maîtresse. --Bonsoir, Ahmet! --A demain, chère Amasia, à demain! répondit Ahmet en conduisant la jeune fille jusqu'à l'entrée de la caverne. --Vous me suivez, seigneur Van Mitten? dit Saraboul, d'un ton qui n'avait rien de bien engageant. --Certainement, répondit le Hollandais. Toutefois, si cela était nécessaire, je pourrais tenir compagnie à mon jeune ami Ahmet! --Vous dites?... s'écria l'impérieuse Kurde. --Il dit? ... répéta le seigneur Yanar. --Je dis ... répondit Van Mitten ... je dis, chère Saraboul, que mon devoir m'oblige à veiller sur vous ... et que.... --Soit!... Vous veillerez ... mais là!» Et elle lui montra d'une main la caverne, tandis que Yanar le poussait par l'épaule, en disant: «Il y a une chose dont vous ne vous doutez sans doute pas, seigneur Van Mitten? --Une chose dont je ne me doute pas, seigneur Yanav? ... Et laquelle, s'il vous plaît? --C'est qu'en épousant ma soeur, vous avez épousé un volcan.» Sous l'impulsion donnée par un bras vigoureux, Van Mitten franchit le seuil de la caverne, où sa fiancée venait de le précéder, et dans laquelle le suivit incontinent le seigneur Yanar. Au moment où Kéraban allait y pénétrer à son tour, Ahmet le retint en disant: «Mon oncle, un mot! --Rien qu'un seul, Ahmet! répondit Kéraban. Je suis fatigué et j'ai besoin de dormir. --Soit, mais je vous prie de m'entendre! --Qu'as-tu à me dire? --Savez-vous où nous sommes ici? --Oui ... dans le défilé des gorges de Nérissa! --A quelle distance de Scutari? --Cinq ou six lieues à peine! --Qui vous l'a dit? --Mais ... c'est notre guide! --Et vous avez confiance en cet homme? --Pourquoi m'en défierais-je? --Parce que cet homme, que j'observe depuis quelques jours, a des allures de plus en plus suspectes! répondit Ahmet, Le connaissez-vous, mon oncle? Non! A Trébizonde, il est venu s'offrir pour vous conduire jusqu'au Bosphore! Vous avez accepté ses services, sans même savoir qui il était! Nous sommes partis sous sa direction.... --Eh bien, Ahmet, il a suffisamment prouvé qu'il connaissait ces chemins de l'Anatolie, ce me semble! --Incontestablement, mon oncle! --Cherches-tu une discussion, mon neveu? demanda le seigneur Kéraban, dont le front commença à se plisser avec une persistance quelque peu inquiétante. --Non, mon oncle, non, et je vous prie de ne voir en moi aucune intention de vous être désagréable!... Mais, que voulez-vous, je ne suis pas tranquille, et j'ai peur pour tous ceux que j'aime!» L'émotion d'Ahmet était si visible, pendant qu'il parlait ainsi, que son oncle ne put l'entendre sans en être profondément remué. «Voyons, Ahmet, mon enfant, qu'as-tu? reprit-il. Pourquoi ces craintes, au moment où toutes nos épreuves vont finir! Je veux bien convenir avec toi,... mais avec toi seulement! ... que j'ai fait un coup de tête en entreprenant ce voyage insensé! J'avouerai même que, sans mon entêtement à te faire quitter Odessa, l'enlèvement d'Amasia ne se serait probablement point accompli! ... Oui! tout cela, c'est ma faute! ... Mais enfin, nous voici au tonne de ce voyage! ... Ton mariage n'aura pas même été retardé d'un jour! ...Demain, nous serons à Scutari ... et demain.... --Et si, demain, nous n'étions pas à Scutari, mon oncle? Si nous en étions beaucoup plus éloignés que ne le dit ce guide? S'il nous avait égarés à dessein, après avoir conseillé d'abandonner les routes du littoral? Enfin, si cet homme était un traître? --Un traître? ... s'écria Kéraban. --Oui, reprit Ahmet, et si ce traître servait les intérêts de ceux qui ont fait enlever Amasia? --Par Allah! mon neveu, d'où peut te venir cette idée, et sur quoi repose-t-elle? Sur de simples pressentiments? --Non! sur des faits, mon oncle! Écoutez-moi! Depuis quelques jours, cet homme nous a souvent quittés pendant les haltes, sous prétexte d'aller reconnaître la route! ... A plusieurs reprises, il s'est éloigné, non pas inquiet mais impatient, en homme qui ne veut pas être vu!... La nuit dernière, il a abandonné pendant une heure le campement! ... Je l'ai suivi, en me cachant, et j'affirmerais ... j'affirme même qu'un signal de feu lui a été envoyé d'un point de l'horizon ... un signal qu'il attendait! --En effet, cela est grave, Ahmet! répondit Kéraban. Mais pourquoi rattaches-tu les machinations de cet homme aux circonstances qui ont amené l'enlèvement d'Amasia sur la -Guïdare-? --Eh! mon oncle, cette tartane, où allait-elle? Etait-ce à ce petit port d'Atina, où elle s'est perdue. Non évidemment! ... Ne savons-nous pas qu'elle a été rejetée par la tempête hors de sa route? ... Eh bien, à mon avis, sa destination était Trébizonde, où s'approvisionnent trop souvent les harems de ces nababs de l'Anatolie! ... Là, on a pu facilement apprendre que la jeune fille enlevée avait été sauvée du naufrage, se mettre sur ses traces, et nous dépêcher ce guide pour conduire notre petite caravane à quelque guet-apens! --Oui! ... Ahmet! ... répondit Kéraban, en effet!... Tu pourrais avoir raison! ... Il est possible qu'un danger nous menace! ... Tu as veillé ... tu as bien fait, et, cette nuit, je veillerai avec toi! --Non, mon oncle, non reprit Ahmet, reposez-vous!.... Je suis bien armé, et, à la première alerte.... --Je te dis que je veillerai, moi aussi! reprit Kéraban. Il ne sera pas dit que la folie d'un têtu de mon espèce aura pu amener quelque nouvelle catastrophe! --Non, ne vous fatiguez pas inutilement! ... Le guide, sur mon ordre, doit passer la nuit dans la caverne! ... Rentrez! --Je ne rentrerai pas! --Mon oncle.... --A la fin, vas-tu me contrarier là-dessus! répliqua Kéraban. Ah! prends garde, Ahmet! Il y a longtemps que personne ne m'a tenu tête! --Soit, mon oncle, soit! Nous veillerons ensemble! --Oui! une veillée sous les armes, et malheur à qui s'approchera de notre campement» Le seigneur Kéraban et Ahmet, allant et venant, les regards attachés sur l'étroite passe, écoutant les moindres bruits qui auraient pu se propager au milieu de cette nuit si calme, firent donc bonne et fidèle garde à l'entrée de la caverne. Deux heures se passèrent ainsi, puis, une heure encore. Rien de suspect ne s'était produit, qui fût de nature à justifier les soupçons du seigneur Kéraban et de son neveu, Ils pouvaient donc espérer que la nuit s'écoulerait sans incidents, lorsque, vers trois heures du matin, des cris, de véritables cris d'épouvanté, retentirent à l'extrémité de la passe. Aussitôt Kéraban et Ahmet sautèrent sur leurs armes, qui avaient été déposées au pied d'une roche, et, cette fois, peu confiant dans la justesse de ses pistolets, l'oncle avait pris un fusil. Au même instant, Nizib, accourant tout essoufflé, apparaissait à l'entrée du défilé. «Ah! mon maître! --Qu'y a-t-il, Nizib? --Mon maître ... là-bas ... là-bas!.... --Là-bas? ... dit Ahmet. --Les chevaux! --Nos chevaux?.... --Oui! --Mais parle donc, stupide animal! s'écria Kéraban, qui secoua rudement le pauvre garçon. Nos chevaux?.... --Volés! --Volés? --Oui! reprit Nizib. Deux ou trois hommes se sont jetés dans le pâturage ... pour s'en emparer.... --Ils se sont emparés de nos chevaux! s'écria Ahmet, et ils les ont entraînés, dis-tu? --Oui! --Sur la route ... de ce côté? ... reprit Ahmet en indiquant la direction de l'ouest. --De ce côté! --Il faut courir ... courir après ces bandits ... les rejoindre! ... s'écria Kéraban. --Restez, mon oncle! répondit Ahmet. Vouloir maintenant rattraper nos chevaux, c'est impossible! ... Ce qu'il faut, avant tout, c'est mettre notre campement en état de défense! --Ah! ... mon maître! ... dit soudain Nizib à mi-voix. Voyez! ... Voyez! ... Là! ... là!....» Et de la main, il montrait l'arête d'une haute roche, qui se dressait à gauche. XIII DANS LEQUEL, APRÈS AVOIR TENU TÊTE A SON ÂNE, LE SEIGNEUR KÉRABAN TIENT TÊTE A SON PLUS MORTEL ENNEMI. Le seigneur Kéraban et Ahmet s'étaient retournés. Ils regardaient dans la direction indiquée par Nizib. Ce qu'ils virent les fit aussitôt reculer, de manière à ne pouvoir être aperçus. Sur l'arête supérieure de cette roche, à l'opposé de la caverne, rampait un homme, qui essayait d'en atteindre l'angle extrême,--sans doute pour observer de plus près les dispositions du campement. De là, à penser qu'un accord secret existait entre le guide et cet homme, c'était naturellement indiqué. En réalité, il faut le dire, dans toute cette machination organisée autour de Kéraban et de ses compagnons, Ahmet avait vu juste. Son oncle fut bien forcé de le reconnaître. Il fallait, en outre, conclure que le péril était imminent, qu'une agression se préparait dans l'ombre, et que, cette nuit même la petite caravane, après avoir été attirée dans une embuscade, courait à une destruction totale. Dans un premier mouvement irréfléchi, Kéraban, son fusil rapidement épaulé, venait de coucher en joue cet espion qui se hasardait à venir jusqu'à la limite du campement. Une seconde plus tard, le coup partait, et l'homme fût tombé, mortellement frappé, sans doute! Mais n'eût-ce pas été donner l'éveil et compromettre une situation déjà grave. «Arrêtez, mon oncle! dit Ahmet à voix basse, en relevant l'arme 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000