glissement d'un corps entre les herbes, eussent été entendus sans
peine. Tout était tranquille. Du reste, Top, couché à terre, sa
tête allongée sur ses pattes, ne donnait aucun signe d'inquiétude.
À huit heures, le soir parut assez avancé pour que la
reconnaissance pût être faite dans de bonnes conditions. Gédéon
Spilett se déclara prêt à partir, en compagnie de Pencroff. Cyrus
Smith y consentit. Top et Jup durent rester avec l'ingénieur,
Harbert et Nab, car il ne fallait pas qu'un aboiement ou un cri,
lancés mal à propos, donnassent l'éveil.
«Ne vous engagez pas imprudemment, recommanda Cyrus Smith au marin
et au reporter. Vous n'avez pas à prendre possession du corral,
mais seulement à reconnaître s'il est occupé ou non.
-- C'est convenu», répondit Pencroff.
Et tous deux partirent.
Sous les arbres, grâce à l'épaisseur de leur feuillage, une
certaine obscurité rendait déjà les objets invisibles au delà d'un
rayon de trente à quarante pieds. Le reporter et Pencroff,
s'arrêtant dès qu'un bruit quelconque leur semblait suspect,
n'avançaient qu'avec les plus extrêmes précautions.
Ils marchaient l'un écarté de l'autre, afin d'offrir moins de
prise aux coups de feu. Et, pour tout dire, ils s'attendaient, à
chaque instant, à ce qu'une détonation retentît.
Cinq minutes après avoir quitté le chariot, Gédéon Spilett et
Pencroff étaient arrivés sur la lisière du bois, devant la
clairière au fond de laquelle s'élevait l'enceinte palissadée.
Ils s'arrêtèrent. Quelques vagues lueurs baignaient encore la
prairie dégarnie d'arbres. À trente pas se dressait la porte du
corral, qui paraissait être fermée. Ces trente pas qu'il
s'agissait de franchir entre la lisière du bois et l'enceinte
constituaient la zone dangereuse, pour employer une expression
empruntée à la balistique. En effet, une ou plusieurs balles,
parties de la crête de la palissade, auraient jeté à terre
quiconque se fût hasardé sur cette zone.
Gédéon Spilett et le marin n'étaient point hommes à reculer, mais
ils savaient qu'une imprudence de leur part, dont ils seraient les
premières victimes, retomberait ensuite sur leurs compagnons. Eux
tués, que deviendraient Cyrus Smith, Nab, Harbert?
Mais Pencroff, surexcité en se sentant si près du corral, où il
supposait que les convicts s'étaient réfugiés, allait se porter en
avant, quand le reporter le retint d'une main vigoureuse.
«Dans quelques instants, il fera tout à fait nuit, murmura Gédéon
Spilett à l'oreille de Pencroff, et ce sera le moment d'agir.»
Pencroff, serrant convulsivement la crosse de son fusil, se
contint et attendit en maugréant.
Bientôt, les dernières lueurs du crépuscule s'effacèrent
complètement. L'ombre qui semblait sortir de l'épaisse forêt
envahit la clairière. Le mont Franklin se dressait comme un énorme
écran devant l'horizon du couchant, et l'obscurité se fit
rapidement, ainsi que cela arrive dans les régions déjà basses en
latitude. C'était le moment.
Le reporter et Pencroff, depuis qu'ils s'étaient postés sur la
lisière du bois, n'avaient pas perdu de vue l'enceinte palissadée.
Le corral semblait être absolument abandonné. La crête de la
palissade formait une ligne un peu plus noire que l'ombre
environnante, et rien n'en altérait la netteté.
Cependant, si les convicts étaient là, ils avaient dû
poster un des leurs, de manière à se garantir de toute surprise.
Gédéon Spilett serra la main de son compagnon, et tous deux
s'avancèrent en rampant vers le corral, leurs fusils prêts à faire
feu.
Ils arrivèrent à la porte de l'enceinte sans que l'ombre eût été
sillonnée d'un seul trait de lumière.
Pencroff essaya de pousser la porte, qui, ainsi que le reporter et
lui l'avaient supposé, était fermée.
Cependant, le marin put constater que les barres extérieures
n'avaient pas été mises.
On en pouvait donc conclure que les convicts occupaient alors le
corral, et que, vraisemblablement, ils avaient assujetti la porte,
de manière qu'on ne pût la forcer.
Gédéon Spilett et Pencroff prêtèrent l'oreille.
Nul bruit à l'intérieur de l'enceinte. Les mouflons et les
chèvres, endormis sans doute dans leurs étables, ne troublaient
aucunement le calme de la nuit.
Le reporter et le marin, n'entendant rien, se demandèrent s'ils
devaient escalader la palissade et pénétrer dans le corral. Ce qui
était contraire aux instructions de Cyrus Smith.
Il est vrai que l'opération pouvait réussir, mais elle pouvait
échouer aussi. Or, si les convicts ne se doutaient de rien, s'ils
n'avaient pas connaissance de l'expédition tentée contre eux, si
enfin il existait, en ce moment, une chance de les surprendre,
devait-on compromettre cette chance, en se hasardant
inconsidérément à franchir la palissade?
Ce ne fut pas l'avis du reporter. Il trouva raisonnable d'attendre
que les colons fussent tous réunis pour essayer de pénétrer dans
le corral. Ce qui était certain, c'est que l'on pouvait arriver
jusqu'à la palissade sans être vu, et que l'enceinte ne paraissait
pas être gardée. Ce point déterminé, il ne s'agissait plus que de
revenir vers le chariot, et on aviserait.
Pencroff, probablement, partagea cette manière de voir, car il ne
fit aucune difficulté de suivre le reporter, quand celui-ci replia
sous le bois. Quelques minutes après, l'ingénieur était mis au
courant de la situation.
«Eh bien, dit-il, après avoir réfléchi, j'ai maintenant lieu de
croire que les convicts ne sont pas au corral.
-- Nous le saurons bien, répondit Pencroff, quand nous aurons
escaladé l'enceinte.
-- Au corral, mes amis! dit Cyrus Smith.
-- Laissons-nous le chariot dans le bois? demanda Nab.
-- Non, répondit l'ingénieur, c'est notre fourgon de munitions et
de vivres, et, au besoin, il nous servira de retranchement.
-- En avant donc!» dit Gédéon Spilett.
Le chariot sortit du bois et commença à rouler sans bruit vers la
palissade. L'obscurité était profonde alors, le silence aussi
complet qu'au moment où Pencroff et le reporter s'étaient éloignés
en rampant sur le sol. L'herbe épaisse étouffait complètement le
bruit des pas.
Les colons étaient prêts à faire feu. Jup, sur l'ordre de
Pencroff, se tenait en arrière. Nab menait Top en laisse, afin
qu'il ne s'élançât pas en avant.
La clairière apparut bientôt. Elle était déserte.
Sans hésiter, la petite troupe se porta vers l'enceinte. En un
court espace de temps, la zone dangereuse fut franchie. Pas un
coup de feu n'avait été tiré. Lorsque le chariot eut atteint la
palissade, il s'arrêta. Nab resta à la tête des onaggas pour les
contenir. L'ingénieur, le reporter, Harbert et Pencroff se
dirigèrent alors vers la porte, afin de voir si elle était
barricadée intérieurement... un des battants était ouvert!
«Mais que disiez-vous?» demanda l'ingénieur en se retournant vers
le marin et Gédéon Spilett.
Tous deux étaient stupéfaits.
«Sur mon salut, dit Pencroff, cette porte était fermée tout à
l'heure!»
Les colons hésitèrent alors. Les convicts étaient-ils donc au
corral au moment où Pencroff et le reporter en opéraient la
reconnaissance? Cela ne pouvait être douteux, puisque la porte,
alors fermée, n'avait pu être ouverte que par eux! Y étaient-ils
encore, ou un des leurs venait-il de sortir?
Toutes ces questions se présentèrent instantanément à l'esprit de
chacun, mais comment y répondre? En ce moment, Harbert, qui
s'était avancé de quelques pas à l'intérieur de l'enceinte, recula
précipitamment et saisit la main de Cyrus Smith.
«Qu'y a-t-il? demanda l'ingénieur.
-- Une lumière!
-- Dans la maison?
-- Oui!»
Tous cinq s'avancèrent vers la porte, et, en effet, à travers les
vitres de la fenêtre qui leur faisait face, ils virent trembloter
une faible lueur.
Cyrus Smith prit rapidement son parti.
«C'est une chance unique, dit-il à ses compagnons, de trouver les
convicts enfermés dans cette maison, ne s'attendant à rien! Ils
sont à nous! En avant!»
Les colons se glissèrent alors dans l'enceinte, le fusil prêt à
être épaulé. Le chariot avait été laissé au dehors sous la garde
de Jup et de Top, qu'on y avait attachés par prudence.
Cyrus Smith, Pencroff, Gédéon Spilett, d'un côté, Harbert et Nab,
de l'autre, en longeant la palissade, observèrent cette portion du
corral qui était absolument obscure et déserte. En quelques
instants, tous furent près de la maison, devant la porte qui était
fermée.
Cyrus Smith fit à ses compagnons un signe de la main qui leur
recommandait de ne pas bouger, et il s'approcha de la vitre, alors
faiblement éclairée par la lumière intérieure.
Son regard plongea dans l'unique pièce, formant le rez-de-chaussée
de la maison. Sur la table brillait un fanal allumé. Près de la
table était le lit qui servait autrefois à Ayrton.
Sur le lit reposait le corps d'un homme.
Soudain, Cyrus Smith recula, et d'une voix étouffée:
«Ayrton!» s'écria-t-il. Aussitôt, la porte fut plutôt enfoncée
qu'ouverte, et les colons se précipitèrent dans la chambre.
Ayrton paraissait dormir. Son visage attestait qu'il avait
longuement et cruellement souffert. À ses poignets et à ses
chevilles se voyaient de larges meurtrissures.
Cyrus Smith se pencha sur lui.
«Ayrton!» s'écria l'ingénieur en saisissant le bras de celui qu'il
venait de retrouver dans des circonstances si inattendues.
À cet appel, Ayrton ouvrit les yeux, et regardant en face Cyrus
Smith, puis les autres:
«Vous, s'écria-t-il, vous?
-- Ayrton! Ayrton! répéta Cyrus Smith.
-- Où suis-je?
-- Dans l'habitation du corral!
-- Seul?
-- Oui!
-- Mais ils vont venir! s'écria Ayrton! Défendez-vous! Défendez-
vous!»
Et Ayrton retomba épuisé.
«Spilett, dit alors l'ingénieur, nous pouvons être attaqués d'un
moment à l'autre. Faites entrer le chariot dans le corral. Puis,
barricadez la porte, et revenez tous ici.»
Pencroff, Nab et le reporter se hâtèrent d'exécuter les ordres de
l'ingénieur. Il n'y avait pas un instant à perdre. Peut-être même
le chariot était-il déjà entre les mains des convicts! En un
instant, le reporter et ses deux compagnons eurent traversé le
corral et regagné la porte de la palissade, derrière laquelle on
entendait Top gronder sourdement.
L'ingénieur, quittant Ayrton un instant, sortit de la maison, prêt
à faire le coup de feu. Harbert était à ses côtés. Tous deux
surveillaient la crête du contrefort qui dominait le corral. Si
les convicts étaient embusqués en cet endroit, ils pouvaient
frapper les colons l'un après l'autre. En ce moment, la lune
apparut dans l'est au-dessus du noir rideau de la forêt, et une
blanche nappe de lumière se répandit à l'intérieur de l'enceinte.
Le corral s'éclaira tout entier avec ses bouquets d'arbres, le
petit cours d'eau qui l'arrosait et son large tapis d'herbes. Du
côté de la montagne, la maison et une partie de la palissade se
détachaient en blanc. À la partie opposée, vers la porte,
l'enceinte restait sombre. Une masse noire se montra bientôt.
C'était le chariot qui entrait dans le cercle de lumière, et Cyrus
Smith put entendre le bruit de la porte que ses compagnons
refermaient et dont ils assujettissaient solidement les battants à
l'intérieur.
Mais, en ce moment, Top, rompant violemment sa laisse, se mit à
aboyer avec fureur et s'élança vers le fond du corral, sur la
droite de la maison.
«Attention, mes amis, et en joue!... «cria Cyrus Smith.
Les colons avaient épaulé leurs fusils et attendaient le moment de
faire feu. Top aboyait toujours, et Jup, courant vers le chien,
fit entendre des sifflements aigus.
Les colons le suivirent et arrivèrent sur le bord du petit
ruisseau, ombragé de grands arbres.
Et là, en pleine lumière, que virent-ils?
Cinq corps, étendus sur la berge!
C'étaient ceux des convicts qui, quatre mois auparavant, avaient
débarqué sur l'île Lincoln!
CHAPITRE XIII
Qu'était-il arrivé? Qui avait frappé les convicts?
Était-ce donc Ayrton? Non, puisque, un instant avant, il redoutait
leur retour!
Mais Ayrton était alors sous l'empire d'un assoupissement profond
dont il ne fut plus possible de le tirer. Après les quelques
paroles qu'il avait prononcées, une torpeur accablante s'était
emparée de lui, et il était retombé sur son lit, sans mouvement.
Les colons, en proie à mille pensées confuses, sous l'influence
d'une violente surexcitation, attendirent pendant toute la nuit,
sans quitter la maison d'Ayrton, sans retourner à cette place où
gisaient les corps des convicts. À propos des circonstances dans
lesquelles ceux-ci avaient trouvé la mort, il était vraisemblable
qu'Ayrton ne pourrait rien leur apprendre, puisqu'il ne savait pas
lui-même être dans la maison du corral. Mais au moins serait-il en
mesure de raconter les faits qui avaient précédé cette terrible
exécution.
Le lendemain, Ayrton sortait de cette torpeur, et ses compagnons
lui témoignaient cordialement toute la joie qu'ils éprouvaient à
le revoir, à peu près sain et sauf, après cent quatre jours de
séparation.
Ayrton raconta alors en peu de mots ce qui s'était passé, ou du
moins ce qu'il savait.
Le lendemain de son arrivée au corral, le 10 novembre dernier, à
la tombée de la nuit, il fut surpris par les convicts, qui avaient
escaladé l'enceinte.
Ceux-ci le lièrent et le bâillonnèrent; puis, il fut emmené dans
une caverne obscure, au pied du mont Franklin, là où les convicts
s'étaient réfugiés.
Sa mort avait été résolue, et, le lendemain, il allait être tué,
lorsqu'un des convicts le reconnut et l'appela du nom qu'il
portait en Australie. Ces misérables voulaient massacrer Ayrton!
Ils respectèrent Ben Joyce!
Mais, depuis ce moment, Ayrton fut en butte aux obsessions de ses
anciens complices. Ceux-ci voulaient le ramener à eux, et ils
comptaient sur lui pour s'emparer de Granite-House, pour pénétrer
dans cette inaccessible demeure, pour devenir les maîtres de
l'île, après en avoir assassiné les colons!
Ayrton résista. L'ancien convict, repentant et pardonné, fût
plutôt mort que de trahir ses compagnons.
Ayrton, attaché, bâillonné, gardé à vue, vécut dans cette caverne
pendant quatre mois.
Cependant, les convicts avaient découvert le corral, peu de temps
après leur arrivée sur l'île, et, depuis lors, ils vivaient sur
ses réserves, mais ils ne l'habitaient pas. Le 11 novembre, deux
de ces bandits, inopinément surpris par l'arrivée des colons,
firent feu sur Harbert, et l'un d'eux revint en se vantant d'avoir
tué un des habitants de l'île, mais il revint seul. Son compagnon,
on le sait, était tombé sous le poignard de Cyrus Smith. Que l'on
juge des inquiétudes et du désespoir d'Ayrton, quand il apprit
cette nouvelle de la mort d'Harbert! Les colons n'étaient plus que
quatre, et pour ainsi dire à la merci des convicts!
À la suite de cet événement, et pendant tout le temps que les
colons, retenus par la maladie d'Harbert, demeurèrent au corral,
les pirates ne quittèrent pas leur caverne, et même, après avoir
pillé le plateau de Grande-vue, ils ne crurent pas prudent de
l'abandonner.
Les mauvais traitements infligés à Ayrton redoublèrent alors. Ses
mains et ses pieds portaient encore la sanglante empreinte des
liens qui l'attachaient jour et nuit. À chaque instant il
attendait une mort à laquelle il ne semblait pas qu'il pût
échapper.
Ce fut ainsi jusqu'à la troisième semaine de février. Les
convicts, guettant toujours une occasion favorable, quittèrent
rarement leur retraite, et ne firent que quelques excursions de
chasse, soit à l'intérieur de l'île, soit jusque sur la côte
méridionale. Ayrton n'avait plus de nouvelles de ses amis, et il
n'espérait plus les revoir! Enfin, le malheureux, affaibli par les
mauvais traitements, tomba dans une prostration profonde qui ne
lui permit plus ni de voir, ni d'entendre. Aussi, à partir de ce
moment, c'est-à-dire depuis deux jours, il ne pouvait même dire ce
qui s'était passé.
«Mais, Monsieur Smith, ajouta-t-il, puisque j'étais emprisonné
dans cette caverne, comment se fait-il que je me retrouve au
corral?
-- Comment se fait-il que les convicts soient étendus là, morts,
au milieu de l'enceinte? répondit l'ingénieur.
-- Morts!» s'écria Ayrton, qui, malgré sa faiblesse, se souleva à
demi.
Ses compagnons le soutinrent. Il voulut se lever, on le laissa
faire, et tous se dirigèrent vers le petit ruisseau.
Il faisait grand jour.
Là, sur la berge, dans la position où les avait surpris une mort
qui avait dû être foudroyante, gisaient les cinq cadavres des
convicts!
Ayrton était atterré. Cyrus Smith et ses compagnons le regardaient
sans prononcer une parole. Sur un signe de l'ingénieur, Nab et
Pencroff visitèrent ces corps, déjà raidis par le froid.
Ils ne portaient aucune trace apparente de blessure.
Seulement, après les avoir soigneusement examinés, Pencroff
aperçut au front de l'un, à la poitrine de l'autre, au dos de
celui-ci, à l'épaule de celui-là, un petit point rouge, sorte de
contusion à peine visible, et dont il était impossible de
reconnaître l'origine.
«C'est là qu'ils ont été frappés! dit Cyrus Smith.
-- Mais avec quelle arme? s'écria le reporter.
-- Une arme foudroyante dont nous n'avons pas le secret!
-- Et qui les a foudroyés?... demanda Pencroff.
-- Le justicier de l'île, répondit Cyrus Smith, celui qui vous a
transporté ici, Ayrton, celui dont l'influence vient encore de se
manifester, celui qui fait pour nous tout ce que nous ne pouvons
faire nous-mêmes, et qui, cela fait, se dérobe à nous.
-- Cherchons-le donc! s'écria Pencroff.
-- Oui, cherchons-le, répondit Cyrus Smith, mais l'être supérieur
qui accomplit de tels prodiges, nous ne le trouverons que s'il lui
plaît enfin de nous appeler à lui!»
Cette protection invisible, qui réduisait à néant leur propre
action, irritait et touchait à la fois l'ingénieur. L'infériorité
relative qu'elle constatait était de celles dont une âme fière
peut se sentir blessée. Une générosité qui s'arrange de façon à
éluder toute marque de reconnaissance accusait une sorte de dédain
pour les obligés, qui gâtait jusqu'à un certain point, aux yeux de
Cyrus Smith, le prix du bienfait.
«Cherchons, reprit-il, et Dieu veuille qu'il nous soit permis un
jour de prouver à ce protecteur hautain qu'il n'a point affaire à
des ingrats! Que ne donnerais-je pas pour que nous pussions nous
acquitter envers lui, en lui rendant à notre tour, et fût-ce au
prix de notre vie, quelque signalé service!»
Depuis ce jour, cette recherche fut l'unique préoccupation des
habitants de l'île Lincoln. Tout les poussait à découvrir le mot
de cette énigme, mot qui ne pouvait être que le nom d'un homme
doué d'une puissance véritablement inexplicable et en quelque
sorte surhumaine.
Après quelques instants, les colons rentrèrent dans l'habitation
du corral, où leurs soins rendirent promptement à Ayrton son
énergie morale et physique.
Nab et Pencroff transportèrent les cadavres des convicts dans la
forêt, à quelque distance du corral, et ils les enterrèrent
profondément.
Puis, Ayrton fut mis au courant des faits qui s'étaient accomplis
pendant sa séquestration. Il apprit alors les aventures d'Harbert,
et par quelles séries d'épreuves les colons avaient passé. Quant à
ceux-ci, ils n'espéraient plus revoir Ayrton et avaient à redouter
que les convicts ne l'eussent impitoyablement massacré.
«Et maintenant, dit Cyrus Smith en terminant son récit, il nous
reste un devoir à accomplir. La moitié de notre tâche est remplie,
mais si les convicts ne sont plus à craindre, ce n'est pas à nous
que nous devons d'être redevenus maîtres de l'île.
-- Eh bien! répondit Gédéon Spilett, fouillons tout ce labyrinthe
des contreforts du mont Franklin! Ne laissons pas une excavation,
pas un trou inexploré! Ah! si jamais reporter s'est trouvé en
présence d'un mystère émouvant, c'est bien moi qui vous parle, mes
amis!
-- Et nous ne rentrerons à Granite-House, répondit Harbert, que
lorsque nous aurons retrouvé notre bienfaiteur.
-- Oui! dit l'ingénieur, nous ferons tout ce qu'il est humainement
possible de faire... mais, je le répète, nous ne le retrouverons
que s'il veut bien le permettre!
-- Restons-nous au corral? demanda Pencroff.
-- Restons-y, répondit Cyrus Smith, les provisions y sont
abondantes, et nous sommes ici au centre même de notre cercle
d'investigations. D'ailleurs, si cela est nécessaire, le chariot
se rendra rapidement à Granite-House.
-- Bien, répondit le marin. Seulement, une observation.
-- Laquelle?
-- Voici la belle saison qui s'avance, et il ne faut pas oublier
que nous avons une traversée à faire.
-- Une traversée? dit Gédéon Spilett.
-- Oui! Celle de l'île Tabor, répondit Pencroff. Il est nécessaire
d'y porter une notice qui indique la situation de notre île, où se
trouve actuellement Ayrton, pour le cas où le yacht écossais
viendrait le reprendre. Qui sait s'il n'est pas déjà trop tard?
-- Mais, Pencroff, demanda Ayrton, comment comptez-vous faire
cette traversée?
-- Sur le Bonadventure!
-- Le Bonadventure! s'écria Ayrton... il n'existe plus.
-- Mon Bonadventure n'existe plus! hurla Pencroff en bondissant.
-- Non! répondit Ayrton. Les convicts l'ont découvert dans son
petit port, il y a huit jours à peine, ils ont pris la mer, et...
-- Et? fit Pencroff, dont le coeur palpitait.
-- Et, n'ayant plus Bob Harvey pour manoeuvrer, ils se sont
échoués sur les roches, et l'embarcation a été entièrement brisée!
-- Ah! Les misérables! Les bandits! Les infâmes coquins! s'écria
Pencroff.
-- Pencroff, dit Harbert, en prenant la main du marin, nous ferons
un autre Bonadventure, un plus grand! Nous avons toutes les
ferrures, tout le gréement du brick à notre disposition!
-- Mais savez-vous, répondit Pencroff, qu'il faut au moins cinq à
six mois pour construire une embarcation de trente à quarante
tonneaux?
-- Nous prendrons notre temps, répondit le reporter, et nous
renoncerons pour cette année à faire la traversée de l'île Tabor.
-- Que voulez-vous, Pencroff, il faut bien se résigner, dit
l'ingénieur, et j'espère que ce retard ne nous sera pas
préjudiciable.
-- Ah! Mon Bonadventure! mon pauvre Bonadventure!» s'écria
Pencroff, véritablement consterné de la perte de son embarcation,
dont il était si fier!
La destruction du Bonadventure était évidemment un fait
regrettable pour les colons, et il fut convenu que cette perte
devrait être réparée au plus tôt. Ceci bien arrêté, on ne s'occupa
plus que de mener à bonne fin l'exploration des plus secrètes
portions de l'île. Des recherches furent commencées le jour même,
19 février, et durèrent une semaine entière. La base de la
montagne, entre ses contreforts et leurs nombreuses ramifications,
formait un labyrinthe de vallées et de contre-vallées disposé très
capricieusement. C'était évidemment là, au fond de ces étroites
gorges, peut-être même à l'intérieur du massif du mont Franklin,
qu'il convenait de poursuivre les recherches. Aucune partie de
l'île n'eût été plus propre à cacher une habitation dont l'hôte
voulait rester inconnu. Mais tel était l'enchevêtrement des
contreforts, que Cyrus Smith dut procéder à leur exploration avec
une sévère méthode.
Les colons visitèrent d'abord toute la vallée qui s'ouvrait au sud
du volcan et qui recueillait les premières eaux de la rivière de
la chute. Ce fut là qu'Ayrton leur montra la caverne où s'étaient
réfugiés les convicts et dans laquelle il avait été séquestré
jusqu'à son transport au corral. Cette caverne était absolument
dans l'état où Ayrton l'avait laissée. On y retrouva une certaine
quantité de munitions et de vivres que les convicts avaient
enlevés avec l'intention de se créer une réserve.
Toute la vallée qui aboutissait à la grotte, vallée ombragée de
beaux arbres, parmi lesquels dominaient les conifères, fut
explorée avec un soin extrême, et le contrefort sud-ouest ayant
été tourné à sa pointe, les colons s'engagèrent dans une gorge
plus étroite qui s'amorçait à cet entassement si pittoresque des
basaltes du littoral.
Ici les arbres étaient plus rares. La pierre remplaçait l'herbe.
Les chèvres sauvages et les mouflons gambadaient entre les roches.
Là commençait la partie aride de l'île. On pouvait reconnaître
déjà que, de ces nombreuses vallées qui se ramifiaient à la base
du mont Franklin, trois seulement étaient boisées et riches en
pâturages comme celle du corral, qui confinait par l'ouest à la
vallée de la rivière de la chute, et, par l'est, à la vallée du
creek rouge. Ces deux ruisseaux, changés plus bas en rivières par
l'absorption de quelques affluents, se formaient de toutes les
eaux de la montagne et déterminaient ainsi la fertilité de sa
portion méridionale. Quant à la Mercy, elle était plus directement
alimentée par d'abondantes sources, perdues sous le couvert du
bois de jacamar, et c'étaient également des sources de cette
nature qui, s'épanchant par mille filets, abreuvaient le sol de la
presqu'île serpentine.
Or, de ces trois vallées où l'eau ne manquait pas, l'une aurait pu
servir de retraite à quelque solitaire qui y eût trouvé toutes les
choses nécessaires à la vie. Mais les colons les avaient déjà
explorées, et nulle part ils n'avaient pu constater la présence de
l'homme.
Était-ce donc au fond de ces gorges arides, au milieu des éboulis
de roches, dans les âpres ravins du nord, entre les coulées de
laves, que se trouveraient cette retraite et son hôte?
La partie nord du mont Franklin se composait uniquement à sa base
de deux vallées, larges, peu profondes, sans apparence de verdure,
semées de blocs erratiques, zébrées de longues moraines, pavées de
laves, accidentées de grosses tumeurs minérales, saupoudrées
d'obsidiennes et de labradorites. Cette partie exigea de longues
et difficiles explorations.
Là se creusaient mille cavités, peu confortables sans doute, mais
absolument dissimulées et d'un accès difficile. Les colons
visitèrent même de sombres tunnels qui dataient de l'époque
plutonienne, encore noircis par le passage des feux d'autrefois,
et qui s'enfonçaient dans le massif du mont. On parcourut ces
sombres galeries, on y promena des résines enflammées, on fouilla
les moindres excavations, on sonda les moindres profondeurs. Mais
partout le silence, l'obscurité. Il ne semblait pas qu'un être
humain eût jamais porté ses pas dans ces antiques couloirs, que
son bras eût jamais déplacé un seul de ces blocs. Tels ils
étaient, tels le volcan les avait projetés au-dessus des eaux à
l'époque de l'émersion de l'île.
Cependant, si ces substructions parurent être absolument désertes,
si l'obscurité y était complète, Cyrus Smith fut forcé de
reconnaître que l'absolu silence n'y régnait pas.
En arrivant au fond de l'une de ces sombres cavités, qui se
prolongeaient sur une longueur de plusieurs centaines de pieds à
l'intérieur de la montagne, il fut surpris d'entendre de sourds
grondements, dont la sonorité des roches accroissait l'intensité.
Gédéon Spilett, qui l'accompagnait, entendit également ces
lointains murmures, qui indiquaient une revivification des feux
souterrains. À plusieurs reprises, tous deux écoutèrent, et ils
furent d'accord sur ce point que quelque réaction chimique
s'élaborait dans les entrailles du sol.
«Le volcan n'est donc pas totalement éteint? dit le reporter.
-- Il est possible que, depuis notre exploration du cratère,
répondit Cyrus Smith, quelque travail se soit accompli dans les
couches inférieures. Tout volcan, bien qu'on le considère comme
éteint, peut évidemment se rallumer.
-- Mais si une éruption du mont Franklin se préparait, demanda
Gédéon Spilett, est-ce qu'il n'y aurait pas danger pour l'île
Lincoln?
-- Je ne le pense pas, répondit l'ingénieur. Le cratère, c'est-à-
dire la soupape de sûreté, existe, et le trop-plein des vapeurs et
des laves s'échappera, comme il le faisait autrefois, par son
exutoire accoutumé.
-- À moins que ces laves ne se frayent un nouveau passage vers les
parties fertiles de l'île!
-- Pourquoi, mon cher Spilett, répondit Cyrus Smith, pourquoi ne
suivraient-elles pas la route qui leur est naturellement tracée?
-- Eh! Les volcans sont capricieux! répondit le reporter.
-- Remarquez, reprit l'ingénieur, que l'inclinaison de tout le
massif du mont Franklin favorise l'épanchement des matières vers
les vallées que nous explorons en ce moment. Il faudrait qu'un
tremblement de terre changeât le centre de gravité de la montagne
pour que cet épanchement se modifiât.
-- Mais un tremblement de terre est toujours à craindre dans ces
conditions, fit observer Gédéon Spilett.
-- Toujours, répondit l'ingénieur, surtout quand les forces
souterraines commencent à se réveiller et que les entrailles du
globe risquent d'être obstruées, après un long repos. Aussi, mon
cher Spilett, une éruption serait-elle pour nous un fait grave, et
vaudrait-il beaucoup mieux que ce volcan n'eût pas la velléité de
se réveiller? Mais nous n'y pouvons rien, n'est-ce pas? En tout
cas, quoi qu'il arrive, je ne crois pas que notre domaine de
Grande-vue puisse être sérieusement menacé. Entre lui et la
montagne, le sol est notablement déprimé, et si jamais les laves
prenaient le chemin du lac, elles seraient rejetées sur les dunes
et les portions voisines du golfe du requin.
-- Nous n'avons encore vu à la tête du mont aucune fumée qui
indique quelque éruption prochaine, dit Gédéon Spilett.
-- Non, répondit Cyrus Smith, pas une vapeur ne s'échappe du
cratère, dont précisément hier j'ai observé le sommet. Mais il est
possible que, à la partie inférieure de la cheminée, le temps ait
accumulé des rocs, des cendres, des laves durcies, et que cette
soupape dont je parlais soit trop chargée momentanément. Mais, au
premier effort sérieux, tout obstacle disparaîtra, et vous pouvez
être certain, mon cher Spilett, que ni l'île, qui est la
chaudière, ni le volcan, qui est la cheminée, n'éclateront sous la
pression des gaz. Néanmoins, je le répète, mieux vaudrait qu'il
n'y eût pas d'éruption.
-- Et cependant nous ne nous trompons pas, reprit le reporter. On
entend bien de sourds grondements dans les entrailles mêmes du
volcan!
-- En effet, répondit l'ingénieur, qui écouta encore avec une
extrême attention, il n'y a pas à s'y tromper... là se fait une
réaction dont nous ne pouvons évaluer l'importance ni le résultat
définitif.»
Cyrus Smith et Gédéon Spilett, après être sortis, retrouvèrent
leurs compagnons, auxquels ils firent connaître cet état de
choses.
«Bon! s'écria Pencroff, ce volcan qui voudrait faire des siennes!
Mais qu'il essaye! Il trouvera son maître!...
-- Qui donc? demanda Nab.
-- Notre génie, Nab, notre génie, qui lui bâillonnera son cratère,
s'il fait seulement mine de l'ouvrir!»
On le voit, la confiance du marin envers le dieu spécial de son
île était absolue, et, certes, la puissance occulte qui s'était
manifestée jusqu'ici par tant d'actes inexplicables paraissait
être sans limites; mais, aussi, elle sut échapper aux minutieuses
recherches des colons, car, malgré tous leurs efforts, malgré le
zèle, plus que le zèle, la ténacité qu'ils apportèrent à leur
exploration, l'étrange retraite ne put être découverte.
Du 19 au 25 février, le cercle des investigations fut étendu à
toute la région septentrionale de l'île Lincoln, dont les plus
secrets réduits furent fouillés. Les colons en arrivèrent à sonder
chaque paroi rocheuse, comme font des agents aux murs d'une maison
suspecte. L'ingénieur prit même un levé très exact de la montagne,
et il porta ses fouilles jusqu'aux dernières assises qui la
soutenaient.
Elle fut explorée ainsi même à la hauteur du cône tronqué qui
terminait le premier étage des roches, puis jusqu'à l'arête
supérieure de cet énorme chapeau au fond duquel s'ouvrait le
cratère.
On fit plus: on visita le gouffre, encore éteint, mais dans les
profondeurs duquel des grondements se faisaient distinctement
entendre. Cependant, pas une fumée, pas une vapeur, pas un
échauffement de la paroi n'indiquaient une éruption prochaine.
Mais ni là, ni en aucune autre partie du mont Franklin, les colons
ne trouvèrent les traces de celui qu'ils cherchaient.
Les investigations furent alors dirigées sur toute la région des
dunes. On visita avec soin les hautes murailles laviques du golfe
du requin, de la base à la crête, bien qu'il fût extrêmement
difficile d'atteindre le niveau même du golfe. Personne! Rien!
Finalement, ces deux mots résumèrent tant de fatigues inutilement
dépensées, tant d'obstination qui ne produisit aucun résultat, et
il y avait comme une sorte de colère dans la déconvenue de Cyrus
Smith et de ses compagnons.
Il fallut donc songer à revenir, car ces recherches ne pouvaient
se poursuivre indéfiniment. Les colons étaient véritablement en
droit de croire que l'être mystérieux ne résidait pas à la surface
de l'île, et alors les plus folles hypothèses hantèrent leurs
imaginations surexcitées. Pencroff et Nab, particulièrement, ne se
contentaient plus de l'étrange et se laissaient emporter dans le
monde du surnaturel.
Le 25 février, les colons rentraient à Granite-House, et au moyen
de la double corde, qu'une flèche reporta au palier de la porte,
ils rétablirent la communication entre leur domaine et le sol. Un
mois plus tard, ils saluaient, au vingt-cinquième jour de mars, le
troisième anniversaire de leur arrivée sur l'île Lincoln!
CHAPITRE XIV
Trois ans s'étaient écoulés depuis que les prisonniers de Richmond
s'étaient enfuis, et que de fois, pendant ces trois années, ils
parlèrent de la patrie, toujours présente à leur pensée!
Ils ne mettaient pas en doute que la guerre civile ne fût alors
terminée, et il leur semblait impossible que la juste cause du
nord n'eût pas vaincu. Mais quels avaient été les incidents de
cette terrible guerre? Quel sang avait-elle coûté? Quels amis, à
eux, avaient succombé dans la lutte? Voilà ce dont ils causaient
souvent, sans entrevoir encore le jour où il leur serait donné de
revoir leur pays. Y retourner, ne fût-ce que quelques jours,
renouer le lien social avec le monde habité, établir une
communication entre leur patrie et leur île, puis passer le plus
long, le meilleur peut-être de leur existence dans cette colonie
qu'ils avaient fondée et qui relèverait alors de la métropole,
était-ce donc un rêve irréalisable?
Mais ce rêve, il n'y avait que deux manières de le réaliser: ou un
navire se montrerait quelque jour dans les eaux de l'île Lincoln,
ou les colons construiraient eux-mêmes un bâtiment assez fort pour
tenir la mer jusqu'aux terres les plus rapprochées.
«À moins, disait Pencroff, que notre génie ne fournisse lui-même
les moyens de nous rapatrier!»
Et, vraiment, on fût venu dire à Pencroff et à Nab qu'un navire de
trois cents tonneaux les attendait dans le golfe du requin ou à
port-ballon, qu'ils n'auraient pas même fait un geste de surprise.
Dans cet ordre d'idées, ils s'attendaient à tout.
Mais Cyrus Smith, moins confiant, leur conseilla de rentrer dans
la réalité, et ce fut à propos de la construction d'un bâtiment,
besogne véritablement urgente, puisqu'il s'agissait de déposer le
plus tôt possible à l'île Tabor un document qui indiquât la
nouvelle résidence d'Ayrton.
Le Bonadventure n'existant plus, six mois, au moins, seraient
nécessaires pour la construction d'un nouveau navire. Or, l'hiver
arrivait, et le voyage ne pourrait se faire avant le printemps
prochain.
«Nous avons donc le temps de nous mettre en mesure pour la belle
saison, dit l'ingénieur, qui causait de ces choses avec Pencroff.
Je pense donc, mon ami, que, puisque nous avons à refaire notre
embarcation, il sera préférable de lui donner des dimensions plus
considérables. L'arrivée du yacht écossais à l'île Tabor est fort
problématique. Il peut se faire même que, venu depuis plusieurs
mois, il en soit reparti, après avoir vainement cherché quelque
trace d'Ayrton.
Ne serait-il donc pas à propos de construire un navire qui, le cas
échéant, pût nous transporter soit aux archipels polynésiens, soit
à la Nouvelle-Zélande? Qu'en pensez-vous?
-- Je pense, Monsieur Cyrus, répondit le marin, je pense que vous
êtes tout aussi capable de fabriquer un grand navire qu'un petit.
Ni le bois, ni les outils ne nous manquent. Ce n'est qu'une
question de temps.
-- Et combien de mois demanderait la construction d'un navire de
deux cent cinquante à trois cents tonneaux? demanda Cyrus Smith.
-- Sept ou huit mois au moins, répondit Pencroff. Mais il ne faut
pas oublier que l'hiver arrive et que, par les grands froids, le
bois est difficile à travailler. Comptons donc sur quelques
semaines de chômage, et, si notre bâtiment est prêt pour le mois
de novembre prochain, nous devrons nous estimer très heureux.
-- Eh bien, répondit Cyrus Smith, ce serait précisément l'époque
favorable pour entreprendre une traversée de quelque importance,
soit à l'île Tabor, soit à une terre plus éloignée.
-- En effet, Monsieur Cyrus, répondit le marin. Faites donc vos
plans, les ouvriers sont prêts, et j'imagine qu'Ayrton pourra nous
donner un bon coup de main dans la circonstance.»
Les colons, consultés, approuvèrent le projet de l'ingénieur, et
c'était, en vérité, ce qu'il y avait de mieux à faire. Il est vrai
que la construction d'un navire de deux à trois cents tonneaux,
c'était une grosse besogne, mais les colons avaient en eux-mêmes
une confiance que justifiaient bien des succès déjà obtenus.
Cyrus Smith s'occupa donc de faire le plan du navire et d'en
déterminer le gabarit. Pendant ce temps, ses compagnons
s'employèrent à l'abatage et au charroi des arbres qui devaient
fournir les courbes, la membrure et le bordé. Ce fut la forêt du
Far-West qui donna les meilleures essences en chênes et en ormes.
On profita de la trouée déjà faite lors de la dernière excursion
pour ouvrir une route praticable, qui prit le nom de route du Far-
West, et les arbres furent transportés aux cheminées, où fut
établi le chantier de construction.
Quant à la route en question, elle était capricieusement tracée,
et ce fut un peu le choix des bois qui en détermina le tracé, mais
elle facilita l'accès d'une notable portion de la presqu'île
serpentine.
Il était important que ces bois fussent promptement coupés et
débités, car on ne pouvait les employer verts encore, et il
fallait laisser au temps le soin de les durcir. Les charpentiers
travaillèrent donc avec ardeur pendant le mois d'avril, qui ne fut
troublé que par quelques coups de vent d'équinoxe assez violents.
Maître Jup les aidait adroitement, soit qu'il grimpât au sommet
d'un arbre pour y fixer les cordes d'abatage, soit qu'il prêtât
ses robustes épaules pour transporter les troncs ébranchés.
Tous ces bois furent empilés sous un vaste appentis en planches,
qui fut construit auprès des cheminées, et, là, ils attendirent le
moment d'être mis en oeuvre.
Le mois d'avril fut assez beau, comme l'est souvent le mois
d'octobre de la zone boréale. En même temps, les travaux de la
terre furent activement poussés, et bientôt toute trace de
dévastation eut disparu du plateau de Grande-vue. Le moulin fut
rebâti, et de nouveaux bâtiments s'élevèrent sur l'emplacement de
la basse-cour. Il avait paru nécessaire de les reconstruire sur de
plus grandes dimensions, car la population volatile s'accroissait
dans une proportion considérable. Les étables contenaient
maintenant cinq onaggas, dont quatre vigoureux, bien dressés, se
laissant atteler ou monter, et un petit qui venait de naître. Le
matériel de la colonie s'était augmenté d'une charrue, et les
onaggas étaient employés au labourage, comme de véritables boeufs
du Yorkshire ou du Kentucky. Chacun des colons se distribuait
l'ouvrage, et les bras ne chômaient pas. Aussi, quelle belle santé
que celle de ces travailleurs, et de quelle belle humeur ils
animaient les soirées de Granite-House, en formant mille projets
pour l'avenir!
Il va sans dire qu'Ayrton partageait absolument l'existence
commune, et qu'il n'était plus question pour lui d'aller vivre au
corral. Toutefois, il restait toujours triste, peu communicatif,
et se joignait plutôt aux travaux qu'aux plaisirs de ses
compagnons. Mais c'était un rude ouvrier à la besogne, vigoureux,
adroit, ingénieux, intelligent. Il était estimé et aimé de tous,
il ne pouvait l'ignorer.
Cependant, le corral ne fut pas abandonné. Tous les deux jours, un
des colons, conduisant le chariot ou montant un des onaggas,
allait soigner le troupeau de mouflons et de chèvres et rapportait
le lait qui approvisionnait l'office de Nab. Ces excursions
étaient en même temps des occasions de chasse. Aussi Harbert et
Gédéon Spilet -- Top en avant -- couraient-ils plus souvent
qu'aucun autre de leurs compagnons sur la route du corral, et,
avec les armes excellentes dont ils disposaient, cabiais, agoutis,
kangourous, sangliers, porcs sauvages pour le gros gibier,
canards, tétras, coqs de bruyère, jacamars, bécassines pour le
petit, ne manquaient jamais à la maison. Les produits de la
garenne, ceux de l'huîtrière, quelques tortues qui furent prises,
une nouvelle pêche de ces excellents saumons qui vinrent encore
s'engouffrer dans les eaux de la Mercy, les légumes du plateau de
Grande-vue, les fruits naturels de la forêt, c'étaient richesses
sur richesses, et Nab, le maître-coq, suffisait à peine à les
emmagasiner.
Il va sans dire que le fil télégraphique jeté entre le corral et
Granite-House avait été rétabli, et qu'il fonctionnait, lorsque
l'un ou l'autre des colons se trouvait au corral et jugeait
nécessaire d'y passer la nuit. D'ailleurs, l'île était sûre
maintenant, et aucune agression n'était à redouter, -- du moins de
la part des hommes.
Cependant, le fait qui s'était passé pouvait encore se reproduire.
Une descente de pirates, et même de convicts évadés, était
toujours à craindre. Il était possible que des compagnons, des
complices de Bob Harvey, encore détenus à Norfolk, eussent été
dans le secret de ses projets et fussent tentés de l'imiter. Les
colons ne laissaient donc pas d'observer les atterrages de l'île,
et chaque jour leur longue-vue était promenée sur ce large horizon
qui fermait la baie de l'union et la baie Washington.
Quand ils allaient au corral, ils examinaient avec non moins
d'attention la partie ouest de la mer, et, en s'élevant sur le
contrefort, leur regard pouvait parcourir un large secteur de
l'horizon occidental.
Rien de suspect n'apparaissait, mais encore fallait-il se tenir
toujours sur ses gardes. Aussi l'ingénieur, un soir, fit-il part à
ses amis du projet qu'il avait conçu de fortifier le corral. Il
lui semblait prudent d'en rehausser l'enceinte palissadée et de la
flanquer d'une sorte de blockhaus dans lequel, le cas échéant, les
colons pourraient tenir contre une troupe ennemie. Granite-House
devant être considéré comme inexpugnable par sa position même, le
corral, avec ses bâtiments, ses réserves, les animaux qu'il
renfermait, serait toujours l'objectif des pirates, quels qu'ils
fussent, qui débarqueraient sur l'île, et, si les colons étaient
forcés de s'y renfermer, il fallait qu'ils pussent résister sans
désavantage.
C'était là un projet à mûrir, et dont l'exécution, d'ailleurs, fut
forcément remise au printemps prochain.
Vers le 15 mai, la quille du nouveau bâtiment s'allongeait sur le
chantier, et bientôt l'étrave et l'étambot, emmortaisés à chacune
de ses extrémités, s'y dressèrent presque perpendiculairement.
Cette quille, en bon chêne, mesurait cent dix pieds de longueur,
ce qui permettrait de donner au maître-bau une largeur de vingt-
cinq pieds. Mais ce fut là tout ce que les charpentiers purent
faire avant l'arrivée des froids et du mauvais temps. Pendant la
semaine suivante, on mit encore en place les premiers couples de
l'arrière; puis, il fallut suspendre les travaux.
Pendant les derniers jours du mois, le temps fut extrêmement
mauvais. Le vent soufflait de l'est, et parfois avec la violence
d'un ouragan. L'ingénieur eut quelques inquiétudes pour les
hangars du chantier de construction, -- que, d'ailleurs, il
n'aurait pu établir en aucun autre endroit, à proximité de
Granite-House, -- car l'îlot ne couvrait qu'imparfaitement le
littoral contre les fureurs du large, et, dans les grandes
tempêtes, les lames venaient battre directement le pied de la
muraille granitique.
Mais, fort heureusement, ces craintes ne se réalisèrent pas. Le
vent hala plutôt la partie sud-est, et, dans ces conditions, le
rivage de Granite-House se trouvait complètement couvert par le
redan de la pointe de l'épave.
Pencroff et Ayrton, les deux plus zélés constructeurs du nouveau
bâtiment, poursuivirent leurs travaux aussi longtemps qu'ils le
purent. Ils n'étaient point hommes à s'embarrasser du vent qui
leur tordait la chevelure, ni de la pluie qui les traversait
jusqu'aux os, et un coup de marteau est aussi bon par un mauvais
que par un beau temps. Mais quand un froid très vif eut succédé à
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