-- Cela se peut, dit le reporter.
-- Attendons à demain, répondit Cyrus Smith. Il est possible, en
effet, qu'Ayrton n'ait pas reçu notre dépêche, ou même que nous
n'ayons pas reçu la sienne.»
On attendit, et, cela se comprend, non sans une certaine anxiété.
Dès les premières lueurs du jour, -- 11 novembre, -- Cyrus Smith
lançait encore le courant électrique à travers le fil et ne
recevait aucune réponse.
Il recommença: même résultat.
«En route pour le corral! dit-il.
-- Et bien armés!» ajouta Pencroff.
Il fut aussitôt décidé que Granite-House ne resterait pas seul et
que Nab y demeurerait. Après avoir accompagné ses compagnons
jusqu'au creek glycérine, il relèverait le pont, et, embusqué
derrière un arbre, il guetterait soit leur retour, soit celui
d'Ayrton. Au cas où les pirates se présenteraient et essayeraient
de franchir le passage, il tenterait de les arrêter à coups de
fusil, et, en fin de compte, il se réfugierait dans Granite-House,
où, l'ascenseur une fois relevé, il serait en sûreté.
Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert et Pencroff devaient se
rendre directement au corral, et, s'ils n'y trouvaient point
Ayrton, battre le bois dans les environs.
À six heures du matin, l'ingénieur et ses trois compagnons avaient
passé le creek glycérine, et Nab se postait derrière un léger
épaulement que couronnaient quelques grands dragonniers, sur la
rive gauche du ruisseau.
Les colons, après avoir quitté le plateau de Grande-vue, prirent
immédiatement la route du corral.
Ils portaient le fusil sur le bras, prêts à faire feu à la moindre
démonstration hostile. Les deux carabines et les deux fusils
avaient été chargés à balle. De chaque côté de la route, le fourré
était épais et pouvait aisément cacher des malfaiteurs, qui, grâce
à leurs armes, eussent été véritablement redoutables.
Les colons marchaient rapidement et en silence. Top les précédait,
tantôt courant sur la route, tantôt faisant quelque crochet sous
bois, mais toujours muet et ne paraissant rien pressentir
d'insolite.
Et l'on pouvait compter que le fidèle chien ne se laisserait pas
surprendre et qu'il aboierait à la moindre apparence de danger. En
même temps que la route, Cyrus Smith et ses compagnons suivaient
le fil télégraphique qui reliait le corral et Granite-House. Après
avoir marché pendant deux milles environ, ils n'y avaient encore
remarqué aucune solution de continuité. Les poteaux étaient en bon
état, les isoloirs intacts, le fil régulièrement tendu. Toutefois,
à partir de ce point, l'ingénieur observa que cette tension
paraissait être moins complète, et enfin, arrivé au poteau nº 74,
Harbert, qui tenait les devants, s'arrêta en criant: «le fil est
rompu!»
Ses compagnons pressèrent le pas et arrivèrent à l'endroit où le
jeune garçon s'était arrêté.
Là, le poteau renversé se trouvait en travers de la route. La
solution de continuité du fil était donc constatée, et il était
évident que les dépêches de Granite-House n'avaient pu être reçues
au corral, ni celles du corral à Granite-House.
«Ce n'est pas le vent qui a renversé ce poteau, fit observer
Pencroff.
-- Non, répondit Gédéon Spilett. La terre a été creusée à son
pied, et il a été déraciné de main d'homme.
-- En outre, le fil est brisé, ajouta Harbert, en montrant les
deux bouts du fil de fer, qui avait été violemment rompu.
-- La cassure est-elle fraîche? demanda Cyrus Smith.
-- Oui, répondit Harbert, et il y a certainement peu de temps que
la rupture a été produite.
-- Au corral! Au corral!» s'écria le marin.
Les colons se trouvaient alors à mi-chemin de Granite-House et du
corral. Il leur restait donc encore deux milles et demi à
franchir. Ils prirent le pas de course. En effet, on devait
craindre que quelque grave événement ne se fût accompli au corral.
Sans doute, Ayrton avait pu envoyer un télégramme qui n'était pas
arrivé, et ce n'était pas là la raison qui devait inquiéter ses
compagnons, mas, circonstance plus inexplicable, Ayrton, qui avait
promis de revenir la veille au soir, n'avait pas reparu. Enfin, ce
n'était pas sans motif que toute communication avait été
interrompue entre le corral et Granite-House, et quels autres que
les convicts avaient intérêt à interrompre cette communication?
Les colons couraient donc, le coeur serré par l'émotion. Ils
s'étaient sincèrement attachés à leur nouveau compagnon. Allaient-
ils le trouver frappé de la main même de ceux dont il avait été
autrefois le chef?
Bientôt ils arrivèrent à l'endroit où la route longeait ce petit
ruisseau dérivé du creek rouge, qui irriguait les prairies du
corral. Ils avaient alors modéré leur pas, afin de ne pas se
trouver essoufflés au moment où la lutte allait peut-être devenir
nécessaire. Les fusils n'étaient plus au cran de repos, mais
armés. Chacun surveillait un côté de la forêt. Top faisait
entendre quelques sourds grognements qui n'étaient pas de bon
augure. Enfin, l'enceinte palissadée apparut à travers les arbres.
On n'y voyait aucune trace de dégâts. La porte en était fermée
comme à l'ordinaire. Un silence profond régnait dans le corral. Ni
les bêlements accoutumés des mouflons, ni la voix d'Ayrton ne se
faisaient entendre.
«Entrons!» dit Cyrus Smith.
Et l'ingénieur s'avança, pendant que ses compagnons, faisant le
guet à vingt pas de lui, étaient prêts à faire feu.
Cyrus Smith leva le loquet intérieur de la porte, et il allait
repousser un des battants, quand Top aboya avec violence. Une
détonation éclata au-dessus de la palissade, et un cri de douleur
lui répondit.
Harbert, frappé d'une balle, gisait à terre!
CHAPITRE VII
Au cri d'Harbert, Pencroff, laissant tomber son arme, s'était
élancé vers lui.
«Ils l'ont tué! s'écria-t-il! Lui, mon enfant! Ils l'ont tué!»
Cyrus Smith, Gédéon Spilett s'étaient précipités vers Harbert. Le
reporter écoutait si le coeur du pauvre enfant battait encore.
«Il vit, dit-il. Mais il faut le transporter...
-- À Granite-House? C'est impossible! répondit l'ingénieur.
-- Au corral, alors! s'écria Pencroff.
-- Un instant», dit Cyrus Smith.
Et il s'élança sur la gauche de manière à contourner l'enceinte.
Là, il se vit en présence d'un convict qui, l'ajustant, lui
traversa le chapeau d'une balle. Quelques secondes après, avant
même qu'il eût eu le temps de tirer son second coup, il tombait,
frappé au coeur par le poignard de Cyrus Smith, plus sûr encore
que son fusil.
Pendant ce temps, Gédéon Spilett et le marin se hissaient aux
angles de la palissade, ils en enjambaient le faîte, ils sautaient
dans l'enceinte, ils renversaient les étais qui maintenaient la
porte intérieurement, ils se précipitaient dans la maison qui
était vide, et, bientôt, le pauvre Harbert reposait sur le lit
d'Ayrton. Quelques instants après, Cyrus Smith était près de lui.
À voir Harbert inanimé, la douleur du marin fut terrible. Il
sanglotait, il pleurait, il voulait se briser la tête contre la
muraille. Ni l'ingénieur ni le reporter ne purent le calmer.
L'émotion les suffoquait eux-mêmes. Ils ne pouvaient parler.
Toutefois, ils firent tout ce qui dépendait d'eux pour disputer à
la mort le pauvre enfant qui agonisait sous leurs yeux. Gédéon
Spilett, après tant d'incidents dont sa vie avait été semée,
n'était pas sans avoir quelque pratique de médecine courante.
Il savait un peu de tout, et maintes circonstances s'étaient déjà
rencontrées dans lesquelles il avait dû soigner des blessures
produites soit par une arme blanche, soit par une arme à feu. Aidé
de Cyrus Smith, il procéda donc aux soins que réclamait l'état
d'Harbert.
Tout d'abord, le reporter fut frappé de la stupeur générale qui
l'accablait, stupeur due soit à l'hémorragie, soit même à la
commotion, si la balle avait heurté un os avec assez de force pour
déterminer une secousse violente.
Harbert était extrêmement pâle, et son pouls d'une faiblesse telle
que Gédéon Spilett ne le sentit battre qu'à de longs intervalles,
comme s'il eût été sur le point de s'arrêter. En même temps, il y
avait une résolution presque complète des sens et de
l'intelligence. Ces symptômes étaient très graves.
La poitrine d'Harbert fut mise à nu, et, le sang ayant été étanché
à l'aide de mouchoirs, elle fut lavée à l'eau froide.
La contusion, ou plutôt la plaie contuse apparut. Un trou ovalisé
existait sur la poitrine entre la troisième et la quatrième côte.
C'est là que la balle avait atteint Harbert.
Cyrus Smith et Gédéon Spilett retournèrent alors le pauvre enfant,
qui laissa échapper un gémissement si faible, qu'on eût pu croire
que c'était son dernier soupir. Une autre plaie contuse
ensanglantait le dos d'Harbert, et la balle qui l'avait frappé
s'en échappa aussitôt.
«Dieu soit loué! dit le reporter, la balle n'est pas restée dans
le corps, et nous n'aurons pas à l'extraire.
-- Mais le coeur?... demanda Cyrus Smith.
-- Le coeur n'a pas été touché, sans quoi Harbert serait mort!
-- Mort!» s'écria Pencroff, qui poussa un rugissement!
Le marin n'avait entendu que les derniers mots prononcés par le
reporter.
«Non, Pencroff, répondit Cyrus Smith, non! Il n'est pas mort. Son
pouls bat toujours! Il a fait même entendre un gémissement. Mais,
dans l'intérêt même de votre enfant, calmez-vous. Nous avons
besoin de tout notre sang-froid. Ne nous le faites pas perdre, mon
ami.»
Pencroff se tut, mais, une réaction s'opérant en lui, de grosses
larmes inondèrent son visage.
Cependant, Gédéon Spilett essayait de rappeler ses souvenirs et de
procéder avec méthode. D'après son observation, il n'était pas
douteux, pour lui, que la balle, entrée par devant, ne fût sortie
par derrière.
Mais quels ravages cette balle avait-elle causés dans son passage?
Quels organes essentiels étaient atteints? Voilà ce qu'un
chirurgien de profession eût à peine pu dire en ce moment, et, à
plus forte raison, le reporter.
Cependant, il savait une chose: c'est qu'il aurait à prévenir
l'étranglement inflammatoire des parties lésées, puis à combattre
l'inflammation locale et la fièvre qui résulteraient de cette
blessure, -- blessure mortelle peut-être! Or, quels topiques,
quels antiphlogistiques employer? Par quels moyens détourner cette
inflammation? En tout cas, ce qui était important, c'était que les
deux plaies fussent pansées sans retard. Il ne parut pas
nécessaire à Gédéon Spilett de provoquer un nouvel écoulement du
sang, en les lavant à l'eau tiède et en en comprimant les lèvres.
L'hémorragie avait été très abondante, et Harbert n'était déjà que
trop affaibli par la perte de son sang.
Le reporter crut donc devoir se contenter de laver les deux plaies
à l'eau froide.
Harbert était placé sur le côté gauche, et il fut maintenu dans
cette position.
«Il ne faut pas qu'il remue, dit Gédéon Spilett. Il est dans la
position la plus favorable pour que les plaies du dos et de la
poitrine puissent suppurer à l'aise, et un repos absolu est
nécessaire.
-- Quoi! Nous ne pouvons le transporter à Granite-House? demanda
Pencroff.
-- Non, Pencroff, répondit le reporter.
-- Malédiction! s'écria le marin, dont le poing se tourna vers le
ciel.
-- Pencroff!» dit Cyrus Smith.
Gédéon Spilett s'était remis à examiner l'enfant blessé avec une
extrême attention. Harbert était toujours si affreusement pâle que
le reporter se sentit troublé.
«Cyrus, dit-il, je ne suis pas médecin... je suis dans une
perplexité terrible... il faut que vous m'aidiez de vos conseils,
de votre expérience!...
-- Reprenez votre calme..., mon ami, répondit l'ingénieur, en
serrant la main du reporter... jugez avec sang-froid... ne pensez
qu'à ceci: il faut sauver Harbert!»
Ces paroles rendirent à Gédéon Spilett cette possession de lui-
même, que, dans un instant de découragement, le vif sentiment de
sa responsabilité lui avait fait perdre. Il s'assit près du lit.
Cyrus Smith se tint debout. Pencroff avait déchiré sa chemise, et,
machinalement, il faisait de la charpie.
Gédéon Spilett expliqua alors à Cyrus Smith qu'il croyait devoir,
avant tout, arrêter l'hémorragie, mais non pas fermer les deux
plaies, ni provoquer leur cicatrisation immédiate, parce qu'il y
avait eu perforation intérieure et qu'il ne fallait pas laisser la
suppuration s'accumuler dans la poitrine.
Cyrus Smith l'approuva complètement, et il fut décidé qu'on
panserait les deux plaies sans essayer de les fermer par une
coaptation immédiate. Fort heureusement, il ne sembla pas qu'elles
eussent besoin d'être débridées.
Et maintenant, pour réagir contre l'inflammation qui surviendrait,
les colons possédaient-ils un agent efficace?
Oui! Ils en avaient un, car la nature l'a généreusement prodigué.
Ils avaient l'eau froide, c'est-à-dire le sédatif le plus puissant
dont on puisse se servir contre l'inflammation des plaies, l'agent
thérapeutique le plus efficace dans les cas graves, et qui,
maintenant, est adopté de tous les médecins. L'eau froide a, de
plus, l'avantage de laisser la plaie dans un repos absolu et de la
préserver de tout pansement prématuré, avantage considérable,
puisqu'il est démontré par l'expérience que le contact de l'air
est funeste pendant les premiers jours.
Gédéon Spilett et Cyrus Smith raisonnèrent ainsi avec leur simple
bon sens, et ils agirent comme eût fait le meilleur chirurgien.
Des compresses de toile furent appliquées sur les deux blessures
du pauvre Harbert et durent être constamment imbibées d'eau
froide.
Le marin avait, tout d'abord, allumé du feu dans la cheminée de
l'habitation, qui ne manquait pas des choses nécessaires à la vie.
Du sucre d'érable, des plantes médicinales -- celles-là mêmes que
le jeune garçon avait cueillies sur les berges du lac Grant --
permirent de faire quelques rafraîchissantes tisanes, et on les
lui fit prendre sans qu'il s'en rendît compte. Sa fièvre était
extrêmement forte, et toute la journée et la nuit se passèrent
ainsi sans qu'il eût repris connaissance. La vie d'Harbert ne
tenait plus qu'à un fil, et ce fil pouvait se rompre à tout
instant.
Le lendemain, 12 novembre, Cyrus Smith et ses compagnons reprirent
quelque espoir. Harbert était revenu de sa longue stupeur. Il
ouvrit les yeux, il reconnut Cyrus Smith, le reporter, Pencroff.
Il prononça deux ou trois mots. Il ne savait ce qui s'était passé.
On le lui apprit, et Gédéon Spilett le supplia de garder un repos
absolu, lui disant que sa vie n'était pas en danger et que ses
blessures se cicatriseraient en quelques jours. Du reste, Harbert
ne souffrait presque pas, et cette eau froide, dont on les
arrosait incessamment, empêchait toute inflammation des plaies. La
suppuration s'établissait d'une façon régulière, la fièvre ne
tendait pas à augmenter, et l'on pouvait espérer que cette
terrible blessure n'entraînerait aucune catastrophe. Pencroff
sentit son coeur se dégonfler peu à peu. Il était comme une soeur
de charité, comme une mère au lit de son enfant.
Harbert s'assoupit de nouveau, mais son sommeil parut être
meilleur.
«Répétez-moi que vous espérez, Monsieur Spilett! dit Pencroff.
Répétez-moi que vous sauverez Harbert!
-- Oui, nous le sauverons! répondit le reporter. La blessure est
grave, et peut-être même la balle a-t-elle traversé le poumon,
mais la perforation de cet organe n'est pas mortelle.
-- Dieu vous entende!» répéta Pencroff.
Comme on le pense bien, depuis vingt-quatre heures qu'ils étaient
au corral, les colons n'avaient eu d'autre pensée que de soigner
Harbert. Ils ne s'étaient préoccupés ni du danger qui pouvait les
menacer si les convicts revenaient, ni des précautions à prendre
pour l'avenir.
Mais ce jour-là, pendant que Pencroff veillait au lit du malade,
Cyrus Smith et le reporter s'entretinrent de ce qu'il convenait de
faire.
Tout d'abord, ils parcoururent le corral. Il n'y avait aucune
trace d'Ayrton. Le malheureux avait-il été entraîné par ses
anciens complices? Avait-il été surpris par eux dans le corral?
Avait-il lutté et succombé dans la lutte? Cette dernière hypothèse
n'était que trop probable. Gédéon Spilett, au moment où il
escaladait l'enceinte palissadée, avait parfaitement aperçu l'un
des convicts qui s'enfuyait par le contrefort sud du mont Franklin
et vers lequel Top s'était précipité. C'était l'un de ceux dont le
canot s'était brisé sur les roches, à l'embouchure de la Mercy.
D'ailleurs, celui que Cyrus Smith avait tué, et dont le cadavre
fut retrouvé en dehors de l'enceinte, appartenait bien à la bande
de Bob Harvey.
Quant au corral, il n'avait encore subi aucune dévastation. Les
portes en étaient fermées, et les animaux domestiques n'avaient pu
se disperser dans la forêt. On ne voyait, non plus, aucune trace
de lutte, aucun dégât, ni à l'habitation, ni à la palissade.
Seulement, les munitions, dont Ayrton était approvisionné, avaient
disparu avec lui.
«Le malheureux aura été surpris, dit Cyrus Smith, et, comme il
était homme à se défendre, il aura succombé.
-- Oui! Cela est à craindre! répondit le reporter. Puis, sans
doute, les convicts se sont installés au corral, où ils trouvaient
tout en abondance, et ils n'ont pris la fuite que lorsqu'ils nous
ont vus arriver. Il est bien évident aussi qu'à ce moment Ayrton,
mort ou vivant, n'était plus ici.
-- Il faudra battre la forêt, dit l'ingénieur, et débarrasser
l'île de ces misérables. Les pressentiments de Pencroff ne le
trompaient pas, quand il voulait qu'on leur donnât la chasse comme
à des bêtes fauves. Cela nous eût épargné bien des malheurs!
-- Oui, répondit le reporter, mais maintenant nous avons le droit
d'être sans pitié!
-- En tout cas, dit l'ingénieur, nous sommes forcés d'attendre
quelque temps et de rester au corral jusqu'au moment où l'on
pourra sans danger transporter Harbert à Granite-House.
-- Mais Nab? demanda le reporter.
-- Nab est en sûreté.
-- Et si, inquiet de notre absence, il se hasardait à venir?
-- Il ne faut pas qu'il vienne! répondit vivement Cyrus Smith. Il
serait assassiné en route!
-- C'est qu'il est bien probable qu'il cherchera à nous rejoindre!
-- Ah! Si le télégraphe fonctionnait encore, on pourrait le
prévenir! Mais c'est impossible maintenant! Quant à laisser seuls
ici Pencroff et Harbert, nous ne le pouvons pas!... eh bien,
j'irai seul à Granite-House.
-- Non, non! Cyrus, répondit le reporter, il ne faut pas que vous
vous exposiez! Votre courage n'y pourrait rien. Ces misérables
surveillent évidemment le corral, ils sont embusqués dans les bois
épais qui l'entourent, et, si vous partiez, nous aurions bientôt à
regretter deux malheurs au lieu d'un!
-- Mais Nab? répétait l'ingénieur. Voilà vingt-quatre heures qu'il
est sans nouvelles de nous! Il voudra venir!
-- Et comme il sera encore moins sur ses gardes que nous ne le
serions nous-mêmes, répondit Gédéon Spilett, il sera frappé! ...
-- N'y a-t-il donc pas moyen de le prévenir?»
Pendant que l'ingénieur réfléchissait, ses regards tombèrent sur
Top, qui, allant et venant, semblait dire: «est-ce que je ne suis
pas là, moi?»
«Top!» s'écria Cyrus Smith.
L'animal bondit à l'appel de son maître.
«Oui, Top ira! dit le reporter, qui avait compris l'ingénieur. Top
passera où nous ne passerions pas! Il portera à Granite-House des
nouvelles du corral, et il nous rapportera celles de Granite-
House!
-- Vite! répondit Cyrus Smith. Vite!»
Gédéon Spilett avait rapidement déchiré une page de son carnet, et
il y écrivit ces lignes:
«Harbert blessé. Nous sommes au corral. Tiens-toi sur tes gardes.
Ne quitte pas Granite-House. Les convicts ont-ils paru aux
environs? réponse par Top.»
Ce billet laconique contenait tout ce que Nab devait apprendre et
lui demandait en même temps tout ce que les colons avaient intérêt
à savoir. Il fut plié et attaché au collier de Top, d'une façon
très apparente.
«Top! Mon chien, dit alors l'ingénieur en caressant l'animal, Nab,
Top! Nab! Va! Va!»
Top bondit à ces paroles. Il comprenait, il devinait ce qu'on
exigeait de lui. La route du corral lui était familière. En moins
d'une demi-heure, il pouvait l'avoir franchie, et il était permis
d'espérer que là où ni Cyrus Smith ni le reporter n'auraient pu se
hasarder sans danger, Top, courant dans les herbes ou sous la
lisière du bois, passerait inaperçu.
L'ingénieur alla à la porte du corral, et il en repoussa un des
battants.
«Nab! Top, Nab!» répéta encore une fois l'ingénieur, en étendant
la main dans la direction de Granite-House.
Top s'élança au dehors et disparut presque aussitôt.
«Il arrivera! dit le reporter.
-- Oui, et il reviendra, le fidèle animal!
-- Quelle heure est-il? demanda Gédéon Spilett.
-- Dix heures.
-- Dans une heure il peut être ici. Nous guetterons son retour.»
La porte du corral fut refermée. L'ingénieur et le reporter
rentrèrent dans la maison. Harbert était alors profondément
assoupi. Pencroff maintenait ses compresses dans un état permanent
d'humidité.
Gédéon Spilett, voyant qu'il n'y avait rien à faire en ce moment,
s'occupa de préparer quelque nourriture, tout en surveillant avec
soin la partie de l'enceinte adossée au contrefort, par laquelle
une agression pouvait se produire.
Les colons attendirent le retour de Top, non sans anxiété. Un peu
avant onze heures, Cyrus Smith et le reporter, la carabine à la
main, étaient derrière la porte, prêts à l'ouvrir au premier
aboiement de leur chien. Ils ne doutaient pas que si Top avait pu
arriver heureusement à Granite-House, Nab ne l'eût immédiatement
renvoyé.
Ils étaient tous deux là, depuis dix minutes environ, quand une
détonation retentit et fut aussitôt suivie d'aboiements répétés.
L'ingénieur ouvrit la porte, et, voyant encore un reste de fumée à
cent pas dans le bois, il fit feu dans cette direction.
Presque aussitôt Top bondit dans le corral, dont la porte fut
vivement refermée.
«Top, Top!» s'écria l'ingénieur, en prenant la bonne grosse tête
du chien entre ses bras. Un billet était attaché à son cou, et
Cyrus Smith lut ces mots, tracés de la grosse écriture de Nab:
«Point de pirates aux environs de Granite-House. Je ne bougerai
pas. Pauvre M Harbert!»
CHAPITRE VIII
Ainsi, les convicts étaient toujours là, épiant le corral, et
décidés à tuer les colons l'un après l'autre! Il n'y avait plus
qu'à les traiter en bêtes féroces. Mais de grandes précautions
devaient être prises, car ces misérables avaient, en ce moment,
l'avantage de la situation, voyant et n'étant pas vus, pouvant
surprendre par la brusquerie de leur attaque et ne pouvant être
surpris.
Cyrus Smith s'arrangea donc de manière à vivre au corral, dont les
approvisionnements, d'ailleurs, pouvaient suffire pendant un assez
long temps. La maison d'Ayrton avait été pourvue de tout ce qui
était nécessaire à la vie, et les convicts, effrayés par l'arrivée
des colons, n'avaient pas eu le temps de la mettre au pillage. Il
était probable, ainsi que le fit observer Gédéon Spilett, que les
choses s'étaient passées comme suit: les six convicts, débarqués
sur l'île, en avaient suivi le littoral sud, et, après avoir
parcouru le double rivage de la presqu'île serpentine, n'étant
point d'humeur à s'aventurer sous les bois du Far-West, ils
avaient atteint l'embouchure de la rivière de la chute. Une fois à
ce point, en remontant la rive droite du cours d'eau, ils étaient
arrivés aux contreforts du mont Franklin, entre lesquels il était
naturel qu'ils cherchassent quelque retraite, et ils n'avaient pu
tarder à découvrir le corral, alors inhabité. Là, ils s'étaient
vraisemblablement installés en attendant le moment de mettre à
exécution leurs abominables projets.
L'arrivée d'Ayrton les avait surpris, mais ils étaient parvenus à
s'emparer du malheureux, et... la suite se devinait aisément!
Maintenant, les convicts -- réduits à cinq, il est vrai, mais bien
armés -- rôdaient dans les bois, et s'y aventurer, c'était
s'exposer à leurs coups, sans qu'il y eût possibilité ni de les
parer, ni de les prévenir.
«Attendre! Il n'y a pas autre chose à faire! répétait Cyrus Smith.
Lorsque Harbert sera guéri, nous pourrons organiser une battue
générale de l'île et avoir raison de ces convicts. Ce sera l'objet
de notre grande expédition, en même temps...
-- Que la recherche de notre protecteur mystérieux, ajouta Gédéon
Spilett, en achevant la phrase de l'ingénieur. Ah! Il faut avouer,
mon cher Cyrus, que, cette fois, sa protection nous a fait défaut,
et au moment même où elle nous eût été le plus nécessaire!
-- Qui sait! répondit l'ingénieur.
-- Que voulez-vous dire? demanda le reporter.
-- Que nous ne sommes pas au bout de nos peines, mon cher Spilett,
et que la puissante intervention aura peut-être encore l'occasion
de s'exercer. Mais il ne s'agit pas de cela. La vie d'Harbert
avant tout.»
C'était la plus douloureuse préoccupation des colons. Quelques
jours se passèrent, et l'état du pauvre garçon n'avait
heureusement pas empiré. Or, du temps gagné sur la maladie,
c'était beaucoup. L'eau froide, toujours maintenue à la
température convenable, avait absolument empêché l'inflammation
des plaies. Il sembla même au reporter que cette eau, un peu
sulfureuse, -- ce qu'expliquait le voisinage du volcan, -- avait
une action plus directe sur la cicatrisation. La suppuration était
beaucoup moins abondante, et, grâce aux soins incessants dont il
était entouré, Harbert revenait à la vie, et sa fièvre tendait à
baisser. Il était, d'ailleurs, soumis à une diète sévère, et, par
conséquent, sa faiblesse était et devait être extrême; mais les
tisanes ne lui manquaient pas, et le repos absolu lui faisait le
plus grand bien.
Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Pencroff étaient devenus très
habiles à panser le jeune blessé. Tout le linge de l'habitation
avait été sacrifié. Les plaies d'Harbert, recouvertes de
compresses et de charpie, n'étaient serrées ni trop ni trop peu,
de manière à provoquer leur cicatrisation sans déterminer de
réaction inflammatoire. Le reporter apportait à ces pansements un
soin extrême, sachant bien quelle en était l'importance, et
répétant à ses compagnons ce que la plupart des médecins
reconnaissent volontiers: c'est qu'il est plus rare peut-être de
voir un pansement bien fait qu'une opération bien faite. Au bout
de dix jours, le 22 novembre, Harbert allait sensiblement mieux.
Il avait commencé à prendre quelque nourriture. Les couleurs
revenaient à ses joues, et ses bons yeux souriaient à ses gardes-
malades. Il causait un peu, malgré les efforts de Pencroff, qui,
lui, parlait tout le temps pour l'empêcher de prendre la parole et
racontait les histoires les plus invraisemblables.
Harbert l'avait interrogé au sujet d'Ayrton, qu'il était étonné de
ne pas voir près de lui, pensant qu'il devait être au corral. Mais
le marin, ne voulant point affliger Harbert, s'était contenté de
répondre qu'Ayrton avait rejoint Nab, afin de défendre Granite-
House.
«Hein! disait-il, ces pirates! Voilà des gentlemen qui n'ont plus
droit à aucun égard! Et M Smith qui voulait les prendre par les
sentiments! Je leur enverrai du sentiment, moi, mais en bon plomb
de calibre!
-- Et on ne les a pas revus? demanda Harbert.
-- Non, mon enfant, répondit le marin, mais nous les retrouverons,
et, quand vous serez guéri, nous verrons si ces lâches, qui
frappent par derrière, oseront nous attaquer face à face!
-- Je suis encore bien faible, mon pauvre Pencroff!
-- Eh! Les forces reviendront peu à peu! Qu'est-ce qu'une balle à
travers la poitrine? Une simple plaisanterie! J'en ai vu bien
d'autres, et je ne m'en porte pas plus mal!»
Enfin, les choses paraissaient être pour le mieux, et, du moment
qu'aucune complication ne survenait, la guérison d'Harbert pouvait
être regardée comme assurée. Mais quelle eût été la situation des
colons si son état se fût aggravé, si, par exemple, la balle lui
fût restée dans le corps, si son bras ou sa jambe avaient dû être
amputés!
«Non, dit plus d'une fois Gédéon Spilett, je n'ai jamais pensé à
une telle éventualité sans frémir!
-- Et cependant, s'il avait fallu agir, lui répondit un jour Cyrus
Smith, vous n'auriez pas hésité?
-- Non, Cyrus! dit Gédéon Spilett, mais que Dieu soit béni de nous
avoir épargné cette complication!»
Ainsi que dans tant d'autres conjonctures, les colons avaient fait
appel à cette logique du simple bon sens qui les avait tant de
fois servis, et encore une fois, grâce à leurs connaissances
générales, ils avaient réussi! Mais le moment ne viendrait-il pas
où toute leur science serait mise en défaut? Ils étaient seuls sur
cette île. Or, les hommes se complètent par l'état de société, ils
sont nécessaires les uns aux autres. Cyrus Smith le savait bien,
et quelquefois il se demandait si quelque circonstance ne se
produirait pas, qu'ils seraient impuissants à surmonter!
Il lui semblait, d'ailleurs, que ses compagnons et lui, jusque-là
si heureux, fussent entrés dans une période néfaste. Depuis plus
de deux ans et demi qu'ils s'étaient échappés de Richmond, on peut
dire que tout avait été à leur gré. L'île leur avait abondamment
fourni minéraux, végétaux, animaux, et si la nature les avait
constamment comblés, leur science avait su tirer parti de ce
qu'elle leur offrait. Le bien-être matériel de la colonie était
pour ainsi dire complet. De plus, en de certaines circonstances,
une influence inexplicable leur était venue en aide!... mais tout
cela ne pouvait avoir qu'un temps!
Bref, Cyrus Smith croyait s'apercevoir que la chance semblait
tourner contre eux. En effet, le navire des convicts avait paru
dans les eaux de l'île, et si ces pirates avaient été pour ainsi
dire miraculeusement détruits, six d'entre eux, du moins, avaient
échappé à la catastrophe. Ils avaient débarqué sur l'île, et les
cinq qui survivaient y étaient à peu près insaisissables.
Ayrton avait été, sans aucun doute, massacré par ces misérables,
qui possédaient des armes à feu, et, au premier emploi qu'ils en
avaient fait, Harbert était tombé, frappé presque mortellement.
Étaient-ce donc là les premiers coups que la fortune contraire
adressait aux colons? Voilà ce que se demandait Cyrus Smith! Voilà
ce qu'il répétait souvent au reporter, et il leur semblait aussi
que cette intervention si étrange, mais si efficace, qui les avait
tant servis jusqu'alors, leur faisait maintenant défaut. Cet être
mystérieux, quel qu'il fût, dont ils ne pouvaient nier
l'existence, avait-il donc abandonné l'île? Avait-il succombé à
son tour?
À ces questions, aucune réponse n'était possible.
Mais qu'on ne s'imagine pas que Cyrus Smith et son compagnon,
parce qu'ils causaient de ces choses, fussent gens à désespérer!
Loin de là. Ils regardaient la situation en face, ils analysaient
les chances, ils se préparaient à tout événement, ils se posaient
fermes et droits devant l'avenir, et si l'adversité devait enfin
les frapper, elle trouverait en eux des hommes préparés à la
combattre.
CHAPITRE IX
La convalescence du jeune malade marchait régulièrement. Une seule
chose était maintenant à désirer, c'était que son état permît de
le ramener à Granite-House. Quelque bien aménagée et
approvisionnée que fût l'habitation du corral, on ne pouvait y
trouver le confortable de la saine demeure de granit. En outre,
elle n'offrait pas la même sécurité, et ses hôtes, malgré leur
surveillance, y étaient toujours sous la menace de quelque coup de
feu des convicts. Là-bas, au contraire, au milieu de cet
inexpugnable et inaccessible massif, ils n'auraient rien à
redouter, et toute tentative contre leurs personnes devrait
forcément échouer. Ils attendaient donc impatiemment le moment
auquel Harbert pourrait être transporté sans danger pour sa
blessure, et ils étaient décidés à opérer ce transport, bien que
les communications à travers les bois du jacamar fussent très
difficiles.
On était sans nouvelles de Nab, mais sans inquiétude à son égard.
Le courageux nègre, bien retranché dans les profondeurs de
Granite-House, ne se laisserait pas surprendre. Top ne lui avait
pas été renvoyé, et il avait paru inutile d'exposer le fidèle
chien à quelque coup de fusil qui eût privé les colons de leur
plus utile auxiliaire.
On attendait donc, mais les colons avaient hâte d'être réunis à
Granite-House. Il en coûtait à l'ingénieur de voir ses forces
divisées, car c'était faire le jeu des pirates. Depuis la
disparition d'Ayrton, ils n'étaient plus que quatre contre cinq,
car Harbert ne pouvait compter encore, et ce n'était pas le
moindre souci du brave enfant, qui comprenait bien les embarras
dont il était la cause!
La question de savoir comment, dans les conditions actuelles, on
agirait contre les convicts, fut traitée à fond dans la journée du
29 novembre entre Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Pencroff, à un
moment où Harbert, assoupi, ne pouvait les entendre.
«Mes amis, dit le reporter, après qu'il eut été question de Nab et
de l'impossibilité de communiquer avec lui, je crois, comme vous,
que se hasarder sur la route du corral, ce serait risquer de
recevoir un coup de fusil sans pouvoir le rendre. Mais ne pensez-
vous pas que ce qu'il conviendrait de faire maintenant, ce serait
de donner franchement la chasse à ces misérables?
-- C'est à quoi je songeais, répondit Pencroff. Nous n'en sommes
pas, je suppose, à redouter une balle, et, pour mon compte, si
Monsieur Cyrus m'approuve, je suis prêt à me jeter sur la forêt!
Que diable! un homme en vaut un autre!
-- Mais en vaut-il cinq? demanda l'ingénieur.
-- Je me joindrai à Pencroff, répondit le reporter, et tous deux,
bien armés, accompagnés de Top...
-- Mon cher Spilett, et vous, Pencroff, reprit Cyrus Smith,
raisonnons froidement. Si les convicts étaient gîtés dans un
endroit de l'île, si cet endroit nous était connu, et s'il ne
s'agissait que de les en débusquer, je comprendrais une attaque
directe. Mais n'y a-t-il pas lieu de craindre, au contraire,
qu'ils ne soient assurés de tirer le premier coup de feu?
-- Eh, Monsieur Cyrus, s'écria Pencroff, une balle ne va pas
toujours à son adresse!
-- Celle qui a frappé Harbert ne s'est pas égarée, Pencroff,
répondit l'ingénieur. D'ailleurs, remarquez que si tous les deux
vous quittiez le corral, j'y resterais seul pour le défendre.
Répondez-vous que les convicts ne vous verront pas l'abandonner,
qu'ils ne vous laisseront pas vous engager dans la forêt, et
qu'ils ne l'attaqueront pas pendant votre absence, sachant qu'il
n'y aura plus ici qu'un enfant blessé et un homme.
-- Vous avez raison, Monsieur Cyrus, répondit Pencroff, dont une
sourde colère gonflait la poitrine, vous avez raison. Ils feront
tout pour reprendre le corral, qu'ils savent être bien
approvisionné! Et, seul, vous ne pourriez tenir contre eux! Ah! Si
nous étions à Granite-House!
-- Si nous étions à Granite-House, répondit l'ingénieur, la
situation serait très différente! Là, je ne craindrais pas de
laisser Harbert avec l'un de nous, et les trois autres iraient
fouiller les forêts de l'île. Mais nous sommes au corral, et il
convient d'y rester jusqu'au moment où nous pourrons le quitter
tous ensemble!»
Il n'y avait rien à répondre aux raisonnements de Cyrus Smith, et
ses compagnons le comprirent bien.
«Si seulement Ayrton eût encore été des nôtres! dit Gédéon
Spilett. Pauvre homme! Son retour à la vie sociale n'aura été que
de courte durée!
-- S'il est mort?... ajouta Pencroff d'un ton assez singulier.
-- Espérez-vous donc, Pencroff, que ces coquins l'aient épargné?
demanda Gédéon Spilett.
-- Oui! S'ils ont eu intérêt à le faire!
-- Quoi! Vous supposeriez qu'Ayrton, retrouvant ses anciens
complices, oubliant tout ce qu'il nous doit...
-- Que sait-on? répondit le marin, qui ne hasardait pas sans
hésiter cette fâcheuse supposition.
-- Pencroff, dit Cyrus Smith en prenant le bras du marin, vous
avez là une mauvaise pensée, et vous m'affligeriez beaucoup si
vous persistiez à parler ainsi! Je garantis la fidélité d'Ayrton!
-- Moi aussi, ajouta vivement le reporter.
-- Oui... oui!... Monsieur Cyrus... j'ai tort, répondit Pencroff.
C'est une mauvaise pensée, en effet, que j'ai eue là, et rien ne
la justifie! Mais que voulez-vous? Je n'ai plus tout à fait la
tête à moi. Cet emprisonnement au corral me pèse horriblement, et
je n'ai jamais été surexcité comme je le suis!
-- Soyez patient, Pencroff, répondit l'ingénieur.
-- Dans combien de temps, mon cher Spilett, croyez-vous qu'Harbert
puisse être transporté à Granite-House?
-- Cela est difficile à dire, Cyrus, répondit le reporter, car une
imprudence pourrait entraîner des conséquences funestes. Mais
enfin, sa convalescence se fait régulièrement, et si d'ici huit
jours les forces lui sont revenues, eh bien, nous verrons!»
Huit jours! Cela remettait le retour à Granite-House aux premiers
jours de décembre seulement.
À cette époque, le printemps avait déjà deux mois de date. Le
temps était beau, et la chaleur commençait à devenir forte. Les
forêts de l'île étaient en pleine frondaison, et le moment
approchait où les récoltes accoutumées devraient être faites. La
rentrée au plateau de Grande-vue serait donc suivie de grands
travaux agricoles qu'interromprait seule l'expédition projetée
dans l'île.
On comprend donc combien cette séquestration au corral devait
nuire aux colons. Mais s'ils étaient obligés de se courber devant
la nécessité, ils ne le faisaient pas sans impatience. Une ou deux
fois, le reporter se hasarda sur la route et fit le tour de
l'enceinte palissadée. Top l'accompagnait, et Gédéon Spilett, sa
carabine armée, était prêt à tout événement.
Il ne fit aucune mauvaise rencontre et ne trouva aucune trace
suspecte. Son chien l'eût averti de tout danger, et, comme Top
n'aboya pas, on pouvait en conclure qu'il n'y avait rien à
craindre, en ce moment du moins, et que les convicts étaient
occupés dans une autre partie de l'île.
Cependant, à sa seconde sortie, le 27 novembre, Gédéon Spilett,
qui s'était aventuré sous bois pendant un quart de mille, dans le
sud de la montagne, remarqua que Top sentait quelque chose.
Le chien n'avait plus son allure indifférente; il allait et
venait, furetant dans les herbes et les broussailles, comme si son
odorât lui eût révélé quelque objet suspect.
Gédéon Spilett suivit Top, l'encouragea, l'excita de la voix, tout
en ayant l'oeil aux aguets, la carabine épaulée, et en profitant
de l'abri des arbres pour se couvrir. Il n'était pas probable que
Top eût senti la présence d'un homme, car, dans ce cas, il
l'aurait annoncée par des aboiements à demi contenus et une sorte
de colère sourde. Or, puisqu'il ne faisait entendre aucun
grondement, c'est que le danger n'était ni prochain, ni proche.
Cinq minutes environ se passèrent ainsi, Top furetant, le reporter
le suivant avec prudence, quand, tout à coup, le chien se
précipita vers un épais buisson et en tira un lambeau d'étoffe.
C'était un morceau de vêtement, maculé, lacéré, que Gédéon Spilett
rapporta immédiatement au corral.
Là, les colons l'examinèrent, et ils reconnurent que c'était un
morceau de la veste d'Ayrton, morceau de ce feutre uniquement
fabriqué à l'atelier de Granite-House.
«Vous le voyez, Pencroff, fit observer Cyrus Smith, il y a eu
résistance de la part du malheureux Ayrton. Les convicts l'ont
entraîné malgré lui! Doutez-vous encore de son honnêteté?
-- Non, Monsieur Cyrus, répondit le marin, et voilà longtemps que
je suis revenu de ma défiance d'un instant! Mais il y a, ce me
semble, une conséquence à tirer de ce fait.
-- Laquelle? demanda le reporter.
-- C'est qu'Ayrton n'a pas été tué au corral! C'est qu'on l'a
entraîné vivant, puisqu'il a résisté! Or, peut-être vit-il encore!
-- Peut-être, en effet», répondit l'ingénieur, qui demeura pensif.
Il y avait là un espoir, auquel pouvaient se reprendre les
compagnons d'Ayrton. En effet, ils avaient dû croire que, surpris
au corral, Ayrton était tombé sous quelque balle, comme était
tombé Harbert. Mais, si les convicts ne l'avaient pas tué tout
d'abord, s'ils l'avaient emmené vivant dans quelque autre partie
de l'île, ne pouvait-on admettre qu'il fût encore leur prisonnier?
Peut-être même l'un d'eux avait-il retrouvé dans Ayrton un ancien
compagnon d'Australie, le Ben Joyce, le chef des convicts évadés?
Et qui sait s'ils n'avaient pas conçu l'espoir impossible de
ramener Ayrton à eux!
Il leur eût été si utile, s'ils avaient pu en faire un traître!...
Cet incident fut donc favorablement interprété au corral, et il ne
sembla plus impossible qu'on retrouvât Ayrton. De son côté, s'il
n'était que prisonnier, Ayrton ferait tout, sans doute, pour
échapper aux mains de ces bandits, et ce serait un puissant
auxiliaire pour les colons!
«En tout cas, fit observer Gédéon Spilett, si, par bonheur, Ayrton
parvient à se sauver, c'est à Granite-House qu'il ira directement,
car il ne connaît pas la tentative d'assassinat dont Harbert a été
victime, et, par conséquent, il ne peut croire que nous soyons
emprisonnés au corral.
-- Ah! Je voudrais qu'il y fût, à Granite-House! s'écria Pencroff,
et que nous y fussions aussi! Car enfin, si les coquins ne peuvent
rien tenter contre notre demeure, du moins peuvent-ils saccager le
plateau, nos plantations, notre basse-cour!»
Pencroff était devenu un vrai fermier, attaché de coeur à ses
récoltes. Mais il faut dire qu'Harbert était plus que tous
impatient de retourner à Granite-House, car il savait combien la
présence des colons y était nécessaire. Et c'était lui qui les
retenait au corral! Aussi cette idée unique occupait-elle son
esprit: quitter le corral, le quitter quand même! Il croyait
pouvoir supporter le transport à Granite-House. Il assurait que
les forces lui reviendraient plus vite dans sa chambre, avec l'air
et la vue de la mer!
Plusieurs fois il pressa Gédéon Spilett, mais celui-ci, craignant,
avec raison, que les plaies d'Harbert, mal cicatrisées, ne se
rouvrissent en route, ne donnait pas l'ordre de partir.
Cependant, un incident se produisit, qui entraîna Cyrus Smith et
ses deux amis à céder aux désirs du jeune garçon, et dieu sait ce
que cette détermination pouvait leur causer de douleurs et de
remords!
On était au 29 novembre. Il était sept heures du matin. Les trois
colons causaient dans la chambre d'Harbert, quand ils entendirent
Top pousser de vifs aboiements.
Cyrus Smith, Pencroff et Gédéon Spilett saisirent leurs fusils,
toujours prêts à faire feu, et ils sortirent de la maison.
Top, ayant couru au pied de l'enceinte palissadée, sautait,
aboyait, mais c'était contentement, non colère.
«Quelqu'un vient!
-- Oui!
-- Ce n'est pas un ennemi!
-- Nab, peut-être?
-- Ou Ayrton?»
À peine ces mots avaient-ils été échangés entre l'ingénieur et ses
deux compagnons, qu'un corps bondissait par-dessus la palissade et
retombait sur le sol du corral.
C'était Jup, maître Jup en personne, auquel Top fit un véritable
accueil d'ami!
«Jup! s'écria Pencroff.
-- C'est Nab qui nous l'envoie! dit le reporter.
-- Alors, répondit l'ingénieur, il doit avoir quelque billet sur
lui.»
Pencroff se précipita vers l'orang. Évidemment, si Nab avait eu
quelque fait important à faire connaître à son maître, il ne
pouvait employer un plus sûr et plus rapide messager, qui pouvait
passer là où ni les colons ni Top lui-même n'auraient peut-être pu
le faire.
Cyrus Smith ne s'était pas trompé. Au cou de Jup était pendu un
petit sac, et dans ce sac se trouvait un billet tracé de la main
de Nab. Que l'on juge du désespoir de Cyrus Smith et de ses
compagnons, quand ils lurent ces mots:
«Vendredi, 6 h. matin.
«Plateau envahi par les convicts!
«Nab.»
Ils se regardèrent sans prononcer un mot, puis ils rentrèrent dans
la maison. Que devaient-ils faire?
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