--Je dis, répondit le Hollandais, que je ne vous aurais peut-être jamais parlé de madame Van Mitten; mais, puisque vous m'en parlez, et puisque l'occasion s'en présente, je vais vous faire un aveu. --Un aveu? --Oui, ami Kéraban! Madame Van Mitten et moi, nous sommes présentement séparés! --Séparés, s'écria Kéraban ... d'un commun accord?... --D'un commun accord! --Et pour toujours?... --Pour toujours! --Contez-moi donc cela, à moins que l'émotion.... --L'émotion? répondit le Hollandais. Et pourquoi voulez-vous que je ressente de l'émotion? --Alors, parlez, parlez, Van Mitten! reprit Kéraban. En ma qualité de Turc, j'aime les histoires, et en ma qualité de célibataire, j'adore surtout les histoires de ménage! --Eh bien, ami Kéraban, reprit le Hollandais, du ton dont il eût conté les aventures d'un autre, depuis quelques années, la vie était devenue intolérable entre madame Van Mitten et moi. Discussions incessantes sur toutes choses, sur l'heure de se lever, sur l'heure de se coucher, sur l'heure des repas, sur ce qu'on mangerait, sur ce qu'on ne mangerait pas, sur ce qu'on boirait, sur ce qu'on ne boirait pas, sur le temps qu'il faisait, sur le temps qu'il allait faire, sur le temps qu'il avait fait, sur les meubles que l'on placerait ici ou que l'on placerait là, sur le feu qu'il fallait allumer dans une chambre plutôt que dans l'autre, sur la fenêtre qu'il convenait d'ouvrir, sur la porte qu'il convenait de fermer, sur les plantes que l'on planterait dans le jardin, sur celles qu'on arracherait, enfin.... --Enfin, ça allait bien! dit Kéraban. --Comme vous voyez, mais ça allait surtout en empirant, parce qu'au fond, je suis d'un caractère doux, d'un tempérament docile, et que je cédais sur tout pour n'avoir de querelle sur rien! --C'était peut-être le plus sage! dit Ahmet. --C'était, au contraire, le moins sage! répondit Kéraban, prêt à soutenir une discussion sur ce sujet. --Je n'en sais rien, reprit Van Mitten; mais, quoi qu'il en soit, dans notre dernière dispute, j'ai voulu résister.... J'ai résisté, oui, comme un véritable Kéraban! --Par Allah! cela n'est pas possible! s'écria l'oncle d'Ahmet, qui se connaissait bien. --Plus qu'un Kéraban, ajouta Van Mitten! --Mahomet me protège! répondit Kéraban. Mais prétendre que vous êtes plus entêté que moi!... --C'est évidemment improbable! répondit Ahmet, avec un accent de conviction qui alla jusqu'au coeur de son oncle. --Vous allez voir, reprit tranquillement Van Mitten, et.... --Nous ne verrons rien! s'écria Kéraban. --Veuillez m'entendre jusqu'au bout. C'était à propos de tulipes, cette discussion qui s'éleva entre madame Van Mitten et moi, de ces belles tulipes d'amateurs, de ces -Genners-, qui montent droit sur leur tige, et dont il y a plus de cent variétés. Je n'en avais pas qui me coûtassent moins de mille florins l'oignon! --Huit mille piastres, dit Kéraban, habitué à tout chiffrer en monnaie turque. --Oui, huit mille piastres environ! répondit le Hollandais. Or, ne voilà-t-il pas que madame Van Mitten s'avise, un jour, de faire arracher une -Valentia- pour la remplacer par un -Oeil de Soleil-! Cela passait les bornes! Je m'y oppose.... Elle s'entête!... Je veux la saisir.... Elle m'échappe!... Elle se précipite sur la -Valentia-... Elle l'arrache... --Coût: huit mille piastres! dit Kéraban. --Alors, reprit Van Mitten, je me jette à mon tour sur son -Oeil de Soleil-, que j'écrase! --Coût: seize mille piastres! dit Kéraban. --Elle tombe sur une seconde -Valentia-.... dit Van Mitten. --Coût: vingt-quatre mille piastres! répondit Kéraban, comme s'il eût passé les écritures de son livre de caisse. --Je lui réponds par un second -Oeil de Soleil-!... --Coût: trente-deux mille piastres. --Et alors la bataille s'engage, reprit Van Mitten. Madame Van Mitten ne se possédait plus. Je reçois deux magnifiques «caïeux» du plus grand prix par la tête.... --Coût: quarante-huit mille piastres! --Elle en reçoit trois autres en pleine poitrine!... --Coût: soixante-douze mille piastres! --C'était une véritable pluie d'oignons de tulipes, comme on n'en a peut-être jamais vu! Cela a duré une demi-heure! Tout le jardin y a passé, puis la serre après le jardin!... Il ne restait plus rien de ma collection! --Et, finalement, ça vous a coûté?... demanda Kéraban. --Plus cher que si nous ne nous étions jetés que des injures à la tête, comme les économes héros d'Homère, soit environ vingt-cinq mille florins. --Deux cent mille piastres [note: Environ 50,000 francs.]! dit Kéraban. --Mais je m'étais montré! --Ça valait bien cela! --Et là-dessus, reprit Van Mitten, je suis parti, après avoir donné des ordres pour réaliser ma part de fortune et la verser à la banque de Constantinople. Puis, j'ai fui Rotterdam avec mon fidèle Bruno, bien décidé à ne rentrer dans ma maison que lorsque madame Van Mitten l'aura quittée ... pour un monde meilleur.... --Où il ne pousse pas de tulipes! dit Ahmet. --Eh bien, ami Kéraban, reprit Van Mitten, avez-vous eu beaucoup d'entêtements qui vous aient coûté deux cent mille piastres? --Moi? répondit Kéraban, légèrement piqué par cette observation de son ami. --Mais certainement, dit Ahmet, mon oncle en a eu, et, pour ma part, j'en connais au moins un! --Et lequel, s'il vous plaît? demanda le Hollandais. --Mais cet entêtement qui le pousse, pour ne pas payer dix paras, à faire le tour de la mer Noire! Ça lui coûtera plus cher que votre averse de tulipes! --Ça coûtera ce que ça coûtera! riposta le seigneur Kéraban, d'un ton sec. Mais je trouve que l'ami Van Mitten n'a pas payé sa liberté d'un trop haut prix! Voilà ce que c'est de n'avoir affaire qu'à une seule femme! Mahomet connaissait bien ce sexe enchanteur, quand il permettait à ses adeptes d'en prendre autant qu'ils le pouvaient! --Certes! répondit Van Mitten. Je pense que dix femmes sont moins difficiles à gouverner qu'une seule! --Et ce qui est moins difficile encore, ajouta Kéraban en manière de moralité, c'est pas de femme du tout!» Sur cette observation, la conversation fut close. La chaise arrivait alors à une maison de poste. On relaya, on courut toute la nuit. Le lendemain, à midi, les voyageurs, assez fatigués, mais sur les instances d'Ahmet, décidés à ne pas perdre une heure, après avoir passé par Bolschoi-Kopani et Kalantschak, arrivaient à la bourgade de Pérékop, au fond du golfe de ce nom, à l'amorce même de l'isthme qui rattache la Crimée à la Russie méridonale. XIII DANS LEQUEL ON TRAVERSE OBLIQUEMENT L'ANCIENNE TAURIDE, ET AVEC QUEL ATTELAGE ON EN SORT. La Crimée! cette Chersonèse taurique des anciens, un quadrilatère, ou plutôt un losange irrégulier, qui semble avoir été enlevé au plus enchanteur des rivages de l'Italie, une presqu'île dont M. Ferdinand de Lesseps ferait une île en deux coups de canif, un coin de terre qui fut l'objectif de tous les peuples jaloux de se disputer l'empire d'Orient, un ancien royaume du Bosphore, que soumirent successivement les Héracléens, six cents ans avant l'ère chrétienne, puis, Mithridate, les Alains, les Goths, les Huns, les Hongrois, les Tartares, les Génois, une province enfin dont Mahomet II fit une riche dépendance de son empire, et que Catherine II rattacha définitivement à la Russie en 1791! Comment cette contrée, bénie des dieux et disputée des mortels, eût-elle pu échapper à l'enlacement des légendes mythologiques? N'a-t-on pas voulu retrouver dans les marécages du Sivach des traces des gigantesques travaux de ce problématique peuple des Atlantes? Les poètes de l'antiquité n'ont-ils pas placé une entrée des Enfers près du cap Kerberian, dont les trois môles formaient le Cerbère aux trois têtes? Iphigénie, la fille d'Agamemnon et de Clytemnestre, devenue prêtresse de Diane, en Tauride, ne fut-elle pas sur le point d'immoler à la chaste déesse son frère Oreste, jeté par les vents aux rivages du cap Parthenium? Et maintenant, la Crimée, dans sa partie méridionale, qui vaut plus à elle seule que toutes les arides îles de l'archipel, avec ce Tchadir-Dagh, qui montre à quinze cents mètres d'altitude sa table où l'on pourrait dresser un festin pour tous les dieux de l'Olympe, ses amphithéâtres de forêts, dont le manteau de verdure s'étend jusqu'à la mer, ses bouquets de marronniers sauvages, de cyprès, d'oliviers, d'arbres de Judée, d'amandiers, de cythises, ses cascades chantées par Pouschkine, n'est-elle point le plus beau joyau de cette couronne de provinces, qui s'étendent de la mer Noire à la mer Arctique? N'est-ce pas sous ce climat vivifiant et tempéré, que les Russes du nord, aussi bien que les Russes du sud, viennent chercher, les uns un refuge contre les âpretés de l'hiver hyperboréen, les autres un abri contre les desséchantes brises de l'été? N'est-ce pas là, autour de ce cap Aïa, ce front de bélier, qui fait tête aux flots du Pont-Euxin, à l'extrême pointe sud de la Tauride, que se sont fondées ces colonies de châteaux, de villas, de cottages, Yalta, Aloupka, qui appartient au prince Woronsow, manoir féodal à l'extérieur, rêve d'une imagination orientale à l'intérieur, Kisil-Tasch, au comte Poniatowski, Arteck, au prince André Galitzine, Marsanda, Orcanda, Eriklik, propriétés impériales, Livadia, palais admirable, avec ses sources vives, ses torrents capricieux, ses jardins d'hiver, retraite favorite de l'impératrice de toutes les Russies? Il semble, en outre, que l'esprit le plus curieux, le plus sentimental, le plus artiste, le plus romantique, trouverait à satisfaire ses aspirations dans ce coin de terre,--un vrai microcosme, dans lequel l'Europe et l'Asie se donnent rendez-vous. Là, sont réunis des villages tartares, des bourgades grecques, des villes orientales avec mosquées et minarets, muezzins et derviches, des monastères du rite russe, des seraïs de khans, des thébaïdes où sont venues s'ensevelir quelques romanesques aventures, des lieux saints vers les quels rayonnent les pèlerinages, une montagne juive qui appartient à la tribu des Karaïtes, et une vallée de Josaphat, creusée comme une succursale de la célèbre vallée du Cédron, où des milliards de justiciables doivent se réunir au son des trompettes du jugement dernier. Que de merveilles aurait eu à visiter Van Mitten! Que d'impressions à noter en ce pays où l'entraînait son étrange destinée! Mais son ami Kéraban ne voyageait pas pour voir, et Ahmet, qui, d'ailleurs, connaissait toutes ces splendeurs de la Crimée, ne lui eût pas accordé une heure pour en prendre un aperçu sommaire. «Peut-être, après tout, peut-être, se disait Van Mitten, me sera-t-il possible, en passant, de saisir une légère impression de cette antique Chersonèse, si justement vantée?» Il ne devait point en être ainsi. La chaise allait se lancer par le plus court, suivant une ligne oblique du nord au sud-ouest, sans atteindre ni le centre ni la côte méridionale de l'ancienne Tauride. En effet, l'itinéraire tel qu'il suit avait été arrêté en un conseil, où le Hollandais n'avait pas eu même voix consultative. Si, en traversant la Crimée, on économisait le tour de la mer d'Azof,--qui eût allongé de cent cinquante lieues, au moins, ce voyage circulaire,--on gagnait encore une partie du parcours, en coupant droit de Pérékop sur la presqu'île de Kertsch. Puis, de l'autre côté du détroit d'Iénikalé, la presqu'île de Taman offrirait un passage régulier jusqu'au littoral caucasien. La chaise roula donc sur l'étroit isthme, auquel la Crimée pend comme une magnifique orange à la branche d'un oranger. D'un côté, c'était la baie de Pérékop, de l'autre les marais de Sivach, plus connus sous le nom de mer Putride, vaste étang de deux milliards de mètres carrés, alimenté par les eaux de la Tauride et par les eaux de la mer d'Azof, auxquelles la coupure de Ghénitché sert de canal. En passant, les voyageurs purent observer ce Sivach, qui n'a guère qu'un mètre de profondeur en moyenne, et dont le degré de salure est presque au point de saturation, en de certains endroits. Or, comme c'est dans ces conditions que le sel cristallisé commence à se déposer naturellement, on pourrait faire de cette mer Putride l'une des plus productives salines du globe. Mais il faut le dire, à longer ce Sivach, il n'y a rien de bien agréable pour l'odorat. L'atmosphère s'y mélange d'une certaine quantité d'acide sulfhydrique, et les poissons, qui pénètrent dans ce lac, y trouvent presque aussitôt la mort. Ce serait donc là comme un équivalent du lac Asphaltite de la Palestine. C'est au milieu de ces marais que se dessine le railway, qui descend d'Alexandroff à Sébastopol. Aussi, le seigneur Kéraban put-il entendre avec horreur les sifflets assourdissants que lançaient, dans la nuit, les locomotives hennissantes, en courant sur ces rails auxquels viennent se heurter parfois les lourdes eaux de la mer Putride. Le lendemain, 31 août, pendant la journée, le chemin se déroula au milieu d'une campagne verdoyante. C'étaient des bouquets d'oliviers, dont les feuilles, en se retournant sous la brise, semblaient frétiller comme une pluie de vif-argent, des cyprès d'un vert qui touchait au noir, des chênes magnifiques, des arbousiers de haute taille. Partout, sur les coteaux, s'étageaient des lignes de ceps, qui produisent, sans trop d'infériorité, quelques crus des vignobles de France. Cependant, sous l'instigation d'Ahmet, grâce à ces poignées de roubles qu'il prodiguait, les chevaux étaient toujours prêts à s'atteler à la chaise, et les postillons, stimulés, coupaient par le plus court. Le soir, on avait dépassé la bourgade de Dorte, et quelques lieues plus loin, on retrouvait les bords de la mer Putride. En cet endroit, la curieuse lagune n'est séparée de la mer d'Azof que par une langue de sable peu élevée, faite d'un bourrelet de coquilles, dont la largeur moyenne peut être évaluée à un quart de lieue. Cette langue s'appelle flèche d'Arabat. Elle s'étend depuis le village de ce nom, au sud, jusqu'à Ghénitché, au nord,--en terre ferme,--coupée seulement en cet endroit par une saignée de trois cents pieds, par laquelle entrent les eaux de la mer d'Azof, ainsi qu'il a été dit plus haut. Avec le lever du jour, le seigneur Kéraban et ses compagnons furent entourés de vapeurs humides, épaisses, malsaines, qui se dissipèrent peu à peu sous l'action des rayons solaires. La campagne était moins boisée, plus déserte aussi. On y voyait paître en liberté des dromadaires de grande taille,--ce qui faisait de cette contrée comme une annexe du désert arabique. Les charrettes qui passaient, construites en bois, sans un seul morceau de fer, assourdissaient l'air en grinçant sur leurs essieux frottés de bitume. Tout cet aspect est assez primitif; mais, dans les maisons des villages, dans les fermes isolées, se retrouve encore la générosité de l'hospitalité tartare. Chacun peut y entrer, s'asseoir à la table du maître, puiser aux plats qui y sont incessamment servis, manger à sa faim, boire à sa soif, et s'en aller avec un simple «merci» pour toute rétribution. Il va sans dire que les voyageurs n'abusèrent jamais de la simplicité de ces vieilles coutumes, qui ne tarderont pas à disparaître. Ils laissèrent toujours et partout, sous forme de roubles, des marques suffisantes de leur passage. Le soir, l'attelage, épuisé par une longue course, s'arrêtait à la bourgade d'Arabat, à l'extrémité sud de la flèche. Là, sur le sable, s'élève une forteresse, au pied de laquelle les maisons sont bâties pêle-mêle. Partout des massifs de fenouil, qui sont de véritables réceptacles à couleuvres, et des champs de pastèques, dont la récolte est extrêmement abondante. Il était neuf heures du soir, lorsque la chaise fit halte devant une auberge d'assez mince apparence. Mais, il faut en convenir, c'était encore la meilleure de l'endroit. En ces régions perdues de la Chersonèse, il ne convenait pas de se montrer trop difficile. «Neveu Ahmet, dit le seigneur Kéraban, voilà plusieurs nuits et plusieurs jours que nous courons sans stationner ailleurs qu'aux relais de poste. Or, je ne serais pas fâché de m'étendre quelques heures dans un lit, fut-ce même dans un lit d'auberge. --Et moi, j'en serais enchanté, ajouta Van Mitten, en se redressant sur les reins. --Quoi! perdre douze heures! s'écria Ahmet. Douze heures sur un voyage de six semaines! --Veux-tu que nous entamions une discussion à ce sujet? demanda Kéraban, de ce ton quelque peu agressif qui lui allait si bien. --Non, mon oncle, non! répondit Ahmet. Du moment que vous avez besoin de repos.... --Oui! j'en ai besoin, Van Mitten aussi, et Bruno, je suppose, et même Nizib, qui ne demandera pas mieux! --Seigneur Kéraban, répondit Bruno, directement interpellé, je regarde cette idée comme une des meilleures que vous ayez jamais eues, surtout si un bon souper nous prépare à bien dormir!» L'observation de Bruno venait très à propos. Les provisions de la chaise étaient presque épuisées. Ce qui en restait, dans les coffres, il importait de n'y point toucher, avant d'être arrivé à Kertsch, ville importante de la presqu'île de ce nom, où elles pourraient être abondamment renouvelées. Malheureusement, si les lits de l'auberge d'Arabat étaient à peu près convenables, même pour des voyageurs de cette importance, l'office laissait à désirer. Ils ne sont pas nombreux, les touristes qui, n'importe à quelle époque de l'année, s'aventurent vers les extrêmes confins de la Tauride. Quelques marchands ou négociants sauniers, dont les chevaux ou les charrettes fréquentent la route de Kertsch à Pérékop, tels sont les principaux chalands de l'auberge d'Arabat, gens peu difficiles, sachant coucher à la dure et manger ce qui se rencontre. Le seigneur Kéraban et ses compagnons durent donc se contenter d'un assez maigre menu, c'est à dire un plat de pilaw, qui est toujours le mets national, mais avec plus de riz que de poulet et plus d'os de carcasse que de blancs d'ailes. En outre, ce volatile était si vieux, et, par suite, si dur, qu'il faillit résister à Kéraban lui-même; mais les solides molaires de l'entêté personnage eurent raison de sa coriacité, et, en cette circonstance, il ne céda pas plus que d'habitude. A ce plat réglementaire succéda une véritable terrine de yaourtz ou lait caillé, qui arriva fort à propos pour faciliter la déglutition du pilaw; puis, apparurent des galettes assez appétissantes, connues sous le nom de katlamas dans le pays. Bruno et Nizib furent un peu moins bien, ou un peu plus mal partagés, comme on voudra, que leurs maîtres. Certes, leurs mâchoires auraient eu raison du plus récalcitrant des poulets; mais ils n'eurent pas l'occasion de les exercer. Le pilaw fut remplacé sur leur table par une sorte de substance noirâtre, fumée comme une plaque de cheminée, après un long séjour au fond de l'âtre. «Qu'est-ce que cela? demanda Bruno. --Je ne saurais le dire, répliqua Nizib. --Comment, vous qui êtes du pays?... --Je ne suis pas du pays. --A peu près, puisque vous êtes turc! répondit Bruno. Eh bien, mon camarade, goûtez un peu à cette semelle desséchée, et vous me direz ce qu'il faut en penser!» Et Nizib, toujours docile, mordit à belles dents dans le morceau de ladite semelle. «Eh bien?... demanda Bruno. --Eh bien, ça n'est pas bon, certes! mais ça se laisse manger tout de même! --Oui, Nizib, quand on meurt de faim et qu'on n'a pas autre chose à se mettre sous la dent!» Et Bruno y goûta à son tour, en homme décidé, pour ne pas maigrir, à risquer le tout pour le tout. En somme, cela pouvait passer, en l'aidant de quelques verres d'une sorte de bière alcoolisée,--ce que firent les deux convives. Mais, soudain, Nizib de s'écrier: «Eh! Allah me vienne en aide! --Qu'est-ce qui vous prend, Nizib? --Si ce que j'ai mangé là était du porc?... --Du porc! répliqua Bruno. Ah! c'est juste, Nizib! Un bon musulman comme vous ne peut se nourrir de cet excellent mais immonde animal! Eh bien! il me semble que, si ce mets inconnue est du porc, vous n'avez plus qu'une chose à faire! --Et laquelle? --C'est de le digérer tout tranquillement, maintenant qu'il est mangé!» Cela ne laissait pas d'inquiéter Nizib, très observateur des lois du Prophète, et, comme il se sentait la conscience profondément troublée, Bruno dut aller aux informations près du maître de l'auberge. Nizib fut alors rassuré et put laisser sa digestion s'accomplir sans aucun remords. Ce n'était même pas de la viande, c'était du poisson, du shebac, une sorte de Saint-Pierre, que l'on fend en deux comme une morue, que l'on sèche au soleil, que l'on fume, en le suspendant au-dessus de l'âtre, que l'on mange cru ou à peu près, et dont il se fait une exportation considérable pour tout le littoral du port de Rostow, situé au fond de la pointe nord-est de la mer d'Azof. Maîtres et serviteurs durent donc se contenter de ce maigre souper de l'auberge d'Arabat. Les lits leur parurent plus durs que les coussins de la voiture; mais, enfin, ils n'étaient point soumis aux cahoteuses secousses d'une route, ils ne remuaient pas, et le sommeil qu'ils trouvèrent dans ces chambres peu confortables, fut suffisant pour les remettre de leurs précédentes fatigues. Le lendemain, 2 septembre, dès le soleil levant, Ahmet était sur pied, et s'occupait de chercher la maison de poste, pour y prendre des chevaux de relais. L'attelage de la veille, surmené par une étape, longue et dure, n'aurait pu se remettre en route, sans avoir pris au moins vingt-quatre heures de repos. Ahmet comptait amener la chaise toute attelée à l'auberge, de manière que son oncle et Van Mitten n'eussent plus qu'à y monter pour suivre le chemin de la presqu'île de Kertsch. La maison de poste était bien là, à l'extrémité du village, avec son toit agrémenté de ces crosses de bois qui ressemblent à des manches de contrebasse; mais, de chevaux frais, il n'y avait point apparence. L'écurie était vide et, même à prix d'or, le maître n'aurait pu en fournir. Ahmet, très désappointé de ce contre-temps, revint donc à l'auberge. Le seigneur Kéraban, Van Mitten, Bruno et Nizib, prêts à partir, attendaient que la chaise arrivât. Déjà même, l'un d'eux,--il est inutile de le nommer,--commençait à donner de visibles signes d'impatience. «Eh bien, Ahmet, s'écria-t-il, tu reviens seul? Faut-il donc que nous allions chercher la chaise au relais? --Ce serait malheureusement inutile, mon oncle! répondit Ahmet. Il n'y a plus un seul cheval! --Pas de chevaux?... dit Kéraban. --Et nous ne pourrons en avoir que demain! --Que demain?... --Oui! C'est vingt-quatre heures à perdre! --Vingt-quatre heures à perdre! s'écria Kéraban, mais j'entends ne pas en perdre dix, pas même cinq, pas même une! --Cependant, fit observer le Hollandais à son ami, qui se montait déjà, s'il n'y a pas de chevaux?... --Il y en aura!» répondit le seigneur Kéraban. Et sur un signe, tous le suivirent. Un quart d'heure plus tard, ils atteignaient le relais et s'arrêtaient devant la porte. Le maître de poste se tenait sur le seuil, dans la nonchalante attitude d'un homme qui sait parfaitement qu'on ne pourra l'obliger à donner ce qu'il n'a pas. «Vous n'avez plus de chevaux? demanda Kéraban, d'un ton peu accommodant déjà. --Je n'ai que ceux qui vous ont amenés hier soir, répondit le maître de poste, et ils ne peuvent marcher. --Eh pourquoi, s'il vous plaît, n'avez-vous pas de chevaux frais dans vos écuries? --Parce qu'ils ont été pris par un seigneur turc, qui se rend à Kertsch, d'où il doit gagner Poti, après avoir traversé le Caucase. --Un seigneur turc, s'écria Kéraban! Un de ces Ottomans à la mode européenne, sans doute! Vraiment! ils ne se contentent pas de vous embarrasser dans les rues de Constantinople, il faut encore qu'on les rencontre sur les routes de la Crimée! --Et quel est-il? --Je sais qu'il se nomme le seigneur Saffar, voilà tout, répondit tranquillement le maître de poste. --Eh bien, pourquoi vous êtes-vous permis de donner ce qui vous restait de chevaux à ce seigneur Saffar? demanda Kéraban, avec l'accent du plus parfait mépris. --Parce que ce voyageur est arrivé au relais, hier matin, douze heures avant vous, et que les chevaux étant disponibles, je n'avais aucune raison pour les lui refuser. --Il y en avait, au contraire!... --Il y en avait?... répéta le maître de poste. --Sans doute, puisque je devais arriver!» Que peut-on répondre à des arguments de cette valeur? Van Mitten voulut intervenir: il en fut pour une bourrade de son ami. Quant au maître de poste, après avoir regardé le seigneur Kéraban d'un air goguenard, il allait rentrer dans sa maison, lorsque celui-ci l'arrêta, en disant: «Peu importe, après tout! Que vous ayez des chevaux ou non, il faut que nous partions à l'instant! --A l'instant?... répondit le maître de poste. Je vous répète que je n'ai pas de chevaux. --Trouvez-en! --Il n'y en a pas à Arabat. --Trouvez-en deux, trouvez-en un, répondit Kéraban, qui commençait à ne plus se posséder, trouvez-en la moitié d'un ... mais trouvez-en! --Cependant, s'il n'y en a pas?... crut devoir répéter doucement le conciliant Van Mitten. --Il faut qu'il y en ait! --Peut-être pourriez-vous nous procurer un attelage de mules ou mulets? demanda Ahmet au maître de poste. --Soit! des mules ou des mulets! ajouta le seigneur Kéraban. Nous nous en contenterons!--Je n'ai jamais vu ni mules ni mulets dans la province! répondit le maître de poste. --Eh bien, il en voit un aujourd'hui, murmura Bruno à l'oreille de son maître, en désignant Kéraban, et un fameux! --Des ânes alors?... dit Ahmet. --Pas plus d'ânes que de mulets! --Pas plus d'ânes!... s'écria le seigneur Kéraban. Ah ça! vous moquez-vous de moi, monsieur le maître de poste! Comment, pas d'ânes dans le pays! Pas de quoi faire un attelage, quel qu'il soit? Pas de quoi relayer une voiture?» Et l'obstiné personnage, en parlant ainsi, jetait des regards courroucés, à droite et à gauche, sur une douzaine d'indigènes, qui s'étaient assemblés à la porte du relais. «Il serait capable de les faire atteler à sa chaise! dit Bruno. Oui!... eux ou nous!» répondit Nizib, en homme qui connaissait bien son maître. Cependant, puisqu'il n'y avait ni chevaux, ni mulets, ni ânes, il devenait évident qu'on ne pourrait partir. Donc, nécessité de se résigner à un retard de vingt-quatre heures. Ahmet, que cela contrariait autant que son oncle, allait pourtant essayer de lui faire entendre raison en présence de cette impossibilité absolue, lorsque le seigneur Kéraban de s'écrier: «Cent roubles à qui me procurera un attelage!» Un certain frémissement courut parmi les indigènes d'Arabat. L'un d'eux s'avança résolument. «Seigneur Turc, dit-il, j'ai deux dromadaires à vendre! --Je les achète!» répondit Kéraban. Atteler des dromadaires à une chaise de poste, cela ne s'était jamais vu. Cela se vit cette fois. En moins d'une heure le marché fut conclu, et pour un bon prix. Peu importait! Le seigneur Kéraban en eût payé le double. Les deux bêtes furent donc harnachées tant bien que mal, attelées aux brancards, et, sous la promesse d'un pourboire exceptionnel, leur ex-propriétaire, transformé en postillon, se campa en avant de la bosse de l'un de ces ruminants; puis, la chaise, au grand ébahissement de la population d'Arabat, mais à l'extrême satisfaction des voyageurs, descendit la route de Kertsch au trot allongé de son étrange attelage. Le soir, on arrivait sans encombre au village d'Argin, à douze lieues d'Arabat. Pas de chevaux au relais, et toujours, par suite du passage du seigneur Saffar. Il fallut se résoudre à coucher à Argin, afin de donner quelque repos aux dromadaires. Le lendemain matin, 3 septembre, la chaise repartait dans les mêmes conditions, franchissant dans la journée la distance qui sépare Argin du village de Marienthal, soit dix-sept lieues, y passait la nuit, le quittait dès l'aube, et, dans la soirée, après une étape de douze lieues, arrivait à Kertsch, sans accidents, mais non sans rudes secousses, dues aux coups de colliers de ces robustes bêtes, mal dressées à ce genre de service. En somme, le seigneur Kéraban et ses compagnons, partis depuis le 17 août, après dix-neuf jours de marche, avaient accompli les trois septièmes de leur voyage,--trois cents lieues environ sur sept cents. Ils étaient donc dans une bonne moyenne, et, s'ils s'y maintenaient pendant vingt-six jours encore, jusqu'au 30 septembre courant, ils devaient avoir achevé le tour de la mer Noire dans les délais voulus. «Et pourtant, répétait souvent Bruno à son maître, j'ai la pressentiment que cela finira mal! --Pour mon ami Kéraban? --Pour votre ami Kéraban ... ou pour ceux qui l'accompagnent! XIV DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN SE MONTRE PLUS FORT EN GÉOGRAPHIE QUE NE LE CROYAIT SON NEVEU AHMET. La ville de Kertsch est située sur la presqu'île qui porte son nom, à l'extrémité orientale de la Tauride. Elle est assise en croissant sur la côte nord de cette langue de terre. Un mont, sur lequel s'élevait autrefois l'acropole, la domine majestueusement. C'est le mont Mithridate. Le nom de ce terrible et implacable ennemi des Romains, qui faillit les chasser de l'Asie, ce général audacieux, ce polyglotte émérite, ce toxicologue légendaire, a justement sa place au front d'une cité qui fut la capitale du royaume du Bosphore. C'est là que ce roi de Pont, ce terrible Eupator, se fit percer de l'épée d'un soldat gaulois, après avoir vainement tenté d'empoisonner ce corps de fer, qu'il avait habitué aux poisons. Tel fut le petit cours d'histoire que Van Mitten, pendant une demi-heure de halte, crut devoir faire à ses compagnons. Ce qui lui attira cette réponse de son ami Kéraban: «Mithridate n'était qu'un maladroit! --Et pourquoi? demanda Van Mitten. --S'il voulait s'empoisonner sérieusement, il n'avait qu'a aller dîner à notre auberge d'Arabat!» Là-dessus, le Hollandais ne crut pas devoir continuer l'éloge de l'époux de la belle Monime; mais il se promit bien de visiter sa capitale, pendant les quelques heures qui lui seraient laissées. La chaise traversa la ville, avec son singulier équipage, pour la plus grande surprise d'une population hybride, composée de juifs en très grand nombre, de Tatars, de Grecs et même de Russes,--en tout une douzaine de mille habitants. Le premier soin d'Ahmet, en arrivant à l'-Hôtel Constantin-, fut de s'enquérir s'il pourrait se procurer des chevaux pour le lendemain matin. A son extrême satisfaction, ils ne manquaient point, cette fois, aux écuries de la maison de poste. «Il est heureux, fit observer Kéraban, que le seigneur Saffar n'ait pas tout pris à ce relais!» Mais le peu endurant oncle d'Ahmet n'en garda pas moins une vive rancune à l'égard de cet importun, qui se permettait de le devancer sur les routes et de lui prendre ses chevaux. En tout cas, comme il n'avait plus l'emploi des dromadaires, il les revendit à un chef de caravane, qui partait pour le détroit d'Iénikalé; mais il ne les vendit vivants que pour la prix qu'on les eût achetés morts. De là, une perte assez sensible que le rancunier Kéraban porta, -in petto-, au passif du seigneur Saffar. Il va sans dire que ce Saffar n'était point à Kertsch,--ce qui lui évita sans doute une discussion des plus sérieuses avec son concurrent. Depuis deux jours, il avait quitté la ville, pour prendre le chemin du Caucase. Circonstance heureuse, puisqu'il ne précéderait plus des voyageurs décidés à suivre la route du littoral. Un bon souper à l'-Hôtel Constantin-, une bonne nuit dans des chambres assez confortables, firent oublier les ennuis passés aux maîtres aussi bien qu'aux serviteurs. Aussi, une lettre, adressée par Ahmet à Odessa, put-elle dire que le voyage s'accomplissait régulièrement. Comme le départ n'avait été décidé pour le lendemain, 5 septembre, qu'à dix heures du matin, le consciencieux Van Mitten se leva en même temps que le soleil, afin de visiter la ville. Il trouva, cette fois, Ahmet prêt à l'accompagner. Tous deux s'en allèrent donc à travers les larges rues de Kertsch, bordées de trottoirs dallés, où fourmillaient des chiens vagabonds, qu'un bohémien, exécuteur patenté de ces basses oeuvres, est chargé d'assommer à coups de bâton. Mais, sans doute, le bourreau avait passé une partie de la nuit à boire, car Ahmet et le Hollandais eurent quelque peine à échapper aux crocs de ces dangereuses bêtes. Le quai de pierre, construit sur la mer, au fond de la baie formée par un retour de la côte, qui se prolonge jusqu'aux rives du détroit, leur permit de se promener plus aisément. Là s'élèvent le palais du gouverneur et la maison de la douane. Un peu au large, par suite du manque d'eau, sont mouillés les navires, auxquels le port de Kertsch offre un bon ancrage, non loin du lazaret. Ce port est devenu assez commerçant, depuis la cession de la ville à la Russie en 1774, et on y trouve un vaste entrepôt de ce sel que fournissent les salines de Pérékop. «Avons-nous le temps de monter là? dit Van Mitten, en désignant le mont Mithridate, sur lequel se dresse actuellement un temple grec, enrichi des dépouilles de ces tumuli, si nombreux dans la province de Kertsch,--temple qui a remplacé l'antique acropole. --Hum! fit Ahmet, il ne faudrait pas risquer de faire attendre l'oncle Kéraban! --Ni son neveu! répondit en souriant Van Mitten. --Il est bien vrai, reprit Ahmet, que pendant tout ce voyage, je ne songe guère qu'à notre prochain retour à Scutari!--Vous me comprenez, monsieur Van Mitten? --Oui..., je comprends, mon jeune ami, répondit le Hollandais, et pourtant le mari de madame Van Mitten aurait bien le droit de ne pas vous comprendre!» Sur cette réflexion, trop justifiée par les épreuves du ménage de Rotterdam, tous deux commencèrent à gravir le mont Mithridate, ayant encore deux heures devant eux avant le départ. De ce point élevé, une vue magnifique s'étend sur la baie de Kertsch. Dans le sud se dessine l'angle extrême de la presqu'île. Vers l'est s'arrondissent les deux langues de terre qui entourent la baie de Taman, au delà du détroit d'Iénikalé. Le ciel, assez pur, permettait d'apercevoir alors les divers accidents de la contrée, et ces khourghans, ou tombeaux anciens, dont la campagne est couverte jusqu'en ses moindres collines de corallites. Lorsque Ahmet jugea que le moment était venu de regagner l'hôtel, il montra à Van Mitten un escalier monumental, orné de balustres, qui descend du mont Mithridate à la ville et aboutit à la place du marché. Un quart d'heure plus tard, tous deux rejoignaient le seigneur Kéraban, lequel essayait vainement de discuter avec son hôte, un Tatar des plus placides. Il était temps d'arriver, car il eût fini par se fâcher en ne trouvant point l'occasion de se mettre en colère. La chaise était là, attelée de bons chevaux d'origine persane, dont il se fait un important commerce à Kertsch. Chacun reprit sa place, et on partit au galop d'un attelage qui ne fit point regretter le trot fatigant des dromadaires. Ahmet n'était pas sans éprouver une certaine inquiétude en approchant du détroit. On se rappelle, en effet, ce qui s'était passé, lorsque l'itinéraire fut modifié à Kherson. Sur les instances de son neveu, le seigneur Kéraban avait consenti à ne point faire le tour de la mer d'Azof, afin de couper au plus court par la Crimée. Mais, ce faisant, il devait penser que la terre ferme ne lui manquerait en aucun point du parcours. Il se trompait, et Ahmet n'avait rien fait pour dissiper son erreur. On peut être un très bon Turc, un excellent négociant en tabacs, et ne pas connaître à fond la géographie. L'oncle d'Ahmet devait probablement ignorer que l'écoulement de la mer d'Azof dans la mer Noire se fait par un large sund, cet antique Bosphore cimmérien, qui porte le nom de détroit d'Iénikalé, et que, par conséquent, il lui faudrait forcément traverser ce détroit, entre la presqu'île de Kertsch et la presqu'île de Taman. Or, le seigneur Kéraban avait pour la mer une répugnance que son neveu connaissait de longue date. Que dirait-il donc, lorsqu'il se trouverait en face de cette passe, si, à cause des courants ou du peu de profondeur des eaux, il fallait la franchir dans sa plus grande largeur, qui peut être estimée à vingt milles? Et s'il refusait obstinément de s'y aventurer? Et s'il prétendait remonter toute la côte orientale de la Crimée pour suivre le littoral de la mer d'Azof jusqu'aux premiers contreforts du Caucase? Quelle prolongation de voyage! Que de temps perdu! Que d'intérêts compromis! Comment serait-on à Scutari pour la date du 30 septembre? Voilà quelles réflexions se faisait Ahmet, pendant que la chaise roulait à travers la presqu'île. Avant deux heures, elle aurait atteint le détroit, et l'oncle saurait à quoi s'en tenir. Convenait-il, dès à présent, de le préparer à cette grave éventualité? Mais, alors, que d'adresse à déployer pour que la conversation ne dégénérât pas en discussion, et de discussion en dispute! Si le seigneur Kéraban s'entêtait, rien ne le ferait démordre de son idée, et, bon gré, mal gré, il obligerait la chaise de poste à reprendre le chemin de Kertsch. Ahmet ne savait donc à quel parti s'arrêter. S'il avouait sa ruse, il risquait de mettre son oncle hors de lui! Ne vaudrait-il pas mieux, dût-il passer lui-même pour un ignorant, feindre la plus parfaite surprise, en trouvant un détroit là où l'on croyait trouver la terre ferme? «Qu'Allah me vienne en aide! se dit Ahmet. Et il attendit avec résignation que le Dieu des musulmans voulût bien le tirer d'affaire. La presqu'île de Kertsch est divisée par une longue tranchée, faite aux temps antiques, qu'on appelle le rempart d'Akos. La route, qui la suit en partie, est assez bonne depuis la ville jusqu'au lazaret; puis, elle devient difficile et glissante, en descendant les pentes vers le littoral. L'attelage ne put donc marcher très rapidement pendant la matinée,--ce qui permit à Van Mitten de prendre un aperçu plus complet de cette portion de la Chersonèse. En somme, c'était la steppe russe, dans toute sa nudité. Quelques caravanes la traversaient et venaient chercher abri le long du rempart d'Akos, campant avec tout le pittoresque d'une halte orientale. D'innombrables khourghans couvraient la campagne et lui donnaient l'aspect peu récréatif d'un immense cimetière. C'étaient autant de tombeaux que les antiquaires avaient fouillés jusque dans leurs profondeurs, et dont les richesses, vases étrusques, pierres de cénotaphes, bijoux anciens, ornent maintenant les murs du temple et les salles du musée de Kertsch. Vers midi, apparut à l'horizon une grosse tour carrée, flanquée de quatre tourelles: c'était le fort qui s'élève au nord de la bourgade d'Iénikalé. Dans le sud, à l'extrémité de la baie de Kertsch, se dessinait le cap Au-Bouroum, dominant le littoral de la mer Noire. Puis, le détroit s'ouvrait avec les deux pointes, qui forment le liman ou baie de Taman. Au lointain, les premiers profils du Caucase, sur la côte asiatique, faisaient comme un cadre gigantesque au Bosphore cimmérien. Il est bien certain que ce détroit ressemblait à un bras de mer, à ce point que Van Mitten, qui connaissait les antipathies de son ami Kéraban, regarda Ahmet d'un air très étonné. Ahmet lui fit signe de se taire. Très heureusement, l'oncle sommeillait alors, et ne voyait rien des eaux de la mer Noire et de la mer d'Azof, qui se confondent dans ce sund, dont la partie la plus étroite mesure de cinq à six milles de large. «Diable!» se dit Van Mitten. Il était vraiment fâcheux que le seigneur Kéraban ne fût pas né quelque cent ans plus tard! Si son voyage s'était fait à cette époque, Ahmet n'aurait pas eu sujet d'être inquiet, comme il l'était en ce moment. En effet, ce détroit tend à s'ensabler, et finira, avec l'agglomération des sables coquilliers, par ne plus être qu'un étroit chenal à courant rapide. Si, il y a cent cinquante ans, les vaisseaux de Pierre le Grand avaient pu le franchir pour aller assiéger Azof, maintenant, les bâtiments de commerce sont forcés d'attendre que les eaux, refoulées par les vents du sud, leur donnent une profondeur de dix à douze pieds. Mais on était en l'an 1882 et non en l'un 2000, et il fallait accepter les conditions hydrographiques telles qu'elles se présentaient. Cependant, la chaise avait descendu les pentes, qui aboutissent à Iénikalé, faisant partir d'assourdissantes volées d'outardes, remisées dans les grandes herbes. Elle s'arrêta à la principale auberge de la bourgade, et le seigneur Kéraban se réveilla. «Nous sommes au relais? demanda-t-il. --Oui! au relais d'Iénikalé,» répondit simplement Ahmet. Tous mirent pied à terre et entrèrent dans l'auberge, pendant que la voiture regagnait la maison de poste. De là, elle devait se rendre au quai d'embarquement, où se trouve le bac, destiné au transport des voyageurs à pied, à cheval, en charrette, et même au passage des caravanes qui vont d'Europe en Asie ou d'Asie en Europe. Iénikalé est une bourgade où se fait un lucratif commerce de sel, de caviar, de suif, de laine. Les pêcheries d'esturgeons et de turbots occupent une partie de sa population, qui est presque entièrement grecque. Les marins s'adonnent au petit cabotage du détroit et du littoral voisin sur de légères embarcations, gréées de deux voiles latines. Iénikalé se trouve dans une importante situation stratégique,--ce qui explique pourquoi les Russes l'ont fortifiée, après l'avoir enlevée aux Turcs en 4771. C'est une des portes de la mer Noire, qui, sur ce point, a deux clefs de sûreté: la clef d'Iénikalé, d'un côté, la clef de Taman, de l'autre. Après une demi-heure de halte, le seigneur Kéraban donna à ses compagnons le signal du départ, et ils se dirigèrent vers le quai où les attendait le bac. Tout d'abord, les regards de Kéraban se portèrent à droite, à gauche, et une exclamation lui échappa. «Qu'avez-vous, mon oncle? demanda Ahmet, qui ne se sentait point à l'aise. --C'est une rivière, cela? dit Kéraban, en montrant le détroit. --Une rivière, en effet! répondit Ahmet, qui crut devoir laisser son oncle dans l'erreur. --Une rivière!...» s'écria Bruno. Un signe de son maître lui fit comprendre qu'il devait ne pas insister sur ce point. «Mais non! C'est un....» dit Nizib. Il ne put achever. Un violent coup de coude de son camarade Bruno lui coupa la parole, au moment où il allait qualifier, comme elle le méritait, cette disposition hydrographique. Cependant, le seigneur Kéraban regardait toujours cette rivière, qui lui barrait la route. «Elle est large! dit-il. --En effet ... assez large ... par suite de quelque crue, probablement! répondit Ahmet. --Crue ... due à la fonte des neiges!, ajouta Van Mitten, pour appuyer son jeune ami. --La fonte des neiges ... au mois de septembre? dit Kéraban, en se retournant vers le Hollandais. --Sans doute ... la fonte des neiges ... des vieilles neiges ... les neiges du Caucase! répondit Van Mitten, qui ne savait plus trop ce qu'il disait. --Mais je ne vois pas de pont qui permette de franchir cette rivière? reprit Kéraban. --En effet, mon oncle, il n'y en a plus! répondit Ahmet, en se faisant une longue-vue de ses deux mains à demi fermées, comme pour mieux apercevoir le prétendu pont de la prétendue rivière. --Cependant, il devrait y avoir un pont ... dit Van Mitten. Mon guide mentionne l'existence d'un pont.... --Ah! votre guide mentionne l'existence d'un pont?... répliqua Kéraban, qui, fronçant les sourcils, regardait en face son ami Van Mitten. --Oui ... ce fameux pont ... dit en balbutiant le Hollandais.... 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