infidèles, pour la protection dont ils avaient couvert les voyageurs
hollandais et turc pendant cette nuit périlleuse.
Au moment où la voiture arrivait au relais, Nizib et le postillon, qui
n'avaient pu s'aventurer à travers ces profondes ténèbres, allaient
en partir avec les chevaux de renfort. Ceux-ci remplacèrent donc
l'attelage que le seigneur Kéraban dut payer un bon prix; puis, sans
se donner même une heure de repos, la chaise, dont les traits et le
timon avaient été réparés, reprenait son train habituel et s'élançait
sur la route de Kilia.
Cette petite ville, dont les Russes ont détruit les fortifications
avant de la rendre à la Roumanie, est aussi un port du Danube, situé
sur le bras qui porte son nom.
La chaise l'atteignit, sans nouveaux incidents, dans la soirée du 25
août. Les voyageurs, exténués, descendirent à l'un des principaux
hôtels de la ville, et se rattrapèrent, pendant douze heures d'un bon
sommeil, des fatigues de la nuit précédente.
Le lendemain, ils repartirent dès l'aube, et ils arrivèrent rapidement
à la frontière russe.
Là, il y eut encore quelques difficultés. Les formalités assez
vexatoires de la douane moscovite ne laissèrent pas de mettre à
une rude épreuve la patience du seigneur Kéraban, qui, grâce à ses
relations d'affaires,--par malheur ou par bonheur, comme on
voudra,--parlait assez la langue du pays pour se faire comprendre. Un
instant, on put croire que son entêtement à contester les agissements
des douaniers l'empêcherait de passer la frontière.
Cependant Van Mitten, non sans peine, parvint à le calmer. Kéraban
consentit donc à se soumettre aux exigences de la visite, à laisser
fouiller ses malles, et il acquitta les droits de douane, non sans
avoir à plusieurs reprises émis cette réflexion absolument juste:
«Décidément, les gouvernements sont tous les mêmes et ne valent pas
l'écorce d'une pastèque!»
Enfin la frontière roumaine fut franchie d'un trait, et la chaise
se lançait à travers cette portion de la Bessarabie que dessine le
littoral de la mer Noire vers le nord-est.
Le seigneur Kéraban et Van Mitten n'étaient plus qu'à une vingtaine de
lieues d'Odessa.
VIII
OU LE LECTEUR FERA VOLONTIERS CONNAISSANCE AVEC LA JEUNE AMASIA ET SON
FIANCÉ AHMET.
La jeune Amasia, fille unique du banquier Sélim, d'origine turque, et
sa suivante, Nedjeb, se promenaient en causant dans la galerie d'une
habitation charmante, dont les jardins s'étendaient en terrasses
jusqu'au bord de la mer Noire.
De la dernière terrasse, dont les marches se baignaient dans les
eaux, calmes ce jour-là, mais souvent battues par les vents d'est de
l'antique Pont-Euxin, Odessa se montrait, à une demi-lieue vers le
sud, dans toute sa splendeur.
Cette ville,--une oasis au milieu de l'immense steppe qui
l'entoure,--forme un magnifique panorama de palais, d'églises,
d'hôtels, de maisons, bâtis sur la falaise escarpée, dont la base
se plonge à pic dans la mer. De l'habitation du banquier Sélim, on
pouvait même apercevoir la grande place ornée d'arbres, et l'escalier
monumental que domine la statue du duc de Richelieu. Ce grand homme
d'État fut le fondateur de cette cité et en resta l'administrateur
jusqu'à l'heure où il dut venir travailler à la libération du
territoire français, envahi par l'Europe coalisée.
Si le climat de la ville est desséchant, sous l'influence des vents
du nord et de l'est, si les riches habitants de cette capitale de la
nouvelle Russie sont forcés, pendant la saison brûlante, d'aller
chercher la fraîcheur à l'ombrage des khoutors, cela suffit à
expliquer pourquoi ces villas se sont multipliées sur le littoral,
pour l'agrément de ceux auxquels leurs affaires interdisent quelques
mois de villégiature sous le ciel de la Crimée méridionale. Entre
ces diverses villas, on pouvait remarquer celle du banquier Sélim, à
laquelle son orientation épargnait les inconvénients d'une sécheresse
excessive.
Si l'on demande pourquoi ce nom d'Odessa, c'est-à-dire «la ville
d'Ulysse» a été donné à une bourgade qui, au temps de Potemkin,
s'appelait encore Hadji-Bey, comme sa forteresse, c'est que les
colons, attirés par les privilèges octroyés à la nouvelle cité,
demandèrent un nom à l'impératrice Catherine II. L'impératrice
consulta l'Académie de Saint-Pétersbourg; les académiciens fouillèrent
l'histoire de la guerre de Troie; ces fouilles mirent à nu l'existence
plus ou moins problématique d'une ville d'Odyssos, qui aurait
jadis existé sur cette partie du littoral: d'où ce nom d'Odessa,
apparaissant dans le second tiers du dix-huitième siècle.
Odessa était une ville commerçante, elle l'est restée, on peut croire
qu'elle le sera toujours. Ses cent cinquante mille habitants
se composent non seulement de Russes, mais de Turcs, de
Grecs, d'Arméniens,--enfin une agglomération cosmopolite de gens qui
ont le goût des affaires. Or, si le commerce, et principalement le
commerce d'exportation, ne se fait pas sans commerçants, il ne se fait
pas sans banquiers non plus. De là, la création de maisons de banque,
dès l'origine de la ville nouvelle, et, parmi elles, modeste à ses
débuts, maintenant classée à un rang estimable sur la place, celle du
banquier Sélim.
On le connaîtra suffisamment, lorsqu'il aura été dit que Sélim
appartenait à la catégorie, plus nombreuse qu'on ne croit, des Turcs
monogames; qu'il était veuf de la seule femme qu'il eût eue: qu'il
avait pour fille unique Amasia, la fiancée du jeune Ahmet, neveu du
seigneur Kéraban; enfin qu'il était le correspondant et l'ami du plus
entêté Osmanli dont la tête se soit jamais cachée sous les plis du
turban traditionnel.
Le mariage d'Ahmet et d'Amasia, on le sait, allait être célébré à
Odessa. La fille du banquier Sélim n'était point destinée à devenir la
première femme d'un harem, partageant avec de plus ou moins nombreuses
rivales le gynécée d'un Turc égoïste et capricieux. Non! Elle devait,
seule avec Ahmet, revenir à Constantinople, dans la maison de son
oncle Kéraban. Seule et sans partage, elle était destinée à vivre près
de ce mari qu'elle aimait, qui l'aimait depuis son enfance. Dût cet
avenir paraître singulier pour une jeune femme turque dans le pays de
Mahomet, il en serait ainsi, cependant, et Ahmet n'était point homme à
faire exception aux usages de sa famille.
On sait, en outre, qu'une tante d'Amasia, une soeur de son père, lui
avait légué en mourant l'énorme somme de cent mille livres turques, à
la condition qu'elle fût mariée avant seize ans révolus,--un caprice
de vieille fille qui n'ayant jamais pu trouver un mari, s'était dit
que sa nièce n'en trouverait jamais assez tôt,--et l'on sait aussi que
ce délai expirait dans six semaines. Faute de quoi l'héritage, qui
constituait la plus grande partie de la fortune de la jeune fille,
s'en irait à des collatéraux.
Au reste, Amasia eût été charmante, même pour les yeux d'un Européen.
Si son iachmak ou voile de mousseline blanche, si la coiffure en
étoffe tissée d'or qui lui couvrait la tête, si le triple rang de
sequins de son front se fussent dérangés, on aurait vu flotter les
tortils d'une magnifique chevelure noire. Amasia n'empruntait point
aux modes de son pays de quoi rehausser sa beauté. Ni le hanum ne
dessinait ses sourcils, ni le khol ne teignait ses cils, ni le henné
n'estompait ses paupières. Pas de blanc de bismuth ni de carmin pour
peindre son visage. Pas de kermès liquide pour rougir ses lèvres. Une
femme d'Occident, arrangée à la déplorable mode du jour, eût été plus
peinte qu'elle. Mais son élégance naturelle, la flexibilité de sa
taille, la grâce de sa démarche, se devinaient sous le féredjé, large
manteau en cachemire, qui la drapait du cou jusqu'aux pieds comme une
dalmatique.
Ce jour-là, dans la galerie ouverte sur les jardins de l'habitation,
Amasia portait une longue chemise de soie de Brousse, que recouvrait
l'ample chalwar, se rattachant à une petite veste brodée, et une
entari à longue traîne de soie, tailladée aux manches et garnie d'une
passementerie d'oya, sorte de dentelle exclusivement fabriquée en
Turquie. Une ceinture en cachemire lui retenait les pointes de la
traîne, de manière à faciliter sa marche. Des boucles d'oreille et
une bague étaient ses seuls bijoux. D'élégants padjoubs de velours
cachaient le bas de sa jambe, et ses petits pieds disparaissaient dans
une chaussure soutachée d'or.
Sa suivante Nedjeb, jeune fille vive, enjouée, sa dévouée
compagne,--on pourrait dire presque son amie,--était alors près
d'elle, allant, venant, causant, riant, égayant cet intérieur par sa
belle humeur franche et communicative.
Nedjeb, d'origine zingare, n'était point une esclave. Si l'on voit
encore des Éthiopiens ou des noirs du Soudan mis en vente sur quelques
marchés de l'empire, l'esclavage n'en est pas moins aboli, en
principe. Bien que le nombre des domestiques soit considérable
pour les besoins des grandes familles turques,--nombre qui, à
Constantinople, comprend le tiers de la population musulmane,--ces
domestiques ne sont point réduits à l'état de servitude, et il faut
dire que, limités chacun dans sa spécialité, ils n'ont pas grand'chose
à faire.
C'était un peu sur ce pied qu'était montée la maison du banquier
Sélim; mais Nedjeb, uniquement attachée au service d'Amasia, après
avoir été recueillie tout enfant dans cette maison, occupait une
situation spéciale, qui ne la soumettait à aucun des services de la
domesticité.
Amasia, à demi étendue sur un divan recouvert d'une riche étoffe
persane, laissait son regard parcourir la baie du côté d'Odessa.
«Chère maîtresse, dit Nedjeb, en venant s'asseoir sur un coussin aux
pieds de la jeune fille, le seigneur Ahmet n'est pas encore ici? Que
fait donc le seigneur Ahmet?
--Il est allé à la ville, répondit Amasia, et peut-être nous
rapportera-t-il une lettre de son oncle Kéraban?
--Une lettre! une lettre! s'écria la jeune suivante. Ce n'est pas une
lettre qu'il nous faut, c'est l'oncle lui-même, et, en vérité, l'oncle
se fait bien attendre!
--Un peu de patience, Nedjeb!
--Vous en parlez à votre aise, ma chère maîtresse! Si vous étiez a ma
place, vous ne seriez pas si patiente!
--Folle! répondit Amasia. Ne dirait-on pas qu'il s'agit de ton
mariage, non du mien!
--Et croyez-vous donc que ce ne soit pas une chose grave, de passer au
service d'une dame, après avoir été au service d'une jeune fille?
--Je ne t'en aimerai pas mieux, Nedjeb!
--Ni moi, ma chère maîtresse! Mais, en vérité, je vous verrai si
heureuse, si heureuse, lorsque vous serez la femme du seigneur Ahmet,
qu'il rejaillira sur moi un peu de votre bonheur!
--Cher Ahmet! murmura la jeune fille, dont les beaux yeux se voilèrent
un instant, pendant qu'elle évoquait le souvenir de son fiancé.
--Allons! vous voilà forcée de fermer les yeux pour le voir, ma
bien-aimée maîtresse! s'écria malicieusement Nedjeb, tandis que, s'il
était ici, il suffirait de les ouvrir!
--Je te répète, Nedjeb, qu'il est allé prendre connaissance du
courrier à la maison de banque, et que, sans doute, il nous rapportera
une lettre de son oncle.
--Oui!... une lettre du seigneur Kéraban, où le seigneur Kéraban
répétera, suivant son habitude, que ses affaires le retiennent à
Constantinople, qu'il ne peut encore quitter son comptoir, que les
tabacs sont en hausse, à moins qu'ils ne soient en baisse qu'il
arrivera dans huit jours, sans faute, à moins que ce ne soit dans
quinze!... Et cela presse! Nous n'avons plus que six semaines, et il
faut que vous soyez mariée, sinon toute votre fortune...
--Ce n'est pas pour ma fortune que je suis aimée d'Ahmet!
--Soit... mais il ne faut pas compromettre par un retard!... Oh! ce
seigneur Kéraban... si c'était mon oncle!
--Et que ferais-tu, si c'était ton oncle?
--Je n'en ferais rien, chère maîtresse, puisqu'il paraît qu'on n'en
peut rien faire!... Et cependant, s'il était ici, s'il arrivait
aujourd'hui même... demain, au plus tard, nous irions faire
enregistrer le contrat chez le juge, et, après-demain, une fois la
prière dite par l'imam, nous serions mariés, et bien mariés, et
les fêtes se prolongeraient pendant quinze jours à la villa, et le
seigneur Kéraban repartirait avant la fin, si cela lui faisait plaisir
de s'en retourner là-bas!»
Il est certain que les choses pourraient se passer ainsi, à la
condition que l'oncle Kéraban ne tarderait pas davantage à quitter
Constantinople. Le contrat enregistré chez le mollah, qui remplit la
fonction d'officier ministériel,--contrat par lequel, en principe, le
futur s'oblige à donner à sa femme l'ameublement, l'habillement et
la batterie de cuisine,--puis, la cérémonie religieuse, toutes ces
formalités, rien n'empêcherait de les accomplir en aussi peu de temps
que le disait Nedjeb. Mais encore fallait-il que le seigneur Kéraban,
dont la présence était indispensable pour la validation du mariage,
en sa qualité de tuteur du fiancé, pût prendre sur ses affai
les quelques jours que réclamait, au nom de sa jolie maîtresse,
l'impatiente Zingare.
En ce moment, la jeune suivante s'écria:
«Ah! voyez!... voyez donc ce petit bâtiment qui vient de jeter l'ancre
au pied des jardins!
--En effet!» répondit Amasia.
Et les deux jeunes filles se dirigèrent vers l'escalier qui descendait
à la mer, afin de mieux apercevoir le léger navire, gracieusement
mouillé en cet endroit.
C'était une tartane, dont la voile pendait maintenant sur ses cargues.
Une petite brise lui avait permis de traverser la baie d'Odessa. Sa
chaîne la maintenait à moins d'une encâblure du rivage, et elle se
balançait doucement sur les dernières lames, qui venaient mourir au
pied de l'habitation. Le pavillon turc,--une étamine rouge avec un
croissant d'argent,--flottait à l'extrémité de son antenne.
«Peux-tu lire son nom? demanda Amasia à Nedjeb.
--Oui, répondit la jeune fille. Voyez! Elle se présente par l'arrière.
Son nom est -Guïdare-.»
La -Guïdare-, en effet, capitaine Yarhud, venait de mouiller en cette
partie de la baie. Mais il ne semblait pas qu'elle dût y séjourner
longtemps, car ses voiles ne furent point serrées, et un marin aurait
reconnu qu'elle restait en appareillage.
«Vraiment, dit Nedjeb, ce serait délicieux de se promener sur cette
jolie tartane, par une mer bien bleue, avec un peu de vent, qui la
ferait incliner sous ses grandes ailes blanches!»
Puis, grâce à la mobilité de son imagination, la jeune Zingare,
apercevant un coffret, déposé sur une petite table en laque de Chine,
près du divan, alla l'ouvrir et en tira quelques bijoux.
«Et ces belles choses que le seigneur Ahmet a fait apporter pour vous,
s'écria-t-elle. Il me semble que voilà bien une grande heure que nous
ne les avons regardées!
--Le penses-tu? murmura Amasia, en prenant un collier et des
bracelets, qui scintillèrent sous ses doigts.
--Avec ces bijoux, le seigneur Ahmet espère vous rendre encore plus
belle, mais il n'y réussira pas!
--Que dis-tu, Nedjeb? répondit Amasia. Quelle femme ne gagnerait pas à
s'orner de ces magnifiques parures? Vois ces diamants de Visapour! Ce
sont des joyaux de feu, et ils semblent me regarder comme les beaux
yeux de mon fiancé!
--Eh! chère maîtresse, lorsque les vôtres le regardent, ne lui
faites-vous pas un cadeau qui vaut le sien?
--Folle! reprit Amasia. Et ce saphir d'Ormuz, et ces perles d'Ophir,
et ces turquoises de Macédoine!...
--Turquoise pour turquoise! répondit Nedjeb, avec un joyeux rire, il
n'y perd pas, le seigneur Ahmet?
--Heureusement, Nedjeb, il n'est pas là pour t'entendre!
--Bon! s'il était là, chère maîtresse, c'est lui-même qui vous dirait
toutes ces vérités, et, de sa bouche, elles auraient un bien autre
prix que de la mienne!»
Puis, prenant une paire de pantoufles, déposées près du coffret,
Nedjeb se prit à dire:
«Et ces jolies babouches, toutes pailletées et passementées, avec des
houppes de cygne, faites pour deux petits pieds que je connais!...
Voyons laissez-moi vous les essayer!
--Essaye-les toi-même, Nedjeb.
--Moi?
--Ce ne serait pas la première fois que, pour me faire plaisir...
--Sans doute! sans doute! répondit Nedjeb. Oui! j'ai déjà essayé vos
belles toilettes... et j'allais me montrer sur les terrasses de la
villa... et l'on risquait de me prendre pour vous, chère maîtresse!
C'est que j'étais bien belle ainsi!... Mais non! cela ne doit pas
être, et aujourd'hui moins que jamais.
--Voyons, essayez ces jolies pantoufles!
--Tu le veux?»
Et Amasia se prêta complaisamment au caprice de Nedjeb, qui la chaussa
de pantoufles dignes d'être mises en évidence derrière quelque vitrine
de bibelots précieux.
«Ah! comment ose-t-on marcher avec cela! s'écria la jeune Zingare. Et
qui va être jalouse, maintenant? Votre tête, chère maîtresse, jalouse
de vos petits pieds!
--Tu me fais rire, Nedjeb, répondit Amasia, et pourtant....
--Et ces bras, ces jolis bras, que vous laissez tout nus! Que vous
ont-il donc fait? Le seigneur Ahmet ne les a pas oubliés, lui! Je vois
là des bracelets qui leur iront à merveille! Pauvres petits bras,
comme on vous traite!... Heureusement, je suis la!»
Et tout en riant, Nedjeb passait aux poignets de la jeune fille deux
magnifiques bracelets, plus resplendissants sur cette peau blanche et
chaude que sur le velours de leur écrin.
Amasia se laissait faire. Tous ces bijoux lui parlaient d'Ahmet, et,
à travers l'incessant babil de Nedjeb, ses yeux, allant de l'un à
l'autre, lui répondaient en silence.
«Chère Amasia!»
La jeune fille, à cette voix, se leva précipitamment.
Un jeune homme, dont les vingt-deux ans allaient bien aux seize ans
de sa fiancée, était près d'elle. Taille au-dessus de la moyenne,
tournure élégante, à la fois fière et gracieuse, yeux noirs d'une
grande douceur, que la passion pouvait emplir d'éclairs, chevelure
brune, dont les boucles tremblaient sous le puckul de soie, qui
pendait à son fez, fines moustaches tracées à la mode albanaise, dents
blanches,--enfin un air très aristocratique, si cette épithète pouvait
avoir cours dans un pays où, le nom n'étant pas transmissible, il
n'existe aucune aristocratie héréditaire.
Ahmet était consciencieusement vêtu à la turque, et pouvait-il en
être autrement du neveu d'un oncle qui se serait cru déshonoré en
s'européanisant comme un simple fonctionnaire? Sa veste brodée d'or,
son chalwar d'une coupe irréprochable, que ne surchargeait aucune
passementerie de mauvais goût, sa ceinture qui l'enroulait d'un pli
gracieux, son fez entouré d'un saryk en coton de Brousse, ses bottes
de maroquin, lui faisaient un costume tout à son avantage.
Ahmet s'était avancé près de la jeune fille, il lui avait pris les
mains, il l'avait doucement obligée à se rasseoir, tandis que Nedjeb
s'écriait:
«Eh bien, seigneur Ahmet, avons-nous ce matin une lettre de
Constantinople?
--Non, répondit Ahmet, pas même une lettre d'affaires de mon oncle
Kéraban!
--Oh! le vilain homme! s'écria la jeune Zingare.
--Je trouve même assez inexplicable, reprit Ahmet, que le courrier
n'ait apporté aucune correspondance de son comptoir. C'est le jour où,
d'habitude, sans y manquer jamais, il règle ses opérations avec son
banquier d'Odessa, et votre père n'a point reçu de lettre à ce sujet!
--En effet, mon cher Ahmet, de la part d'un négociant aussi régulier
dans ses affaires que votre oncle Kéraban, cela a lieu d'étonner!
Peut-être une dépêche?...
--Lui? envoyer une dépêche? Mais, chère Amasia, vous savez bien qu'il
ne correspond pas plus par le télégraphe qu'il ne voyage par le chemin
de fer! Utiliser ces inventions modernes, même pour ses relations
commerciales! Il aimerait mieux, je crois, recevoir une mauvaise
nouvelle par lettre, qu'une bonne par dépêche! Ah! l'oncle Kéraban!...
--Vous lui aviez écrit pourtant, cher Ahmet? demanda la jeune fille,
dont les regards se levèrent doucement sur son fiancé.
--Je lui ai écrit dix fois pour presser son arrivée à Odessa, pour
le prier de fixer à une date plus rapprochée la célébration de notre
mariage! Je lui ai répété qu'il était un oncle barbare....
--Bien! s'écria Nedjeb.
--Un oncle sans coeur, tout en étant le meilleur des hommes!...
--Oh! fit Nedjeb, en secouant la tête.
--Un oncle sans entrailles, tout en étant un père pour son neveu!...
Mais il m'a répondu que, pourvu qu'il arrivât avant six semaines, on
ne pouvait rien lui demander de plus!
--Il nous faudra donc attendre son bon vouloir Ahmet!
--Attendre, Amasia, attendre!... répondit Ahmet! Ce sont autant de
jours de bonheur qu'il nous vole!
--Et on arrête des voleurs, oui! des voleurs, qui n'ont jamais fait
pis! s'écria Nedjeb, en frappant du pied.
--Que voulez-vous? reprit Ahmet. J'essayerai encore d'attendrir mon
oncle Kéraban. Si demain il n'a pas répondu à ma lettre, je pars pour
Constantinople, et....
--Non, cher Ahmet, répondit Amasia, qui saisit la main du jeune homme,
comme si elle eût voulu le retenir. Je souffrirais plus de votre
absence que je ne me réjouirais de quelques jours gagnés pour notre
mariage! Non! restez! Qui sait si quelque circonstance ne changera pas
les idées de votre oncle?
--Changer les idées de l'oncle Kéraban! répondit Ahmet. Autant
vaudrait essayer de changer le cours des astres, faire lever la lune à
la place du soleil, modifier les lois du ciel!
--Ah! si j'étais sa nièce! dit Nedjeb.
--Et que ferais-tu, si tu étais sa nièce? demanda Ahmet.
--Moi!... J'irais si bien le saisir par son cafetan, répondit la jeune
Zingare, que...
--Que tu déchirerais son cafetan, Nebjeb, et rien de plus!
--Eh bien, je le tirerais si vigoureusement par sa barbe....
--Que sa barbe te resterait dans la main!
--Et pourtant, dit Amasia, le seigneur Kéraban est le meilleur des
hommes!
--Sans doute, sans doute, répondit Ahmet, mais tellement entêté, que
s'il luttait d'entêtement avec un mulet, ce n'est pas pour le mulet
que je parierais!»
IX
DANS LEQUEL IL S'EN FAUT BIEN PEU QUE LE PLAN DU CAPITAINE YARHUD NE
RÉUSSISSE.
En ce moment, un des serviteurs de l'habitation,--celui qui, d'après
les usages ottomans, était uniquement destiné à annoncer les
visiteurs,--parut à l'une des portes latérales de la galerie.
«Seigneur Ahmet, dit-il en s'adressant au jeune homme, un étranger est
là, qui désirerait vous parler.
--Quel est-il? demanda Ahmet.
--Un capitaine maltais. Il insiste vivement pour que vous vouliez bien
le recevoir.
--Soit! Je vais.... répondit Ahmet.
--Mon cher Ahmet, dit Amasia, recevez ici ce capitaine, s'il n'a rien
de particulier à vous dire.
--C'est peut-être celui qui commande cette charmante tartane? fit
observer Nedjeb, en montrant le petit bâtiment mouillé dans les eaux
mêmes de l'habitation.
--Peut-être! répondit Ahmet. Faites entrer.»
Le serviteur se retira, et, un instant après, l'étranger se présentait
à la porte de la galerie.
C'était bien le capitaine Yarhud, commandant la tartane -Guïdare-,
rapide navire d'une centaine de tonneaux, aussi propre au cabotage de
la mer Noire qu'à la navigation des Échelles du Levant.
A son grand déplaisir, Yarhud avait éprouvé quelque retard avant
d'avoir pu jeter l'ancre à portée de la villa du banquier Sélim. Sans
perdre une heure, après sa conversation avec Scarpante, l'intendant du
seigneur Saffar, il s'était transporté de Constantinople à Odessa par
les railways de la Bulgarie et de la Roumanie. Yarhud devançait ainsi
de plusieurs jours l'arrivée du seigneur Kéraban, qui, dans sa lenteur
de Vieux Turc, ne se déplaçait que de quinze à seize lieues par
vingt-quatre heures; mais, à Odessa, il trouva le temps si mauvais,
qu'il n'osa se hasarder à faire sortir la -Guïdare- du port, et dut
attendre que le vent de nord-est eût hâlé un peu la terre d'Europe.
Ce matin, seulement, sa tartane avait pu mouiller en vue de la villa.
Donc, de ce chef, un retard qui ne lui donnait plus que peu d'avance
sur le seigneur Kéraban et pouvait être préjudiciable à ses intérêts.
Yarhud devait maintenant agir sans perdre un jour. Son plan était tout
indiqué: la ruse d'abord, la force ensuite, si la ruse échouait;
mais il fallait que, le soir même, la -Guïdare- eût quitté la rade
d'Odessa, ayant Amasia à son bord. Avant que l'éveil ne fût donné et
qu'on pût la poursuivre, la tartane serait hors de portée avec ces
brises de nord-ouest.
Les enlèvements de ce genre s'opèrent encore, et plus fréquemment
qu'on ne saurait le croire, sur les divers points du littoral. S'ils
sont assez fréquents dans les eaux turques, aux environs des parages
de l'Anatolie, on doit également les redouter même sur les portions du
territoire, directement soumis à l'autorité moscovite. Il y a quelques
années à peine, Odessa avait été précisément éprouvée par une série
de rapts, dont les auteurs sont demeurés inconnus. Plusieurs jeunes
filles, appartenant à la haute société odessienne, disparurent, et
il n'était que trop certain qu'elles avaient été enlevées à bord de
bâtiments destinés à cet odieux commerce d'esclaves pour les marchés
de l'Asie Mineure.
Or, ce que des misérables avaient fait dans cette capitale de la
Russie méridionale, Yarhud comptait le refaire au profit du seigneur
Saffar. La -Guïdare- n'en était plus à son coup d'essai en pareille
matière, et son capitaine n'eût pas cédé à dix pour cent de perte les
profits qu'il espérait retirer de cette entreprise «commerciale».
Voici quel était le plan de Yarhud: attirer la jeune fille à bord de
la -Guïdare-, sous prétexte de lui montrer et de lui vendre diverses
étoffes précieuses, achetées aux principales fabriques du littoral.
Très probablement, Ahmet accompagnerait Amasia à sa première visite;
mais peut-être y reviendrait-elle seule avec Nedjeb? Ne serait-il pas
possible alors de prendre la mer, avant qu'on pût lui porter secours.
Si, au contraire, Amasia ne se laissait pas tenter par les offres
de Yarhud, si elle refusait de venir à bord, le capitaine maltais
essayerait de l'enlever de vive force. L'habitation du banquier Sélim
était isolée dans une petite anse, au fond de la baie, et ses gens
n'étaient point en état de résister à l'équipage de la tartane. Mais,
dans ce cas, il y aurait lutte. On ne tarderait pas à savoir en
quelles conditions se serait fait l'enlèvement. Donc, dans l'intérêt
des ravisseurs, mieux valait qu'il s'accomplit sans éclat.
«Le seigneur Ahmet? dit en se présentant le capitaine Yarhud, qui
était accompagné d'un de ses matelots, portant sous son bras quelques
coupons d'étoffes.
--C'est moi, répondit Ahmet. Vous êtes?...
--Le capitaine Yarhud, commandant la tartane -Guïdare-, qui est
mouillée là, devant l'habitation du banquier Sélim.
--Et que voulez-vous?
--Seigneur Ahmet, répondit Yarhud, j'ai entendu parler de votre
prochain mariage....
--Vous avez entendu parler là, capitaine, de la chose qui me tient le
plus au coeur!
--Je le comprends, seigneur Ahmet, répondit Yarhud en se retournant
vers Amasia. Aussi ai-je eu la pensée de venir mettre à votre
disposition toutes les richesses que contient ma tartane.
--Eh! capitaine Yarhud, vous n'avez point eu là une mauvaise idée!
répondit Ahmet.
--Mon cher Ahmet, en vérité, que me faut-il donc de plus? dit la jeune
fille.
--Que sait-on? répondit Ahmet. Ces capitaines levantins ont souvent un
choix d'objets précieux, et il faut voir....
--Oui! il faut voir et acheter, s'écria Nedjeb, quand nous devrions
ruiner le seigneur Kéraban pour le punir de son retard!
--Et de quels objets se compose votre cargaison, capitaine? demanda
Ahmet.
--D'étoffes de prix que j'ai été chercher dans les lieux de
production, répondit Yarhud, et dont je fais habituellement le
commerce.
--Eh bien, il faudra montrer cela à ces jeunes femmes! Elles s'y
connaissent beaucoup mieux que moi, et je serai heureux, ma chère
Amasia, si le capitaine de la -Guïdare- a dans sa cargaison quelques
étoffes qui puissent vous plaire!
--Je n'en doute pas, répondit Yarhud, et, d'ailleurs, j'ai eu soin
d'apporter divers échantillons que je vous prie d'examiner, avant même
de venir à bord.
--Voyons! voyons! s'écria Nedjed. Mais je vous préviens, capitaine,
que rien ne peut être trop beau pour ma maîtresse!
---Rien, en effet!» répondit Ahmet.
Sur un signe de Yarhud, le matelot avait étalé plusieurs échantillons,
que le capitaine de la tartane présenta à la jeune fille.
«Voici des soies de Brousse, brodées d'argent, dit-il, et qui viennent
de faire leur apparition dans les bazars de Constantinople.
--Cela est vraiment d'un beau travail, répondit Amasia, en regardant
ces étoffes, qui, sous les doigts agiles de Nedjeb, scintillaient
comme si elles eussent été tissues de rayons lumineux.
--Voyez! voyez! répétait la jeune Zingare. Nous n'aurions pas trouvé
mieux chez les marchands d'Odessa!
--En vérité, cela semble avoir été fabriqué exprès pour vous, ma chère
Amasia! dit Ahmet.
--Je vous engage aussi, reprit Yarhud, à bien examiner ces mousselines
de Scutari et de Tournovo. Vous pourrez juger, sur cet échantillon, de
la perfection du travail; mais c'est à bord que vous serez émerveillés
par la variété des dessins et l'éclat des couleurs de ces tissus.
--Eh bien, c'est entendu, capitaine, nous irons rendre visite a la
-Guïdare-! s'écria Nedjeb.
--Et vous ne le regretterez pas, reprit Yarhud. Mais permettez-moi
de vous montrer encore quelques autres articles. Voici des brocarts
diamantés, des chemises de soie crêpée à rayures diaphanes, des tissus
pour féredjés, des mousselines pour iachmaks, des châles de Perse pour
ceinture, des taffetas pour pantalons...»
Amasia ne se lassait pas d'admirer ces magnifiques étoffes que le
capitaine maltais faisait chatoyer sous ses yeux avec un art infini.
Pour peu qu'il fût aussi bon marin qu'il était habile marchand, la
-Guïdare- devait être habituée aux navigations heureuses. Toute femme,
--et les jeunes dames turques ne font point exception,--se fût laissé
tenter à la vue de ces tissus empruntés aux meilleures fabriques de
l'Orient.
Ahmet vit aisément combien sa fiancée les regardait avec admiration.
Certainement, ainsi que l'avait dit Nedjeb, ni les bazars d'Odessa, ni
ceux de Constantinople,--pas même les magasins de Ludovic, le célèbre
marchand arménien,--n'eussent offert un choix plus merveilleux.
«Chère Amasia, dit Ahmet, vous ne voudriez pas que ce honnête
capitaine se fût dérangé pour rien? Puisqu'il vous montre de si belles
étoffes, et puisque sa tartane en apporte de plus belles encore, nous
irons visiter sa tartane.
--Oui! oui! s'écria Nedjeb, qui ne tenait plus en place et courait
déjà vers la mer.
--Et nous trouverons bien, ajouta Ahmet, quelque soierie qui plaise à
cette folle de Nedjeb!
--Eh! ne faut-il point qu'elle fasse honneur à sa maîtresse, répondit
Nedjeb, le jour où l'on célébrera son mariage avec un seigneur aussi
généreux que le seigneur Ahmet?
--Et, surtout, aussi bon! ajouta la jeune fille, en tendant la main à
son fiancé.
--Voilà qui est convenu, capitaine, dit Ahmet. Vous nous recevrez à
bord de votre tartane.
--A quelle heure? demanda Yarhud, car je veux être là pour vous
montrer toutes mes richesses?
--Eh bien... dans l'après-midi.
--Pourquoi pas tout de suite? s'écria Nedjeb.
--Oh! l'impatiente! répondit en riant Amasia. Elle est encore plus
pressée que moi de visiter ce bazar flottant! On voit bien qu'Ahmet
lui a promis quelque cadeau, qui la rendra plus coquette encore!
--Coquette, s'écria Nedjeb, de sa voix caressante, coquette pour vous
seule, ma bien-aimée maîtresse!
--Il ne tient qu'à vous, seigneur Ahmet, dit alors le capitaine
Yarhud, de venir dès à présent visiter la -Guïdare-. Je puis héler
mon canot, il accostera au pied de la terrasse, et, en quelques coups
d'avirons, il vous aura déposé à bord.
--Faites donc, capitaine, répondit Ahmet.
--Oui... à bord! s'écria Nedjeb.
--A bord, puisque Nedjeb le veut!» ajouta la jeune fille.
Le capitaine Yarhud ordonna à son matelot de réemballer tous les
échantillons qu'il avait apportés.
Pendant ce temps, il se dirigea vers la balustrade, à l'extrémité de
la terrasse, et lança un long hélement.
On put aussitôt voir quelque mouvement se faire sur le pont de la
tartane. Le grand canot, hissé sur les pistolets de bâbord, fut
lestement descendu à la mer; puis, moins de cinq minutes après,
une embarcation, effilée et légère, sous l'impulsion de ses quatre
avirons, venait accoster les premiers degrés de la terrasse.
Le capitaine Yarhud fit alors signe au seigneur Ahmet que le canot
était à sa disposition.
Yarhud, malgré tout l'empire qu'il possédait sur lui-même, ne fut pas
sans éprouver une vive émotion. N'était-ce pas là une occasion qui
se présentait d'accomplir cet enlèvement? Le temps pressait, car le
seigneur Kéraban pouvait arriver d'une heure à l'autre. Rien ne
prouvait, d'ailleurs, qu'avant d'opérer ce voyage insensé autour de
la mer Noire, il ne voudrait pas célébrer dans le plus bref délai le
mariage d'Amasia et d'Ahmet. Or, Amasia, femme d'Ahmet, ne serait plus
la jeune fille qu'attendait le palais du seigneur Saffar!
Oui! le capitaine Yarhud se sentit tout soudainement poussé à quelque
coup de force. C'était bien dans sa nature brutale, qui ne connaissait
aucun ménagement. Au surplus, les circonstances étaient propices, le
vent favorable pour se dégager des passes. La tartane serait en
pleine mer, avant qu'on eût pu songer à la poursuivre, au cas où la
disparition de la jeune fille se fût subitement ébruitée.
Certainement, Ahmet absent, si Amasia et Nedjeb seules eussent rendu
visite à la -Guïdare-, Yarhud n'aurait pas hésité à se mettre en
appareillage et à prendre la mer, dès que les deux jeunes filles, sans
défiance, auraient été occupées à faire un choix dans la cargaison.
Il eût été facile de les retenir prisonnières dans l'entrepont,
d'étouffer leurs cris, jusqu'au sortir de la baie. Ahmet présent,
c'était plus difficile, non impossible cependant. Quanta se
débarrasser plus tard de ce jeune homme, si énergique qu'il fût, même
au prix d'un meurtre, cela n'était pas pour gêner le capitaine de la
-Guïdare-. Le meurtre serait porté sur la note, et le rapt payé plus
cher par le seigneur Saffar, voilà tout.
Yarhud attendait donc sur les marches de la terrasse, tout en
réfléchissant à ce qu'il convenait de faire, que le seigneur Ahmet et
ses compagnes se fussent embarqués dans le canot de la -Guïdare-.
Le léger bâtiment se balançait avec grâce sur ces eaux légèrement
gonflées par la brise, à moins d'une encablure.
Ahmet, se tenant sur la dernière marche, avait déjà aidé Amasia à
prendre place sur le banc d'arrière de l'embarcation, lorsque la
porte de la galerie s'ouvrit. Puis, un homme, âgé d'une cinquantaine
d'années au plus, dont l'habillement turc se rapprochait du vêtement
européen, entra précipitamment, en criant:
«Amasia?... Ahmet?»
C'était le banquier Sélim, le père de la jeune fiancée, le
correspondant et l'ami du seigneur Kéraban.
«Ma fille?... Ahmet?» répéta Sélim.
Amasia, reprenant la main que lui tendait Ahmet, débarqua aussitôt et
s'élança sur la terrasse.
«Mon père, qu'y a-t-il? demanda-t-elle. Quel motif vous ramène si vite
de la ville?
--Une grande nouvelle!
--Bonne?... demanda Ahmet.
--Excellente! répondit Sélim. Un exprès, envoyé par mon ami Kéraban,
vient de se présenter à mon comptoir!
--Est-il possible? s'écria Nedjeb.
--Un exprès, qui m'annonce son arrivée, répondit Sélim, et ne le
précède même que de peu d'instants!
--Mon oncle Kéraban! répétait Ahmet... mon oncle Kéraban n'est plus à
Constantinople?
--Non, et je l'attends ici!»
Fort heureusement pour le capitaine de la -Guïdare-, personne ne
vit le geste de colère qu'il ne put retenir. L'arrivée immédiate de
l'oncle d'Ahmet était la plus grave éventualité qu'il pût redouter
pour l'accomplissement de ses projets.
«Ah! le bon seigneur Kéraban! s'écria Nedjeb.
--Mais pourquoi vient-il? demanda la jeune fille.
--Pour votre mariage, chère maîtresse! répondit Nedjeb. Sans cela, que
viendrait-il faire à Odessa?
--Cela doit être, dit Sélim.
-Je le pense! répondit Ahmet, Pourquoi aurait-il quitté
Constantinople, sans ce motif? Il se sera ravisé, mon digne oncle! Il
a abandonné son comptoir, ses affaires, brusquement, sans prévenir!...
C'est une surprise qu'il a voulu nous faire!
--Comme il va être reçu! s'écria Nedjeb, et quel bon accueil l'attend
ici!
--Et son exprès ne vous a rien dit de ce qui l'amène, mon père?
demanda Amasia.
--Rien, répondit Sélim. Cet homme a pris un cheval à la maison de
poste de Majaki, où la voiture de mon ami Kéraban s'était arrêtée pour
relayer. Il est arrivé au comptoir, afin de m'annoncer que mon ami
Kéraban viendrait directement ici, sans s'arrêter à Odessa, et par
conséquent, d'un instant à l'autre, mon ami Kéraban va apparaître!»
Si l'ami Kéraban pour le banquier Sélim, l'oncle Kéraban pour Amasia
et Ahmet, le seigneur Kéraban pour Nedjeb, fut «par contumace» salué
en cet instant des qualifications les plus aimables, il est inutile
d'y insister. Cette arrivée, c'était la célébration du mariage à bref
délai! C'était le bonheur des fiancés à courte échéance! L'union tant
souhaitée n'attendrait même plus le délai fatal pour s'accomplir! Ah!
si le seigneur Kéraban était le plus entêté, c'était aussi le meilleur
des hommes!
Yarhud, impassible, assistait à toute cette scène de famille.
Cependant, il n'avait point renvoyé son canot. Il lui importait de
savoir quels étaient, au juste, les projets du seigneur Kéraban. Ne
pouvait-il craindre, en effet, que celui-ci ne voulût célébrer le
mariage d'Amasia et d'Ahmet, avant de continuer son voyage autour de
la mer Noire?
En ce moment, des voix que dominait une voix plus impérieuse se firent
entendre au dehors. La porte s'ouvrit, et, suivi de Van Mitten, de
Bruno, de Nizib, apparut le seigneur Kéraban.
X
DANS LEQUEL AHMET PREND UNE ÉNERGIQUE RÉSOLUTION, COMMANDÉE,
D'AILLEURS, PAR LES CIRCONSTANCES.
«Bonjour, ami Sélim! bonjour! Qu'Allah te protège, toi et toute ta
maison!»
Et, cela dit, le seigneur Kéraban serra solidement la main de son
correspondant d'Odessa.
«Bonjour, neveu Ahmet!»
Et le seigneur Kéraban pressa sur sa poitrine, dans une vigoureuse
étreinte, son neveu Ahmet.
«Bonjour, ma petite Amasia!»
Et le seigneur Kéraban embrassa sur les deux joues la jeune fille qui
allait devenir sa nièce.
Tout cela fut fait si rapidement, que personne n'avait encore eu le
temps de répondre.
«Et maintenant, au revoir et en route!» ajouta le seigneur Kéraban, en
se retournant vers Van Mitten.
Le flegmatique Hollandais, qui n'avait point été présenté, semblait
être, avec son impassible figure, quelque étrange personnage, évoqué
dans la scène capitale d'un drame.
Tous, à voir le seigneur Kéraban distribuer avec tant de prodigalité
ses baisers et ses poignées de main, ne doutaient plus qu'il ne fût
venu pour hâter le mariage; mais, lorsqu'ils l'entendirent s'écrier
«En route!», ils tombèrent dans le plus parfait ahurissement.
Ce fut Ahmet qui intervint le premier en disant:
«Comment, en route!
--Oui! en route, mon neveu!
--Vous allez repartir, mon oncle?
--A l'instant!» Nouvelle stupéfaction générale, tandis que Van Mitten
disait à l'oreille de Bruno:
«En vérité, ces façons d'agir sont bien dans le caractère de mon ami
Kéraban!
--Trop bien!» répondit Bruno.
Cependant, Amasia regardait Ahmet, qui regardait Sélim, tandis que
Nedjeb n'avait d'yeux que pour cet oncle invraisemblable,--un homme
capable de partir avant même d'être arrivé!
«Allons, Van Mitten, reprit le seigneur Kéraban, en se dirigeant vers
la porte.
--Monsieur, me direz-vous?... dit Ahmet à Van Mitten.
--Que pourrais-je vous dire?» répliqua le Hollandais, qui marchait
déjà sur les talons de son ami.
Mais le seigneur Kéraban, au moment de sortir, venait de s'arrêter,
et, s'adressant au banquier:
«A propos, ami Sélim, lui demanda-t-il, vous me changerez bien
quelques milliers de piastres pour leur valeur en roubles?
--Quelques milliers de piastres?... répondit Sélim, qui n'essayait
même plus de comprendre.
--Oui ... Sélim ... de l'argent russe, dont j'ai besoin pour mon
passage sur le territoire moscovite.
--Mais, mon oncle, nous direz-vous enfin?... s'écria Ahmet, auquel se
joignit la jeune fille.
--A quel taux le change aujourd'hui? demanda le seigneur Kéraban.
--Trois et demi pour cent, répondit Sélim, chez qui le banquier
reparut un instant.
--Quoi! trois et demi?
--Les roubles sont en hausse! répondit Sélim. On les demande sur le
marché....
--Allons, pour moi, ami Sélim, ce sera trois un quart seulement! Vous
entendez!... Trois un quart!
--Pour vous, oui!... pour vous ... ami Kéraban, et même sans aucune
commission!»
Le banquier Sélim ne savait évidemment plus ni ce qu'il disait ni ce
qu'il faisait.
Il va sans dire que, du fond de la galerie où il se tenait à l'écart,
Yarhud observait toute cette scène avec une extrême attention.
Qu'allait-il se produire de favorable ou de nuisible à ses projets?
En ce moment, Ahmet vint saisir son oncle par le bras; il l'arrêta sur
le seuil de la porte qu'il allait franchir, et il le força, non sans
peine, étant donné le caractère de l'entêté, à revenir sur ses pas.
«Mon oncle, lui dit-il, vous nous avez tous embrassés au moment où
vous arriviez....
--Mais non! mais non! mon neveu, répondit Kéraban, au moment où
j'allais repartir!
--Soit, mon oncle!... je ne veux pas vous contrarier.... Mais, au
moins, dites-nous pourquoi vous êtes venu à Odessa!
--Je ne suis venu à Odessa, répondit Kéraban, que parce qu'Odessa
était sur ma route. Si Odessa n'avait point été sur ma route, je ne
serais pas venu à Odessa!--N'est-il pas vrai, Van Mitten?»
Le Hollandais se contenta de faire un signe affirmatif, en abaissant
lentement la tête.
«Ah! au fait, vous n'avez pas été présenté, et il faut que je vous
présente!» dit le seigneur Kéraban.
Et, s'adressant à Sélim:
«Mon ami Van Mitten, lui dit-il, mon correspondant de Rotterdam, que
j'emmène dîner à Scutari!
--A Scutari? s'écria le banquier.
--Il paraît!... dit Van Mitten.
--Et son valet Bruno, ajouta Kéraban, un brave serviteur, qui n'a pas
voulu se séparer de son maître!
--Il paraît!... répondit Bruno, comme un écho fidèle.
--Et maintenant, en route!»
Ahmet intervint de nouveau:
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