«Soit, mon oncle, dit-il, et croyez bien que personne ici n'a l'envie
de vous résister.... Mais si vous n'êtes venu à Odessa que parce
qu'Odessa est sur votre route, quelle route voulez-vous donc suivre
pour aller de Constantinople à Scutari?
--La route qui fait le tour de la mer Noire!
--Le tour de la mer Noire!» s'écria Ahmet.
Et il y eut un instant de silence.
«Ah ça! reprit Kéraban, qu'y a-t-il d'étonnant, d'extraordinaire,
s'il vous plaît, à ce que je me rende de Constantinople à Scutari en
faisant le tour de la mer Noire?»
Le banquier Sélim et Ahmet se regardèrent. Est-ce que le riche
négociant de Galata était devenu fou?
«Ami Kéraban, dit alors Sélim, nous ne songeons point à vous
contrarier....»
C'était la phrase habituelle par laquelle on commençait prudemment
toute conversation avec le têtu personnage.
«... Nous ne voulons pas vous contrarier, mais il nous semble que,
pour aller directement de Constantinople à Scutari, il n'y a qu'à
traverser le Bosphore!
--Il n'y a plus de Bosphore!
--Plus de Bosphore?... répéta Ahmet.
--Pour moi, du moins! Il n'y en a que pour ceux qui veulent se
soumettre à payer un impôt inique, un impôt de dix paras par personne,
un impôt dont le gouvernement des nouveaux Turcs vient de frapper ces
eaux libres de tout droit jusqu'à ce jour!
--Quoi!... un nouvel impôt! s'écria Ahmet, qui comprit en un instant
dans quelle aventure un entêtement indéracinable venait de lancer son
oncle.
--Oui, reprit le seigneur Kéraban en s'animant de plus belle. Au
moment où j'allais m'embarquer dans mon caïque ... pour aller dîner
à Scutari ... avec mon ami Van Mitten, cet impôt de dix paras venait
d'être établi!... Naturellement, j'ai refusé de payer!... On a refusé
de me laisser passer!... J'ai dit que je saurais bien aller à Scutari
sans traverser le Bosphore!... On m'a répondu que cela ne serait
pas!... J'ai répondu que cela serait!... Et cela sera! Par Allah! je
me serais plutôt coupé la main que de la porter à ma poche pour en
tirer ces dix paras! Non! par Mahomet! par Mahomet! ils ne connaissent
pas Kéraban!»
Évidemment, ils ne connaissaient pas Kéraban! Mais son ami Sélim, son
neveu Ahmet, Van Mitten, Amasia, le connaissaient, et ils virent
bien, après ce qui s'était passé, qu'il serait impossible de le faire
revenir sur sa résolution. Il n'y avait donc pas à discuter,--ce qui
aurait compliqué les choses,--mais à accepter la situation.
C'était tellement indiqué que cela se fit d'un commun accord, sans
même entente préalable.
«Après tout, mon oncle, vous avez raison! dit Ahmet.
--Absolument raison! ajouta Sélim.
--Toujours raison! répondit Kéraban.
--Il faut résister aux prétentions iniques, reprit Ahmet, résister,
quand il devrait vous en coûter la fortune....
--Et la vie! ajouta Kéraban.
--Vous avez donc bien fait de vous refuser au payement de cet impôt,
et de montrer que vous saurez aller de Constantinople à Scutari, sans
franchir le Bosphore....
--Et sans débourser dix paras, ajouta Kéraban, dût-il m'en coûter cinq
cent mille!
--Mais vous n'êtes pas absolument pressé de partir, je suppose?...
demanda Ahmet.
--Absolument pressé, mon neveu, répondit Kéraban. Il faut, tu sais
pourquoi, que je sois de retour avant six semaines!
--Bon! mon cher oncle, vous pourriez bien nous donner quelque huit
jours à Odessa?...
--Pas cinq jours, pas quatre, pas un, répondit Kéraban, pas même une
heure!»
Ahmet, voyant que le naturel allait reprendre le dessus, fit signe à
Amasia d'intervenir.
«Et notre mariage, monsieur Kéraban? dit la jeune fille, en lui
prenant la main.
--Ton mariage, Amasia? répondit Kéraban, il ne sera en aucune façon
reculé. Il faut qu'il soit fait avant la fin du mois prochain!... Eh
bien, il le sera!... Mon voyage ne le retardera pas d'un jour ... à la
condition que je parte, sans perdre un instant!»
Ainsi tombait cet échafaudage d'espérances que tous avaient édifié sur
l'arrivée inattendue du seigneur Kéraban. Le mariage ne serait pas
hâté, mais il ne serait pas reculé non plus! disait-il. Eh! qui
pouvait en répondre? Comment prévoir les éventualités d'un si long et
si pénible voyage, fait dans ces conditions?
Ahmet ne put retenir un mouvement de dépit, que son oncle ne vit pas,
heureusement,--pas plus qu'il n'aperçut le nuage qui obscurcit le
front d'Amasia,--pas plus qu'il n'entendit Nedjeb murmurer:
«Ah! le vilain oncle!
--D'ailleurs, ajouta celui-ci du ton d'un homme qui fait une
proposition à laquelle il n'est pas d'objection possible, d'ailleurs,
je compte bien qu'Ahmet m'accompagnera!
--Diable! voilà un coup droit, difficile à parer! dit à mi-voix Van
Mitten.
--On ne le parera pas!» répondit Bruno.
Ahmet, en effet, avait reçu ce coup en plein coeur. De son côté,
Amasia, vivement atteinte par l'annonce du départ de son fiancé,
demeurait immobile, près de Nedjeb, qui aurait arraché les yeux au
seigneur Kéraban.
Au fond de la galerie, le capitaine de la -Guïdare- ne perdait pas
un mot de cette conversation. Cela prenait évidemment une tournure
favorable à ses projets.
Sélim, bien qu'il eût peu d'espoir de modifier la résolution de son
ami, crut devoir intervenir, pourtant, et dit:
«Est-il donc nécessaire, Kéraban, que votre neveu fasse avec vous le
tour de la mer Noire?
--Nécessaire, non! répondit Kéraban, mais je ne pense pas qu'Ahmet
hésite à m'accompagner!
--Cependant!... reprit Sélim.
--Cependant?...» répondit l'oncle, dont les dents se serrèrent, ainsi
qu'il lui arrivait au début de toute discussion.
Une minute de silence, qui parut interminable, suivit le dernier mot
prononcé par le seigneur Kéraban. Mais Ahmet avait énergiquement pris
son parti. Il parlait bas à la jeune fille. Il lui faisait comprendre
que, quelque chagrin qu'ils dussent ressentir tous deux de ce départ,
mieux valait ne pas résister; que, sans lui, ce voyage pourrait
éprouver des retards de toutes sortes; qu'avec lui, au contraire,
ce voyage s'accomplirait plus rapidement; qu'avec sa parfaite
connaissance de la langue russe, il ne laisserait perdre ni un jour
ni une heure; qu'il saurait bien obliger son oncle à faire les pas
doubles, comme on dit, cela dût-il lui coûter le triple; qu'enfin,
avant la fin du prochain mois, c'est-à-dire avant la date à laquelle
Amasia devait être mariée pour sauvegarder un intérêt de fortune
considérable, il aurait ramené Kéraban sur la rive gauche du Bosphore.
Amasia n'avait pas eu la force de dire oui, mais elle comprenait que
c'était le meilleur parti à prendre.
«Eh bien, c'est convenu, mon oncle! dit Ahmet. Je vous accompagnerai,
et je suis prêt à partir, mais....
--Oh! pas de conditions, mon neveu!
--Soit, sans conditions!» répondit Ahmet.
Et, mentalement, il ajouta:
«Je saurai bien te faire courir, quand tu devrais t'y époumonner, oh!
le plus têtu des oncles!
--En route donc,» dit Kéraban.
Et se retournant vers Sélim:
«Ces roubles en échange de mes piastres?...
--Je vous les donnerai à Odessa, où je vais vous accompagner, répondit
Sélim.
--Vous êtes prêt, Van Mitten? demanda Kéraban.
--Toujours prêt.
--Eh bien, Ahmet, reprit Kéraban, embrasse ta fiancée, embrasse-la
bien, et partons!»
Ahmet serrait déjà la jeune fille dans ses bras. Amasia ne pouvait
retenir ses larmes.
«Ahmet, mon cher Ahmet!... répétait-elle.
--Ne pleurez pas, chère Amasia! disait Ahmet. Si notre mariage n'est
pas avancé, il ne sera pas retardé non plus, je vous le promets!...
Ce ne sont que quelques semaines d'absence!...
--Ah! chère maîtresse, dit Nedjeb, si le seigneur Kéraban pouvait
seulement se casser une jambe ou deux avant de sortir d'ici!
Voulez-vous que je m'occupe de cela?»
Mais Ahmet ordonna à la jeune Zingare de se tenir tranquille, et il
fit bien. Certainement, Nedjeb était femme à tout tenter pour arrêter
cet oncle intraitable.
Les adieux étaient faits, les derniers baisers étaient échangés. Tous
se sentaient émus. Le Hollandais lui-même éprouvait comme un serrement
de coeur. Seul, le seigneur Kéraban ne voyait rien ou ne voulait rien
voir de l'attendrissement général.
«La chaise est-elle prête? demanda-t-il à Nizib, qui entrait à ce
moment dans la galerie.
--La chaise est prête, répondit Nizib.
--En route! dit Kéraban. Ah! messieurs les modernes Ottomans, qui vous
habillez à l'européenne! Ah! messieurs les nouveaux Turcs, qui ne
savez plus même être gras!...»
C'était évidemment là une impardonnable décadence aux yeux du seigneur
Kéraban.
«... Ah! messieurs les renégats, qui vous soumettez aux prescriptions
de Mahmoud, je vous montrerai qu'il y a encore de Vieux Croyants, dont
vous n'aurez jamais raison!»
Personne ne le contredisait alors, le seigneur Kéraban, et pourtant il
s'animait de plus belle.
«Ah! vous prétendez monopoliser le Bosphore à votre profit! Eh
bien, je m'en passerai, de votre Bosphore! Je m'en moque, de votre
Bosphore!--Vous dites, Van Mitten?...
--Je ne dis rien, répondit Van Mitten, qui, de fait, n'avait pas même
ouvert la bouche et s'en fût bien gardé!
--Votre Bosphore! Leur Bosphore! reprit la seigneur Kéraban, en
tendant son poing vers le sud. Heureusement, la mer Noire est là! Elle
a un littoral, la mer Noire, et il n'est pas uniquement fait pour les
conducteurs de caravanes! Je le suivrai, je le contournerai! Hein!
mes amis, voyez-vous d'ici la figure que feront ces employés du
gouvernement, quand ils me verront apparaître sur les hauteurs de
Scutari, sans avoir jeté même un demi-para dans leur sébille de
mendiants administratifs!»
Il faut bien en convenir, le seigneur Kéraban, tout débordant de
menaces en cette suprême imprécation, était magnifique.
«Allons, Ahmet! allons, Van Mitten! s'écria-t-il. En route! en route!
en route!»
Il était déjà sur la porte, lorsque Sélim l'arrêta d'un mot:
«Ami Kéraban, dit-il, une simple observation.
--Pas d'observations!
--Eh bien, une simple remarque que je désirerais vous faire, reprit le
banquier.
--Eh! avons-nous le temps?...
--Écoutez-moi, ami Kéraban. Une fois arrivé à Scutari, après avoir
achevé ce tour de la mer Noire, que ferez-vous?
--Moi?... Eh bien, je ... je....
--Vous n'allez pas, je suppose, vous fixer à Scutari, sans jamais
revenir à Constantinople, où est le siège de votre maison de commerce?
--Non.... répondit Kéraban, en hésitant un peu.
--Au fait, mon oncle, fit observer Ahmet, pour peu que vous vous
obstiniez à ne plus passer le Bosphore, notre mariage....
--Ami Sélim, rien n'est plus simple! répondit Kéraban, en éludant la
première question, qui ne laissait pas de l'embarrasser. Qui vous
empêche de venir avec Amasia à Scutari? Cela vous coûtera dix paras
par tête, il est vrai, pour franchir leur Bosphore, mais votre honneur
n'est pas engagé comme le mien dans l'affaire!
--Oui! oui! Venez à Scutari, dans un mois! s'écria Ahmet. Vous nous
attendrez là, ma chère Amasia, et nous ferons en sorte de ne pas trop
vous faire attendre!
--Soit! Rendez-vous à Scutari! répondit Sélim. C'est là que nous
célébrerons le mariage!--Mais enfin, ami Kéraban, le mariage fait, ne
reviendrez vous pas à Constantinople?
--J'y reviendrai, s'écria Kéraban, certes, j'y reviendrai!
--Et comment?
--Eh bien, ou cet impôt vexatoire sera aboli, et je passerai le
Bosphore ... sans payer....
--Et s'il ne l'est pas?
--S'il ne l'est pas?... répondit le seigneur Kéraban avec un geste
superbe. Par Allah! je reprendrai le même chemin, et je referai le
tour de la mer Noire!»
XI
DANS LEQUEL IL SE MÊLE UN PEU DE DRAME A CETTE FANTAISISTE HISTOIRE DE
VOYAGE.
Ils étaient tous partis! Ils avaient quitté la villa, le seigneur
Kéraban pour accomplir ce voyage, Van Mitten pour accompagner son ami,
Ahmet pour suivre son oncle, Nizib et Bruno, parce qu'ils ne pouvaient
faire autrement! L'habitation était maintenant déserte, à ne point
compter cinq ou six serviteurs, qui s'occupaient de leur besogne
dans les communs. Le banquier Sélim, lui-même, venait de se rendre à
Odessa, afin de remettre aux voyageurs les roubles échangés contre
leurs piastres ottomanes.
La villa ne comptait plus parmi ses hôtes que les deux jeunes filles,
Amasia et Nedjeb.
Le capitaine maltais le savait bien. Toutes les péripéties de cette
scène d'adieux, il les avait suivies avec un intérêt facile à
comprendre. Le seigneur Kéraban remettrait-il à son retour le mariage
d'Amasia et d'Ahmet? Il l'avait remis: première bonne carte dans son
jeu. Ahmet consentirait-il à accompagner son oncle?... Il y avait
consenti: seconde bonne carte dans le jeu d'Yarhud.
Eh bien, le Maltais en avait une troisième: Amasia et Nedjeb étaient
maintenant seules dans la villa, ou, tout au moins, dans la
galerie qui s'ouvrait sur la mer. Sa tartane se trouvait là, à une
demi-encâblure.... Son canot l'attendait au bas des degrés.... Ses
matelots étaient gens à lui obéir sur un signe.... Il n'avait qu'à
vouloir!
Le capitaine fut vivement tenté d'employer la violence pour s'emparer
d'Amasia. Mais, au fond, comme c'était un homme prudent, ne
voulant rien donner au hasard, décidé à ne laisser aucune trace de
l'enlèvement, il se mit à réfléchir.
Or, il faisait grand jour alors. S'il tentait d'agir par force, Amasia
appellerait à son aide. Nedjeb joindrait ses cris aux siens. Peut-être
seraient-elles entendues de quelque serviteur! Peut-être verrait-on la
-Guïdare- appareillant en toute hâte pour sortir de la baie d'Odessa!
Ce serait là un indice, un commencement de preuve.... Non! mieux
valait opérer avec plus de circonspection et attendre la nuit pour
agir. L'important était qu'Ahmet ne fût plus là..., et il n'y était
plus.
Le Maltais resta donc à l'écart, assis à l'arrière de son canot que
dissimulait en partie la balustrade, et il observait les deux jeunes
filles. Elles ne songeaient guère à la présence de ce dangereux
personnage.
Toutefois, si, par suite de la visite convenue, Amasia et Nedjeb
consentaient à venir à bord de la tartane, soit pour examiner les
articles dont elles devaient faire emplette, soit pour tout autre
motif,--et Yarhud avait une idée à cet égard,--il verrait s'il serait
opportun de se décider, sans attendre la nuit.
Après le départ d'Ahmet, Amasia, frappée de ce coup subit, était
restée silencieuse, pensive, regardant le lointain horizon qui
se déroulait vers le nord. Là se dessinait ce littoral, dont les
voyageurs allaient obstinément suivre le contour; là, cette route où
les retards, les dangers peut-être, mettraient à l'épreuve le soigneur
Kéraban et tous ceux qu'il entraînait malgré eux! Si son mariage
eût été fait, elle n'aurait pas hésité à accompagner Ahmet! Comment
l'oncle s'y serait-il opposé? Il ne l'eût pas voulu. Non! Devenue sa
nièce, il lui semblait qu'elle aurait eu quelque influence sur lui,
qu'elle l'aurait arrêté sur cette pente dangereuse, où son obstination
pouvait le pousser encore! Et maintenant, elle était seule, et il lui
fallait attendre bien des semaines avant de se retrouver avec Ahmet
dans cette villa de Scutari, où leur union devait s'accomplir!
Mais si Amasia était triste, Nedjeb était furieuse, elle, furieuse
contre l'entêté, cause de toutes ces déceptions! Ah! s'il se fût agi
de son propre mariage, la jeune Zingare ne se fût point laissé enlever
ainsi son fiancé! Elle aurait tenu tête au têtu! Non! cela ne se
serait pas passé de la sorte!
Nedjeb s'approcha de la jeune fille. Elle la prit par la main; elle
la ramena vers le divan; elle la força de s'y reposer, et, prenant un
coussin, s'assit à ses pieds.
«Chère maîtresse, dit-elle, à votre place, au lieu de penser au
seigneur Ahmet pour le plaindre, je penserais au seigneur Kéraban pour
le maudire à mon aise!
--A quoi bon? répondit Amasia.
--Il me semble que ce serait moins triste! reprit Nedjeb. Si vous le
voulez, nous allons accabler cet oncle de toutes nos malédictions! Il
les mérite, et je vous assure que je lui ferai bonne mesure!
--Non, Nedjeb, répondit Amasia. Parlons plutôt d'Ahmet! C'est à lui
seul que je dois penser! c'est à lui seul que je pense!
--Parlons-en donc, chère maîtresse, dit Nedjeb. En vérité, c'est bien
le plus charmant fiancé que puisse rêver une jeune fille, mais quel
oncle il a! Ce despote, cet égoïste, ce vilain homme, qui n'avait
qu'un mot à dire et qui ne l'a pas dit, qui n'avait qu'à nous donner
quelques jours et qui les a refusés! Vraiment! il mériterait....
--Parlons d'Ahmet! reprit Amasia.
--Oui, chère maîtresse! Comme il vous aime! Combien vous serez
heureuse avec lui! Ah! il serait parfait s'il n'avait pas un pareil
oncle! Mais en quoi est-il bâti, cet homme-là? Savez-vous qu'il a
bien fait de ne point prendre de femme, ni une ni plusieurs! Avec ses
entêtements, il aurait fait révolter jusqu'aux esclaves de son harem!
--Voilà que tu parles encore de lui, Nedjeb! dit Amasia, dont les
pensées suivaient un tout autre cours.
--Non!... non!... je parle du seigneur Ahmet! Comme vous, je ne songe
qu'au seigneur Ahmet!
Eh, tenez! à sa place, je ne me serais pas rendue! J'aurais
insisté!... Je lui croyais plus d'énergie!
--Qui te dit, Nedjeb, qu'il n'a pas montré plus d'énergie à céder aux
ordres de son oncle qu'à lui résister? Ne vois-tu pas, quelque douleur
que cela me cause, que mieux valait qu'il fût de ce voyage, pour le
hâter par tous les moyens possibles, pour prévenir peut-être des
dangers dans lesquels le seigneur Kéraban risque de se jeter avec son
entêtement habituel. Non! Nedjeb, non! En partant, Ahmet a fait preuve
de courage! En partant, il m'a donné une nouvelle preuve de son amour!
--Il faut que vous ayez raison, ma chère maîtresse! répondit Nedjeb,
qui, emportée par la vivacité de son sang de Zingare, ne pouvait se
rendre! Oui! le seigneur Ahmet s'est montré énergique en partant! Mais
n'eût-il pas été plus énergique encore s'il eût empêché son oncle de
partir!
--Était-ce possible, Nedjeb? reprit Amasia. Je te le demande, était-ce
possible?
--Oui ... non!... peut-être! répondit Nedjeb. Il n'y a pas de barre
de fer qu'on ne puisse faire plier ... ou briser, au besoin! Ah! cet
oncle Kéraban! C'est bien à lui seul qu'il faut s'en prendre! Et s'il
arrive quelque accident, c'est lui seul qui en sera responsable! Et
quand je pense que c'est pour ne pas payer dix paras qu'il fait le
malheur du seigneur Ahmet, le vôtre ... et, par conséquent, le mien.
Je voudrais, oui!... je voudrais que la mer Noire débordât jusqu'aux
dernières limites du monde, pour voir s'il s'obstinerait encore à en
faire le tour!
--Il le ferait! répondit Amasia d'un ton de conviction profonde. Mais
parlons d'Ahmet, Nedjeb, et ne parlons que de lui!»
En ce moment, Yarhud venait de quitter son canot, et, sans être vu, il
s'avançait vers les deux jeunes filles. Au bruit de ses pas, toutes
deux se retournèrent. Leur surprise, mêlée d'un peu de crainte, fut
grande en l'apercevant près d'elles.
Nedjeb s'était relevée la première.
«Vous, capitaine? dit-elle. Que venez-vous faire ici? Que voulez-vous
donc?...
--Je ne veux rien, répondit Yarhud, en feignant quelque étonnement de
se voir accueilli de la sorte, je ne veux rien, si ce n'est me mettre
à votre disposition pour....
--Pour?... répéta Nedjeb.
--Pour vous conduire à bord de la tartane, répondit le capitaine.
N'avez-vous pas décidé de venir visiter sa cargaison et de faire un
choix de ce qui pourrait vous convenir?
--C'est vrai, chère maîtresse, s'écria Nedjeb. Nous avions promis au
capitaine....
--Nous avions promis, quand Ahmet était encore là, répondit la jeune
fille, mais Ahmet est parti, et il n'y a plus lieu de nous rendre à
bord de la -Guïdare-!»
Les sourcils du capitaine se froncèrent un instant; puis, du ton le
plus calme:
«La -Guïdare-, dit-il, ne peut faire un long séjour dans la baie
d'Odessa, et il est possible que j'appareille demain ou après-demain
au plus tard. Si donc la fiancée du seigneur Ahmet veut faire
acquisition de quelques-unes de ces étoffes dont les échantillons ont
paru lui plaire, il faudrait profiter de cette occasion. Mon canot est
là, et, en quelques instants, nous pourrons être à bord.
--Nous vous remercions, capitaine, répondit froidement Amasia, mais
j'aurais peu de goût à m'occuper de pareilles fantaisies en l'absence
du seigneur Ahmet! Il devait nous accompagner dans cette visite à la
-Guïdare-, il devait nous aider de ses conseils... Il n'est plus là,
et, sans lui, je ne peux et ne veux rien faire!
--Je le regrette, répondit Yarhud, d'autant plus que le seigneur
Ahmet, je n'en doute pas, serait agréablement surpris, à son retour,
si vous aviez fait ces acquisitions! C'est une occasion qui ne se
retrouvera plus, et que vous regretterez!
--Cela est possible, capitaine, répondit Nedjeb, mais, en ce moment,
vous ferez mieux, je pense, de ne point insister à ce sujet!
--Soit, reprit Yarhud, en s'inclinant. Toutefois, laissez-moi
espérer que si, dans quelques semaines, les hasards de ma navigation
ramenaient la -Guïdare- à Odessa, vous voudriez bien ne point oublier
que vous aviez promis de lui rendre visite.
--Nous ne l'oublierons pas, capitaine,» répondit Amasia, en faisant
comprendre au Maltais qu'il pouvait se retirer.
Yarhud salua donc les deux jeunes filles; il fit quelques pas vers
la terrasse; puis, s'arrêtant, comme si quelque idée lui fût venue
soudain, il revint vers Amasia, au moment où la jeune fille allait
quitter la galerie.
«Un mot encore, dit-il, ou plutôt une proposition, qui ne peut qu'être
agréable à la fiancée du seigneur Ahmet.
--De quoi s'agit-il? demanda Amasia, un peu impatientée de cette
obstination du capitaine maltais à lui imposer sa présence et cette
conversation dans la villa.
--Le hasard m'a fait assister à toute cette scène, qui a précédé le
départ du seigneur Ahmet.
--Le hasard? répondit Amasia, devenue méfiante, comme par un
pressentiment.
--Le hasard seul! répondit Yarhud. J'étais la, dans mon canot, qui
était resté à votre disposition....
--Quelle proposition avez-vous à nous faire, capitaine? demanda la
jeune fille.
--Une proposition très naturelle, répondit Yarhud. J'ai vu combien la
fille du banquier Sélim avait été affectée de ce brusque départ, et,
s'il lui plaisait de revoir encore une fois le seigneur Ahmet?...
--Revoir encore une fois!... Que voulez-vous dire? répondit Amasia,
dont le coeur battit à cette pensée.
--Je veux dire, reprit Yarhud, que, dans une heure, l'équipage du
seigneur Kéraban passera nécessairement à la pointe de ce petit cap
que vous apercevez là-bas!»
Amasia s'était avancée et regardait, la légère courbure de la côte à
l'endroit indiqué par le capitaine.
«Là?... là?... fit-elle.
--Oui.
--Chère maîtresse, s'écria Nedjeb, si nous pouvions nous rendre à
cette pointe?
--Rien n'est plus facile, répondit Yarhud. En une demi-heure, avec
le vent portant, la -Guïdare- peut avoir atteint ce cap, et, si vous
voulez vous embarquer, nous appareillerons immédiatement.
--Oui!... oui!...» s'écria Nedjeb, qui ne voyait, dans cette promenade
en mer, qu'une occasion pour Amasia de revoir encore une fois son
fiancé.
Mais Amasia avait réfléchi. Devant cette hésitation, le capitaine
n'avait pu retenir un mouvement, qui ne lui avait point échappé. Il
lui sembla alors que la physionomie de Yarhud ne prévenait guère en sa
faveur. Elle redevint défiante.
Quittant la balustrade, sur laquelle elle s'était accoudée pour mieux
apercevoir la prolongation du littoral, Amasia rentra dans la galerie
avec Nedjeb, dont elle avait saisi la main.
«J'attends vos ordres? dit le capitaine.
--Non, capitaine, répondit Amasia. En revoyant mon fiancé dans ces
conditions, je crois que je lui ferais moins de plaisir que de peine!»
Yarhud, comprenant que rien ne ferait revenir la jeune fille sur son
refus, se retira froidement.
Un instant après, l'embarcation débordait, emmenant le capitaine
maltais et ses hommes; puis, elle accostait la tartane, et restait
élongée sur son flanc de bâbord, tourné au large.
Les deux jeunes filles demeurèrent seules dans la galerie, pendant
une heure encore. Amasia revint s'accouder sur la balustrade. Elle
regardait obstinément ce point du littoral, indiqué par Yarhud, que
devait franchir la chaise du seigneur Kéraban.
Nedjeb observait, comme elle, ce retour de la côte, qui se développait
à près d'une lieue dans l'est.
Au bout d'une heure, en effet, la jeune Zingare de s'écrier:
«Ah! chère maîtresse, voyez! voyez! N'apercevez-vous pas une voiture
qui suit la route, là-bas, au sommet de la falaise?
--Oui! oui! répondit Amasia! Ce sont eux! C'est lui, lui!
--Il ne peut vous voir!...
--Qu'importe! Je sens qu'il me regarde!
--N'en doutez pas, chère maîtresse! répondit Nedjeb. Ses yeux auront
bien su découvrir la villa au milieu des arbres, au fond de la baie,
et peut-être nous.
--Au revoir, mon Ahmet! au revoir!» dit une dernière fois la jeune
fille, comme si cet adieu eût pu parvenir jusqu'à son fiancé.
Amasia et Nedjeb, lorsque la chaise de poste eut disparu au tournant
de la route, sur l'extrême pente de la falaise, quittèrent la galerie
et regagnèrent l'intérieur de l'habitation.
Du pont de la tartane, Yarhud les vit se retirer, et il donna l'ordre
aux hommes de quart de guetter leur retour, si elles revenaient,
lorsque la nuit commencerait à tomber. Alors, il agirait par la force,
puisque la ruse n'avait pu lui réussir.
Sans doute, depuis le départ d'Ahmet, avec cette heureuse circonstance
que le mariage ne se ferait pas avant six semaines, l'enlèvement de la
jeune fille ne demandait plus à être accompli aussi hâtivement. Mais
il fallait compter avec les impatiences du seigneur Saffar, dont la
rentrée à Trébizonde était peut-être prochaine. Or, étant données les
incertitudes d'une navigation sur la mer Noire, un bâtiment à voile
peut éprouver des retards de quinze à vingt jours. Il importait donc
de partir le plus tôt possible, si Yarhud voulait arriver à l'époque
fixée dans son entretien avec l'intendant Scarpante. Sans doute,
Yarhud était un coquin, mais c'était un coquin qui tenait à faire
honneur à ses engagements. De là, son projet d'opérer sans perdre un
seul instant.
Les circonstances ne devaient que trop le servir. En effet, vers le
soir, avant même que son père fût revenu de la maison de banque,
Amasia rentra dans la galerie. Elle était seule, cette fois. Sans
attendre que la nuit fût complète, la jeune fille voulait revoir
encore une fois ce lointain panorama de falaises qui fermait l'horizon
dans le nord. C'était par là que s'en allait tout son coeur. Elle
reprit donc cette place, à laquelle elle reviendrait souvent, sans
doute, elle s'accouda sur la balustrade, et demeura pensive, ayant
dans les yeux un de ces regards qui vont au delà du possible, et
qu'aucune distance ne peut arrêter.
Mais aussi, perdue dans ses réflexions, Amasia n'aperçut pas une
embarcation qui se détachait de la -Guïdare-, déjà à peine visible
dans l'ombre. Elle ne la vit pas s'approcher sans bruit, longer en
les contournant les degrés de la terrasse, et s'arrêter aux premières
marches que baignaient les eaux de la baie.
Cependant, Yarhud, suivi de trois matelots, s'était glissé en rampant
sur les gradins.
La jeune fille, absorbée dans sa rêveuse pensée, ne l'avait pas
aperçu.
Soudain, Yarhud, bondissant sur elle, la saisit avec tant de force et
d'à-propos qu'elle fut dans l'impossibilité de lui résister.
«A moi! à moi!» put cependant crier la malheureuse enfant.
Ses cris furent aussitôt étouffés; mais ils avaient été entendus de
Nedjeb, qui venait chercher sa maîtresse.
A peine la jeune Zingare eut-elle franchi la porte de la galerie,
que deux des matelots, se jetant sur elle, comprimaient aussitôt ses
mouvements et ses cris.
«A bord!» dit Yarhud.
Les deux jeunes filles, irrésistiblement emportées, furent déposées
dans l'embarcation, qui déborda pour rallier la tartane.
La -Guïdare-, son ancre à pic, ses voiles hautes, n'avait plus qu'à
déraper pour appareiller.
C'est ce qui fut fait, dès qu'Amasia et Nedjeb eurent été enfermées
à bord, dans une cabine de l'arrière, ne pouvant plus rien voir, ne
pouvant plus se faire entendre.
Cependant, la tartane, ayant pris le vent, s'inclinait sous ses
grandes antennes, de manière à sortir de la petite anse qui bordait
les murs de la villa. Mais, si rapidement qu'eut été fait ce coup de
force, il avait éveillé l'attention de quelques serviteurs, occupés
dans les jardins.
L'un d'eux avait entendu le cri poussé par Amasia: il donna aussitôt
l'alarme.
A ce moment, le banquier Sélim rentrait à son habitation. Il fut mis
au courant de ce qui venait de se passer. Dans une angoisse dont il
ne pouvait sa rendre compte, il chercha sa fille ... Sa fille avait
disparu.
Mais, en voyant la tartane évoluer pour doubler l'extrémité sud de la
petite anse, Sélim comprit tout. Il courut, à travers les jardins,
vers une pointe que devait raser d'assez près la -Guïdare-, afin
d'éviter les dernières roches du littoral.
«Misérables! criait-il. On enlève ma fille! ma fille! Amasia!
Arrêtez-les!... arrêtez!...»
Un coup de feu, parti du pont de la -Guïdare-, fut l'unique réponse à
son appel.
Sélim tomba frappé d'une balle à l'épaule. Un instant après, la
tartane, toutes voiles dessus, enlevée par la fraîche brise du soir,
avait disparu au large de l'habitation.
XII
DANS LEQUEL VAN MITTEN RACONTE UNE HISTOIRE DE TULIPES, QUI
INTÉRESSERA PEUT-ÊTRE LE LECTEUR.
La chaise de poste, attelée de chevaux frais, avait quitté Odessa vers
une heure de l'après-midi. Le seigneur Kéraban occupait le coin de
gauche du coupé, Van Mitten, le coin de droite, Ahmet, la place du
milieu. Bruno et Nizib étaient remontés dans le cabriolet, où le temps
se passait pour eux moins à causer qu'à dormir.
Un soleil assez vif égayait la campagne, et les eaux de la mer se
détachaient en bleu sombre sur les falaises grisâtres du littoral.
Dans le coupé, on commença par être tout aussi silencieux que dans
le cabriolet, à cela près que, si l'on sommeillait en haut, on
réfléchissait en bas.
Le seigneur Kéraban s'enfonçait avec délices dans ses rêves
d'entêtement, et ne songeait qu'au «bon tour» qu'il prétendait jouer
aux autorités ottomanes.
Van Mitten pensait à ce voyage imprévu, et ne cessait de se demander
pourquoi lui, citoyen des provinces bataves, il était lancé sur les
routes littorales de la mer Noire, lorsqu'il pouvait tranquillement
rester dans le faubourg de Péra, à Constantinople.
Ahmet, lui, avait franchement pris son parti de ce départ. Mais il
était bien décidé à ne point épargner la bourse de son oncle, dans
tous les cas où un retard devrait être évité ou un obstacle franchi
à prix d'argent. On irait par le plus court, mais aussi par le plus
vite.
Le jeune homme ruminait tout cela dans sa tête, quand, au tournant du
petit cap, il aperçut au fond de la baie la villa du banquier Sélim.
Ses yeux se fixèrent sur ce point,--sans doute au moment où les yeux
d'Amasia se portaient vers lui,--et il est probable que leurs regards
se croisèrent sans avoir pu s'atteindre.
Puis, s'adressant à son oncle, Ahmet, résolu à toucher une question
des plus délicates, lui demanda s'il avait arrêté minutieusement tous
les détails de l'itinéraire.
«Oui, mon neveu, répondit Kéraban. Nous suivrons, sans jamais
l'abandonner, la route qui contourne le littoral.
--Et nous nous dirigeons, en ce moment?...
--Sur Koblewo, à une douzaine de lieues d'Odessa, et je compte bien y
arriver ce soir.
--Et une fois à Koblewo? demanda Ahmet....
--Nous voyagerons toute la nuit, mon neveu, afin d'arriver à Nikolaief
demain, vers midi, après avoir franchi les dix-huit lieues qui
séparent cette ville de la bourgade.
--Très bien, oncle Kéraban, il s'agit d'aller vite, en effet!... Mais,
arrivé à Nikolaief, ne songerez-vous pas à atteindre, en quelques
jours seulement, les districts du Caucase?
--Et comment?
--En usant des chemins de fer de la Russie méridionale, qui, par
Alexandroff et Rostow, nous permettront d'accomplir ainsi un bon tiers
de notre voyage.
--Les chemins de fer?» s'écria Kéraban.
En ce moment, Van Mitten poussa légèrement le coude de son jeune
compagnon:
«Inutile! lui dit-il à mi-voix.... Discussion inutile!... Horreur des
chemins de fer!»
Ahmet n'était pas sans savoir quelles étaient les idées de son oncle
sur ces moyens de locomotion trop modernes pour un fidèle du vieux
parti turc; mais enfin, en ces conjonctures, il lui semblait que le
seigneur Kéraban pourrait bien, pour une fois, se départir de ses
déplorables préventions.
Céder, même un instant, sur un point quelconque!... Kéraban n'eût plus
été Kéraban.
«Tu parles de chemin de fer, je crois?... dit-il.
--Sans doute, mon oncle.
--Tu veux que moi, Kéraban, je consente à faire ce que je n'ai jamais
fait encore?
--Il me semble que....
--Tu veux que moi, Kéraban, je me fasse stupidement traîner par une
machine à vapeur?
--Quand vous aurez essayé....
--Ahmet, il est évident que tu ne réfléchis pas à ce que tu as
l'audace de me proposer!
--Mais, mon oncle!...
--Je dis que tu ne réfléchis pas, puisque tu te permets de formuler
cette proposition!
--Je vous assure, mon oncle, que dans ces wagons....
--Wagons?... dit Kéraban, en répétant ce mot d'importation étrangère
avec un intonation difficile à rendre.
--Oui ... ces wagons, qui glissent sur des rails....
--Rails?... fit Kéraban. Quels sont ces horribles mots, et quelle
langue parlons-nous, s'il te plait?
--Mais la langue des voyageurs modernes!
--Dis donc, mon neveu, répondit l'entêté personnage, en s'animant,
est-ce que j'ai l'air d'un voyageur moderne, qui consente jamais à
monter en wagon et à se faire tirer par une mécanique? Est-ce que j'ai
besoin de glisser sur des rails, quand je puis rouler sur une route?
--Lorsqu'on est pressé, mon oncle....
--Ahmet, regarde-moi bien en face et retiens ceci: il n'y aurait plus
de voitures, que j'irais en charrette; plus de charrettes, que j'irais
à cheval; plus de cheval, que j'irais à âne; plus d'âne, que j'irais
à pied; plus de pieds, que j'irais à genoux; plus de genoux, que
j'irais....
--Ami Kéraban, arrêtez-vous, de grâce! s'écria Van Mitten.
--...Que j'irais sur le ventre! répliqua le seigneur Kéraban. Oui!...
sur le ventre!»
Et saisissant le bras d'Ahmet:
«Est-ce que tu as jamais entendu dire que Mahomet ait pris le chemin
de fer pour aller à la Mecque?»
A ce dernier argument, il n'y avait évidemment rien à répondre. Aussi,
Ahmet, qui aurait pu répliquer que, s'il y avait eu des chemins de fer
de son temps, Mahomet les eût pris, sans doute, se tut-il, pendant
que le seigneur Kéraban continuait à grommeler dans son coin, en
dénaturant à plaisir tous les mots de l'argot railwayen.
Cependant, si la chaise ne pouvait prétendre à lutter de rapidité avec
un express, elle marchait bien. Son attelage, sur une route assez
bonne, l'enlevait au petit galop, et il n'y avait pas à se plaindre.
Les chevaux ne manquaient point aux relais. Ahmet, qui s'était chargé
du règlement de toutes les dépenses,--son oncle y avait volontiers
consenti,--payait des surtaxes et soldait les bakhchichs ou pourboires
des postillons avec une générosité impériale. Les billets s'envolaient
de sa poche. On eût dit d'un cavalier semant des roubles sur les
chemins d'un «rallie-paper»!
Tant et si bien que, le jour même, la chaise, en longeant le littoral,
passa par les bourgades de Schumirka, d'Alexandrowka, et, le soir,
arriva à la bourgade de Koblewo.
De là, pendant la nuit, remontant dans l'intérieur de la province, de
manière à franchir le Bug, à la hauteur de Nikolaief, à travers le
gouvernement de Kherson, les voyageurs atteignirent facilement cette
ville, vers le midi du 28 août.
Trois heures de halte retinrent la chaise devant un hôtel passable,
qui fournit un déjeûner de même qualité, dont Bruno prit sa bonne
part. Ahmet profita de ce répit pour écrire au banquier Sélim que le
voyage se faisait dans des conditions acceptables, en ajoutant de
bien douces choses pour Amasia. Le seigneur Kéraban, lui, ne crut pas
pouvoir mieux passer ces heures d'attente qu'en prolongeant le dessert
entre les suaves absorptions du moka et les odorantes aspirations de
son narghilé.
Quant à Van Mitten, d'accord avec Bruno sur ce point qu'il valait
autant que ce singulier voyage servit à leur instruction, il alla
visiter cette ville de Nikolaief, dont la prospérité s'accroît
visiblement aux dépens de sa rivale Kherson et menace même de
substituer son nom au sien dans l'appellation géographique du
gouvernement.
Ahmet fut le premier à donner le signal du départ. Le Hollandais n'eut
garde de le faire attendre.
Le seigneur Kéraban lança la dernière bouffée de son narghilé, au
moment où le postillon se mettait en selle, et la chaise prit la route
qui descend vers Kherson.
Il y avait dix-sept lieues à faire à travers un pays peu fertile.
Ça et là, des mûriers, des peupliers, des saules. Aux approches du
Dnieper, dont le cours de près de quatre cents lieues se termine à
Kherson, s'étendent de longues plaines de roseaux, qui semblaient
tachetées de bleuets; mais ces bleuets s'envolaient à tire d'ailes au
bruit de la chaise: c'étaient des geais azurés, et leurs piaulements
causaient plus de déplaisir aux oreilles que leurs chatoyantes
couleurs ne causaient de plaisir aux yeux.
Le 29 août, dès l'aube, le seigneur Kéraban et ses compagnons,
après une nuit sans incidents, arrivaient à Kherson, chef-lieu du
gouvernement, dont la fondation est due à Potemkin. Les voyageurs ne
purent que se féliciter de cette création de l'impérieux favori de
Catherine II. Là, en effet, se trouvaient un bon hôtel, dans lequel
ils firent halte pendant quelques heures, et des magasins suffisamment
approvisionnés pour refaire les réserves comestibles de la
chaise,--tâche dont Bruno, infiniment plus débrouillard que Nizib,
s'acquitta à merveille.
Quelques heures plus tard, ils relayaient à l'importante bourgade
d'Aleschki et se dirigeaient en redescendant vers l'isthme de Pérékop,
qui rattache la Crimée au littoral de la Russie méridionale.
Ahmet n'avait point négligé d'adresser à Odessa une lettre datée de
la bourgade d'Aleschki. Quand ils eurent repris place dans la chaise,
lorsque l'attelage fut lancé à fond de train sur la route de Pérékop,
le seigneur Kéraban demanda à son neveu s'il avait eu l'attention
d'envoyer ses meilleurs «allahs», en même temps que les siens, à son
ami Sélim.
«Oui, sans doute, je ne l'ai point oublié, mon oncle, répondit Ahmet,
et j'ai même ajouté que nous faisions toute diligence pour atteindre
Scutari le plus tôt possible.
--Tu as bien fait, mon neveu, et il ne faudra pas négliger de donner
de nos nouvelles, toutes les fois que nous aurons un bureau de poste à
notre disposition.
--Malheureusement, comme nous ne savons jamais d'avance où nous nous
arrêterons, fit observer Ahmet, nos lettres resteront toujours sans
réponse!
--En effet, ajouta Van Mitten.
--Mais, à ce propos, dit Kéraban, en s'adressant à son ami de
Rotterdam, il me semble que vous n'êtes pas très empressé de
correspondre avec madame Van Mitten? Que pensera cette excellente
femme de votre négligence à son égard?
--Madame Van Mitten?... répondit le Hollandais.
--Oui!
--Madame Van Mitten est, à coup sûr, une fort honnête dame! Comme
femme, je n'ai jamais eu un seul reproche à lui adresser, mais, comme
compagne de ma vie.... Au fait, ami Kéraban, pourquoi parlons-nous de
madame Van Mitten?
--Eh! parce que, autant qu'il m'en souvient, c'était une très aimable
personne!
--Ah?... fit Van Mitten, comme si on lui eût appris une chose toute
nouvelle pour lui.
--Ne t'en ai-je pas parlé dans les meilleurs termes, neveu Ahmet,
lorsque je suis revenu de Rotterdam?
--En effet, mon oncle.
--Et pendant mon voyage, n'ai-je pas été particulièrement charmé de
l'accueil qu'elle me fit?
--Ah?... répéta Van Mitten.
--Cependant, reprit Kéraban, elle avait bien parfois, j'en conviens,
quelques idées singulières, des caprices ... des vapeurs!... Mais cela
est inhérent au caractère des femmes, et, si l'on ne peut leur passer
cela, mieux vaut n'en jamais prendre! C'est précisément ce que j'ai
fait.
--Et vous avez fait sagement, répondit Van Mitten.
--Elle aime toujours passionnément les tulipes, en vraie Hollandaise
qu'elle est? demanda Kéraban.
--Passionnément.
--Voyons, Van Mitten, parlons avec franchise! Je vous trouve froid
pour votre femme!
--Froid serait une expression encore trop chaude pour ce que j'éprouve
à son égard!
--Vous dites?... s'écria Kéraban.
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