trente-six heures.
Peut-être Van Mitten,--car il faut toujours en revenir à cet excellent
homme, préalablement nourri des lectures de son guide,--peut-être Van
Mitten, s'il eût été libre de ses actes, si le temps et l'argent ne
lui eussent pas manqué, peut-être eût-il fait fouiller le port
d'Amastra pour y rechercher un objet dont aucun antiquaire n'oserait
contester la valeur archéologique.
Personne n'ignore, en effet, que, deux cent quatre-vingt-dix ans avant
Jésus-Christ, la reine Amastris, la femme de Lysimachus, un des
capitaines d'Alexandre, la célèbre fondatrice de cette ville, fut
enfermée dans un sac de cuir, puis jetée par ses frères dans les eaux
mêmes du port qu'elle avait créé. Or, quelle gloire pour Van Mitten,
si, sur la foi de son guide, il eût réussi à repêcher le fameux sac
historique! Mais on l'a dit, le temps et l'argent lui faisaient
défaut, et, sans confier à personne,--pas même à la noble
Saraboul,--le sujet de sa rêverie, il s'en tint à ses regrets
d'archéologue.
Le lendemain matin, 26 septembre, cette ancienne métropole des Génois,
qui n'est plus aujourd'hui qu'un assez misérable village, où se
fabriquent quelques jouets d'enfants, était quittée dès l'aube. Trois
ou quatre lieues plus loin, c'était la bourgade de Bartan dont on
dépassait les limites, puis, dans l'après-midi, celle de Filias, puis,
à la tombée du soir, celle d'Ozina, et, vers minuit enfin, la bourgade
d'Éregli.
On s'y reposa jusqu'au petit jour. En somme, c'était peu, car les
chevaux, sans parler des voyageurs, commençaient à être sérieusement
fatigués par les exigences d'une si longue traite, qui ne leur avait
laissé que de rares répits depuis Trébizonde. Mais quatre jours
restaient pour atteindre le terme de cet itinéraire,--quatre jours
seulement,--les 27, 28, 29 et 30 septembre. Et encore, cette dernière
journée, fallait-il la déduire, puisqu'elle devait être employée d'une
toute autre façon. Si le 30, dès les premières heures du matin, le
seigneur Kéraban et ses compagnons n'apparaissaient pas sur les rives
du Bosphore, la situation serait singulièrement compromise. Il n'y
avait donc pas un instant à perdre, et le seigneur Kéraban pressa le
départ, qui s'effectua au lever du soleil.
Éregli, c'est l'ancienne Héraclée, grêcque d'origine. Ce fut autrefois
une vaste capitale, dont les murailles en ruines, accotées à des
figuiers énormes, indiquent encore le contour. Le port, jadis très
important, bien protégé par son enceinte, a dégénéré comme la ville,
qui ne compte plus que six à sept mille habitants. Après les Romains,
après les Grecs, après les Génois, elle devait tomber sous la
domination de Mahomet II, et, de cité qui eut ses jours de splendeur,
devenir une simple bourgade, morte à l'industrie, morte au commerce.
L'heureux fiancé de Saraboul aurait encore eu là plus d'une curiosité
à satisfaire. N'y a-t-il pas, tout près d'Héraclée, cette presqu'île
d'Achérusia, où s'ouvrait, dans une caverne mythologique, une des
entrées du Tartare? Diodore de Sicile ne raconte-t-il pas que c'est
par cette ouverture qu'Hercule ramena Cerbère, en revenant du sombre
royaume? Mais Van Mitten renferma encore ses désirs au plus profond de
son coeur. Et d'ailleurs, ce Cerbère, n'en retrouvait-il pas la fidèle
image en ce beau-frère Yanar qui le gardait à vue? Sans doute, le
seigneur kurde n'avait pas trois têtes; mais une lui suffisait, et,
quand il la redressait d'un air farouche, il semblait que ses dents,
apparaissant sous ses épaisses moustaches, allaient mordre comme
celles du chien tricéphale que Pluton tenait à la chaîne!
Le 27 septembre, la petite caravane traversa le bourg de Sacaria, puis
atteignit vers le soir le cap Kerpe, à l'endroit même où, seize
siècles avant, fut tué l'empereur Aurélien. Là, on fit halte pour la
nuit, et l'on tint conseil sur la question de modifier quelque peu
l'itinéraire, afin d'arriver à Scutari dans les quarante-huit heures,
c'est-à-dire dès le matin de la dernière journée marquée pour le
retour.
XI
DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN SE RANGE A L'AVIS DU GUIDE, UN PEU
CONTRE L'OPINION DE SON NEVEU AHMET.
Voici, en effet, une proposition qui avait été faite par le guide, et
dont l'opportunité méritait d'être prise en considération.
Quelle distance séparait encore les voyageurs des hauteurs de Scutari?
Environ une soixantaine de lieues? Combien de temps restait-il pour la
franchir? Quarante-huit heures. C'était peu, si les attelages se
refusaient à marcher pendant la nuit.
Eh bien, en abandonnant une route que les sinuosités de la côte
allongent sensiblement, en se jetant à travers cet angle extrême de
l'Anatolie, compris entre les rives de la mer Noire et les rives de la
mer de Marmara, en un mot, en coupant au plus court, on pouvait
abréger l'itinéraire d'une bonne douzaine de lieues.
«Voici donc, seigneur Kéraban, le projet que je vous propose, dit le
guide de ce ton froid qui le caractérisait, et j'ajouterai que je vous
engagevivement à l'accepter.
--Mais les routes du littoral ne sont-elles pas plus sûres que celles
de l'intérieur? demanda Kéraban.
--Il n'y a pas plus de dangers à redouter à l'intérieur que sur les
côtes, répondit le guide.
--Et vous connaissez bien ces chemins que vous nous offrez de
prendre? reprit Kéraban.
--Je les ai parcourus vingt fois, répliqua le guide, lorsque
j'exploitais ces forêts de l'Anatolie.
--Il me semble qu'il n'y a pas à hésiter, dit Kéraban, et qu'une
douzaine de lieues à économiser sur ce qui nous reste à faire, cela
vaut la peine qu'on modifie sa route.»
Ahmet écoutait sans rien dire.
«Qu'en penses-tu, Ahmet?» demanda le seigneur Kéraban en interpellant
son neveu.
Ahmet ne répondit pas. Il avait certainement des préventions contre ce
guide,--préventions qui, il faut bien l'avouer, s'étaient accrues, non
sans raison, à mesure qu'on se rapprochait du but.
En effet, les allures cauteleuses de cet homme, quelques absences
inexplicables, pendant lesquelles il devançait la caravane, le soin
qu'il prenait de se tenir toujours à l'écart, aux heures de halte,
sous prétexte de préparer les campements, des regards singuliers,
suspects même, jetés sur Amasia, une surveillance qui semblait plus
spécialement porter sur la jeune fille, tout cela n'était pas pour
rassurer Ahmet. Aussi ne perdait-il pas de vue ce guide, accepté à
Trébizonde sans que l'on sût trop ni qui il était, ni d'où il venait.
Mais son oncle Kéraban n'était point homme à partager ses craintes, et
il eût été difficile de lui faire admettre pour réel ce qui n'était
encore qu'à l'état de pressentiment.
«Eh bien, Ahmet? redemanda Kéraban, avant de prendre un parti sur la
nouvelle proposition du guide, j'attends la réponse! Que penses-tu de
cet itinéraire?
--Je pense, mon oncle, que, jusqu'ici, nous nous sommes bien trouvés
de suivre les bords de la mer Noire, et qu'il y aurait peut-être
imprudence à les abandonner.
--Et pourquoi! Ahmet, puisque notre guide connaît parfaitement ces
routes de l'intérieur qu'il nous propose de suivre? D'ailleurs,
l'économie de temps en vaut la peine!
--Nous pouvons, mon oncle, en surmenant quelque peu nos attelages,
regagner aisément....
--Bon, Admet, tu parles ainsi parce que Amasia nous accompagne!
s'écria Kéraban. Mais si, maintenant, elle était à nous attendre à
Scutari, tu serais le premier à presser notre marche!
--C'est possible, mon oncle!
--Eh bien, moi, qui prends en mains tes intérêts, Ahmet, je pense que
plus tôt nous arriverons, mieux cela vaudra! Nous sommes toujours à la
merci d'un retard, et, puisque nous pouvons gagner douze lieues en
changeant notre itinéraire, il n'y a pas a hésiter!
--Soit, mon oncle, répondit Ahmet. Puisque vous le voulez, je ne
discuterai pas à ce sujet....
--Ce n'est pas parce que je le veux, mais parce que les arguments te
manquent, mon neveu, et que j'aurais trop beau jeu à te battre.»
Ahmet ne répondit pas. En tout cas, le guide put être convaincu que le
jeune homme ne voyait pas, sans quelque arrière-pensée, cette
modification proposée par lui. Leurs regards se croisèrent un instant
à peine; mais cela leur suffit «à se tâter», comme on dit en langage
d'escrime. Aussi, ce ne fut plus seulement sur ses gardes, mais «en
garde» qu'Ahmet résolut de se tenir. Pour lui, le guide était un
ennemi, n'attendant que l'occasion de l'attaquer traîtreusement.
Du reste, la détermination d'abréger le voyage ne pouvait que plaire à
des voyageurs qui n'avaient guère chômé depuis Trébizonde. Van Mitten
et Bruno avaient hâte d'être à Scutari pour liquider une situation
pénible, le seigneur Yanar et la noble Saraboul pour revenir au
Kurdistan avec leur beau-frère et fiancé sur les paquebots du
littoral, Amasia pour être enfin, unie à Ahmet, et Nedjeb pour
assister aux fêtes de ce mariage!
La proposition fut donc bien accueillie. On résolut de se reposer
pendant cette nuit du 27 au 28 septembre, afin de fournir une bonne et
longue étape pendant la journée suivante.
Toutefois il y eut quelques précautions à prendre, qui furent
indiquées par le guide. Il importait, en effet, de se munir de
provisions pour vingt-quatre heures, car la région à traverser
manquait de bourgades et de villages. On ne trouverait ni khans, ni
doukhans, ni auberges sur la route. Donc, nécessité de s'approvisionner
de manière à suffire à tous les besoins.
On put heureusement se procurer ce qui était nécessaire, au cap Kerpe,
en le payant d'un bon prix, et même faire acquisition d'un âne pour
porter ce surcroît de charge.
Il faut le dire, le seigneur Kéraban avait un faible pour les
ânes,--sympathie de têtu à têtu, sans doute,--et celui qu'il acheta au
cap Kerpe lui plut tout particulièrement.
C'était un animal de petite taille, mais vigoureux, pouvant porter la
charge d'un cheval, soit environ quatre-vingt-dix «oks», ou plus de
cent kilogrammes,--un de ces ânes comme on en rencontre par milliers
dans ces régions de l'Anatolie, où ils transportent des céréales
jusqu'aux divers ports de la côte.
Ce frétillant et alerte baudet avait les narines fendues
artificiellement, ce qui permettait de le débarrasser avec plus de
facilité des mouches qui s'introduisaient dans son nez. Cela lui
donnait un air tout réjoui, une sorte de physionomie gaie, et il eut
mérité d'être nommé «l'âne qui rit» Bien différent de ces pauvres
petits animaux dont parle Th. Gautier, lamentables bêtes «aux oreilles
flasques, à l'échiné maigre et saigneuse», il devait probablement être
aussi entêté que le seigneur Kéraban, et Bruno se dit que celui-ci
avait peut-être trouvé là son maître.
Quant aux provisions, quartier de mouton que l'on ferait cuire sur
place, «bourgboul», sorte de pain fabriqué avec du froment
préalablement séché au four et additionné de beurre, c'était tout ce
qu'il fallait pour un aussi court trajet. Une petite charrette à deux
roues, à laquelle fut attelé l'âne, devait suffire à les transporter.
Un peu avant le lever du soleil, le lendemain, 28 septembre, tout le
monde était sur pied. Les chevaux furent aussitôt attelés aux talikas,
dans lesquelles chacun prit sa place accoutumée. Ahmet et le guide,
enfourchant leur monture, se mirent en tête de la caravane que
précédait l'âne, et l'on se mit en route. Une heure après, la vaste
étendue de la mer Noire avait disparu derrière les hautes falaises.
C'était une région légèrement accidentée, qui se développait devant
les pas des voyageurs.
La journée ne fut pas trop pénible, bien que la viabilité des routes
laissât à désirer,--ce qui permit au seigneur Kéraban de reprendre la
litanie de ses lamentations contre l'incurie des autorités ottomanes.
«On voit bien, répétait-il, que nous nous rapprochons de leur moderne
Constantinople!
--Les routes du Kurdistan valent infiniment mieux! fit observer le
seigneur Yanar.
--Je le crois volontiers, répondit Kéraban, et mon ami Van Mitten
n'aura pas même à regretter la Hollande sous ce rapport!
--Sous aucun rapport» répliqua vertement la noble Kurde, dont, à
chaque occasion, le caractère impérieux se montrait dans toute sa
splendeur.
Van Mitten eût volontiers donné au diable son ami Kéraban, qui
semblait vraiment prendre quelque plaisir à le taquiner! Mais, en
somme, avant quarante-huit heures, il aurait recouvré sa liberté
pleine et entière, et il lui passa ses plaisanteries.
Le soir, la caravane s'arrêta auprès d'un village délabré, un amas de
huttes, à peine faites pour abriter des bêtes de somme. Là, végétaient
quelques centaines de pauvres gens, vivant d'un peu de laitage, de
viandes de mauvaise qualité, d'un pain où il entrait plus de son que
de farine. Une odeur nauséabonde emplissait l'atmosphère: c'était
celle que dégage en brûlant le «tezek», sorte de tourbe artificielle,
composée de fiente et de boue, seul combustible en usage dans ces
campagnes et dont sont quelquefois faits les murs mêmes des huttes.
Il était heureux que, d'après les conseils du guide, la question des
vivres eût été préalablement réglée. On n'eût rien trouvé dans ce
misérable village, dont les habitants auraient été plus près de
demander l'aumône que de la faire.
La nuit se passa, sans incidents, sous un hangar en ruines, où
gisaient quelques bottes de paille fraîche. Ahmet veilla avec plus de
circonspection que jamais, non sans raison. En effet, au milieu de la
nuit, le guide quitta le village et s'aventura à quelques centaines de
pas en avant.
Ahmet le suivit, sans être vu, et ne rentra au campement qu'au moment
où le guide y rentrait lui-même.
Qu'était donc allé faire cet homme au dehors? Ahmet ne put le deviner.
Il s'était assuré que le guide n'avait communiqué avec personne. Pas
un être vivant ne s'était approché de lui! Pas un cri éloigné n'avait
été jeté à travers le calme de la nuit! Pas un signal n'avait été fait
en un point quelconque de la plaine!
«Pas un signal?... se dit Ahmet, lorsqu'il eut repris sa place sous le
hangar. Mais n'était-ce pas un signal, un signal attendu, ce feu qui a
paru un instant au ras de l'horizon dans l'ouest?»
Et alors un fait, dont il n'avait pas d'abord tenu compte, se
représenta obstinément à l'esprit d'Ahmet. Il se rappela très
nettement que, tandis que le guide se tenait debout sur un
exhaussement du sol, un feu avait brillé au loin, puis jeté trois
éclats distincts à de courts intervalles, avant de disparaître. Or, ce
feu, Ahmet l'avait tout d'abord pris pour un feu de pâtre? Maintenant,
dans le silence de la solitude, sous l'impression particulière que
donne cette torpeur qui n'est pas du sommeil, il réfléchissait, il le
revoyait, ce feu, et il en faisait un signal avec une conviction qui
allait au delà d'un simple pressentiment.
«Oui, se dit-il, ce guide nous trahit, c'est évident! Il agit dans
l'intérêt de quelque personnage puissant....»
Lequel? Ahmet ne pouvait le nommer! Mais, il le pressentait, cette
trahison devait se rattacher à l'enlèvement d'Amasia. Arrachée aux
mains de ceux qui avaient commis le rapt d'Odessa, était-elle menacée
de nouveaux périls, et maintenant, à quelques journées de marche de
Scutari, ne fallait-il pas tout craindre en approchant du but? Ahmet
passa le reste de la nuit dans une extrême inquiétude. Quel parti
prendre, il ne le savait. Devait-il, sans plus tarder, démasquer la
trahison de ce guide,--trahison qui, dans sa pensée, ne faisait plus
aucun doute,--ou attendre, pour le confondre et le punir, qu'il y eût
eu quelque commencement d'exécution?
Le jour en reparaissant lui apporta un peu de calme. Il se décida
alors à patienter pendant cette journée encore, afin de mieux pénétrer
les intentions du guide. Bien résolu à ne plus le perdre de vue un
instant, il ne le laisserait pas s'éloigner pendant les marches ni à
l'heure des haltes. D'ailleurs, ses compagnons et lui étaient bien
armés, et, si le salut d'Amasia n'eût été en jeu, il n'aurait pas
craint de résister à n'importe quelle agression.
Ahmet était redevenu maître de lui-même. Son visage ne fit rien
paraître de ce qu'il éprouvait, ni au yeux de ses compagnons, ni même
à ceux d'Amasia, dont la tendresse pouvait lire plus avant dans son
âme,--pas même à ceux du guide, qui, de son côté, ne cessait de
l'observer avec une certaine obstination.
La seule résolution que prit Ahmet fut de faire part à son oncle
Kéraban des nouvelles inquiétudes qu'il avait conçues, et cela, dès
que l'occasion s'en présenterait, dût-il, à cet égard, engager et
soutenir la plus orageuse des discussions.
Le lendemain, de grand matin, on quitta ce misérable village. S'il ne
se produisait ni trahison ni erreur, cette journée devait être la
dernière de ce voyage entrepris pour une satisfaction d'amour, propre
par le plus entêté des Osmanlis. En tout cas, elle fut très pénible.
Les attelages durent faire les plus grands efforts pour traverser
cette partie montagneuse, qui devait appartenir au système
orographique des Elken. Rien que de ce chef-Ahmet eut fort à regretter
d'avoir accepté une modification de l'itinéraire primitif. Plusieurs
fois, il fallut mettre pied à terre pour alléger les voitures. Amasia
et Nedjeb montrèrent beaucoup d'énergie pendant ces rudes passages. La
noble Kurde ne fut pas au-dessous de ses compagnes. Quant à Van
Mitten, le fiancé de son choix, toujours un peu affaissé depuis le
départ de Trébizonde, il dut marcher au doigt et à la baguette.
Du reste, il n'y eut aucune hésitation sur la direction à prendre.
Évidemment, le guide n'ignorait rien des détours de cette contrée. Il
la connaissait à fond, suivant Kéraban. Il la connaissait trop,
suivant Ahmet. De là, des compliments de l'oncle, que le neveu ne
pouvait accepter pour l'homme dont il suspectait la conduite. Il faut
ajouter, d'ailleurs, que, pendant cette journée, celui-ci ne quitta
pas un instant les voyageurs, et demeura toujours en tête de la petite
caravane.
Les choses semblaient donc aller tout naturellement, à part les
difficultés inhérentes à l'état des routes, à leur raideur,
lorsqu'elles circulaient au flanc de quelque montagne, aux cahots de
leur sol, lorsqu'on les traversait en quelques endroits ravinés par
les dernières pluies. Cependant, les chevaux s'en tirèrent, et, comme
ce devait être leur dernière étape, on put leur demander un peu plus
d'efforts que d'habitude. Ils auraient ensuite tout le temps de se
reposer.
Il n'était pas jusqu'au petit âne, qui ne portât allègrement sa
charge. Aussi, le seigneur Kéraban l'avait-il pris en amitié.
«Par Allah! il me plaît, cet animal, répétait-il, et, pour mieux
narguer les autorités ottomanes, j'ai bonne envie d'arriver, perché
sur son dos, aux rives du Bosphore.»
On en conviendra, c'était là une idée,--une idée à la Kéraban!--mais
personne ne la discuta, afin que son auteur ne fût point tenté de la
mettre à exécution.
Vers neuf heures du soir, après une journée véritablement fatigante,
la petite troupe s'arrêta, et, sur le conseil du guide, on s'occupa
d'organiser le campement.
«A quelle distance sommes-nous maintenant des hauteurs de Scutari?
demanda Ahmet.
--A cinq ou six lieues encore, répondit le guide.
--Alors, pourquoi ne pas pousser plus avant? reprit Ahmet. En
quelques heures, nous pourrions être arrivés....
--Seigneur Ahmet, répondit le guide, je ne me soucie pas de
m'aventurer, pendant la nuit, dans cette partie de la province, où je
risquerais de m'égarer! Demain, au contraire, avec les premières
lueurs du jour, je n'aurai rien à craindre, et, avant midi, nous
serons arrivés au terme du voyage.
--Cet homme a raison, dit le seigneur Kéraban. Il ne faut pas
compromettre la partie par tant de hâte! Campons ici, mon neveu,
prenons ensemble notre dernier repas de voyageurs, et, demain, avant
dix heures, nous aurons salué les eaux du Bosphore!»
Tous, sauf Ahmet, furent de l'avis du seigneur Kéraban, On se disposa
donc à camper dans les meilleures conditions possibles pour cette
dernière nuit de voyage.
Du reste, l'endroit avait été bien choisi par le guide. C'était un
assez étroit défilé, creusé entre des montagnes qui ne sont plus, à
proprement parler, que des collines en cette partie de l'Anatolie
occidentale. On donnait à cette passe le nom de gorges de Nérissa. Au
fond, de hautes roches se reliaient aux premières assises d'un massif,
dont les gradins semi-circulaires s'étageaient sur la gauche. A
droite, s'ouvrait une profonde caverne, dans laquelle la petite troupe
tout entière pouvait trouver un abri,--ce qui fut constaté après
examen de ladite caxerne.
Si le lieu était convenable pour une halte de voyageurs, il ne l'était
pas moins pour les attelages, aussi désireux do nourriture que de
repos. A quelques centaines de pas de là, en dehors de la sinueuse
gorge, s'étendait une prairie, où ne manquaient ni l'eau ni l'herbe.
C'est là que les chevaux furent conduits par Nizib, qui devait être
préposé à leur garde, suivant son habitude pendant les haltes
nocturnes.
Nizib se dirigea donc vers la prairie, et Ahmet l'accompagna, afin de
reconnaître les lieux et s'assurer que, de ce côté, il n'y avait aucun
danger à craindre.
En effet, Ahmet ne vit rien de suspect. La prairie, que fermaient dans
l'ouest quelques collines longuement ondulées, était absolument
déserte. A sa tombée, la nuit était calme, et la lune, qui devait se
lever vers onze heures, allait bientôt l'emplir d'une suffisante
clarté. Quelques étoiles brillaient entre de hauts nuages, immobiles
et comme endormis dans les hautes zones du ciel. Pas un souffle ne
traversait l'atmosphère, pas un bruit ne se faisait entendre à travers
l'espace. Ahmet observa avec la plus extrême attention l'horizon sur
tout son périmètre. Quelque feu, ce soir-là, allait-il apparaître
encore à la crête des collines environnantes? Quelque signal serait-il
fait que le guide viendrait plus tard surprendre?.... Aucun feu ne se
montra sur la lisière de la prairie. Aucun signal ne fut envoyé du
lointain de la plaine.
Ahmet recommanda à Nizib de veiller avec la plus grande vigilance. Il
lui enjoignit de revenir sans perdre un instant, pour le cas où
quelque éventualité se produirait avant que les attelages n'eussent pu
être ramenés au campement. Puis, en toute hâte, il reprit le chemin
des gorges de Nérissa.
XII
DANS LEQUEL IL EST RAPPORTÉ QUELQUES PROPOS ÉCHANGÉS ENTRE LA NOBLE
SARABOULET SON NOUVEAU FIANCÉ.
Lorsque Ahmet rejoignit ses compagnons, les dernières dispositions,
pour souper d'abord, pour dormir ensuite, avaient été convenablement
prises. La chambre à coucher, ou plutôt le dortoir commun, c'était la
caverne, haute, spacieuse, avec des coins et recoins, où chacun
pourrait se blottir à son gré et même à son aise. La salle à manger,
c'était cette partie plane du campement, sur laquelle des roches
éboulées, des fragments de pierre, pouvaient servir de sièges et de
tables.
Quelques provisions avaient été tirées de la charrette traînée par le
petit âne,--lequel comptait au nombre des convives, ayant été
spécialement invité par son ami le seigneur Kéraban. Un peu de
fourrage, dont on avait fait une bonne récolte, lui assurait une
suffisante part du festin, et il en trayait de satisfaction.
«Soupons, s'écria Kéraban d'un ton joyeux, soupons, mes amis! Mangeons
et buvons à notre aise! Ce sera autant de moins que ce brave âne aura
à traîner jusqu'à Scutari.» Il va sans dire que, pour ce repas en
plein air, au milieu de ce campement éclairé de quelques torches
résineuses, chacun s'était placé à sa guise. Au fond, le seigneur
Kéraban trônait sur une roche, véritable fauteuil d'honneur de cette
réunion épulatoire. Amasia et Nedjeb, l'une près de l'autre, comme
deux amies,--il n'y avait plus ni maîtresse ni servante,--assises sur
de plus modestes pierres, avaient réservé une place à Ahmet, qui ne
tarda pas à les rejoindre.
Quant au seigneur Van Mitten, il va de soi qu'il était flanqué, à
droite de l'inévitable Yanar, à gauche de l'inséparable Saraboul, et,
tous les trois, ils s'étaient attablés devant un gros fragment de roc,
que les soupirs du nouveau fiancé auraient dû attendrir.
Bruno, plus maigre que jamais, grignotant et geignant, allait et
venait pour les besoins du service. Non seulement le seigneur Kéraban
était de belle humeur, comme quelqu'un à qui tout réussit, mais,
suivant son habitude, sa joie s'épanchait en propos plaisants,
lesquels visaient plus directement son ami Van Mitten. Oui! il était
ainsi fait, que l'aventure matrimoniale arrivée à ce pauvre
homme,--par dévouement pour lui et les siens,--ne cessait guère
d'exciter sa verve caustique! Dans douze heures, il est vrai, cette
histoire aurait pris fin et Van Mitten n'entendrait plus parler ni du
frère ni de la soeur kurdes! De là, une sorte de raison que Kéraban se
donnait à lui-même pour ne point se gêner à l'égard de son compagnon
de voyage.
«Eh bien, Van Mitten, cela va bien, n'est-ce pas? dit-il en se
frottant les mains. Vous voilà au comble de vos voeux! ... De bons
amis vous font cortège! ... Une aimable femme, qui s'est heureusement
rencontrée sur votre route, vous accompagne! ... Allah n'aurait pu
faire davantage pour vous, quand bien même vous eussiez été l'un de
ses plus fidèles croyants.»
Le Hollandais regarda son ami en allongeant quelque peu les lèvres,
mais sans répondre.
«Eh bien, vous vous taisez? dit Yanar.
--Non! ... Je parle ... je parle en dedans!
--A qui? demanda impérieusement la noble Kurde, qui lui saisit
vivement le bras.
--A vous, chère Saraboul, ... à vous» répondît sans conviction
l'interloqué Van Mitten.
Puis, se levant:
«Ouf» fit-il.
Le seigneur Yanar et sa soeur, s'étant redressés au même moment, le
suivaient dans toutes ses allées et venues.
«Si vous voulez,» reprit Saraboul de ce ton doucereux qui ne permet
pas la moindre contradiction, si vous le voulez, nous ne passerons que
quelques heures à Scutari?
--Si je le veux?....
--N'êtes-vous pas mon maître, seigneur Van Mitten? ajouta
l'insinuante personne.
--Oui! murmura Bruno, il est son maître ... comme on est le maître
d'un dogue qui peut, à chaque instant, vous sauter à la gorge!
--Heureusement, se disait Van Mitten, demain ... à Scutari ...
rupture et abandon! ... Mais quelle scène en perspective.»
Amasia le regardait avec un véritable sentiment de commisération, et,
n'osant le plaindre à haute voix, elle s'en ouvrait quelquefois à son
fidèle serviteur:
«Pauvre monsieur Van Mitten! répétait-elle à Bruno. Voilà pourtant où
l'amené son dévouement pour nous!
--Et sa platitude envers le seigneur Kéraban! répondait Bruno, qui ne
pouvait pardonner à son maître une condescendance poussée à ce degré
de faiblesse.
--Eh! dit Nedjeb, cela prouve, au moins, que monsieur Van Mitten a un
cour bon et généreux!
--Trop généreux! répliqua Bruno. Au surplus, depuis que mon maître a
consenti à suivre le seigneur Kéraban en un pareil voyage, je n'ai
cessé de lui répéter qu'il lui arriverait malheur tôt ou tard! Mais un
malheur pareil! Devenir le fiancé, ne fût-ce que pour quelques jours,
de cette Kurde endiablée! Jamais je n'aurais pu imaginer cela ... non!
jamais! La première madame Van Mitten était une colombe en comparaison
de la seconde.»
Cependant, le Hollandais s'était assis à une autre place, toujours
flanqué de ses deux garde-du-corps, lorsque Bruno vint lui offrir
quelque nourriture; mais Van Mitten ne se sentait pas en appétit.
«Vous ne mangez pas, seigneur Van Mitten? lui dit Saraboul, qui le
régardait entre les deux yeux.
--Je n'ai pas faim!
--Vraiment, vous n'avez pas faim! répliqua le seigneur Yanar. Au
Kurdistan on a toujours faim ... même après les repas!
--Ah! au Kurdistan? ... répondit Van Mitten en avalant les morceaux
doubles,--par obéissance.
--Et buvez! ajouta la noble Saraboul.
--Mais, je bois ... je bois vos paroles!» Et il n'osa pas ajouter:
«Seulement, je ne sais pas si c'est bon pour l'estomac!
--Buvez, puisqu'on vous le dit! reprit le seigneur Yanar.
--Je n'ai pas soif!
--Au Kurdistan, on a toujours soif ... même après les repas.»
Pendant ce temps, Ahmet, toujours en éveil, observait attentivement le
guide.
Cet homme, assis à l'écart, prenait sa part du repas, mais il ne
pouvait dissimuler quelques mouvements d'impatience. Du moins, Ahmet
crut le remarquer. Et comment eût-il pu en être autrement? A ses yeux,
cet homme était un traître! Il devait avoir hâte que tous ses
compagnons et lui eussent cherché refuge dans la caverne, où le
sommeil les livrerait sans défense, à quelque agression convenue!
Peut-être même le guide aurait-il voulu s'éloigner pour quelque
secrète machination; mais il n'osait, en présence d'Ahmet, dont il
connaissait les défiances.
«Allons, mes amis, s'écria Kéraban, voilà un bon repas pour un repas
en plein air! Nous aurons bien réparé nos forces avant notre dernière
étape! N'est-il pas vrai, ma petite Amasia?
--Oui, seigneur Kéraban, répondit la jeune fille! D'ailleurs, je suis
forte, et s'il fallait recommencer ce voyage?....
--Tu le recommencerais?....
--Pour vous suivre.
--Surtout après avoir fait une certaine halte a Scutari! s'écria
Kéraban avec un bon gros rire, une halte comme notre ami Van Mitten en
a fait une à Trébizonde!
--Et, par-dessus le marché, il me plaisante!» murmurait Van Mitten.
Il enrageait, au fond, mais n'osait répondre en présence de la trop
nerveuse Saraboul.
«Ah! reprit Kéraban, le mariage d'Ahmet et d'Amasia, ce ne sera
peut-être pas si beau que les fiançailles de notre ami Van Mitten et
de la noble Kurde! Sans doute, je ne pourrai pas leur offrir une fête
au Paradis de Mahomet, mais nous ferons bien les choses, comptez sur
moi! Je veux que tout Scutari soit convié à la noce, et que nos amis
de Constantinople emplissent les jardins de la villa!
--Il ne nous en faut pas tant! répondit la jeune fille.
--Oui! ... oui! ... chère maîtresse! s'écria Nedjeb.
--Et si je le veux, moi! ... si je le veux! ... ajouta le seigneur
Kéraban. Est-ce que ma petite Amasia voudrait me contrarier?
--Oh! seigneur Kéraban!
--Eh bien, reprit l'oncle en levant son verre, au bonheur de ces
jeunes gens qui méritent si bien d'être heureux!
--Au seigneur Ahmet! ... A la jeune Amasia! ... répétèrent d'une
commune voix tous ces convives en belle humeur.
--Et à l'union, ajouta Kéraban, oui! ... à l'union du Kurdistan et de
la Hollande!»
Sur cette «santé», portée d'une voix joyeuse, devant toutes ces mains
tendues vers lui, le seigneur Van Mitten, bon gré mal gré, dut
s'incliner en manière de remerciement et boire à son propre bonheur.
Ce repas, fort rudimentaire, mais gaiement pris, était achevé. Encore
quelques heures de repos, et l'on pourrait terminer ce voyage sans
trop de fatigues.
«Allons dormir jusqu'au jour, dit Kéraban. Lorsque le moment en sera
venu, je charge notre guide de nous éveiller tous!
--Soit, seigneur Kéraban, répondit cet homme, mais n'est-il pas plus
à propos que j'aille remplacer votre serviteur Nizib à la garde des
attelages?
--Non, demeurez! dit vivement Ahmet. Nizib est bien où il est et je
préfère que vous restiez ici! ... Nous veillerons ensemble!
--Veiller? ... reprit le guide, en dissimulant mal la contrariété
qu'il éprouvait. Il n'y a pas le moindre danger à craindre dans cette
région extrême de l'Anatolie!
--C'est possible, répondit Ahmet, mais un excès de prudence ne peut
nuire! ... Je me charge, moi, de remplacer Nizib à la garde des
chevaux! Donc, restez!
--Comme il vous plaira, seigneur Ahmet, répondit le guide. Disposons
donc tout dans la caverne pour que vos compagnons puissent y dormir
plus à l'aise.
--Faites, dit Ahmet, et Bruno voudra bien vous aider, avec l'agrément
de monsieur Van Mitten.
--Va, Bruno, va!» répondit le Hollandais.
Le guide et Bruno entrèrent dans la caverne, emportant les couvertures
de voyage, les manteaux, les cafetans, qui devaient servir de literie.
Amasia, Nedjeb et leurs compagnons ne s'étaient point montrés
difficiles sur la question du souper: la question du coucher devait
les trouver aussi accommodants, sans doute.
Pendant que s'achevaient les derniers préparatifs, Amasia s'était
rapprochée d'Ahmet, elle lui avait pris la main, elle lui disait:
«Ainsi, mon cher Ahmet, vous allez encore passer toute cette nuit sans
reposer?
--Oui, répondit Ahmet qui ne voulait rien laisser voir de ses
inquiétudes. Ne dois-je pas veiller sur tous ceux qui me sont chers?
--Enfin, ce sera pour la dernière fois?
--La dernière! Demain, nous en aurons enfin fini avec toutes les
fatigues de ce voyage!
--Demain! ... répéta Amasia en levant ses beaux yeux sur le jeune
homme, dont le regard répondit au sien, ce demain qui semblait ne
devoir jamais arriver....
--Et qui maintenant va durer toujours! répondit Ahmet.
--Toujours!» murmura la jeune fille.
La noble Saraboul, elle aussi, avait pris la main de son fiancé, et,
lui montrant Amasia et Ahmet:
«Vous les voyez, seigneur Van Mitten, vous les voyez tous deux!
dit-elle en soupirant.
--Qui? ... répondit le Hollandais, dont les pensées étaient loin de
suivre un cours aussi tendre.
--Qui?... répliqua aigrement Saraboul, mais ces jeunes fiancés!...
En vérité, je vous trouve singulièrement contenu!
--Vous savez, répondit Van Mitten, les Hollandais! ... La Hollande
est un pays de digues! ... Il y a des digues partout!
--Il n'y a pas de digues au Kurdistan! s'écria la noble Saraboul,
blessée de tant de froideur.
--Non! il n'y en a pas! riposta le seigneur Yanar, en secouant le
bras de son beau-frère, qui faillit être écrasé dans cet étau vivant.
--Heureusement, ne put s'empêcher de dire Kéraban, il sera libéré
demain, notre ami Van Mitten.»
Puis, se retournant vers ses compagnons: «Eh bien, la chambre doit
être prête! ... Une chambre d'amis, où il y a place pour tout le
monde!... Voilà bientôt onze heures! ... Déjà la lune se lève! ...
Allons dormir!
--Viens, Nedjeb, dit Amasia à la jeune Zingare.
--Je vous suis, chère maîtresse.
--Bonsoir, Ahmet!
--A demain, chère Amasia, à demain! répondit Ahmet en conduisant la
jeune fille jusqu'à l'entrée de la caverne.
--Vous me suivez, seigneur Van Mitten? dit Saraboul, d'un ton qui
n'avait rien de bien engageant.
--Certainement, répondit le Hollandais. Toutefois, si cela était
nécessaire, je pourrais tenir compagnie à mon jeune ami Ahmet!
--Vous dites?... s'écria l'impérieuse Kurde.
--Il dit? ... répéta le seigneur Yanar.
--Je dis ... répondit Van Mitten ... je dis, chère Saraboul, que mon
devoir m'oblige à veiller sur vous ... et que....
--Soit!... Vous veillerez ... mais là!»
Et elle lui montra d'une main la caverne, tandis que Yanar le poussait
par l'épaule, en disant:
«Il y a une chose dont vous ne vous doutez sans doute pas, seigneur
Van Mitten?
--Une chose dont je ne me doute pas, seigneur Yanav? ... Et laquelle,
s'il vous plaît?
--C'est qu'en épousant ma soeur, vous avez épousé un volcan.»
Sous l'impulsion donnée par un bras vigoureux, Van Mitten franchit le
seuil de la caverne, où sa fiancée venait de le précéder, et dans
laquelle le suivit incontinent le seigneur Yanar.
Au moment où Kéraban allait y pénétrer à son tour, Ahmet le retint en
disant:
«Mon oncle, un mot!
--Rien qu'un seul, Ahmet! répondit Kéraban. Je suis fatigué et j'ai
besoin de dormir.
--Soit, mais je vous prie de m'entendre!
--Qu'as-tu à me dire?
--Savez-vous où nous sommes ici?
--Oui ... dans le défilé des gorges de Nérissa!
--A quelle distance de Scutari?
--Cinq ou six lieues à peine!
--Qui vous l'a dit?
--Mais ... c'est notre guide!
--Et vous avez confiance en cet homme?
--Pourquoi m'en défierais-je?
--Parce que cet homme, que j'observe depuis quelques jours, a des
allures de plus en plus suspectes! répondit Ahmet, Le connaissez-vous,
mon oncle? Non! A Trébizonde, il est venu s'offrir pour vous conduire
jusqu'au Bosphore! Vous avez accepté ses services, sans même savoir
qui il était! Nous sommes partis sous sa direction....
--Eh bien, Ahmet, il a suffisamment prouvé qu'il connaissait ces
chemins de l'Anatolie, ce me semble!
--Incontestablement, mon oncle!
--Cherches-tu une discussion, mon neveu? demanda le seigneur Kéraban,
dont le front commença à se plisser avec une persistance quelque peu
inquiétante.
--Non, mon oncle, non, et je vous prie de ne voir en moi aucune
intention de vous être désagréable!... Mais, que voulez-vous, je ne
suis pas tranquille, et j'ai peur pour tous ceux que j'aime!»
L'émotion d'Ahmet était si visible, pendant qu'il parlait ainsi, que
son oncle ne put l'entendre sans en être profondément remué.
«Voyons, Ahmet, mon enfant, qu'as-tu? reprit-il. Pourquoi ces
craintes, au moment où toutes nos épreuves vont finir! Je veux bien
convenir avec toi,... mais avec toi seulement! ... que j'ai fait un
coup de tête en entreprenant ce voyage insensé!
J'avouerai même que, sans mon entêtement à te faire quitter Odessa,
l'enlèvement d'Amasia ne se serait probablement point accompli! ...
Oui! tout cela, c'est ma faute! ... Mais enfin, nous voici au tonne de
ce voyage! ... Ton mariage n'aura pas même été retardé d'un jour!
...Demain, nous serons à Scutari ... et demain....
--Et si, demain, nous n'étions pas à Scutari, mon oncle? Si nous en
étions beaucoup plus éloignés que ne le dit ce guide? S'il nous avait
égarés à dessein, après avoir conseillé d'abandonner les routes du
littoral? Enfin, si cet homme était un traître?
--Un traître? ... s'écria Kéraban.
--Oui, reprit Ahmet, et si ce traître servait les intérêts de ceux
qui ont fait enlever Amasia?
--Par Allah! mon neveu, d'où peut te venir cette idée, et sur quoi
repose-t-elle? Sur de simples pressentiments?
--Non! sur des faits, mon oncle! Écoutez-moi! Depuis quelques jours,
cet homme nous a souvent quittés pendant les haltes, sous prétexte
d'aller reconnaître la route! ... A plusieurs reprises, il s'est
éloigné, non pas inquiet mais impatient, en homme qui ne veut pas être
vu!... La nuit dernière, il a abandonné pendant une heure le
campement! ... Je l'ai suivi, en me cachant, et j'affirmerais ...
j'affirme même qu'un signal de feu lui a été envoyé d'un point de
l'horizon ... un signal qu'il attendait!
--En effet, cela est grave, Ahmet! répondit Kéraban. Mais pourquoi
rattaches-tu les machinations de cet homme aux circonstances qui ont
amené l'enlèvement d'Amasia sur la -Guïdare-?
--Eh! mon oncle, cette tartane, où allait-elle? Etait-ce à ce petit
port d'Atina, où elle s'est perdue. Non évidemment! ... Ne savons-nous
pas qu'elle a été rejetée par la tempête hors de sa route? ... Eh
bien, à mon avis, sa destination était Trébizonde, où s'approvisionnent
trop souvent les harems de ces nababs de l'Anatolie! ... Là, on a pu
facilement apprendre que la jeune fille enlevée avait été sauvée du
naufrage, se mettre sur ses traces, et nous dépêcher ce guide pour
conduire notre petite caravane à quelque guet-apens!
--Oui! ... Ahmet! ... répondit Kéraban, en effet!... Tu pourrais
avoir raison! ... Il est possible qu'un danger nous menace! ... Tu as
veillé ... tu as bien fait, et, cette nuit, je veillerai avec toi!
--Non, mon oncle, non reprit Ahmet, reposez-vous!....
Je suis bien armé, et, à la première alerte....
--Je te dis que je veillerai, moi aussi! reprit Kéraban. Il ne sera
pas dit que la folie d'un têtu de mon espèce aura pu amener quelque
nouvelle catastrophe!
--Non, ne vous fatiguez pas inutilement! ... Le guide, sur mon ordre,
doit passer la nuit dans la caverne! ... Rentrez!
--Je ne rentrerai pas!
--Mon oncle....
--A la fin, vas-tu me contrarier là-dessus! répliqua Kéraban. Ah!
prends garde, Ahmet! Il y a longtemps que personne ne m'a tenu tête!
--Soit, mon oncle, soit! Nous veillerons ensemble!
--Oui! une veillée sous les armes, et malheur à qui s'approchera de
notre campement»
Le seigneur Kéraban et Ahmet, allant et venant, les regards attachés
sur l'étroite passe, écoutant les moindres bruits qui auraient pu se
propager au milieu de cette nuit si calme, firent donc bonne et fidèle
garde à l'entrée de la caverne.
Deux heures se passèrent ainsi, puis, une heure encore. Rien de
suspect ne s'était produit, qui fût de nature à justifier les soupçons
du seigneur Kéraban et de son neveu, Ils pouvaient donc espérer que la
nuit s'écoulerait sans incidents, lorsque, vers trois heures du matin,
des cris, de véritables cris d'épouvanté, retentirent à l'extrémité de
la passe.
Aussitôt Kéraban et Ahmet sautèrent sur leurs armes, qui avaient été
déposées au pied d'une roche, et, cette fois, peu confiant dans la
justesse de ses pistolets, l'oncle avait pris un fusil.
Au même instant, Nizib, accourant tout essoufflé, apparaissait à
l'entrée du défilé.
«Ah! mon maître!
--Qu'y a-t-il, Nizib?
--Mon maître ... là-bas ... là-bas!....
--Là-bas? ... dit Ahmet.
--Les chevaux!
--Nos chevaux?....
--Oui!
--Mais parle donc, stupide animal! s'écria Kéraban, qui secoua
rudement le pauvre garçon. Nos chevaux?....
--Volés!
--Volés?
--Oui! reprit Nizib. Deux ou trois hommes se sont jetés dans le
pâturage ... pour s'en emparer....
--Ils se sont emparés de nos chevaux! s'écria Ahmet, et ils les ont
entraînés, dis-tu?
--Oui!
--Sur la route ... de ce côté? ... reprit Ahmet en indiquant la
direction de l'ouest.
--De ce côté!
--Il faut courir ... courir après ces bandits ... les rejoindre! ...
s'écria Kéraban.
--Restez, mon oncle! répondit Ahmet. Vouloir maintenant rattraper nos
chevaux, c'est impossible! ... Ce qu'il faut, avant tout, c'est mettre
notre campement en état de défense!
--Ah! ... mon maître! ... dit soudain Nizib à mi-voix. Voyez! ...
Voyez! ... Là! ... là!....»
Et de la main, il montrait l'arête d'une haute roche, qui se dressait
à gauche.
XIII
DANS LEQUEL, APRÈS AVOIR TENU TÊTE A SON ÂNE, LE SEIGNEUR KÉRABAN
TIENT TÊTE A SON PLUS MORTEL ENNEMI.
Le seigneur Kéraban et Ahmet s'étaient retournés. Ils regardaient dans
la direction indiquée par Nizib. Ce qu'ils virent les fit aussitôt
reculer, de manière à ne pouvoir être aperçus.
Sur l'arête supérieure de cette roche, à l'opposé de la caverne,
rampait un homme, qui essayait d'en atteindre l'angle extrême,--sans
doute pour observer de plus près les dispositions du campement. De là,
à penser qu'un accord secret existait entre le guide et cet homme,
c'était naturellement indiqué.
En réalité, il faut le dire, dans toute cette machination organisée
autour de Kéraban et de ses compagnons, Ahmet avait vu juste. Son
oncle fut bien forcé de le reconnaître. Il fallait, en outre, conclure
que le péril était imminent, qu'une agression se préparait dans
l'ombre, et que, cette nuit même la petite caravane, après avoir été
attirée dans une embuscade, courait à une destruction totale.
Dans un premier mouvement irréfléchi, Kéraban, son fusil rapidement
épaulé, venait de coucher en joue cet espion qui se hasardait à venir
jusqu'à la limite du campement. Une seconde plus tard, le coup
partait, et l'homme fût tombé, mortellement frappé, sans doute! Mais
n'eût-ce pas été donner l'éveil et compromettre une situation déjà
grave.
«Arrêtez, mon oncle! dit Ahmet à voix basse, en relevant l'arme
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