encore aux colons de l'île Lincoln. La nourriture azotée ne leur
manquait pas, ni les produits végétaux qui devaient en tempérer
l'usage; les racines ligneuses des dragonniers, soumises à la
fermentation, leur donnaient une boisson acidulée, sorte de bière
bien préférable à l'eau pure; ils avaient même fabriqué du sucre,
sans cannes ni betteraves, en recueillant cette liqueur que
distille l' «acer saccharinum», sorte d'érable de la famille des
acérinées, qui prospère sous toutes les zones moyennes, et dont
l'île possédait un grand nombre; ils faisaient un thé très
agréable en employant les monardes rapportées de la garenne;
enfin, ils avaient en abondance le sel, le seul des produits
minéraux qui entre dans l'alimentation..., mais le pain faisait
défaut.
Peut-être, par la suite, les colons pourraient-ils remplacer cet
aliment par quelque équivalent, farine de sagoutier ou fécule de
l'arbre à pain, et il était possible, en effet, que les forêts du
sud comptassent parmi leurs essences ces précieux arbres, mais
jusqu'alors on ne les avait pas rencontrés.
Cependant la Providence devait, en cette circonstance, venir
directement en aide aux colons, dans une proportion
infinitésimale, il est vrai, mais enfin Cyrus Smith, avec toute
son intelligence, toute son ingéniosité, n'aurait jamais pu
produire ce que, par le plus grand hasard, Harbert trouva un jour
dans la doublure de sa veste, qu'il s'occupait de raccommoder.
Ce jour-là, -- il pleuvait à torrents, -- les colons étaient
rassemblés dans la grande salle de Granite-House, quand le jeune
garçon s'écria tout d'un coup:
«Tiens, monsieur Cyrus. Un grain de blé!»
Et il montra à ses compagnons un grain, un unique grain qui, de sa
poche trouée, s'était introduit dans la doublure de sa veste.
La présence de ce grain s'expliquait par l'habitude qu'avait
Harbert, étant à Richmond, de nourrir quelques ramiers dont
Pencroff lui avait fait présent.
«Un grain de blé? répondit vivement l'ingénieur.
-- Oui, monsieur Cyrus, mais un seul, rien qu'un seul!
-- Eh! mon garçon, s'écria Pencroff en souriant, nous voilà bien
avancés, ma foi! Qu'est-ce que nous pourrions bien faire d'un seul
grain de blé?
-- Nous en ferons du pain, répondit Cyrus Smith.
-- Du pain, des gâteaux, des tartes! répliqua le marin. Allons! Le
pain que fournira ce grain de blé ne nous étouffera pas de sitôt!»
Harbert, n'attachant que peu d'importance à sa découverte, se
disposait à jeter le grain en question, mais Cyrus Smith le prit,
l'examina, reconnut qu'il était en bon état, et, regardant le
marin bien en face:
«Pencroff, lui demanda-t-il tranquillement, savez-vous combien un
grain de blé peut produire d'épis?
-- Un, je suppose! répondit le marin, surpris de la question.
-- Dix, Pencroff. Et savez-vous combien un épi porte de grains?
-- Ma foi, non.
-- Quatre-vingts en moyenne, dit Cyrus Smith. Donc, si nous
plantons ce grain, à la première récolte, nous récolterons huit
cents grains, lesquels en produiront à la seconde six cent
quarante mille, à la troisième cinq cent douze millions, à la
quatrième plus de quatre cents milliards de grains. Voilà la
proportion.»
Les compagnons de Cyrus Smith l'écoutaient sans répondre. Ces
chiffres les stupéfiaient. Ils étaient exacts, cependant.
«Oui, mes amis, reprit l'ingénieur. Telles sont les progressions
arithmétiques de la féconde nature. Et encore, qu'est-ce que cette
multiplication du grain de blé, dont l'épi ne porte que huit cents
grains, comparée à ces pieds de pavots qui portent trente-deux
mille graines, à ces pieds de tabac qui en produisent trois cent
soixante mille? En quelques années, sans les nombreuses causes de
destruction qui en arrêtent la fécondité, ces plantes envahiraient
toute la terre.»
Mais l'ingénieur n'avait pas terminé son petit interrogatoire.
«Et maintenant, Pencroff, reprit-il, savez-vous combien quatre
cents milliards de grains représentent de boisseaux?
-- Non, répondit le marin, mais ce que je sais, c'est que je ne
suis qu'une bête!
-- Eh bien, cela ferait plus de trois millions, à cent trente
mille par boisseau, Pencroff.
-- Trois millions! s'écria Pencroff.
-- Trois millions.
-- Dans quatre ans?
-- Dans quatre ans, répondit Cyrus Smith, et même dans deux ans,
si, comme je l'espère, nous pouvons, sous cette latitude, obtenir
deux récoltes par année.»
À cela, suivant son habitude, Pencroff ne crut pas pouvoir
répliquer autrement que par un hurrah formidable.
«Ainsi, Harbert, ajouta l'ingénieur, tu as fait là une découverte
d'une importance extrême pour nous. Tout, mes amis, tout peut nous
servir dans les conditions où nous sommes. Je vous en prie, ne
l'oubliez pas.
-- Non, monsieur Cyrus, non, nous ne l'oublierons pas, répondit
Pencroff, et si jamais je trouve une de ces graines de tabac, qui
se multiplient par trois cent soixante mille, je vous assure que
je ne la jetterai pas au vent! Et maintenant, savez-vous ce qui
nous reste à faire?
-- Il nous reste à planter ce grain, répondit Harbert.
-- Oui, ajouta Gédéon Spilett, et avec tous les égards qui lui
sont dus, car il porte en lui nos moissons à venir.
-- Pourvu qu'il pousse! s'écria le marin.
-- Il poussera», répondit Cyrus Smith.
On était au 20 juin. Le moment était donc propice pour semer cet
unique et précieux grain de blé. Il fut d'abord question de le
planter dans un pot; mais, après réflexion, on résolut de s'en
rapporter plus franchement à la nature, et de le confier à la
terre. C'est ce qui fut fait le jour même, et il est inutile
d'ajouter que toutes les précautions furent prises pour que
l'opération réussît.
Le temps s'étant légèrement éclairci, les colons gravirent les
hauteurs de Granite-House. Là, sur le plateau, ils choisirent un
endroit bien abrité du vent, et auquel le soleil de midi devait
verser toute sa chaleur. L'endroit fut nettoyé, sarclé avec soin,
fouillé même, pour en chasser les insectes ou les vers; on y mit
une couche de bonne terre amendée d'un peu de chaux; on l'entoura
d'une palissade; puis, le grain fut enfoncé dans la couche humide.
Ne semblait-il pas que ces colons posaient la première pierre d'un
édifice? Cela rappela à Pencroff le jour où il avait allumé son
unique allumette, et tous les soins qu'il apporta à cette
opération. Mais cette fois, la chose était plus grave. En effet,
les naufragés seraient toujours parvenus à se procurer du feu,
soit par un procédé, soit par un autre, mais nulle puissance
humaine ne leur referait ce grain de blé, si, par malheur, il
venait à périr!
CHAPITRE XXI
Depuis ce moment, il ne se passa plus un seul jour sans que
Pencroff allât visiter ce qu'il appelait sérieusement son «champ
de blé.» Et malheur aux insectes qui s'y aventuraient! Ils
n'avaient aucune grâce à attendre.
Vers la fin du mois de juin, après d'interminables pluies, le
temps se mit décidément au froid, et, le 29, un thermomètre
Fahrenheit eût certainement annoncé vingt degrés seulement au-
dessus de zéro (6, 67 degrés centigrades au-dessous de glace).
Le lendemain, 30 juin, jour qui correspond au 31
décembre de l'année boréale, était un vendredi. Nab fit observer
que l'année finissait par un mauvais jour; mais Pencroff lui
répondit que, naturellement, l'autre commençait par un bon, -- ce
qui valait mieux. En tout cas, elle débuta par un froid très vif.
Des glaçons s'entassèrent à l'embouchure de la Mercy, et le lac ne
tarda pas à se prendre sur toute son étendue.
On dut, à plusieurs reprises, renouveler la provision de
combustible. Pencroff n'avait pas attendu que la rivière fût
glacée pour conduire d'énormes trains de bois à leur destination.
Le courant était un moteur infatigable, et il fut employé à
charrier du bois flotté jusqu'au moment où le froid vint
l'enchaîner. Au combustible fourni si abondamment par la forêt, on
joignit aussi plusieurs charretées de houille, qu'il fallut aller
chercher au pied des contreforts du mont Franklin. Cette puissante
chaleur du charbon de terre fut vivement appréciée par une basse
température, qui, le 4 juillet, tomba à huit degrés Fahrenheit (13
degrés centigrades au-dessous de zéro). Une seconde cheminée avait
été établie dans la salle à manger, et, là, on travaillait en
commun.
Pendant cette période de froid, Cyrus Smith n'eut qu'à s'applaudir
d'avoir dérivé jusqu'à Granite-House un petit filet des eaux du
lac Grant. Prises au-dessous de la surface glacée, puis, conduites
par l'ancien déversoir, elles conservaient leur liquidité et
arrivaient à un réservoir intérieur, qui avait été creusé à
l'angle de l'arrière-magasin, et dont le trop-plein s'enfuyait par
le puits jusqu'à la mer.
Vers cette époque, le temps étant extrêmement sec, les colons,
aussi bien vêtus que possible, résolurent de consacrer une journée
à l'exploration de la partie de l'île comprise au sud-est entre la
Mercy et le cap Griffe. C'était un vaste terrain marécageux, et il
pouvait se présenter quelque bonne chasse à faire, car les oiseaux
aquatiques devaient y pulluler.
Il fallait compter de huit à neuf milles à l'aller, autant au
retour, et, par conséquent, la journée serait bien employée. Comme
il s'agissait aussi de l'exploration d'une portion inconnue de
l'île, toute la colonie dut y prendre part. C'est pourquoi, le 5
juillet, dès six heures du matin, l'aube se levant à peine, Cyrus
Smith, Gédéon Spilett, Harbert, Nab, Pencroff, armés d'épieux, de
collets, d'arcs et de flèches, et munis de provisions suffisantes,
quittèrent Granite-House, précédés de Top, qui gambadait devant
eux.
On prit par le plus court, et le plus court fut de traverser la
Mercy sur les glaçons qui l'encombraient alors.
«Mais, fit observer justement le reporter, cela ne peut remplacer
un pont sérieux!» aussi, la construction d'un pont «sérieux»
était-elle notée dans la série des travaux à venir.
C'était la première fois que les colons mettaient pied sur la rive
droite de la Mercy, et s'aventuraient au milieu de ces grands et
superbes conifères, alors couverts de neige.
Mais ils n'avaient pas fait un demi-mille, que, d'un épais fourré,
s'échappait toute une famille de quadrupèdes, qui y avaient élu
domicile, et dont les aboiements de Top provoquèrent la fuite.
«Ah! on dirait des renards!» s'écria Harbert, quand il vit toute
la bande décamper au plus vite.
C'étaient des renards, en effet, mais des renards de très grande
taille, qui faisaient entendre une sorte d'aboiement, dont Top
parut lui-même fort étonné, car il s'arrêta dans sa poursuite, et
donna à ces rapides animaux le temps de disparaître.
Le chien avait le droit d'être surpris, puisqu'il ne savait pas
l'histoire naturelle. Mais, par leurs aboiements, ces renards,
gris roussâtres de pelage, à queues noires que terminait une
bouffette blanche, avaient décelé leur origine. Aussi, Harbert
leur donna-t-il, sans hésiter, leur véritable nom de «culpeux.»
Ces culpeux se rencontrent fréquemment au Chili, aux Malouines, et
sur tous ces parages américains traversés par les trentième et
quarantième parallèles. Harbert regretta beaucoup que Top n'eût pu
s'emparer de l'un de ces carnivores.
«Est-ce que cela se mange? demanda Pencroff, qui ne considérait
jamais les représentants de la faune de l'île qu'à un point de vue
spécial.
-- Non, répondit Harbert, mais les zoologistes n'ont pas encore
reconnu si la pupille de ces renards est diurne ou nocturne, et
s'il ne convient pas de les ranger dans le genre chien proprement
dit.»
Cyrus Smith ne put s'empêcher de sourire en entendant la réflexion
du jeune garçon, qui attestait un esprit sérieux. Quant au marin,
du moment que ces renards ne pouvaient être classés dans le genre
comestible, peu lui importait. Toutefois, lorsqu'une basse-cour
serait établie à Granite-House, il fit observer qu'il serait bon
de prendre quelques précautions contre la visite probable de ces
pillards à quatre pattes. Ce que personne ne contesta.
Après avoir tourné la pointe de l'épave, les colons trouvèrent une
longue plage que baignait la vaste mer. Il était alors huit heures
du matin. Le ciel était très pur, ainsi qu'il arrive par les
grands froids prolongés; mais, échauffés par leur course, Cyrus
Smith et ses compagnons ne ressentaient pas trop vivement les
piqûres de l'atmosphère.
D'ailleurs, il ne faisait pas de vent, circonstance qui rend
infiniment plus supportables les forts abaissements de la
température. Un soleil brillant, mais sans action calorifique,
sortait alors de l'Océan, et son énorme disque se balançait à
l'horizon. La mer formait une nappe tranquille et bleue comme
celle d'un golfe méditerranéen, quand le ciel est pur. Le cap
Griffe, recourbé en forme de yatagan, s'effilait nettement à
quatre milles environ vers le sud-est. À gauche, la lisière du
marais était brusquement arrêtée par une petite pointe que les
rayons solaires dessinaient alors d'un trait de feu.
Certes, en cette partie de la baie de l'Union, que rien ne
couvrait du large, pas même un banc de sable, les navires, battus
des vents d'est, n'eussent trouvé aucun abri. On sentait à la
tranquillité de la mer, dont nul haut-fond ne troublait les eaux,
à sa couleur uniforme que ne tachait aucune nuance jaunâtre, à
l'absence de tout récif enfin, que cette côte était accore, et que
l'Océan recouvrait là de profonds abîmes. En arrière, dans
l'ouest, se développaient, mais à une distance de quatre milles,
les premières lignes d'arbres des forêts du Far-West. On se serait
cru, pour ainsi dire, sur la côte désolée de quelque île des
régions antarctiques que les glaçons eussent envahie. Les colons
firent halte en cet endroit pour déjeuner. Un feu de broussailles
et de varechs desséchés fut allumé, et Nab prépara le déjeuner de
viande froide, auquel il joignit quelques tasses de thé d'Oswego.
Tout en mangeant, on regardait. Cette partie de l'île Lincoln
était réellement stérile et contrastait avec toute la région
occidentale. Ce qui amena le reporter à faire cette réflexion, que
si le hasard eût tout d'abord jeté les naufragés sur cette plage,
ils auraient pris de leur futur domaine une idée déplorable.
«Je crois même que nous n'aurions pas pu l'atteindre, répondit
l'ingénieur, car la mer est profonde, et elle ne nous offrait pas
un rocher pour nous y réfugier. Devant Granite-House, au moins, il
y avait des bancs, un îlot, qui multipliaient les chances de
salut. Ici, rien que l'abîme!
-- Il est assez singulier, fit observer Gédéon Spilett, que cette
île, relativement petite, présente un sol aussi varié. Cette
diversité d'aspect n'appartient logiquement qu'aux continents
d'une certaine étendue. On dirait vraiment que la partie
occidentale de l'île Lincoln, si riche et si fertile, est baignée
par les eaux chaudes du golfe Mexicain, et que ses rivages du nord
et du sud-est s'étendent sur une sorte de mer Arctique.
-- Vous avez raison, mon cher Spilett, répondit Cyrus Smith, c'est
une observation que j'ai faite aussi. Cette île, dans sa forme
comme dans sa nature, je la trouve étrange. On dirait un résumé de
tous les aspects que présente un continent, et je ne serais pas
surpris qu'elle eût été continent autrefois.
-- Quoi! un continent au milieu du Pacifique? s'écria Pencroff.
-- Pourquoi pas? répondit Cyrus Smith. Pourquoi l'Australie, la
Nouvelle-Irlande, tout ce que les géographes anglais appellent
l'Australasie, réunies aux archipels du Pacifique, n'auraient-ils
formé autrefois une sixième partie du monde, aussi importante que
l'Europe ou l'Asie, que l'Afrique ou les deux Amériques? Mon
esprit ne se refuse point à admettre que toutes les îles, émergées
de ce vaste Océan, ne sont que des sommets d'un continent
maintenant englouti, mais qui dominait les eaux aux époques
antéhistoriques.
-- Comme fut autrefois l'Atlantide, répondit Harbert.
-- Oui, mon enfant... si elle a existé toutefois.
-- Et l'île Lincoln aurait fait partie de ce continent-là? demanda
Pencroff.
-- C'est probable, répondit Cyrus Smith, et cela expliquerait
assez cette diversité de productions qui se voit à sa surface.
-- Et le nombre considérable d'animaux qui l'habitent encore,
ajouta Harbert.
-- Oui, mon enfant, répondit l'ingénieur, et tu me fournis là un
nouvel argument à l'appui de ma thèse. Il est certain, d'après ce
que nous avons vu, que les animaux sont nombreux dans l'île, et,
ce qui est plus bizarre, que les espèces y sont extrêmement
variées. Il y a une raison à cela, et pour moi, c'est que l'île
Lincoln a pu faire autrefois partie de quelque vaste continent qui
s'est peu à peu abaissé au-dessous du Pacifique.
-- Alors, un beau jour, répliqua Pencroff, qui ne semblait pas
être absolument convaincu, ce qui reste de cet ancien continent
pourra disparaître à son tour, et il n'y aura plus rien entre
l'Amérique et l'Asie?
-- Si, répondit Cyrus Smith, il y aura les nouveaux continents,
que des milliards de milliards d'animalcules travaillent à bâtir
en ce moment.
-- Et quels sont ces maçons-là? demanda Pencroff.
-- Les infusoires du corail, répondit Cyrus Smith. Ce sont eux qui
ont fabriqué, par un travail continu, l'île Clermont-Tonnerre, les
atolls, et autres nombreuses îles à coraux que compte l'océan
Pacifique. Il faut quarante-sept millions de ces infusoires pour
peser un grain, et pourtant, avec les sels marins qu'ils
absorbent, avec les éléments solides de l'eau qu'ils s'assimilent,
ces animalcules produisent le calcaire, et ce calcaire forme
d'énormes substructions sous-marines, dont la dureté et la
solidité égalent celles du granit. Autrefois, aux premières
époques de la création, la nature, employant le feu, a produit les
terres par soulèvement; mais maintenant elle charge des animaux
microscopiques de remplacer cet agent, dont la puissance
dynamique, à l'intérieur du globe, a évidemment diminué, -- ce que
prouve le grand nombre de volcans actuellement éteints à la
surface de la terre. Et je crois bien que, les siècles succédant
aux siècles et les infusoires aux infusoires, ce Pacifique pourra
se changer un jour en un vaste continent, que des générations
nouvelles habiteront et civiliseront à leur tour.
-- Ce sera long! dit Pencroff.
-- La nature a le temps pour elle, répondit l'ingénieur.
-- Mais à quoi bon de nouveaux continents? demanda Harbert. Il me
semble que l'étendue actuelle des contrées habitables est
suffisante à l'humanité. Or, la nature ne fait rien d'inutile.
-- Rien d'inutile, en effet, reprit l'ingénieur, mais voici
comment on pourrait expliquer dans l'avenir la nécessité de
continents nouveaux, et précisément sur cette zone tropicale
occupée par les îles coralligènes. Du moins, cette explication me
paraît plausible.
-- Nous vous écoutons, monsieur Cyrus, répondit Harbert.
-- Voici ma pensée: les savants admettent généralement qu'un jour
notre globe finira, ou plutôt que la vie animale et végétale n'y
sera plus possible, par suite du refroidissement intense qu'il
subira. Ce sur quoi ils ne sont pas d'accord, c'est sur la cause
de ce refroidissement. Les uns pensent qu'il proviendra de
l'abaissement de température que le soleil éprouvera après des
millions d'années; les autres, de l'extinction graduelle des feux
intérieurs de notre globe, qui ont sur lui une influence plus
prononcée qu'on ne le suppose généralement. Je tiens, moi, pour
cette dernière hypothèse, en me fondant sur ce fait que la lune
est bien véritablement un astre refroidi, lequel n'est plus
habitable, quoique le soleil continue toujours de verser à sa
surface la même somme de chaleur. Si donc la lune s'est refroidie,
c'est parce que ces feux intérieurs auxquels, ainsi que tous les
astres du monde stellaire, elle a dû son origine, se sont
complètement éteints. Enfin, quelle qu'en soit la cause, notre
globe se refroidira un jour, mais ce refroidissement ne s'opérera
que peu à peu. Qu'arrivera-t-il alors? C'est que les zones
tempérées, dans une époque plus ou moins éloignée, ne seront pas
plus habitables que ne le sont actuellement les régions polaires.
Donc, les populations d'hommes, comme les agrégations d'animaux,
reflueront vers les latitudes plus directement soumises à
l'influence solaire. Une immense émigration s'accomplira.
L'Europe, l'Asie centrale, l'Amérique du Nord seront peu à peu
abandonnées, tout comme l'Australasie ou les parties basses de
l'Amérique du Sud. La végétation suivra l'émigration humaine. La
flore reculera vers l'équateur en même temps que la faune. Les
parties centrales de l'Amérique méridionale et de l'Afrique
deviendront les continents habités par excellence. Les Lapons et
les Samoyèdes retrouveront les conditions climatériques de la mer
polaire sur les rivages de la Méditerranée. Qui nous dit, qu'à
cette époque, les régions équatoriales ne seront pas trop petites
pour contenir l'humanité terrestre et la nourrir? Or, pourquoi la
prévoyante nature, afin de donner refuge à toute l'émigration
végétale et animale, ne jetterait-elle pas, dès à présent, sous
l'équateur, les bases d'un continent nouveau, et n'aurait-elle pas
chargé les infusoires de le construire? J'ai souvent réfléchi à
toutes ces choses, mes amis, et je crois sérieusement que l'aspect
de notre globe sera un jour complètement transformé, que, par
suite de l'exhaussement de nouveaux continents, les mers
couvriront les anciens, et que, dans les siècles futurs, des
Colombs iront découvrir les îles du Chimboraço, de l'Himalaya ou
du mont Blanc, restes d'une Amérique, d'une Asie et d'une Europe
englouties. Puis enfin, ces nouveaux continents, à leur tour,
deviendront eux-mêmes inhabitables; la chaleur s'éteindra comme la
chaleur d'un corps que l'âme vient d'abandonner, et la vie
disparaîtra, sinon définitivement du globe, au moins
momentanément. Peut-être, alors, notre sphéroïde se reposera-t-il,
se refera-t-il dans la mort pour ressusciter un jour dans des
conditions supérieures! Mais tout cela, mes amis, c'est le secret
de l'Auteur de toutes choses, et, à propos du travail des
infusoires, je me suis laissé entraîner un peu loin peut-être à
scruter les secrets de l'avenir.
-- Mon cher Cyrus, répondit Gédéon Spilett, ces théories sont pour
moi des prophéties, et elles s'accompliront un jour.
-- C'est le secret de Dieu, dit l'ingénieur.
-- Tout cela est bel et bien, dit alors Pencroff, qui avait écouté
de toutes ses oreilles, mais m'apprendrez-vous, monsieur Cyrus, si
l'île Lincoln a été construite par vos infusoires?
-- Non, répondit Cyrus Smith, elle est purement d'origine
volcanique.
-- Alors, elle disparaîtra un jour?
-- C'est probable.
-- J'espère bien que nous n'y serons plus.
-- Non, rassurez-vous, Pencroff, nous n'y serons plus, puisque
nous n'avons aucune envie d'y mourir et que nous finirons peut-
être par nous en tirer.
-- En attendant, répondit Gédéon Spilett, installons-nous comme
pour l'éternité. Il ne faut jamais rien faire à demi.»
Ceci finit la conversation. Le déjeuner était terminé.
L'exploration fut reprise, et les colons arrivèrent à la limite où
commençait la région marécageuse.
C'était bien un marais, dont l'étendue, jusqu'à cette côte
arrondie qui terminait l'île au sud-est, pouvait mesurer vingt
milles carrés. Le sol était formé d'un limon argilo-siliceux, mêlé
de nombreux débris de végétaux. Des conferves, des joncs, des
carex, des scirpes, çà et là quelques couches d'herbages, épais
comme une grosse moquette, le recouvraient. Quelques mares glacées
scintillaient en maint endroit sous les rayons solaires. Ni les
pluies, ni aucune rivière, gonflée par une crue subite, n'avaient
pu former ces réserves d'eau. On en devait naturellement conclure
que ce marécage était alimenté par les infiltrations du sol, et
cela était en effet. Il était même à craindre que l'air ne s'y
chargeât, pendant les chaleurs, de ces miasmes qui engendrent les
fièvres paludéennes. Au-dessus des herbes aquatiques, à la surface
des eaux stagnantes, voltigeait un monde d'oiseaux.
Chasseurs au marais et huttiers de profession n'auraient pu y
perdre un seul coup de fusil.
Canards sauvages, pilets, sarcelles, bécassines y vivaient par
bandes, et ces volatiles peu craintifs se laissaient facilement
approcher. Un coup de fusil à plomb eût certainement atteint
quelques douzaines de ces oiseaux, tant leurs rangs étaient
pressés. Il fallut se contenter de les frapper à coups de flèche.
Le résultat fut moindre, mais la flèche silencieuse eut l'avantage
de ne point effrayer ces volatiles, que la détonation d'une arme à
feu aurait dissipés à tous les coins du marécage. Les chasseurs se
contentèrent donc, pour cette fois, d'une douzaine de canards,
blancs de corps avec ceinture cannelle, tête verte, aile noire,
blanche et rousse, bec aplati, qu'Harbert reconnut pour des
«tadornes.»
Top concourut adroitement à la capture de ces volatiles, dont le
nom fut donné à cette partie marécageuse de l'île. Les colons
avaient donc là une abondante réserve de gibier aquatique. Le
temps venu, il ne s'agirait plus que de l'exploiter
convenablement, et il était probable que plusieurs espèces de ces
oiseaux pourraient être, sinon domestiqués, du moins acclimatés
aux environs du lac, ce qui les mettrait plus directement sous la
main des consommateurs.
Vers cinq heures du soir, Cyrus Smith et ses compagnons reprirent
le chemin de leur demeure, en traversant le marais des Tadornes
(Tadorn's-fens), et ils repassèrent la Mercy sur le pont de
glaces.
À huit heures du soir, tous étaient rentrés à Granite-House.
CHAPITRE XXII
Ces froids intenses durèrent jusqu'au 15 août, sans dépasser
toutefois ce maximum de degrés Fahrenheit observé jusqu'alors.
Quand l'atmosphère était calme, cette basse température se
supportait facilement; mais quand la bise soufflait, cela semblait
dur à des gens insuffisamment vêtus. Pencroff en était à regretter
que l'île Lincoln ne donnât pas asile à quelques familles d'ours,
plutôt qu'à ces renards ou à ces phoques, dont la fourrure
laissait à désirer.
«Les ours, disait-il, sont généralement bien habillés, et je ne
demanderais pas mieux que de leur emprunter pour l'hiver la chaude
capote qu'ils ont sur le corps.
-- Mais, répondait Nab en riant, peut-être ces ours ne
consentiraient-ils pas, Pencroff, à te donner leur capote. Ce ne
sont point des Saint-Martin, ces bêtes-là!
-- On les y obligerait, Nab, on les y obligerait», répliquait
Pencroff d'un ton tout à fait autoritaire. Mais ces formidables
carnassiers n'existaient point dans l'île, ou, du moins, ils ne
s'étaient pas montrés jusqu'alors.
Toutefois, Harbert, Pencroff et le reporter s'occupèrent d'établir
des trappes sur le plateau de Grande-vue et aux abords de la
forêt. Suivant l'opinion du marin, tout animal, quel qu'il fût,
serait de bonne prise, et rongeurs ou carnassiers qui
étrenneraient les nouveaux pièges seraient bien reçus à Granite-
House.
Ces trappes furent, d'ailleurs, extrêmement simples: des fosses
creusées dans le sol, au-dessus un plafonnage de branches et
d'herbes, qui en dissimulait l'orifice, au fond quelque appât dont
l'odeur pouvait attirer les animaux, et ce fut tout. Il faut dire
aussi qu'elles n'avaient point été creusées au hasard, mais à
certains endroits où des empreintes plus nombreuses indiquaient de
fréquentes passées de quadrupèdes. Tous les jours, elles étaient
visitées, et, à trois reprises, pendant les premiers jours, on y
trouva des échantillons de ces culpeux qui avaient été vus déjà
sur la rive droite de la Mercy.
«Ah çà! il n'y a donc que des renards dans ce pays-ci! s'écria
Pencroff, la troisième fois qu'il retira un de ces animaux de la
fosse où il se tenait fort penaud. Des bêtes qui ne sont bonnes à
rien!
-- Mais si, dit Gédéon Spilett. Elles sont bonnes à quelque chose!
-- Et à quoi donc?
-- À faire des appâts pour en attirer d'autres!»
Le reporter avait raison, et les trappes furent dès lors amorcées
avec ces cadavres de renards.
Le marin avait également fabriqué des collets en employant les
fibres du curry-jonc, et les collets donnèrent plus de profit que
les trappes. Il était rare qu'un jour se passât sans que quelque
lapin de la garenne se laissât prendre. C'était toujours du lapin,
mais Nab savait varier ses sauces, et les convives ne songeaient
pas à se plaindre.
Cependant, une ou deux fois, dans la seconde semaine d'août, les
trappes livrèrent aux chasseurs des animaux autres que des
culpeux, et plus utiles. Ce furent quelques-uns de ces sangliers
qui avaient été déjà signalés au nord du lac. Pencroff n'eut pas
besoin de demander si ces bêtes-là étaient comestibles. Cela se
voyait bien, à leur ressemblance avec le cochon d'Amérique ou
d'Europe.
«Mais ce ne sont point des cochons, lui dit Harbert, je t'en
préviens, Pencroff.
-- Mon garçon, répondit le marin, en se penchant sur la trappe, et
en retirant par le petit appendice qui lui servait de queue un de
ces représentants de la famille des suilliens, laissez-moi croire
que ce sont des cochons!
-- Et pourquoi?
-- Parce que cela me fait plaisir!
-- Tu aimes donc bien le cochon, Pencroff?
-- J'aime beaucoup le cochon, répondit le marin, surtout pour ses
pieds, et s'il en avait huit au lieu de quatre, je l'aimerais deux
fois davantage!»
Quant aux animaux en question, c'étaient des pécaris appartenant à
l'un des quatre genres que compte la famille, et ils étaient même
de l'espèce des «tajassous», reconnaissables à leur couleur foncée
et dépourvus de ces longues canines qui arment la bouche de leurs
congénères. Ces pécaris vivent ordinairement par troupes, et il
était probable qu'ils abondaient dans les parties boisées de
l'île. En tout cas, ils étaient mangeables de la tête aux pieds,
et Pencroff ne leur en demandait pas plus.
Vers le 15 août, l'état atmosphérique se modifia subitement par
une saute de vent dans le nord-ouest.
La température remonta de quelques degrés, et les vapeurs
accumulées dans l'air ne tardèrent pas à se résoudre en neige.
Toute l'île se couvrit d'une couche blanche, et se montra à ses
habitants sous un aspect nouveau. Cette neige tomba abondamment
pendant plusieurs jours, et son épaisseur atteignit bientôt deux
pieds.
Le vent fraîchit bientôt avec une extrême violence, et, du haut de
Granite-House, on entendait la mer gronder sur les récifs. À
certains angles, il se faisait de rapides remous d'air, et la
neige, s'y formant en hautes colonnes tournantes, ressemblait à
ces trombes liquides qui pirouettent sur leur base, et que les
bâtiments attaquent à coups de canon.
Toutefois, l'ouragan, venant du nord-ouest, prenait l'île à
revers, et l'orientation de Granite-House la préservait d'un
assaut direct. Mais, au milieu de ce chasse-neige, aussi terrible
que s'il se fût produit sur quelque contrée polaire, ni Cyrus
Smith, ni ses compagnons ne purent, malgré leur envie, s'aventurer
au dehors, et ils restèrent renfermés pendant cinq jours, du 20 au
25 août. On entendait la tempête rugir dans les bois du Jacamar,
qui devaient en pâtir. Bien des arbres seraient déracinés, sans
doute, mais Pencroff s'en consolait en songeant qu'il n'aurait pas
la peine de les abattre.
«Le vent se fait bûcheron, laissons-le faire», répétait-il.
Et, d'ailleurs, il n'y aurait eu aucun moyen de l'en empêcher.
Combien les hôtes de Granite-House durent alors remercier le ciel
de leur avoir ménagé cette solide et inébranlable retraite! Cyrus
Smith avait bien sa légitime part dans les remerciements, mais
enfin, c'était la nature qui avait creusé cette vaste caverne, et
il n'avait fait que la découvrir. Là, tous étaient en sûreté, et
les coups de la tempête ne pouvaient les atteindre. S'ils eussent
construit sur le plateau de Grande-vue une maison de briques et de
bois, elle n'aurait certainement pas résisté aux fureurs de cet
ouragan. Quant aux Cheminées, rien qu'au fracas des lames qui se
faisait entendre avec tant de force, on devait croire qu'elles
étaient absolument inhabitables, car la mer, passant par-dessus
l'îlot, devait les battre avec rage. Mais ici, à Granite-House, au
milieu de ce massif, contre lequel n'avaient prise ni l'eau ni
l'air, rien à craindre.
Pendant ces quelques jours de séquestration, les colons ne
restèrent pas inactifs. Le bois, débité en planches, ne manquait
pas dans le magasin, et, peu à peu, on compléta le mobilier, en
tables et en chaises, solides à coup sûr, car la matière n'y fut
pas épargnée. Ces meubles, un peu lourds, justifiaient mal leur
nom, qui fait de leur mobilité une condition essentielle, mais ils
firent l'orgueil de Nab et de Pencroff, qui ne les auraient pas
changés contre des meubles de Boule.
Puis, les menuisiers devinrent vanniers, et ils ne réussirent pas
mal dans cette nouvelle fabrication. On avait découvert, vers
cette pointe que le lac projetait au nord, une féconde oseraie, où
poussaient en grand nombre des osiers-pourpres. Avant la saison
des pluies, Pencroff et Harbert avaient moissonné ces utiles
arbustes, et leurs branches, bien séparées alors, pouvaient être
efficacement employées. Les premiers essais furent informes, mais,
grâce à l'adresse et à l'intelligence des ouvriers, se consultant,
se rappelant les modèles qu'ils avaient vus, rivalisant entre eux,
des paniers et des corbeilles de diverses grandeurs accrurent
bientôt le matériel de la colonie. Le magasin en fut pourvu, et
Nab enferma dans des corbeilles spéciales ses récoltes de
rhizomes, d'amandes de pin-pignon et de racines de dragonnier.
Pendant la dernière semaine de ce mois d'août, le temps se modifia
encore une fois. La température baissa un peu, et la tempête se
calma. Les colons s'élancèrent au dehors. Il y avait certainement
deux pieds de neige sur la grève, mais, à la surface de cette
neige durcie, on pouvait marcher sans trop de peine. Cyrus Smith
et ses compagnons montèrent sur le plateau de Grande-vue. Quel
changement! Ces bois, qu'ils avaient laissés verdoyants, surtout
dans la partie voisine où dominaient les conifères,
disparaissaient alors sous une couleur uniforme. Tout était blanc,
depuis le sommet du mont Franklin jusqu'au littoral, les forêts,
la prairie, le lac, la rivière, les grèves.
L'eau de la Mercy courait sous une voûte de glace qui, à chaque
flux et reflux, faisait débâcle et se brisait avec fracas. De
nombreux oiseaux voletaient à la surface solide du lac, canards et
bécassines, pilets et guillemots. Il y en avait des milliers. Les
rocs entre lesquels se déversait la cascade à la lisière du
plateau étaient hérissés de glaces. On eût dit que l'eau
s'échappait d'une monstrueuse gargouille fouillée avec toute la
fantaisie d'un artiste de la Renaissance. Quant à juger des
dommages causés à la forêt par l'ouragan, on ne le pouvait encore,
et il fallait attendre que l'immense couche blanche se fût
dissipée.
Gédéon Spilett, Pencroff et Harbert ne manquèrent pas cette
occasion d'aller visiter leurs trappes.
Ils ne les retrouvèrent pas aisément, sous la neige qui les
recouvrait. Ils durent même prendre garde de ne point se laisser
choir dans l'une ou l'autre, ce qui eût été dangereux et humiliant
à la fois: se prendre à son propre piège! Mais enfin ils évitèrent
ce désagrément, et retrouvèrent les trappes parfaitement intactes.
Aucun animal n'y était tombé, et, cependant, les empreintes
étaient nombreuses aux alentours, entre autres certaines marques
de griffes très nettement accusées. Harbert n'hésita pas à
affirmer que quelque carnassier du genre des félins avait passé
là, ce qui justifiait l'opinion de l'ingénieur sur la présence de
fauves dangereux à l'île Lincoln. Sans doute, ces fauves
habitaient ordinairement les épaisses forêts du Far-West, mais,
pressés par la faim, ils s'étaient aventurés jusqu'au plateau de
Grande-vue. Peut-être sentaient-ils les hôtes de Granite-House?
«En somme, qu'est-ce que c'est que ces félins? demanda Pencroff.
-- Ce sont des tigres, répondit Harbert.
-- Je croyais que ces bêtes-là ne se trouvaient que dans les pays
chauds?
-- Sur le nouveau continent, répondit le jeune garçon, on les
observe depuis le Mexique jusqu'aux Pampas de Buenos-Aires. Or,
comme l'île Lincoln est à peu près sous la même latitude que les
provinces de la Plata, il n'est pas étonnant que quelques tigres
s'y rencontrent.
-- Bon, on veillera», répondit Pencroff.
Cependant, la neige finit par se dissiper sous l'influence de la
température, qui se releva. La pluie vint à tomber, et, grâce à
son action dissolvante, la couche blanche s'effaça. Malgré le
mauvais temps, les colons renouvelèrent leur réserve en toutes
choses, amandes de pin-pignon, racines de dragonnier, rhizomes,
liqueur d'érable, pour la partie végétale; lapins de garenne,
agoutis et kangourous, pour la partie animale. Cela nécessita
quelques excursions dans la forêt, et l'on constata qu'une
certaine quantité d'arbres avaient été abattus par le dernier
ouragan. Le marin et Nab poussèrent même, avec le chariot,
jusqu'au gisement de houille, afin de rapporter quelques tonnes de
combustible. Ils virent en passant que la cheminée du four à
poteries avait été très endommagée par le vent et découronnée de
six bons pieds au moins. En même temps que le charbon, la
provision de bois fut également renouvelée à Granite-House, et on
profita du courant de la Mercy, qui était redevenu libre, pour en
amener plusieurs trains. Il pouvait se faire que la période des
grands froids ne fût pas achevée. Une visite avait été faite
également aux Cheminées, et les colons ne purent que s'applaudir
de ne pas y avoir demeuré pendant la tempête. La mer avait laissé
là des marques incontestables de ses ravages.
Soulevée par les vents du large, et sautant par-dessus l'îlot,
elle avait violemment assailli les couloirs, qui étaient à demi
ensablés, et d'épaisses couches de varech recouvraient les roches.
Pendant que Nab, Harbert et Pencroff chassaient ou renouvelaient
les provisions de combustible, Cyrus Smith et Gédéon Spilett
s'occupèrent à déblayer les Cheminées, et ils retrouvèrent la
forge et les fourneaux à peu près intacts, protégés qu'ils avaient
été tout d'abord par l'entassement des sables.
Ce ne fut pas inutilement que la réserve de combustible avait été
refaite. Les colons n'en avaient pas fini avec les froids
rigoureux. On sait que, dans l'hémisphère boréal, le mois de
février se signale principalement par de grands abaissements de la
température. Il devait en être de même dans l'hémisphère austral,
et la fin du mois d'août, qui est le février de l'Amérique du
Nord, n'échappa pas à cette loi climatique.
Vers le 25, après une nouvelle alternative de neige et de pluie,
le vent sauta au sud-est, et, subitement, le froid devint
extrêmement vif. Suivant l'estime de l'ingénieur, la colonne
mercurielle d'un thermomètre Fahrenheit n'eût pas marqué moins de
huit degrés au-dessous de zéro (22 degrés centigrades au-dessous
de glace), et cette intensité du froid, rendue plus douloureuse
encore par une bise aiguë, se maintint pendant plusieurs jours.
Les colons durent de nouveau se caserner dans Granite-House, et,
comme il fallut obstruer hermétiquement toutes les ouvertures de
la façade, en ne laissant que le strict passage au renouvellement
de l'air, la consommation de bougies fut considérable.
Afin de les économiser, les colons ne s'éclairèrent souvent
qu'avec la flamme des foyers, où l'on n'épargnait pas le
combustible. Plusieurs fois, les uns ou les autres descendirent
sur la grève, au milieu des glaçons que le flux y entassait à
chaque marée, mais ils remontaient bientôt à Granite-House, et ce
n'était pas sans peine et sans douleur que leurs mains se
retenaient aux bâtons de l'échelle. Par ce froid intense, les
échelons leur brûlaient les doigts.
Il fallut encore occuper ces loisirs que la séquestration faisait
aux hôtes de Granite-House.
Cyrus Smith entreprit alors une opération qui pouvait se pratiquer
à huis clos.
On sait que les colons n'avaient à leur disposition d'autre sucre
que cette substance liquide qu'ils tiraient de l'érable, en
faisant à cet arbre des incisions profondes. Il leur suffisait
donc de recueillir cette liqueur dans des vases, et ils
l'employaient en cet état à divers usages culinaires, et d'autant
mieux, qu'en vieillissant, la liqueur tendait à blanchir et à
prendre une consistance sirupeuse.
Mais il y avait mieux à faire, et un jour Cyrus Smith annonça à
ses compagnons qu'ils allaient se transformer en raffineurs.
«Raffineurs! répondit Pencroff. C'est un métier un peu chaud, je
crois?
-- Très chaud! répondit l'ingénieur.
-- Alors, il sera de saison!» répliqua le marin.
Que ce mot de raffinage n'éveille pas dans l'esprit le souvenir de
ces usines compliquées en outillage et en ouvriers. Non! pour
cristalliser cette liqueur, il suffisait de l'épurer par une
opération qui était extrêmement facile. Placée sur le feu dans de
grands vases de terre, elle fut simplement soumise à une certaine
évaporation, et bientôt une écume monta à sa surface. Dès qu'elle
commença à s'épaissir, Nab eut soin de la remuer avec une spatule
de bois, -- ce qui devait accélérer son évaporation et l'empêcher
en même temps de contracter un goût empyreumatique.
Après quelques heures d'ébullition sur un bon feu, qui faisait
autant de bien aux opérateurs qu'à la substance opérée, celle-ci
s'était transformée en un sirop épais. Ce sirop fut versé dans des
moules d'argile, préalablement fabriqués dans le fourneau même de
la cuisine, et auxquels on avait donné des formes variées. Le
lendemain, ce sirop, refroidi, formait des pains et des tablettes.
C'était du sucre, de couleur un peu rousse, mais presque
transparent et d'un goût parfait.
Le froid continua jusqu'à la mi-septembre, et les prisonniers de
Granite-House commençaient à trouver leur captivité bien longue.
Presque tous les jours, ils tentaient quelques sorties qui ne
pouvaient se prolonger. On travaillait donc constamment à
l'aménagement de la demeure. On causait en travaillant.
Cyrus Smith instruisait ses compagnons en toutes choses, et il
leur expliquait principalement les applications pratiques de la
science. Les colons n'avaient point de bibliothèque à leur
disposition; mais l'ingénieur était un livre toujours prêt,
toujours ouvert à la page dont chacun avait besoin, un livre qui
leur résolvait toutes les questions et qu'ils feuilletaient
souvent. Le temps passait ainsi, et ces braves gens ne semblaient
point redouter l'avenir.
Cependant, il était temps que cette séquestration se terminât.
Tous avaient hâte de revoir, sinon la belle saison, du moins la
cessation de ce froid insupportable. Si seulement ils eussent été
vêtus de manière à pouvoir le braver, que d'excursions ils
auraient tentées, soit aux dunes, soit au marais des Tadornes! Le
gibier devait être facile à approcher, et la chasse eût été
fructueuse, assurément. Mais Cyrus Smith tenait à ce que personne
ne compromît sa santé, car il avait besoin de tous les bras, et
ses conseils furent suivis.
Mais, il faut le dire, le plus impatient de cet emprisonnement,
après Pencroff toutefois, c'était Top. Le fidèle chien se trouvait
fort à l'étroit dans Granite-House. Il allait et venait d'une
chambre à l'autre, et témoignait à sa manière son ennui d'être
caserné.
Cyrus Smith remarqua souvent que, lorsqu'il s'approchait de ce
puits sombre, qui était en communication avec la mer, et dont
l'orifice s'ouvrait au fond du magasin, Top faisait entendre des
grognements singuliers. Top tournait autour de ce trou, qui avait
été recouvert d'un panneau en bois. Quelquefois même, il cherchait
à glisser ses pattes sous ce panneau, comme s'il eût voulu le
soulever.
Il jappait alors d'une façon particulière, qui indiquait à la fois
colère et inquiétude.
L'ingénieur observa plusieurs fois ce manège. Qu'y avait-il donc
dans cet abîme qui pût impressionner à ce point l'intelligent
animal? Le puits aboutissait à la mer, cela était certain. Se
ramifiait-il donc en étroits boyaux à travers la charpente de
l'île?
Était-il en communication avec quelques autres cavités
intérieures? Quelque monstre marin ne venait-il pas, de temps en
temps, respirer au fond de ce puits? L'ingénieur ne savait que
penser, et ne pouvait se retenir de rêver de complications
bizarres. Habitué à aller loin dans le domaine des réalités
scientifiques, il ne se pardonnait pas de se laisser entraîner
dans le domaine de l'étrange et presque du surnaturel; mais
comment s'expliquer que Top, un de ces chiens sensés qui n'ont
jamais perdu leur temps à aboyer à la lune, s'obstinât à sonder du
flair et de l'ouïe cet abîme, si rien ne s'y passait qui dût
éveiller son inquiétude? La conduite de Top intriguait Cyrus Smith
plus qu'il ne lui paraissait raisonnable de se l'avouer à lui-
même. En tout cas, l'ingénieur ne communiqua ses impressions qu'à
Gédéon Spilett, trouvant inutile d'initier ses compagnons aux
réflexions involontaires que faisait naître en lui ce qui n'était
peut-être qu'une lubie de Top. Enfin, les froids cessèrent. Il y
eut des pluies, des rafales mêlées de neige, des giboulées, des
coups de vent, mais ces intempéries ne duraient pas. La glace
s'était dissoute, la neige s'était fondue; la grève, le plateau,
les berges de la Mercy, la forêt, étaient redevenus praticables.
Ce retour du printemps ravit les hôtes de Granite-House, et,
bientôt, ils n'y passèrent plus que les heures du sommeil et des
repas.
On chassa beaucoup dans la seconde moitié de septembre, ce qui
amena Pencroff à réclamer avec une nouvelle insistance les armes à
feu qu'il affirmait avoir été promises par Cyrus Smith.
Celui-ci, sachant bien que, sans un outillage spécial, il lui
serait presque impossible de fabriquer un fusil qui pût rendre
quelque service, reculait toujours et remettait l'opération à plus
tard. Il faisait, d'ailleurs, observer qu'Harbert et Gédéon
Spilett étaient devenus des archers habiles, que toutes sortes
d'animaux excellents, agoutis, kangourous, cabiais, pigeons,
outardes, canards sauvages, bécassines, enfin gibier de poil ou de
plume, tombaient sous leurs flèches, et que, par conséquent, on
pouvait attendre. Mais l'entêté marin n'entendait point de cette
oreille, et il ne laisserait pas de cesse à l'ingénieur que celui-
ci n'eût satisfait son désir. Gédéon Spilett appuyait, du reste,
Pencroff.
«Si l'île, comme on en peut douter, disait-il, renferme des
animaux féroces, il faut penser à les combattre et à les
exterminer. Un moment peut venir où ce soit notre premier devoir.»
Mais, à cette époque, ce ne fut point cette question des armes à
feu qui préoccupa Cyrus Smith, mais bien celle des vêtements. Ceux
que portaient les colons avaient passé l'hiver, mais ils ne
pourraient pas durer jusqu'à l'hiver prochain. Peaux de
carnassiers ou laine de ruminants, c'était ce qu'il fallait se
procurer à tout prix, et, puisque les mouflons ne manquaient pas,
il convenait d'aviser aux moyens d'en former un troupeau qui
serait élevé pour les besoins de la colonie. Un enclos destiné aux
animaux domestiques, une basse-cour aménagée pour les volatiles,
en un mot, une sorte de ferme à fonder en quelque point de l'île,
tels seraient les deux projets importants à exécuter pendant la
belle saison. En conséquence, et en vue de ces établissements
futurs, il devenait donc urgent de pousser une reconnaissance dans
toute la partie ignorée de l'île Lincoln, c'est-à-dire sous ces
hautes forêts qui s'étendaient sur la droite de la Mercy, depuis
son embouchure jusqu'à l'extrémité de la presqu'île Serpentine,
ainsi que sur toute la côte occidentale.
Mais il fallait un temps sûr, et un mois devait s'écouler encore
avant que cette exploration pût être entreprise utilement.
On attendait donc avec une certaine impatience, quand un incident
se produisit, qui vint surexciter encore ce désir qu'avaient les
colons de visiter en entier leur domaine.
On était au 24 octobre. Ce jour-là, Pencroff était allé visiter
les trappes, qu'il tenait toujours convenablement amorcées. Dans
l'une d'elles, il trouva trois animaux qui devaient être bienvenus
à l'office. C'était une femelle de pécari et ses deux petits.
Pencroff revint donc à Granite-House, enchanté de sa capture, et,
comme toujours, le marin fit grand étalage de sa chasse.
«Allons! nous ferons un bon repas, monsieur Cyrus! s'écria-t-il.
Et vous aussi, Monsieur Spilett, vous en mangerez!
-- Je veux bien en manger, répondit le reporter, mais qu'est-ce
que je mangerai?
-- Du cochon de lait.
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