«Voilà qui est singulier, Monsieur Smith, dit Ayrton.
-- Voilà qui est grave, répondit l'ingénieur. Cette pouzzolane,
ces pierres ponces pulvérisées, toute cette poussière minérale en
un mot, démontre combien le trouble est profond dans les couches
inférieures du volcan.
-- Mais n'y a-t-il rien à faire?
-- Rien, si ce n'est à se rendre compte des progrès du phénomène.
Occupez-vous donc, Ayrton, des soins à donner au corral. Pendant
ce temps, je remonterai jusqu'au delà des sources du creek rouge
et j'examinerai l'état du mont sur sa pente septentrionale.
Puis...
-- Puis... Monsieur Smith?
-- Puis nous ferons une visite à la crypte Dakkar... Je veux
voir... enfin, je reviendrai vous prendre dans deux heures.»
Ayrton entra alors dans la cour du corral, et, en attendant le
retour de l'ingénieur, il s'occupa des mouflons et des chèvres,
qui semblaient éprouver un certain malaise devant ces premiers
symptômes d'une éruption.
Cependant, Cyrus Smith, s'étant aventuré sur la crête des
contreforts de l'est, tourna le creek rouge et arriva à l'endroit
où ses compagnons et lui avaient découvert une source sulfureuse,
lors de leur première exploration.
Les choses avaient bien changé! Au lieu d'une seule colonne de
fumée, il en compta treize qui fusaient hors de terre, comme si
elles eussent été violemment poussées par quelque piston. Il était
évident que l'écorce terrestre subissait en ce point du globe une
pression effroyable. L'atmosphère était saturée de gaz sulfureux,
d'hydrogène, d'acide carbonique, mêlés à des vapeurs aqueuses.
Cyrus Smith sentait frémir ces tufs volcaniques dont la plaine
était semée, et qui n'étaient que des cendres pulvérulentes dont
le temps avait fait des blocs durs, mais il ne vit encore aucune
trace de laves nouvelles.
C'est ce que l'ingénieur put constater plus complètement, quand il
observa tout le revers septentrional du mont Franklin. Des
tourbillons de fumée et de flammes s'échappaient du cratère; une
grêle de scories tombait sur le sol; mais aucun épanchement
lavique ne s'opérait par le goulot du cratère, ce qui prouvait que
le niveau des matières volcaniques n'avait pas encore atteint
l'orifice supérieur de la cheminée centrale.
«Et j'aimerais mieux que cela fût! Se dit Cyrus Smith. Au moins je
serais certain que les laves ont repris leur route accoutumée. Qui
sait si elles ne se déverseront pas par quelque nouvelle bouche?
Mais là n'est pas le danger! Le capitaine Nemo l'a bien pressenti!
Non! Le danger n'est pas là!»
Cyrus Smith s'avança jusqu'à l'énorme chaussée dont le
prolongement encadrait l'étroit golfe du requin. Il put donc
examiner suffisamment de ce côté les anciennes zébrures des laves.
Il n'y avait pas doute pour lui que la dernière éruption ne
remontât à une époque très éloignée.
Alors il revint sur ses pas, prêtant l'oreille aux roulements
souterrains qui se propageaient comme un tonnerre continu, et sur
lequel se détachaient d'éclatantes détonations. À neuf heures du
matin, il était de retour au corral.
Ayrton l'attendait.
«Les animaux sont pourvus, Monsieur Smith, dit Ayrton.
-- Bien, Ayrton.
-- Ils semblent inquiets, Monsieur Smith.
-- Oui, l'instinct parle en eux, et l'instinct ne trompe pas.
-- Quand vous voudrez...
-- Prenez un fanal et un briquet, Ayrton, répondit l'ingénieur, et
partons.»
Ayrton fit ce qui lui était commandé. Les onaggas, dételés,
erraient dans le corral. La porte fut fermée extérieurement, et
Cyrus Smith, précédant Ayrton, prit, vers l'ouest, l'étroit
sentier qui conduisait à la côte.
Tous deux marchaient sur un sol ouaté par les matières
pulvérulentes tombées du nuage. Aucun quadrupède n'apparaissait
sous bois. Les oiseaux eux-mêmes avaient fui. Quelquefois, une
brise qui passait soulevait la couche de cendre, et les deux
colons, pris dans un tourbillon opaque, ne se voyaient plus. Ils
avaient soin alors d'appliquer un mouchoir sur leurs yeux et leur
bouche, car ils couraient le risque d'être aveuglés et étouffés.
Cyrus Smith et Ayrton ne pouvaient, dans ces conditions, marcher
rapidement. En outre, l'air était lourd, comme si son oxygène eût
été en partie brûlé et qu'il fût devenu impropre à la respiration.
Tous les cent pas, il fallait s'arrêter et reprendre haleine. Il
était donc plus de dix heures, quand l'ingénieur et son compagnon
atteignirent la crête de cet énorme entassement de roches
basaltiques et porphyritiques qui formait la côte nord-ouest de
l'île.
Ayrton et Cyrus Smith commencèrent à descendre cette côte abrupte,
en suivant à peu près le chemin détestable qui, pendant cette nuit
d'orage, les avait conduits à la crypte Dakkar. En plein jour,
cette descente fut moins périlleuse, et, d'ailleurs, la couche de
cendres, recouvrant le poli des roches, permettait d'assurer plus
solidement le pied sur leurs surfaces déclives.
L'épaulement qui prolongeait le rivage, à une hauteur de quarante
pieds environ, fut bientôt atteint. Cyrus Smith se rappelait que
cet épaulement s'abaissait par une pente douce, jusqu'au niveau de
la mer. Quoique la marée fût basse en ce moment, aucune grève ne
découvrait, et les lames, salies par la poussière volcanique,
venaient directement battre les basaltes du littoral.
Cyrus Smith et Ayrton retrouvèrent sans peine l'ouverture de la
crypte Dakkar, et ils s'arrêtèrent sous la dernière roche, qui
formait le palier inférieur de l'épaulement.
«Le canot de tôle doit être là? dit l'ingénieur.
-- Il y est, Monsieur Smith, répondit Ayrton, attirant à lui la
légère embarcation, qui était abritée sous la voussure de
l'arcade.
-- Embarquons, Ayrton.»
Les deux colons s'embarquèrent dans le canot. Une légère
ondulation des lames l'engagea plus profondément sous le cintre
très surbaissé de la crypte, et là, Ayrton, après avoir battu le
briquet, alluma le fanal. Puis, il saisit les deux avirons, et le
fanal ayant été posé sur l'étrave du canot, de manière à projeter
ses rayons en avant, Cyrus Smith prit la barre et se dirigea au
milieu des ténèbres de la crypte.
Le Nautilus n'était plus là pour embraser de ses feux cette sombre
caverne. Peut-être l'irradiation électrique, toujours nourrie par
son foyer puissant, se propageait-elle encore au fond des eaux,
mais aucun éclat ne sortait de l'abîme, où reposait le capitaine
Nemo.
La lumière du fanal, quoique insuffisante, permit cependant à
l'ingénieur de s'avancer, en suivant la paroi de droite de la
crypte. Un silence sépulcral régnait sous cette voûte, du moins,
dans sa portion antérieure, car bientôt Cyrus Smith entendit
distinctement les grondements qui se dégageaient des entrailles de
la montagne.
«C'est le volcan», dit-il.
Bientôt, avec ce bruit, les combinaisons chimiques se trahirent
par une vive odeur, et des vapeurs sulfureuses saisirent à la
gorge l'ingénieur et son compagnon.
«Voilà ce que craignait le capitaine Nemo! murmura Cyrus Smith,
dont la figure pâlit légèrement. Il faut pourtant aller jusqu'au
bout.
-- Allons!» répondit Ayrton, qui se courba sur ses avirons et
poussa le canot vers le chevet de la crypte.
Vingt-cinq minutes après avoir franchi l'ouverture, le canot
arrivait à la paroi terminale et s'arrêtait.
Cyrus Smith, montant alors sur son banc, promena le fanal sur les
diverses parties de la paroi, qui séparait la crypte de la
cheminée centrale du volcan. Quelle était l'épaisseur de cette
paroi?
Était-elle de cent pieds ou de dix, on n'eût pu le dire. Mais les
bruits souterrains étaient trop perceptibles pour qu'elle fût bien
épaisse.
L'ingénieur, après avoir exploré la muraille suivant une ligne
horizontale, fixa le fanal à l'extrémité d'un aviron, et il le
promena de nouveau à une plus grande hauteur sur la paroi
basaltique.
Là, par des fentes à peine visibles, à travers les prismes mal
joints, transpirait une fumée âcre, qui infectait l'atmosphère de
la caverne. Des fractures zébraient la muraille, et quelques-unes,
plus vivement dessinées, s'abaissaient jusqu'à deux ou trois pieds
seulement des eaux de la crypte.
Cyrus Smith resta d'abord pensif. Puis, il murmura encore ces
paroles:
«Oui! Le capitaine avait raison! Là est le danger, et un danger
terrible!»
Ayrton ne dit rien, mais, sur un signe de Cyrus Smith, il reprit
ses avirons, et, une demi-heure après, l'ingénieur et lui
sortaient de la crypte Dakkar.
CHAPITRE XIX
Le lendemain matin, 8 janvier, après une journée et une nuit
passées au corral, toutes choses étant en état, Cyrus Smith et
Ayrton rentraient à Granite-House. Aussitôt, l'ingénieur rassembla
ses compagnons, et il leur apprit que l'île Lincoln courait un
immense danger, qu'aucune puissance humaine ne pouvait conjurer.
«Mes amis, dit-il, -- et sa voix décelait une émotion profonde, --
l'île Lincoln n'est pas de celles qui doivent durer autant que le
globe lui-même. Elle est vouée à une destruction plus ou moins
prochaine, dont la cause est en elle, et à laquelle rien ne pourra
la soustraire!»
Les colons se regardèrent et regardèrent l'ingénieur.
Ils ne pouvaient le comprendre.
«Expliquez-vous, Cyrus! dit Gédéon Spilett.
-- Je m'explique, répondit Cyrus Smith, ou plutôt, je ne ferai que
vous transmettre l'explication que, pendant nos quelques minutes
d'entretien secret, m'a donnée le capitaine Nemo.
-- Le capitaine Nemo! s'écrièrent les colons.
-- Oui, et c'est le dernier service qu'il a voulu nous rendre
avant de mourir!
-- Le dernier service! s'écria Pencroff! Le dernier service! Vous
verrez que, tout mort qu'il est, il nous en rendra d'autres
encore!
-- Mais que vous a dit le capitaine Nemo? demanda le reporter.
-- Sachez-le donc, mes amis, répondit l'ingénieur. L'île Lincoln
n'est pas dans les conditions où sont les autres îles du
Pacifique, et une disposition particulière que m'a fait connaître
le capitaine Nemo doit amener tôt ou tard la dislocation de sa
charpente sous-marine.
-- Une dislocation! L'île Lincoln! Allons donc! s'écria Pencroff,
qui, malgré tout le respect qu'il avait pour Cyrus Smith, ne put
s'empêcher de hausser les épaules.
-- Écoutez-moi, Pencroff, reprit l'ingénieur. Voici ce qu'avait
constaté le capitaine Nemo, et ce que j'ai constaté moi-même,
hier, pendant l'exploration que j'ai faite à la crypte Dakkar.
Cette crypte se prolonge sous l'île jusqu'au volcan, et elle n'est
séparée de la cheminée centrale que par la paroi qui en ferme le
chevet. Or, cette paroi est sillonnée de fractures et de fentes
qui laissent déjà passer les gaz sulfureux développés à
l'intérieur du volcan.
-- Eh bien? demanda Pencroff, dont le front se plissait
violemment.
-- Eh bien, j'ai reconnu que ces fractures s'agrandissaient sous
la pression intérieure, que la muraille de basalte se fendait peu
à peu, et que, dans un temps plus ou moins court, elle livrerait
passage aux eaux de la mer dont la caverne est remplie.
-- Bon! répliqua Pencroff, qui essaya de plaisanter encore une
fois. La mer éteindra le volcan, et tout sera fini!
-- Oui, tout sera fini! répondit Cyrus Smith. Le jour où la mer se
précipitera à travers la paroi et pénétrera par la cheminée
centrale jusque dans les entrailles de l'île, où bouillonnent les
matières éruptives, ce jour-là, Pencroff, l'île Lincoln sautera
comme sauterait la Sicile si la Méditerranée se précipitait dans
l'Etna!»
Les colons ne répondirent rien à cette phrase si affirmative de
l'ingénieur. Ils avaient compris quel danger les menaçait.
Il faut dire, d'ailleurs, que Cyrus Smith n'exagérait en aucune
façon. Bien des gens ont déjà eu l'idée qu'on pourrait peut-être
éteindre les volcans, qui, presque tous, s'élèvent sur les bords
de la mer ou des lacs, en ouvrant passage à leurs eaux. Mais ils
ne savaient pas qu'on se fût exposé ainsi à faire sauter une
partie du globe, comme une chaudière dont la vapeur est subitement
tendue par un coup de feu. L'eau, se précipitant dans un milieu
clos dont la température peut être évaluée à des milliers de
degrés, se vaporiserait avec une si soudaine énergie, qu'aucune
enveloppe n'y pourrait résister.
Il n'était donc pas douteux que l'île, menacée d'une dislocation
effroyable et prochaine, ne durerait que tant que la paroi de la
crypte Dakkar durerait elle-même. Ce n'était même pas une question
de mois, ni de semaines, mais une question de jours, d'heures
peut-être!
Le premier sentiment des colons fut une douleur profonde! Ils ne
songèrent pas au péril qui les menaçait directement, mais à la
destruction de ce sol qui leur avait donné asile, de cette île
qu'ils avaient fécondée, de cette île qu'ils aimaient, qu'ils
voulaient rendre si florissante un jour!
Tant de fatigues inutilement dépensées, tant de travaux perdus!
Pencroff ne put retenir une grosse larme qui glissa sur sa joue,
et qu'il ne chercha point à cacher.
La conversation continua pendant quelque temps encore. Les chances
auxquelles les colons pouvaient encore se rattacher furent
discutées; mais, pour conclure, on reconnut qu'il n'y avait pas
une heure à perdre, que la construction et l'aménagement du navire
devaient être poussés avec une prodigieuse activité, et que là,
maintenant, était la seule chance de salut pour les habitants de
l'île Lincoln!
Tous les bras furent donc requis. À quoi eût servi désormais de
moissonner, de récolter, de chasser, d'accroître les réserves de
Granite-House? Ce que contenaient encore le magasin et les offices
suffirait, et au delà, à approvisionner le navire pour une
traversée, si longue qu'elle pût être! Ce qu'il fallait, c'était
qu'il fût à la disposition des colons avant l'accomplissement de
l'inévitable catastrophe.
Les travaux furent repris avec une fiévreuse ardeur. Vers le 23
janvier, le navire était à demi bordé. Jusqu'alors, aucune
modification ne s'était produite à la cime du volcan. C'était
toujours des vapeurs, des fumées mêlées de flammes et traversées
de pierres incandescentes, qui s'échappaient du cratère. Mais,
pendant la nuit du 23 au 24, sous l'effort des laves, qui
arrivèrent au niveau du premier étage du volcan, celui-ci fut
décoiffé du cône qui formait chapeau. Un bruit effroyable
retentit. Les colons crurent d'abord que l'île se disloquait. Ils
se précipitèrent hors de Granite-House.
Il était environ deux heures du matin.
Le ciel était en feu. Le cône supérieur -- un massif haut de mille
pieds, pesant des milliards de livres -- avait été précipité sur
l'île, dont le sol trembla.
Heureusement, ce cône inclinait du côté du nord, et il tomba sur
la plaine de sables et de tufs qui s'étendait entre le volcan et
la mer. Le cratère, largement ouvert alors, projetait vers le ciel
une si intense lumière, que, par le simple effet de la
réverbération, l'atmosphère semblait être incandescente. En même
temps, un torrent de laves, se gonflant à la nouvelle cime,
s'épanchait en longues cascades, comme l'eau qui s'échappe d'une
vasque trop pleine, et mille serpents de feu rampaient sur les
talus du volcan.
«Le corral! Le corral!» s'écria Ayrton.
C'était, en effet, vers le corral que se portaient les laves, par
suite de l'orientation du nouveau cratère, et, conséquemment,
c'étaient les parties fertiles de l'île, les sources du creek
rouge, les bois de jacamar qui étaient menacés d'une destruction
immédiate. Au cri d'Ayrton, les colons s'étaient précipités vers
l'étable des onaggas. Le chariot avait été attelé. Tous n'avaient
qu'une pensée! Courir au corral et mettre en liberté les animaux
qu'il renfermait.
Avant trois heures du matin, ils étaient arrivés au corral.
D'effroyables hurlements indiquaient assez quelle épouvante
terrifiait les mouflons et les chèvres. Déjà un torrent de
matières incandescentes, de minéraux liquéfiés, tombait du
contrefort sur la prairie et rongeait ce côté de la palissade. La
porte fut brusquement ouverte par Ayrton, et les animaux, affolés,
s'échappèrent en toutes directions. Une heure après, la lave
bouillonnante emplissait le corral, volatilisait l'eau du petit
rio qui le traversait, incendiait l'habitation, qui flamba comme
un chaume, et dévorait jusqu'au dernier poteau l'enceinte
palissadée. Du corral il ne restait plus rien!
Les colons avaient voulu lutter contre cet envahissement, ils
l'avaient essayé, mais follement et inutilement, car l'homme est
désarmé devant ces grands cataclysmes.
Le jour était venu, -- 24 janvier. -- Cyrus Smith et ses
compagnons, avant de revenir à Granite-House, voulurent observer
la direction définitive qu'allait prendre cette inondation de
laves. La pente générale du sol s'abaissait du mont Franklin à la
côte est, et il était à craindre que, malgré les bois épais de
Jacamar, le torrent ne se propageât jusqu'au plateau de Grande-
vue.
«Le lac nous couvrira, dit Gédéon Spilett.
-- Je l'espère!» répondit Cyrus Smith, et ce fut là toute sa
réponse.
Les colons auraient voulu s'avancer jusqu'à la plaine sur laquelle
s'était abattu le cône supérieur du mont Franklin, mais les laves
leur barraient alors le passage. Elles suivaient, d'une part, la
vallée du creek rouge, et, de l'autre, la vallée de la rivière de
la chute, en vaporisant ces deux cours d'eau sur leur passage. Il
n'y avait aucune possibilité de traverser ce torrent; il fallait,
au contraire, reculer devant lui. Le volcan, découronné, n'était
plus reconnaissable. Une sorte de table rase le terminait alors et
remplaçait l'ancien cratère. Deux égueulements, creusés à ses
bords sud et est, versaient incessamment les laves, qui formaient
ainsi deux courants distincts. Au-dessus du nouveau cratère, un
nuage de fumée et de cendres se confondait avec les vapeurs du
ciel, amassées au-dessus de l'île. De grands coups de tonnerre
éclataient et se confondaient avec les grondements de la montagne.
De sa bouche s'échappaient des roches ignées qui, projetées à plus
de mille pieds, éclataient dans la nue et se dispersaient comme
une mitraille. Le ciel répondait à coups d'éclairs à l'éruption
volcanique.
Vers sept heures du matin, la position n'était plus tenable pour
les colons, qui s'étaient réfugiés à la lisière du bois de
jacamar. Non seulement les projectiles commençaient à pleuvoir
autour d'eux, mais les laves, débordant du lit du creek rouge,
menaçaient de couper la route du corral. Les premiers rangs
d'arbres prirent feu, et leur sève, subitement transformée en
vapeur, les fit éclater comme des boîtes d'artifice, tandis que
d'autres, moins humides, restèrent intacts au milieu de
l'inondation.
Les colons avaient repris la route du corral. Ils marchaient
lentement, à reculons pour ainsi dire.
Mais, par suite de l'inclinaison du sol, le torrent gagnait
rapidement dans l'est, et, dès que les couches inférieures des
laves s'étaient durcies, d'autres nappes bouillonnantes les
recouvraient aussitôt.
Cependant, le principal courant de la vallée du creek rouge
devenait de plus en plus menaçant. Toute cette partie de la forêt
était embrasée, et d'énormes volutes de fumée roulaient au-dessus
des arbres, dont le pied crépitait déjà dans la lave.
Les colons s'arrêtèrent près du lac, à un demi-mille de
l'embouchure du creek rouge. Une question de vie ou de mort allait
se décider pour eux.
Cyrus Smith habitué à chiffrer les situations graves, et sachant
qu'il s'adressait à des hommes capables d'entendre la vérité,
quelle qu'elle fût, dit alors:
«Ou le lac arrêtera ce courant, et une partie de l'île sera
préservée d'une dévastation complète, ou le courant envahira les
forêts du Far-West, et pas un arbre, pas une plante ne restera à
la surface du sol. Nous n'aurons plus en perspective sur ces rocs
dénudés qu'une mort que l'explosion de l'île ne nous fera pas
attendre!
-- Alors, s'écria Pencroff, en se croisant les bras et en frappant
la terre du pied, inutile de travailler au bateau, n'est-ce pas?
-- Pencroff, répondit Cyrus Smith, il faut faire son devoir
jusqu'au bout!»
En ce moment, le fleuve de laves, après s'être frayé un passage à
travers ces beaux arbres qu'il dévorait, arriva à la limite du
lac. Là existait un certain exhaussement du sol qui, s'il eût été
plus considérable, eût peut-être suffi à contenir le torrent.
«À l'oeuvre!» s'écria Cyrus Smith.
La pensée de l'ingénieur fut aussitôt comprise.
Ce torrent, il fallait l'endiguer, pour ainsi dire, et l'obliger
ainsi à se déverser dans le lac.
Les colons coururent au chantier. Ils en rapportèrent des pelles,
des pioches, des haches, et là, au moyen de terrassements et
d'arbres abattus, ils parvinrent, en quelques heures, à élever une
digue haute de trois pieds sur quelques centaines de pas de
longueur. Il leur semblait, quand ils eurent fini, qu'ils
n'avaient travaillé que quelques minutes à peine!
Il était temps. Les matières liquéfiées atteignirent presque
aussitôt la partie inférieure de l'épaulement. Le fleuve se gonfla
comme une rivière en pleine crue qui cherche à déborder et menaça
de dépasser le seul obstacle qui pût l'empêcher d'envahir tout le
Far-West... Mais la digue parvint à le contenir, et, après une
minute d'hésitation qui fut terrible, il se précipita dans le lac
Grant par une chute haute de vingt pieds.
Les colons, haletants, sans faire un geste, sans prononcer une
parole, regardèrent alors cette lutte des deux éléments. Quel
spectacle que ce combat entre l'eau et le feu! Quelle plume
pourrait décrire cette scène d'une merveilleuse horreur, et quel
pinceau la pourrait peindre? L'eau sifflait en s'évaporant au
contact des laves bouillonnantes. Les vapeurs, projetées dans
l'air, tourbillonnaient à une incommensurable hauteur, comme si
les soupapes d'une immense chaudière eussent été subitement
ouvertes.
Mais, si considérable que fût la masse d'eau contenue dans le lac,
elle devait finir par être absorbée, puisqu'elle ne se renouvelait
pas, tandis que le torrent, s'alimentant à une source inépuisable,
roulait sans cesse de nouveaux flots de matières incandescentes.
Les premières laves qui tombèrent dans le lac se solidifièrent
immédiatement et s'accumulèrent de manière à émerger bientôt. À
leur surface glissèrent d'autres laves qui se firent pierres à
leur tour, mais en gagnant vers le centre. Une jetée se forma de
la sorte et menaça de combler le lac, qui ne pouvait déborder, car
le trop-plein de ses eaux se dépensait en vapeurs. Sifflements et
grésillements déchiraient l'air avec un bruit assourdissant, et
les buées, entraînées par le vent, retombaient en pluie sur la
mer. La jetée s'allongeait, et les blocs de laves solidifiées
s'entassaient les uns sur les autres. Là où s'étendaient autrefois
des eaux paisibles apparaissait un énorme entassement de rocs
fumants, comme si un soulèvement du sol eût fait surgir des
milliers d'écueils. Que l'on suppose ces eaux bouleversées pendant
un ouragan, puis subitement solidifiées par un froid de vingt
degrés, et on aura l'aspect du lac, trois heures après que
l'irrésistible torrent y eut fait irruption.
Cette fois, l'eau devait être vaincue par le feu.
Cependant, ce fut une circonstance heureuse pour les colons, que
l'épanchement lavique eût été dirigé vers le lac Grant. Ils
avaient devant eux quelques jours de répit. Le plateau de Grande-
vue, Granite-House et le chantier de construction étaient
momentanément préservés. Or, ces quelques jours, il fallait les
employer à border le navire et à le calfater avec soin. Puis, on
le lancerait à la mer et on s'y réfugierait, quitte à le gréer,
quand il reposerait dans son élément. Avec la crainte de
l'explosion qui menaçait de détruire l'île, il n'y avait plus
aucune sécurité à demeurer à terre. Cette retraite de Granite-
House, si sûre jusqu'alors, pouvait à chaque minute refermer ses
parois de granit!
Pendant les six jours qui suivirent, du 25 au 30
janvier, les colons travaillèrent au navire autant que vingt
hommes eussent pu le faire. À peine prenaient-ils quelque repos,
et l'éclat des flammes qui jaillissaient du cratère leur
permettait de continuer nuit et jour. L'épanchement volcanique se
faisait toujours, mais peut-être avec moins d'abondance. Ce fut
heureux, car le lac Grant était presque entièrement comblé, et si
de nouvelles laves eussent glissé à la surface des anciennes,
elles se fussent inévitablement répandues sur le plateau de
Grande-vue, et de là sur la grève.
Mais si de ce côté l'île était en partie protégée, il n'en était
pas ainsi de sa portion occidentale. En effet, le second courant
de laves qui avait suivi la vallée de la rivière de la chute,
vallée large, dont les terrains se déprimaient de chaque côté du
creek, ne devait trouver aucun obstacle. Le liquide incandescent
s'était donc répandu à travers la forêt de Far-West. À cette
époque de l'année où les essences étaient desséchées par une
chaleur torride, la forêt prit feu instantanément, de telle sorte
que l'incendie se propagea à la fois par la base des troncs et par
les hautes ramures dont l'entrelacement aidait aux progrès de la
conflagration. Il semblait même que le courant de flamme se
déchaînât plus vite à la cime des arbres que le courant de laves à
leur pied.
Il arriva, alors, que les animaux, affolés, fauves ou autres,
jaguars, sangliers, cabiais, koulas, gibier de poil et de plume,
se réfugièrent du côté de la Mercy et dans le marais des tadornes,
au delà de la route de port-ballon. Mais les colons étaient trop
occupés de leur besogne, pour faire attention même aux plus
redoutables de ces animaux. Ils avaient, d'ailleurs, abandonné
Granite-House, ils n'avaient même pas voulu chercher abri dans les
cheminées, et ils campaient sous une tente, près de l'embouchure
de la Mercy.
Chaque jour, Cyrus Smith et Gédéon Spilett montaient au plateau de
Grande-vue. Quelquefois Harbert les accompagnait, jamais Pencroff,
qui ne voulait pas voir sous son aspect nouveau l'île si
profondément dévastée!
C'était un spectacle désolant, en effet. Toute la partie boisée de
l'île était maintenant dénudée. Un seul bouquet d'arbres verts se
dressait à l'extrémité de la presqu'île serpentine. Çà et là
grimaçaient quelques souches ébranchées et noircies. L'emplacement
des forêts détruites était plus aride que le marais des tadornes.
L'envahissement des laves avait été complet. Où se développait
autrefois cette admirable verdure, le sol n'était plus qu'un
sauvage amoncellement de tufs volcaniques. Les vallées de la
rivière de la chute et de la Mercy ne versaient plus une seule
goutte d'eau à la mer, et les colons n'auraient eu aucun moyen
d'apaiser leur soif, si le lac Grant eût été entièrement asséché.
Mais, heureusement, sa pointe sud avait été épargnée et formait
une sorte d'étang, contenant tout ce qui restait d'eau potable
dans l'île. Vers le nord-ouest se dessinaient en âpres et vives
arêtes les contreforts du volcan, qui figuraient une griffe
gigantesque appliquée sur le sol. Quel spectacle douloureux, quel
aspect épouvantable, et quels regrets pour ces colons, qui, d'un
domaine fertile, couvert de forêts, arrosé de cours d'eau, enrichi
de récoltes, se trouvaient en un instant transportés sur un roc
dévasté, sur lequel, sans leurs réserves, ils n'eussent pas même
trouvé à vivre!
«Cela brise le coeur! dit un jour Gédéon Spilett.
-- Oui, Spilett, répondit l'ingénieur. Que le ciel nous donne le
temps d'achever ce bâtiment, maintenant notre seul refuge!
-- Ne trouvez-vous pas, Cyrus, que le volcan semble vouloir se
calmer? Il vomit encore des laves, mais moins abondamment, si je
ne me trompe!
-- Peu importe, répondit Cyrus Smith. Le feu est toujours ardent
dans les entrailles de la montagne, et la mer peut s'y précipiter
d'un instant à l'autre. Nous sommes dans la situation de passagers
dont le navire est dévoré par un incendie qu'ils ne peuvent
éteindre, et qui savent que tôt ou tard il gagnera la soute aux
poudres! Venez, Spilett, venez, et ne perdons pas une heure!»
Pendant huit jours encore, c'est-à-dire jusqu'au 7 février, les
laves continuèrent à se répandre, mais l'éruption se maintint dans
les limites indiquées.
Cyrus Smith craignait par-dessus tout que les matières liquéfiées
ne vinssent à s'épancher sur la grève, et, dans ce cas, le
chantier de construction n'eût pas été épargné. Cependant, vers
cette époque, les colons sentirent dans la charpente de l'île des
vibrations qui les inquiétèrent au plus haut point.
On était au 20 février. Il fallait encore un mois avant que le
navire fût en état de prendre la mer.
L'île tiendrait-elle jusque-là? L'intention de Pencroff et de
Cyrus Smith était de procéder au lancement du navire dès que sa
coque serait suffisamment étanche. Le pont, l'accastillage,
l'aménagement intérieur et le gréement se feraient après, mais
l'important était que les colons eussent un refuge assuré en
dehors de l'île. Peut-être même conviendrait-il de conduire le
navire au port-ballon, c'est-à-dire aussi loin que possible du
centre éruptif, car, à l'embouchure de la Mercy, entre l'îlot et
la muraille de granit, il courait le risque d'être écrasé, en cas
de dislocation. Tous les efforts des travailleurs tendirent donc à
l'achèvement de la coque.
Ils arrivèrent ainsi au 3 mars, et ils purent compter que
l'opération du lancement se ferait dans une dizaine de jours.
L'espoir revint au coeur de ces colons, si éprouvés pendant cette
quatrième année de leur séjour à l'île Lincoln! Pencroff, lui-
même, parut sortir quelque peu de cette sombre taciturnité dans
laquelle l'avaient plongé la ruine et la dévastation de son
domaine. Il ne songeait plus alors, il est vrai, qu'à ce navire,
sur lequel se concentraient toutes ses espérances.
«Nous l'achèverons, dit-il à l'ingénieur, nous l'achèverons,
Monsieur Cyrus, et il est temps, car voici la saison qui s'avance,
et nous serons bientôt en plein équinoxe. Eh bien, s'il le faut,
on relâchera à l'île Tabor pour y passer l'hiver! Mais l'île Tabor
après l'île Lincoln! Ah! Malheur de ma vie! Aurai-je cru jamais
voir pareille chose!
-- Hâtons-nous!» répondait invariablement l'ingénieur.
Et l'on travaillait sans perdre un instant.
«Mon maître, demanda Nab quelques jours plus tard, si le capitaine
Nemo eût encore été vivant, croyez-vous que tout cela serait
arrivé?
-- Oui, Nab, répondit Cyrus Smith.
-- Eh bien, moi, je ne le crois pas! murmura Pencroff à l'oreille
de Nab.
-- Ni moi!» répondit sérieusement Nab.
Pendant la première semaine de mars, le mont Franklin redevint
menaçant. Des milliers de fils de verre, faits de laves fluides,
tombèrent comme une pluie sur le sol. Le cratère s'emplit à
nouveau de laves qui s'épanchèrent sur tous les revers du volcan.
Le torrent courut à la surface des tufs durcis, et il acheva de
détruire les maigres squelettes d'arbres qui avaient résisté à la
première éruption. Le courant, suivant, cette fois, la rive sud-
ouest du lac Grant, se porta au delà du creek glycérine et envahit
le plateau de Grande-vue. Ce dernier coup, porté à l'oeuvre des
colons, fut terrible. Du moulin, des bâtiments de la basse-cour,
des étables, il ne resta plus rien. Les volatiles, effarés,
disparurent en toutes directions. Top et Jup donnaient des signes
du plus grand effroi, et leur instinct les avertissait qu'une
catastrophe était prochaine. Bon nombre des animaux de l'île
avaient péri pendant la première éruption. Ceux qui avaient
survécu ne trouvèrent d'autre refuge que le marais des tadornes,
sauf quelques-uns auxquels le plateau de Grande-vue offrit asile.
Mais cette dernière retraite leur fut enfin fermée, et le fleuve
de laves, débordant l'arête de la muraille granitique, commença à
précipiter sur la grève ses cataractes de feu. La sublime horreur
de ce spectacle échappe à toute description. Pendant la nuit, on
eût dit un Niagara de fonte liquide, avec ses vapeurs
incandescentes en haut et ses masses bouillonnantes en bas!
Les colons étaient forcés dans leur dernier retranchement, et,
bien que les coutures supérieures du navire ne fussent pas encore
calfatées, ils résolurent de le lancer à la mer!
Pencroff et Ayrton procédèrent donc aux préparatifs du lancement,
qui devait avoir lieu le lendemain, dans la matinée du 9 mars.
Mais, pendant cette nuit du 8 au 9, une énorme colonne de vapeurs,
s'échappant du cratère, monta au milieu de détonations
épouvantables à plus de trois mille pieds de hauteur. La paroi de
la caverne Dakkar avait évidemment cédé sous la pression des gaz,
et la mer, se précipitant par la cheminée centrale dans le gouffre
ignivome, se vaporisa soudain. Mais le cratère ne put donner une
issue suffisante à ces vapeurs. Une explosion, qu'on eût entendue
à cent milles de distance, ébranla les couches de l'air. Des
morceaux de montagnes retombèrent dans le Pacifique, et, en
quelques minutes, l'océan recouvrait la place où avait été l'île
Lincoln.
CHAPITRE XX
Un roc isolé, long de trente pieds, large de quinze, émergeant de
dix à peine, tel était le seul point solide que n'eussent pas
envahi les flots du Pacifique.
C'était tout ce qui restait du massif de Granite-House! La
muraille avait été culbutée, puis disloquée, et quelques-unes des
roches de la grande salle s'étaient amoncelées de manière à former
ce point culminant. Tout avait disparu dans l'abîme autour de lui:
le cône inférieur du mont Franklin, déchiré par l'explosion, les
mâchoires laviques du golfe du requin, le plateau de Grande-vue,
l'îlot du salut, les granits de port-ballon, les basaltes de la
crypte Dakkar, la longue presqu'île serpentine, si éloignée
cependant du centre éruptif! De l'île Lincoln, on ne voyait plus
que cet étroit rocher qui servait alors de refuge aux six colons
et à leur chien Top.
Les animaux avaient également péri dans la catastrophe, les
oiseaux aussi bien que les autres représentants de la faune de
l'île, tous écrasés ou noyés, et le malheureux Jup lui-même avait,
hélas! trouvé la mort dans quelque crevasse du sol!
Si Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff, Nab, Ayrton
avaient survécu, c'est que, réunis alors sous leur tente, ils
avaient été précipités à la mer, au moment où les débris de l'île
pleuvaient de toutes parts.
Lorsqu'ils revinrent à la surface, ils ne virent plus, à une demi-
encablure, que cet amas de roches, vers lequel ils nagèrent, et
sur lequel ils prirent pied.
C'était sur ce roc nu qu'ils vivaient depuis neuf jours! Quelques
provisions retirées avant la catastrophe du magasin de Granite-
House, un peu d'eau douce que la pluie avait versée dans un creux
de roche, voilà tout ce que les infortunés possédaient. Leur
dernier espoir, leur navire, avait été brisé. Ils n'avaient aucun
moyen de quitter ce récif. Pas de feu ni de quoi en faire. Ils
étaient destinés à périr!
Ce jour-là, 18 mars, il ne leur restait plus de conserves que pour
deux jours, bien qu'ils n'eussent consommé que le strict
nécessaire. Toute leur science, toute leur intelligence ne pouvait
rien dans cette situation. Ils étaient uniquement entre les mains
de Dieu.
Cyrus Smith était calme. Gédéon Spilett, plus nerveux, et
Pencroff, en proie à une sourde colère, allaient et venaient sur
ce roc. Harbert ne quittait pas l'ingénieur, et le regardait,
comme pour lui demander un secours que celui-ci ne pouvait
apporter. Nab et Ayrton étaient résignés à leur sort.
«Ah! Misère! Misère! répétait souvent Pencroff! Si nous avions, ne
fût-ce qu'une coquille de noix, pour nous conduire à l'île Tabor!
Mais rien, rien!
-- Le capitaine Nemo a bien fait de mourir!» dit une fois Nab.
Pendant les cinq jours qui suivirent, Cyrus Smith et ses
malheureux compagnons vécurent avec la plus extrême parcimonie, ne
mangeant juste que ce qu'il fallait pour ne pas succomber à la
faim. Leur affaiblissement était extrême. Harbert et Nab
commencèrent à donner quelques signes de délire.
Dans cette situation, pouvaient-ils conserver même une ombre
d'espoir? Non! Quelle était leur seule chance? Qu'un navire passât
en vue du récif? Mais ils savaient bien, par expérience, que les
bâtiments ne visitaient jamais cette portion du Pacifique!
Pouvaient-ils compter que, par une coïncidence vraiment
providentielle, le yacht écossais vînt précisément à cette époque
rechercher Ayrton à l'île Tabor? C'était improbable, et,
d'ailleurs, en admettant même qu'il y vînt, comme les colons
n'avaient pu déposer une notice indiquant les changements survenus
dans la situation d'Ayrton, le commandant du yacht, après avoir
fouillé l'îlot sans résultat, reprendrait la mer et regagnerait de
plus basses latitudes.
Non! Ils ne pouvaient conserver aucune espérance d'être sauvés, et
une horrible mort, la mort par la faim et par la soif, les
attendait sur ce roc!
Et, déjà, ils étaient étendus sur ce roc, inanimés, n'ayant plus
la conscience de ce qui se passait autour d'eux. Seul, Ayrton, par
un suprême effort, relevait encore la tête et jetait un regard
désespéré sur cette mer déserte!...
Mais voilà que, dans la matinée du 24 mars, les bras d'Ayrton
s'étendirent vers un point de l'espace, il se releva, à genoux
d'abord, puis debout, sa main sembla faire un signal... un navire
était en vue de l'île! Ce navire ne courait point la mer à
l'aventure. Le récif était pour lui un but vers lequel il se
dirigeait en droite ligne, en forçant sa vapeur, et les infortunés
l'auraient aperçu depuis plusieurs heures déjà, s'ils avaient
encore eu la force d'observer l'horizon!
«Le Duncan!» murmura Ayrton, et il retomba sans mouvement.
Lorsque Cyrus Smith et ses compagnons eurent repris connaissance,
grâce aux soins dont ils furent comblés, ils se trouvaient dans la
chambre d'un steamer, sans pouvoir comprendre comment ils avaient
échappé à la mort. Un mot d'Ayrton suffit à leur tout apprendre.
«Le Duncan! murmura-t-il.
-- Le Duncan!» répondit Cyrus Smith.
Et, levant les bras vers le ciel, il s'écria:
«Ah! Dieu tout-puissant! Tu as donc voulu que nous fussions
sauvés!»
C'était le Duncan, en effet, le yacht de lord Glenarvan, alors
commandé par Robert, le fils du capitaine Grant, qui avait été
expédié à l'île Tabor pour y chercher Ayrton et le rapatrier après
douze ans d'expiation!...
Les colons étaient sauvés, ils étaient déjà sur le chemin du
retour!
«Capitaine Robert, demanda Cyrus Smith, qui donc a pu vous donner
la pensée, après avoir quitté l'île Tabor, où vous n'aviez plus
trouvé Ayrton, de faire route à cent milles de là dans le nord-
est?
-- Monsieur Smith, répondit Robert Grant, c'était pour aller
chercher, non seulement Ayrton, mais vos compagnons et vous!
-- Mes compagnons et moi?
-- Sans doute! à l'île Lincoln!
-- L'île Lincoln! s'écrièrent à la fois Gédéon Spilett, Harbert,
Nab et Pencroff, au dernier degré de l'étonnement.
-- Comment connaissez-vous l'île Lincoln? demanda Cyrus Smith,
puisque cette île n'est même pas portée sur les cartes?
-- Je l'ai connue par la notice que vous aviez laissée à l'île
Tabor, répondit Robert Grant.
-- Une notice? s'écria Gédéon Spilett.
-- Sans doute, et la voici, répondit Robert Grant, en présentant
un document qui indiquait en longitude et en latitude la situation
de l'île Lincoln, «résidence actuelle d'Ayrton et de cinq colons
américains.»
-- Le capitaine Nemo!... dit Cyrus Smith, après avoir lu la notice
et reconnu qu'elle était de la même main qui avait écrit le
document trouvé au corral!
-- Ah! dit Pencroff, c'était donc lui qui avait pris notre
Bonadventure, lui qui s'était hasardé, seul, jusqu'à l'île
Tabor!...
-- Pour y déposer cette notice! répondit Harbert.
-- J'avais donc bien raison de dire, s'écria le marin, que, même
après sa mort, le capitaine nous rendrait encore un dernier
service!
-- Mes amis, dit Cyrus Smith d'une voix profondément émue, que le
dieu de toutes les miséricordes reçoive l'âme du capitaine Nemo,
notre sauveur!»
Les colons s'étaient découverts à cette dernière phrase de Cyrus
Smith et murmuraient le nom du capitaine. En ce moment, Ayrton,
s'approchant de l'ingénieur, lui dit simplement:
«Où faut-il déposer ce coffret!»
C'était le coffret qu'Ayrton avait sauvé au péril de sa vie, au
moment où l'île s'engloutissait, et qu'il venait fidèlement
remettre à l'ingénieur.
«Ayrton! Ayrton!» dit Cyrus Smith avec une émotion profonde.
Puis, s'adressant à Robert Grant:
«Monsieur, ajouta-t-il, où vous aviez laissé un coupable, vous
retrouvez un homme que l'expiation a refait honnête, et auquel je
suis fier de donner la main!»
Robert Grant fut mis alors au courant de cette étrange histoire du
capitaine Nemo et des colons de l'île Lincoln. Puis, relèvement
fait de ce qui restait de cet écueil qui devait désormais figurer
sur les cartes du Pacifique, il donna l'ordre de virer de bord.
Quinze jours après, les colons débarquaient en Amérique, et ils
retrouvaient leur patrie pacifiée, après cette terrible guerre qui
avait amené le triomphe de la justice et du droit. Des richesses
contenues dans le coffret légué par le capitaine Nemo aux colons
de l'île Lincoln, la plus grande partie fut employée à
l'acquisition d'un vaste domaine dans l'état d'Iowa. Une seule
perle, la plus belle, fut distraite de ce trésor et envoyée à lady
Glenarvan, au nom des naufragés rapatriés par le Duncan.
Là, sur ce domaine, les colons appelèrent au travail, c'est-à-dire
à la fortune et au bonheur, tous ceux auxquels ils avaient compté
offrir l'hospitalité de l'île Lincoln. Là fut fondée une vaste
colonie à laquelle ils donnèrent le nom de l'île disparue dans les
profondeurs du Pacifique. Il s'y trouvait une rivière qui fut
appelée la Mercy, une montagne qui prit le nom de Franklin, un
petit lac qui fut le lac Grant, des forêts qui devinrent les
forêts du Far-West. C'était comme une île en terre ferme.
Là, sous la main intelligente de l'ingénieur et de ses compagnons,
tout prospéra. Pas un des anciens colons de l'île Lincoln ne
manquait, car ils avaient juré de toujours vivre ensemble, Nab là
où était son maître, Ayrton prêt à se sacrifier à toute occasion,
Pencroff plus fermier qu'il n'avait jamais été marin, Harbert,
dont les études s'achevèrent sous la direction de Cyrus Smith,
Gédéon Spilett lui-même, qui fonda le New Lincoln Herald, lequel
fut le journal le mieux renseigné du monde entier.
Là, Cyrus Smith et ses compagnons reçurent à plusieurs reprises la
visite de lord et de lady Glenarvan, du capitaine John Mangles et
de sa femme, soeur de Robert Grant, de Robert Grant lui-même, du
major Mac Nabbs, de tous ceux qui avaient été mêlés à la double
histoire du capitaine Grant et du capitaine Nemo.
Là, enfin, tous furent heureux, unis dans le présent comme ils
l'avaient été dans le passé; mais jamais ils ne devaient oublier
cette île, sur laquelle ils étaient arrivés, pauvres et nus, cette
île qui, pendant quatre ans, avait suffi à leurs besoins, et dont
il ne restait plus qu'un morceau de granit battu par les lames du
Pacifique, tombe de celui qui fut le capitaine Nemo!
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