--Et nous ne quitterons pas le caravansérail, reprit Yanar, qu'ils
n'aient été découverts, arrêtés, jugés et pendus!»
Y avait-il eu véritablement tentative de vol pendant la nuit
précédente, c'est ce dont maître Kidros ne paraissait pas être
absolument convaincu. Ce qui était certain, c'est que la veuve
inconsolée, réveillée pour un motif ou pour un autre, avait quitté sa
chambre, effarée, poussant de grands cris, appelant son frère, que
tout le caravansérail avait été mis en révolution, et que les
malfaiteurs, en admettant qu'il y en eût, s'étaient échappés sans
laisser de trace.
Quoi qu'il en fût, Scarpante, qui ne perdait pas un seul mot de cette
conversation, se demanda immédiatement quel parti il y aurait à tirer
de l'aventure.
«Or, nous sommes Kurdes! reprit le seigneur Yanar en se rengorgeant
pour mieux donner à ce mot toute son importance, nous sommes des
Kurdes de Mossoul, des Kurdes de la superbe capitale du Kurdistan, et
nous n'admettrons jamais qu'un dommage quelconque ait pu être causé à
des Kurdes, sans qu'une juste réparation n'en soit obtenue par
justice!
--Mais seigneur, quel dommage? osa dire maître Kidros, en reculant de
quelques pas, par prudence.
--Quel dommage? s'écria Yanar.
--Oui ... seigneur!... Sans doute, des malfaiteurs ont tenté de
s'introduire, la nuit dernière, dans la chambre de votre noble soeur,
mais enfin ils n'ont rien dérobé....
--Rien! ... répondit le seigneur Yanar, rien ... en effet, mais grâce
au courage de ma soeur, grâce à son énergie! N'est-elle pas aussi
habile à manier un pistolet qu'un yatagan?
--Aussi, reprit maître Kidros, ces malfaiteurs, quels qu'ils soient,
ont-ils pris la fuite!
--Et ils ont bien fait, maitre Kidros! La noble, la vaillante
Saraboul en eut exterminé deux sur deux, quatre sur quatre! C'est
pourquoi, cette nuit encore, elle restera armée comme je le suis
moi-même, et malheur à quiconque oserait s'approcher de sa chambre!
--Vous comprenez bien, seigneur Yanar, reprit maître Kidros, qu'il
n'y a plus rien a craindre, et que ces voleurs,--si ce sont des
voleurs,--ne se hasarderont plus à....
--Comment! si ce sont des voleurs! s'écria le seigneur Yanar d'une
voix de tonnerre. Et que voulez-vous qu'ils soient, ces bandits?
--Peut-être ... quelques présomptueux ... quelques fous! ... répondit
Kidros, qui cherchait à défendre l'honorabilité de son établissement.
Oui! ... pourquoi pas ... quelque amoureux attiré ... entraîné ... par
les charmes de la noble Saraboul!....
--Par Mahomet, répondit le seigneur Yanar, en portant la main à sa
panoplie, il ferait beau voir! L'honneur d'une Kurde serait en jeu? On
aurait voulu attenter a l'honneur d'une Kurde! ... Alors ce ne serait
plus assez de l'arrestation, de l'emprisonnement, du pal! ... Le plus
épouvantable des supplices ne suffirait pas ... à moins que l'audacieux
n'eût une position et une fortune qui lui permissent de réparer sa faute!
--De grâce, veuillez vous calmer, seigneur Yanar, répondit maître
Kidros, et prenez patience! L'enquête nous fera connaître l'auteur ou
les auteurs de cet attentat. Je vous le répète, le juge a été mandé.
J'ai été moi-même le chercher à Trébizonde, et, quand je lui ai
raconté l'affaire, il m'a assuré qu'il avait un moyen à lui,--un moyen
sûr,--de découvrir les malfaiteurs, quels qu'ils fussent!
--Et quel est ce moyen? demanda le seigneur Yanar d'un ton
passablement ironique.
--Je l'ignore, répondit maître Kidros, mais le juge affirme que ce
moyen est infaillible!
--Soit! dit le seigneur Yanar, nous verrons cela demain. Je me retire
dans ma chambre, mais je veillerai ... je veillerai en armes!»
Et ce disant, le terrible personnage se dirigea vers sa chambre,
voisine de celle qu'occupait sa soeur. Là, il s'arrêta une dernière
fois sur le seuil, et, tendant un bras menaçant vers la cour du
caravansérail:
«On ne plaisante pas avec l'honneur d'une Kurde!» s'écria-t-il d'une
voix formidable.
Puis il disparut.
Maître Kidros poussa un long soupir de soulagement.
«Enfin, se dit-il, nous verrons bien comment tout cela finira! Mais
quant aux voleurs, s'il y en a jamais eu, mieux vaut qu'ils aient
décampé!»
Pendant ce temps, Scarpante s'entretenait à voix basse avec le
seigneur Saffar et Yarhud.
«Oui, leur disait-il, grâce à cette affaire, il y a peut-être quelque
coup à tenter!
--Tu prétends? ... demanda Saffar.
--Je prétends susciter ici même, à cet Ahmet, quelque désagréable
aventure, qui pourrait bien le retenir plusieurs jours à Trébizonde et
même le séparer de sa fiancée!
--Soit, mais si la ruse échoue....
--La force alors,» répondit Scarpante.
En ce moment, maître Kidros aperçut Saffar, Scarpante et Yarhud qu'il
n'avait pas encore vus. Il s'avança vers eux, et, du ton le plus
aimable:
«Vous demandez, seigneurs? ... dit-il.
--Des voyageurs, qui doivent arriver d'un instant à l'autre pour
passer la nuit au caravansérail,» répondit Scarpante.
A cet instant, quelque bruit se fit entendre au dehors,--le bruit
d'une caravane, dont les chevaux ou les mulets s'arrêtaient à la porte
extérieure.
«Les voici, sans doute?» dit maître Kidros.
Et il se dirigea vers le fond de la cour, pour aller à la rencontre
des nouveaux arrivants.
«En effet, reprit-il, en s'arrêtant sur la porte, voici des voyageurs
qui arrivent à cheval! Quelques riches personnages, sans doute, à en
juger sur leur mine! ... C'est bien le moins que j'aille au-devant
d'eux leur offrir mes services!»
Et il sortit.
Mais, en même temps que lui, Scarpante s'était avancé jusqu'à l'entrée
da la cour, puis, regardant au dehors;
«Ces voyageurs, seraient-ce Ahmet et ses compagnons? demanda-t-il, en
s'adressant au capitaine maltais.
--Ce sont eus! répondit Yarhud, qui recula vivement, afin de n'être
point reconnu.
--Eux? s'écria le seigneur Saffar, en s'avançant à son tour, mais
sans sortir de la cour du caravansérail.
--Oui! ... répondit Yarhud, voilà bien Ahmet, sa fiancée, sa suivante
... les deux serviteurs....
--Tenons-nous sur nos gardes! dit Scarpante, en faisant signe a
Yarhud de se cacher.
--Et déjà vous pouvez entendre la voix du seigneur Kéraban? reprit le
capitaine maltais.
--Kéraban?....» s'écria vivement Saffar. Et il se précipita vers la
porte.
«Mais qu'avez-vous donc, seigneur Saffar? demanda Scarpante, très
surpris, et pourquoi ce nom de Kéraban vous cause-t-il une telle
émotion?
--Lui! ... C'est bien lui! ... répondit Saffar. C'est ce voyageur,
avec lequel je me suis déjà rencontré au railway du Caucase, ... qui a
voulu me tenir tête et empêcher mes chevaux de passer!
--Il vous connaît?
--Oui ... et il ne me serait pas difficile de reprendre ici la suite
de cette querelle ... de l'arrêter....
--Eh! cela n'arrêterait pas son neveu! répondit Scarpante.
--Je saurais bien me débarrasser du neveu comme de l'oncle!
--Non! ... non!... pas de querelle! ... pas de bruit! ... répondit
Scarpante en insistant. Croyez-moi, seigneur Saffar, que ce Kéraban ne
puisse pas soupçonner votre présence ici! Qu'il ne sache pas que c'est
pour votre compte que Yarhud a enlevé la fille du banquier Sélim! ...
Ce serait risquer de tout perdre!
--Soit! dit Saffar, je me retire et je me fie a ton adresse,
Scarpante! Mais réussis!
--Je réussirai, seigneur Saffar, si vous me laissez agir! Retournez à
Trébizonde, ce soir même....
--J'y retournerai.
--Toi aussi, Yarhud, quitte à l'instant le caravansérail! reprit
Scarpante. On te connaît, et il ne faut pas que l'on te reconnaisse!
--Les voilà! dit Yarhud.
--Laissez-moi! ... laissez-moi seul! ... s'écria Scarpante en
repoussant le capitaine de la -Guïdare-.
--Mais comment disparaître sans être vu de cesgens-là? demanda
Saffar.
--Par ici!» répondit Scarpante, en ouvrant une porte, percée
dans le mur de gauche, et qui donnait accès sur la campagne.
Le seigneur Saffar et le capitaine maltais sortirent aussitôt.
«Il était temps! se dit Scarpante. Et maintenant, ayons l'oeil et
l'oreille ouverts!»
VII
DANS LEQUEL LE JUGE DE TRÉBIZOND PROCÈDE A SON ENQUÊTE D'UNE FAÇON
ASSEZ INGÉNIEUSE.
En effet, le seigneur Kéraban et ses compagnons, après avoir laissé
l'araba et leurs montures aux écuries extérieures, venaient d'entrer
dans le caravansérail. Maître Kidros les accompagnait, ne leur
ménageant point ses salamaleks les plus empressés, et il déposa dans
un coin sa lanterne allumée, qui ne projetait qu'une assez faible
clarté à l'intérieur de la cour.
«Oui, seigneur, répétait Kidros en se courbant, entrez! ... Veuillez
entrer! ... C'est bien ici le caravansérail de Rissar.
--Et nous ne sommes qu'à deux lieues de Trébizonde? demanda le
seigneur Kéraban.
--A deux lieues, au plus!
--Bien! Que l'on ait soin de nos chevaux. Nous les reprendrons demain
au point du jour.»
Puis, se retournant vers Ahmet qui conduisait Amasia vers un banc, où
elle s'assit avec Nedjeb:
«Voilà! dit-il d'un ton de bonne humeur. Depuis que mon neveu a
retrouvé cette petite, il ne s'occupe plus que d'elle, et c'est moi
qui suis obligé de préparer nos étapes!
--C'est bien naturel, seigneur Kéraban! A quoi servirait d'être
oncle? répondit Nedjeb.
--Il ne faut pas m'en vouloir! dit Ahmet en souriant.
--Ni à moi, ajouta la jeune fille!
--Eh! je n'en veux à personne! ... pas même à ce brave Van Mitten,
qui a pourtant eu l'idée ... oui! ... l'impardonnable idée de songer à
m'abandonner en route!
--Oh! ne parlons plus de cela, répliqua Van Mitten, ni maintenant, ni
jamais!
--Par Mahomet! s'écria le seigneur Kéraban, pourquoi n'en plus
parler? ... Une bonne petite discussion là-dessus ... ou même sur tout
autre sujet ... cela vous fouetterait le sang!
--Je croyais, mon oncle, fit observer Ahmet, que vous aviez pris la
résolution de ne plus discuter.
--C'est juste! Tu as raison, mon neveu, et si l'on m'y reprend
jamais, quand bien même j'aurais cent fois raison!....
--Nous verrons bien! murmura Nedjeb.
--D'ailleurs, reprit Van Mitten, ce qu'il y a de mieux à faire, je
crois, c'est de nous reposer dans un bon sommeil de quelques heures!
--Si toutefois l'on peut dormir ici? murmura Bruno, d'assez mauvaise
humeur comme toujours.
--Vous avez des chambres à nous donner pour la nuit? demanda Kéraban
à maître Kidros.
--Oui, seigneur, répondit maître Kidros, et tout autant qu'il vous en
faudra.
--Bien! ... très bien! ... s'écria Kéraban. Demain nous serons à
Trébizonde, puis, dans une dizaine de jours, à Scutari ... où nous
ferons un bon dîner ... le dîner auquel je vous ai invité, ami Van
Mitten!
--Vous nous devez bien cela, ami Kéraban!
--Un dîner ... à Scutari? ... dit Bruno à l'oreille de son maître.
Oui! ... si nous y arrivons jamais!
--Allons, Bruno, répliqua Van Mitten, un peu de courage, que diable!
... ne fût-ce que pour l'honneur de notre Hollande!
--Eh! je lui ressemble, à notre Hollande! répondit Bruno en se tâtant
sous ses vêtements trop larges. Comme elle, je suis tout en côtes!»
Scarpante, à l'écart, écoutait les propos qui s'échangeaient entre les
voyageurs, et épiait le moment où, dans son intérêt, il lui
conviendrait d'intervenir.
«Eh bien, demanda Kéraban, quelle est la chambre destinée à ces deux
jeunes filles?
--Celle-ci, répondit maître Kidros en indiquant une porte qui
s'ouvrait, dans le mur, à gauche.
--Alors, bonsoir, ma petite Amasia, répondit Kéraban, et qu'Allah te
donne d'agréables rêves!
--Comme à vous, seigneur Kéraban, répondit la jeune fille. A demain,
cher Ahmet!
--A demain, chère Amasia, répondit le jeune homme, après avoir pressé
Amasia sur son coeur.
--Viens-tu, Nedjeb? dit Amasia.
--Je vous suis, chère maîtresse, répondit Nedjeb, mais je sais bien
de qui nous serons à parler dans une heure encore!»
Les deux jeunes filles entrèrent dans la chambre par la porte que
maître Kidros leur tenait ouverte.
«Et, maintenant, où coucheront ces deux braves garçons? demanda
Kéraban, en montrant Bruno et Nizib.
--Dans une chambre extérieure, où je vais les conduire,» répondit
maître Kidros.
Et, se dirigeant vers la porte du fond, il fit signe à Nizib et à
Bruno de le suivre,--à quoi les deux «braves garçons», éreintés par
une longue journée de marche, obéirent, sans se faire prier, après
avoir souhaité le bonsoir à leurs maîtres.
«Voici ou jamais le moment d'agir!» se dit Scarpante.
Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Ahmet, en attendant le retour de
Kidros, se promenaient dans la cour du caravansérail. L'oncle était
d'une charmante humeur. Tout allait au gré de ses désirs. Il
arriverait dans les délais voulus sur les rives du Bosphore. Il se
réjouissait déjà à la mine que feraient les autorités ottomanes en le
voyant apparaître! Pour Ahmet, le retour à Scutari, c'était la
célébration tant souhaitée de son mariage! Pour Van Mitten, le retour
... eh bien, c'était le retour!
«Ah ça! est-ce qu'on nous oublie? ... Et notre chambre,?» dit bientôt
le seigneur Kéraban.
En se retournant, il aperçut Scarpante, qui s'était avancé lentement
près de lui.
«Vous demandez la chambre destinée au seigneur Kéraban et à ses
compagnons? dit-il en s'inclinant, comme s'il eût été un des
domestiques du caravansérail.
--Oui!
--La voici.»
Et Scarpante montra, à droite, la porte qui s'ouvrait sur un couloir
où se trouvait la chambre occupée par la voyageuse kurde, près de
celle où veillait le seigneur Yanar.
«Venez, mes amis, venez!» répondit Kéraban en poussant vivement la
porte que lui indiquait Scarpante.
Tous trois entrèrent dans le couloir, mais avant qu'ils n'eussent eu
le temps de refermer cette porte, quelle agitation, quels cris,
quelles clameurs! Et quelle terrible voix de femme se fit entendre, à
laquelle se mêla bientôt une voix d'homme!
Le seigneur Kéraban, Van Mitten, Ahmet, ne comprenant rien à ce qui se
passait, s'étaient repliés vivement dans la cour du caravansérail.
Aussitôt les diverses portes s'ouvraient de toutes parts. Des
voyageurs sortaient de leurs chambres. Amasia et Nedjeb reparaissaient
au bruit. Bruno et Nizib rentraient par la gauche. Puis, au milieu de
cette demi-obscurité, on voyait se dessiner la silhouette du farouche
Yanar. Et, enfin, une femme se précipitait hors du couloir dans lequel
le seigneur Kéraban et les siens s'étaient si imprudemment introduits!
«Au vol! ... à l'attentat! ... au meurtre!» criait cette femme.
C'était la noble Saraboul, grande, forte, à la démarche énergique, à
l'oeil vif, au teint coloré, à la chevelure noire, aux lèvres
impérieuses qui laissaient voir des dents inquiétantes,--en un mot, le
seigneur Yanar en femme.
Évidemment, à toute conjoncture, la voyageuse veillait dans sa
chambre, au moment où des intrus en avaient forcé la porte, car elle
n'avait encore rien ôté de ses vêtements de jour, un «mintan» de drap
avec broderies d'or aux manches et au corsage, une «entari» en soie
éclatante semée de fusées jaunes et serrée à la taille par un châle où
ne manquaient ni le pistolet damasquiné, ni le yatagan dans son
fourreau de maroquin vert; sur la tête, un fez évasé, ceint de
mouchoirs à couleurs voyantes, d'où pendait un long «puskul» comme le
gland d'une sonnette; aux pieds, des bottes de cuir rouge dans
lesquelles se perdait le bas du «chalwar», ce pantalon des femmes de
l'Orient. Quelques voyageurs ont prétendu que la femme kurde, ainsi
vêtue, ressemble à une guêpe! Soit!
La noble Saraboul n'était point faite pour démentir cette comparaison,
et cette guêpe-là devait posséder un aiguillon redoutable!
«Quelle femme! dit à mi-voix Van Mitten.
--Et quel homme!» répondit le seigneur Kéraban, en montrant le frère
Yanar.
Et alors celui ci de s'écrier:
«Encore un nouvel attentat! Qu'on arrête tout le monde!
--Tenons-nous bien, murmura Ahmet à l'oreille de son oncle, car je
crains que nous ne soyons cause de tout ce tapage!
--Bah! personne ne nous a vus, répondit Kéraban, et Mahomet lui-même
ne nous reconnaîtrait pas!
--Qu'y a-t-il, Ahmet? demanda la jeune fille, qui venait d'accourir
près de son fiancé.
--Rien! chère Amasia, répondit Ahmet, rien!»
En ce moment, maître Kidros apparut sur le seuil de la grande porte,
au fond de la cour, et s'écria:
«Oui! vous arrivez à propos, monsieur le juge!» En effet, le juge,
mandé à Trébizonde, venait d'arriver au caravansérail, où il devait
passer la nuit, afin de procéder le lendemain à l'enquête réclamée par
le couple kurde. Il était suivi de son greffier et s'arrêta sur le
seuil.
«Comment, dit-il, ces coquins auraient recommencé leur tentative de la
nuit dernière?
--Il paraît, monsieur le juge, répondit maître Kidros.
--Que les portes du caravansérail soient fermées, dit le magistrat
d'une voix grave. Défense à qui que ce soit de sortir sans ma
permission!»
Ces ordres furent aussitôt exécutés, et tous les voyageurs passèrent à
l'état de prisonniers, auxquels le caravansérail allait servir
momentanément de prison.
«Et maintenant, juge, dit la noble Saraboul, je demande justice contre
ces malfaiteurs, qui n'ont pas craint, pour la seconde fois, de
s'attaquer à une femme sans défense....
--Non seulement à une femme, mais à une Kurde!» ajouta le seigneur
Yanar avec un geste menaçant.
Scarpante, on le croira sans peine, suivait toute cette scène sans en
rien perdre.
Le juge,--une figure finaude, s'il en fut, avec deux yeux en trous de
vrille, un nez pointu, une bouche serrée, qui disparaissait dans les
flocons de sa barbe,--cherchait à dévisager les personnes enfermées
dans le caravansérail, ce qui ne laissait pas d'être assez difficile,
avec le peu de clarté que répandait l'unique lanterne déposée dans un
coin de la cour. Cet examen rapidement fait, s'adressant à la noble
voyageuse:
«Vous affirmez, lui demanda-t-il, que, la nuit dernière, des
malfaiteurs ont tenté de s'introduire dans votre chambre?
--Je l'affirme!
--Et qu'ils viennent de recommencer leur criminelle tentative?
--Eux ou d'autres!
--Il n'y a qu'un instant?
--Il n'y a qu'un instant!
--Les reconnaîtriez-vous?
--Non! ... Ma chambre était sombre, cette cour aussi, et je n'ai pu
voir leur visage!
--Étaient-ils nombreux?
--Je l'ignore!
--Nous le saurons, ma soeur, s'écria le seigneur Yanar, nous le
saurons, et malheur à ces coquins!»
En ce moment, le seigneur Kéraban répétait à l'oreille de Van Mitten:
«Il n'y a rien à craindre! Personne ne nous a vus!
--Heureusement, répondit le Hollandais, incomplètement rassuré sur
les suites de cette aventure, car, avec ces diables de Kurdes,
l'affaire serait mauvaise pour nous!»
Cependant, le juge allait et venait. Il ne semblait pas savoir quel
parti prendre, au grand déplaisir des plaignants.
«Juge, reprit la noble Saraboul, en croisant ses bras sur sa poitrine,
la justice restera-t-elle désarmée entre vos mains? ... Ne sommes-nous
pas des sujets du Sultan, qui ont droit à sa protection? ... Une femme
de ma sorte aurait été victime d'un pareil attentat, et les coupables,
qui n'ont pu s'enfuir, échapperaient au châtiment?
--Elle est vraiment superbe, cette Kurde! fit très justement observer
le seigneur Kéraban.
--Superbe ... mais effrayante! répondit Van Mitten.
--Que décidez-vous, juge? demanda le seigneur Yanar.
--Qu'on apporte des flambeaux, des torches! s'écria la noble
Saraboul! ... Alors je verrai ... je chercherai ... je reconnaîtrai
peut-être les malfaiteurs qui ont osé....
--C'est inutile, répondit le juge. Je me charge, moi, de découvrir le
ou les coupables!
--Sans lumière?....
--Sans lumière»
Et, sur cette réponse, le juge fit un signe à son greffier, qui sortit
par la porte du fond, après avoir fait un geste affirmatif.
Pendant ce temps, le Hollandais ne pouvait s'empêcher de dire tout bas
à son ami Kéraban:
«Je ne sais pourquoi, mais je ne me sens pas très rassuré sur l'issue
de cette affaire!
--Eh, par Allah! vous avez toujours peur!» répondit Kéraban.
Tous se taisaient alors, attendant le retour du greffier, non sans un
sentiment de curiosité bien naturelle.
«Ainsi, juge, demanda le seigneur Yanar, vous prétendez, au milieu de
cette obscurité, reconnaître....
--Moi? ... non! ... répondit le juge. Aussi vais-je charger de ce
soin un intelligent animal, qui m'est plus d'une fois et très
adroitement venu en aide dans mes enquêtes.
--Un animal? s'écria la voyageuse.
--Oui ... une chèvre ... une fine et maligne bête, qui, elle, saura
bien dénoncer le coupable, si le coupable est encore ici. Or, il doit
y être, puisque personne n'a pu quitter la cour du caravansérail,
depuis l'instant où a été commis l'attentat.
--Il est fou, ce juge!» murmura le seigneur Kéraban.
A ce moment, le greffier rentra, tirant par son licol une chèvre qu'il
amena au milieu de la cour.
C'était un gentil animal, de l'espèce de ces égagres, dont les
intestins contiennent quelquefois une concrétion pierreuse, le bézoard
qui est si estimé en Orient pour ses prétendues qualités hygiéniques.
Cette chèvre, avec son museau délié, sa barbiche frisotante, son
regard intelligent, en un mot avec sa «physionomie spirituelle»,
semblait être digne de ce rôle de devineresse que son maître
l'appelait à jouer. On rencontre, par grandes quantités, des troupeaux
de ces égagres, répandus dans toute l'Asie Mineure, l'Anatolie,
l'Arménie, la Perse, et ils sont remarquables par la finesse de leur
vue, de leur ouïe, de leur odorat et leur étonnante agilité.
Cette chèvre,--dont le juge prisait si fort la sagacité,--était de
taille moyenne, blanchâtre au ventre, à la poitrine, au cou, mais
noire au front, au menton et sur la ligne médiane du dos. Elle s'était
gracieusement couchée sur le sable, et, d'un air malin, en remuant ses
petites cornes, elle regardait «la société».
«Quelle jolie bête! s'écria Nedjeb.
--Mais que veut donc faire ce juge? demanda Amasia.
--Quelque sorcellerie, sans doute, répondit Ahmet, et à laquelle ces
ignorants vont se laisser prendre!»
«C'était bien aussi l'opinion du seigneur Kéraban qui ne se gênait
point de hausser les épaules, tandis que Van Mitten regardait ces
préparatifs d'un air quelque peu inquiet.
«Comment, juge, dit alors la noble Saraboul, c'est à cette chèvre que
vous allez demander de reconnaître les coupables?
--A elle-même, répondit le juge.
--Et elle répondra?....
--Elle répondra!
--De quelle façon? demanda le seigneur Yanar, parfaitement disposé à
admettre, en sa qualité de Kurde, tout ce qui présentait quelque
apparence de superstition.
--Rien n'est plus simple, répondit le juge.
Chacun des voyageurs présents va venir, l'un après l'autre, passer la
main sur le dos de cette chèvre et, dès qu'elle sentira la main du
coupable, cette fine bête le désignera aussitôt par un bêlement.
--Ce bonhomme-là est tout simplement un sorcier de foire! murmura
Kéraban.
--Mais, juge, jamais ... fit observer la noble Saraboul, jamais un
simple animal....
--Vous allez bien le voir!
--Et pourquoi pas? ... répondit le seigneur Yanar. Aussi, bien que je
ne puisse être accusé de cet attentat, je vais donner l'exemple et
commencer l'épreuve.»
Ce disant, Yanar, allant près de la chèvre qui restait immobile, lui
passa la main sur le dos depuis le cou jusqu'à la queue.
La chèvre resta muette.
«Aux autres,» dit le juge.
Et, successivement, les voyageurs, rassemblés dans la cour du
caravansérail, imitèrent le seigneur Yanar, et caressèrent le dos de
l'animal; mais ils n'étaient pas coupables, sans doute, puisque la
chèvre ne fit entendre aucun bêlement accusateur.
VIII
QUI FINIT D'UNE MANIÈRE TRÈS INATTENDUE, SURTOUT POUR L'AMI VAN
MITTEN.
Pendant la durée de celle épreuve, le seigneur Kéraban avait pris à
part son ami Van Mitten et son neveu Ahmet. Et voici le bout de
dialogue qui s'échangeait entre eux,--dialogue dans lequel
l'incorrigible personnage, oubliant ses bonnes résolutions de ne plus
s'entêter à rien, allait encore imposer à autrui sa manière de voir et
sa manière de faire.
«Eh! mes amis, dit-il, ce sorcier me paraît être tout simplement le
dernier des imbéciles!
--Pourquoi? demanda le Hollandais.
--Parce que rien n'empêche le coupable ou les coupables,--nous, par
exemple,--de faire semblant de caresser cette chèvre, en lui passant
la main au-dessus du dos, sans y toucher! Au moins, ce juge aurait-il
dû agir en pleine lumière, afin d'empêcher toute supercherie! ... Mais
dans l'ombre, c'est absurde!
--En effet, dit Van Mitten....
--Ainsi vais-je faire, reprit Kéraban, et je vous engage fort à
suivre mon exemple.
--Eh! mon oncle, reprit Ahmet, qu'on lui caresse ou qu'on ne lui
caresse pas le dos, vous savez bien que cet animal ne bêlera pas plus
pour les innocents que pour les coupables!
--Évidemment, Ahmet, mais puisque ce bonhomme de juge est assez
simple pour opérer de la sorte, je prétends être moins simple que lui,
et je ne toucherai pas à sa bête! ... Et je vous prie même de faire
comme moi!
--Mais, mon oncle?....
--Ah! pas de discussion là-dessus, répondit Kéraban, qui commençait à
s'échauffer.
--Cependant ... dit le Hollandais.
--Van Mitten, si vous étiez assez naïf pour frotter le dos de cette
chèvre je ne vous le pardonnerais pas!
--Soit! Je ne frotterai rien du tout, pour ne point vous désobliger,
ami Kéraban! ... Peu importe, d'ailleurs, puisque, dans l'ombre, on ne
nous verra pas!»
La plupart des voyageurs avaient alors achevé de subir l'épreuve, et
la chèvre n'avait encore accusé personne.
«A notre tour, Bruno, dit Nizib.
--Mon Dieu! que ces Orientaux sont stupides de s'en rapporter à cette
bête!» répondit Bruno.
Et, l'un après l'autre, ils allèrent caresser le dos de la chèvre, qui
ne bêla pas plus pour eux que pour les voyageurs précédents.
«Mais il ne dit rien, votre animal! s'écria la noble Saraboul, en
interpellant le juge.
--Est-ce une plaisanterie? ajouta le seigneur Yanar. C'est qu'il ne
ferait pas bon plaisanter avec des Kurdes!
--Patience! répondit le juge en secouant la tête d'un air malin, si
la chèvre n'a pas bêlé, c'est que le coupable ne l'a pas touchée
encore.
--Diable! il n'y a plus que nous! murmura Van Mitten, qui, sans trop
savoir pourquoi, laissait percer quelque vague inquiétude.
--A notre tour, dit Ahmet.
--Oui! ... à moi d'abord!» répondit Kéraban. Et, en passant devant
son ami et son neveu:
«N'y touchez pas, surtout!» répéta-t-il à voix basse.
Puis, étendant la main au-dessus de la chèvre, il feignit de lui
caresser lentement le dos, mais sans frôler un seul de ses poils.
La chèvre ne bêla pas.
«Voilà qui est rassurant!» dit Ahmet.
Et, suivant l'exemple de son oncle, à peine sa main effleura-t-elle le
dos de la chèvre.
La chèvre ne bêla pas.
C'était au tour du Hollandais. Van Mitten, le dernier de tous, allait
tenter l'épreuve ordonnée par le juge. 11 s'avança donc vers l'animal,
qui semblait le regarder en dessous; mais lui aussi, pour ne point
déplaire à son ami Kéraban, il se contenta de promener doucement sa
main au-dessus du dos de la chèvre.
La chèvre ne bêla pas.
Il y eut un «oh!» de surprise, et un «ah!» de satisfaction dans toute
l'assistance.
«Décidément, votre chèvre n'est qu'une brute!... s'écria Yanar d'une
voix de tonnerre.
--Elle n'a pas reconnu le coupable, s'écria à son tour la noble
Kurde, et, pourtant, le coupable est ici, puisque personne n'a pu
sortir de cette cour!
--Hein! fit Kéraban, ce juge, avec sa bête si maligne, est-il assez
ridicule, Van Mitten?
--En effet! répondit Van Mitten, absolument rassuré maintenant sur
l'issue de l'épreuve.
--Pauvre petite chèvre, dit Nedjeb à sa maîtresse, est-ce qu'on va
lui faire du mal, puisqu'elle n'a rien dit?»
Chacun regardait alors le juge, dont l'oeil, tout émerillonné de
malice, brillait dans l'ombre comme une escarboucle.
«Et maintenant, monsieur le juge, dit Kéraban d'un ton quelque peu
sarcastique, maintenant que votre enquête est terminée, rien ne
s'oppose, je pense, à ce que nous nous retirions dans nos chambres....
--Cela ne sera pas! s'écria la voyageuse irritée. Non! cela ne sera
pas! Un crime a été commis....
--Eh! madame la Kurde! répliqua Kéraban, non sans aigreur, vous
n'avez pas la prétention d'empêcher d'honnêtes gens d'aller dormir,
quand ils en ont envie!
--Vous le prenez sur un ton, monsieur le Turc!... s'écria le seigneur
Yanar.
--Sur le ton qui convient, monsieur le Kurde.» riposta le seigneur
Kéraban.
Scarpante, pensant que le coup tenté par lui était manqué, puisque les
coupables n'avaient point été reconnus, ne vit pas sans une certaine
satisfaction cette querelle qui mettait aux prises le seigneur Kéraban
et le seigneur Yanar. De là, surgirait peut-être une complication de
nature à servir ses projets.
Et, en effet, la dispute s'accentuait, entre ces deux personnages.
Kéraban se fût plutôt laissé arrêter, condamner, que de n'avoir pas le
dernier mot. Ahmet, lui-même, allait intervenir pour soutenir son
oncle, lorsque le juge dit simplement:
«Rangez-vous tous, et qu'on apporte des lumières!»
Maître Kidros, à qui s'adressait cet ordre, s'empressa de le faire
exécuter. Un instant après, quatre serviteurs du caravansérail
entraient avec des torches, et la cour s'éclairait vivement.
«Que chacun lève la main droite!» dit le juge.
Sur cette injonction, toutes les mains droites furent levées.
Toutes étaient noires à la paume et aux doigts, toutes,--excepté
celles du seigneur Kéraban, d'Ahmet et de Van Mitten.
Et aussitôt le juge les désignant tous trois:
«Les malfaiteurs.... les voilà! dit-il.
--Hein! fit-Kéraban.
--Nous? ..., s'écria le Hollandais, sans rien comprendre à cette
affirmation inattendue.
--Oui! ...eux! reprit le juge! Qu'ils aient craint ou non d'être
dénoncés par la chèvre, peu importe! Ce qui est certain, c'est que se
sachant coupables au lieu de caresser le dos de cot animal, qui était
enduit d'une couche de suie, ils n'ont fait que passer leur main
au-dessus et se sont accusés eux-mêmes!»
Un murmure flatteur,--très flatteur pour l'ingéniosité du
juge--s'éleva aussitôt, tandis que le seigneur Kéraban et ses
compagnons, fort désappointés, baissaient la tête.
«Ainsi, dit le seigneur Yanar, ce sont ces trois malfaiteurs qui ont
osé la nuit dernière....
--Eh! la nuit dernière, s'écria Ahmet, nous étions à dix lieues du
caravansérail de Rissar!
--Qui le prouve? ... répliqua le juge. En tout cas, il n'y a qu'un
instant, c'est vous qui avez tenté de vous introduire dans la chambre
de cette noble voyageuse!
--Eh bien, oui, s'écria Kéraban, furieux de s'être si maladroitement
laissé prendre à ce piège, oui!... c'est nous qui sommes entrés dans
ce couloir! Mais ce n'est qu'une erreur de notre part ... ou plutôt
une erreur de l'un des serviteurs du caravansérail!
--Vraiment! répondit ironiquement le seigneur Yanar.
--Sans doute! On nous avait indiqué la chambre de cette dame comme
étant la nôtre!....
--A d'autres! dit le juge.
--Allons, pincés, se dit Bruno à part lui, l'oncle, le neveu, et mon
maître avec!»
Le fait est que, quel que fut son aplomb habituel, le seigneur Kéraban
était absolument décontenancé, et il le fut bien davantage, lorsque le
juge dit, en se tournant vers Van Mitten, Ahmet et lui:
«Qu'on les mène en prison!
--Oui! ... en prison!» répéta le seigneur Yanar. Et tous ces
voyageurs, auxquels se joignirent les gens du caravansérail, de
s'écrier:
«En prison! ... En prison!»
En somme, à voir la tournure que prenaient les choses, Scarpante ne
pouvait que s'applaudir de ce qu'il avait fait. Le seigneur Kéraban,
Van Mitten, Ahmet, tenus sous les verroux, c'était, à la fois, le
voyage interrompu, un retard apporté à la célébration du mariage,
c'était surtout la séparation immédiate d'Amasia et de son fiancé, la
possibilité d'agir dans des conditions meilleures et de reprendre la
tentative qui venait d'échouer avec le capitaine maltais.
Ahmet, songeant aux conséquences de cette aventure, à la pensée d'être
séparé d'Amasia, fut pris d'un sentiment de mauvaise humeur contre son
oncle. N'était-ce pas le seigneur Kéraban, qui, par une obstination
nouvelle, les avait jetés dans cet embarras? Ne les avait-il pas
empêchés, ne leur avait-il pas positivement défendu de caresser cette
chèvre, et cela pour faire pièce à ce bonhomme de juge, qui, au bout
du compte, s'était montré plus fin qu'eux? A qui la faute, s'ils
venaient de tomber dans ce piège tendu à leur simplicité, et s'ils
étaient menacés d'aller en prison, au moins pour quelques jours?
Aussi, de son côté, le seigneur Kéraban enrageait-il sourdement, en
pensant au peu de temps qui lui restait pour accomplir son voyage,
s'il voulait arriver à Scutari dans les délais déterminés. Encore un
entêtement aussi inutile qu'absurde qui pouvait coûter toute une
fortune à son neveu!
Quant à Van Mitten, il regardait à droite, à gauche, se balançant
d'une jambe sur l'autre, très embarrassé de sa personne, osant à peine
lever le yeux sur Bruno, qui semblait lui répéter ces paroles de
mauvais augure:
«Ne vous avais-je pas prévenu, monsieur, que tôt ou tard il vous
arriverait malheur!»
Et, adressant à son ami Kéraban ce simple reproche, en somme bien
mérité:
«Aussi, dit-il, pourquoi nous avoir empêchés dépasser la main sur le
dos de cet inoffensif animal!»
Pour la première fois de sa vie, le seigneur Kéraban resta sans
pouvoir répondre.
Cependant, les cris: en prison! retentissaient avec plus d'énergie, et
Scarpante,--cela va de soi--ne se gênait guère pour crier plus haut
que les autres.
«Oui, en prison, ces malfaiteurs! répéta le vindicatif Yanar, tout
disposé à prêter main-forte à l'autorité, s'il le fallait. Qu'on les
mène en prison! ... En prison, tous les trois!....
--Oui! ... tous les trois ... à moins que l'un d'eux ne s'accuse!
répondit la noble Saraboul, qui n'aurait pas voulu que deux innocents
payassent pour un coupable.
--C'est de toute équité! ajouta le juge. Eh bien, lequel de vous a
tenté de s'introduire dans cette chambre?»
Il y eut un moment d'indécision dans l'esprit des trois accusés, mais
il ne fut pas de longue durée.
Le seigneur Kéraban avait demandé au juge la permission de
s'entretenir un instant avec ses deux compagnons,--ce qui lui fut
accordé; puis, prenant à part Ahmet et Van Mitten, de ce ton qui
n'admettait pas de réplique:
«Mes amis, leur dit-il, il n'y a véritablement qu'une chose à faire!
Il faut que l'un de nous prenne à son compte toute cette sotte
aventure, qui n'a rien de grave!»
Ici, le Hollandais commença, comme par préssentissement, a dresser
l'oreille.
«Or, reprit Kéraban, le choix ne peut être douteux. La présence
d'Ahmet, dans un très court délai, est nécessaire à Scutari pour la
célébration de son mariage!
--Oui, mon oncle, oui! répondit Ahmet.
--La mienne aussi, naturellement, puisque je dois l'assister en ma
qualité de tuteur!
--Hein?... fit Van Mitten.
--Donc, ami Mitten, reprit Kéraban, il n'y a pas d'objection
possible, je crois! II faut vousdévouer!
--Moi ... que? ...
--Il faut vous accuser! ... Que risquez-vous? ... Quelques jours de
prison? ... Bagatelle! ... Nous saurons bien vous tirer de là!
--Mais ... répondit Van Mitten, auquel il semblait qu'on disposait un
peu bien sans façon de sa personne.
--Cher monsieur Van Mitten, reprit Ahmet, il le faut! ... Au nom
d'Amasia, je vous en supplie! ... Voulez-vous que tout son avenir soit
perdu, que, faute d'arriver en temps voulu à Scutari....
--Oh! monsieur Van Mitten! vint dire la jeune fille, qui avait
entendu ce colloque.
--Quoi ... vous voudriez? ... répétait Van Mitten.
--Hum! se dit Bruno, qui comprenait bien ce qui se passait là, encore
une nouvelle sottise qu'ils vont faire commettre à mon maître!
--Monsieur Van Mitten! ... reprit Ahmet.
--Voyons ... un bon mouvement!» dit Kéraban en lui serrant la main à
la briser.
Cependant, les cris: «en prison! en prison!» devenaient de plus en
plus pressants.
Le malheureux Hollandais ne savait plus que faire ni à qui entendre.
Il disait oui de la tête, puis, il disait non.
Au moment où les gens du caravansérail s'avançaient pour saisir les
trois coupables sur un geste du juge:
«Arrêtez! dit Van Mitten, d'une voix qui n'avait rien de bien
convaincu. Arrêtez! ... Je crois bien que c'est moi qui ai....
--Bon! fit Bruno, cela y est!
--Coup manqué! se dit Scarpante, sans avoir pu retenir un violent
mouvraient de dépit.
--C'est vous? ... demanda le juge au Hollandais.
--Moi! ... oui ... moi!
--Bon monsieur Van Mitten! murmura la jeune fille à l'oreille du
digne homme.
--Oh! oui!» ajouta Nedjeb.
Pendant ce temps, que faisait la noble Saraboul? Eh bien, cette
intelligente femme observait, non sans intérêt, celui qui avait eu
l'audace de s'attaquer à elle.
«Ainsi, demanda le seigneur Yanar, c'est vous qui avez osé pénétrer
dans la chambre de cette noble Kurde!
--Oui! ... répondit Van Mitten.
--Vous n'avez pourtant pas l'air d'un voleur!
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