savez bien ... le Pont-Euxin ... -Pontus Axenos- des anciens....
--Tellement ancien, répliqua Kéraban, dont les paroles sifflaient
entre ses lèvres à demi serrées, qu'il n'aura pu résister à la crue
produite par la fonte des neiges ... des vieilles neiges....
--Du Caucase!» put ajouter Van Mitten, mais il était à bout
d'imagination.
Ahmet se tenait un peu à l'écart. Il ne savait plus que répondre à son
oncle, ne voulant pas provoquer une discussion qui aurait évidemment
mal tourné.
«Eh bien, mon neveu, dit Kéraban d'un ton sec, comment ferons-nous
pour passer cette rivière, puisqu'il n'y a pas ou puisqu'il n'y a plus
de pont?--Oh! nous trouverons bien un gué! dit négligemment Ahmet. Il
y a si peu d'eau!...
--A peine de quoi se mouiller les talons!... ajouta le Hollandais, qui
certainement aurait mieux fait de se taire.
--Eh bien, Van Mitten, s'écria Kéraban, retroussez votre pantalon,
entrez dans cette rivière, et nous vous suivons!
--Mais ... je....
--Allons!... retroussez!... retroussez!»
Le fidèle Bruno crut devoir intervenir pour tirer son maître de cette
mauvaise passe.
«C'est inutile, seigneur Kéraban, dit-il. Nous passerons sans nous
mouiller les pieds. Il y a un bac.
--Ah! il y a un bac? répondit Kéraban. Il est vraiment heureux qu'on
ait songé à installer un bac sur cette rivière ... pour remplacer le
pont emporté ... ce fameux Pont-Euxin!... Pourquoi ne pas avoir dit
plus tôt qu'il y avait un bac?--Et où est-il, ce bac?
--Le voici, mon oncle, répondit Ahmet, en montrant le bac amarré au
quai. Notre voiture est déjà dedans!
--Vraiment! Notre voiture est déjà...?
--Oui! tout attelée!
--Tout attelée?--Et qui a donné l'ordre?
--Personne, mon oncle! répondit Ahmet. Le maître de poste l'y a
conduite lui-même ... comme il fait toujours....
--Depuis qu'il n'y a plus de pont, n'est-ce pas?
--D'ailleurs, mon oncle, il n'y avait pas d'autre moyen de continuer
notre voyage!
--Il y en avait un autre, neveu Ahmet! Il y avait à revenir sur ses
pas et à faire le tour de la mer d'Azof par le nord!
--Deux cents lieues de plus, mon oncle! Et mon mariage? Et la date du
trente? Avez-vous donc oublié le trente?...
--Point! mon neveu, et avant cette date, je saurai bien être de
retour! Partons!»
Ahmet eut un instant d'émotion bien vive. Son oncle allait-il mettre
à exécution ce projet insensé de revenir sur ses pas à travers la
presqu'île? Allait-il, au contraire, prendre place dans le bac et
traverser le détroit d'Iénikalé?
Le seigneur Kéraban s'était dirigé vers le bac. Van Mitten, Ahmet,
Nizib et Bruno le suivaient, ne voulant donner aucun prétexte à la
violente discussion qui menaçait d'éclater.
Kéraban, pendant une longue minute, s'arrêta sur le quai a regarder
autour de lui.
Ses compagnons s'arrêtèrent.
Kéraban entra dans le bac.
Ses compagnons y entrèrent à sa suite.
Kéraban monta dans la chaise de poste.
Les autres y montèrent à sa suite.
Puis le bac fut démarré, il déborda, et le courant le porta vers la
côte opposée.
Kéraban ne parlait pas, et chacun imitait son silence.
Les eaux étaient heureusement fort calmes, et les bateliers n'eurent
aucune peine à diriger leur bac, tantôt au moyen de longues gaffes,
tantôt avec de larges pelles, suivant les exigences du fond.
Cependant, il y eut un moment où l'on put craindre que quelque
accident se produisit.
En effet, un léger courant, détourné par la flèche sud de la baie de
Taman, avait saisi obliquement le bac. Au lieu d'atterrir à cette
pointe, il fut menacé d'être entraîné jusqu'au fond de la baie. C'eût
été cinq lieues à franchir au lieu d'une, et le seigneur Kéraban,
dont l'impatience se manifestait visiblement, allait peut-être donner
l'ordre de revenir en arrière.
Mais les bateliers, auxquels Ahmet, avant l'embarquement, avait dit
quelques mots,--le mot rouble plusieurs fois répété,--manoeuvrèrent si
adroitement, qu'ils se rendirent maîtres du bac.
Aussi, une heure après avoir quitté le quai d'Iénikalé, voyageurs,
chevaux et voiture accostaient-ils l'extrémité de cette flèche
méridionale, qui prend en russe le nom de Ioujnaïa-Kossa.
La chaise débarqua sans difficulté, et les mariniers reçurent un
nombre respectable de roubles.
Autrefois, la flèche formait deux îles et une presqu'île, c'est-à-dire
qu'elle était coupée en deux endroits par un chenal, et il eût été
impossible de la traverser en voiture. Mais ces coupures sont comblées
maintenant. Aussi, l'attelage put-il enlever d'un trait les quatres
verstes qui séparent la pointe de la bourgade de Taman.
Une heure après, il faisait son entrée dans cette bourgade, et le
seigneur Kéraban se contentait de dire, en regardant son neveu:
«Décidément, les eaux de la mer d'Azof et les eaux de la mer Noire ne
font pas trop mauvais ménage dans le détroit d'Iénikalé!»
Et ce fut tout, et plus jamais il ne fut question ni de la rivière du
neveu Ahmet, ni du Pont-Euxin de l'ami Van Mitten.
XV
DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN, AHMET, VAN MITTEN ET LEURS SERVITEURS
JOUENT LE RÔLE DE SALAMANDRES.
Taman n'est qu'une bourgade d'un aspect assez triste avec ses maisons
peu confortables, ses chaumes décolorés par l'action du temps, son
église de bois, dont le clocher est incessamment enveloppé dans un
épais tournoiement de faucons.
La chaise ne fit que traverser Taman. Van Mitten ne put donc visiter
ni le poste militaire, qui est important, ni la forteresse de
Phanagorie, ni les ruines de Tmoutarakan.
Si Kertsch est grecque par sa population et ses coutumes, Taman, elle,
est cosaque. De là, un contraste que le Hollandais ne put observer
qu'au passage.
La chaise, prenant invariablement par les routes les plus courtes,
suivit, pendant une heure, le littoral sud de la baie de Taman. Ce fut
assez pour que les voyageurs pussent reconnaître que c'était là un
extraordinaire pays de chasse,--tel qu'il ne s'en rencontre peut-être
pas de pareil en aucun autre point du globe.
En effet, pélicans, cormorans, grèbes, sans compter des bandes
d'outardes, se remisaient dans ces marécages en quantités vraiment
incroyables.
«Je n'ai jamais tant vu de gibier d'eau! fit justement observer Van
Mitten. On pourrait tirer un coup de fusil au hasard sur ces marais!
Pas un grain de plomb ne serait perdu!»
Cette observation du Hollandais n'amena aucune discussion. Le seigneur
Kéraban n'était point chasseur, et, en vérité, Ahmet songeait à tout
autre chose.
Il n'y eut un commencement de contestation qu'à propos d'une volée
de canards que l'attelage fit partir, au moment où il laissait le
littoral sur la gauche pour obliquer vers le sud-est.
«En voilà une compagnie! s'écria Van Mitten. Il y a même, là tout un
régiment!
--Un régiment? Vous voulez dire une armée! répliqua Kéraban, qui
haussa les épaules.
--Ma foi, vous avez raison! reprit Van Mitten. Il y a bien là cent
mille canards!
--Cent mille canards! s'écria Kéraban. Si vous disiez deux cent mille?
--Oh! deux cent mille!
--Je dirais même trois cent mille, Van Mitten, que je serais encore
au-dessous de la vérité!
--Vous avez raison, ami Kéraban,» répondit prudemment le Hollandais,
qui ne voulut pas exciter son compagnon à lui jeter un million de
canards à la tête.
Mais, en somme, c'était lui qui disait vrai. Cent mille canards,
c'est déjà une belle passée, mais il n'y en avait pas moins dans ce
prodigieux nuage de volatiles qui promena une immense ombre sur la
baie en se développant devant le soleil.
Le temps était assez beau, la route suffisamment carrossable.
L'attelage marcha rapidement, et les chevaux des divers relais ne se
firent point attendre. Il n'y avait plus de seigneur Saffar, devançant
les voyageurs sur le chemin de la presqu'île.
Il va sans dire que la nuit qui venait, on la passerait tout entière
à courir vers les premiers contreforts du Caucase, dont la masse
apparaissait confusément à l'horizon. Puisque la nuitée avait été
complète à l'hôtel de Kertsch, c'était bien le moins que personne ne
songeât à quitter la chaise avant trente-six heures.
Cependant, vers le soir, à l'heure du souper, les voyageurs
s'arrêtèrent devant un des relais, qui était en même temps une
auberge. Ils ne savaient trop ce que seraient les ressources du
littoral caucasien, et si l'on trouverait aisément a s'y nourrir.
Donc, c'était prudence que d'économiser les provisions faites à
Kertsch.
L'auberge était médiocre, mais les vivres n'y manquaient pas. A ce
sujet, il n'y eut point à se plaindre.
Seulement, détail caractéristique, l'hôtelier, soit défiance
naturelle, soit habitude du pays, voulut faire tout payer au fur et à
mesure de la consommation.
Ainsi, lorsqu'il apporta du pain:
«C'est dix kopeks» dit-il. [note: Le kopek est une monnaie de cuivre
qui vaut quatre centimes.]
Et Ahmet dut donner dix kopeks.
Et, lorsque les oeufs furent servis:
«C'est quatre-vingts kopeks!»
Et Ahmet dut payer les quatre-vingts kopeks demandés.
Pour le kwass, tant! pour les canards, tant! pour le sel, oui! pour le
sel, tant!
Et Ahmet de s'exécuter.
Il n'y eut pas jusqu'à la nappe, jusqu'aux serviettes, jusqu'aux bancs
qu'il fallut régler séparément et d'avance, même les couteaux, les
verres, les cuillers, les fourchettes, les assiettes.
On le comprend, cela ne pouvait tarder à agacer le seigneur Kéraban,
si bien qu'il finit par acheter en bloc les divers ustensiles
nécessaires à son souper, mais non sans de vives objurgations, que
l'hôtelier reçut, d'ailleurs, avec une impassibilité qui eût fait
honneur à Van Mitten.
Puis, le repas acheté, Kéraban retrocéda ces objets, qui lui furent
repris avec cinquante pour cent de perte.
«Il est encore heureux qu'il ne vous fasse pas payer la digestion!
dit-il. Quel homme! Il serait digne d'être ministre des finances de
l'empire ottoman! En voilà un qui saurait taxer chaque coup de rames
des caïques du Bosphore!»
Mais, on avait assez convenablement soupe, c'était l'important, ainsi
que le fit observer Bruno, et l'on partit, lorsque la nuit était déjà
faite,--une nuit sombre et sans lune.
C'est une impression toute particulière, mais qui n'est pas sans
charme, que de se sentir emporté au trot soutenu d'un attelage, au
milieu d'une obscurité profonde, à travers un pays inconnu, où les
villages sont très éloignés les uns des autres, les rares fermes
disséminées dans la steppe à de grandes distances. Le grelot des
chevaux, le cadencement irrégulier de leurs sabots sur le sol, le
grincement des roues à la surface des terrains sablonneux, leur choc
aux ornières de chemins fréquemment ravinés par les pluies, les
claquements de fouet du postillon, les lueurs des lanternes, qui se
perdent dans l'ombre, lorsque la route est plane, ou s'accrochent
vivement aux arbres, aux blocs de pierre, aux poteaux indicateurs,
dressés sur les remblais de la chaussée, tout cela constitue un
ensemble de bruits divers et de visions rapides, auxquels peu de
voyageurs sont insensibles. On les entend, ces bruits, on les voit,
ces visions, à travers une demi-somnolence, qui leur prête un éclat
quelque peu fantastique.
Le seigneur Kéraban et ses compagnons ne pouvaient échapper à ce
sentiment, dont l'intensité est par instant très grande. A travers les
vitres antérieures du coupé, les yeux à demi fermés, ils regardaient
les grandes ombres de l'attelage, ombres capricieuses, démesurées,
mouvantes, qui se développaient en avant sur la route vaguement
éclairée.
Il devait être environ onze heures du soir, quand un bruit singulier
les tira de leur rêverie. C'était une sorte de sifflement, comparable
à celui que produit l'eau de Seltz en s'échappant de la bouteille,
mais décuplé. On eût dit plutôt que quelque chaudière laissait
échapper sa vapeur comprimée par son tuyau de vidange.
L'attelage s'était arrêté. Le postillon éprouvait de la peine à
maîtriser ses chevaux. Ahmet, voulant savoir à quoi s'en tenir, baissa
rapidement les vitres et se pencha au dehors.
«Qu'y a-t-il donc? Pourquoi ne marchons-nous plus? demanda-t-il. D'où
vient ce bruit?
--Ce sont les volcans de boue, répondit le postillon.
--Des volcans de boue? s'écria Kéraban. Qui a jamais entendu parler de
volcans de boue? En vérité, c'est une plaisante route que tu nous as
fait prendre là, neveu Ahmet!
Seigneur Kéraban, vous et vos compagnons, vous feriez bien de
descendre, dit alors le postillon.
--Descendre! descendre!
--Oui!... Je vous engage à suivre la chaise à pied, pendant que nous
traverserons cette région, car je ne suis pas maître de mes chevaux,
et ils pourraient s'emporter.
--Allons, dit Ahmet, cet homme a raison. Il faut descendre.
--Ce sont cinq ou six verstes à faire, ajouta le postillon, peut être
huit, mais pas plus!
--Vous décidez-vous, mon oncle? reprit Ahmet.
--Descendons, ami Kéraban, dit Van Mitten. Des volcans de boue?... Il
faut voir ce que cela peut être!»
Le seigneur Kéraban se décida, non sans protester. Tous mirent pied à
terre; puis, marchant derrière la chaise qui n'avançait qu'au pas, ils
la suivirent à la lueur des lanternes.
La nuit était extrêmement sombre. Si le Hollandais espérait voir, si
peu que ce fût, des phénomènes naturels signalés par le postillon, il
se trompait; mais, quant à ces sifflements singuliers qui emplissaient
parfois l'air d'une rumeur assourdissante, il eût été difficile de ne
pas les entendre, à moins d'être sourd.
En somme, s'il avait fait jour, voici ce qu'on aurait vu: une steppe
boursouflée, sur une grande étendue, de petits cônes d'éruption,
semblables à ces fourmilières énormes qui se rencontrent en certaines
parties de l'Afrique équatoriale. De ces cônes s'échappent des sources
gazeuses et bitumineuses, effectivement désignées sous le nom de
«volcans de boue», bien que l'action volcanique n'intervienne en
aucune façon dans la production du phénomène. C'est uniquement un
mélange de vase, de gypse, de calcaire, de pyrite, de pétrole même,
qui, sous la poussée du gaz hydrogène carboné, parfois phosphoré,
s'échappe avec une certaine violence. Ces tumescences qui s'élèvent
peu à peu, se découronnent pour laisser fuir la matière éruptive, et
s'affaissent ensuite, quand ces terrains tertiaires de la presqu'île
se sont vidés dans un espace de temps plus ou moins long.
Le gaz hydrogène, qui se produit dans ces conditions, est dû à la
décomposition lente mais permanente du pétrole, mélangé à ces diverses
substances. Les parois rocheuses, dans lesquelles il est renfermé,
finissent par se briser sous l'action des eaux, eaux de pluie ou
eaux de sources, dont les infiltrations sont continues. Alors,
l'épanchement se fait, ainsi qu'on l'a très bien dit, à la manière
d'une bouteille emplie d'un liquide mousseux, que l'élasticité du gaz
vide complètement.
Ces cônes de déjections s'ouvrent en grand nombre à la surface de
la presqu'île de Taman. On les rencontre aussi sur les terrains
semblables de la presqu'île de Kertsch, mais non dans le voisinage de
la route suivie par la chaise de poste,--ce qui explique pourquoi les
voyageurs n'en avaient rien aperçu.
Cependant, ils passaient entre ces grosses loupes, empanachées de
vapeurs, au milieu de ces jaillissements de boue liquide, dont le
postillon leur avait tant bien que mal expliqué la nature. Ils en
étaient si rapprochés parfois, qu'ils recevaient en plein visage ces
souffles de gaz, d'une odeur caractéristique, comme s'ils se fussent
échappés du gazomètre d'une usine.
«Eh, dit Van Mitten, en reconnaissant la présence du gaz d'éclairage,
voilà un chemin qui n'est pas sans danger! Pourvu qu'il ne se produise
pas quelque explosion.
--Mais vous avez raison, répondit Ahmet. Il faudrait, par précaution,
éteindre...»
L'observation que faisait Ahmet, le postillon, habitué à traverser
cette région, se l'était faite aussi, sans doute, car les lanternes de
la chaise s'éteignirent soudain.
«Attention à ne pas fumer, vous autres! dit Ahmet, en s'adressant à
Bruno et à Nizib.
--Soyez tranquille, seigneur Ahmet! répondit Bruno. Nous ne tenons
point à sauter!
--Comment, s'écria Kéraban, voilà maintenant qu'il n'est pas permis de
fumer ici?
--Non, mon oncle, répondit vivement Ahmet, non..., pendant quelques
verstes du moins!
--Pas même une cigarette? ajouta l'entêté, qui roulait déjà entre ses
doigts une bonne pincée de tombéki avec l'adresse d'un vieux fumeur.
--Plus tard, ami Kéraban, plus tard ... dans notre intérêt à tous! dit
Van Mitten. Il serait aussi dangereux de fumer sur cette steppe qu'au
milieu d'une poudrière.
--Joli pays! murmura Kéraban. Je serais bien étonné si les marchands
de tabac y faisaient fortune! Allons, neveu Ahmet, quitte à se
retarder de quelques jours, mieux eût valu contourner la mer d'Azof!»
Ahmet ne répondit rien. Il ne voulait point recommencer une discussion
à ce sujet. Son oncle, tout grommelant, remit la pincée de tombéki
dans sa poche, et ils continuèrent à suivre la chaise, dont la masse
informe se dessinait à peine au milieu de cette profonde obscurité.
Il importait donc de ne marcher qu'avec une extrême précaution, afin
d'éviter les chutes. La route, ravinée par places, n'était pas sûre au
pied. Elle montait légèrement en gagnant vers l'est. Heureusement,
à travers cette atmosphère embrumée, il n'y avait pas un souffle de
vent. Aussi, les vapeurs s'élevaient-elles droit dans l'air, au lieu
de se rabattre sur les voyageurs,--ce qui les eût fort incommodés.
On alla ainsi pendant une demi-heure environ, à très petits pas. En
avant, les chevaux hennissaient et se cabraient toujours. Le postillon
avait peine à les tenir. Les essieux de la chaise criaient, lorsque
les roues glissaient dans quelque ornière; mais elle était solide,
on le sait, et avait déjà fait ses preuves dans les marécages du bas
Danube.
Un quart d'heure encore, et la région des cônes d'éruption serait
certainement franchie.
Tout à coup, une vive lueur se produisit sur le côté gauche de la
route. Un des cônes venait de s'allumer et projetait une flamme
intense. La steppe en fut éclairée dans le rayon d'une verste.
«On fume donc!» s'écria Ahmet, qui marchait un peu en avant de ses
compagnons et recula précipitamment.
Personne ne fumait.
Soudain, les cris du postillon se firent entendre en avant. Les
claquements de son fouet s'y joignirent. Il ne pouvait plus maîtriser
son attelage. Les chevaux épouvantés s'emportèrent, la chaise fut
entraînée avec une extrême vitesse.
Tous s'étaient arrêtés. La steppe présentait, au milieu de cette nuit
sombre, un aspect terrifiant.
En effet, les flammes, développées par le cône, venaient de se
communiquer aux cônes voisins. Ils faisaient explosion les uns après
les autres, éclatant avec violence, comme les batteries d'un feu
d'artifice, dont les jets de feu s'entre-croisent.
Maintenant, une immense illumination emplissait la plaine. Sous cet
éclat apparaissaient des centaines de grosses verrues ignivomes, dont
le gaz brûlait au milieu des déjections de matières liquides, les uns
avec la lueur sinistre du pétrole, les autres diversement colorés par
la présence du soufre blanc, des pyrites ou du carbonate de fer.
En même temps, des grondements sourds couraient à travers les marnes
du sol. La terre allait-elle donc s'entr'ouvrir et se changer en un
cratère sous la poussée d'un trop-plein de matières éruptives?
Il y avait là un danger imminent. Instinctivement, le seigneur Kéraban
et ses compagnons s'étaient écartés les uns des autres, afin de
diminuer les chances d'un engloutissement commun. Mais il ne fallait
pas s'arrêter. Il fallait marcher rapidement. Il importait de
traverser au plus vite cette zone dangereuse. La route, bien éclairée,
semblait être praticable. Tout en sinuant au milieu des cônes, elle
traversait cette steppe en feu.
«En avant! en avant!» criait Ahmet.
On ne lui répondait pas, mais on lui obéissait. Chacun s'élançait dans
la direction de la chaise de poste, qu'on ne pouvait plus apercevoir.
Au delà de l'horizon, il semblait que l'obscurité de la nuit se
refaisait sur cette partie de la steppe.... Là était donc la limite de
cette région des cônes qu'il fallait dépasser.
Tout à coup, une plus vive explosion éclata sur la route même. Un jet
de feu avait jailli d'une énorme loupe, qui venait de boursoufler le
sol en un instant.
Kéraban fut renversé, et on put l'apercevoir se débattant à travers la
flamme. C'en était fait de lui, s'il ne parvenait pas à se relever...
D'un bond, Ahmet se précipita au secours de son oncle. Il le saisit,
avant que les gaz enflammés n'eussent pu l'atteindre. Il l'entraîna à
demi suffoqué par les émanations de l'hydrogène.
«Mon oncle!... mon oncle!» s'écriait-il.
Et tous, Van Mitten, Bruno, Nizib, après l'avoir porté sur le bord
d'un talus, essayèrent de rendre un peu d'air à ses poumons.
Enfin, un «brum! brum!» vigoureux et de bon augure se fit entendre. La
poitrine du solide Kéraban commença à s'abaisser et à se soulever
par intervalles précipités, en chassant les gaz délétères qui
l'emplissaient. Puis il respira longuement, il revint au sentiment, à
la vie, et ses premières paroles furent celles-ci:
«Oseras-tu encore me soutenir, Ahmet, qu'il ne valait pas mieux faire
le tour de la mer d'Azof?
--Vous avez raison, mon oncle!
--Comme toujours, mon neveu, comme toujours!»
Le seigneur Kéraban avait à peine achevé sa phrase, qu'une profonde
obscurité remplaçait l'intense lueur dont s'était illuminée toute la
steppe. Les cônes s'étaient éteints subitement et simultanément. On
eût dit que la main d'un machiniste venait de fermer le compteur
d'un théâtre. Tout redevint noir, et d'autant plus noir que les yeux
conservaient encore sur leur rétine l'impression de cette violente
lumière, dont la source s'était instantanément tarie.
Que s'était-il donc passé? Pourquoi ces cônes avaient-ils pris feu,
puisque aucune lumière n'avait été approchée de leur cratère?
En voici l'explication probable: sous l'influence d'un gaz qui brûle
de lui-même au contact de l'air, il s'était produit un phénomène
identique à celui qui incendia les environs de Taman en 1840. Ce gaz,
c'est l'hydrogène phosphoré, dû à la présence de produits phosphatés,
provenant des cadavres d'animaux marins enfouis dans ces couches
marneuses. Il s'enflamme et communique le feu à l'hydrogène carboné,
qui n'est autre chose que le gaz d'éclairage. Donc, à tout instant,
sous l'influence peut-être de certaines conditions climatériques, ces
phénomènes d'ignition spontanée peuvent se produire, sans que rien les
puisse faire prévoir.
A ce point de vue, les routes des presqu'îles de Kertsch et de Taman
présentent donc des dangers sérieux, auxquels il est difficile de
parer, puisqu'ils peuvent être subits.
Le seigneur Kéraban n'avait donc pas tort, quand il disait que
n'importe quelle autre route eût été préférable à celle que les
impatiences d'Ahmet lui avaient fait suivre.
Mais enfin, tous avaient échappé au péril,--l'oncle et le neveu, un
peu roussis sans doute, leurs compagnons, sans même avoir eu la plus
légère brûlure.
A trois verstes de là, le postillon, maître de ses chevaux, s'était
arrêté. Aussitôt les flammes éteintes, il levait rallumé les lanternes
de la chaise, et, guidés par cette lueur, les voyageurs purent la
rejoindre sans danger, sinon sans fatigue.
Chacun reprit sa place. On repartit, et la nuit s'acheva
tranquillement. Mais Van Mitten devait conserver un émouvant souvenir
de ce spectacle. Il n'eût pas été plus émerveillé, si les hasards de
sa vie l'eussent conduit dans ces régions de la Nouvelle-Zélande, au
moment où s'enflamment les sources étagées sur l'amphithéâtre de ses
collines éruptives.
Le lendemain, 6 septembre, à dix-huit lieues de Taman, la chaise,
après avoir contourné la baie de Kisiltasch, traversait la bourgade
d'Anapa, et le soir, vers huit heures, elle s'arrêtait à la bourgade
de Rajewskaja, sur la limite de la région caucasienne.
XVI
OU IL EST QUESTION DE L'EXCELLENCE DES TABACS DE LA PERSE ET DE L'ASIE
MINEURE.
Le Caucase est cette partie de la Russie méridionale, faite de hautes
montagnes et de plateaux immenses, dont le système orographique se
dessine à peu près de l'ouest à l'est, sur une longueur de trois cent
cinquante kilomètres. Au nord s'étendent le pays des Cosaques du Don,
le gouvernement de Stavropol, avec les steppes des Kalmouks et des
Nogaïs nomades; au sud, les gouvernements de Tiflis, capitale de la
Géorgie, de Koutaïs, de Bakou, d'Élisabethpol, d'Érivan, plus les
provinces de la Mingrélie, de l'Iméréthie, de l'Abkasie, du Gouriel.
A l'ouest du Caucase, c'est la mer Noire; à l'est, c'est la mer
Caspienne.
Toute la contrée, située au sud de la principale chaîne du Caucase, se
nomme aussi la Transcaucasie, et n'a d'autres frontières que celles de
la Turquie et de la Perse, au point de contact de ce mont Ararat où,
suivant la Bible, l'arche de Noé vint atterrir après le déluge.
Les tribus diverses sont nombreuses, qui habitent ou parcourent cette
importante région. Elles appartiennent aux races kaztevel, arménienne,
tscherkesse, tschetschène, lesghienne. Au nord, il y a des Kalmouks,
des Nogaïs, des Tatars de race mongole; au sud, il y a des Tatars de
race turque, des Kurdes et des Cosaques.
S'il faut en croire les savants les plus compétents en pareille
matière, c'est de cette contrée demi-européenne, demi-asiatique,
que serait sortie la race blanche, qui peuple aujourd'hui l'Asie et
l'Europe. Aussi lui ont-ils donné le nom de «race caucasienne».
Trois grandes routes russes traversent cette énorme barrière, que
dominent les cimes du Chat-Elbrouz à quatre mille mètres, du Kazbek
à quatre mille huit cents,--altitude du mont Blanc,--de l'Elbrouz à
cinq mille six cents mètres.
La première de ces routes, d'une double importance stratégique et
commerciale, va de Taman à Poti, le long du littoral de la mer Noire;
la deuxième, de Mosdok A Tiflis, en passant par le col du Darial; la
troisième, de Kizliar à Bakou, par Derbend.
Il va sans dire que, de ces trois routes, le seigneur Kéraban,
d'accord avec son neveu Ahmet, devait prendre la première. A quoi
bon s'engager dans le dédale du groupe caucasien, s'exposer à des
difficultés, et par suite à des retards? Un chemin s'ouvre jusqu'au
port de Poti, et ni bourgades ni villages ne manquent sur le littoral
est de la mer Noire.
Il y avait bien le railway de Rostow à Vladi-Caucase, puis celui de
Tiflis à Poti, qu'il eût été possible d'utiliser successivement,
puisque une distance de cent verstes à peine sépare leurs deux lignes;
mais Ahmet évita sagement de proposer ce mode de locomotion, auquel
son oncle avait fait un trop mauvais accueil, lorsqu'il fut question
des chemins de fer de la Tauride et de la Chersonèse.
Tout étant bien convenu, la chaise de poste, l'indestructible chaise,
à laquelle on fit seulement quelques réparations peu importantes,
quitta la bourgade de Rajewskaja, dès le matin du 7 septembre, et se
lança sur la route du littoral.
Ahmet était résolu à marcher avec la plus grande rapidité.
Vingt-quatre jours lui restaient encore pour achever son itinéraire,
pour atteindre Scutari à la date fixée. Sur ce point, son oncle était
d'accord avec lui. Sans doute, Van Mitten eût préféré voyager à son
aise, recueillir des impressions plus durables, n'être point tenu
d'arriver à un jour près; mais on ne consultait pas Van Mitten.
C'était un convive, pas autre chose, qui avait accepté de dîner chez
son ami Kéraban. Eh bien, on le conduisait à Scutari. Qu'aurait-il pu
vouloir de plus?
Cependant, Bruno, par acquit de conscience, au moment de s'aventurer
dans la Russie caucasienne, avait cru devoir lui faire quelques
observations. Le Hollandais, après l'avoir écouté, lui demanda de
conclure.
«Eh bien, mon maître, dit Bruno, pourquoi ne pas laisser le seigneur
Kéraban et le seigneur Ahmet courir tous les deux, sans repos ni
trêve, le long de cette mer Noire?
--Les quitter, Bruno? avait répondu Van Mitten.
--Les quitter, oui, mon maître, les quitter, après leur avoir souhaité
bon voyage!
--Et rester ici?...
--Oui, rester ici, afin de visiter tranquillement le Caucase, puisque
notre mauvaise étoile nous y a conduits! Après tout, nous serons,
aussi bien là qu'à Constantinople, à l'abri des revendications de
madame Van....
--Ne prononce pas ce nom, Bruno!
--Je ne le prononcerai pas, mon maître, pour ne point vous être
désagréable! Mais, c'est à elle, en somme, que nous devons d'être
embarqués dans une pareille aventure! Courir jour et nuit en chaise de
poste, risquer de s'embourber dans les marécages ou de se rôtir dans
des provinces en combustion, franchement, c'est trop, c'est beaucoup
trop! Je vous propose donc, non point de discuter cela avec le
seigneur Kéraban,--vous n'aurez pas le dessus!--mais de le laisser
partir en le prévenant, par un petit mot bien aimable, que vous le
retrouverez à Constantinople, quand il vous plaira d'y retourner!
--Ce ne serait pas convenable, répondit Van Mitten.
--Ce serait prudent, répliqua Bruno.
--Tu te trouves donc bien à plaindre?
--Très à plaindre, et d'ailleurs, je ne sais si vous vous en
apercevez, mais je commence à maigrir!
--Pas trop, Bruno, pas trop!
--Si! je le sens bien, et, à continuer un pareil régime, j'arriverai
bientôt à l'état de squelette!
--T'es-tu pesé, Bruno?
--J'ai voulu me peser à Kertsch, répondit Bruno, mais je n'ai trouvé
qu'un pèse-lettre....
--Et cela n'a pu suffire?... répondit en riant Van Mitten.
--Non, mon maître, répondit gravement Bruno, mais avant peu, cela
suffira pour peser votre serviteur!--Voyons! laissons-nous le seigneur
Kéraban continuer sa route?»
Certes, cette manière de voyager ne pouvait plaire à Van Mitten, brave
homme d'un tempérament rassis, jamais pressé en rien. Mais la pensée
de désobliger son ami Kéraban, en l'abandonnant, lui eût été si
désagréable qu'il refusa de se rendre.
«Non, Bruno, non, dit-il, je suis son invité....
--Un invité, s'écria Bruno, un invité qu'on oblige à faire sept cents
lieues au lieu d'une!
--N'importe!
--Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, mon maître! répliqua
Bruno. Je vous le répète pour la dixième fois! Nous ne sommes pas au
bout de nos misères, et j'ai comme un pressentiment que vous, plus que
nous peut-être, vous en aurez votre bonne part!»
Les pressentiments de Bruno se réaliseraient-ils? L'avenir devait
l'apprendre. Quoi qu'il en soit, à prévenir son maître, il avait
rempli son devoir de serviteur dévoué, et, puisque Van Mitten était
résolu à continuer ce voyage, aussi absurde que fatigant, il n'avait
plus qu'à le suivre.
Cette route littorale longe presque invariablement les contours de la
mer Noire. Si elle s'en éloigne quelquefois, pour éviter un obstacle
du terrain ou desservir quelque bourgade en arrière, ce n'est jamais
que de quelques verstes au plus. Les dernières ramifications de la
chaîne du Caucase, qui court alors presque parallèlement à la côte,
viennent mourir à la lisière de ces rivages peu fréquentés. A
l'horizon, dans l'est, se dessine, comme une arête à dents inégales
qui mordent le ciel, cette cime éternellement neigeuse.
A une heure de l'après-midi, on commença à contourner la petite baie
de Zèmes, à sept lieues de Rajewskaja, de manière à gagner, huit
lieues plus loin, le village de Gélendschik.
Ces bourgades, on le voit, sont peu éloignées les unes des autres.
Sur le littoral des districts de la mer Noire, on en compte à peu près
une à cette moyenne distance; mais, en dehors de ces ensembles de
maisons, pas plus importants quelquefois qu'un village ou un hameau,
le pays est à peu près désert, et le commerce se fait plutôt par les
caboteurs de la côte.
Cette bande de terre, entre le pied de la chaîne et la mer, est d'un
aspect plaisant. Le sol y est boisé. Ce sont des groupes de chênes, de
tilleuls, de noyers, de châtaigniers, de platanes, que les capricieux
sarments de la vigne sauvage enguirlandent comme les lianes d'une
forêt tropicale. Partout, rossignols et fauvettes s'échappent en
gazouillant de champs d'azélias, que la seule nature a semés sur ces
terrains fertiles.
Vers midi, les voyageurs rencontrèrent tout un clan de Kalmouks
nomades, de ceux qui sont divisés en oulousses, comprenant plusieurs
khotonnes. Ces khotonnes sont de véritables villages ambulants,
composés d'un certain nombre de kibitkas ou tentes, qui vont se
planter ça et là, tantôt dans la steppe, tantôt dans les vallées
verdoyantes, tantôt sur le bord des cours d'eau, au gré des chefs.
On sait que ces Kalmouks sont d'origine mongole. Ils étaient fort
nombreux autrefois dans la région caucasienne; mais les exigences de
l'administration russe, pour ne pas dire ses vexations, ont provoqué
une forte émigration vers l'Asie.
Les Kalmouks ont gardé des moeurs à part et un costume spécial. Van
Mitten put noter, sur ses tablettes, que les hommes portaient un large
pantalon, des bottes de maroquin, une khalate, sorte de douillette
très ample, et un bonnet carré qu'entoure une bande d'étoffe, fourrée
de peau de mouton. Pour les femmes, c'est à peu de chose près le même
habillement, moins la ceinture, plus un bonnet, d'où sortent des
tresses de cheveux agrémentées de rubans de couleur. Quant aux
enfants, ils vont presque nus, et, l'hiver, pour se réchauffer, ils
se blottissent dans l'âtre de la kibitka et dorment sous la cendre
chaude.
Petits de taille, mais robustes, excellents cavaliers, vifs, adroits,
alertes, vivant d'un peu de bouillie de farine cuite à l'eau avec
des morceaux de viande de cheval, mais ivrognes endurcis, voleurs
émérites, ignorants au point de ne savoir lire, superstitieux a
l'excès, joueurs incorrigibles, tels sont ces nomades qui courent
incessamment les steppes du Caucase. La chaise de poste traversa un
de leurs khotonnes, sans presque attirer leur attention. A peine se
dérangèrent-ils pour regarder ces voyageurs, dont l'un, tout au moins,
les observait avec intérêt. Peut-être jetèrent-ils des regards d'envie
à ce rapide attelage qui galopait sur la route. Mais, heureusement
pour le seigneur Kéraban, ils s'en tinrent là. Les chevaux purent donc
arriver au prochain relais, sans avoir échangé le box de leur écurie
pour le piquet d'un campement kalmouk.
La chaise, après avoir contourné la baie de Zèmes, trouva une route
étroitement resserrée entre les premiers contreforts de la chaîne et
le littoral; mais, au delà, cette route s'élargissait sensiblement et
devenait plus aisément praticable.
A huit heures du soir, la bourgade de Gélendschik était atteinte. On y
relayait, on y soupait sommairement, on en repartait à neuf heures, on
courait toute la nuit sous un ciel parfois nuageux, parfois étoile, au
bruit du ressac d'une côte battue par les mauvais temps d'équinoxe,
on atteignait le lendemain, à sept heures du matin, la bourgade de
Beregowaja, à midi, la bourgade de Dschuba, à six heures du soir, la
bourgade de Tenginsk, à minuit la bourgade de Nebugsk, le lendemain,
à huit heures, la bourgade de Golowinsk, à onze heures la bourgade de
Lachowsk, et, deux heures après, la bourgade de Ducha.
Ahmet aurait eu mauvaise grâce à se plaindre. Le voyage
s'accomplissait sans accidents,--ce qui lui agréait fort, mais sans
incidents,--ce qui ne laissait pas de contrarier Van Mitten. Ses
tablettes ne se surchargeaient, en effet, que de fastidieux noms
géographiques. Pas un aperçu nouveau, pas une impression digne de
fixer le souvenir!
A Ducha, la chaise dut stationner deux heures, pendant que le maître
de poste allait quérir ses chevaux, envoyés au pâturage.
«Eh bien, dit Kéraban, dînons aussi confortablement et aussi
longuement que le comportentles circonstances.
--Oui, dînons, répondit Van Mitten.
--Et dînons bien, si c'est possible! murmura Bruno, en regardant son
ventre amaigri.
--Peut-être cette halle, reprit le Hollandais, nous donnera-t-elle un
peu de l'imprévu qui manque à notre voyage! Je pense que mon jeune ami
Ahmet nous permettra de respirer?...
--Jusqu'à l'arrivée des chevaux, répondit Ahmet.
Nous sommes déjà an neuvième jour du mois!
--Voilà une réponse comme je les aime! répliqua Kéraban. Voyons ce
qu'il y a à l'office!»
C'était une assez médiocre auberge, que l'auberge de Ducha, bâtie sur
le bords de la petite rivière de Mdsymta, qui coule torrentiellement
des contreforts du voisinage.
Cette bourgade ressemblait beaucoup à ces villages cosaques, qui
portent le nom de stamisti, avec palissade et portes que surmonte
une tourelle carrée, où veille nuit et jour quelque sentinelle. Les
maisons, à hauts toits de chaume, aux murs de bois emplâtres
de glaise, abritées sous l'ombrage de beaux arbres, logent une
population, sinon aisée, du moins au-dessus de l'indigence.
Du reste, les Cosaques ont presque entièrement perdu leur originalité
native à ce contact incessant avec les ruraux de la Russie orientale.
Mais ils sont restés braves, alertes, vigilants, gardiens excellents
des lignes militaires confiées à leur surveillance, et passent avec
raison pour les premiers cavaliers du monde, aussi bien dans les
chasses qu'ils donnent aux montagnards dont la rébellion est à l'état
chronique, que dans les joutes ou tournois où ils se montrent écuyers
émérites.
Ces indigènes sont d'une belle race, reconnaissable à son élégance, à
la beauté de ses formes, mais non à son costume, qui se confond avec
celui du montagnard caucasien. Cependant, sous le haut bonnet fourré,
il est encore facile de retrouver ces faces énergiques qu'une épaisse
barbe recouvre jusqu'aux pommettes.
Lorsque le seigneur Kéraban, Ahmet et Van Mitten s'assirent a la table
de l'auberge, on leur servit un repas dont les éléments avaient été
pris au doukhan voisin, sorte d'échoppe où le charcutier, le
boucher, l'épicier, se confondent le plus souvent en un seul et mémo
industriel. Il y avait un dindon rôti, un de ces gâteaux de farine de
maïs piqués de languettes d'un fromage de buffle, qui portent le nom
de gatschapouri, l'inévitable plat national, le blini, sorte de crêpe
au lait acide; puis, pour boisson, quelques bouteilles d'une bière
épaisse, et des flacons de vadka, eau-de-vie très forte, dont les
Russes font une incroyable consommation.
Franchement, on ne pouvait exiger mieux dans l'auberge d'une petite
bourgade perdue sur les extrêmes confins de la mer Noire, et,
l'appétit aidant, les convives firent honneur à ce repas qui variait
l'ordinaire de leurs provisions de voyage.
Le dîner achevé, Ahmet quitta la table, pendant que Bruno et Nizib
prenaient largement leur part du dindon rôti et des crêpes nationales.
Suivant son habitude, il allait lui-même au relais de poste, afin
de presser l'arrivée de l'attelage, bien décidé à décupler, s'il le
fallait, les cinq kopeks par verste et par cheval que les règlements
accordent aux maîtres de poste, sans parler du pourboire des
postillons.
En l'attendant, le seigneur Kéraban et son ami Van Mitten vinrent
s'établir dans une sorte de gloriette verdoyante, dont la rivière
baignait en grondant les pilotis moussus.
C'était ou jamais l'occasion de s'abandonner aux douceurs de ce
farniente, de cette rêverie délicieuse, à laquelle les Orientaux
donnent le nom de kief.
En outre, le fonctionnement des narghilés s'imposait de lui-même,
comme complément d'un repas si digne d'être convenablement digéré.
Aussi, les deux ustensiles furent-ils retirés de la chaise et apportés
aux fumeurs, qui s'accordaient si bien sur les douceurs de ce
passe-temps, auquel ils devaient leur fortune.
Le fourneau des narghilés fut aussitôt empli de tabac; mais il va
sans dire que, si le seigneur Kéraban fit bourrer le sien de tombéki
d'origine persane, suivant son invariable coutume, Van Mitten s'en
tint à son ordinaire, qui était du latakié de l'Asie Mineure.
Puis, les fourneaux furent allumés; les fumeurs s'étendirent sur un
banc, l'un près de l'autre; le long serpenteau, entouré de fil d'or et
terminé par un bouquin d'ambre de la Baltique, trouva place entre les
lèvres des deux amis.
Bientôt l'atmosphère fut saturée de cette fumée odorante, qui
n'arrivait à la bouche qu'après avoir été délicatement rafraîchie par
l'eau limpide du narghilé.
Pendant quelques instants, le seigneur Kéraban et Van Mitten, tout à
cette infinie jouissance que procure le narghilé, bien préférable au
chibouk, au cigare ou à la cigarette, demeurèrent silencieux, les yeux
à demi fermés, et comme appuyés sur les volutes de vapeurs qui leur
faisaient un édredon aérien.
«Ah! voilà qui est de la volupté pure! dit enfin le seigneur Kéraban,
et je ne sais rien de mieux, pour passer une heure, que cette causerie
intime avec son narghilé!
--Causerie sans discussion! répondit Van Mitten, et qui n'en est que
plus agréable!
--Aussi, reprit Kéraban, le gouvernement turc a-t-il été fort mal
avisé, comme toujours, en frappant le tabac d'un impôt qui en a
décuplé le prix! C'est grâce à cette sotte idée que l'usage du
narghilé tend peu à peu à disparaître et disparaîtra un jour!
--Ce serait regrettable, en effet, ami Kéraban!
--Quant à moi, ami Van Mitten, j'ai pour le tabac une telle
prédilection, que j'aimerais mieux mourir que d'y renoncer. Oui!
mourir! Et si j'avais vécu au temps d'Amurat IV, ce despote qui voulut
en proscrire l'usage sous peine de mort, on aurait vu tomber ma tête
de mes épaules avant ma pipe de mes lèvres!
--Je pense comme vous, ami Kéraban, répondit le Hollandais, en humant
deux ou trois bonnes bouffées coup sur coup.
--Pas si vite, Van Mitten, de grâce, n'aspirez pas si vite! Vous
n'avez pas le temps de goûter à cette fumée savoureuse, et vous me
faites l'effet d'un glouton qui avale les morceaux sans les mâcher!
--Vous avez toujours raison, ami Kéraban, répondit Van Mitten, qui,
pour rien au monde, n'aurait pas voulu troubler si douce quiétude par
les éclats d'une discussion.
--Toujours raison, ami Van Mitten!
--Mais ce qui m'étonne, en vérité, ami Kéraban, c'est que nous, des
négociants en tabac, nous éprouvions tant de plaisir à utiliser notre
propre marchandise!
--Et pourquoi donc? demanda Kéraban, qui ne cessait de se tenir un peu
sur l'oeil.
--Mais parce que, s'il est vrai que les pâtissiers sont généralement
dégoûtés de la pâtisserie, et les confiseurs des sucreries qu'ils
confisent, il me semble qu'un marchand de tabac devrait avoir horreur
de....
--Une seule observation, Van Mitten, répondit Kéraban, une seule, je
vous prie!
--Laquelle?
--Avez-vous jamais entendu dire qu'un marchand de vin ait fait fi des
boissons qu'il débite?
--Non, certes!
--Eh bien, marchands de vin ou marchands de tabac, c'est exactement la
même chose.
--Soit! répondit le Hollandais. L'explication que vous donnez là me
paraît excellente!
--Mais, reprit Kéraban, puisque vous semblez me chercher noise à ce
sujet....
--Je ne vous cherche pas noise, ami Kéraban! répondit vivement Van
Mitten.
--Si!
--Non, je vous assure!
--Enfin, puisque vous me faites une observation quelque peu aggressive
sur mon goût pour le tabac....
--Croyez-bien....
--Mais si ... mais si! répondit Kéraban, en s'animant.... Je sais
comprendre les insinuations....
--Il n'y a pas eu la moindre insinuation de ma part, répondit Van
Mitten, qui, sans trop savoir pourquoi,--peut-être sous l'influence du
bon dîner qu'il venait de faire,--commençait à s'impatienter de cette
insistance.
--Il y en a eu, répliqua Kéraban, et, à mon tour de vous faire une
observation!
--Faites donc!
--Je ne comprends pas, non! je ne comprends pas que vous vous
permettiez de fumer du latakié dans un narghilé! C'est un manque de
goût indigne d'un fumeur qui se respecte!
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