savez bien ... le Pont-Euxin ... -Pontus Axenos- des anciens.... --Tellement ancien, répliqua Kéraban, dont les paroles sifflaient entre ses lèvres à demi serrées, qu'il n'aura pu résister à la crue produite par la fonte des neiges ... des vieilles neiges.... --Du Caucase!» put ajouter Van Mitten, mais il était à bout d'imagination. Ahmet se tenait un peu à l'écart. Il ne savait plus que répondre à son oncle, ne voulant pas provoquer une discussion qui aurait évidemment mal tourné. «Eh bien, mon neveu, dit Kéraban d'un ton sec, comment ferons-nous pour passer cette rivière, puisqu'il n'y a pas ou puisqu'il n'y a plus de pont?--Oh! nous trouverons bien un gué! dit négligemment Ahmet. Il y a si peu d'eau!... --A peine de quoi se mouiller les talons!... ajouta le Hollandais, qui certainement aurait mieux fait de se taire. --Eh bien, Van Mitten, s'écria Kéraban, retroussez votre pantalon, entrez dans cette rivière, et nous vous suivons! --Mais ... je.... --Allons!... retroussez!... retroussez!» Le fidèle Bruno crut devoir intervenir pour tirer son maître de cette mauvaise passe. «C'est inutile, seigneur Kéraban, dit-il. Nous passerons sans nous mouiller les pieds. Il y a un bac. --Ah! il y a un bac? répondit Kéraban. Il est vraiment heureux qu'on ait songé à installer un bac sur cette rivière ... pour remplacer le pont emporté ... ce fameux Pont-Euxin!... Pourquoi ne pas avoir dit plus tôt qu'il y avait un bac?--Et où est-il, ce bac? --Le voici, mon oncle, répondit Ahmet, en montrant le bac amarré au quai. Notre voiture est déjà dedans! --Vraiment! Notre voiture est déjà...? --Oui! tout attelée! --Tout attelée?--Et qui a donné l'ordre? --Personne, mon oncle! répondit Ahmet. Le maître de poste l'y a conduite lui-même ... comme il fait toujours.... --Depuis qu'il n'y a plus de pont, n'est-ce pas? --D'ailleurs, mon oncle, il n'y avait pas d'autre moyen de continuer notre voyage! --Il y en avait un autre, neveu Ahmet! Il y avait à revenir sur ses pas et à faire le tour de la mer d'Azof par le nord! --Deux cents lieues de plus, mon oncle! Et mon mariage? Et la date du trente? Avez-vous donc oublié le trente?... --Point! mon neveu, et avant cette date, je saurai bien être de retour! Partons!» Ahmet eut un instant d'émotion bien vive. Son oncle allait-il mettre à exécution ce projet insensé de revenir sur ses pas à travers la presqu'île? Allait-il, au contraire, prendre place dans le bac et traverser le détroit d'Iénikalé? Le seigneur Kéraban s'était dirigé vers le bac. Van Mitten, Ahmet, Nizib et Bruno le suivaient, ne voulant donner aucun prétexte à la violente discussion qui menaçait d'éclater. Kéraban, pendant une longue minute, s'arrêta sur le quai a regarder autour de lui. Ses compagnons s'arrêtèrent. Kéraban entra dans le bac. Ses compagnons y entrèrent à sa suite. Kéraban monta dans la chaise de poste. Les autres y montèrent à sa suite. Puis le bac fut démarré, il déborda, et le courant le porta vers la côte opposée. Kéraban ne parlait pas, et chacun imitait son silence. Les eaux étaient heureusement fort calmes, et les bateliers n'eurent aucune peine à diriger leur bac, tantôt au moyen de longues gaffes, tantôt avec de larges pelles, suivant les exigences du fond. Cependant, il y eut un moment où l'on put craindre que quelque accident se produisit. En effet, un léger courant, détourné par la flèche sud de la baie de Taman, avait saisi obliquement le bac. Au lieu d'atterrir à cette pointe, il fut menacé d'être entraîné jusqu'au fond de la baie. C'eût été cinq lieues à franchir au lieu d'une, et le seigneur Kéraban, dont l'impatience se manifestait visiblement, allait peut-être donner l'ordre de revenir en arrière. Mais les bateliers, auxquels Ahmet, avant l'embarquement, avait dit quelques mots,--le mot rouble plusieurs fois répété,--manoeuvrèrent si adroitement, qu'ils se rendirent maîtres du bac. Aussi, une heure après avoir quitté le quai d'Iénikalé, voyageurs, chevaux et voiture accostaient-ils l'extrémité de cette flèche méridionale, qui prend en russe le nom de Ioujnaïa-Kossa. La chaise débarqua sans difficulté, et les mariniers reçurent un nombre respectable de roubles. Autrefois, la flèche formait deux îles et une presqu'île, c'est-à-dire qu'elle était coupée en deux endroits par un chenal, et il eût été impossible de la traverser en voiture. Mais ces coupures sont comblées maintenant. Aussi, l'attelage put-il enlever d'un trait les quatres verstes qui séparent la pointe de la bourgade de Taman. Une heure après, il faisait son entrée dans cette bourgade, et le seigneur Kéraban se contentait de dire, en regardant son neveu: «Décidément, les eaux de la mer d'Azof et les eaux de la mer Noire ne font pas trop mauvais ménage dans le détroit d'Iénikalé!» Et ce fut tout, et plus jamais il ne fut question ni de la rivière du neveu Ahmet, ni du Pont-Euxin de l'ami Van Mitten. XV DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN, AHMET, VAN MITTEN ET LEURS SERVITEURS JOUENT LE RÔLE DE SALAMANDRES. Taman n'est qu'une bourgade d'un aspect assez triste avec ses maisons peu confortables, ses chaumes décolorés par l'action du temps, son église de bois, dont le clocher est incessamment enveloppé dans un épais tournoiement de faucons. La chaise ne fit que traverser Taman. Van Mitten ne put donc visiter ni le poste militaire, qui est important, ni la forteresse de Phanagorie, ni les ruines de Tmoutarakan. Si Kertsch est grecque par sa population et ses coutumes, Taman, elle, est cosaque. De là, un contraste que le Hollandais ne put observer qu'au passage. La chaise, prenant invariablement par les routes les plus courtes, suivit, pendant une heure, le littoral sud de la baie de Taman. Ce fut assez pour que les voyageurs pussent reconnaître que c'était là un extraordinaire pays de chasse,--tel qu'il ne s'en rencontre peut-être pas de pareil en aucun autre point du globe. En effet, pélicans, cormorans, grèbes, sans compter des bandes d'outardes, se remisaient dans ces marécages en quantités vraiment incroyables. «Je n'ai jamais tant vu de gibier d'eau! fit justement observer Van Mitten. On pourrait tirer un coup de fusil au hasard sur ces marais! Pas un grain de plomb ne serait perdu!» Cette observation du Hollandais n'amena aucune discussion. Le seigneur Kéraban n'était point chasseur, et, en vérité, Ahmet songeait à tout autre chose. Il n'y eut un commencement de contestation qu'à propos d'une volée de canards que l'attelage fit partir, au moment où il laissait le littoral sur la gauche pour obliquer vers le sud-est. «En voilà une compagnie! s'écria Van Mitten. Il y a même, là tout un régiment! --Un régiment? Vous voulez dire une armée! répliqua Kéraban, qui haussa les épaules. --Ma foi, vous avez raison! reprit Van Mitten. Il y a bien là cent mille canards! --Cent mille canards! s'écria Kéraban. Si vous disiez deux cent mille? --Oh! deux cent mille! --Je dirais même trois cent mille, Van Mitten, que je serais encore au-dessous de la vérité! --Vous avez raison, ami Kéraban,» répondit prudemment le Hollandais, qui ne voulut pas exciter son compagnon à lui jeter un million de canards à la tête. Mais, en somme, c'était lui qui disait vrai. Cent mille canards, c'est déjà une belle passée, mais il n'y en avait pas moins dans ce prodigieux nuage de volatiles qui promena une immense ombre sur la baie en se développant devant le soleil. Le temps était assez beau, la route suffisamment carrossable. L'attelage marcha rapidement, et les chevaux des divers relais ne se firent point attendre. Il n'y avait plus de seigneur Saffar, devançant les voyageurs sur le chemin de la presqu'île. Il va sans dire que la nuit qui venait, on la passerait tout entière à courir vers les premiers contreforts du Caucase, dont la masse apparaissait confusément à l'horizon. Puisque la nuitée avait été complète à l'hôtel de Kertsch, c'était bien le moins que personne ne songeât à quitter la chaise avant trente-six heures. Cependant, vers le soir, à l'heure du souper, les voyageurs s'arrêtèrent devant un des relais, qui était en même temps une auberge. Ils ne savaient trop ce que seraient les ressources du littoral caucasien, et si l'on trouverait aisément a s'y nourrir. Donc, c'était prudence que d'économiser les provisions faites à Kertsch. L'auberge était médiocre, mais les vivres n'y manquaient pas. A ce sujet, il n'y eut point à se plaindre. Seulement, détail caractéristique, l'hôtelier, soit défiance naturelle, soit habitude du pays, voulut faire tout payer au fur et à mesure de la consommation. Ainsi, lorsqu'il apporta du pain: «C'est dix kopeks» dit-il. [note: Le kopek est une monnaie de cuivre qui vaut quatre centimes.] Et Ahmet dut donner dix kopeks. Et, lorsque les oeufs furent servis: «C'est quatre-vingts kopeks!» Et Ahmet dut payer les quatre-vingts kopeks demandés. Pour le kwass, tant! pour les canards, tant! pour le sel, oui! pour le sel, tant! Et Ahmet de s'exécuter. Il n'y eut pas jusqu'à la nappe, jusqu'aux serviettes, jusqu'aux bancs qu'il fallut régler séparément et d'avance, même les couteaux, les verres, les cuillers, les fourchettes, les assiettes. On le comprend, cela ne pouvait tarder à agacer le seigneur Kéraban, si bien qu'il finit par acheter en bloc les divers ustensiles nécessaires à son souper, mais non sans de vives objurgations, que l'hôtelier reçut, d'ailleurs, avec une impassibilité qui eût fait honneur à Van Mitten. Puis, le repas acheté, Kéraban retrocéda ces objets, qui lui furent repris avec cinquante pour cent de perte. «Il est encore heureux qu'il ne vous fasse pas payer la digestion! dit-il. Quel homme! Il serait digne d'être ministre des finances de l'empire ottoman! En voilà un qui saurait taxer chaque coup de rames des caïques du Bosphore!» Mais, on avait assez convenablement soupe, c'était l'important, ainsi que le fit observer Bruno, et l'on partit, lorsque la nuit était déjà faite,--une nuit sombre et sans lune. C'est une impression toute particulière, mais qui n'est pas sans charme, que de se sentir emporté au trot soutenu d'un attelage, au milieu d'une obscurité profonde, à travers un pays inconnu, où les villages sont très éloignés les uns des autres, les rares fermes disséminées dans la steppe à de grandes distances. Le grelot des chevaux, le cadencement irrégulier de leurs sabots sur le sol, le grincement des roues à la surface des terrains sablonneux, leur choc aux ornières de chemins fréquemment ravinés par les pluies, les claquements de fouet du postillon, les lueurs des lanternes, qui se perdent dans l'ombre, lorsque la route est plane, ou s'accrochent vivement aux arbres, aux blocs de pierre, aux poteaux indicateurs, dressés sur les remblais de la chaussée, tout cela constitue un ensemble de bruits divers et de visions rapides, auxquels peu de voyageurs sont insensibles. On les entend, ces bruits, on les voit, ces visions, à travers une demi-somnolence, qui leur prête un éclat quelque peu fantastique. Le seigneur Kéraban et ses compagnons ne pouvaient échapper à ce sentiment, dont l'intensité est par instant très grande. A travers les vitres antérieures du coupé, les yeux à demi fermés, ils regardaient les grandes ombres de l'attelage, ombres capricieuses, démesurées, mouvantes, qui se développaient en avant sur la route vaguement éclairée. Il devait être environ onze heures du soir, quand un bruit singulier les tira de leur rêverie. C'était une sorte de sifflement, comparable à celui que produit l'eau de Seltz en s'échappant de la bouteille, mais décuplé. On eût dit plutôt que quelque chaudière laissait échapper sa vapeur comprimée par son tuyau de vidange. L'attelage s'était arrêté. Le postillon éprouvait de la peine à maîtriser ses chevaux. Ahmet, voulant savoir à quoi s'en tenir, baissa rapidement les vitres et se pencha au dehors. «Qu'y a-t-il donc? Pourquoi ne marchons-nous plus? demanda-t-il. D'où vient ce bruit? --Ce sont les volcans de boue, répondit le postillon. --Des volcans de boue? s'écria Kéraban. Qui a jamais entendu parler de volcans de boue? En vérité, c'est une plaisante route que tu nous as fait prendre là, neveu Ahmet! Seigneur Kéraban, vous et vos compagnons, vous feriez bien de descendre, dit alors le postillon. --Descendre! descendre! --Oui!... Je vous engage à suivre la chaise à pied, pendant que nous traverserons cette région, car je ne suis pas maître de mes chevaux, et ils pourraient s'emporter. --Allons, dit Ahmet, cet homme a raison. Il faut descendre. --Ce sont cinq ou six verstes à faire, ajouta le postillon, peut être huit, mais pas plus! --Vous décidez-vous, mon oncle? reprit Ahmet. --Descendons, ami Kéraban, dit Van Mitten. Des volcans de boue?... Il faut voir ce que cela peut être!» Le seigneur Kéraban se décida, non sans protester. Tous mirent pied à terre; puis, marchant derrière la chaise qui n'avançait qu'au pas, ils la suivirent à la lueur des lanternes. La nuit était extrêmement sombre. Si le Hollandais espérait voir, si peu que ce fût, des phénomènes naturels signalés par le postillon, il se trompait; mais, quant à ces sifflements singuliers qui emplissaient parfois l'air d'une rumeur assourdissante, il eût été difficile de ne pas les entendre, à moins d'être sourd. En somme, s'il avait fait jour, voici ce qu'on aurait vu: une steppe boursouflée, sur une grande étendue, de petits cônes d'éruption, semblables à ces fourmilières énormes qui se rencontrent en certaines parties de l'Afrique équatoriale. De ces cônes s'échappent des sources gazeuses et bitumineuses, effectivement désignées sous le nom de «volcans de boue», bien que l'action volcanique n'intervienne en aucune façon dans la production du phénomène. C'est uniquement un mélange de vase, de gypse, de calcaire, de pyrite, de pétrole même, qui, sous la poussée du gaz hydrogène carboné, parfois phosphoré, s'échappe avec une certaine violence. Ces tumescences qui s'élèvent peu à peu, se découronnent pour laisser fuir la matière éruptive, et s'affaissent ensuite, quand ces terrains tertiaires de la presqu'île se sont vidés dans un espace de temps plus ou moins long. Le gaz hydrogène, qui se produit dans ces conditions, est dû à la décomposition lente mais permanente du pétrole, mélangé à ces diverses substances. Les parois rocheuses, dans lesquelles il est renfermé, finissent par se briser sous l'action des eaux, eaux de pluie ou eaux de sources, dont les infiltrations sont continues. Alors, l'épanchement se fait, ainsi qu'on l'a très bien dit, à la manière d'une bouteille emplie d'un liquide mousseux, que l'élasticité du gaz vide complètement. Ces cônes de déjections s'ouvrent en grand nombre à la surface de la presqu'île de Taman. On les rencontre aussi sur les terrains semblables de la presqu'île de Kertsch, mais non dans le voisinage de la route suivie par la chaise de poste,--ce qui explique pourquoi les voyageurs n'en avaient rien aperçu. Cependant, ils passaient entre ces grosses loupes, empanachées de vapeurs, au milieu de ces jaillissements de boue liquide, dont le postillon leur avait tant bien que mal expliqué la nature. Ils en étaient si rapprochés parfois, qu'ils recevaient en plein visage ces souffles de gaz, d'une odeur caractéristique, comme s'ils se fussent échappés du gazomètre d'une usine. «Eh, dit Van Mitten, en reconnaissant la présence du gaz d'éclairage, voilà un chemin qui n'est pas sans danger! Pourvu qu'il ne se produise pas quelque explosion. --Mais vous avez raison, répondit Ahmet. Il faudrait, par précaution, éteindre...» L'observation que faisait Ahmet, le postillon, habitué à traverser cette région, se l'était faite aussi, sans doute, car les lanternes de la chaise s'éteignirent soudain. «Attention à ne pas fumer, vous autres! dit Ahmet, en s'adressant à Bruno et à Nizib. --Soyez tranquille, seigneur Ahmet! répondit Bruno. Nous ne tenons point à sauter! --Comment, s'écria Kéraban, voilà maintenant qu'il n'est pas permis de fumer ici? --Non, mon oncle, répondit vivement Ahmet, non..., pendant quelques verstes du moins! --Pas même une cigarette? ajouta l'entêté, qui roulait déjà entre ses doigts une bonne pincée de tombéki avec l'adresse d'un vieux fumeur. --Plus tard, ami Kéraban, plus tard ... dans notre intérêt à tous! dit Van Mitten. Il serait aussi dangereux de fumer sur cette steppe qu'au milieu d'une poudrière. --Joli pays! murmura Kéraban. Je serais bien étonné si les marchands de tabac y faisaient fortune! Allons, neveu Ahmet, quitte à se retarder de quelques jours, mieux eût valu contourner la mer d'Azof!» Ahmet ne répondit rien. Il ne voulait point recommencer une discussion à ce sujet. Son oncle, tout grommelant, remit la pincée de tombéki dans sa poche, et ils continuèrent à suivre la chaise, dont la masse informe se dessinait à peine au milieu de cette profonde obscurité. Il importait donc de ne marcher qu'avec une extrême précaution, afin d'éviter les chutes. La route, ravinée par places, n'était pas sûre au pied. Elle montait légèrement en gagnant vers l'est. Heureusement, à travers cette atmosphère embrumée, il n'y avait pas un souffle de vent. Aussi, les vapeurs s'élevaient-elles droit dans l'air, au lieu de se rabattre sur les voyageurs,--ce qui les eût fort incommodés. On alla ainsi pendant une demi-heure environ, à très petits pas. En avant, les chevaux hennissaient et se cabraient toujours. Le postillon avait peine à les tenir. Les essieux de la chaise criaient, lorsque les roues glissaient dans quelque ornière; mais elle était solide, on le sait, et avait déjà fait ses preuves dans les marécages du bas Danube. Un quart d'heure encore, et la région des cônes d'éruption serait certainement franchie. Tout à coup, une vive lueur se produisit sur le côté gauche de la route. Un des cônes venait de s'allumer et projetait une flamme intense. La steppe en fut éclairée dans le rayon d'une verste. «On fume donc!» s'écria Ahmet, qui marchait un peu en avant de ses compagnons et recula précipitamment. Personne ne fumait. Soudain, les cris du postillon se firent entendre en avant. Les claquements de son fouet s'y joignirent. Il ne pouvait plus maîtriser son attelage. Les chevaux épouvantés s'emportèrent, la chaise fut entraînée avec une extrême vitesse. Tous s'étaient arrêtés. La steppe présentait, au milieu de cette nuit sombre, un aspect terrifiant. En effet, les flammes, développées par le cône, venaient de se communiquer aux cônes voisins. Ils faisaient explosion les uns après les autres, éclatant avec violence, comme les batteries d'un feu d'artifice, dont les jets de feu s'entre-croisent. Maintenant, une immense illumination emplissait la plaine. Sous cet éclat apparaissaient des centaines de grosses verrues ignivomes, dont le gaz brûlait au milieu des déjections de matières liquides, les uns avec la lueur sinistre du pétrole, les autres diversement colorés par la présence du soufre blanc, des pyrites ou du carbonate de fer. En même temps, des grondements sourds couraient à travers les marnes du sol. La terre allait-elle donc s'entr'ouvrir et se changer en un cratère sous la poussée d'un trop-plein de matières éruptives? Il y avait là un danger imminent. Instinctivement, le seigneur Kéraban et ses compagnons s'étaient écartés les uns des autres, afin de diminuer les chances d'un engloutissement commun. Mais il ne fallait pas s'arrêter. Il fallait marcher rapidement. Il importait de traverser au plus vite cette zone dangereuse. La route, bien éclairée, semblait être praticable. Tout en sinuant au milieu des cônes, elle traversait cette steppe en feu. «En avant! en avant!» criait Ahmet. On ne lui répondait pas, mais on lui obéissait. Chacun s'élançait dans la direction de la chaise de poste, qu'on ne pouvait plus apercevoir. Au delà de l'horizon, il semblait que l'obscurité de la nuit se refaisait sur cette partie de la steppe.... Là était donc la limite de cette région des cônes qu'il fallait dépasser. Tout à coup, une plus vive explosion éclata sur la route même. Un jet de feu avait jailli d'une énorme loupe, qui venait de boursoufler le sol en un instant. Kéraban fut renversé, et on put l'apercevoir se débattant à travers la flamme. C'en était fait de lui, s'il ne parvenait pas à se relever... D'un bond, Ahmet se précipita au secours de son oncle. Il le saisit, avant que les gaz enflammés n'eussent pu l'atteindre. Il l'entraîna à demi suffoqué par les émanations de l'hydrogène. «Mon oncle!... mon oncle!» s'écriait-il. Et tous, Van Mitten, Bruno, Nizib, après l'avoir porté sur le bord d'un talus, essayèrent de rendre un peu d'air à ses poumons. Enfin, un «brum! brum!» vigoureux et de bon augure se fit entendre. La poitrine du solide Kéraban commença à s'abaisser et à se soulever par intervalles précipités, en chassant les gaz délétères qui l'emplissaient. Puis il respira longuement, il revint au sentiment, à la vie, et ses premières paroles furent celles-ci: «Oseras-tu encore me soutenir, Ahmet, qu'il ne valait pas mieux faire le tour de la mer d'Azof? --Vous avez raison, mon oncle! --Comme toujours, mon neveu, comme toujours!» Le seigneur Kéraban avait à peine achevé sa phrase, qu'une profonde obscurité remplaçait l'intense lueur dont s'était illuminée toute la steppe. Les cônes s'étaient éteints subitement et simultanément. On eût dit que la main d'un machiniste venait de fermer le compteur d'un théâtre. Tout redevint noir, et d'autant plus noir que les yeux conservaient encore sur leur rétine l'impression de cette violente lumière, dont la source s'était instantanément tarie. Que s'était-il donc passé? Pourquoi ces cônes avaient-ils pris feu, puisque aucune lumière n'avait été approchée de leur cratère? En voici l'explication probable: sous l'influence d'un gaz qui brûle de lui-même au contact de l'air, il s'était produit un phénomène identique à celui qui incendia les environs de Taman en 1840. Ce gaz, c'est l'hydrogène phosphoré, dû à la présence de produits phosphatés, provenant des cadavres d'animaux marins enfouis dans ces couches marneuses. Il s'enflamme et communique le feu à l'hydrogène carboné, qui n'est autre chose que le gaz d'éclairage. Donc, à tout instant, sous l'influence peut-être de certaines conditions climatériques, ces phénomènes d'ignition spontanée peuvent se produire, sans que rien les puisse faire prévoir. A ce point de vue, les routes des presqu'îles de Kertsch et de Taman présentent donc des dangers sérieux, auxquels il est difficile de parer, puisqu'ils peuvent être subits. Le seigneur Kéraban n'avait donc pas tort, quand il disait que n'importe quelle autre route eût été préférable à celle que les impatiences d'Ahmet lui avaient fait suivre. Mais enfin, tous avaient échappé au péril,--l'oncle et le neveu, un peu roussis sans doute, leurs compagnons, sans même avoir eu la plus légère brûlure. A trois verstes de là, le postillon, maître de ses chevaux, s'était arrêté. Aussitôt les flammes éteintes, il levait rallumé les lanternes de la chaise, et, guidés par cette lueur, les voyageurs purent la rejoindre sans danger, sinon sans fatigue. Chacun reprit sa place. On repartit, et la nuit s'acheva tranquillement. Mais Van Mitten devait conserver un émouvant souvenir de ce spectacle. Il n'eût pas été plus émerveillé, si les hasards de sa vie l'eussent conduit dans ces régions de la Nouvelle-Zélande, au moment où s'enflamment les sources étagées sur l'amphithéâtre de ses collines éruptives. Le lendemain, 6 septembre, à dix-huit lieues de Taman, la chaise, après avoir contourné la baie de Kisiltasch, traversait la bourgade d'Anapa, et le soir, vers huit heures, elle s'arrêtait à la bourgade de Rajewskaja, sur la limite de la région caucasienne. XVI OU IL EST QUESTION DE L'EXCELLENCE DES TABACS DE LA PERSE ET DE L'ASIE MINEURE. Le Caucase est cette partie de la Russie méridionale, faite de hautes montagnes et de plateaux immenses, dont le système orographique se dessine à peu près de l'ouest à l'est, sur une longueur de trois cent cinquante kilomètres. Au nord s'étendent le pays des Cosaques du Don, le gouvernement de Stavropol, avec les steppes des Kalmouks et des Nogaïs nomades; au sud, les gouvernements de Tiflis, capitale de la Géorgie, de Koutaïs, de Bakou, d'Élisabethpol, d'Érivan, plus les provinces de la Mingrélie, de l'Iméréthie, de l'Abkasie, du Gouriel. A l'ouest du Caucase, c'est la mer Noire; à l'est, c'est la mer Caspienne. Toute la contrée, située au sud de la principale chaîne du Caucase, se nomme aussi la Transcaucasie, et n'a d'autres frontières que celles de la Turquie et de la Perse, au point de contact de ce mont Ararat où, suivant la Bible, l'arche de Noé vint atterrir après le déluge. Les tribus diverses sont nombreuses, qui habitent ou parcourent cette importante région. Elles appartiennent aux races kaztevel, arménienne, tscherkesse, tschetschène, lesghienne. Au nord, il y a des Kalmouks, des Nogaïs, des Tatars de race mongole; au sud, il y a des Tatars de race turque, des Kurdes et des Cosaques. S'il faut en croire les savants les plus compétents en pareille matière, c'est de cette contrée demi-européenne, demi-asiatique, que serait sortie la race blanche, qui peuple aujourd'hui l'Asie et l'Europe. Aussi lui ont-ils donné le nom de «race caucasienne». Trois grandes routes russes traversent cette énorme barrière, que dominent les cimes du Chat-Elbrouz à quatre mille mètres, du Kazbek à quatre mille huit cents,--altitude du mont Blanc,--de l'Elbrouz à cinq mille six cents mètres. La première de ces routes, d'une double importance stratégique et commerciale, va de Taman à Poti, le long du littoral de la mer Noire; la deuxième, de Mosdok A Tiflis, en passant par le col du Darial; la troisième, de Kizliar à Bakou, par Derbend. Il va sans dire que, de ces trois routes, le seigneur Kéraban, d'accord avec son neveu Ahmet, devait prendre la première. A quoi bon s'engager dans le dédale du groupe caucasien, s'exposer à des difficultés, et par suite à des retards? Un chemin s'ouvre jusqu'au port de Poti, et ni bourgades ni villages ne manquent sur le littoral est de la mer Noire. Il y avait bien le railway de Rostow à Vladi-Caucase, puis celui de Tiflis à Poti, qu'il eût été possible d'utiliser successivement, puisque une distance de cent verstes à peine sépare leurs deux lignes; mais Ahmet évita sagement de proposer ce mode de locomotion, auquel son oncle avait fait un trop mauvais accueil, lorsqu'il fut question des chemins de fer de la Tauride et de la Chersonèse. Tout étant bien convenu, la chaise de poste, l'indestructible chaise, à laquelle on fit seulement quelques réparations peu importantes, quitta la bourgade de Rajewskaja, dès le matin du 7 septembre, et se lança sur la route du littoral. Ahmet était résolu à marcher avec la plus grande rapidité. Vingt-quatre jours lui restaient encore pour achever son itinéraire, pour atteindre Scutari à la date fixée. Sur ce point, son oncle était d'accord avec lui. Sans doute, Van Mitten eût préféré voyager à son aise, recueillir des impressions plus durables, n'être point tenu d'arriver à un jour près; mais on ne consultait pas Van Mitten. C'était un convive, pas autre chose, qui avait accepté de dîner chez son ami Kéraban. Eh bien, on le conduisait à Scutari. Qu'aurait-il pu vouloir de plus? Cependant, Bruno, par acquit de conscience, au moment de s'aventurer dans la Russie caucasienne, avait cru devoir lui faire quelques observations. Le Hollandais, après l'avoir écouté, lui demanda de conclure. «Eh bien, mon maître, dit Bruno, pourquoi ne pas laisser le seigneur Kéraban et le seigneur Ahmet courir tous les deux, sans repos ni trêve, le long de cette mer Noire? --Les quitter, Bruno? avait répondu Van Mitten. --Les quitter, oui, mon maître, les quitter, après leur avoir souhaité bon voyage! --Et rester ici?... --Oui, rester ici, afin de visiter tranquillement le Caucase, puisque notre mauvaise étoile nous y a conduits! Après tout, nous serons, aussi bien là qu'à Constantinople, à l'abri des revendications de madame Van.... --Ne prononce pas ce nom, Bruno! --Je ne le prononcerai pas, mon maître, pour ne point vous être désagréable! Mais, c'est à elle, en somme, que nous devons d'être embarqués dans une pareille aventure! Courir jour et nuit en chaise de poste, risquer de s'embourber dans les marécages ou de se rôtir dans des provinces en combustion, franchement, c'est trop, c'est beaucoup trop! Je vous propose donc, non point de discuter cela avec le seigneur Kéraban,--vous n'aurez pas le dessus!--mais de le laisser partir en le prévenant, par un petit mot bien aimable, que vous le retrouverez à Constantinople, quand il vous plaira d'y retourner! --Ce ne serait pas convenable, répondit Van Mitten. --Ce serait prudent, répliqua Bruno. --Tu te trouves donc bien à plaindre? --Très à plaindre, et d'ailleurs, je ne sais si vous vous en apercevez, mais je commence à maigrir! --Pas trop, Bruno, pas trop! --Si! je le sens bien, et, à continuer un pareil régime, j'arriverai bientôt à l'état de squelette! --T'es-tu pesé, Bruno? --J'ai voulu me peser à Kertsch, répondit Bruno, mais je n'ai trouvé qu'un pèse-lettre.... --Et cela n'a pu suffire?... répondit en riant Van Mitten. --Non, mon maître, répondit gravement Bruno, mais avant peu, cela suffira pour peser votre serviteur!--Voyons! laissons-nous le seigneur Kéraban continuer sa route?» Certes, cette manière de voyager ne pouvait plaire à Van Mitten, brave homme d'un tempérament rassis, jamais pressé en rien. Mais la pensée de désobliger son ami Kéraban, en l'abandonnant, lui eût été si désagréable qu'il refusa de se rendre. «Non, Bruno, non, dit-il, je suis son invité.... --Un invité, s'écria Bruno, un invité qu'on oblige à faire sept cents lieues au lieu d'une! --N'importe! --Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, mon maître! répliqua Bruno. Je vous le répète pour la dixième fois! Nous ne sommes pas au bout de nos misères, et j'ai comme un pressentiment que vous, plus que nous peut-être, vous en aurez votre bonne part!» Les pressentiments de Bruno se réaliseraient-ils? L'avenir devait l'apprendre. Quoi qu'il en soit, à prévenir son maître, il avait rempli son devoir de serviteur dévoué, et, puisque Van Mitten était résolu à continuer ce voyage, aussi absurde que fatigant, il n'avait plus qu'à le suivre. Cette route littorale longe presque invariablement les contours de la mer Noire. Si elle s'en éloigne quelquefois, pour éviter un obstacle du terrain ou desservir quelque bourgade en arrière, ce n'est jamais que de quelques verstes au plus. Les dernières ramifications de la chaîne du Caucase, qui court alors presque parallèlement à la côte, viennent mourir à la lisière de ces rivages peu fréquentés. A l'horizon, dans l'est, se dessine, comme une arête à dents inégales qui mordent le ciel, cette cime éternellement neigeuse. A une heure de l'après-midi, on commença à contourner la petite baie de Zèmes, à sept lieues de Rajewskaja, de manière à gagner, huit lieues plus loin, le village de Gélendschik. Ces bourgades, on le voit, sont peu éloignées les unes des autres. Sur le littoral des districts de la mer Noire, on en compte à peu près une à cette moyenne distance; mais, en dehors de ces ensembles de maisons, pas plus importants quelquefois qu'un village ou un hameau, le pays est à peu près désert, et le commerce se fait plutôt par les caboteurs de la côte. Cette bande de terre, entre le pied de la chaîne et la mer, est d'un aspect plaisant. Le sol y est boisé. Ce sont des groupes de chênes, de tilleuls, de noyers, de châtaigniers, de platanes, que les capricieux sarments de la vigne sauvage enguirlandent comme les lianes d'une forêt tropicale. Partout, rossignols et fauvettes s'échappent en gazouillant de champs d'azélias, que la seule nature a semés sur ces terrains fertiles. Vers midi, les voyageurs rencontrèrent tout un clan de Kalmouks nomades, de ceux qui sont divisés en oulousses, comprenant plusieurs khotonnes. Ces khotonnes sont de véritables villages ambulants, composés d'un certain nombre de kibitkas ou tentes, qui vont se planter ça et là, tantôt dans la steppe, tantôt dans les vallées verdoyantes, tantôt sur le bord des cours d'eau, au gré des chefs. On sait que ces Kalmouks sont d'origine mongole. Ils étaient fort nombreux autrefois dans la région caucasienne; mais les exigences de l'administration russe, pour ne pas dire ses vexations, ont provoqué une forte émigration vers l'Asie. Les Kalmouks ont gardé des moeurs à part et un costume spécial. Van Mitten put noter, sur ses tablettes, que les hommes portaient un large pantalon, des bottes de maroquin, une khalate, sorte de douillette très ample, et un bonnet carré qu'entoure une bande d'étoffe, fourrée de peau de mouton. Pour les femmes, c'est à peu de chose près le même habillement, moins la ceinture, plus un bonnet, d'où sortent des tresses de cheveux agrémentées de rubans de couleur. Quant aux enfants, ils vont presque nus, et, l'hiver, pour se réchauffer, ils se blottissent dans l'âtre de la kibitka et dorment sous la cendre chaude. Petits de taille, mais robustes, excellents cavaliers, vifs, adroits, alertes, vivant d'un peu de bouillie de farine cuite à l'eau avec des morceaux de viande de cheval, mais ivrognes endurcis, voleurs émérites, ignorants au point de ne savoir lire, superstitieux a l'excès, joueurs incorrigibles, tels sont ces nomades qui courent incessamment les steppes du Caucase. La chaise de poste traversa un de leurs khotonnes, sans presque attirer leur attention. A peine se dérangèrent-ils pour regarder ces voyageurs, dont l'un, tout au moins, les observait avec intérêt. Peut-être jetèrent-ils des regards d'envie à ce rapide attelage qui galopait sur la route. Mais, heureusement pour le seigneur Kéraban, ils s'en tinrent là. Les chevaux purent donc arriver au prochain relais, sans avoir échangé le box de leur écurie pour le piquet d'un campement kalmouk. La chaise, après avoir contourné la baie de Zèmes, trouva une route étroitement resserrée entre les premiers contreforts de la chaîne et le littoral; mais, au delà, cette route s'élargissait sensiblement et devenait plus aisément praticable. A huit heures du soir, la bourgade de Gélendschik était atteinte. On y relayait, on y soupait sommairement, on en repartait à neuf heures, on courait toute la nuit sous un ciel parfois nuageux, parfois étoile, au bruit du ressac d'une côte battue par les mauvais temps d'équinoxe, on atteignait le lendemain, à sept heures du matin, la bourgade de Beregowaja, à midi, la bourgade de Dschuba, à six heures du soir, la bourgade de Tenginsk, à minuit la bourgade de Nebugsk, le lendemain, à huit heures, la bourgade de Golowinsk, à onze heures la bourgade de Lachowsk, et, deux heures après, la bourgade de Ducha. Ahmet aurait eu mauvaise grâce à se plaindre. Le voyage s'accomplissait sans accidents,--ce qui lui agréait fort, mais sans incidents,--ce qui ne laissait pas de contrarier Van Mitten. Ses tablettes ne se surchargeaient, en effet, que de fastidieux noms géographiques. Pas un aperçu nouveau, pas une impression digne de fixer le souvenir! A Ducha, la chaise dut stationner deux heures, pendant que le maître de poste allait quérir ses chevaux, envoyés au pâturage. «Eh bien, dit Kéraban, dînons aussi confortablement et aussi longuement que le comportentles circonstances. --Oui, dînons, répondit Van Mitten. --Et dînons bien, si c'est possible! murmura Bruno, en regardant son ventre amaigri. --Peut-être cette halle, reprit le Hollandais, nous donnera-t-elle un peu de l'imprévu qui manque à notre voyage! Je pense que mon jeune ami Ahmet nous permettra de respirer?... --Jusqu'à l'arrivée des chevaux, répondit Ahmet. Nous sommes déjà an neuvième jour du mois! --Voilà une réponse comme je les aime! répliqua Kéraban. Voyons ce qu'il y a à l'office!» C'était une assez médiocre auberge, que l'auberge de Ducha, bâtie sur le bords de la petite rivière de Mdsymta, qui coule torrentiellement des contreforts du voisinage. Cette bourgade ressemblait beaucoup à ces villages cosaques, qui portent le nom de stamisti, avec palissade et portes que surmonte une tourelle carrée, où veille nuit et jour quelque sentinelle. Les maisons, à hauts toits de chaume, aux murs de bois emplâtres de glaise, abritées sous l'ombrage de beaux arbres, logent une population, sinon aisée, du moins au-dessus de l'indigence. Du reste, les Cosaques ont presque entièrement perdu leur originalité native à ce contact incessant avec les ruraux de la Russie orientale. Mais ils sont restés braves, alertes, vigilants, gardiens excellents des lignes militaires confiées à leur surveillance, et passent avec raison pour les premiers cavaliers du monde, aussi bien dans les chasses qu'ils donnent aux montagnards dont la rébellion est à l'état chronique, que dans les joutes ou tournois où ils se montrent écuyers émérites. Ces indigènes sont d'une belle race, reconnaissable à son élégance, à la beauté de ses formes, mais non à son costume, qui se confond avec celui du montagnard caucasien. Cependant, sous le haut bonnet fourré, il est encore facile de retrouver ces faces énergiques qu'une épaisse barbe recouvre jusqu'aux pommettes. Lorsque le seigneur Kéraban, Ahmet et Van Mitten s'assirent a la table de l'auberge, on leur servit un repas dont les éléments avaient été pris au doukhan voisin, sorte d'échoppe où le charcutier, le boucher, l'épicier, se confondent le plus souvent en un seul et mémo industriel. Il y avait un dindon rôti, un de ces gâteaux de farine de maïs piqués de languettes d'un fromage de buffle, qui portent le nom de gatschapouri, l'inévitable plat national, le blini, sorte de crêpe au lait acide; puis, pour boisson, quelques bouteilles d'une bière épaisse, et des flacons de vadka, eau-de-vie très forte, dont les Russes font une incroyable consommation. Franchement, on ne pouvait exiger mieux dans l'auberge d'une petite bourgade perdue sur les extrêmes confins de la mer Noire, et, l'appétit aidant, les convives firent honneur à ce repas qui variait l'ordinaire de leurs provisions de voyage. Le dîner achevé, Ahmet quitta la table, pendant que Bruno et Nizib prenaient largement leur part du dindon rôti et des crêpes nationales. Suivant son habitude, il allait lui-même au relais de poste, afin de presser l'arrivée de l'attelage, bien décidé à décupler, s'il le fallait, les cinq kopeks par verste et par cheval que les règlements accordent aux maîtres de poste, sans parler du pourboire des postillons. En l'attendant, le seigneur Kéraban et son ami Van Mitten vinrent s'établir dans une sorte de gloriette verdoyante, dont la rivière baignait en grondant les pilotis moussus. C'était ou jamais l'occasion de s'abandonner aux douceurs de ce farniente, de cette rêverie délicieuse, à laquelle les Orientaux donnent le nom de kief. En outre, le fonctionnement des narghilés s'imposait de lui-même, comme complément d'un repas si digne d'être convenablement digéré. Aussi, les deux ustensiles furent-ils retirés de la chaise et apportés aux fumeurs, qui s'accordaient si bien sur les douceurs de ce passe-temps, auquel ils devaient leur fortune. Le fourneau des narghilés fut aussitôt empli de tabac; mais il va sans dire que, si le seigneur Kéraban fit bourrer le sien de tombéki d'origine persane, suivant son invariable coutume, Van Mitten s'en tint à son ordinaire, qui était du latakié de l'Asie Mineure. Puis, les fourneaux furent allumés; les fumeurs s'étendirent sur un banc, l'un près de l'autre; le long serpenteau, entouré de fil d'or et terminé par un bouquin d'ambre de la Baltique, trouva place entre les lèvres des deux amis. Bientôt l'atmosphère fut saturée de cette fumée odorante, qui n'arrivait à la bouche qu'après avoir été délicatement rafraîchie par l'eau limpide du narghilé. Pendant quelques instants, le seigneur Kéraban et Van Mitten, tout à cette infinie jouissance que procure le narghilé, bien préférable au chibouk, au cigare ou à la cigarette, demeurèrent silencieux, les yeux à demi fermés, et comme appuyés sur les volutes de vapeurs qui leur faisaient un édredon aérien. «Ah! voilà qui est de la volupté pure! dit enfin le seigneur Kéraban, et je ne sais rien de mieux, pour passer une heure, que cette causerie intime avec son narghilé! --Causerie sans discussion! répondit Van Mitten, et qui n'en est que plus agréable! --Aussi, reprit Kéraban, le gouvernement turc a-t-il été fort mal avisé, comme toujours, en frappant le tabac d'un impôt qui en a décuplé le prix! C'est grâce à cette sotte idée que l'usage du narghilé tend peu à peu à disparaître et disparaîtra un jour! --Ce serait regrettable, en effet, ami Kéraban! --Quant à moi, ami Van Mitten, j'ai pour le tabac une telle prédilection, que j'aimerais mieux mourir que d'y renoncer. Oui! mourir! Et si j'avais vécu au temps d'Amurat IV, ce despote qui voulut en proscrire l'usage sous peine de mort, on aurait vu tomber ma tête de mes épaules avant ma pipe de mes lèvres! --Je pense comme vous, ami Kéraban, répondit le Hollandais, en humant deux ou trois bonnes bouffées coup sur coup. --Pas si vite, Van Mitten, de grâce, n'aspirez pas si vite! Vous n'avez pas le temps de goûter à cette fumée savoureuse, et vous me faites l'effet d'un glouton qui avale les morceaux sans les mâcher! --Vous avez toujours raison, ami Kéraban, répondit Van Mitten, qui, pour rien au monde, n'aurait pas voulu troubler si douce quiétude par les éclats d'une discussion. --Toujours raison, ami Van Mitten! --Mais ce qui m'étonne, en vérité, ami Kéraban, c'est que nous, des négociants en tabac, nous éprouvions tant de plaisir à utiliser notre propre marchandise! --Et pourquoi donc? demanda Kéraban, qui ne cessait de se tenir un peu sur l'oeil. --Mais parce que, s'il est vrai que les pâtissiers sont généralement dégoûtés de la pâtisserie, et les confiseurs des sucreries qu'ils confisent, il me semble qu'un marchand de tabac devrait avoir horreur de.... --Une seule observation, Van Mitten, répondit Kéraban, une seule, je vous prie! --Laquelle? --Avez-vous jamais entendu dire qu'un marchand de vin ait fait fi des boissons qu'il débite? --Non, certes! --Eh bien, marchands de vin ou marchands de tabac, c'est exactement la même chose. --Soit! répondit le Hollandais. L'explication que vous donnez là me paraît excellente! --Mais, reprit Kéraban, puisque vous semblez me chercher noise à ce sujet.... --Je ne vous cherche pas noise, ami Kéraban! répondit vivement Van Mitten. --Si! --Non, je vous assure! --Enfin, puisque vous me faites une observation quelque peu aggressive sur mon goût pour le tabac.... --Croyez-bien.... --Mais si ... mais si! répondit Kéraban, en s'animant.... Je sais comprendre les insinuations.... --Il n'y a pas eu la moindre insinuation de ma part, répondit Van Mitten, qui, sans trop savoir pourquoi,--peut-être sous l'influence du bon dîner qu'il venait de faire,--commençait à s'impatienter de cette insistance. --Il y en a eu, répliqua Kéraban, et, à mon tour de vous faire une observation! --Faites donc! --Je ne comprends pas, non! je ne comprends pas que vous vous permettiez de fumer du latakié dans un narghilé! C'est un manque de goût indigne d'un fumeur qui se respecte! 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000