--De nous séparer, n'est-ce pas?
--Oh! temporairement ... très temporairement!... se hâta d'ajouter
Van Mitten. Nous sommes bien fatigués, Bruno et moi! Nous préférerions
revenir par mer à Constantinople ... oui! ... par mer....
--Par mer?
--Oui ... ami Kéraban.... Oh! je sais que vous n'aimez pas la mer!...
Je ne dis pas cela pour vous contrarier! ... Je comprends très bien
que l'idée de faire une traversée quelconque vous soit désagréable!...
Aussi, je trouve tout naturel que vous continuiez à suivre la route du
littoral! ... Mais la fatigue commence à me rendre ce déplacement trop
pénible ... et ... à le bien regarder, Bruno maigrit! ...
--Ah! ... Bruno maigrit! dit Kéraban, sans même se retourner vers
l'infortuné serviteur, qui, d'une main fébrile, montrait ses vêtements
flottant sur son corps émacié.
--C'est pourquoi, ami Kéraban, reprit Van Mitten, je vous prie de ne
pas trop nous en vouloir, si nous restons à la bourgade d'Atina, d'où
nous gagnerons l'Europe dans des conditions plus acceptables! ... Je
vous le répète, nous vous retrouverons à Constantinople ... ou plutôt
à Scutari, oui ... à Scutari, et ce n'est pas moi qui me ferai
attendre pour le mariage de mon jeune ami Ahmet!»
Van Mitten avait dit tout ce qu'il voulait dire. Il attendait la
réponse du seigneur Kéraban. Serait-ce un simple acquiescement à une
demande si naturelle, ou se formulerait-elle par quelque prise à
partie dans un éclat de colère?
Le Hollandais courbait la tête, sans oser lever les yeux sur son
terrible compagnon.
«Van Mitten, répondit Kéraban d'un ton plus calme qu'on n'aurait pu
l'espérer, Van Mitten, vous voudrez bien admettre que votre
proposition ait lieu de m'étonner, et qu'elle soit même de nature à
provoquer....
--Ami Kéraban! ... s'écria Van Mitten, qui sur ce mot, crut à quelque
violence imminente.
--Laissez-moi achever, je vous prie! dit Kéraban. Vous devez bien
penser que je ne puis voir cette séparation sans un réel chagrin!
J'ajoute même que je ne me serais pas attendu à cela de la part d'un
correspondant, lié à moi par trente ans d'affaires....
--Kéraban! fit Van Mitten.
--Eh! par Allah! laissez-moi donc achever! s'écria Kéraban, qui ne
put retenir ce mouvement si naturel chez lui. Mais, après tout, Van
Mitten, vous êtes libre! Vous n'êtes ni mon parent ni mon serviteur!
Vous n'êtes que mon ami, et un ami peut tout se permettre, même de
briser les liens d'une vieille amitié!
--Kéraban!... mon cher Kéraban!... répondit Van Mitten, très ému de
ce reproche.
--Vous resterez donc à Atina, s'il vous plaît de rester à Atina, ou
même à Trébizonde, s'il vous plaît de rester à Trébizonde!»
Et là-dessus, le seigneur Kéraban s'accota dans son coin, comme un
homme qui n'a plus auprès de lui que des indifférents, des étrangers,
dont le hasard seul a fait ses compagnons de voyage.
En somme, si Bruno était enchanté de la tournure qu'avaient prise les
choses, Van Mitten ne laissait pas d'être très chagriné d'avoir causé
cette peine à son ami. Mais enfin, son projet avait réussi, et, bien
que l'idée lui en vînt peut-être, il ne pensa pas qu'il y eût lieu de
retirer sa proposition. D'ailleurs, Bruno était là.
Restait alors la question d'argent, l'emprunt à contracter pour être
en mesure, soit de demeurer quelque temps dans le pays, soit d'achever
le voyage dans d'autres conditions. Cela ne pouvait faire difficulté.
L'importante part qui revenait à Van Mitten dans sa maison de
Rotterdam, allait être prochainement versée à la banque de
Constantinople, et le seigneur Kéraban n'aurait qu'à se rembourser de
la somme prêtée au moyen du chèque que lui donnerait le Hollandais.
«Ami Kéraban? dit Van Mitten, après quelques minutes d'un silence qui
ne fut interrompu par personne.
--Qu'y a-t-il encore, monsieur? demanda Kéraban, comme s'il eût
répondu à quelque importun.
--En arrivant à Atina! ... reprit Van Mitten, que ce mot de
«monsieur» avait frappé au coeur.
--Eh bien, en arrivant à Atina, répondit Kéraban, nous nous
séparerons! ... C'est convenu!
--Oui, sans doute ... Kéraban!»
En vérité, il n'osa pas dire: mon ami Kéraban!
«Oui ... sans doute.... Aussi je vous prierai de me laisser quelque
argent....
--De l'argent! Quel argent?...
--Une petite somme ... dont vous vous rembourserez ... à la Banque de
Constantinople....
--Une petite somme?
--Vous savez que je suis parti presque sans argent ... et, comme vous
vous étiez généreusement chargé des frais de ce voyage....
--Ces frais ne regardent que moi!
--Soit! ... Je ne veux pas discuter....
--Je ne vous aurais pas laissé dépenser une seule livre, répondit
Kéraban, non pas même une!
--Je vous en suis fort reconnaissant, répondit Van Mitten, mais
aujourd'hui, il ne me reste pas un seul para, et je vous serai obligé
de....
--Je n'ai point d'argent à vous prêter, répondit sèchement Kéraban,
et il ne me reste, à moi, que ce qu'il faut pour achever ce voyage!
--Cependant ... vous me donnerez bien?...
--Rien, vous dis-je!
--Comment?... fit Bruno.
--Bruno se permet de parler, je crois!... dit Kéraban d'un ton plein
de menaces.
--Sans doute, répliqua Bruno.
--Tais-toi, Bruno,» dit Van Mitten, qui ne voulait pas que cette
intervention de son serviteur pût envenimer le débat.
Bruno se tut.
«Mon cher Kéraban, reprit Van Mitten, il ne s'agit, après tout, que
d'une somme relativement minime, qui me permettra de demeurer quelques
jours à Trébizonde....
--Minime ou non, monsieur, dit Kéraban, n'attendez absolument rien de
moi!
--Mille piastres suffiraient!...
--Ni mille, ni cent, ni dix, ni une! riposta Kéraban, qui commençait
à se mettre en colère.
--Quoi! rien?
--Rien!
--Mais alors....
--Alors, vous n'avez qu'à continuer ce voyage avec nous, monsieur Van
Mitten. Vous ne manquerez de rien! Mais quant à vous laisser une
piastre, un para, un demi-para, pour vous permettre de vous promener à
votre convenance ... jamais!
--Jamais?...
--Jamais!»
La manière dont ce «jamais» fut prononcé était bien pour faire
comprendre à Van Mitten et même à Bruno, que la résolution de l'entêté
était irrévocable. Quand il avait dit non, c'était dix fois non!
Van Mitten fut-il particulièrement blessé de ce refus de Kéraban,
autrefois son correspondant et naguère son ami, il serait difficile de
l'expliquer, tant le coeur humain, et en particulier le coeur d'un
Hollandais, flegmatique et réservé, renferme de mystères. Quant à
Bruno, il était outré! Quoi! il lui faudrait voyager dans ces
conditions, et peut-être dans de pires encore? Il lui faudrait
poursuivre cette route absurde, cet itinéraire insensé, en charrette,
à cheval, à pied, qui sait? Et tout cela pour la convenance d'un têtu
d'Osmanli, devant lequel tremblait son maître! Il lui faudrait perdre
enfin le peu qui lui restait de ventre, pendant que le seigneur
Kéraban, en dépit des contrariétés et des fatigues, continuerait à se
maintenir dans une rotondité majestueuse!
Oui! Mais qu'y faire? Aussi Bruno, n'ayant pas d'autre ressource que
de grommeler, grommelat-il en son coin. Un instant, il songea à rester
seul, à abandonner Van Mitten à toutes les conséquences d'une pareille
tyrannie. Mais la question d'argent se dressait devant lui, comme elle
s'était dressée devant son maître, lequel n'avait pas seulement de
quoi lui payer ses gages. Donc, il fallait bien le suivre!
Pendant ces discussions, l'araba marchait péniblement. Le ciel,
horriblement lourd, semblait s'abaisser sur la mer. Les sourds
mugissements du ressac indiquaient que la lame se faisait au large. Au
delà de l'horizon, le vent soufflait déjà en tempête.
Le postillon pressait de son mieux ses chevaux. Ces pauvres bêtes ne
marchaient plus qu'avec peine. Ahmet les excitait de son côté, tant il
avait hâte d'arriver à la bourgade d'Atina; mais, qu'il y fût devancé
par l'orage, cela ne faisait plus maintenant aucun doute.
Le seigneur Kéraban, les yeux fermés, ne disait pas un mot. Ce silence
pesait à Van Mitten, qui eût préféré quelque bonne bourrade de son
ancien ami. Il sentait tout ce que celui-ci devait amasser de
maugréements contre lui! Si jamais cet amas faisait explosion, ce
serait terrible!
Enfin, Van Mitten n'y tint plus, et, se penchant à l'oreille de
Kéraban, de manière que Bruno ne put l'entendre:
«Ami Kéraban? dit-il.
--Qu'y a-t-il? demanda Kéraban.
--Comment ai-je pu céder à cette idée de vous quitter, ne fût-ce
qu'un instant? reprit Van Mitten.
--Oui! comment?
--En vérité, je ne le comprends pas!
--Ni moi!» répondit Kéraban.
Et ce fut tout; mais la main de Van Mitten chercha la main de Kéraban,
qui accueillit ce repentir par une généreuse pression, dont les doigts
du Hollandais devaient porter longtemps la marque.
Il était alors neuf heures du soir. La nuit se faisait très sombre.
L'orage venait d'éclater avec une extrême violence. L'horizon
s'embrasa de grands éclairs blancs, bien qu'on ne put entendre encore
les éclats de la foudre. La bourrasque devint bientôt si forte, que,
plusieurs fois, on put craindre que l'araba ne fût renversée sur la
route. Les chevaux, épuisés, épouvantés, s'arrêtaient à chaque
instant, se cabraient, reculaient, et le postillon ne parvenait que
bien difficilement à les maintenir.
Que devenir dans ces conjonctures? On ne pouvait faire halte, sans
abri, sur cette falaise battue par les vents d'ouest. Il s'en fallait
encore d'une demi-heure avant que la bourgade ne pût être atteinte.
Ahmet, très inquiet, ne savait quel parti prendre, lorsqu'au tournant
de la côte une vive lueur apparut à une portée de fusil. C'était le
feu du phare d'Atina, élevé sur la falaise, en avant de la bourgade,
et qui projetait une lumière assez intense au milieu de l'obscurité.
Ahmet eut la pensée de demander, pour la nuit, l'hospitalité aux
gardiens, qui devaient être à leur poste.
Il frappa à la porte de la maisonnette, construite au pied du phare.
Quelques instants de plus, le seigneur Kéraban et ses compagnons
n'auraient pu résister aux coups de la tempête.
III
DANS LEQUEL BRUNO JOUE A SON CAMARADE NIZIB UN TOUR QUE LE LECTEUR
VOUDRA BIEN LUI PARDONNER.
Une grossière maison de bois, divisée en deux chambres avec fenêtres
ouvertes sur la mer, un pylône, fait de poutrelles, supportant un
appareil catoptrique, c'est-à-dire une lanterne à réflecteurs, et
dominant le toit d'une soixantaine de pieds, tel était le phare
d'Atina et ses dépendances. Donc rien de plus rudimentaire.
Mais, tel qu'il était, ce feu rendait de grands services à la
navigation, au milieu de ces parages. Son établissement ne datait que
de quelques années. Aussi, avant que les difficiles passes du petit
port d'Atina qui s'ouvre plus à l'ouest fussent éclairées, que de
navires s'étaient mis à la côte au fond de ce cul-de-sac du continent
asiatique! Sous la poussée des brises du nord et de l'ouest, un
steamer a de la peine à se relever, malgré les efforts de sa
machine,--à plus forte raison, un bâtiment à voiles, qui ne peut
lutter qu'en biaisant contre le vent.
Deux gardiens demeuraient à poste fixe dans la maisonnette de bois,
disposée au pied du phare; une première chambre leur servait de salle
commune; une seconde contenait les deux couchettes qu'ils n'occupaient
jamais ensemble, l'un d'eux étant de garde chaque nuit, aussi bien
pour l'entretien du feu que pour le service des signaux, lorsque
quelque navire s'aventurait sans pilote dans les passes d'Atina.
Aux coups qui furent frappés du dehors, la porte de la maisonnette
s'ouvrit. Le seigneur Kéraban, sous la violente poussée de l'ouragan
--ouragan lui-même!--entra précipitamment, suivi d'Ahmet, de Van
Mitten, de Bruno et de Nizib.
«Que demandez-vous? dit l'un des gardiens, que son compagnon, réveillé
par le bruit, rejoignit presque aussitôt.
--L'hospitalité pour la nuit? répondit Ahmet.
--L'hospitalité? reprit le gardien. Si ce n'est qu'un abri qu'il vous
faut, la maison est ouverte.
--Un abri, pour attendre le jour, répondit Kéraban, et de quoi
apaiser notre faim.
--Soit, dit le gardien, mais vous auriez été mieux dans quelque
auberge du bourg d'Atina.
--A quelle distance est ce bourg? demanda Van Mitten.
--A une demi-lieue-environ du phare et en arrière des falaises,
répondit le gardien.
--Une demi-lieue à faire par ce temps horrible! s'écria Kéraban. Non,
mes braves gens, non! ... Voici des bancs sur lesquels nous pourrons
passer la nuit! ... Si notre araba et nos chevaux peuvent s'abriter
derrière votre maisonnette, c'est tout ce qu'il nous faudra! ...
Demain, dès qu'il fera jour, nous gagnerons la bourgade, et qu'Allah
nous vienne en aide pour y trouver quelque véhicule plus
convenable....
--Plus rapide, surtout! ... ajouta Ahmet.
--Et moins rude! ... murmura Bruno entre ses dents.
--... que cette araba dont il ne faut pourtant pas dire du mal! ...
répliqua le seigneur Kéraban, qui jeta un regard sévère au rancunier
serviteur de Van Mitten.
--Seigneur, reprit le gardien, je vous répète que notre demeure est à
votre service. Bien des voyageurs y ont déjà cherché asile contre le
mauvais temps et se sont contentés....
--De ce dont nous saurons bien nous contenter nous-mêmes!» répondit
Kéraban.
Et cela dit, les voyageurs prirent leurs mesures pour passer la nuit
dans cette maisonnette. En tout cas, ils ne pouvaient que se féliciter
d'avoir trouvé un tel refuge, si peu confortable qu'il fût, à entendre
le vent et la pluie qui faisaient rage au dehors.
Mais, dormir, c'est bien, à la condition que le sommeil soit précédé
d'un souper quelconque. Ce fut naturellement Bruno qui en fit
l'observation, en rappelant que les réserves de l'araba étaient
absolument épuisées.
«Au fait, demanda Kéraban, qu'avez-vous à nous offrir, mes braves
gens, ... en payant, bien entendu?
--Bon ou mauvais, répondit un des gardiens, il y a ce qu'il y a, et
toutes les piastres du trésor impérial ne vous feraient pas trouver
autre chose ici que le peu qui nous reste des provisions du phare!
--Ce sera suffisant! répondit Ahmet.
--Oui! ... s'il y en a assez! ... murmura Bruno, dont les dents
s'allongeaient sous la surexcitation d'une véritable fringale.
--Passez dans l'autre chambre, répondit le gardien. Ce qui est sur la
table est à votre disposition!
--Et Bruno nous servira, répondit Kéraban, tandis que Nizib ira aider
le postillon à remiser le moins mal possible, à l'abri du vent, notre
araba et son équipage!»
Sur un signe de son maître, Nizib sortit aussitôt, afin de tout
disposer pour le mieux.
En même temps, le seigneur Kéraban, Van Mitten et Ahmet, suivis de
Bruno, entraient dans la seconde chambre et prenaient place devant un
foyer de bois flambant, près d'une petite table. Là, dans des plats
grossiers se trouvaient quelques restes de viande froide, auxquels les
voyageurs affamés firent honneur. Bruno, les regardant manger si
avidement, semblait même penser qu'ils leur en faisaient trop.
«Et mais il ne faut pas oublier Bruno ni Nizib! fit observer Van
Mitten, après un quart d'heure d'un travail de mastication que le
serviteur du digne Hollandais trouva interminable.
--Non certes, répondit le seigneur Kéraban, il n'y a pas de raison
pour qu'ils meurent de faim plus que leurs maîtres!
--Il est vraiment bien bon! murmura Bruno.
--Et il ne faut point les traiter comme des Cosaques! ... ajouta
Kéraban! ... Ah! ces Cosaques! ... on en pendrait cent....
--Oh! fit Van Mitten.
--Mille ... dix mille ... cent mille ... ajouta Kéraban en secouant
son ami d'une main vigoureuse, qu'il en resterait trop encore!... Mais
la nuit s'avance! ... Allons dormir!
--Oui, cela vaut mieux!» répondit Van Mitten, qui, par ce «oh!»
intempestif, avait failli provoquer le massacre d'une grande partie
des tribus nomades de l'Empire moscovite.
Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Ahmet revinrent alors dans la
première chambre, au moment où Nizib y rejoignait Bruno pour souper
avec lui. Là, s'enveloppant de leur manteau, étendus sur les bancs,
tous trois cherchèrent à tromper dans le sommeil les longues heures
d'une nuit de tempête. Mais il leur serait bien difficile, sans doute,
de dormir dans ces conditions.
Cependant, Bruno et Nizib, attablés l'un devant l'autre, se
préparaient à achever consciencieusement ce qui restait dans les plats
et au fond des brocs,--Bruno, toujours très dominateur avec Nizib,
Nizib, toujours très déférent vis-à-vis de Bruno.
«Nizib, dit Bruno, à mon avis, lorsque les maîtres ont soupé, c'est le
droit des serviteurs de manger les restes, quand ils veulent bien leur
en laisser.
--Vous avez toujours faim, monsieur Bruno? demanda Nizib d'un air
approbateur.
--Toujours faim, Nizib, surtout quand il y a douze heures que je n'ai
rien pris!
--Il n'y paraît pas!
--Il n'y paraît pas!... Mais, ne voyez-vous pas, Nizib, que j'ai
encore maigri de dix livres depuis huit jours! Avec mes vêtements
devenus trop larges, on habillerait un homme deux fois gros comme moi?
--C'est vraiment singulier, ce qui vous arrive, monsieur Bruno! Moi!
j'engraisse plutôt à ce régime-là!
--Ah! tu engraisses! ... murmura Bruno, qui regarda son camarade de
travers.
--Voyons un peu ce qu'il y a dans ce plat, dit Nizib.
--Hum! fit Bruno, il n'y reste pas grand chose ... et, quand il y en
a à peine pour un, à coup sûr il n'y en a pas pour deux!
--En voyage, il faut savoir se contenter de ce que l'on trouve,
monsieur Bruno!
--Ah! tu fais le philosophe, se dit Bruno! Ah! tu te permets
d'engraisser! ... toi!»
Et ramenant à lui l'assiette de Nizib: «Eh! que diable vous êtes-vous
donc servi là? dit-il.
--Je ne sais, mais cela ressemble beaucoup à un reste de mouton,
répondit Nizib, qui replaça l'assiette devant lui.
--Du mouton? ... s'écria Bruno. Eh! Nizib, prenez garde! ... Je crois
que vous faites erreur!
--Nous verrons bien, dit Nizib, en portant à sa bouche un morceau
qu'il venait de piquer avec sa fourchette.
--Non! ... non! ... répliqua Bruno, en l'arrêtant de la main. Ne vous
pressez pas! Par Mahomet, comme vous dites, je crains bien que ce ne
soit de la chair d'un certain animal immonde,--immonde pour un Turc,
s'entend, et non pour un chrétien!
--Vous croyez, monsieur Bruno?
--Permettez-moi de m'en assurer, Nizib.»
Et Bruno fit passer sur son assiette le morceau de viande choisi par
Nizib; puis, sous prétexte d'y goûter, il le fit entièrement
disparaître en quelques bouchées.
«Eh bien? demanda Nizib, non sans une certaine inquiétude.
--Eh bien, répondit Bruno, je ne me trompais pas! ... C'est du porc!
... Horreur! Vous alliez manger du porc!
--Du porc? s'écria Nizib. C'est défendu....
--Absolument.
--Pourtant, il m'avait semblé....
--Que diable, Nizib, vous pouvez bien vous en rapporter à un homme
qui doit s'y connaître mieux que vous!
--Alors, monsieur Bruno? ...
--Alors, à votre place, je me contenterais de ce morceau de fromage
de chèvre.
--C'est maigre! répondit Nizib.
--Oui ... mais il a l'air excellent!»
Et Bruno plaça le fromage devant son camarade. Nizib commença à
manger, non sans faire la grimace, tandis que l'autre achevait à
grands coups de dents le mets plus substantiel, improprement qualifié
par lui de porc.
«A votre santé, Nizib, dit-il, en se servant un
plein gobelet du contenu d'un broc posé sur la table.
--Quelle est cette boisson? demanda Nizib.
--Hum! ... fit Bruno ... il me semble....
--Quoi donc? dit Nizib en tendant son verre.
--Qu'il y a un peu d'eau-de-vie là-dedans.... répondit Bruno, et un
bon musulman ne peut se permettre....
--Je ne puis cependant manger sans boire!
--Sans boire? ... non!... et voici dans ce broc une eau fraîche, dont
il faudra vous contenter, Nizib! Êtes-vous heureux, vous autres Turcs,
d'être habitués à cette boisson si salutaire!»
Et, pendant que buvait Nizib:
«Engraisse, murmurait Bruno, engraisse, mon garçon ... engraisse!...»
Mais voilà que Nizib, en tournant la tête, aperçut un autre plat
déposé sur la cheminée, et dans lequel il restait encore un morceau de
viande d'appétissante mine.
«Ah! s'écria Nizib, je vais donc pouvoir manger plus sérieusement,
cette fois!....
--Oui ... cette fois, Nizib, répondit Bruno, et nous allons partager
en bons camarades! ... Vraiment, cela me faisait de la peine de vous
voir réduit à ce fromage de chèvre!
--Ceci doit être du mouton, monsieur Bruno!
--Je le crois, Nizib.»
Et Bruno, attirant le plat devant lui, commença à découper le morceau
que Nizib dévorait du regard.
«Eh bien! dit-il.
--Oui ... du mouton ... répondit Bruno, ce doit-être du mouton! ...
Du reste, nous avons rencontré tant de troupeaux de ces intéressants
quadrupèdes sur notre route! ... C'est à croire, vraiment, qu'il n'y a
que des moutons dans le pays!
--Eh bien? ... dit Nizib en tendant son assiette.
--Attendez, ... Nizib, ... attendez! ... Dans votre intérêt, il vaut
mieux que je m'assure ... Vous comprenez, ici ... à quelques lieues
seulement de la frontière ... c'est presque encore de la cuisine russe
... Et les Russes ... il faut s'en défier!
--Je vous répète, monsieur Bruno, que, cette fois, il n'y a pas
d'erreur possible!
--Non ... répondit Bruno qui venait de goûter au nouveau plat, c'est
bien du mouton, et cependant....
--Hein? ... fit Nizib.
--On dirait.... répondit Bruno en avalant coup sur coup les morceaux
qu'il avait mis sur son assiette.
--Pas si vite, monsieur Bruno!
--Hum! ... Si c'est du mouton ... il a un singulier goût!
--Ah! ... je saurai bien! ... s'écria Nizib, qui, en dépit de son
calme, commençait à se monter.
--Prenez garde, Nizib, prenez garde!»
Et ce disant, Bruno faisait précipitamment disparaître les dernières
bouchées de viande.
«A la fin, monsieur Bruno!....
--Oui, Nizib, ... à la fin ... je suis fixé! ... Vous aviez
absolument raison, cette fois!
--C'était du mouton?
--Du vrai mouton!
--Que vous avez dévoré!....
--Dévoré, Nizib? ... Ah! voilà un mot que je ne saurais admettre! ...
Dévoré? ... Non! ... J'y ai goûté seulement!
--Et j'ai fait là un joli souper! répliqua Nizib d'un ton piteux. Il
me semble, monsieur Bruno, que vous auriez bien pu me laisser ma part,
et ne point tout manger, pour vous assurer que c'était....
--Du mouton, en effet, Nizib! Ma conscience m'oblige....
--Dites votre estomac!
--A le reconnaître! ... Après tout, il n'y a pas lieu pour vous de le
regretter, Nizib!
--Mais si, monsieur Bruno, mais si!
--Non! ... Vous n'auriez pu en manger!
--Et pourquoi?
--Parce que ce mouton était piqué de lard, Nizib, vous entendez bien
... piqué de lard, ... et que le lard n'est point orthodoxe!»
Là-dessus, Bruno se leva de table, frottant son estomac en homme qui a
bien soupé; puis, il rentra dans la salle commune, suivi du très
déconfit Nizib.
Le seigneur Kéraban, Ahmet et Van Mitten, étendus sur les bancs de
bois, n'avaient encore pu trouver un instant de sommeil. La tempête,
d'ailleurs, redoublait au dehors. Les ais de la maison de bois
gémissaient sous ses coups. On pouvait craindre que le phare ne fût
menacé d'une dislocation complète. Le vent ébranlait la porte et les
volets des fenêtres, comme s'ils eussent été frappés de quelque bélier
formidable. Il fallut les étayer solidement. Mais aux secousses du
pylone, encastré dans la muraille, on se rendait compte de ce que
pouvaient être, à cinquante pieds au-dessus du toit, les violences de
la bourrasque. Le phare résisterait-il à cet assaut, le feu
continuerait-il à éclairer les passes d'Atina, où la mer devait être
démontée, il y avait doute à cela, un doute plein d'éventualités des
plus graves. Il était alors onze heures et demie du soir.
«Il n'est pas possible de dormir ici! dit Kéraban, qui se leva et
parcourut à petits pas la salle commune.
--Non, répondit Ahmet, et si la fureur de l'ouragan augmente encore,
il y a lieu de craindre pour cette maisonnette! Je pense donc qu'il
est bon de nous tenir prêts à tout événement!
--Est-ce que vous dormez, Van Mitten, est-ce que vous pouvez dormir?»
demanda Kéraban.
Et il alla secouer son ami.
«Je sommeillais, répondit Van Mitten.
--Voilà ce que peuvent les natures placides! Là où personne ne
saurait prendre un instant de repos, un Hollandais trouve encore le
moment de sommeiller!
--Je n'ai jamais vu pareille nuit! dit l'un des gardiens. Le vent bat
en côte, et qui sait si demain les roches d'Atina ne seront pas
couvertes d'épaves!
--Est-ce qu'il y avait quelque navire en vue? demanda Ahmet.
--Non ... répondit le gardien, du moins, avant le coucher du soleil.
Lorsque je suis monté au haut du phare pour l'allumer, je n'ai rien
aperçu au large. C'est heureux, car les parages d'Atina sont mauvais,
et même avec ce feu qui les éclaire jusqu'à cinq milles du petit port,
il est difficile de les accoster.»
En ce moment, un coup de rafale repoussa plus violemment la porte à
l'intérieur de la chambre comme si elle venait de voler en éclats.
Mais le seigneur Kéraban s'était jeté sur cette porte, il l'avait
repoussée, il avait lutté contre la bourrasque, et il parvint à la
refermer avec l'aide du gardien.
«Quelle entêtée! s'écria-t-il, mais j'ai été plus têtu qu'elle!
--La terrible tempête! s'écria Ahmet.
--Terrible, en effet, répondit Van Mitten, une tempête presque
comparable à celles qui se jettent sur nos côtes de la Hollande, après
avoir traversé l'Atlantique!
--Oh! fit Kéraban, presque comparable!
--Songez donc, ami Kéraban! Ce sont des tempêtes qui nous viennent
d'Amérique à travers tout l'Océan!
--Est-ce que les colères de l'Océan, Van Mitten, peuvent se comparer
à celles de la mer Noire?
--Ami Kéraban, je ne voudrais pas vous contrarier, mais, en
vérité....
--En vérité, vous cherchez à le faire! répondit Kéraban, qui n'avait
pas lieu d'être de très bonne humour.
--Non! ... je dis seulement....
--Vous dites?....
--Je dis qu'auprès de l'Océan, auprès de l'Atlantique, la mer Noire,
à proprement parler, n'est qu'un lac!
--Un lac! ... s'écria Kéraban on redressant la tête. Par Allah! il me
semble que vous avez dit un lac!
--Un vaste lac, si vous voulez! ... répondit Van Mitten qui cherchait
à adoucir ses expressions, un immense lac ... mais un lac!
--Pourquoi pas un étang?
--Je n'ai point dit un étang!
--Pourquoi pas une mare?
--Je n'ai point dit une mare!
--Pourquoi pas une cuvette?
--Je n'ai point dit une cuvette!
--Non! ... Van Mitten, mais vous l'avez pensé!
--Je vous assure....
--Eh bien, soit! ... une cuvette! ... Mais, que quelque cataclysme
vienne à jeter votre Hollande dans cette cuvette, et votre Hollande
s'y noiera tout entière! ... Cuvette!»
Et sur ce mot qu'il répétait en le mâchonnant, le seigneur Kéraban se
mit à arpenter la chambre.
«Je suis pourtant bien sûr de n'avoir point dit cuvette! murmurait Van
Mitten, absolument décontenancé.
--Croyez, mon jeune ami, ajouta-t-il en s'adressant à Ahmet, que
cette expression ne m'est pas même venue à la pensée! ...
L'Atlantique.
--Soit, monsieur Van Mitten, répondit Ahmet, mais ce n'est ni le lieu
ni l'heure de discuter là-dessus!
--Cuvette! ...» répétait entre ses dents l'entêté personnage.
Et il s'arrêtait pour regarder en face son ami le Hollandais, qui
n'osait plus prendre la défense de la Hollande, dont le seigneur
Kéraban menaçait d'engloutir le territoire sous les flots du
Pont-Euxin.
Pendant une heure encore, l'intensité de la tourmente ne fit que
s'accroître. Les gardiens, très inquiets, sortaient de temps en temps
par l'arrière de la maisonnette pour surveiller le pylône de bois à
l'extrémité duquel oscillait la lanterne. Leurs hôtes, rompus par la
fatigue, avaient repris place sur les bancs de la salle et cherchaient
vainement à se reposer dans quelques instants de sommeil.
Tout à coup, vers deux heures du matin, maîtres et domestiques furent
violemment secoués de leur torpeur. Les fenêtres, dont les auvents
avaient été arrachés, venaient de voler en éclats.
En même temps, pendant une courte accalmie, un coup de canon se
faisait entendre au large.
IV
DANS LEQUEL TOUT SE PASSE AU MILIEU DES ÉCLATS DE LA FOUDRE ET DE LA
FULGURATION DES ÉCLAIRS
Tous s'étaient levés, se précipitaient aux fenêtres, regardaient la
mer, dont les lames, pulvérisées par le vent, assaillaient d'une pluie
violente la maison du phare. L'obscurité était profonde, et il n'eût
pas été possible de rien voir, même à quelques pas, si, par
intervalles, de grands éclairs fauves n'eussent illuminé l'horizon.
Ce fut dans un de ces éclairs qu'Ahmet signala un point mouvant, qui
apparaissait et disparaissait au large.
«Est-ce un navire? s'écria-t-il.
--Et si c'est un navire, est-ce lui qui a tiré ce coup de canon?
ajouta Kéraban.
--Je monte à la galerie du phare, dit l'un des gardiens, en se
dirigeant vers un petit escalier de bois, qui donnait accès à
l'échelle intérieure dans l'angle de la salle.
--Je vous accompagne,» répondit Ahmet.
Pendant ce temps, le seigneur Kéraban, Van Mitten, Bruno, Nizib et le
second gardien, malgré la bourrasque, malgré les embruns, demeuraient
à la baie des fenêtres brisées.
Ahmet et son compagnon eurent rapidement atteint, au niveau du toit,
la plate-forme qui servait de base au pylône. De là, dans l'entre-deux
des poutrelles, reliées par des croisillons, formant l'ensemble du
bâtis, se déroulait un escalier à jour, dont la soixantième marche
s'adaptait à la partie supérieure du phare, supportant l'appareil
éclairant.
La tourmente était si violente que cette ascension ne pouvait qu'être
extrêmement difficile. Les solides montants du pylône oscillaient sur
leur base. Par instants, Ahmet se sentait si fortement collé au
garde-fou de l'escalier qu'il devait craindre de ne plus pouvoir s'en
arracher; mais, profitant de quelque courte accalmie, il parvenait à
franchir deux ou trois marches encore, et, suivant le gardien non
moins embarrassé que lui, il put atteindre la galerie supérieure. De
là, quel émouvant spectacle! Une mer démontée se brisant en lames
monstrueuses contre les roches, des embruns s'éparpillant comme une
averse en passant par-dessus la lanterne du phare, des montagnes d'eau
se heurtant au large, et dont les arêtes trouvaient encore assez de
lumière diffuse dans l'atmosphère pour se dessiner en crêtes
blanchâtres, un ciel noir, chargé de nuages bas, chassant avec une
incomparable vitesse et découvrant parfois, dans leurs intervalles,
d'autres amas de vapeurs plus élevés, plus denses, d'où s'échappaient
quelques-uns de ces longs éclairs livides, illuminations silencieuses
et blafardes, reflets, sans doute, de quelque orage encore lointain.
Ahmet et le gardien s'étaient accrochés à l'appui de la galerie
supérieure. Placés à droite et à gauche de la plate-forme, ils
regardaient, cherchant soit le point mobile déjà entrevu, soit la
lueur d'un coup de canon qui en eût marqué la place.
D'ailleurs, ils ne parlaient point, ils n'auraient pu s'entendre, mais
sous leurs yeux se développait un assez large secteur de vue. La
lumière de la lanterne, emprisonnée dans le réflecteur qui lui faisait
écran, ne pouvait les éblouir, et en avant d'eux, elle projetait son
faisceau lumineux dans un rayon de plusieurs milles.
Toutefois, n'était-il pas à craindre que cette lanterne ne vint
brusquement à s'éteindre? Par moments, un souffle de rafale arrivait
jusqu'à la flamme, qui se couchait au point de perdre tout son éclat.
En même temps, des oiseaux de mer, affolés par la tempête, venaient se
précipiter sur l'appareil, semblables à d'énormes insectes attirés par
une lampe, et ils se brisaient la tête contre le grillage en fer qui
le protégeait. C'étaient autant de cris assourdissants ajoutés à tous
les fracas de la tourmente. Le déchaînement de l'air était si violent
alors, que la partie supérieure du pylône subissait des oscillations
d'une amplitude effrayante. Que l'on n'en soit pas surpris: parfois,
les tours en maçonnerie des phares européens en éprouvent de telles
que les poids de leurs horloges s'embrouillent et ne fonctionnent
plus. A plus forte raison, ces grands bâtis de bois, dont la charpente
ne peut avoir la rigidité d'une construction en pierre. Là, à cette
place, le seigneur Kéraban, que les lames du Bosphore suffisaient à
rendre malade, eût certainement ressenti tous les effets d'un
véritable mal de mer.
Ahmet et le gardien, cherchaient à retrouver au milieu d'une éclaircie
le point mobile qu'ils avaient déjà entrevu. Mais, ou ce point avait
disparu, ou les éclairs ne mettaient plus en lumière l'endroit qu'il
occupait. Si c'était un navire, rien d'impossible à ce qu'il eût
sombré sous les coups de l'ouragan.
Soudain, la main d'Ahmet s'étendit vers l'horizon. Son regard ne
pouvait le tromper. Un effrayant météore venait de se dresser à la
surface de la mer jusqu'à la surface des nuages.
Deux colonnes, de forme vésiculaire, gazeuses par le haut, liquides
par le bas, se rejoignant par une pointe conique, animées d'un
mouvement giratoire d'une extrême vitesse, présentant une vaste
concavité au vent qui s'y engouffrait, se déplaçaient en faisant
tourbillonner les eaux sur leur passage. Pendant les accalmies, on
entendait un sifflement aigu d'une telle intensité qu'il devait se
propagera une grande distance. De rapides éclairs en zigzags
sillonnaient l'énorme panache de ces deux colonnes, qui se perdait
dans la nue.
C'étaient deux trombes marines, et il y a vraiment lieu d'être effrayé
à l'apparition de ces phénomènes, dont la véritable cause n'est pas
encore bien déterminée.
Tout à coup, à peu de distance de l'une des trombes, retentit une
sourde détonation, que venait de précéder un vif éclat de lumière.
«Un coup de canon, cette fois!» s'écria Ahmet, en tendant la main dans
la direction observée.
Le gardien avait aussitôt concentré sur ce point toute la puissance de
son regard.
«Oui! ... Là ... là?....» fit-il.
Et dans l'illumination d'un vaste éclair, Ahmet venait d'apercevoir un
bâtiment de médiocre tonnage, qui luttait contre la tempête.
C'était une tartane, désemparée, sa grande antenne en lambeaux. Sans
aucun moyen de pouvoir résister, elle dérivait irrésistiblement vers
la côte. Avec des roches sous le vent, avec la proximité de ces deux
trombes qui se dirigeaient vers elle, il était impossible qu'elle put
échapper à sa perte. Engloutie ou mise en pièces, ce ne devait plus
être que l'affaire de quelques instants.
Et cependant, elle résistait, cette tartane. Peut-être, si elle
échappait à l'attraction des trombes, trouverait-elle quelque courant
qui la porterait dans le port? Avec ce vent qui battait en côte, même
à sec de toile, peut-être saurait-elle donner dans le chenal, dont le
feu du phare lui marquait la direction? C'était une dernière chance.
Aussi, la tartane essaya-t-elle de lutter contre le plus proche des
météores, qui menaçait de l'attirer dans son tourbillon. De là, ces
coups de canon, non de détresse, mais de défense. Il fallait rompre
cette colonne tournante en la crevant de projectiles. On y réussit,
mais d'une façon incomplète. Un boulet traversa la trombe vers le
tiers de sa hauteur, les deux segments se séparèrent, flottant dans
l'espace comme deux tronçons de quelque fantastique animal; puis, ils
se rejoignirent et reprirent leur mouvement giratoire en aspirant
l'air et l'eau sur leur passage.
Il était alors trois heures du matin. La tartane dérivait toujours
vers l'extrémité du chenal.
A ce moment, passa un coup de bourrasque qui ébranla le pylône jusqu'à
sa base. Ahmet et le gardien durent craindre qu'il ne fût déraciné du
sol. Les poutrelles craquées menaçaient d'échapper aux entretoises qui
les reliaient à l'ensemble du bâtis. Il fallut redescendre au plus
vite et chercher un abri dans la maison.
C'est ce que firent Ahmet et son compagnon. Ce ne fut pas sans peine,
tant l'escalier tournant se tordait sous leurs pieds. Ils y réussirent
cependant et reparurent sur les premières marches, qui donnaient accès
à l'intérieur de la salle.
«Eh bien? demanda Kéraban.
--C'est un navire, répondit Ahmet.
--En perdition?....
--Oui, répondit le gardien, à moins qu'il ne donne directement dans
le chenal d'Atina!
--Mais le peut-il?....
--Il le peut si son capitaine connaît ce chenal, et tant que le feu
lui indiquera sa direction!
--On ne peut rien pour le guider ... pour lui porter secours? demanda
Kéraban.
--Rien!»
Soudain, un immense éclair enveloppa toute la maisonnette. Le coup de
tonnerre éclata aussitôt. Kéraban et les siens furent comme paralysés
par la commotion électrique. C'était miracle qu'ils n'eussent point
été foudroyés à cette place, sinon directement, du moins par un choc
en retour.
Au même instant, un fracas effroyable se faisait entendre. Une lourde
masse s'abattit sur le toit qui s'effondra, et l'ouragan, se
précipitant par cette large ouverture, saccagea l'intérieur de la
salle, dont les murs de bois s'affaissèrent sur le sol.
Par un bonheur providentiel, aucun de ceux qui s'y trouvaient n'avait
été blessé. Le toit, arraché, avait pour ainsi dire glissé vers la
droite, tandis qu'ils étaient groupés dans l'angle à gauche près de la
porte.
«Au dehors! au dehors!» cria l'un des gardiens en s'élançant sur les
roches de la grève.
Tous l'imitèrent, et là, ils reconnurent à quelle cause était due
cette catastrophe.
Le phare, foudroyé par une décharge électrique, s'était rompu à la
base. Par suite, effondrement de la partie supérieure du pylône, qui,
dans sa chute, avait défoncé le toit. Puis, en un instant, l'ouragan
venait d'achever la démolition de la maisonnette.
Maintenant, plus un feu pour éclairer le chenal du petit port de
refuge! Si la tartane échappait à l'engloutissement dont la menaçaient
les trombes, rien ne pourrait l'empêcher de se mettre au plein sur les
récifs.
On la voyait alors irrésistiblement dressée, tandis que les colonnes
d'air et d'eau tourbillonnaient autour d'elle. A peine une
demi-encablure la séparait-elle d'une énorme roche, qui émergeait à
cinquante pieds au plus de la pointe nord-ouest. C'était évidemment là
que le petit bâtiment viendrait toucher, se briser, périr.
Kéraban et ses compagnons allaient et venaient sur la grève, regardant
avec horreur cet émouvant spectacle, impuissants à porter secours au
navire en détresse, pouvant à peine résister eux-mêmes à ces violences
de l'air déchaîné, qui les couvrait d'embruns où le sable se mêlait à
l'eau de mer.
Quelques pêcheurs du port d'Atina étaient accourus,--peut-être pour se
disputer les débris de cette tartane que le ressac allait bientôt
rejeter sur les roches. Mais le seigneur Kéraban, Ahmet et leurs
compagnons ne l'entendaient pas ainsi. Ils voulaient qu'on fit tout
pour venir en aide aux naufragés. Ils voulaient plus encore: c'était,
dans la mesure du possible, que l'on indiquât à l'équipage de la
tartane la direction du chenal. Quelque courant ne pouvait-il l'y
porter en évitant les écueils de droite et de gauche?
«Des torches! ... des torches!....» s'écria Kéraban.
Aussitôt, quelques branches résineuses, arrachées à un bouquet de pins
maritimes, groupés sur le flanc de la maison renversée, furent
enflammées, et ce fut leur lueur fuligineuse qui remplaça, tant bien
que mal, le feu éteint du phare.
Cependant, la tartane dérivait toujours. A travers les stries des
éclairs, on voyait son équipage manoeuvrer. Le capitaine essayait de
gréer une voile de fortune, afin de se diriger sur les feux de la
grève; mais à peine hissée, la voile se déralingua sous le fouet de
l'ouragan, et des morceaux de toile furent projetés jusqu'aux
falaises, passant comme une volée de ces pétrels, qui sont les oiseaux
des tempêtes.
La coque du petit bâtiment s'élevait parfois à une hauteur prodigieuse
et retombait dans un gouffre où elle se fût anéantie, s'il eût eu pour
fond quelque roche sous-marine.
«Les malheureux! s'écriait Kéraban. Mes amis ... ne peut-on rien pour
les sauver?
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