plus mauvais du Pacifique. Il semblait vraiment qu'elle formât le
point central de vastes cyclones, qui la fouettaient comme fait le
fouet de la toupie.
Seulement, ici, c'était la toupie qui était immobile, et le fouet
qui tournait.
Pendant la première semaine du mois d'août, les rafales
s'apaisèrent peu à peu, et l'atmosphère recouvra un calme qu'elle
semblait avoir à jamais perdu. Avec le calme, la température
s'abaissa, le froid redevint très vif, et la colonne
thermométrique tomba à huit degrés fahrenheit au-dessous de zéro
(22 degrés centigrades au-dessous de glace).
Le 3 août, une excursion, projetée depuis quelques jours, fut
faite dans le sud-est de l'île, vers le marais des tadornes. Les
chasseurs étaient tentés par tout le gibier aquatique, qui
établissait là ses quartiers d'hiver. Canards sauvages,
bécassines, pilets, sarcelles, grèbes, y abondaient, et il fut
décidé qu'un jour serait consacré à une expédition contre ces
volatiles.
Non seulement Gédéon Spilett et Harbert, mais aussi Pencroff et
Nab prirent part à l'expédition. Seul, Cyrus Smith, prétextant
quelque travail, ne se joignit point à eux et demeura à Granite-
House.
Les chasseurs prirent donc la route de port ballon pour se rendre
au marais, après avoir promis d'être revenus le soir. Top et Jup
les accompagnaient. Dès qu'ils eurent passé le pont de la Mercy,
l'ingénieur le releva et revint, avec la pensée de mettre à
exécution un projet pour lequel il voulait être seul.
Or, ce projet, c'était d'explorer minutieusement ce puits
intérieur dont l'orifice s'ouvrait au niveau du couloir de
Granite-House, et qui communiquait avec la mer, puisqu'autrefois
il servait de passage aux eaux du lac.
Pourquoi Top tournait-il si souvent autour de cet orifice?
Pourquoi laissait-il échapper de si étranges aboiements, quand une
sorte d'inquiétude le ramenait vers ce puits? Pourquoi Jup se
joignait-il à Top dans une sorte d'anxiété commune? Ce puits
avait-il d'autres branchements que la communication verticale avec
la mer? Se ramifiait-il vers d'autres portions de l'île? Voilà ce
que Cyrus Smith voulait savoir, et, d'abord, être seul à savoir.
Il avait donc résolu de tenter l'exploration du puits pendant une
absence de ses compagnons, et l'occasion se présentait de le
faire.
Il était facile de descendre jusqu'au fond du puits, en employant
l'échelle de corde qui ne servait plus depuis l'installation de
l'ascenseur, et dont la longueur était suffisante. C'est ce que
fit l'ingénieur. Il traîna l'échelle jusqu'à ce trou, dont le
diamètre mesurait six pieds environ, et il la laissa se dérouler,
après avoir solidement attaché son extrémité supérieure. Puis,
ayant allumé une lanterne, pris un revolver et passé un coutelas à
sa ceinture, il commença à descendre les premiers échelons.
Partout, la paroi était pleine; mais quelques saillies du roc se
dressaient de distance en distance, et, au moyen de ces saillies,
il eût été réellement possible à un être agile de s'élever jusqu'à
l'orifice du puits.
C'est une remarque que fit l'ingénieur; mais, en promenant avec
soin sa lanterne sur ces saillies, il ne trouva aucune empreinte,
aucune cassure, qui pût donner à penser qu'elles eussent servi à
une escalade ancienne ou récente.
Cyrus Smith descendit plus profondément, en éclairant tous les
points de la paroi. Il n'y vit rien de suspect.
Lorsque l'ingénieur eut atteint les derniers échelons, il sentit
la surface de l'eau, qui était alors parfaitement calme. Ni à son
niveau, ni dans aucune autre partie du puits, ne s'ouvrait aucun
couloir latéral qui pût se ramifier à l'intérieur du massif. La
muraille, que Cyrus Smith frappa du manche de son coutelas,
sonnait le plein. C'était un granit compact, à travers lequel nul
être vivant ne pouvait se frayer un chemin. Pour arriver au fond
du puits et s'élever ensuite jusqu'à son orifice, il fallait
nécessairement passer par ce canal, toujours immergé, qui le
mettait en communication avec la mer à travers le sous-sol rocheux
de la grève, et cela n'était possible qu'à des animaux marins.
Quant à la question de savoir où aboutissait ce canal, en quel
point du littoral et à quelle profondeur sous les flots, on ne
pouvait la résoudre.
Donc, Cyrus Smith, ayant terminé son exploration, remonta, retira
l'échelle, recouvrit l'orifice du puits et revint, tout pensif, à
la grande salle de Granite-House, en se disant: «Je n'ai rien vu,
et pourtant il y a quelque chose!»
CHAPITRE XII
Le soir même, les chasseurs revinrent, ayant fait bonne chasse,
et, littéralement chargés de gibier, ils portaient tout ce que
pouvaient porter quatre hommes.
Top avait un chapelet de pilets autour du cou, et Jup, des
ceintures de bécassines autour du corps.
«Voilà, mon maître, s'écria Nab, voilà de quoi employer notre
temps! Conserves, pâtés, nous aurons là une réserve agréable! Mais
il faut que quelqu'un m'aide. Je compte sur toi, Pencroff.
-- Non, Nab, répondit le marin. Le gréement du bateau me réclame,
et tu voudras bien te passer de moi.
-- Et vous, Monsieur Harbert?
-- Moi, Nab, il faut que j'aille demain au corral, répondit le
jeune garçon.
-- Ce sera donc vous, Monsieur Spilett, qui m'aiderez?
-- Pour t'obliger, Nab, répondit le reporter, mais je te préviens
que si tu me dévoiles tes recettes, je les publierai.
-- À votre convenance, Monsieur Spilett, répondit Nab, à votre
convenance!»
Et voilà comment, le lendemain, Gédéon Spilett, devenu l'aide de
Nab, fut installé dans son laboratoire culinaire. Mais auparavant,
l'ingénieur lui avait fait connaître le résultat de l'exploration
qu'il avait faite la veille, et, à cet égard, le reporter partagea
l'opinion de Cyrus Smith, que, bien qu'il n'eût rien trouvé, il
restait toujours un secret à découvrir!
Les froids persévérèrent pendant une semaine encore, et les colons
ne quittèrent pas Granite-House, si ce n'est pour les soins à
donner à la basse-cour. La demeure était parfumée des bonnes
odeurs qu'émettaient les manipulations savantes de Nab et du
reporter; mais tout le produit de la chasse aux marais ne fut pas
transformé en conserves, et comme le gibier, par ce froid intense,
se gardait parfaitement, canards sauvages et autres furent mangés
frais et déclarés supérieurs à toutes autres bêtes aquatiques du
monde connu.
Pendant cette semaine, Pencroff, aidé par Harbert, qui maniait
habilement l'aiguille du voilier, travailla avec tant d'ardeur,
que les voiles de l'embarcation furent terminées. Le cordage de
chanvre ne manquait pas, grâce au gréement qui avait été retrouvé
avec l'enveloppe du ballon. Les câbles, les cordages du filet,
tout cela était fait d'un filin excellent, dont le marin tira bon
parti. Les voiles furent bordées de fortes ralingues, et il
restait encore de quoi fabriquer les drisses, les haubans, les
écoutes, etc. Quant au pouliage, sur les conseils de Pencroff et
au moyen du tour qu'il avait installé, Cyrus Smith fabriqua les
poulies nécessaires. Il arriva donc que le gréement était
entièrement paré bien avant que le bateau fût fini. Pencroff
dressa même un pavillon bleu, rouge et blanc, dont les couleurs
avaient été fournies par certaines plantes tinctoriales, très
abondantes dans l'île. Seulement, aux trente-sept étoiles
représentant les trente-sept états de l'union qui resplendissent
sur le yacht des pavillons américains, le marin en avait ajouté
une trente-huitième, l'étoile de «l'état de Lincoln», car il
considérait son île comme déjà rattachée à la grande république.
«Et, disait-il, elle l'est de coeur, si elle ne l'est pas encore
de fait!» en attendant, ce pavillon fut arboré à la fenêtre
centrale de Granite-House, et les colons le saluèrent de trois
hurrahs.
Cependant on touchait au terme de la saison froide, et il semblait
que ce second hiver allait se passer sans incident grave, quand,
dans la nuit du 11 août, le plateau de Grande-vue fut menacé d'une
dévastation complète.
Après une journée bien remplie, les colons dormaient profondément,
lorsque, vers quatre heures du matin, ils furent subitement
réveillés par les aboiements de Top.
Le chien n'aboyait pas, cette fois, près de l'orifice du puits,
mais au seuil de la porte, et il se jetait dessus comme s'il eût
voulu l'enfoncer. Jup, de son côté, poussait des cris aigus.
«Eh bien, Top!» cria Nab, qui fut le premier éveillé.
Mais le chien continua d'aboyer avec plus de fureur.
«Qu'est-ce donc?» demanda Cyrus Smith.
Et tous, vêtus à la hâte, se précipitèrent vers les fenêtres de la
chambre, qu'ils ouvrirent.
Sous leurs yeux se développait une couche de neige qui paraissait
à peine blanche dans cette nuit très obscure. Les colons ne virent
rien, mais ils entendirent de singuliers aboiements qui éclataient
dans l'ombre. Il était évident que la grève avait été envahie par
un certain nombre d'animaux que l'on ne pouvait distinguer.
«Qu'est-ce? s'écria Pencroff.
-- Des loups, des jaguars ou des singes! répondit Nab.
-- Diable! Mais ils peuvent gagner le haut du plateau! dit le
reporter.
-- Et notre basse-cour, s'écria Harbert, et nos plantations?...
-- Par où ont-ils donc passé? demanda Pencroff.
-- Ils auront franchi le ponceau de la grève, répondit
l'ingénieur, que l'un de nous aura oublié de refermer.
-- En effet, dit Spilett, je me rappelle l'avoir laissé ouvert...
-- Un beau coup que vous avez fait là, Monsieur Spilett! s'écria
le marin.
-- Ce qui est fait est fait, répondit Cyrus Smith. Avisons à ce
qu'il faut faire!»
Telles furent les demandes et les réponses qui furent rapidement
échangées entre Cyrus Smith et ses compagnons. Il était certain
que le ponceau avait été franchi, que la grève était envahie par
des animaux, et que ceux-ci, quels qu'ils fussent, pouvaient, en
remontant la rive gauche de la Mercy, arriver au plateau de
Grande-vue. Il fallait donc les gagner de vitesse et les
combattre, au besoin.
«Mais quelles sont ces bêtes-là?» fut-il demandé une seconde fois,
au moment où les aboiements retentissaient avec plus de force.
Ces aboiements firent tressaillir Harbert, et il se souvint de les
avoir déjà entendus pendant sa première visite aux sources du
creek-rouge.
«Ce sont des culpeux, ce sont des renards! dit-il.
-- En avant!» s'écria le marin.
Et tous, s'armant de haches, de carabines et de revolvers, se
précipitèrent dans la banne de l'ascenseur et prirent pied sur la
grève.
Ce sont de dangereux animaux que ces culpeux, quand ils sont en
grand nombre et que la faim les irrite.
Néanmoins, les colons n'hésitèrent pas à se jeter au milieu de la
bande, et leurs premiers coups de revolver, lançant de rapides
éclairs dans l'obscurité, firent reculer les premiers assaillants.
Ce qui importait avant tout, c'était d'empêcher ces pillards de
s'élever jusqu'au plateau de Grande-vue, car les plantations, la
basse-cour, eussent été à leur merci, et d'immenses dégâts, peut-
être irréparables, surtout en ce qui concernait le champ de blé,
se seraient inévitablement produits.
Mais comme l'envahissement du plateau ne pouvait se faire que par
la rive gauche de la Mercy, il suffisait d'opposer aux culpeux une
barrière insurmontable sur cette étroite portion de la berge
comprise entre la rivière et la muraille de granit.
Ceci fut compris de tous, et, sur un ordre de Cyrus Smith, ils
gagnèrent l'endroit désigné, pendant que la troupe des culpeux
bondissait dans l'ombre.
Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff et Nab se
disposèrent donc de manière à former une ligne infranchissable.
Top, ses formidables mâchoires ouvertes, précédait les colons, et
il était suivi de Jup, armé d'un gourdin noueux qu'il brandissait
comme une massue.
La nuit était extrêmement obscure. Ce n'était qu'à la lueur des
décharges, dont chacune devait porter, qu'on apercevait les
assaillants, qui devaient être au moins une centaine, et dont les
yeux brillaient comme des braises.
«Il ne faut pas qu'ils passent! s'écria Pencroff.
-- Ils ne passeront pas!» répondit l'ingénieur.
Mais s'ils ne passèrent pas, ce ne fut pas faute de l'avoir tenté.
Les derniers rangs poussaient les premiers, et ce fut une lutte
incessante à coups de revolver et à coups de hache. Bien des
cadavres de culpeux devaient déjà joncher le sol, mais la bande ne
semblait pas diminuer, et on eût dit qu'elle se renouvelait sans
cesse par le ponceau de la grève.
Bientôt, les colons durent lutter corps à corps, et ils n'étaient
pas sans avoir reçu quelques blessures, légères fort heureusement.
Harbert avait, d'un coup de revolver, débarrassé Nab, sur le dos
duquel un culpeux venait de s'abattre comme un chat-tigre. Top se
battait avec une fureur véritable, sautant à la gorge des renards
et les étranglant net. Jup, armé de son bâton, tapait comme un
sourd, et c'était en vain qu'on voulait le faire rester en
arrière. Doué, sans doute, d'une vue qui lui permettait de percer
cette obscurité, il était toujours au plus fort du combat et
poussait de temps en temps un sifflement aigu, qui était chez lui
la marque d'une extrême jubilation. À un certain moment, il
s'avança même si loin, qu'à la lueur d'un coup de revolver, on put
le voir entouré de cinq ou six grands culpeux, auxquels il tenait
tête avec un rare sang-froid.
Cependant la lutte devait finir à l'avantage des colons, mais
après qu'ils eurent résisté deux grandes heures! Les premières
lueurs de l'aube, sans doute, déterminèrent la retraite des
assaillants, qui détalèrent vers le nord, de manière à repasser le
ponceau, que Nab courut relever immédiatement.
Quand le jour eut suffisamment éclairé le champ de bataille, les
colons purent compter une cinquantaine de cadavres épars sur la
grève.
«Et Jup! s'écria Pencroff. Où est donc Jup?»
Jup avait disparu. Son ami Nab l'appela, et, pour la première
fois, Jup ne répondit pas à l'appel de son ami.
Chacun se mit en quête de Jup, tremblant de le compter parmi les
morts. On déblaya la place des cadavres, qui tachaient la neige de
leur sang, et Jup fut retrouvé au milieu d'un véritable monceau de
culpeux dont les mâchoires fracassées, les reins brisés,
témoignaient qu'ils avaient eu affaire au terrible gourdin de
l'intrépide animal. Le pauvre Jup tenait encore à la main le
tronçon de son bâton rompu; mais privé de son arme, il avait été
accablé par le nombre, et de profondes blessures labouraient sa
poitrine.
«Il est vivant! s'écria Nab, qui se pencha sur lui.
-- Et nous le sauverons, répondit le marin, nous le soignerons
comme l'un de nous!»
Il semblait que Jup comprît, car il inclina sa tête sur l'épaule
de Pencroff, comme pour le remercier.
Le marin était blessé lui-même, mais ses blessures, ainsi que
celles de ses compagnons, étaient insignifiantes, car, grâce à
leurs armes à feu, presque toujours ils avaient pu tenir les
assaillants à distance. Il n'y avait donc que l'orang dont l'état
fût grave.
Jup, porté par Nab et Pencroff, fut amené jusqu'à l'ascenseur, et
c'est à peine si un faible gémissement sortit de ses lèvres. On le
remonta doucement à Granite-House. Là, il fut installé sur un des
matelas empruntés à l'une des couchettes, et ses blessures furent
lavées avec le plus grand soin.
Il ne paraissait pas qu'elles eussent atteint quelque organe
essentiel, mais Jup avait été très affaibli par la perte de son
sang, et la fièvre se déclara à un degré assez fort.
On le coucha donc, après son pansement, on lui imposa une diète
sévère, «tout comme à une personne naturelle», dit Nab, et on lui
fit boire quelques tasses de tisane rafraîchissante, dont la
pharmacie végétale de Granite-House fournit les ingrédients.
Jup s'endormit d'un sommeil agité d'abord; mais peu à peu sa
respiration devint plus régulière, et on le laissa reposer dans le
plus grand calme. De temps en temps, Top, marchant, on peut dire
«sur la pointe des pieds», venait visiter son ami et semblait
approuver tous les soins que l'on prenait de lui. Une des mains de
Jup pendait hors de la couche, et Top la léchait d'un air contrit.
Ce matin même, on procéda à l'ensevelissement des morts, qui
furent traînés jusqu'à la forêt du Far-West et enterrés
profondément.
Cette attaque, qui aurait pu avoir des conséquences si graves, fut
une leçon pour les colons, et désormais ils ne se couchèrent plus
sans que l'un d'eux se fût assuré que tous les ponts étaient
relevés et qu'aucune invasion n'était possible.
Cependant Jup, après avoir donné des craintes sérieuses pendant
quelques jours, réagit vigoureusement contre le mal. Sa
constitution l'emporta, la fièvre diminua peu à peu, et Gédéon
Spilett, qui était un peu médecin, le considéra bientôt comme tiré
d'affaire. Le 16 août, Jup commença à manger. Nab lui faisait de
bons petits plats sucrés que le malade dégustait avec sensualité,
car, s'il avait un défaut mignon, c'était d'être un tantinet
gourmand, et Nab n'avait jamais rien fait pour le corriger de ce
défaut-là.
«Que voulez-vous? Disait-il à Gédéon Spilett, qui lui reprochait
quelquefois de le gâter, il n'a pas d'autre plaisir que celui de
la bouche, ce pauvre Jup, et je suis trop heureux de pouvoir
reconnaître ainsi ses services!»
Dix jours après avoir pris le lit, le 21 août, maître Jup se leva.
Ses blessures étaient cicatrisées, et on vit bien qu'il ne
tarderait pas à recouvrer sa souplesse et sa vigueur habituelles.
Comme tous les convalescents, il fut alors pris d'une faim
dévorante, et le reporter le laissa manger à sa fantaisie, car il
se fiait à cet instinct qui manque trop souvent aux êtres
raisonnants et qui devait préserver l'orang de tout excès. Nab
était ravi de voir revenir l'appétit de son élève.
«Mange, lui disait-il, mon Jup, et ne te fais faute de rien! Tu as
versé ton sang pour nous, et c'est bien le moins que je t'aide à
le refaire!»
Enfin, le 25 août, on entendit la voix de Nab qui appelait ses
compagnons.
«Monsieur Cyrus, Monsieur Gédéon, Monsieur Harbert, Pencroff,
venez! Venez!»
Les colons, réunis dans la grande salle, se levèrent à l'appel de
Nab, qui était alors dans la chambre réservée à Jup.
«Qu'y a-t-il? demanda le reporter.
-- Voyez!» répondit Nab en poussant un vaste éclat de rire.
Et que vit-on? Maître Jup, qui fumait, tranquillement et
sérieusement, accroupi comme un turc sur la porte de Granite-
House!
«Ma pipe! s'écria Pencroff. Il a pris ma pipe! Ah! Mon brave Jup,
je t'en fais cadeau! Fume, mon ami, fume!»
Et Jup lançait gravement d'épaisses bouffées de tabac, ce qui
semblait lui procurer des jouissances sans pareilles.
Cyrus Smith ne se montra pas autrement étonné de l'incident, et il
cita plusieurs exemples de singes apprivoisés, auxquels l'usage du
tabac était devenu familier.
Mais, à partir de ce jour, maître Jup eut sa pipe à lui, l'ex-pipe
du marin, qui fut suspendue dans sa chambre, près de sa provision
de tabac. Il la bourrait lui-même, il l'allumait à un charbon
ardent et paraissait être le plus heureux des quadrumanes. On
pense bien que cette communauté de goût ne fit que resserrer entre
Jup et Pencroff ces étroits liens d'amitié qui unissaient déjà le
digne singe et l'honnête marin.
«C'est peut-être un homme, disait quelquefois Pencroff à Nab. Est-
ce que ça t'étonnerait si un jour il se mettait à nous parler?
-- Ma foi non, répondait Nab. Ce qui m'étonne, c'est plutôt qu'il
ne parle pas, car enfin, il ne lui manque que la parole!
-- Ça m'amuserait tout de même, reprenait le marin, si un beau
jour il me disait: «si nous changions de pipe, Pencroff!»
-- Oui, répondait Nab. Quel malheur qu'il soit muet de naissance!»
Avec le mois de septembre, l'hiver fut entièrement terminé, et les
travaux reprirent avec ardeur.
La construction du bateau avança rapidement. Il était entièrement
bordé déjà, et on le membra intérieurement, de manière à relier
toutes les parties de la coque, avec des membrures assouplies par
la vapeur d'eau, qui se prêtèrent à toutes les exigences du
gabarit.
Comme le bois ne manquait pas, Pencroff proposa à l'ingénieur de
doubler intérieurement la coque avec un vaigrage étanche, ce qui
assurerait complètement la solidité de l'embarcation.
Cyrus Smith ne sachant pas ce que réservait l'avenir, approuva
l'idée du marin de rendre son embarcation aussi solide que
possible.
Le vaigrage et le pont du bateau furent entièrement finis vers le
15 septembre. Pour calfater les coutures, on fit de l'étoupe avec
du zostère sec, qui fut introduit à coups de maillet entre les
bordages de la coque, du vaigrage et du pont; puis, ces coutures
furent recouvertes de goudron bouillant, que les pins de la forêt
fournirent avec abondance.
L'aménagement de l'embarcation fut des plus simples.
Elle avait d'abord été lestée avec de lourds morceaux de granit,
maçonnés dans un lit de chaux, et dont on arrima douze mille
livres environ. Un tillac fut posé par-dessus ce lest, et
l'intérieur fut divisé en deux chambres, le long desquelles
s'étendaient deux bancs, qui servaient de coffres. Le pied du mât
devait épontiller la cloison qui séparait les deux chambres, dans
lesquelles on parvenait par deux écoutilles, ouvertes sur le pont
et munies de capots.
Pencroff n'eut aucune peine à trouver un arbre convenable pour la
mâture. Il choisit un jeune sapin, bien droit, sans noeuds, qu'il
n'eut qu'à équarrir à son emplanture et à arrondir à sa tête. Les
ferrures du mât, celles du gouvernail et celles de la coque
avaient été grossièrement, mais solidement fabriquées à la forge
des cheminées. Enfin, vergues, mât de flèche, gui, espars,
avirons, etc., tout était terminé dans la première semaine
d'octobre, et il fut convenu qu'on ferait l'essai du bateau aux
abords de l'île, afin de reconnaître comment il se comportait à la
mer et dans quelle mesure on pouvait se fier à lui.
Pendant tout ce temps, les travaux nécessaires n'avaient point été
négligés. Le corral était réaménagé, car le troupeau de mouflons
et de chèvres comptait un certain nombre de petits qu'il fallait
loger et nourrir. Les visites des colons n'avaient manqué ni au
parc aux huîtres, ni à la garenne, ni aux gisements de houille et
de fer, ni à quelques parties jusque-là inexplorées des forêts du
Far-West, qui étaient fort giboyeuses.
Certaines plantes indigènes furent encore découvertes, et, si
elles n'avaient pas une utilité immédiate, elles contribuèrent à
varier les réserves végétales de Granite-House. C'étaient des
espèces de ficoïdes, les unes semblables à celles du cap, avec des
feuilles charnues comestibles, les autres produisant des graines
qui contenaient une sorte de farine.
Le 10 octobre, le bateau fut lancé à la mer. Pencroff était
radieux. L'opération réussit parfaitement.
L'embarcation, toute gréée, ayant été poussée sur des rouleaux à
la lisière du rivage, fut prise par la mer montante et flotta aux
applaudissements des colons, et particulièrement de Pencroff, qui
ne montra aucune modestie en cette occasion. D'ailleurs, sa vanité
devait survivre à l'achèvement du bateau, puisque, après l'avoir
construit, il allait être appelé à le commander. Le grade de
capitaine lui fut décerné de l'agrément de tous.
Pour satisfaire le capitaine Pencroff, il fallut tout d'abord
donner un nom à l'embarcation, et, après plusieurs propositions
longuement discutées, les suffrages se réunirent sur celui de
Bonadventure, qui était le nom de baptême de l'honnête marin.
Dès que le Bonadventure eut été soulevé par la marée montante, on
put voir qu'il se tenait parfaitement dans ses lignes d'eau, et
qu'il devait convenablement naviguer sous toutes les allures.
Du reste, l'essai en allait être fait, le jour même, dans une
excursion au large de la côte. Le temps était beau, la brise
fraîche, et la mer facile, surtout sur le littoral du sud, car le
vent soufflait du nord-ouest depuis une heure déjà.
«Embarque! Embarque!» criait le capitaine Pencroff.
Mais il fallait déjeuner avant de partir, et il parut même bon
d'emporter des provisions à bord, pour le cas où l'excursion se
prolongerait jusqu'au soir.
Cyrus Smith avait hâte, également, d'essayer cette embarcation,
dont les plans venaient de lui, bien que, sur le conseil du marin,
il en eût souvent modifié quelques parties; mais il n'avait pas en
elle la confiance que manifestait Pencroff, et comme celui-ci ne
reparlait plus du voyage à l'île Tabor, Cyrus Smith espérait même
que le marin y avait renoncé. Il lui eût répugné, en effet, de
voir deux ou trois de ses compagnons s'aventurer au loin sur cette
barque, si petite en somme, et qui ne jaugeait pas plus de quinze
tonneaux.
À dix heures et demie, tout le monde était à bord, même Jup, même
Top. Nab et Harbert levèrent l'ancre qui mordait le sable près de
l'embouchure de la Mercy, la brigantine fut hissée, le pavillon
lincolnien flotta en tête du mât, et le Bonadventure, dirigé par
Pencroff, prit le large.
Pour sortir de la baie de l'union, il fallut d'abord faire vent
arrière, et l'on put constater que, sous cette allure, la vitesse
de l'embarcation était satisfaisante.
Après avoir doublé la pointe de l'épave et le cap griffe, Pencroff
dut tenir le plus près, afin de prolonger la côte méridionale de
l'île, et, après avoir couru quelques bords, il observa que le
Bonadventure pouvait marcher environ à cinq quarts du vent, et
qu'il se soutenait convenablement contre la dérive. Il virait très
bien vent devant, ayant du «coup», comme disent les marins, et
gagnant même dans son virement.
Les passagers du Bonadventure étaient véritablement enchantés. Ils
avaient là une bonne embarcation, qui, le cas échéant, pourrait
leur rendre de grands services, et par ce beau temps, avec cette
brise bien faite, la promenade fut charmante.
Pencroff se porta au large, à trois ou quatre milles de la côte,
par le travers du port ballon. L'île apparut alors dans tout son
développement et sous un nouvel aspect, avec le panorama varié de
son littoral depuis le cap griffe jusqu'au promontoire du reptile,
ses premiers plans de forêts dans lesquels les conifères
tranchaient encore sur le jeune feuillage des autres arbres à
peine bourgeonnés, et ce mont Franklin, qui dominait l'ensemble et
dont quelques neiges blanchissaient la tête.
«Que c'est beau! s'écria Harbert.
-- Oui, notre île est belle et bonne, répondit Pencroff. Je l'aime
comme j'aimais ma pauvre mère! Elle nous a reçus, pauvres et
manquant de tout, et que manque-t-il à ces cinq enfants qui lui
sont tombés du ciel?
-- Rien! répondit Nab, rien, capitaine!»
Et les deux braves gens poussèrent trois formidables hurrahs en
l'honneur de leur île!
Pendant ce temps, Gédéon Spilett, appuyé au pied du mât, dessinait
le panorama qui se développait sous ses yeux.
Cyrus Smith regardait en silence.
«Eh bien, Monsieur Cyrus, demanda Pencroff, que dites-vous de
notre bateau?
-- Il paraît se bien comporter, répondit l'ingénieur.
-- Bon! Et croyez-vous, à présent, qu'il pourrait entreprendre un
voyage de quelque durée?
-- Quel voyage, Pencroff?
-- Celui de l'île Tabor, par exemple?
-- Mon ami, répondit Cyrus Smith, je crois que, dans un cas
pressant, il ne faudrait pas hésiter à se confier au Bonadventure,
même pour une traversée plus longue; mais, vous le savez, je vous
verrais partir avec peine pour l'île Tabor, puisque rien ne vous
oblige à y aller.
-- On aime à connaître ses voisins, répondit Pencroff, qui
s'entêtait dans son idée. L'île Tabor, c'est notre voisine, et
c'est la seule! La politesse veut qu'on aille, au moins, lui faire
une visite!
-- Diable! fit Gédéon Spilett, notre ami Pencroff est à cheval sur
les convenances!
-- Je ne suis à cheval sur rien du tout, riposta le marin, que
l'opposition de l'ingénieur vexait un peu, mais qui n'aurait pas
voulu lui causer quelque peine.
-- Songez, Pencroff, répondit Cyrus Smith, que vous ne pouvez
aller seul à l'île Tabor.
-- Un compagnon me suffira.
-- Soit, répondit l'ingénieur. C'est donc de deux colons sur cinq
que vous risquez de priver la colonie de l'île Lincoln?
-- Sur six! répondit Pencroff. Vous oubliez Jup.
-- Sur sept! ajouta Nab. Top en vaut bien un autre!
-- Il n'y a pas de risque, Monsieur Cyrus, reprit Pencroff.
-- C'est possible, Pencroff; mais, je vous le répète, c'est
s'exposer sans nécessité!»
L'entêté marin ne répondit pas et laissa tomber la conversation,
bien décidé à la reprendre. Mais il ne se doutait guère qu'un
incident allait lui venir en aide et changer en une oeuvre
d'humanité ce qui n'était qu'un caprice, discutable après tout. En
effet, après s'être tenu au large, le Bonadventure venait de se
rapprocher de la côte, en se dirigeant vers le port Ballon. Il
était important de vérifier les passes ménagées entre les bancs de
sable et les récifs, pour les baliser au besoin, puisque cette
petite crique devait être le port d'attache du bateau.
On n'était plus qu'à un demi-mille de la côte, et il avait fallu
louvoyer pour gagner contre le vent. La vitesse du Bonadventure
n'était que très modérée alors, parce que la brise, en partie
arrêtée par la haute terre, gonflait à peine ses voiles, et la
mer, unie comme une glace, ne se ridait qu'au souffle des risées
qui passaient capricieusement.
Harbert se tenait à l'avant, afin d'indiquer la route à suivre au
milieu des passes, lorsqu'il s'écria tout d'un coup:
«Lofe, Pencroff, lofe.
-- Qu'est-ce qu'il y a? répondit le marin en se levant. Une roche?
-- Non... attends, dit Harbert... je ne vois pas bien... lofe
encore... bon... arrive un peu...»
Et ce disant, Harbert, couché le long du bord, plongea rapidement
son bras dans l'eau et se releva en disant:
«Une bouteille!»
Il tenait à la main une bouteille fermée, qu'il venait de saisir à
quelques encablures de la côte.
Cyrus Smith prit la bouteille. Sans dire un seul mot, il en fit
sauter le bouchon, et il tira un papier humide, sur lequel se
lisaient ces mots:
Naufragé... île Tabor: 153 degrés o. long -- 37 degrés 11 lat. s.
CHAPITRE XIII
«Un naufragé! s'écria Pencroff, abandonné à quelques cents milles
de nous sur cette île Tabor! Ah! Monsieur Cyrus, vous ne vous
opposerez plus maintenant à mon projet de voyage!
-- Non, Pencroff, répondit Cyrus Smith, et vous partirez le plus
tôt possible.
-- Dès demain?
-- Dès demain.»
L'ingénieur tenait à la main le papier qu'il avait retiré de la
bouteille. Il le médita pendant quelques instants, puis, reprenant
la parole:
«De ce document, mes amis, dit-il, de la forme même dans laquelle
il est conçu, on doit d'abord conclure ceci: c'est, premièrement,
que le naufragé de l'île Tabor est un homme ayant des
connaissances assez avancées en marine, puisqu'il donne la
latitude et la longitude de l'île, conformes à celles que nous
avons trouvées, et jusqu'à une minute d'approximation;
secondement, qu'il est anglais ou américain, puisque le document
est écrit en langue anglaise.
-- Ceci est parfaitement logique, répondit Gédéon Spilett, et la
présence de ce naufragé explique l'arrivée de la caisse sur les
rivages de l'île. Il y a eu naufrage, puisqu'il y a un naufragé.
Quant à ce dernier, quel qu'il soit, il est heureux pour lui que
Pencroff ait eu l'idée de construire ce bateau et de l'essayer
aujourd'hui même, car, un jour de retard, et cette bouteille
pouvait se briser sur les récifs.
-- En effet, dit Harbert, c'est une chance heureuse que le
Bonadventure ait passé là, précisément quand cette bouteille
flottait encore!
-- Et cela ne vous semble pas bizarre? demanda Cyrus Smith à
Pencroff.
-- Cela me semble heureux, voilà tout, répondit le marin. Est-ce
que vous voyez quelque chose d'extraordinaire à cela, Monsieur
Cyrus? Cette bouteille, il fallait bien qu'elle allât quelque
part, et pourquoi pas ici aussi bien qu'ailleurs?
-- Vous avez peut-être raison, Pencroff, répondit l'ingénieur, et
cependant...
-- Mais, fit observer Harbert, rien ne prouve que cette bouteille
flotte depuis longtemps sur la mer?
-- Rien, répondit Gédéon Spilett, et même le document paraît avoir
été récemment écrit. Qu'en pensez-vous, Cyrus?
-- Cela est difficile à vérifier, et, d'ailleurs, nous le
saurons!» répondit Cyrus Smith.
Pendant cette conversation, Pencroff n'était pas resté inactif. Il
avait viré de bord, et le Bonadventure, grand largue, toutes
voiles portant, filait rapidement vers le cap Griffe. Chacun
songeait à ce naufragé de l'île Tabor. Était-il encore temps de le
sauver? Grand événement dans la vie des colons!
Eux-mêmes n'étaient que des naufragés, mais il était à craindre
qu'un autre n'eût pas été aussi favorisé qu'eux, et leur devoir
était de courir au-devant de l'infortune.
Le cap griffe fut doublé, et le Bonadventure
vint mouiller vers quatre heures à l'embouchure de la Mercy.
Le soir même, les détails relatifs à la nouvelle expédition
étaient réglés. Il parut convenable que Pencroff et Harbert, qui
connaissaient la manoeuvre d'une embarcation, fussent seuls à
entreprendre ce voyage. En partant le lendemain, 11 octobre, ils
pourraient arriver le 13 dans la journée, car, avec le vent qui
régnait, il ne fallait pas plus de quarante-huit heures pour faire
cette traversée de cent cinquante milles. Un jour dans l'île,
trois ou quatre jours pour revenir, on pouvait donc compter que,
le 17, ils seraient de retour à l'île Lincoln. Le temps était
beau, le baromètre remontait sans secousses, le vent semblait bien
établi, toutes les chances étaient donc en faveur de ces braves
gens, qu'un devoir d'humanité allait entraîner loin de leur île.
Ainsi donc, il avait été convenu que Cyrus Smith, Nab et Gédéon
Spilett resteraient à Granite-House; mais une réclamation se
produisit, et Gédéon Spilett, qui n'oubliait point son métier de
reporter du New-York Herald, ayant déclaré qu'il irait à la nage
plutôt que de manquer une pareille occasion, il fut admis à
prendre part au voyage.
La soirée fut employée à transporter à bord du Bonadventure
quelques objets de literie, des ustensiles, des armes, des
munitions, une boussole, des vivres pour une huitaine de jours,
et, ce chargement ayant été rapidement opéré, les colons
remontèrent à Granite-House.
Le lendemain, à cinq heures du matin, les adieux furent faits, non
sans une certaine émotion de part et d'autre, et Pencroff,
éventant ses voiles, se dirigea vers le cap griffe, qu'il devait
doubler pour prendre directement ensuite la route du sud-ouest.
Le Bonadventure était déjà à un quart de mille de la côte, quand
ses passagers aperçurent sur les hauteurs de Granite-House deux
hommes qui leur faisaient un signe d'adieu. C'étaient Cyrus Smith
et Nab.
«Nos amis! s'écria Gédéon Spilett. Voilà notre première séparation
depuis quinze mois!...»
Pencroff, le reporter et Harbert firent un dernier signe d'adieu,
et Granite-House disparut bientôt derrière les hautes roches du
cap.
Pendant les premières heures de la journée, le Bonadventure resta
constamment en vue de la côte méridionale de l'île Lincoln, qui
n'apparut bientôt plus que sous la forme d'une corbeille verte, de
laquelle émergeait le mont Franklin. Les hauteurs, amoindries par
l'éloignement, lui donnaient une apparence peu faite pour attirer
les navires sur ses atterrages.
Le promontoire du reptile fut dépassé vers une heure, mais à dix
milles au large. De cette distance, il n'était plus possible de
rien distinguer de la côte occidentale qui s'étendait jusqu'aux
croupes du mont Franklin, et, trois heures après, tout ce qui
était l'île Lincoln avait disparu au-dessous de l'horizon.
Le Bonadventure se conduisait parfaitement. Il s'élevait
facilement à la lame et faisait une route rapide. Pencroff avait
gréé sa voile de flèche, et, ayant tout dessus, il marchait
suivant une direction rectiligne, relevée à la boussole. De temps
en temps, Harbert le relayait au gouvernail, et la main du jeune
garçon était si sûre, que le marin n'avait pas une embardée à lui
reprocher.
Gédéon Spilett causait avec l'un, avec l'autre, et, au besoin, il
mettait la main à la manoeuvre. Le capitaine Pencroff était
absolument satisfait de son équipage, et ne parlait rien moins que
de le gratifier «d'un quart de vin par bordée»! au soir, le
croissant de la lune, qui ne devait être dans son premier quartier
que le 16, se dessina dans le crépuscule solaire et s'éteignit
bientôt. La nuit fut sombre, mais très étoilée, et une belle
journée s'annonçait encore pour le lendemain.
Pencroff, par prudence, amena la voile de flèche, ne voulant point
s'exposer à être surpris par quelque excès de brise avec de la
toile en tête de mât. C'était peut-être trop de précaution pour
une nuit si calme, mais Pencroff était un marin prudent, et on
n'aurait pu le blâmer.
Le reporter dormit une partie de la nuit. Pencroff et Harbert se
relayèrent de deux heures en deux heures au gouvernail. Le marin
se fiait à Harbert comme à lui-même, et sa confiance était
justifiée par le sang-froid et la raison du jeune garçon.
Pencroff lui donnait la route comme un commandant à son timonier,
et Harbert ne laissait pas le Bonadventure ne subissait pas
quelque courant inconnu, il devait terrir juste sur l'île Tabor.
Quant à cette mer que l'embarcation parcourait alors, elle était
absolument déserte. Parfois, quelque grand oiseau, albatros ou
frégate, passait à portée de fusil, et Gédéon Spilett se demandait
si ce n'était pas à l'un de ces puissants volateurs qu'il avait
confié sa dernière chronique adressée au New-York Herald. Ces
oiseaux étaient les seuls êtres qui parussent fréquenter cette
partie de l'océan comprise entre l'île Tabor et l'île Lincoln.
«Et cependant, fit observer Harbert, nous sommes à l'époque où les
baleiniers se dirigent ordinairement vers la partie méridionale du
Pacifique. En vérité, je ne crois pas qu'il y ait une mer plus
abandonnée que celle-ci!
-- Elle n'est point si déserte que cela! répondit Pencroff.
-- Comment l'entendez-vous? demanda le reporter.
-- Mais puisque nous y sommes! Est-ce que vous prenez notre bateau
pour une épave et nos personnes pour des marsouins?»
Et Pencroff de rire de sa plaisanterie. Au soir, d'après l'estime,
on pouvait penser que le Bonadventure avait franchi une distance
de cent vingt milles depuis son départ de l'île Lincoln, c'est-à-
dire depuis trente-six heures, ce qui donnait une vitesse de trois
milles un tiers à l'heure. La brise était faible et tendait à
calmir. Toutefois, on pouvait espérer que le lendemain, au point
du jour, si l'estime était juste et si la direction avait été
bonne, on aurait connaissance de l'île Tabor. Aussi, ni Gédéon
Spilett, ni Harbert, ni Pencroff ne dormirent pendant cette nuit
du 12 au 13 octobre. Dans l'attente du lendemain, ils ne pouvaient
se défendre d'une vive émotion. Il y avait tant d'incertitudes
dans l'entreprise qu'ils avaient tentée! Étaient-ils proche de
l'île Tabor? L'île était-elle encore habitée par ce naufragé au
secours duquel ils se portaient? Quel était cet homme? Sa présence
n'apporterait-elle pas quelque trouble dans la petite colonie, si
unie jusqu'alors?
Consentirait-il, d'ailleurs, à échanger sa prison pour une autre?
Toutes ces questions, qui allaient sans doute être résolues le
lendemain, les tenaient en éveil, et, aux premières nuances du
jour, ils fixèrent successivement leurs regards sur tous les
points de l'horizon de l'ouest.
«Terre!» cria Pencroff vers six heures du matin.
Et comme il était inadmissible que Pencroff se fût trompé, il
était évident que la terre était là. Que l'on juge de la joie du
petit équipage du Bonadventure! avant quelques heures, il serait
sur le littoral de l'île!
L'île Tabor, sorte de côte basse, à peine émergée des flots,
n'était pas éloignée de plus de quinze milles. Le cap du
Bonadventure, qui était un peu dans le sud de l'île, fut mis
directement dessus, et, à mesure que le soleil montait dans l'est,
quelques sommets se détachèrent çà et là.
«Ce n'est qu'un îlot beaucoup moins important que l'île Lincoln,
fit observer Harbert, et probablement dû comme elle à quelque
soulèvement sous-marin.»
À onze heures du matin, le Bonadventure n'en était plus qu'à deux
milles, et Pencroff, cherchant une passe pour atterrir, ne
marchait plus qu'avec une extrême prudence sur ces eaux inconnues.
On embrassait alors dans tout son ensemble l'îlot, sur lequel se
détachaient des bouquets de gommiers verdoyants et quelques autres
grands arbres, de la nature de ceux qui poussaient à l'île
Lincoln. Mais, chose assez étonnante, pas une fumée ne s'élevait
qui indiquât que l'îlot fût habité, pas un signal n'apparaissait
sur un point quelconque du littoral!
Et pourtant le document était formel: il y avait un naufragé, et
ce naufragé aurait dû être aux aguets!
Cependant le Bonadventure s'aventurait entre des passes assez
capricieuses que les récifs laissaient entre eux et dont Pencroff
observait les moindres sinuosités avec la plus extrême attention.
Il avait mis Harbert au gouvernail, et, posté à l'avant, il
examinait les eaux, prêt à amener sa voile, dont il tenait la
drisse en main. Gédéon Spilett, la lunette aux yeux, parcourait
tout le rivage sans rien apercevoir. Enfin, à midi à peu près, le
Bonadventure vint heurter de son étrave une grève de sable.
L'ancre fut jetée, les voiles amenées, et l'équipage de la petite
embarcation prit terre.
Et il n'y avait pas à douter que ce fût bien l'île Tabor, puisque,
d'après les cartes les plus récentes, il n'existait aucune autre
île sur cette portion du Pacifique, entre la Nouvelle-Zélande et
la côte américaine.
L'embarcation fut solidement amarrée, afin que le reflux de la mer
ne pût l'emporter; puis, Pencroff et ses deux compagnons, après
s'être bien armés, remontèrent le rivage, afin de gagner une
espèce de cône, haut de deux cent cinquante à trois cents pieds,
qui s'élevait à un demi-mille.
«Du sommet de cette colline, dit Gédéon Spilett, nous pourrons
sans doute avoir une connaissance sommaire de l'îlot, ce qui
facilitera nos recherches.
-- C'est faire ici, répondit Harbert, ce que M Cyrus a fait tout
d'abord à l'île Lincoln, en gravissant le mont Franklin.
-- Identiquement, répondit le reporter, et c'est la meilleure
manière de procéder!»
Tout en causant, les explorateurs s'avançaient en suivant la
lisière d'une prairie qui se terminait au pied même du cône. Des
bandes de pigeons de roche et d'hirondelles de mer, semblables à
ceux de l'île Lincoln, s'envolaient devant eux. Sous le bois qui
longeait la prairie à gauche, ils entendirent des frémissements de
broussailles, ils entrevirent des remuements d'herbes qui
indiquaient la présence d'animaux très fuyards; mais rien
jusqu'alors n'indiquait que l'îlot fût habité.
Arrivés au pied du cône, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett le
gravirent en quelques instants, et leurs regards parcoururent les
divers points de l'horizon.
Ils étaient bien sur un îlot, qui ne mesurait pas plus de six
milles de tour, et dont le périmètre, peu frangé de caps ou de
promontoires, peu creusé d'anses ou de criques, présentait la
forme d'un ovale allongé. Tout autour, la mer, absolument déserte,
s'étendait jusqu'aux limites du ciel. Il n'y avait pas une terre,
pas une voile en vue!
Cet îlot, boisé sur toute sa surface, n'offrait pas cette
diversité d'aspect de l'île Lincoln, aride et sauvage sur une
partie, mais fertile et riche sur l'autre. Ici, c'était une masse
uniforme de verdure, que dominaient deux ou trois collines peu
élevées. Obliquement à l'ovale de l'îlot, un ruisseau coulait à
travers une large prairie et allait se jeter à la mer sur la côte
occidentale par une étroite embouchure.
«Le domaine est restreint, dit Harbert.
-- Oui, répondit Pencroff, c'eût été un peu petit pour nous!
-- Et de plus, répondit le reporter, il semble inhabité.
-- En effet, répondit Harbert, rien n'y décèle la présence de
l'homme.
-- Descendons, dit Pencroff, et cherchons.»
Le marin et ses deux compagnons revinrent au rivage, à l'endroit
où ils avaient laissé le Bonadventure.
Ils avaient décidé de faire à pied le tour de l'îlot, avant de
s'aventurer à l'intérieur, de telle façon que pas un point
n'échappât à leurs investigations.
La grève était facile à suivre, et, en quelques endroits
seulement, de grosses roches la coupaient, que l'on pouvait
facilement tourner. Les explorateurs descendirent vers le sud, en
faisant fuir de nombreuses bandes d'oiseaux aquatiques et des
troupeaux de phoques qui se jetaient à la mer du plus loin qu'ils
les apercevaient.
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