cette période humide, le bois, dont les fibres acquéraient la
dureté du fer, devint extrêmement difficile à travailler, et, vers
le 10 juin, il fallut définitivement abandonner la construction du
bateau.
Cyrus Smith et ses compagnons n'avaient point été sans observer
combien la température était rude pendant les hivers de l'île
Lincoln. Le froid était comparable à celui que ressentent les
états de la Nouvelle-Angleterre, situés à peu près à la même
distance qu'elle de l'équateur. Si, dans l'hémisphère boréal, ou
tout au moins dans la partie occupée par la Nouvelle-Bretagne et
le nord des États-Unis, ce phénomène s'explique par la
conformation plate des territoires qui confinent au pôle, et sur
lesquels aucune intumescence du sol n'oppose d'obstacles aux bises
hyperboréennes, ici, en ce qui concernait l'île Lincoln, cette
explication ne pouvait valoir.
«On a même observé, disait un jour Cyrus Smith à ses compagnons,
que, à latitudes égales, les îles et les régions du littoral sont
moins éprouvées par le froid que les contrées méditerranéennes.
J'ai souvent entendu affirmer que les hivers de la Lombardie, par
exemple, sont plus rigoureux que ceux de l'écosse, et cela
tiendrait à ce que la mer restitue pendant l'hiver les chaleurs
qu'elle a reçues pendant l'été. Les îles sont donc dans les
meilleures conditions pour bénéficier de cette restitution.
-- Mais alors, Monsieur Cyrus, demanda Harbert, pourquoi l'île
Lincoln semble-t-elle échapper à la loi commune?
-- Cela est difficile à expliquer, répondit l'ingénieur.
Toutefois, je serais disposé à admettre que cette singularité
tient à la situation de l'île dans l'hémisphère austral, qui,
comme tu le sais, mon enfant, est plus froid que l'hémisphère
boréal.
-- En effet, dit Harbert, et les glaces flottantes se rencontrent
sous des latitudes plus basses dans le sud que dans le nord du
Pacifique.
-- Cela est vrai, répondit Pencroff, et, quand je faisais le
métier de baleinier, j'ai vu des icebergs jusque par le travers du
cap Horn.
-- On pourrait peut-être expliquer alors, dit Gédéon Spilett, les
froids rigoureux qui frappent l'île Lincoln, par la présence de
glaces ou de banquises à une distance relativement très
rapprochée.
-- Votre opinion est très admissible, en effet, mon cher Spilett,
répondit Cyrus Smith, et c'est évidemment à la proximité de la
banquise que nous devons nos rigoureux hivers. Je vous ferai
remarquer aussi qu'une cause toute physique rend l'hémisphère
austral plus froid que l'hémisphère boréal. En effet, puisque le
soleil est plus rapproché de cet hémisphère pendant l'été, il en
est nécessairement plus éloigné pendant l'hiver. Cela explique
donc qu'il y ait excès de température dans les deux sens, et, si
nous trouvons les hivers très froids à l'île Lincoln, n'oublions
pas que les étés y sont très chauds, au contraire.
-- Mais pourquoi donc, s'il vous plaît, Monsieur Smith, demanda
Pencroff en fronçant le sourcil, pourquoi donc notre hémisphère,
comme vous dites, est-il si mal partagé? Ce n'est pas juste, cela!
-- Ami Pencroff, répondit l'ingénieur en riant, juste ou non, il
faut bien subir la situation, et voici d'où vient cette
particularité. La terre ne décrit pas un cercle autour du soleil,
mais bien une ellipse, ainsi que le veulent les lois de la
mécanique rationnelle. La terre occupe un des foyers de l'ellipse,
et, par conséquent, à une certaine époque de son parcours, elle
est à son apogée, c'est-à-dire à son plus grand éloignement du
soleil, et à une autre époque, à son périgée, c'est-à-dire à sa
plus courte distance. Or, il se trouve que c'est précisément
pendant l'hiver des contrées australes qu'elle est à son point le
plus éloigné du soleil, et, par conséquent, dans les conditions
voulues pour que ces régions éprouvent de plus grands froids. À
cela, rien à faire, et les hommes, Pencroff, si savants qu'ils
puissent être, ne pourront jamais changer quoi que ce soit à
l'ordre cosmographique établi par Dieu même.
-- Et pourtant, ajouta Pencroff, qui montra une certaine
difficulté à se résigner, le monde est bien savant! Quel gros
livre, Monsieur Cyrus, on ferait avec tout ce qu'on sait!
-- Et quel plus gros livre encore avec tout ce qu'on ne sait pas»,
répondit Cyrus Smith.
Enfin, pour une raison ou pour une autre, le mois de juin ramena
les froids avec leur violence accoutumée, et les colons furent le
plus souvent consignés dans Granite-House.
Ah! Cette séquestration leur semblait dure à tous, et peut-être
plus particulièrement à Gédéon Spilett.
«Vois-tu, dit-il un jour à Nab, je te donnerais bien par acte
notarié tous les héritages qui doivent me revenir un jour, si tu
étais assez bon garçon pour aller, n'importe où, m'abonner à un
journal quelconque! Décidément, ce qui manque le plus à mon
bonheur, c'est de savoir tous les matins ce qui s'est passé la
veille, ailleurs qu'ici!»
Nab s'était mis à rire.
«Ma foi, avait-il répondu, ce qui m'occupe, moi, c'est la besogne
quotidienne!»
La vérité est que, au dedans comme au dehors, le travail ne manqua
pas.
La colonie de l'île Lincoln se trouvait alors à son plus haut
point de prospérité, et trois ans de travaux soutenus l'avaient
faite telle. L'incident du brick détruit avait été une nouvelle
source de richesses. Sans parler du gréement complet, qui
servirait au navire en chantier, ustensiles et outils de toutes
sortes, armes et munitions, vêtements et instruments, encombraient
maintenant les magasins de Granite-House. Il n'avait même plus été
nécessaire de recourir à la confection de grosses étoffes de
feutre. Si les colons avaient souffert du froid pendant leur
premier hivernage, à présent, la mauvaise saison pouvait venir
sans qu'ils eussent à en redouter les rigueurs. Le linge était
abondant aussi, et on l'entretenait, d'ailleurs, avec un soin
extrême. De ce chlorure de sodium, qui n'est autre chose que le
sel marin, Cyrus Smith avait facilement extrait la soude et le
chlore. La soude, qu'il fut facile de transformer en carbonate de
soude, et le chlore, dont il fit des chlorures de chaux et autres,
furent employés à divers usages domestiques et précisément au
blanchiment du linge. D'ailleurs, on ne faisait plus que quatre
lessives par année, ainsi que cela se pratiquait jadis dans les
familles du vieux temps, et qu'il soit permis d'ajouter que
Pencroff et Gédéon Spilett, en attendant que le facteur lui
apportât son journal, se montrèrent des blanchisseurs distingués.
Ainsi se passèrent les mois d'hiver, juin, juillet et août. Ils
furent très rigoureux, et la moyenne des observations
thermométriques ne donna pas plus de huit degrés fahrenheit (13,
33 degrés centigrade au-dessous de zéro). Elle fut donc inférieure
à la température du précédent hivernage. Aussi, quel bon feu
flambait incessamment dans les cheminées de Granite-House, dont
les fumées tachaient de longues zébrures noires la muraille de
granit! On n'épargnait pas le combustible, qui poussait tout
naturellement à quelques pas de là. En outre, le superflu des bois
destinés à la construction du navire permit d'économiser la
houille, qui exigeait un transport plus pénible.
Hommes et animaux se portaient tous bien. Maître Jup se montrait
un peu frileux, il faut en convenir.
C'était peut-être son seul défaut, et il fallut lui faire une
bonne robe de chambre, bien ouatée. Mais quel domestique, adroit,
zélé, infatigable, pas indiscret, pas bavard, et on eût pu avec
raison le proposer pour modèle à tous ses confrères bipèdes de
l'ancien et du nouveau monde!
«Après ça, disait Pencroff, quand on a quatre mains à son service,
c'est bien le moins que l'on fasse convenablement sa besogne!»
Et, de fait, l'intelligent quadrumane le faisait bien!
Pendant les sept mois qui s'écoulèrent depuis les dernières
recherches opérées autour de la montagne et pendant le mois de
septembre, qui ramena les beaux jours, il ne fut aucunement
question du génie de l'île. Son action ne se manifesta en aucune
circonstance. Il est vrai qu'elle eût été inutile, car nul
incident ne se produisit qui put mettre les colons à quelque
pénible épreuve.
Cyrus Smith observa même que si, par hasard, les communications
entre l'inconnu et les hôtes de Granite-House s'étaient jamais
établies à travers le massif de granit, et si l'instinct de Top
les avait pour ainsi dire pressenties, il n'en fut plus rien
pendant cette période. Les grondements du chien avaient
complètement cessé, aussi bien que les inquiétudes de l'orang. Les
deux amis -- car ils l'étaient -- ne rôdaient plus à l'orifice du
puits intérieur, ils n'aboyaient pas et ne gémissaient plus de
cette singulière façon qui avait donné, dès le début, l'éveil à
l'ingénieur. Mais celui-ci pouvait-il assurer que tout était dit
sur cette énigme, et qu'il n'en aurait jamais le mot? Pouvait-il
affirmer que quelque conjoncture ne se reproduirait pas, qui
ramènerait en scène le mystérieux personnage? Qui sait ce que
réservait l'avenir? Enfin, l'hiver s'acheva; mais un fait dont les
conséquences pouvaient être graves, en somme, se produisit
précisément dans les premiers jours qui marquèrent le retour du
printemps.
Le 7 septembre, Cyrus Smith, ayant observé le sommet du mont
Franklin, vit une fumée qui se contournait au-dessus du cratère,
dont les premières vapeurs se projetaient dans l'air.
CHAPITRE XV
Les colons, avertis par l'ingénieur, avaient suspendu leurs
travaux et considéraient en silence la cime du mont Franklin.
Le volcan s'était donc réveillé, et les vapeurs avaient percé la
couche minérale entassée au fond du cratère. Mais les feux
souterrains provoqueraient-ils quelque éruption violente? C'était
là une éventualité qu'on ne pouvait prévenir.
Cependant, même en admettant l'hypothèse d'une éruption, il était
probable que l'île Lincoln n'en souffrirait pas dans son ensemble.
Les épanchements de matières volcaniques ne sont pas toujours
désastreux. Déjà l'île avait été soumise à cette épreuve, ainsi
qu'en témoignaient les coulées de lave qui zébraient les pentes
septentrionales de la montagne. En outre, la forme du cratère,
l'égueulement creusé à son bord supérieur devaient projeter les
matières vomies à l'opposé des portions fertiles de l'île.
Toutefois, le passé n'engageait pas nécessairement l'avenir.
Souvent, à la cime des volcans, d'anciens cratères se ferment et
de nouveaux s'ouvrent. Le fait s'est produit dans les deux mondes,
à l'Etna, au Popocatepelt, à l'Orizaba, et, la veille d'une
éruption, on peut tout craindre. Il suffisait, en somme, d'un
tremblement de terre, -- phénomène qui accompagne quelquefois les
épanchements volcaniques, -- pour que la disposition intérieure de
la montagne fût modifiée et que de nouvelles voies se frayassent
aux laves incandescentes.
Cyrus Smith expliqua ces choses à ses compagnons, et, sans
exagérer la situation, il leur en fit connaître le pour et le
contre.
Après tout, on n'y pouvait rien. Granite-House, à moins d'un
tremblement de terre qui ébranlerait le sol, ne semblait pas
devoir être menacée. Mais le corral aurait tout à craindre, si
quelque nouveau cratère s'ouvrait dans les parois sud du mont
Franklin. Depuis ce jour, les vapeurs ne cessèrent d'empanacher la
cime de la montagne, et l'on put même reconnaître qu'elles
gagnaient en hauteur et en épaisseur, sans qu'aucune flamme se
mêlât à leurs épaisses volutes. Le phénomène se concentrait encore
dans la partie inférieure de la cheminée centrale.
Cependant, avec les beaux jours, les travaux avaient été repris.
On pressait le plus possible la construction du navire, et, au
moyen de la chute de la grève, Cyrus Smith parvint à établir une
scierie hydraulique qui débita plus rapidement les troncs d'arbres
en planches et en madriers. Le mécanisme de cet appareil fut aussi
simple que ceux qui fonctionnent dans les rustiques scieries de la
Norvège. Un premier mouvement horizontal à imprimer à la pièce de
bois, un second mouvement vertical à donner à la scie, c'était là
tout ce qu'il s'agissait d'obtenir, et l'ingénieur y réussit au
moyen d'une roue, de deux cylindres et de poulies, convenablement
disposés.
Vers la fin du mois de septembre, la carcasse du navire, qui
devait être gréé en goélette, se dressait sur le chantier de
construction. La membrure était presque entièrement terminée, et
tous ces couples ayant été maintenus par un cintre provisoire, on
pouvait déjà apprécier les formes de l'embarcation.
Cette goélette, fine de l'avant, très dégagée dans ses façons
d'arrière, serait évidemment propre à une assez longue traversée,
le cas échéant; mais la pose du bordage, du vaigrage intérieur et
du pont devait exiger encore un laps considérable de temps. Fort
heureusement, les ferrures de l'ancien brick avaient pu être
sauvées après l'explosion sous-marine. Des bordages et des courbes
mutilés, Pencroff et Ayrton avaient arraché les chevilles et une
grande quantité de clous de cuivre. C'était autant d'économisé
pour les forgerons, mais les charpentiers eurent beaucoup à faire.
Les travaux de construction durent être interrompus pendant une
semaine pour ceux de la moisson, de la fenaison et la rentrée des
diverses récoltes qui abondaient au plateau de Grande-vue. Cette
besogne terminée, tous les instants furent désormais consacrés à
l'achèvement de la goélette.
Lorsque la nuit arrivait, les travailleurs étaient véritablement
exténués. Afin de ne point perdre de temps, ils avaient modifié
les heures de repas: ils dînaient à midi et ne soupaient que
lorsque la lumière du jour venait à leur manquer. Ils remontaient
alors à Granite-House, et ils se hâtaient de se coucher.
Quelquefois, cependant, la conversation, lorsqu'elle portait sur
quelque sujet intéressant, retardait quelque peu l'heure du
sommeil. Les colons se laissaient aller à parler de l'avenir, et
ils causaient volontiers des changements qu'apporterait à leur
situation un voyage de la goélette aux terres les plus
rapprochées. Mais au milieu de ces projets dominait toujours la
pensée d'un retour ultérieur à l'île Lincoln. Jamais ils
n'abandonneraient cette colonie, fondée avec tant de peines et de
succès, et à laquelle les communications avec l'Amérique
donneraient un développement nouveau.
Pencroff et Nab surtout espéraient bien y finir leurs jours.
«Harbert, disait le marin, vous n'abandonnerez jamais l'île
Lincoln?
-- Jamais, Pencroff, et surtout si tu prends le parti d'y rester!
-- Il est tout pris, mon garçon, répondait Pencroff, je vous
attendrai! Vous me ramènerez votre femme et vos enfants, et je
ferai de vos petits de fameux lurons!
-- C'est entendu, répliquait Harbert, riant et rougissant à la
fois.
-- Et vous, Monsieur Cyrus, reprenait Pencroff enthousiasmé, vous
serez toujours le gouverneur de l'île! Ah ça! Combien pourra-t-
elle nourrir d'habitants? Dix mille, au moins!»
On causait de la sorte, on laissait aller Pencroff, et, de propos
en propos, le reporter finissait par fonder un journal, le new-
Lincoln Herald! ainsi est-il du coeur de l'homme. Le besoin de
faire oeuvre qui dure, qui lui survive, est le signe de sa
supériorité sur tout ce qui vit ici-bas. C'est ce qui a fondé sa
domination, et c'est ce qui la justifie dans le monde entier.
Après cela, qui sait si Jup et Top n'avaient pas, eux aussi, leur
petit rêve d'avenir?
Ayrton, silencieux, se disait qu'il voudrait revoir lord Glenarvan
et se montrer à tous, réhabilité. Un soir, le 15 octobre, la
conversation, lancée à travers ces hypothèses, s'était prolongée
plus que de coutume. Il était neuf heures du soir. Déjà de longs
bâillements, mal dissimulés, sonnaient l'heure du repos, et
Pencroff venait de se diriger vers son lit, quand le timbre
électrique, placé dans la salle, résonna soudain.
Tous étaient là, Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert, Ayrton,
Pencroff, Nab. Il n'y avait donc aucun des colons au corral.
Cyrus Smith s'était levé. Ses compagnons se regardaient, croyant
avoir mal entendu.
«Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria Nab. Est-ce le diable qui
sonne?»
Personne ne répondit.
«Le temps est orageux, fit observer Harbert. L'influence de
l'électricité ne peut-elle pas...»
Harbert n'acheva pas sa phrase. L'ingénieur, vers lequel tous les
regards étaient tournés, secouait la tête négativement.
«Attendons, dit alors Gédéon Spilett. Si c'est un signal, quel que
soit celui qui le fasse, il le renouvellera.
-- Mais qui voulez-vous que ce soit? s'écria Nab.
-- Mais, répondit Pencroff, celui qui...»
La phrase du marin fut coupée par un nouveau frémissement du
trembleur sur le timbre.
Cyrus Smith se dirigea vers l'appareil et, lançant le courant à
travers le fil, il envoya cette demande au corral:
«Que voulez-vous?» quelques instants plus tard, l'aiguille, se
mouvant sur le cadran alphabétique, donnait cette réponse aux
hôtes de Granite-House:
«Venez au corral en toute hâte.»
«Enfin!» s'écria Cyrus Smith.
Oui! Enfin! Le mystère allait se dévoiler! devant cet immense
intérêt qui allait les pousser au corral, toute fatigue des colons
avait disparu, tout besoin de repos avait cessé. Sans avoir
prononcé une parole, en quelques instants, ils avaient quitté
Granite-House et se trouvaient sur la grève. Seuls, Jup et Top
étaient restés. On pouvait se passer d'eux.
La nuit était noire. La lune, nouvelle ce jour-là même, avait
disparu en même temps que le soleil.
Ainsi que l'avait fait observer Harbert, de gros nuages orageux
formaient une voûte basse et lourde, qui empêchait tout
rayonnement d'étoiles. Quelques éclairs de chaleur, reflets d'un
orage lointain, illuminaient l'horizon.
Il était possible que, quelques heures plus tard, la foudre tonnât
sur l'île même. C'était une nuit menaçante.
Mais l'obscurité, si profonde qu'elle fût, ne pouvait arrêter des
gens habitués à cette route du corral.
Ils remontèrent la rive gauche de la Mercy, atteignirent le
plateau, passèrent le pont du creek glycérine et s'avancèrent à
travers la forêt.
Ils marchaient d'un bon pas, en proie à une émotion très vive.
Pour eux, cela ne faisait pas doute, ils allaient apprendre enfin
le mot tant cherché de l'énigme, le nom de cet être mystérieux, si
profondément entré dans leur vie, si généreux dans son influence,
si puissant dans son action! Ne fallait-il pas, en effet, que cet
inconnu eût été mêlé à leur existence, qu'il en connût les
moindres détails, qu'il entendît tout ce qui se disait à Granite-
House, pour avoir pu toujours agir à point nommé?
Chacun, abîmé dans ses réflexions, pressait le pas.
Sous cette voûte d'arbres, l'obscurité était telle que la lisière
de la route ne se voyait même pas. Aucun bruit, d'ailleurs, dans
la forêt. Quadrupèdes et oiseaux, influencés par la lourdeur de
l'atmosphère, étaient immobiles et silencieux. Nul souffle
n'agitait les feuilles. Seul, le pas des colons résonnait, dans
l'ombre, sur le sol durci.
Le silence, pendant le premier quart d'heure de marche, ne fut
interrompu que par cette observation de Pencroff:
«Nous aurions dû prendre un fanal.»
Et par cette réponse de l'ingénieur:
«Nous en trouverons un au corral.»
Cyrus Smith et ses compagnons avaient quitté Granite-House à neuf
heures douze minutes. À neuf heures quarante-sept, ils avaient
franchi une distance de trois milles sur les cinq qui séparaient
l'embouchure de la Mercy du corral. En ce moment, de grands
éclairs blanchâtres s'épanouissaient au-dessus de l'île et
dessinaient en noir les découpures du feuillage. Ces éclats
intenses éblouissaient et aveuglaient. L'orage, évidemment, ne
pouvait tarder à se déchaîner. Les éclairs devinrent peu à peu
plus rapides et plus lumineux. Des grondements lointains roulaient
dans les profondeurs du ciel. L'atmosphère était étouffante.
Les colons allaient, comme s'ils eussent été poussés en avant par
quelque irrésistible force.
À neuf heures un quart, un vif éclair leur montrait l'enceinte
palissadée, et ils n'avaient pas franchi la porte, que le tonnerre
éclatait avec une formidable violence.
En un instant, le corral était traversé, et Cyrus Smith se
trouvait devant l'habitation.
Il était possible que la maison fût occupée par l'inconnu, puisque
c'était de la maison même que le télégramme avait dû partir.
Toutefois, aucune lumière n'en éclairait la fenêtre.
L'ingénieur frappa à la porte.
Pas de réponse.
Cyrus Smith ouvrit la porte, et les colons entrèrent dans la
chambre, qui était profondément obscure. Un coup de briquet fut
donné par Nab, et, un instant après, le fanal était allumé et
promené à tous les coins de la chambre...
Il n'y avait personne. Les choses étaient dans l'état où on les
avait laissées.
«Avons-nous été dupes d'une illusion?» murmura Cyrus Smith.
Non! Ce n'était pas possible! Le télégramme avait bien dit: «Venez
au corral en toute hâte.»
On s'approcha de la table qui était spécialement affectée au
service du fil. Tout y était en place, la pile et la boîte qui la
contenait, ainsi que l'appareil récepteur et transmetteur.
«Qui est venu pour la dernière fois ici? demanda l'ingénieur.
-- Moi, Monsieur Smith, répondit Ayrton.
-- Et c'était?...
-- Il y a quatre jours.
-- Ah! Une notice!» s'écria Harbert, qui montra un papier déposé
sur la table.
Sur ce papier étaient écrits ces mots, en anglais: «Suivez le
nouveau fil.»
«En route!» s'écria Cyrus Smith, qui comprit que la dépêche
n'était pas partie du corral, mais bien de la retraite mystérieuse
qu'un fil supplémentaire, raccordé à l'ancien, réunissait
directement à Granite-House.
Nab prit le fanal allumé, et tous quittèrent le corral.
L'orage se déchaînait alors avec une extrême violence.
L'intervalle qui séparait chaque éclair de chaque coup de tonnerre
diminuait sensiblement.
Le météore allait bientôt dominer le mont Franklin et l'île
entière. À l'éclat des lueurs intermittentes, on pouvait voir le
sommet du volcan empanaché de vapeurs.
Il n'y avait, dans toute la portion du corral qui séparait la
maison de l'enceinte palissadée, aucune communication
télégraphique. Mais, après avoir franchi la porte, l'ingénieur,
courant droit au premier poteau, vit à la lueur d'un éclair qu'un
nouveau fil retombait de l'isoloir jusqu'à terre.
«Le voilà!» dit-il.
Ce fil traînait sur le sol, mais sur toute sa longueur il était
entouré d'une substance isolante, comme l'est un câble sous-marin,
ce qui assurait la libre transmission des courants. Par sa
direction, il semblait s'engager à travers les bois et les
contreforts méridionaux de la montagne, et, conséquemment, il
courait vers l'ouest.
«Suivons-le!» dit Cyrus Smith.
Et tantôt à la lueur du fanal, tantôt au milieu des fulgurations
de la foudre, les colons se lancèrent sur la voie tracée par le
fil.
Les roulements du tonnerre étaient continus alors, et leur
violence telle, qu'aucune parole n'eût pu être entendue.
D'ailleurs, il ne s'agissait pas de parler, mais d'aller en avant.
Cyrus Smith et les siens gravirent d'abord le contrefort dressé
entre la vallée du corral et celle de la rivière de la chute,
qu'ils traversèrent dans sa partie la plus étroite. Le fil, tantôt
tendu sur les basses branches des arbres, tantôt se déroulant à
terre, les guidait sûrement.
L'ingénieur avait supposé que ce fil s'arrêterait peut-être au
fond de la vallée, et que là serait la retraite inconnue.
Il n'en fut rien. Il fallut remonter le contrefort du sud-ouest et
redescendre sur ce plateau aride que terminait cette muraille de
basaltes si étrangement amoncelés. De temps en temps, l'un ou
l'autre des colons se baissait, tâtait le fil de la main et
rectifiait la direction au besoin. Mais il n'était plus douteux
que ce fil courût directement à la mer.
Là, sans doute, dans quelque profondeur des roches ignées, se
creusait la demeure si vainement cherchée jusqu'alors.
Le ciel était en feu. Un éclair n'attendait pas l'autre. Plusieurs
frappaient la cime du volcan et se précipitaient dans le cratère
au milieu de l'épaisse fumée. On eût pu croire, par instants, que
le mont projetait des flammes.
À dix heures moins quelques minutes, les colons étaient arrivés
sur la haute lisière qui dominait l'océan à l'ouest. Le vent
s'était levé. Le ressac mugissait à cinq cents pieds plus bas.
Cyrus Smith calcula que ses compagnons et lui avaient franchi la
distance d'un mille et demi depuis le corral.
À ce point, le fil s'engageait au milieu des roches, en suivant la
pente assez raide d'un ravin étroit et capricieusement tracé.
Les colons s'y engagèrent, au risque de provoquer quelque
éboulement de rocs mal équilibrés et d'être précipités dans la
mer. La descente était extrêmement périlleuse, mais ils ne
comptaient pas avec le danger, ils n'étaient plus maîtres d'eux-
mêmes, et une irrésistible attraction les attirait vers ce point
mystérieux, comme l'aimant attire le fer. Aussi descendirent-ils
presque inconsciemment ce ravin, qui, même en pleine lumière, eût
été pour ainsi dire impraticable. Les pierres roulaient et
resplendissaient comme des bolides enflammés, quand elles
traversaient les zones de lumière. Cyrus Smith était en tête.
Ayrton fermait la marche.
Ici, ils allaient pas à pas; là, ils glissaient sur la roche
polie; puis ils se relevaient et continuaient leur route. Enfin,
le fil, faisant un angle brusque, toucha les roches du littoral,
véritable semis d'écueils que les grandes marées devaient battre.
Les colons avaient atteint la limite inférieure de la muraille
basaltique.
Là se développait un étroit épaulement qui courait horizontalement
et parallèlement à la mer. Le fil le suivait, et les colons s'y
engagèrent. Ils n'avaient pas fait cent pas, que l'épaulement,
s'inclinant par une pente modérée, arrivait ainsi au niveau même
des lames.
L'ingénieur saisit le fil, et il vit qu'il s'enfonçait dans la
mer.
Ses compagnons, arrêtés près de lui, étaient stupéfaits. Un cri de
désappointement, presque un cri de désespoir, leur échappa!
Faudrait-il donc se précipiter sous ces eaux et y chercher quelque
caverne sous-marine? Dans l'état de surexcitation morale et
physique où ils se trouvaient, ils n'eussent pas hésité à le
faire. Une réflexion de l'ingénieur les arrêta.
Cyrus Smith conduisit ses compagnons sous une anfractuosité des
roches, et là:
«Attendons, dit-il. La mer est haute. À mer basse, le chemin sera
ouvert.
-- Mais qui peut vous faire croire...? demanda Pencroff.
-- Il ne nous aurait pas appelés, si les moyens devaient manquer
pour arriver jusqu'à lui!»
Cyrus Smith avait parlé avec un tel accent de conviction,
qu'aucune objection ne fut soulevée.
Son observation, d'ailleurs, était logique. Il fallait admettre
qu'une ouverture, praticable à mer basse, que le flot obstruait en
ce moment, s'ouvrait au pied de la muraille.
C'étaient quelques heures à attendre. Les colons restèrent donc
silencieusement blottis sous une sorte de portique profond, creusé
dans la roche. La pluie commençait alors à tomber, et ce fut
bientôt en torrents que se condensèrent les nuages déchirés par la
foudre. Les échos répercutaient le fracas du tonnerre et lui
donnaient une sonorité grandiose.
L'émotion des colons était extrême. Mille pensées étranges,
surnaturelles traversaient leur cerveau, et ils évoquaient quelque
grande et surhumaine apparition qui, seule, eût pu répondre à
l'idée qu'ils se faisaient du génie mystérieux de l'île.
À minuit, Cyrus Smith, emportant le fanal, descendit jusqu'au
niveau de la grève afin d'observer la disposition des roches. Il y
avait déjà deux heures de mer baissée.
L'ingénieur ne s'était pas trompé. La voussure d'une vaste
excavation commençait à se dessiner au-dessus des eaux. Là, le
fil, se coudant à angle droit, pénétrait dans cette gueule béante.
Cyrus Smith revint près de ses compagnons et leur dit simplement:
«Dans une heure, l'ouverture sera praticable.
-- Elle existe donc? demanda Pencroff.
-- En avez-vous douté? répondit Cyrus Smith.
-- Mais cette caverne sera remplie d'eau jusqu'à une certaine
hauteur, fit observer Harbert.
-- Ou cette caverne assèche complètement, répondit Cyrus Smith, et
dans ce cas nous la parcourrons à pied, ou elle n'assèche pas, et
un moyen quelconque de transport sera mis à notre disposition.»
Une heure s'écoula. Tous descendirent sous la pluie au niveau de
la mer. En trois heures, la marée avait baissé de quinze pieds. Le
sommet de l'arc tracé par la voussure dominait son niveau de huit
pieds au moins. C'était comme l'arche d'un pont, sous laquelle
passaient les eaux, mêlées d'écume. En se penchant, l'ingénieur
vit un objet noir qui flottait à la surface de la mer. Il l'attira
à lui.
C'était un canot, amarré par une corde à quelque saillie
intérieure de la paroi. Ce canot était fait en tôle boulonnée.
Deux avirons étaient au fond, sous les bancs.
«Embarquons», dit Cyrus Smith.
Un instant après, les colons étaient dans le canot.
Nab et Ayrton s'étaient mis aux avirons, Pencroff au gouvernail.
Cyrus Smith à l'avant, le fanal posé sur l'étrave, éclairait la
marche.
La voûte, très surbaissée, sous laquelle le canot passa d'abord,
se relevait brusquement; mais l'obscurité était trop profonde, et
la lumière du fanal trop insuffisante, pour que l'on pût
reconnaître l'étendue de cette caverne, sa largeur, sa hauteur, sa
profondeur. Au milieu de cette substruction basaltique régnait un
silence imposant.
Nul bruit du dehors n'y pénétrait, et les éclats de la foudre ne
pouvaient percer ses épaisses parois.
Il existe en quelques parties du globe de ces cavernes immenses,
sortes de cryptes naturelles qui datent de son époque géologique.
Les unes sont envahies par les eaux de la mer; d'autres
contiennent des lacs entiers dans leurs flancs.
Telle la grotte de Fingal, dans l'île de Staffa, l'une des
Hébrides, telles les grottes de Morgat, sur la baie de Douarnenez,
en Bretagne, les grottes de Bonifacio, en Corse, celles du Lyse-
fjord, en Norvège, telle l'immense caverne du mammouth, dans le
Kentucky, haute de cinq cents pieds et longue de plus de vingt
milles! En plusieurs points du globe, la nature a creusé ces
cryptes et les a conservées à l'admiration de l'homme.
Quant à cette caverne que les colons exploraient alors,
s'étendait-elle donc jusqu'au centre de l'île? Depuis un quart
d'heure, le canot s'avançait en faisant des détours que
l'ingénieur indiquait à Pencroff d'une voix brève, quand, à un
certain moment:
«Plus à droite!» commanda-t-il.
L'embarcation, modifiant sa direction, vint aussitôt ranger la
paroi de droite. L'ingénieur voulait, avec raison, reconnaître si
le fil courait toujours le long de cette paroi.
Le fil était là, accroché aux saillies du roc.
«En avant!» dit Cyrus Smith.
Et les deux avirons, plongeant dans les eaux noires, enlevèrent
l'embarcation.
Le canot marcha pendant un quart d'heure encore, et, depuis
l'ouverture de la caverne, il devait avoir franchi une distance
d'un demi-mille, lorsque la voix de Cyrus Smith se fit entendre de
nouveau.
«Arrêtez!» dit-il.
Le canot s'arrêta, et les colons aperçurent une vive lumière qui
illuminait l'énorme crypte, si profondément creusée dans les
entrailles de l'île.
Il fut alors possible d'examiner cette caverne, dont rien n'avait
pu faire soupçonner l'existence.
À une hauteur de cent pieds s'arrondissait une voûte, supportée
sur des fûts de basalte qui semblaient avoir tous été fondus dans
le même moule. Des retombées irrégulières, des nervures
capricieuses s'appuyaient sur ces colonnes que la nature avait
dressées par milliers aux premières époques de la formation du
globe. Les tronçons basaltiques, emboîtés l'un dans l'autre,
mesuraient quarante à cinquante pieds de hauteur, et l'eau,
paisible malgré les agitations du dehors, venait en baigner la
base. L'éclat du foyer de lumière, signalé par l'ingénieur,
saisissant chaque arête prismatique et les piquant de pointes de
feux, pénétrait pour ainsi dire les parois comme si elles eussent
été diaphanes et changeait en autant de cabochons étincelants les
moindres saillies de cette substruction.
Par suite d'un phénomène de réflexion, l'eau reproduisait ces
divers éclats à sa surface, de telle sorte que le canot semblait
flotter entre deux zones scintillantes.
Il n'y avait pas à se tromper sur la nature de l'irradiation
projetée par le centre lumineux dont les rayons, nets et
rectilignes, se brisaient à tous les angles, à toutes les nervures
de la crypte.
Cette lumière provenait d'une source électrique, et sa couleur
blanche en trahissait l'origine. C'était là le soleil de cette
caverne, et il l'emplissait tout entière. Sur un signe de Cyrus
Smith, les avirons retombèrent en faisant jaillir une véritable
pluie d'escarboucles, et le canot se dirigea vers le foyer
lumineux, dont il ne fut bientôt plus qu'à une demi-encablure. En
cet endroit, la largeur de la nappe d'eau mesurait environ trois
cent cinquante pieds, et l'on pouvait apercevoir, au delà du
centre éblouissant, un énorme mur basaltique qui fermait toute
issue de ce côté. La caverne s'était donc considérablement
élargie, et la mer y formait un petit lac. Mais la voûte, les
parois latérales, la muraille du chevet, tous ces prismes, tous
ces cylindres, tous ces cônes étaient baignés dans le fluide
électrique, à ce point que cet éclat leur paraissait propre, et
l'on eût pu dire de ces pierres, taillées à facettes comme des
diamants de grand prix, qu'elles suaient la lumière! Au centre du
lac, un long objet fusiforme flottait à la surface des eaux,
silencieux, immobile. L'éclat qui en sortait s'échappait de ses
flancs, comme de deux gueules de four qui eussent été chauffées au
blanc soudant. Cet appareil, semblable au corps d'un énorme
cétacé, était long de deux cent cinquante pieds environ et
s'élevait de dix à douze pieds au-dessus du niveau de la mer.
Le canot s'en approcha lentement. À l'avant, Cyrus Smith s'était
levé. Il regardait, en proie à une violente agitation. Puis, tout
à coup, saisissant le bras du reporter:
«Mais c'est lui! Ce ne peut être que lui! s'écria-t-il, lui!...»
Puis, il retomba sur son banc, en murmurant un nom que Gédéon
Spilett fut seul à entendre.
Sans doute, le reporter connaissait ce nom, car cela fit sur lui
un prodigieux effet, et il répondit d'une voix sourde:
«Lui! Un homme hors la loi!
-- Lui!» dit Cyrus Smith.
Sur l'ordre de l'ingénieur, le canot s'approcha de ce singulier
appareil flottant. Le canot accosta la hanche gauche, de laquelle
s'échappait un faisceau de lumière à travers une épaisse vitre.
Cyrus Smith et ses compagnons montèrent sur la plate-forme. Un
capot béant était là. Tous s'élancèrent par l'ouverture. Au bas de
l'échelle se dessinait une coursive intérieure, éclairée
électriquement. À l'extrémité de cette coursive s'ouvrait une
porte que Cyrus Smith poussa. Une salle richement ornée, que
traversèrent rapidement les colons, confinait à une bibliothèque,
dans laquelle un plafond lumineux versait un torrent de lumière.
Au fond de la bibliothèque, une large porte, fermée également, fut
ouverte par l'ingénieur. Un vaste salon, sorte de musée où étaient
entassées, avec tous les trésors de la nature minérale, des
oeuvres de l'art, des merveilles de l'industrie, apparut aux yeux
des colons, qui durent se croire féeriquement transportés dans le
monde des rêves.
Étendu sur un riche divan, ils virent un homme qui ne sembla pas
s'apercevoir de leur présence.
Alors Cyrus Smith éleva la voix, et, à l'extrême surprise de ses
compagnons, il prononça ces paroles:
«Capitaine Nemo, vous nous avez demandés? Nous voici.»
CHAPITRE XVI
À ces mots, l'homme couché se releva, et son visage apparut en
pleine lumière: tête magnifique, front haut, regard fier, barbe
blanche, chevelure abondante et rejetée en arrière.
Cet homme s'appuya de la main sur le dossier du divan qu'il venait
de quitter. Son regard était calme. On voyait qu'une maladie lente
l'avait miné peu à peu, mais sa voix parut forte encore, quand il
dit en anglais, et d'un ton qui annonçait une extrême surprise:
«Je n'ai pas de nom, monsieur.
-- Je vous connais!» répondit Cyrus Smith.
Le capitaine Nemo fixa un regard ardent sur l'ingénieur, comme
s'il eût voulu l'anéantir.
Puis, retombant sur les oreillers du divan:
«Qu'importe, après tout, murmura-t-il, je vais mourir!»
Cyrus Smith s'approcha du capitaine Nemo, et Gédéon Spilett prit
sa main, qu'il trouva brûlante. Ayrton, Pencroff, Harbert et Nab
se tenaient respectueusement à l'écart dans un angle de ce
magnifique salon, dont l'air était saturé d'effluences
électriques.
Cependant, le capitaine Nemo avait aussitôt retiré sa main, et
d'un signe il pria l'ingénieur et le reporter de s'asseoir.
Tous le regardaient avec une émotion véritable. Il était donc là
celui qu'ils appelaient le «génie de l'île», l'être puissant dont
l'intervention, en tant de circonstances, avait été si efficace,
ce bienfaiteur auquel ils devaient une si large part de
reconnaissance! Devant les yeux, ils n'avaient qu'un homme, là où
Pencroff et Nab croyaient trouver presque un dieu, et cet homme
était prêt à mourir!
Mais comment se faisait-il que Cyrus Smith connût le capitaine
Nemo? Pourquoi celui-ci s'était-il si vivement relevé en entendant
prononcer ce nom, qu'il devait croire ignoré de tous?...
Le capitaine avait repris place sur le divan, et, appuyé sur son
bras, il regardait l'ingénieur, placé près de lui.
«Vous savez le nom que j'ai porté, monsieur? demanda-t-il.
-- Je le sais, répondit Cyrus Smith, comme je sais le nom de cet
admirable appareil sous-marin...
-- Le Nautilus? dit en souriant à demi le capitaine.
-- Le Nautilus.
-- Mais savez-vous... savez-vous qui je suis?
-- Je le sais.
-- Il y a pourtant trente années que je n'ai plus aucune
communication avec le monde habité, trente ans que je vis dans les
profondeurs de la mer, le seul milieu où j'aie trouvé
l'indépendance! Qui donc a pu trahir mon secret?
-- Un homme qui n'avait jamais pris d'engagement envers vous,
capitaine Nemo, et qui, par conséquent, ne peut être accusé de
trahison.
-- Ce français que le hasard jeta à mon bord il y a seize ans?
-- Lui-même.
-- Cet homme et ses deux compagnons n'ont donc pas péri dans le
Maëlstrom, où le Nautilus s'était engagé?
-- Ils n'ont pas péri, et il a paru, sous le titre de vingt mille
lieues sous les mers, un ouvrage qui contient votre histoire.
-- Mon histoire de quelques mois seulement, monsieur! répondit
vivement le capitaine.
-- Il est vrai, reprit Cyrus Smith, mais quelques mois de cette
vie étrange ont suffi à vous faire connaître...
-- Comme un grand coupable, sans doute? répondit le capitaine
Nemo, en laissant passer sur ses lèvres un sourire hautain. Oui,
un révolté, mis peut-être au ban de l'humanité!»
L'ingénieur ne répondit pas.
«Eh bien, monsieur?
-- Je n'ai point à juger le capitaine Nemo, répondit Cyrus Smith,
du moins en ce qui concerne sa vie passée. J'ignore, comme tout le
monde, quels ont été les mobiles de cette étrange existence, et je
ne puis juger des effets sans connaître les causes; mais ce que je
sais, c'est qu'une main bienfaisante s'est constamment étendue sur
nous depuis notre arrivée à l'île Lincoln, c'est que tous nous
devons la vie à un être bon, généreux, puissant, et que cet être
puissant, généreux et bon, c'est vous, capitaine Nemo!
-- C'est moi», répondit simplement le capitaine.
L'ingénieur et le reporter s'étaient levés. Leurs compagnons
s'étaient rapprochés, et la reconnaissance qui débordait de leurs
coeurs allait se traduire par les gestes, par les paroles... le
capitaine Nemo les arrêta d'un signe, et d'une voix plus émue
qu'il ne l'eût voulu sans doute:
«Quand vous m'aurez entendu», dit-il.
Et le capitaine, en quelques phrases nettes et pressées, fit
connaître sa vie tout entière.
Son histoire fut brève, et, cependant, il dut concentrer en lui
tout ce qui lui restait d'énergie pour la dire jusqu'au bout. Il
était évident qu'il luttait contre une extrême faiblesse.
Plusieurs fois, Cyrus Smith l'engagea à prendre quelque repos,
mais il secoua la tête en homme auquel le lendemain n'appartient
plus, et quand le reporter lui offrit ses soins:
«Ils sont inutiles, répondit-il, mes heures sont comptées.»
Le capitaine Nemo était un indien, le prince Dakkar, fils d'un
rajah du territoire alors indépendant du Bundelkund et neveu du
héros de l'Inde, Tippo-Saïb. Son père, dès l'âge de dix ans,
l'envoya en Europe, afin qu'il y reçût une éducation complète et
dans la secrète intention qu'il pût lutter un jour, à armes
égales, avec ceux qu'il considérait comme les oppresseurs de son
pays. De dix ans à trente ans, le prince Dakkar, supérieurement
doué, grand de coeur et d'esprit, s'instruisit en toutes choses,
et dans les sciences, dans les lettres, dans les arts il poussa
ses études haut et loin.
Le prince Dakkar voyagea dans toute l'Europe. Sa naissance et sa
fortune le faisaient rechercher, mais les séductions du monde ne
l'attirèrent jamais.
Jeune et beau, il demeura sérieux, sombre, dévoré de la soif
d'apprendre, ayant un implacable ressentiment rivé au coeur.
Le prince Dakkar haïssait. Il haïssait le seul pays où il n'avait
jamais voulu mettre le pied, la seule nation dont il refusa
constamment les avances: il haïssait l'Angleterre et d'autant plus
que sur plus d'un point il l'admirait.
C'est que cet indien résumait en lui toutes les haines farouches
du vaincu contre le vainqueur.
L'envahisseur n'avait pu trouver grâce chez l'envahi.
Le fils de l'un de ces souverains dont le Royaume-Uni n'a pu que
nominalement assurer la servitude, ce prince, de la famille de
Tippo-Saïb, élevé dans les idées de revendication et de vengeance,
ayant l'inéluctable amour de son poétique pays chargé des chaînes
anglaises, ne voulut jamais poser le pied sur cette terre par lui
maudite, à laquelle l'Inde devait son asservissement.
Le prince Dakkar devint un artiste que les merveilles de l'art
impressionnaient noblement, un savant auquel rien des hautes
sciences n'était étranger, un homme d'état qui se forma au milieu
des cours européennes. Aux yeux de ceux qui l'observaient
incomplètement, il passait peut-être pour un de ces cosmopolites,
curieux de savoir, mais dédaigneux d'agir, pour un de ces opulents
voyageurs, esprits fiers et platoniques, qui courent incessamment
le monde et ne sont d'aucun pays.
Il n'en était rien. Cet artiste, ce savant, cet homme était resté
indien par le coeur, indien par le désir de la vengeance, indien
par l'espoir qu'il nourrissait de pouvoir revendiquer un jour les
droits de son pays, d'en chasser l'étranger, de lui rendre son
indépendance. Aussi, le prince Dakkar revint-il au Bundelkund dans
l'année 1849. Il se maria avec une noble indienne dont le coeur
saignait comme le sien aux malheurs de sa patrie. Il en eut deux
enfants qu'il chérissait. Mais le bonheur domestique ne pouvait
lui faire oublier l'asservissement de l'Inde. Il attendait une
occasion. Elle se présenta.
Le joug anglais s'était trop pesamment peut-être alourdi sur les
populations indoues. Le prince Dakkar emprunta la voix des
mécontents. Il fit passer dans leur esprit toute la haine qu'il
éprouvait contre l'étranger. Il parcourut non seulement les
contrées encore indépendantes de la péninsule indienne, mais aussi
les régions directement soumises à l'administration anglaise. Il
rappela les grands jours de Tippo-Saïb, mort héroïquement à
Seringapatam pour la défense de sa patrie. En 1857, la grande
révolte des cipayes éclata. Le prince Dakkar en fut l'âme. Il
organisa l'immense soulèvement. Il mit ses talents et ses
richesses au service de cette cause. Il paya de sa personne; il se
battit au premier rang; il risqua sa vie comme le plus humble de
ces héros qui s'étaient levés pour affranchir leur pays; il fut
blessé dix fois en vingt rencontres et n'avait pu trouver la mort,
quand les derniers soldats de l'indépendance tombèrent sous les
balles anglaises.
Jamais la puissance britannique dans l'Inde ne courut un tel
danger, et si, comme ils l'avaient espéré, les cipayes eussent
trouvé secours au dehors, c'en était fait peut-être en Asie de
l'influence et de la domination du royaume-uni.
Le nom du prince Dakkar fut illustre alors. Le héros qui le
portait ne se cacha pas et lutta ouvertement. Sa tête fut mise à
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