regards sur cette terre à laquelle ils allaient demander refuge,
tout en mangeant quelques coquillages dont le sable était semé.
C'était un maigre repas, mais, enfin, c'en était un.
La côte opposée formait une vaste baie, terminée, au sud, par une
pointe très aiguë, dépourvue de toute végétation et d'un aspect
très sauvage. Cette pointe venait se souder au littoral par un
dessin assez capricieux et s'arc-boutait à de hautes roches
granitiques. Vers le nord, au contraire, la baie, s'évasant,
formait une côte plus arrondie, qui courait du sud-ouest au nord-
est et finissait par un cap effilé. Entre ces deux points
extrêmes, sur lesquels s'appuyait l'arc de la baie, la distance
pouvait être de huit milles. À un demi-mille du rivage, l'îlot
occupait une étroite bande de mer, et ressemblait à un énorme
cétacé, dont il représentait la carcasse très agrandie. Son
extrême largeur ne dépassait pas un quart de mille. Devant l'îlot,
le littoral se composait, en premier plan, d'une grève de sable,
semée de roches noirâtres, qui, en ce moment, réapparaissaient peu
à peu sous la marée descendante. Au deuxième plan, se détachait
une sorte de courtine granitique, taillée à pic, couronnée par une
capricieuse arête à une hauteur de trois cents pieds au moins.
Elle se profilait ainsi sur une longueur de trois milles, et se
terminait brusquement à droite par un pan coupé qu'on eût cru
taillé de main d'homme. Sur la gauche, au contraire, au-dessus du
promontoire, cette espèce de falaise irrégulière, s'égrenant en
éclats prismatiques, et faite de roches agglomérées et d'éboulis,
s'abaissait par une rampe allongée qui se confondait peu à peu
avec les roches de la pointe méridionale. Sur le plateau supérieur
de la côte, aucun arbre.
C'était une table nette, comme celle qui domine Cape-Town, au cap
de Bonne-Espérance, mais avec des proportions plus réduites. Du
moins, elle apparaissait telle, vue de l'îlot. Toutefois, la
verdure ne manquait pas à droite, en arrière du pan coupé. On
distinguait facilement la masse confuse de grands arbres, dont
l'agglomération se prolongeait au delà des limites du regard.
Cette verdure réjouissait l'oeil, vivement attristé par les âpres
lignes du parement de granit. Enfin, tout en arrière-plan et au-
dessus du plateau, dans la direction du nord-ouest et à une
distance de sept milles au moins, resplendissait un sommet blanc,
que frappaient les rayons solaires. C'était un chapeau de neiges,
coiffant quelque mont éloigné.
On ne pouvait donc se prononcer sur la question de savoir si cette
terre formait une île ou si elle appartenait à un continent. Mais,
à la vue de ces roches convulsionnées qui s'entassaient sur la
gauche, un géologue n'eût pas hésité à leur donner une origine
volcanique, car elles étaient incontestablement le produit d'un
travail plutonien.
Gédéon Spilett, Pencroff et Harbert observaient attentivement
cette terre, sur laquelle ils allaient peut-être vivre de longues
années, sur laquelle ils mourraient même, si elle ne se trouvait
pas sur la route des navires!
«Eh bien! demanda Harbert, que dis-tu, Pencroff?
-- Eh bien, répondit le marin, il y a du bon et du mauvais, comme
dans tout. Nous verrons. Mais voici le jusant qui se fait sentir.
Dans trois heures, nous tenterons le passage, et, une fois là, on
tâchera de se tirer d'affaire et de retrouver M Smith!»
Pencroff ne s'était pas trompé dans ses prévisions.
Trois heures plus tard, à mer basse, la plus grande partie des
sables, formant le lit du canal, avait découvert. Il ne restait
entre l'îlot et la côte qu'un chenal étroit qu'il serait aisé sans
doute de franchir. En effet, vers dix heures, Gédéon Spilett et
ses deux compagnons se dépouillèrent de leurs vêtements, ils les
mirent en paquet sur leur tête, et ils s'aventurèrent dans le
chenal, dont la profondeur ne dépassait pas cinq pieds. Harbert,
pour qui l'eau eût été trop haute, nageait comme un poisson, et il
s'en tira à merveille. Tous trois arrivèrent sans difficulté sur
le littoral opposé. Là, le soleil les ayant séchés rapidement, ils
remirent leurs habits, qu'ils avaient préservés du contact de
l'eau, et ils tinrent conseil.
CHAPITRE IV
Tout d'abord, le reporter dit au marin de l'attendre en cet
endroit même, où il le rejoindrait, et, sans perdre un instant, il
remonta le littoral, dans la direction qu'avait suivie, quelques
heures auparavant, le nègre Nab. Puis il disparut rapidement
derrière un angle de la côte, tant il lui tardait d'avoir des
nouvelles de l'ingénieur.
Harbert avait voulu l'accompagner.
«Restez, mon garçon, lui avait dit le marin. Nous avons à préparer
un campement et à voir s'il est possible de trouver à se mettre
sous la dent quelque chose de plus solide que des coquillages. Nos
amis auront besoin de se refaire à leur retour. À chacun sa tâche.
-- Je suis prêt, Pencroff, répondit Harbert.
-- Bon! reprit le marin, cela ira. Procédons avec méthode. Nous
sommes fatigués, nous avons froid, nous avons faim. Il s'agit donc
de trouver abri, feu et nourriture. La forêt a du bois, les nids
ont des oeufs: il reste à chercher la maison.
-- Eh bien, répondit Harbert, je chercherai une grotte dans ces
roches, et je finirai bien par découvrir quelque trou dans lequel
nous pourrons nous fourrer!
-- C'est cela, répondit Pencroff. En route, mon garçon.»
Et les voilà marchant tous deux au pied de l'énorme muraille, sur
cette grève que le flot descendant avait largement découverte.
Mais, au lieu de remonter vers le nord, ils descendirent au sud.
Pencroff avait remarqué, à quelques centaines de pas au-dessous de
l'endroit où ils étaient débarqués, que la côte offrait une
étroite coupée qui, suivant lui, devait servir de débouché à une
rivière ou à un ruisseau.
Or, d'une part, il était important de s'établir dans le voisinage
d'un cours d'eau potable, et, de l'autre, il n'était pas
impossible que le courant eût poussé Cyrus Smith de ce côté.
La haute muraille, on l'a dit, se dressait à une hauteur de trois
cents pieds, mais le bloc était plein partout, et, même à sa base,
à peine léchée par la mer, elle ne présentait pas la moindre
fissure qui pût servir de demeure provisoire. C'était un mur
d'aplomb, fait d'un granit très dur, que le flot n'avait jamais
rongé. Vers le sommet voltigeait tout un monde d'oiseaux
aquatiques, et particulièrement diverses espèces de l'ordre des
palmipèdes, à bec allongé, comprimé et pointu, -- volatiles très
criards, peu effrayés de la présence de l'homme, qui, pour la
première fois, sans doute, troublait ainsi leur solitude. Parmi
ces palmipèdes, Pencroff reconnut plusieurs labbes, sortes de
goélands auxquels on donne quelquefois le nom de stercoraires, et
aussi de petites mouettes voraces qui nichaient dans les
anfractuosités du granit. Un coup de fusil, tiré au milieu de ce
fourmillement d'oiseaux, en eût abattu un grand nombre; mais, pour
tirer un coup de fusil, il faut un fusil, et ni Pencroff, ni
Harbert n'en avaient.
D'ailleurs, ces mouettes et ces labbes sont à peine mangeables, et
leurs oeufs même ont un détestable goût.
Cependant, Harbert, qui s'était porté un peu plus sur la gauche,
signala bientôt quelques rochers tapissés d'algues, que la haute
mer devait recouvrir quelques heures plus tard. Sur ces roches, au
milieu des varechs glissants, pullulaient des coquillages à double
valve, que ne pouvaient dédaigner des gens affamés. Harbert appela
donc Pencroff, qui se hâta d'accourir.
«Eh! ce sont des moules! s'écria le marin. Voilà de quoi remplacer
les oeufs qui nous manquent!
-- Ce ne sont point des moules, répondit le jeune Harbert, qui
examinait avec attention les mollusques attachés aux roches, ce
sont des lithodomes.
-- Et cela se mange? demanda Pencroff.
-- Parfaitement.
-- Alors, mangeons des lithodomes.»
Le marin pouvait s'en rapporter à Harbert. Le jeune garçon était
très fort en histoire naturelle et avait toujours eu une véritable
passion pour cette science. Son père l'avait poussé dans cette
voie, en lui faisant suivre les cours des meilleurs professeurs de
Boston, qui affectionnaient cet enfant, intelligent et
travailleur. Aussi ses instincts de naturaliste devaient-ils être
plus d'une fois utilisés par la suite, et, pour son début, il ne
se trompa pas.
Ces lithodomes étaient des coquillages oblongs, attachés par
grappes et très adhérents aux roches.
Ils appartenaient à cette espèce de mollusques perforateurs qui
creusent des trous dans les pierres les plus dures, et leur
coquille s'arrondissait à ses deux bouts, disposition qui ne se
remarque pas dans la moule ordinaire.
Pencroff et Harbert firent une bonne consommation de ces
lithodomes, qui s'entre-bâillaient alors au soleil. Ils les
mangèrent comme des huîtres, et ils leur trouvèrent une saveur
fortement poivrée, ce qui leur ôta tout regret de n'avoir ni
poivre, ni condiments d'aucune sorte.
Leur faim fut donc momentanément apaisée, mais non leur soif, qui
s'accrut après l'absorption de ces mollusques naturellement
épicés. Il s'agissait donc de trouver de l'eau douce, et il
n'était pas vraisemblable qu'elle manquât dans une région si
capricieusement accidentée. Pencroff et Harbert, après avoir pris
la précaution de faire une ample provision de lithodomes, dont ils
remplirent leurs poches et leurs mouchoirs, regagnèrent le pied de
la haute terre. Deux cents pas plus loin, ils arrivaient à cette
coupée par laquelle, suivant le pressentiment de Pencroff, une
petite rivière devait couler à pleins bords. En cet endroit, la
muraille semblait avoir été séparée par quelque violent effort
plutonien. À sa base s'échancrait une petite anse, dont le fond
formait un angle assez aigu. Le cours d'eau mesurait là cent pieds
de largeur, et ses deux berges, de chaque côté, n'en comptaient
que vingt pieds à peine.
La rivière s'enfonçait presque directement entre les deux murs de
granit qui tendaient à s'abaisser en amont de l'embouchure; puis,
elle tournait brusquement et disparaissait sous un taillis à un
demi-mille.
«Ici, l'eau! Là-bas, le bois! dit Pencroff. Eh bien, Harbert, il
ne manque plus que la maison!»
L'eau de la rivière était limpide. Le marin reconnut qu'à ce
moment de la marée, c'est-à-dire à basse mer, quand le flot
montant n'y portait pas, elle était douce. Ce point important
établi, Harbert chercha quelque cavité qui pût servir de retraite,
mais ce fut inutilement. Partout la muraille était lisse, plane et
d'aplomb.
Toutefois, à l'embouchure même du cours d'eau, et au-dessus des
relais de la haute mer, les éboulis avaient formé, non point une
grotte, mais un entassement d'énormes rochers, tels qu'il s'en
rencontre souvent dans les pays granitiques, et qui portent le nom
de «Cheminées.»
Pencroff et Harbert s'engagèrent assez profondément entre les
roches, dans ces couloirs sablés, auxquels la lumière ne manquait
pas, car elle pénétrait par les vides que laissaient entre eux ces
granits, dont quelques-uns ne se maintenaient que par un miracle
d'équilibre. Mais avec la lumière entrait aussi le vent, -- une
vraie bise de corridors, -- et, avec le vent, le froid aigu de
l'extérieur. Cependant, le marin pensa qu'en obstruant certaines
portions de ces couloirs, en bouchant quelques ouvertures avec un
mélange de pierres et de sable, on pourrait rendre les «Cheminées»
habitables. Leur plan géométrique représentait ce signe
typographique (...), qui signifie et cætera en abrégé. Or, en
isolant la boucle supérieure du signe, par laquelle s'engouffrait
le vent du sud et de l'ouest, on parviendrait sans doute à
utiliser sa disposition inférieure.
«Voilà notre affaire, dit Pencroff, et, si jamais nous revoyions M
Smith, il saurait tirer parti de ce labyrinthe.
-- Nous le reverrons, Pencroff, s'écria Harbert, et quand il
reviendra, il faut qu'il trouve ici une demeure à peu près
supportable. Elle le sera si nous pouvons établir un foyer dans le
couloir de gauche et y conserver une ouverture pour la fumée.
-- Nous le pourrons, mon garçon, répondit le marin, et ces
Cheminées -- ce fut le nom que Pencroff conserva à cette demeure
provisoire -- feront notre affaire. Mais d'abord, allons faire
provision de combustible. J'imagine que le bois ne nous sera pas
inutile pour boucher ces ouvertures à travers lesquelles le diable
joue de sa trompette!»
Harbert et Pencroff quittèrent les Cheminées, et, doublant
l'angle, ils commencèrent à remonter la rive gauche de la rivière.
Le courant en était assez rapide et charriait quelques bois morts.
Le flot montant -- et il se faisait déjà sentir en ce moment --
devait le refouler avec force jusqu'à une distance assez
considérable. Le marin pensa donc que l'on pourrait utiliser ce
flux et ce reflux pour le transport des objets pesants.
Après avoir marché pendant un quart d'heure, le marin et le jeune
garçon arrivèrent au brusque coude que faisait la rivière en
s'enfonçant vers la gauche. À partir de ce point, son cours se
poursuivait à travers une forêt d'arbres magnifiques. Ces arbres
avaient conservé leur verdure, malgré la saison avancée, car ils
appartenaient à cette famille des conifères qui se propage sur
toutes les régions du globe, depuis les climats septentrionaux
jusqu'aux contrées tropicales.
Le jeune naturaliste reconnut plus particulièrement des «déodars»,
essences très nombreuses dans la zone himalayenne, et qui
répandaient un agréable arôme. Entre ces beaux arbres poussaient
des bouquets de pins, dont l'opaque parasol s'ouvrait largement.
Au milieu des hautes herbes, Pencroff sentit que son pied écrasait
des branches sèches, qui crépitaient comme des pièces d'artifice.
«Bon, mon garçon, dit-il à Harbert, si moi j'ignore le nom de ces
arbres, je sais du moins les ranger dans la catégorie du «bois à
brûler», et, pour le moment, c'est la seule qui nous convienne!
-- Faisons notre provision!» répondit Harbert, qui se mit aussitôt
à l'ouvrage.
La récolte fut facile. Il n'était pas même nécessaire d'ébrancher
les arbres, car d'énormes quantités de bois mort gisaient à leurs
pieds. Mais si le combustible ne manquait pas, les moyens de
transport laissaient à désirer. Ce bois étant très sec, devait
rapidement brûler. De là, nécessité d'en rapporter aux Cheminées
une quantité considérable, et la charge de deux hommes n'aurait
pas suffi. C'est ce que fit observer Harbert.
«Eh! mon garçon, répondit le marin, il doit y avoir un moyen de
transporter ce bois. Il y a toujours moyen de tout faire! Si nous
avions une charrette ou un bateau, ce serait trop facile.
-- Mais nous avons la rivière! dit Harbert.
-- Juste, répondit Pencroff. La rivière sera pour nous un chemin
qui marche tout seul, et les trains de bois n'ont pas été inventés
pour rien.
-- Seulement, fit observer Harbert, notre chemin marche en ce
moment dans une direction contraire à la nôtre, puisque la mer
monte!
-- Nous en serons quittes pour attendre qu'elle baisse, répondit
le marin, et c'est elle qui se chargera de transporter notre
combustible aux Cheminées. Préparons toujours notre train.»
Le marin, suivi d'Harbert, se dirigea vers l'angle que la lisière
de la forêt faisait avec la rivière.
Tous deux portaient, chacun en proportion de ses forces, une
charge de bois, liée en fagots. Sur la berge se trouvait aussi une
grande quantité de branches mortes, au milieu de ces herbes entre
lesquelles le pied d'un homme ne s'était, probablement, jamais
hasardé. Pencroff commença aussitôt à confectionner son train.
Dans une sorte de remous produit par une pointe de la rive et qui
brisait le courant, le marin et le jeune garçon placèrent des
morceaux de bois assez gros qu'ils avaient attachés ensemble avec
des lianes sèches. Il se forma ainsi une sorte de radeau sur
lequel fut empilée successivement toute la récolte, soit la charge
de vingt hommes au moins. En une heure, le travail fut fini, et le
train, amarré à la berge, dut attendre le renversement de la
marée.
Il y avait alors quelques heures à occuper, et, d'un commun
accord, Pencroff et Harbert résolurent de gagner le plateau
supérieur, afin d'examiner la contrée sur un rayon plus étendu.
Précisément, à deux cents pas en arrière de l'angle formé par la
rivière, la muraille, terminée par un éboulement de roches, venait
mourir en pente douce sur la lisière de la forêt. C'était comme un
escalier naturel. Harbert et le marin commencèrent donc leur
ascension. Grâce à la vigueur de leurs jarrets, ils atteignirent
la crête en peu d'instants, et vinrent se poster à l'angle qu'elle
faisait sur l'embouchure de la rivière. En arrivant, leur premier
regard fut pour cet Océan qu'ils venaient de traverser dans de si
terribles conditions! Ils observèrent avec émotion toute cette
partie du nord de la côte, sur laquelle la catastrophe s'était
produite. C'était là que Cyrus Smith avait disparu. Ils
cherchèrent des yeux si quelque épave de leur ballon, à laquelle
un homme aurait pu s'accrocher, ne surnagerait pas encore. Rien!
La mer n'était qu'un vaste désert d'eau. Quant à la côte, déserte
aussi. Ni le reporter, ni Nab ne s'y montraient. Mais il était
possible qu'en ce moment, tous deux fussent à une telle distance,
qu'on ne pût les apercevoir.
«Quelque chose me dit, s'écria Harbert, qu'un homme aussi
énergique que M Cyrus n'a pas pu se laisser noyer comme le premier
venu. Il doit avoir atteint quelque point du rivage. N'est-ce pas,
Pencroff?»
Le marin secoua tristement la tête. Lui n'espérait guère plus
revoir Cyrus Smith; mais, voulant laisser quelque espoir à
Harbert:
«Sans doute, sans doute, dit-il, notre ingénieur est homme à se
tirer d'affaire là où tout autre succomberait!...»
Cependant, il observait la côte avec une extrême attention. Sous
ses yeux se développait la grève de sable, bornée, sur la droite
de l'embouchure, par des lignes de brisants. Ces roches, encore
émergées, ressemblaient à des groupes d'amphibies couchés dans le
ressac. Au delà de la bande d'écueils, la mer étincelait sous les
rayons du soleil. Dans le sud, une pointe aiguë fermait l'horizon,
et l'on ne pouvait reconnaître si la terre se prolongeait dans
cette direction, ou si elle s'orientait sud-est et sud-ouest, ce
qui eût fait de cette côte une sorte de presqu'île très allongée.
À l'extrémité septentrionale de la baie, le dessin du littoral se
poursuivait à une grande distance, suivant une ligne plus
arrondie. Là, le rivage était bas, plat, sans falaise, avec de
larges bancs de sable, que le reflux laissait à découvert.
Pencroff et Harbert se retournèrent alors vers l'ouest. Leur
regard fut tout d'abord arrêté par la montagne à cime neigeuse,
qui se dressait à une distance de six ou sept milles. Depuis ses
premières rampes jusqu'à deux milles de la côte, s'étendaient de
vastes masses boisées, relevées de grandes plaques vertes dues à
la présence d'arbres à feuillage persistant. Puis, de la lisière
de cette forêt jusqu'à la côte même, verdoyait un large plateau
semé de bouquets d'arbres capricieusement distribués. Sur la
gauche, on voyait par instants étinceler les eaux de la petite
rivière, à travers quelques éclaircies, et il semblait que son
cours assez sinueux la ramenait vers les contre-forts de la
montagne, entre lesquels elle devait prendre sa source. Au point
où le marin avait laissé son train de bois, elle commençait à
couler entre les deux hautes murailles de granit; mais si, sur sa
rive gauche, les parois demeuraient nettes et abruptes, sur la
rive droite, au contraire, elles s'abaissaient peu à peu, les
massifs se changeant en rocs isolés, les rocs en cailloux, les
cailloux en galets jusqu'à l'extrémité de la pointe.
«Sommes-nous sur une île? murmura le marin.
-- En tout cas, elle semblerait être assez vaste! répondit le
jeune garçon.
-- Une île, si vaste qu'elle fût, ne serait toujours qu'une île!»
dit Pencroff.
Mais cette importante question ne pouvait encore être résolue. Il
fallait en remettre la solution à un autre moment. Quant à la
terre elle-même, île ou continent, elle paraissait fertile,
agréable dans ses aspects, variée dans ses productions.
«Cela est heureux, fit observer Pencroff, et, dans notre malheur,
il faut en remercier la Providence.
-- Dieu soit donc loué!» répondit Harbert, dont le coeur pieux
était plein de reconnaissance pour l'Auteur de toutes choses.
Pendant longtemps, Pencroff et Harbert examinèrent cette contrée
sur laquelle les avait jetés leur destinée, mais il était
difficile d'imaginer, après une si sommaire inspection, ce que
leur réservait l'avenir.
Puis ils revinrent, en suivant la crête méridionale du plateau de
granit, dessinée par un long feston de roches capricieuses, qui
affectaient les formes les plus bizarres. Là vivaient quelques
centaines d'oiseaux nichés dans les trous de la pierre. Harbert,
en sautant sur les roches, fit partir toute une troupe de ces
volatiles.
«Ah! s'écria-t-il, ceux-là ne sont ni des goélands, ni des
mouettes!
-- Quels sont donc ces oiseaux? demanda Pencroff.
On dirait, ma foi, des pigeons!
-- En effet, mais ce sont des pigeons sauvages, ou pigeons de
roche, répondit Harbert. Je les reconnais à la double bande noire
de leur aile, à leur croupion blanc, à leur plumage bleu-cendré.
Or, si le pigeon de roche est bon à manger, ses oeufs doivent être
excellents, et, pour peu que ceux-ci en aient laissé dans leurs
nids!...
-- Nous ne leur donnerons pas le temps d'éclore, si ce n'est sous
forme d'omelette! répondit gaîment Pencroff.
-- Mais dans quoi feras-tu ton omelette? demanda Harbert. Dans ton
chapeau?
-- Bon! répondit le marin, je ne suis pas assez sorcier pour cela.
Nous nous rabattrons donc sur les oeufs à la coque, mon garçon, et
je me charge d'expédier les plus durs!»
Pencroff et le jeune garçon examinèrent avec attention les
anfractuosités du granit, et ils trouvèrent, en effet, des oeufs
dans certaines cavités! Quelques douzaines furent recueillies,
puis placées dans le mouchoir du marin, et, le moment approchant
où la mer devait être pleine, Harbert et Pencroff commencèrent à
redescendre vers le cours d'eau.
Quand ils arrivèrent au coude de la rivière, il était une heure
après midi.
Le courant se renversait déjà. Il fallait donc profiter du reflux
pour amener le train de bois à l'embouchure. Pencroff n'avait pas
l'intention de laisser ce train s'en aller, au courant, sans
direction, et il n'entendait pas, non plus, s'y embarquer pour le
diriger. Mais un marin n'est jamais embarrassé, quand il s'agit de
câbles ou de cordages, et Pencroff tressa rapidement une corde
longue de plusieurs brasses au moyen de lianes sèches. Ce câble
végétal fut attaché à l'arrière du radeau, et le marin le tint à
la main, tandis que Harbert, repoussant le train avec une longue
perche, le maintenait dans le courant.
Le procédé réussit à souhait. L'énorme charge de bois, que le
marin retenait en marchant sur la rive, suivit le fil de l'eau. La
berge était très accore, il n'y avait pas à craindre que le train
ne s'échouât, et, avant deux heures, il arrivait à l'embouchure, à
quelques pas des Cheminées.
CHAPITRE V
Le premier soin de Pencroff, dès que le train de bois eut été
déchargé, fut de rendre les Cheminées habitables, en obstruant
ceux des couloirs à travers lesquels s'établissait le courant
d'air. Du sable, des pierres, des branches entrelacées, de la
terre mouillée bouchèrent hermétiquement les galeries de l'(...),
ouvertes aux vents du sud, et en isolèrent la boucle supérieure.
Un seul boyau, étroit et sinueux, qui s'ouvrait sur la partie
latérale, fut ménagé, afin de conduire la fumée au dehors et de
provoquer le tirage du foyer. Les Cheminées se trouvaient ainsi
divisées en trois ou quatre chambres, si toutefois on peut donner
ce nom à autant de tanières sombres, dont un fauve se fût à peine
contenté. Mais on y était au sec, et l'on pouvait s'y tenir
debout, du moins dans la principale de ces chambres, qui occupait
le centre. Un sable fin en couvrait le sol, et, tout compte fait,
on pouvait s'en arranger, en attendant mieux.
Tout en travaillant, Harbert et Pencroff causaient.
«Peut-être, disait Harbert, nos compagnons auront-ils trouvé une
meilleure installation que la nôtre?
-- C'est possible, répondait le marin, mais, dans le doute, ne
t'abstiens pas! Mieux vaut une corde de trop à son arc que pas du
tout de corde!
-- Ah! répétait Harbert, qu'ils ramènent M Smith, qu'ils le
retrouvent, et nous n'aurons plus qu'à remercier le ciel!
-- Oui! murmurait Pencroff. C'était un homme celui-là, et un vrai!
-- C'était... dit Harbert. Est-ce que tu désespères de le revoir
jamais?
-- Dieu m'en garde!» répondit le marin.
Le travail d'appropriation fut rapidement exécuté, et Pencroff
s'en déclara très satisfait.
«Maintenant, dit-il, nos amis peuvent revenir. Ils trouveront un
abri suffisant.»
Restait à établir le foyer et à préparer le repas.
Besogne simple et facile, en vérité. De larges pierres plates
furent disposées au fond du premier couloir de gauche, à l'orifice
de l'étroit boyau qui avait été réservé. Ce que la fumée
n'entraînerait pas de chaleur au dehors suffirait évidemment à
maintenir une température convenable au dedans. La provision de
bois fut emmagasinée dans l'une des chambres, et le marin plaça
sur les pierres du foyer quelques bûches, entremêlées de menu
bois.
Le marin s'occupait de ce travail, quand Harbert lui demanda s'il
avait des allumettes.
«Certainement, répondit Pencroff, et j'ajouterai: Heureusement,
car, sans allumettes ou sans amadou, nous serions fort
embarrassés!
-- Nous pourrions toujours faire du feu comme les sauvages,
répondit Harbert, en frottant deux morceaux de bois secs l'un
contre l'autre?
-- Eh bien! essayez, mon garçon, et nous verrons si vous arriverez
à autre chose qu'à vous rompre les bras!
-- Cependant, c'est un procédé très simple et très usité dans les
îles du Pacifique.
-- Je ne dis pas non, répondit Pencroff, mais il faut croire que
les sauvages connaissent la manière de s'y prendre, ou qu'ils
emploient un bois particulier, car, plus d'une fois déjà, j'ai
voulu me procurer du feu de cette façon, et je n'ai jamais pu y
parvenir! J'avoue donc que je préfère les allumettes! Où sont mes
allumettes?»
Pencroff chercha dans sa veste la boîte qui ne le quittait jamais,
car il était un fumeur acharné. Il ne la trouva pas. Il fouilla
les poches de son pantalon, et, à sa stupéfaction profonde, il ne
trouva point davantage la boîte en question.
«Voilà qui est bête, et plus que bête! dit-il en regardant
Harbert. Cette boîte sera tombée de ma poche, et je l'ai perdue!
Mais, vous, Harbert, est-ce que vous n'avez rien, ni briquet, ni
quoi que ce soit qui puisse servir à faire du feu?
-- Non, Pencroff!»
Le marin sortit, suivi du jeune garçon, et se grattant le front
avec vivacité. Sur le sable, dans les roches, près de la berge de
la rivière, tous deux cherchèrent avec le plus grand soin, mais
inutilement. La boîte était en cuivre et n'eût point échappé à
leurs yeux.
«Pencroff, demanda Harbert, n'as-tu pas jeté cette boîte hors de
la nacelle?
-- Je m'en suis bien gardé, répondit le marin. Mais, quand on a
été secoués comme nous venons de l'être, un si mince objet peut
avoir disparu. Ma pipe, elle-même, m'a bien quitté! Satanée boîte!
Où peut-elle être?
-- Eh bien, la mer se retire, dit Harbert, courons à l'endroit où
nous avons pris terre.»
Il était peu probable qu'on retrouvât cette boîte que les lames
avaient dû rouler au milieu des galets, à marée haute, mais il
était bon de tenir compte de cette circonstance. Harbert et
Pencroff se dirigèrent rapidement vers le point où ils avaient
atterri la veille, à deux cents pas environ des Cheminées.
Là, au milieu des galets, dans le creux des roches, les recherches
furent faites minutieusement. Résultat nul. Si la boîte était
tombée en cet endroit, elle avait dû être entraînée par les flots.
À mesure que la mer se retirait, le marin fouillait tous les
interstices des roches, sans rien trouver. C'était une perte grave
dans la circonstance, et, pour le moment, irréparable.
Pencroff ne cacha point son désappointement très vif. Son front
s'était fortement plissé. Il ne prononçait pas une seule parole.
Harbert voulut le consoler en faisant observer que, très
probablement, les allumettes auraient été mouillées par l'eau de
mer, et qu'il eût été impossible de s'en servir.
«Mais non, mon garçon, répondit le marin. Elles étaient dans une
boîte en cuivre qui fermait bien! Et maintenant, comment faire?
-- Nous trouverons certainement moyen de nous procurer du feu, dit
Harbert. M Smith ou M Spilett ne seront pas à court comme nous!
-- Oui, répondit Pencroff, mais, en attendant, nous sommes sans
feu, et nos compagnons ne trouveront qu'un triste repas à leur
retour!
-- Mais, dit vivement Harbert, il n'est pas possible qu'ils
n'aient ni amadou, ni allumettes!
-- J'en doute, répondit le marin en secouant la tête. D'abord Nab
et M Smith ne fument pas, et je crains bien que M Spilett n'ait
plutôt conservé son carnet que sa boîte d'allumettes!»
Harbert ne répondit pas. La perte de la boîte était évidemment un
fait regrettable. Toutefois, le jeune garçon comptait bien que
l'on se procurerait du feu d'une manière ou d'une autre. Pencroff,
plus expérimenté, et bien qu'il ne fût point homme à s'embarrasser
de peu, ni de beaucoup, n'en jugeait pas ainsi. En tout cas, il
n'y avait qu'un parti à prendre: attendre le retour de Nab et du
reporter. Mais il fallait renoncer au repas d'oeufs durcis qu'il
voulait leur préparer, et le régime de chair crue ne lui semblait,
ni pour eux, ni pour lui-même, une perspective agréable.
Avant de retourner aux Cheminées, le marin et Harbert, dans le cas
où le feu leur manquerait définitivement, firent une nouvelle
récolte de lithodomes, et ils reprirent silencieusement le chemin
de leur demeure.
Pencroff, les yeux fixés à terre, cherchait toujours son
introuvable boîte. Il remonta même la rive gauche de la rivière
depuis son embouchure jusqu'à l'angle où le train de bois avait
été amarré.
Il revint sur le plateau supérieur, il le parcourut en tous sens,
il chercha dans les hautes herbes sur la lisière de la forêt, --
le tout vainement.
Il était cinq heures du soir, quand Harbert et lui rentrèrent aux
Cheminées. Inutile de dire que les couloirs furent fouillés jusque
dans leurs plus sombres coins, et qu'il fallut y renoncer
décidément.
Vers six heures, au moment où le soleil disparaissait derrière les
hautes terres de l'ouest, Harbert, qui allait et venait sur la
grève, signala le retour de Nab et de Gédéon Spilett.
Ils revenaient seuls!... Le jeune garçon éprouva un inexprimable
serrement de coeur. Le marin ne s'était point trompé dans ses
pressentiments.
L'ingénieur Cyrus Smith n'avait pu être retrouvé!
Le reporter, en arrivant, s'assit sur une roche, sans mot dire.
Épuisé de fatigue, mourant de faim, il n'avait pas la force de
prononcer une parole!
Quant à Nab, ses yeux rougis prouvaient combien il avait pleuré,
et de nouvelles larmes qu'il ne put retenir dirent trop clairement
qu'il avait perdu tout espoir!
Le reporter fit le récit des recherches tentées pour retrouver
Cyrus Smith. Nab et lui avaient parcouru la côte sur un espace de
plus de huit milles, et, par conséquent, bien au delà du point où
s'était effectuée l'avant-dernière chute du ballon, chute qui
avait été suivie de la disparition de l'ingénieur et du chien Top.
La grève était déserte. Nulle trace, nulle empreinte. Pas un
caillou fraîchement retourné, pas un indice sur le sable, pas une
marque d'un pied humain sur toute cette partie du littoral. Il
était évident qu'aucun habitant ne fréquentait cette portion de la
côte. La mer était aussi déserte que le rivage, et c'était là, à
quelques centaines de pieds de la côte, que l'ingénieur avait
trouvé son tombeau.
En ce moment, Nab se leva, et d'une voix qui dénotait combien les
sentiments d'espoir résistaient en lui:
«Non! s'écria-t-il, non! Il n'est pas mort! Non! cela n'est pas!
Lui! allons donc! Moi! n'importe quel autre, possible! mais lui!
jamais. C'est un homme à revenir de tout!...»
Puis, la force l'abandonnant:
«Ah! je n'en puis plus!» murmura-t-il.
Harbert courut à lui.
«Nab, dit le jeune garçon, nous le retrouverons! Dieu nous le
rendra! Mais en attendant, vous avez faim! Mangez, mangez un peu,
je vous en prie!»
Et, ce disant, il offrait au pauvre nègre quelques poignées de
coquillages, maigre et insuffisante nourriture!
Nab n'avait pas mangé depuis bien des heures, mais il refusa.
Privé de son maître, Nab ne pouvait ou ne voulait plus vivre!
Quant à Gédéon Spilett, il dévora ces mollusques; puis, il se
coucha sur le sable au pied d'une roche.
Il était exténué, mais calme.
Alors, Harbert s'approcha de lui, et, lui prenant la main:
«Monsieur, dit-il, nous avons découvert un abri où vous serez
mieux qu'ici. Voici la nuit qui vient. Venez vous reposer! Demain,
nous verrons...»
Le reporter se leva, et, guidé par le jeune garçon, il se dirigea
vers les Cheminées. En ce moment, Pencroff s'approcha de lui, et,
du ton le plus naturel, il lui demanda si, par hasard, il n'aurait
pas sur lui une allumette.
Le reporter s'arrêta, chercha dans ses poches, n'y trouva rien et
dit:
«J'en avais, mais j'ai dû tout jeter...»
Le marin appela Nab alors, lui fit la même demande, et reçut la
même réponse.
«Malédiction!» s'écria le marin, qui ne put retenir ce mot.
Le reporter l'entendit, et, allant à Pencroff:
«Pas une allumette? dit-il.
-- Pas une, et par conséquent pas de feu!
-- Ah! s'écria Nab, s'il était là, mon maître, il saurait bien
vous en faire!»
Les quatre naufragés restèrent immobiles et se regardèrent, non
sans inquiétude. Ce fut Harbert qui le premier rompit le silence,
en disant:
«Monsieur Spilett, vous êtes fumeur, vous avez toujours des
allumettes sur vous! Peut-être n'avez-vous pas bien cherché?
Cherchez encore! Une seule allumette nous suffirait!»
Le reporter fouilla de nouveau ses poches de pantalon, de gilet,
de paletot, et enfin, à la grande joie de Pencroff, non moins qu'à
son extrême surprise, il sentit un petit morceau de bois engagé
dans la doublure de son gilet. Ses doigts avaient saisi ce petit
morceau de bois à travers l'étoffe, mais ils ne pouvaient le
retirer. Comme ce devait être une allumette, et une seule, il
s'agissait de ne point en érailler le phosphore.
«Voulez-vous me laisser faire?» lui dit le jeune garçon.
Et fort adroitement, sans le casser, il parvint à retirer ce petit
morceau de bois, ce misérable et précieux fétu, qui, pour ces
pauvres gens, avait une si grande importance! Il était intact.
«Une allumette! s'écria Pencroff. Ah! c'est comme si nous en
avions une cargaison tout entière!»
Il prit l'allumette, et, suivi de ses compagnons, il regagna les
Cheminées.
Ce petit morceau de bois, que dans les pays habités on prodigue
avec tant d'indifférence, et dont la valeur est nulle, il fallait
ici s'en servir avec une extrême précaution. Le marin s'assura
qu'il était bien sec. Puis, cela fait:
«Il faudrait du papier, dit-il.
-- En voici», répondit Gédéon Spilett, qui, après quelque
hésitation, déchira une feuille de son carnet.
Pencroff prit le morceau de papier que lui tendait le reporter, et
il s'accroupit devant le foyer. Là, quelques poignées d'herbes, de
feuilles et de mousses sèches furent placées sous les fagots et
disposées de manière que l'air pût circuler aisément et enflammer
rapidement le bois mort.
Alors, Pencroff plia le morceau de papier en forme de cornet,
ainsi que font les fumeurs de pipe par les grands vents, puis, il
l'introduisit entre les mousses.
Prenant ensuite un galet légèrement raboteux, il l'essuya avec
soin, et, non sans que le coeur lui battît, il frotta doucement
l'allumette, en retenant sa respiration.
Le premier frottement ne produisit aucun effet.
Pencroff n'avait pas appuyé assez vivement, craignant d'érailler
le phosphore.
«Non, je ne pourrai pas, dit-il, ma main tremble... L'allumette
raterait... Je ne peux pas... je ne veux pas!...»
Et se relevant, il chargea Harbert de le remplacer.
Certes, le jeune garçon n'avait de sa vie été aussi impressionné.
Le coeur lui battait fort. Prométhée allant dérober le feu du ciel
ne devait pas être plus ému! Il n'hésita pas, cependant, et frotta
rapidement le galet. Un petit grésillement se fit entendre et une
légère flamme bleuâtre jaillit en produisant une fumée âcre.
Harbert retourna doucement l'allumette, de manière à alimenter la
flamme, puis, il la glissa dans le cornet de papier.
Le papier prit feu en quelques secondes, et les mousses brûlèrent
aussitôt. Quelques instants plus tard, le bois sec craquait, et
une joyeuse flamme, activée par le vigoureux souffle du marin, se
développait au milieu de l'obscurité.
«Enfin, s'écria Pencroff en se relevant, je n'ai jamais été si ému
de ma vie!»
Il est certain que ce feu faisait bien sur le foyer de pierres
plates. La fumée s'en allait facilement par l'étroit conduit, la
cheminée tirait, et une agréable chaleur ne tarda pas à se
répandre.
Quant à ce feu, il fallait prendre garde de ne plus le laisser
éteindre, et conserver toujours quelque braise sous la cendre.
Mais ce n'était qu'une affaire de soin et d'attention, puisque le
bois ne manquait pas, et que la provision pourrait toujours être
renouvelée en temps utile.
Pencroff songea tout d'abord à utiliser le foyer, en préparant un
souper plus nourrissant qu'un plat de lithodomes. Deux douzaines
d'oeufs furent apportées par Harbert. Le reporter, accoté dans un
coin, regardait ces apprêts sans rien dire. Une triple pensée
tendait son esprit. Cyrus vit-il encore?
S'il vit, où peut-il être? S'il a survécu à sa chute, comment
expliquer qu'il n'ait pas trouvé le moyen de faire connaître son
existence? Quant à Nab, il rôdait sur la grève. Ce n'était plus
qu'un corps sans âme.
Pencroff, qui connaissait cinquante-deux manières d'accommoder les
oeufs, n'avait pas le choix en ce moment. Il dut se contenter de
les introduire dans les cendres chaudes, et de les laisser durcir
à petit feu. En quelques minutes, la cuisson fut opérée, et le
marin invita le reporter à prendre sa part du souper.
Tel fut le premier repas des naufragés sur cette côte inconnue.
Ces oeufs durcis étaient excellents, et, comme l'oeuf contient
tous les éléments indispensables à la nourriture de l'homme, ces
pauvres gens s'en trouvèrent fort bien et se sentirent
réconfortés.
Ah! si l'un d'eux n'eût pas manqué à ce repas! Si les cinq
prisonniers échappés de Richmond eussent été tous là, sous ces
roches amoncelées, devant ce feu pétillant et clair, sur ce sable
sec, peut-être n'auraient-ils eu que des actions de grâces à
rendre au ciel! Mais le plus ingénieux, le plus savant aussi,
celui qui était leur chef incontesté, Cyrus Smith, manquait,
hélas! et son corps n'avait pu même obtenir une sépulture!
Ainsi se passa cette journée du 25 mars. La nuit était venue. On
entendait au dehors le vent siffler et le ressac monotone battre
la côte. Les galets, poussés et ramenés par les lames, roulaient
avec un fracas assourdissant.
Le reporter s'était retiré au fond d'un obscur couloir, après
avoir sommairement noté les incidents de ce jour: la première
apparition de cette terre nouvelle, la disparition de l'ingénieur,
l'exploration de la côte, l'incident des allumettes, etc.; et, la
fatigue aidant, il parvint à trouver quelque repos dans le
sommeil.
Harbert, lui, s'endormit bientôt. Quant au marin, veillant d'un
oeil, il passa la nuit près du foyer, auquel il n'épargna pas le
combustible. Un seul des naufragés ne reposa pas dans les
Cheminées. Ce fut l'inconsolable, le désespéré Nab, qui, cette
nuit tout entière, et malgré ce que lui dirent ses compagnons pour
l'engager à prendre du repos, erra sur la grève en appelant son
maître!
CHAPITRE VI
L'inventaire des objets possédés par ces naufragés de l'air, jetés
sur une côte qui paraissait être inhabitée, sera promptement
établi.
Ils n'avaient rien, sauf les habits qu'ils portaient au moment de
la catastrophe. Il faut cependant mentionner un carnet et une
montre que Gédéon Spilett avait conservée par mégarde sans doute,
mais pas une arme, pas un outil, pas même un couteau de poche. Les
passagers de la nacelle avaient tout jeté au dehors pour alléger
l'aérostat.
Les héros imaginaires de Daniel de Foe ou de Wyss, aussi bien que
les Selkirk et les Raynal, naufragés à Juan-Fernandez ou à
l'archipel des Auckland, ne furent jamais dans un dénuement aussi
absolu. Ou ils tiraient des ressources abondantes de leur navire
échoué, soit en graines, en bestiaux, en outils, en munitions, ou
bien quelque épave arrivait à la côte qui leur permettait de
subvenir aux premiers besoins de la vie. Ils ne se trouvaient pas
tout d'abord absolument désarmés en face de la nature. Mais ici,
pas un instrument quelconque, pas un ustensile. De rien, il leur
faudrait arriver à tout!
Et si encore Cyrus Smith eût été avec eux, si l'ingénieur eût pu
mettre sa science pratique, son esprit inventif, au service de
cette situation, peut-être tout espoir n'eût-il pas été perdu!
Hélas!
Il ne fallait plus compter revoir Cyrus Smith.
Les naufragés ne devaient rien attendre que d'eux-mêmes, et de
cette Providence qui n'abandonne jamais ceux dont la foi est
sincère.
Mais, avant tout, devaient-ils s'installer sur cette partie de la
côte, sans chercher à savoir à quel continent elle appartenait, si
elle était habitée, ou si ce littoral n'était que le rivage d'une
île déserte?
C'était une question importante à résoudre et dans le plus bref
délai. De sa solution sortiraient les mesures à prendre.
Toutefois, suivant l'avis de Pencroff, il parut convenable
d'attendre quelques jours avant d'entreprendre une exploration. Il
fallait, en effet, préparer des vivres et se procurer une
alimentation plus fortifiante que celle uniquement due à des oeufs
ou des mollusques. Les explorateurs, exposés à supporter de
longues fatigues, sans un abri pour y reposer leur tête, devaient,
avant tout, refaire leurs forces.
Les Cheminées offraient une retraite suffisante provisoirement. Le
feu était allumé, et il serait facile de conserver des braises.
Pour le moment, les coquillages et les oeufs ne manquaient pas
dans les rochers et sur la grève. On trouverait bien le moyen de
tuer quelques-uns de ces pigeons qui volaient par centaines à la
crête du plateau, fût-ce à coups de bâton ou à coups de pierre.
Peut-être les arbres de la forêt voisine donneraient-ils des
fruits comestibles? Enfin, l'eau douce était là. Il fut donc
convenu que, pendant quelques jours, on resterait aux Cheminées,
afin de s'y préparer pour une exploration, soit sur le littoral,
soit à l'intérieur du pays.
Ce projet convenait particulièrement à Nab. Entêté dans ses idées
comme dans ses pressentiments, il n'avait aucune hâte d'abandonner
cette portion de la côte, théâtre de la catastrophe. Il ne croyait
pas, il ne voulait pas croire à la perte de Cyrus Smith.
Non, il ne lui semblait pas possible qu'un tel homme eût fini de
cette vulgaire façon, emporté par un coup de mer, noyé dans les
flots, à quelques centaines de pas d'un rivage! Tant que les lames
n'auraient pas rejeté le corps de l'ingénieur, tant que lui, Nab,
n'aurait pas vu de ses yeux, touché de ses mains, le cadavre de
son maître, il ne croirait pas à sa mort!
Et cette idée s'enracina plus que jamais dans son coeur obstiné.
Illusion peut-être, illusion respectable toutefois, que le marin
ne voulut pas détruire! Pour lui, il n'était plus d'espoir, et
l'ingénieur avait bien réellement péri dans les flots, mais avec
Nab, il n'y avait pas à discuter.
C'était comme le chien qui ne peut quitter la place où est tombé
son maître, et sa douleur était telle que, probablement, il ne lui
survivrait pas.
Ce matin-là, 26 mars, dès l'aube, Nab avait repris sur la côte la
direction du nord, et il était retourné là où la mer, sans doute,
s'était refermée sur l'infortuné Smith.
Le déjeuner de ce jour fut uniquement composé d'oeufs de pigeon et
de lithodomes. Harbert avait trouvé du sel déposé dans le creux
des roches par évaporation, et cette substance minérale vint fort
à propos.
Ce repas terminé, Pencroff demanda au reporter si celui-ci voulait
les accompagner dans la forêt, où Harbert et lui allaient essayer
de chasser! Mais, toute réflexion faite, il était nécessaire que
quelqu'un restât, afin d'entretenir le feu, et pour le cas, fort
improbable, où Nab aurait eu besoin d'aide. Le reporter resta
donc.
«En chasse, Harbert, dit le marin. Nous trouverons des munitions
sur notre route, et nous couperons notre fusil dans la forêt.»
Mais, au moment de partir, Harbert fit observer que, puisque
l'amadou manquait, il serait peut-être prudent de le remplacer par
une autre substance.
«Laquelle? demanda Pencroff.
-- Le linge brûlé, répondit le jeune garçon. Cela peut, au besoin,
servir d'amadou.»
Le marin trouva l'avis fort sensé. Seulement, il avait
l'inconvénient de nécessiter le sacrifice d'un morceau de
mouchoir. Néanmoins, la chose en valait la peine, et le mouchoir à
grands carreaux de Pencroff fut bientôt réduit, pour une partie, à
l'état de chiffon à demi brûlé. Cette matière inflammable fut
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