Kéraban-Le-Têtu, Volume II
Par
Jules Verne
KÉRABAN-LE-TÊTU par JULES VERNE
DEUXIÈME PARTIE
* * * * *
I
DANS LEQUEL ON RETROUVE LE SEIGNEUR KÉRABAN, FURIEUX D'AVOIR VOYAGÉ EN
CHEMIN DE FER.
On s'en souvient sans doute, Van Mitten, désolé de n'avoir pu visiter
les ruines de l'ancienne Colchide, avait manifesté l'intention de se
dédommager en explorant le mythologique Phase, qui, sous le nom moins
euphonique de Rion, se jette maintenant à Poti dont il forme le petit
port sur le littoral de la mer Noire.
En vérité le digne Hollandais dût régulièrement rabattre encore de ses
espérances! Il s'agissait bien vraiment de s'élancer sur les traces de
Jason et des Argonautes, de parcourir les lieux célèbres où cet
audacieux fils d'Eson alla conquérir la Toison d'Or! Non! ce qu'il
convenait de faire au plus vite, c'était de quitter Poli, de se lancer
sur les traces du seigneur Kéraban, et de le rejoindre à la frontière
turco-russe.
De là, nouvelle déception pour Van Mitten. Il était déjà cinq heures
du soir. On comptait repartir le lendemain matin, 13 septembre. De
Poti, Van Mitten ne put donc voir que le jardin public, où s'élèvent
les ruines d'une ancienne forteresse, les maisons bâties sur pilotis,
dans lesquelles s'abrite une population de six à sept mille âmes, les
larges rues, bordées de fossés, d'où s'échappe un incessant concert de
grenouilles, et le port, assez fréquenté, que domine un phare de
premier ordre.
Van Mitten ne put se consoler d'avoir si peu de temps à lui qu'en se
faisant cette réflexion: c'est qu'à fuir si vite une telle bourgade,
située au milieu des marais du Rion et de la Capatcha, il ne
risquerait point d'y gagner quelque fièvre pernicieuse,--ce qui est
fort à redouter dans les environs malsains de ce littoral.
Pendant que le Hollandais s'abandonnait à ces réflexions de toutes
sortes, Ahmet cherchait à remplacer la chaise de poste, qui eût encore
rendu de si longs services sans l'inqualifiable imprudence de son
propriétaire. Or, de trouver une autre voiture de voyage, neuve ou
d'occasion, dans cette petite ville de Poti, il n'y fallait
certainement pas compter. Une «perecladnaïa», une «araba» russes, cela
pouvait se rencontrer et la bourse du seigneur Kéraban était là pour
payer le prix de l'acquisition quel qu'il fût. Mais ces divers
véhicules, ce ne sont en somme que des charrettes plus ou moins
primitives, dépourvues de tout confort, et elles n'ont rien de commun
avec une berline de voyage. Si vigoureux que soient les chevaux qu'on
y attelle, ces charrettes ne sauraient courir avec la vitesse d'une
chaise de poste. Aussi que de retards à craindre avant d'avoir achevé
ce parcours! Cependant, il convient d'observer qu'Ahmet n'eut pas même
lieu d'être embarrassé sur le choix du véhicule. Ni voitures, ni
charrettes! Rien de disponible pour le moment! Or il lui importait de
rejoindre au plus tôt son oncle, pour empêcher que son entêtement ne
l'engageât encore en quelque déplorable affaire. Il se décida donc à
faire à cheval ce trajet d'une vingtaine de lieues, entre Poti et la
frontière turco-russe. Il était bon cavalier, cela va de soi, et Nizib
l'avait souvent accompagné dans ses promenades. Van Mitten consulté
par lui n'était point sans avoir reçu quelques principes d'équitation,
et il répondit, sinon de l'habileté fort improbable de Bruno, du moins
de son obéissance à le suivre dans ces conditions.
Il fut donc décidé que le départ s'effectuerait le lendemain matin,
afin d'atteindre la frontière le soir même.
Cela fait, Ahmet écrivit une longue lettre à l'adresse du banquier
Sélim, lettre qui naturellement commençait par ces mots: «Chère
Amasia» Il lui racontait toutes les péripéties du voyage, quel
incident venait de se produire à Poti, pourquoi il avait été séparé de
son oncle, comment il comptait le retrouver. Il ajoutait que le retour
ne serait en rien retardé par cette aventure, qu'il saurait bien faire
marcher bêtes et gens en se tenant dans la moyenne du temps et du
parcours qui lui restaient encore. Donc, instante recommandation de se
trouver avec son père et Nedjeb à la villa de Scutari pour la date
fixée, et même un peu avant, de manière à ne point manquer au
rendez-vous.
Cette lettre, à laquelle se mêlaient les plus tendres compliments pour
la jeune fille, le paquebot, qui fait un service régulier de Poti à
Odessa, devait l'emporter le lendemain. Donc, avant quarante-huit
heures, elle serait arrivée à destination, ouverte, lue jusqu'entre
les lignes, et peut-être pressée sur un coeur dont Ahmet croyait bien
entendre les battements à l'autre bout de la mer Noire. Le fait est
que les deux fiancés se trouvaient alors au plus loin l'un de l'autre,
c'est-à-dire aux deux extrémités du grand axe d'une ellipse dont
l'intraitable obstination de son oncle obligeait Ahmet à suivre la
courbe!
Et tandis qu'il écrivait ainsi pour rassurer, pour consoler Amasia,
que faisait Van Mitten?
Van Mitten, après avoir dîné à l'hôtel, se promenait en curieux dans
les rues de Poti, sous les arbres du Jardin Central, le long des quais
du port et dès jetées, dont la construction s'achevait alors. Mais il
était seul. Bruno, cette fois, ne l'avait point accompagné.
Et pourquoi Bruno ne marchait-il pas auprès de son maître, quitte à
lui faire de respectueuses mais justes observations sur les
complications du présent et les menaces de l'avenir?
C'est que Bruno avait eu une idée. S'il n'y avait à Poti ni berline ni
chaise de poste, il s'y trouverait peut-être une balance. Or, pour ce
Hollandais amaigri, c'était là ou jamais l'occasion de se peser, de
constater le chiffre de son poids actuel comparé au chiffre de son
poids primitif.
Bruno avait donc quitté l'hôtel, ayant eu soin d'emporter, sans en
rien dire, le guide de son maître, qui devait lui donner en livres
bataves l'évaluation des mesures russes dont il ne connaissait pas la
valeur.
Sur les quais d'un port où la douane exerce son office, il y a
toujours quelques-unes de ces larges balances, sur les plateaux
desquelles un homme peut se peser à l'aise.
Bruno ne fut donc point embarrassé à ce sujet. Moyennant quelques
kopeks, les préposés se prêtèrent à sa fantaisie. On mit un poids
respectable sur un des plateaux d'une balance, et Bruno, non sans
quelque secrète inquiétude, monta sur l'autre. A son grand déplaisir,
le plateau qui supportait le poids, resta adhérent au sol. Bruno,
quelque effort qu'il fit pour s'alourdir,--peut-être croyait-il qu'il
y réussirait en se gonflant,--ne parvint même pas à l'enlever.
«Diable! dit-il, voilà ce que je craignais!»
Un poids un peu moins fort fut posé sur le plateau à la place du
premier.... Le plateau ne bougea pas davantage.
«Est-il possible!» s'écria Bruno, qui sentit tout son sang lui refluer
au coeur.
En ce moment, son regard s'arrêta sur une bonne figure, toute
empreinte de bienveillance à son égard.
«Mon maître!» s'écria-t-il.
C'était Van Mitten, en effet, que les hasards de sa promenade venaient
de conduire sur le quai, précisément à l'endroit où les préposés
opéraient pour le compte de son serviteur.
«Mon maître, répéta Bruno, vous ici?
--Moi-même, répondit Van Mitten. Je vois avec plaisir que tu es en
train de....
--De me peser ... oui!
--Le résultat de cette operation, c'est que je ne sais pas s'il
existe des poids assez faibles pour indiquer ce que je pèse à l'heure
qu'il est.»
Et Bruno fit cette réponse avec une si douloureuse expression de
physionomie que le reproche alla jusqu'au coeur de Van Mitten.
«Quoi! dit celui-ci, depuis que nous sommes partis, tu aurais maigri à
ce point, mon pauvre Bruno?
--Vous allez en juger, mon maître.»
En effet, on venait de placer, dans le plateau de la balance, un
troisième poids très inférieur aux deux autres.
Cette fois, Bruno le souleva peu a peu,--ce qui mit les deux plateaux
en équilibre sur une même ligne horizontale.
«Enfin! dit Bruno, mais quel est ce poids?
--Oui! quel est ce poids?» répondit Van Mitten. Cela faisait tout
juste, en mesures russes, quatre pounds, pas un de plus, pas un de
moins.
Aussitôt Van Mitten de prendre le guide que lui tendait Bruno et de se
reporter à la table de comparaison entre les diverses mesures des deux
pays.
«Eh bien, mon maître? demanda Bruno, en proie à une curiosité mêlée
d'une certaine angoisse, que vaut le pound russe?
--Environ seize ponds et demi de Hollande, répondit Van Mitten, après
un petit calcul mental.
--Ce qui fait?...
--Ce qui fait exactement soixante-quinze ponds et demi, ou cent
cinquante et une livres.»
Bruno poussa un cri de désespoir, et, s'élançant hors du plateau de la
balance, dont l'autre plateau vint brusquement frapper le sol, il
tomba sur un banc, à demi-pâmé.
«Cent cinquante et une livres.» répétait-il, comme s'il eût perdu là
près d'un neuvième de sa vie.
En effet, à son départ, Bruno, qui pesait quatre-vingt-quatre ponds,
ou cent soixante-huit livres, n'en pesait plus que soixante-quinze et
demi, soit cent cinquante et une livres. Il avait donc maigri, de
dix-sept livres! Et cela en vingt-six jours d'un voyage qui avait été
relativement facile, sans véritables privations ni grandes fatigues.
Et maintenant que le mal avait commencé, où s'arrêterait-il? Que
deviendrait ce ventre que Bruno s'était fabriqué lui-même, qu'il avait
mis près de vingt ans à arrondir, grâce à l'observation d'une hygiène
bien comprise? De combien tomberait-il au-dessous de cette honorable
moyenne, dans laquelle il s'était maintenu jusqu'alors,--surtout à
présent que, faute d'une chaise de poste, à travers des contrées sans
ressources, avec menaces de fatigues et de dangers, cet absurde voyage
allait s'accomplir dans des conditions nouvelles!
Voilà ce que se demanda l'anxieux serviteur de Van Mitten. Et alors,
il se fit dans son esprit, comme une rapide vision d'éventualités
terribles, au milieu desquelles apparaissait un Bruno méconnaissable,
réduit à l'état de squelette ambulant!
Aussi son parti fut-il pris sans l'ombre d'une hésitation. Il se
releva, il entraina le Hollandais, qui n'aurait pas eu la force de lui
résister, et, s'arrêtant sur le quai, au moment de rentrer à l'hôtel:
«Mon maître, dit-il, il y a des bornes à tout, même à la sottise
humaine! Nous n'irons pas plus loin!»
Van Mitten reçut cette déclaration avec ce calme accoutumé, dont rien
ne pouvait le faire se départir.
«Comment, Bruno, dit-il, c'est ici, dans ce coin perdu du Caucase, que
tu me proposes de nous fixer?
--Non, mon maître, non! Je vous propose tout simplement de laisser le
seigneur Kéraban revenir comme il lui conviendra à Constantinople,
pendant que nous y retournerons tranquillement par un des paquebots de
Poti. La mer ne vous rend point malade, moi non plus, et je ne risque
pas d'y maigrir davantage,--ce qui m'arriverait infailliblement, si je
continuais à voyager dans ces conditions.
--Ce parti est peut-être sage à ton point de vue, Bruno, répondit Van
Mitten, mais au mien, c'est autre chose. Abandonner mon ami Kéraban
lorsque les trois quarts du parcours sont déjà faits, cela mérite
quelque réflexion!
--Le seigneur Kéraban n'est point votre ami, répondit Bruno. Il est
l'ami du seigneur Kéraban, voilà tout. D'ailleurs, il n'est et ne peut
être le mien, et je ne lui sacrifierai pas ce qui me reste d'embonpoint
pour la satisfaction de ses caprices d'amour-propre! Les trois quarts
du voyage sont accomplis, dites-vous; cela est vrai, mais le quatrième
quart me paraît offrir bien d'autres difficultés à travers un pays à
demi sauvage! Qu'il ne vous soit encore rien survenu de personnellement
désagréable, à vous, mon maître, d'accord; mais, je vous le répète, si
vous vous obstinez, prenez garde! ... Il vous arrivera malheur!»
L'insistance de Bruno à lui prophétiser quelque grave complication
dont il ne se tirerait pas sain et sauf ne laissait point de tracasser
Van Mitten. Ces conseils d'un fidèle serviteur étaient bien pour
l'influencer quelque peu. En effet, ce voyage au delà de la frontière
russe, à travers les régions peu fréquentées du pachalik de Trébizonde
et de l'Anatolie septentrionale, qui échappent presque entièrement à
l'autorité du gouvernement turc, cela valait au moins la peine que
l'on regardât à deux fois avant de l'entreprendre. Aussi, étant donné
son caractère un peu faible, Van Mitten se sentit-il ébranlé, et Bruno
ne fut pas sans s'en apercevoir. Bruno redoubla donc ses instances. Il
fit valoir maint argument à l'appui de sa cause, il montra ses habits
flottant à la ceinture autour d'un ventre qui s'en allait de jour en
jour. Insinuant, persuasif, éloquent même, sous l'empire d'une
conviction profonde, il amena enfin son maître à partager ses idées
sur la nécessité de séparer son sort du sort de son ami Kéraban.
Van Mitten réfléchissait. Il écoutait avec attention, hochant la tête
aux bons endroits. Lorsque cette grave conversation fut achevée, il
n'était plus retenu que par la crainte d'avoir une discussion à ce
sujet avec son incorrigible compagnon de voyage.
«Eh bien, repartit Bruno, qui avait réponse à tout, les circonstances
sont favorables. Puisque le seigneur Kéraban n'est plus là, brûlons la
politesse au seigneur Kéraban, et laissons son neveu Ahmet aller le
rejoindre à la frontière.»
Van Mitten secoua la tête négativement.
«A cela, il n'y a qu'un empêchement, dit-il.
--Lequel? demanda Bruno.
--C'est que j'ai quitté Constantinople, à peu près sans argent, et
que maintenant, ma bourse est vide!
--Ne pouvez-vous, mon maître, faire venir une somme suffisante de la
banque de Constantinople?
--Non, Bruno, c'est impossible! Le dépôt de ce que je possède à
Rotterdam ne peut pas être déjà fait....
--En sorte que pour avoir l'argent nécessaire à notre retour?...
demanda Bruno.
--Il faut de toute nécessité que je m'adresse à mon ami Kéraban!»
répondit Van Mitten.
Voilà qui n'était pas pour rassurer Bruno. Si son maître revoyait le
seigneur Kéraban, s'il lui faisait part de son projet, il y aurait
discussion, et Van Mitten ne serait pas le plus fort. Mais comment
faire? S'adresser directement au jeune Ahmet? Non! ce serait inutile!
Ahmet ne prendrait jamais sur lui de fournir à Van Mitten les moyens
d'abandonner son oncle! Donc il n y fallait point songer.
Enfin, voici ce qui fut décidé entre le maître et le serviteur, après
un long débat. On quitterait Poti en compagnie d'Ahmet, on irait
rejoindre le seigneur Kéraban à la frontière turco-russe. Là, Van
Mitten, sous prétexte de santé, en prévision des fatigues à venir,
déclarerait qu'il lui serait impossible de continuer un pareil voyage.
Dans ces conditions, son ami Kéraban ne pourrait pas insister, et ne
se refuserait pas à lui donner l'argent nécessaire pour qu'il pût
revenir par mer à Constantinople.
«N'importe! pensa Bruno, une conversation à ce sujet entre mon maître
et le seigneur Kéraban, cela ne laisse pas d'être grave.»
Tous deux revinrent à l'hôtel, où les attendait Ahmet. Ils ne lui
dirent rien de leurs projets que celui-ci eût sans doute combattus. On
soupa, on dormit. Van Mitten rêva que Kéraban le hachait menu comme
chair à pâté. On se réveilla de grand matin, et l'on trouva à la porte
quatre chevaux prêts à «dévorer l'espace».
Une chose curieuse à voir, ce fut la mine de Bruno, lorsqu'il fut mis
en demeure d'enfourcher sa monture. Nouveaux griefs à porter au compte
du seigneur Kéraban. Mais il n'y avait pas d'autre moyen de voyager.
Bruno dut donc obéir. Heureusement, son cheval était un vieux bidet,
incapable de s'emballer, et dont il serait facile d'avoir raison. Les
deux chevaux de Van Mitten et de Nizib n'étaient pas non plus pour les
inquiéter. Seul, Ahmet avait un assez fringant animal; mais, bon
cavalier, il ne devait avoir d'autre souci que de modérer sa vitesse,
afin de ne point distancer ses compagnons de route.
On quitta Poti à cinq heures du matin. A huit heures, un premier
déjeuner était pris dans le bourg de Nikolaja, après une traite de
vingt verstes, un second déjeuner à Kintryachi, quinze verstes plus
loin, vers onze heures,--et, vers deux heures après midi, Ahmet, après
une nouvelle étape de vingt autres verstes, faisait halte à Batoum,
dans cette partie du Lazistan septentrional qui appartient à l'empire
moscovite.
Ce port était autrefois un port turc, très heureusement situé à
l'embouchure du Tchorock, qui est le Bathys des anciens. Il est
fâcheux que la Turquie l'ait perdu, car ce port, vaste, pourvu d'un
bon ancrage, peut recevoir un grand nombre de bâtiments, même des
navires d'un fort tirant d'eau. Quant à la ville, c'est simplement un
important bazar, construit en bois, que traverse une rue principale.
Mais la main de la Russie s'allonge démesurément sur les régions
transcaucasiennes, et elle a saisi Batoum comme elle saisira plus tard
les dernières limites du Lazistan.
Là, Ahmet n'était donc pas encore chez lui, comme il y eût été
quelques années auparavant. Il lui fallut dépasser Günièh, à
l'embouchure du Tchorock, et, à vingt verstes de Batoum, la bourgade
de Makrialos, pour atteindre la frontière, dix verstes plus loin.
En cet endroit, au bord de la route, un homme attendait sous l'oeil
peu paternel d'un détachement de Cosaques, les deux pieds posés sur la
limite du sol ottoman, dans un état de fureur plus facile à comprendre
qu'à décrire.
C'était le seigneur Kéraban. Il était six heures du soir, et depuis le
minuit de la veille,--instant précis où il avait été rendu à la
liberté en dehors du territoire russe,--le seigneur Kéraban ne
décolérait pas.
Une assez pauvre cabane, bâtie au flanc de la route, misérablement
habitée, mal couverte, mal close, encore plus mal fournie de vivres,
lui avait servi d'abri ou plutôt de refuge.
Une demi-verste avant d'y arriver, Ahmet et Van Mitten, ayant aperçu,
l'un son oncle, l'autre son ami, avaient pressé leurs chevaux, et ils
mirent pied à terre à quelques pas de lui.
Le seigneur Kéraban, allant, venant, gesticulant, se parlant à
lui-même ou plutôt se disputant avec lui-même, puisque personne
n'était là pour lui tenir tête, ne semblait pas avoir aperçu ses
compagnons.
«Mon oncle! s'écria Ahmet en lui tendant les bras, pendant que Nizib
et Bruno gardaient son cheval et celui du Hollandais, mon oncle!
--Mon ami!» ajouta Van Mitten. Kéraban leur saisit la main à tous
deux, et montrant les Cosaques, qui se promenaient sur la lisière de
la route:
«En chemin de fer! s'écria-t-il. Ces misérables m'ont forcé à monter
en chemin de fer! ... Moi! ... moi!»
Bien évidemment, d'avoir été réduit à ce mode de locomotion, indigne
d'un vrai Turc, c'était ce qui excitait chez le seigneur Kéraban la
plus violente irritation! Non! il ne pouvait digérer cela! Sa
rencontre avec le seigneur Saffar, sa querelle avec cet insolent
personnage et ce qui en était suivi, le bris de sa chaise de poste,
l'embarras où il allait se trouver pour continuer son voyage, il
oubliait tout devant cette énormité: avoir été en chemin de fer! Lui,
un vieux croyant!
«Oui! c'est indigne! répondit Ahmet, qui pensa que c'était ou jamais
le cas de ne pas contrarier son oncle.
--Oui, indigne! ajouta Van Mitten, mais, après tout, ami Kéraban, il
ne vous est rien arrivé de grave....
--Ah! prenez garde à vos paroles, monsieur Van Mitten! s'écria
Kéraban. Rien de grave, dites-vous?»
Un signe d'Ahmet au Hollandais lui indiqua qu'il faisait fausse route.
Son vieil ami venait de le traiter de: «Monsieur Van Mitten» et
continuait de l'interpeller de la sorte:
«Me direz-vous ce que vous entendez par ces inqualifiables paroles:
rien de grave?
--Ami Kéraban, j'entends qu'aucun de ces accidents habituels aux
chemins de fer, ni déraillement, ni tamponnement, ni collision....
--Monsieur Van Mitten, mieux vaudrait avoir déraillé! s'écria
Kéraban. Oui! par Allah! mieux vaudrait avoir déraillé, avoir perdu
bras, jambes et tête, entendez-vous, que de survivre à pareille honte!
--Croyez bien, ami Kéraban! ... reprit Van Mitten, qui ne savait
comment pallier ses imprudentes paroles.
--Il ne s'agit pas de ce que je puis croire! répondit Kéraban en
marchant sur le Hollandais, mais de ce que vous croyez! ... Il s'agit
de la façon dont vous envisagez ce qui vient d'arriver à l'homme qui,
depuis trente ans, se croyait votre ami.»
Ahmet voulut détourner une conversation dont le plus clair résultat
eût été d'empirer les choses.
«Mon oncle, dit-il, je crois pouvoir l'affirmer, vous avez mal compris
monsieur Van Mitten....
--Vraiment!
--Ou plutôt monsieur Van Mitten s'est mal exprimé! Tout comme moi, il
ressent une indignation profonde pour le traitement que ces maudits
Cosaques vous ont infligé!»
Heureusement, tout cela était dit en turc, et les «maudits Cosaques»
n'y pouvaient rien comprendre.
«Mais, en somme, mon oncle, c'est à un autre qu'il faut faire remonter
la cause de tout cela! C'est un autre qui est responsable de ce qui
vous est arrivé! C'est l'impudent personnage qui a fait obstacle à
votre passage au railway de Poti! C'est ce Saffar!...
--Oui! ce Saffar! s'écria Kéraban, très opportunément lancé par son
neveu sur cette nouvelle piste.
--Mille fois oui, ce Saffar! se hâta d'ajouter Van Mitten. C'est là
ce que je voulais dire, ami Kéraban!
--L'infâme Saffar! dit Kéraban.
--L'infâme Saffar!» répéta Van Mitten en se mettant au diapason de
son interlocuteur.
Il aurait même voulu employer un qualificatif plus énergique encore,
mais il n'en trouva pas.
«Si nous le rencontrons jamais! ... dit Ahmet.
--Et ne pouvoir retourner à Poti! s'écria Kéraban, pour lui faire
payer son insolence, le provoquer, lui arracher l'âme du corps, le
livrer à la main du bourreau!...
--Le faire empaler!....» crut devoir ajouter Van Mitten, qui se
faisait féroce pour reconquérir une amitié compromise.
Et cette proposition, si bien turque, on en conviendra, lui valut un
serrement de main de son ami Kéraban.
«Mon oncle, dit alors Ahmet, il serait inutile, en ce moment, de se
mettre à la recherche de ce Saffar!
--Et pourquoi, mon neveu?
--Ce personnage n'est plus à Poti, reprit Ahmet, Quand nous y sommes
arrivés, il venait de s'embarquer sur le paquebot qui fait le service
du littoral de l'Asie Mineure.
--Le littoral de l'Asie Mineure! s'écria Kéraban, Mais notre
itinéraire ne suit-il pas ce littoral?
--En effet, mon oncle!
--Eh bien! si l'infâme Saffar, répondit Kéraban, se rencontre sur mon
chemin, -Vallah-billah tielah-! Malheur à lui!»
Après avoir prononcé cette formule qui est le «serment de Dieu», le
seigneur Kéraban ne pouvait rien dire de plus terrible: il se tut.
Mais comment voyagerait-on, maintenant que la chaise de poste manquait
aux voyageurs? De suivre la route à cheval, cela ne pouvait
sérieusement se proposer au seigneur Kéraban. Sa corpulence s'y
opposait. S'il eût souffert du cheval, le cheval aurait encore plus
souffert de lui. Il fut donc convenu que l'on se rendrait à Choppa, la
bourgade la plus rapprochée. Ce n'était que quelques verstes à faire,
et Kéraban les ferait à pied,--Bruno aussi, car il était tellement
moulu qu'il n'aurait pu réenfourcher sa monture.
«Et cette demande d'argent dont vous devez parler? ... dit-il à son
maître qu'il avait tiré à part.
--A Choppa!» répondit Van Mitten.
Et il ne voyait pas sans quelque inquiétude approcher le moment où il
devrait toucher cette question délicate.
Quelques instants après, les voyageurs descendaient la route dont la
pente côtoie les rivages du Lazistan.
Une dernière fois, le seigneur Kéraban se retourna pour montrer le
poing aux Cosaques, qui l'avaient si désobligeamment embarqué,--lui!--
dans un wagon de chemin de fer, et, au détour de la côte, il perdit de
vue la frontière de l'empire moscovite.
II
DANS LEQUEL VAN MITTEN SE DÉCIDE A CÉDER AUX OBSESSIONS DE BRUNO, ET
CE QUI S'ENSUIT.
«Un singulier pays! écrivait Van Mitten sur son carnet de voyage, en
notant quelques impressions prises au vol. Les femmes travaillent à la
terre, portent les fardeaux, tandis que les hommes filent le chauvre
et tricotent la laine.»
Et le bon Hollandais ne se trompait pas. Cela se passe encore ainsi
dans cette lointaine province du Lazistan, en laquelle commençait la
seconde partie de l'itinéraire.
C'est un pays encore peu connu, ce territoire qui part de la frontière
caucasienne, cette portion de l'Arménie turque, comprise entre les
vallées du Charchout, du Tschorock et le rivage de la Mer Noire. Peu
de voyageurs, depuis le Français Th. Deyrolles, se sont aventurés à
travers ces districts du pachalik de Trébizonde, entre ces montagnes
de moyenne altitude, dont l'écheveau s'embrouille confusément jusqu'au
lac de Van, et enserre la capitale de l'Arménie, celle Erzeroum,
chef-lieu d'un villayet qui compte plus de douze cent mille habitants.
Et cependant, ce pays a vu s'accomplir de grands faits historiques. En
quittant ces plateaux où les deux branches de l'Euphrate prennent leur
source, Xénophon et ses Dix Mille, reculant devant les armées
d'Artaxerce Mnémon, arrivèrent sur le bord du Phase. Ce Phase n'est
point le Rion qui se jette à Poti: c'est le Kour, descendu de la
région caucasienne, et il ne coule pas loin de ce Lazistan à travers
lequel le seigneur Kéraban et ses compagnons allaient maintenant
s'engager.
Ah! si Van Mitten en avait eu le temps, quelles observations
précieuses il aurait sans doute faites et qui sont perdues pour les
érudits de la Hollande! Et pourquoi n'aurait-il pas retrouvé l'endroit
précis ou Xénophon, général, historien, philosophe, livra bataille aux
Taoques et aux Chalybes en sortant du pays des Karduques, et ce mont
Chenium, d'où les Grecs saluèrent de leurs acclamations les flots si
désirés du Pont-Euxin?
Mais Van Mitten n'avait ni le temps de voir ni le loisir d'étudier,
ou plutôt on ne le lui laissait pas. Et alors Bruno de revenir à la
charge, de relancer son maître, afin que celui-ci empruntât au
seigneur Kéraban ce qu'il fallait pour se séparer de lui.
«A Choppa!» répondait invariablement Van Mitten.
On se dirigea donc vers Choppa. Mais là, trouverait-on un moyen de
locomotion, un véhicule quelconque, pour remplacer la confortable
chaise, brisée au railway de Poti?
C'était une assez grave complication. Il y avait encore près de deux
cent cinquante lieues à faire, et dix-sept jours seulement jusqu'à
cette date du 30 courant. Or, c'était à cette date que le seigneur
Kéraban devait être de retour! C'était à cette date qu'Ahmet comptait
retrouver à la villa de Scutari la jeune Amasia qui l'y attendrait
pour la célébration du mariage! On comprend donc que l'oncle et le
neveu fussent non moins impatients l'un que l'autre. De là, un très
sérieux embarras sur la manière dont s'accomplirait cette seconde
moitié du voyage.
De retrouver une chaise de poste ou tout simplement une voiture dans
ces petites bourgades perdues de l'Asie Mineure, il n'y fallait point
compter.
Force serait de s'accommoder de l'un des véhicules du pays, et cet
appareil de locomotion ne pourrait être que des plus rudimentaires.
Ainsi donc, soucieux et pensifs, allaient, sur le chemin du littoral,
le seigneur Kéraban à pied, Bruno traînant par la bride son cheval et
celui de son maître qui préférait marcher à côté de son ami; Nizib,
monté et tenant la tête de la petite caravane. Quant à Ahmet, il avait
pris les devants, afin de préparer les logements à Choppa, et faire
l'acquisition d'un véhicule, de manière à repartir au soleil levant.
La route se fit lentement et en silence. Le seigneur Kéraban couvait
intérieurement sa colère, qui se manifestait par ces mots souvent
répétés: «Cosaques, railway, wagon, Saffar!» Lui, Van Mitten, guettait
l'occasion de s'ouvrir à qui de droit de ses projets de séparation;
mais il n'osait, ne trouvant pas le moment favorable, dans l'état où
était son ami qui se fût enlevé au moindre mot.
On arriva à Choppa à neuf heures du soir. Cette étape, faite à pied,
exigeait le repos de toute une nuit. L'auberge était médiocre; mais,
la fatigue aidant, tous y dormirent leurs dix heures consécutives,
tandis qu'Ahmet, le soir même, se mettait en campagne pour trouver un
moyen de transport.
Le lendemain, 14 septembre, à sept heures, une araba était tout
attelée devant la porte de l'auberge.
Ah! qu'il y avait lieu de regretter l'antique chaise de poste,
remplacée par une sorte de charrette grossière, montée sur deux roues,
dans laquelle trois personnes pouvaient à peine trouver place! Deux
chevaux à ses brancards, ce n'était pas trop pour enlever cette lourde
machine. Très heureusement, Ahmet avait pu faire recouvrir l'araba
d'une bâche imperméable, tendue sur des cercles de bois, de manière à
tenir contre le vent et la pluie. Il fallait donc s'en contenter en
attendant mieux; mais il n'était pas probable que l'on pût se rendre à
Trébizonde en plus confortable et plus rapide équipage.
On le comprendra aisément: à la vue de cette araba, Van Mitten, si
philosophe qu'il fût, et Bruno, absolument éreinté, ne purent
dissimuler une certaine grimace qu'un simple regard du seigneur
Kéraban dissipa en un instant.
«Voilà tout ce que j'ai pu trouver, mon oncle! dit Ahmet en montrant
l'araba.
--Et c'est tout ce qu'il nous faut! répondit Kéraban, qui, pour rien
au monde, n'eût voulu laisser voir l'ombre d'un regret à l'endroit de
son excellente chaise de poste.
--Oui ... reprit Ahmet, avec une bonne litière de paille dans cette
araba....
--Nous serons comme des princes, mon neveu!
--Des princes de théâtre! murmura Bruno.
--Hein? fit Kéraban.
--D'ailleurs, reprit Ahmet, nous ne sommes plus qu'à cent soixante
agatchs [Footnote: Environ soixante lieues.] de Trébizonde, et là, j'y
compte bien, nous pourrons nous refaire un meilleur équipage.
--Je répète que celui-ci suffira!» dit Kéraban, en observant, sous
son sourcil froncé, s'il surprendrait au visage de ses compagnons
l'apparence d'une contradiction.
Mais tous, écrasés par ce formidable regard s'étaient fait une figure
impassible.
Voici ce qui fut convenu: le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno
devaient prendre place dans l'araba, dont l'un des chevaux serait
monté par le postillon, chargé du soin de relayer après chaque étape;
Ahmet et Nizib, très habitués aux fatigues de l'équitation, suivraient
à cheval. On espérait ainsi ne point éprouver trop de retard jusqu'à
Trébizonde. Là, dans cette importante ville, on aviserait au moyen de
terminer ce voyage le plus confortablement possible.
Le seigneur Kéraban donna donc le signal du départ, après que l'araba
eut été munie de quelques vivres et ustensiles, sans compter les deux
narghilés, heureusement sauvés de la collision, et qui furent mis à la
disposition de leurs propriétaires. D'ailleurs, les bourgades de cette
partie du littoral sont assez rapprochées les unes des autres. Il est
même rare que plus de quatre à cinq lieues les séparent. On pourrait
donc facilement se reposer ou se ravitailler, en admettant que
l'impatient Ahmet consentit à accorder quelques heures de repos et
surtout que les douckhans des villages fussent suffisamment
approvisionnés.
«En route!» répéta Ahmet après son oncle, qui avait déjà pris place
dans l'araba.
En ce moment, Bruno s'approcha de Van Mitten, et d'un ton grave,
presque impérieux:
«Mon maître, dit-il, et cette proposition que vous devez faire au
seigneur Kéraban?
--Je n'ai pas encore trouvé l'occasion, répondit évasivement Van
Mitten. D'ailleurs, il ne me paraît pas très bien disposé....
--Ainsi, nous allons monter là-dedans? reprit Bruno en désignant
l'araba d'un geste de profond dédain!
--Oui.... provisoirement!
--Mais quand vous déciderez-vous à faire cette demande d'argent de
laquelle dépend notre liberté?
--A la prochaine bourgade, répondit Van Mitten.
--A la prochaine bourgade?...
--Oui! à Archawa!»
Bruno hocha la tête en signe de désapprobation et s'installa derrière
son maître au fond de l'araba. La lourde charrette partit d'un assez
bon trot sur les pentes de la route.
Le temps laissait à désirer. Des nuages, d'apparence orageuse,
s'amoncelaient dans l'ouest. On sentait, au delà de l'horizon,
certaines menaces de bourrasque. Cette portion de la côte, battue de
plein fouet par les courants atmosphériques venus du large, ne devait
pas être facile à suivre; mais on ne commande pas au temps, et les
fatalistes fidèles de Mahomet savent mieux que tous autres le prendre
comme il vient. Toutefois, il était à craindre que la mer Noire ne
continuât pas à justifier longtemps son nom grec de -Pontus Euxinus-,
le «bien hospitalier», mais plutôt son nom turc de -Kara Dequitz-,
qui est de moins bon augure.
Fort heureusement, ce n'était point la partie élevée et montagneuse du
Lazistan que coupait l'itinéraire adopté. Là, les routes manquent
absolument, et il faut s'aventurer à travers des forêts que la hache
du bûcheron n'a point encore aménagées. Le passage de l'araba y eût
été à peu près impossible. Mais la côte est plus praticable, et le
chemin n'y fait jamais défaut d'une bourgade à l'autre. Il circule au
milieu des arbres fruitiers, sous l'ombrage des noyers, des
châtaigniers, entre les buissons de lauriers et de rosiers des Alpes,
enguirlandés par les inextricables sarments de la vigne sauvage.
Toutefois, si cette lisière du Lazistan offre un passage assez facile
aux voyageurs, elle n'est pas saine dans ses parties basses. Là
s'étendent des marécages pestilentiels; là règne le typhus à l'état
endémique, depuis le mois d'août jusqu'au mois de mai. Par bonheur
pour le seigneur Kéraban et les siens, on était en septembre, et leur
santé ne courait plus aucun risque. Des fatigues, oui! des maladies,
non! Or, si on ne se guérit pas toujours, on peut toujours se reposer.
Et lorsque le plus entêté des Turcs raisonnait ainsi, ses compagnons
ne pouvaient rien avoir à lui répondre.
L'araba s'arrêta à la bourgade d'Archawa, vers neuf heures du matin.
On se mit en mesure d'en repartir une heure après, sans que Van Mitten
eût trouvé le joint pour toucher un mot de ses fameux projets
d'emprunt à son ami Kéraban.
De là, cette demande de Bruno:
«Eh bien, mon maître, est-ce fait?...
--Non, Bruno, pas encore.
--Mais il serait temps de....
--A la prochaine bourgade!
--A la prochaine bourgade?...
--Oui, à Witse.»
Et Bruno, qui, au point de vue pécuniaire, dépendait de son maître
comme son maître dépendait du seigneur Kéraban, reprit place dans
l'araba, non sans dissimuler, cette fois, sa mauvaise humeur.
«Qu'a-t-il donc, ce garçon? demanda Kéraban.
--Rien, se hâta de répondre Van Mitten, pour détourner la
conversation. Un peu fatigué, peut-être!
--Lui! répliqua Kéraban. Il a une mine superbe! Je trouve même qu'il
engraisse!
--Moi! s'écria Bruno, touché au vif.
--Oui! il a des dispositions à devenir un beau et bon Turc, de
majestueuse corpulence!»
Van Mitten saisit le bras de Bruno qui allait éclater à ce compliment,
si inopportunément envoyé, et Bruno se tut.
Cependant, l'araba se maintenait en bonne allure. Sans les cahots qui
provoquaient de violentes secousses à l'intérieur, lesquelles se
traduisaientpar des contusions plus désagréables que douloureuses, il
n'y aurait rien eu à dire.
La route n'était pas déserte. Quelques Lazes la parcouraient,
descendant les rampes des Alpes Pontiques, pour les besoins de leur
industrie ou de leur commerce. Si Van Mitten eût été moins préoccupé
de son «interpellation», il aurait pu noter sur ses tablettes les
différences de costume qui existent entre les Caucasiens et les Lazes.
Une sorte de bonnet phrygien, dont les brides sont enroulées autour de
la tête en manière de coiffure, remplace la calotte géorgienne. Sur la
poitrine de ces montagnards, grands, bien faits, blancs de teint,
élégants et souples, s'écartèlent les deux cartouchières disposées
comme les tuyaux d'une flûte de Pan. Un fusil court de canon, un
poignard à large lame, fiché dans une ceinture bordée de cuivre,
constituent leur armement habituel.
Quelques âniers suivaient aussi la route et transportaient aux
villages maritimes les productions en fruits de toutes les espèces,
qui se récoltent dans la zone moyenne.
En somme, si le temps eût été plus sûr, le ciel moins menaçant, les
voyageurs n'auraient point eu trop à se plaindre du voyage, même fait
dans ces conditions.
A onze heures du matin, ils arrivèrent à Witse sur l'ancien Pyxites,
dont le nom grec «buis» est suffisamment justifié par l'abondance de
ce végétal aux environs. Là, on déjeuna sommairement,--trop
sommairement, paraît-il, au gré du seigneur Kéraban,--qui, cette fois,
laissa échapper un grognement de mauvaise humeur.
Van Mitten ne trouva donc pas encore là l'occasion favorable pour lui
toucher deux mots de sa petite affaire. Et, au moment de partir,
lorsque Bruno, le tirant à part, lui dit:
«Eh bien, mon maître?
--Eh bien, Bruno, à la bourgade prochaine.
--Comment?
--Oui! à Artachen!»
Et Bruno, outre d'une telle faiblesse, se coucha en grommelant au fond
de l'araba, tandis que son maître jetait un coup d'oeil ému à ce
romantique paysage, où se retrouvait toute la propreté hollandaise
unie au pittoresque italien.
Il en fut d'Artachen comme de Witse et d'Archawa. On y relaya à trois
heures du soir; on en repartit à quatre; mais, sur une sérieuse mise
en demeure de Bruno, qui ne lui permettait plus de temporiser, son
maître s'engagea à faire sa demande, avant d'arriver à la bourgade
d'Atina, où il avait été convenu que l'on passerait la nuit. Il y
avait cinq lieues à enlever pour atteindre cette bourgade,--ce qui
porterait à une quinzaine de lieues le parcours fait dans cette
journée. En vérité, ce n'était pas mal pour une simple charrette; mais
la pluie, qui menaçait de tomber, allait la retarder, sans doute, en
rendant la route peu praticable.
Ahmet ne voyait pas sans inquiétude la période du mauvais temps
s'accuser avec cette obstination. Les nuages orageux grossissaient au
large. L'atmosphère alourdie rendait la respiration difficile. Très
certainement, dans la nuit ou le soir, un orage éclaterait en mer.
Après les premiers coups de foudre, l'espace, profondément troublé par
les décharges électriques, serait balayé à coups de bourrasque, et la
bourrasque ne se déchaînerait pas sans que les vapeurs ne se
résolussent en pluie.
Or, trois voyageurs, c'était tout ce que pouvait contenir l'araba. Ni
Ahmet, ni Nizib ne pourraient chercher un abri sous sa toile, qui,
d'ailleurs, ne résisterait peut-être pas aux assauts de la tourmente.
Donc pour les cavaliers aussi bien que pour les autres, il y avait
urgence à gagner la prochaine bourgade.
Deux ou trois fois, le seigneur Kéraban passa la tête hors de la bâche
et regarda le ciel, qui se chargeait de plus en plus.
«Du mauvais temps? fit-il.
--Oui, mon oncle, répondit Ahmet. Puissions-nous arriver au relais
avant que l'orage n'éclate!
--Dès que la pluie commencera à tomber, reprit Kéraban, tu nous
rejoindras dans la charrette.
--Et qui me cédera sa place?
--Bruno! Ce brave garçon prendra ton cheval....
--Certainement,» ajouta vivement Van Mitten, qui aurait eu mauvaise
grâce à refuser ... pour son fidèle serviteur.
Mais que l'on tienne pour certain qu'il ne le regarda pas en faisant
cette réponse. Il ne l'aurait pas osé. Bruno devait se tenir à quatre
pour ne point faire explosion. Son maître le sentait bien. «Le mieux
est de nous dépêcher, reprit Ahmet. Si la tempête se déchaîne, les
toiles de l'araba seront traversées en un instant, et la place n'y
sera plus tenable.
--Presse ton attelage, dit Kéraban au postillon, et ne lui épargne
pas les coups de fouet!»
Et, de fait, le postillon, qui n'avait pas moins hâte que ses
voyageurs d'arriver à Atina, ne les épargnait guère. Mais les pauvres
bêtes, accablées par la lourdeur de l'air, ne pouvaient se maintenir
au trot sur une route que le macadam n'avait pas encore nivelée.
Combien le seigneur Kéraban et les siens durent envier le «tchapar»,
dont l'équipage croisa leur araba vers les sept heures du soir!
C'était le courrier anglais qui, toutes les deux semaines, transporte
à Téhéran les dépêches de l'Europe. Il n'emploie que douze jours pour
se rendre de Trébizonde à la capitale de la Perse, avec les deux ou
trois chevaux qui portent ses valises, et les quelques zaptiès qui
l'escortent. Mais, aux relais, on lui doit la préférence sur tous
autres voyageurs, et Ahmet dut craindre, en arrivant à Atina, de n'y
plus trouver que des chevaux épuisés.
Par bonheur, cette pensée ne vint point au seigneur Kéraban. Il aurait
eu là une occasion toute naturelle d'exhaler de nouvelles plaintes, et
en eût profité, sans doute!
Peut-être, d'ailleurs, cherchait-il cette occasion. Eh bien, elle lui
fut enfin fournie par Van Mitten.
Le Hollandais, ne pouvant plus reculer devant les promesses faites à
Bruno, se hasarda enfin à s'exécuter, mais en y mettant toute
l'adresse possible. Le mauvais temps qui menaçait lui parut être un
excellent exorde pour entrer en matière.
«Ami Kéraban, dit-il tout d'abord, du ton d'un homme qui ne veut point
donner de conseil, mais qui en demande plutôt, que pensez-vous de cet
état de l'atmosphère?
--Ce que j'en pense?...
--Oui! ... Vous le savez, nous touchons à l'équinoxe d'automne, et il
est à craindre que notre voyage ne soit pas aussi favorisé pendant la
seconde partie que pendant la première!
--Eh bien, nous serons moins favorisés, voilà tout! répondit Kéraban
d'une voix sèche. Je n'ai pas le pouvoir de modifier à mon gré les
conditions atmosphériques! Je ne commande pas aux éléments, que je
sache, Van Mitten!
--Non ... évidemment, répliqua le Hollandais, que ce début
n'encourageait guère. Ce n'est pas ce que je veux dire, mon digne ami!
--Que voulez-vous dire, alors?
--Qu'après tout, ce n'est peut-être là qu'une apparence d'orage ou
tout au plus un orage qui passera....
--Tous les orages passent, Van Mitten! Ils durent plus ou moins
longtemps, ... comme les discussions, mais ils passent, ... et le beau
temps leur succède ... naturellement!
--A moins, fit observer Van Mitten, que l'atmosphère ne soit si
profondément troublée! ... Si ce n'était pas la période de
l'équinoxe....
--Quand on est dans l'équinoxe, répondit Kéraban, il faut bien se
résigner à y être! Je ne peux pas faire que nous ne soyons dans
l'équinoxe! ... On dirait, Van Mitten, que vous me le reprochez?
--Non! ... Je vous assure.... Vous reprocher ... moi, ami Kéraban,»
répondit Van Mitten.
L'affaire s'engageait mal, c'était trop évident. Peut-être, s'il
n'avait eu derrière lui Bruno, dont il entendait les sourdes
incitations, peut-être Van Mitten eût-il abandonné cette conversation
dangereuse, quitte à la reprendre plus tard. Mais il n'y avait plus
moyen de reculer,--d'autant moins que Kéraban, l'interpellant, d'une
façon directe, cette fois, lui dit en fronçant le sourcil:
«Qu'avez-vous donc, Van Mitten? On croirait que vous avez une
arrière-pensée?
--Moi?
--Oui, vous! Voyons! Expliquez-vous franchement! Je n'aime pas les
gens qui vous font mauvaise mine, sans dire pourquoi!
--Moi! vous faire mauvaise mine?
--Avez-vous quelque chose à me reprocher? Si je vous ai invité à
dîner à Scutari, est-ce que je ne vous conduis pas à Scutari? Est-ce
ma faute, si ma chaise a été brisée sur ce maudit chemin de fer?»
Oh! oui! c'était sa faute et rien que sa faute! Mais le Hollandais se
garda bien de le lui reprocher!
«Est-ce ma faute, si le mauvais temps nous menace, quand nous n'avons
plus qu'une araba pour tout véhicule? Voyons! parlez!»
Van Mitten, troublé, ne savait déjà plus que répondre. Il se borna
donc à demander à son peu endurant compagnon s'il comptait rester soit
à Atina, soit même à Trébizonde, au cas où le mauvais temps rendrait
le voyage trop difficile.
«Difficile ne veut pas dire impossible, n'est-ce pas? répondit
Kéraban, et comme j'entends être arrivé à Scutari pour la fin du mois,
nous continuerons notre route, quand bien même tous les éléments
seraient conjurés contre nous!»
Van Mitten fit appel alors à tout son courage, et formula, non sans
une évidente hésitation dans la voix, sa fameuse proposition.
«Eh bien, ami Kéraban, dit-il, si cela ne vous contrarie pas trop, je
vous demanderai, pour Bruno et pour moi, la permission ... oui ... la
permission de rester à Atina.
--Vous me demandez la permission de rester à Atina?... répondit
Kéraban en scandant chaque syllabe.
--Oui ... la permission ... l'autorisation, ... car je ne voudrais
rien faire sans votre aveu ... de ... de....
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