Lincoln pouvaient s'imaginer n'en être plus à demander des
secours, mais bien à pouvoir en porter.
Il fut donc convenu que l'on remonterait la Mercy, aussi loin que
le courant de la rivière serait praticable. Une grande partie de
la route se ferait ainsi sans fatigues, et les explorateurs
pourraient transporter leurs provisions et leurs armes jusqu'à un
point avancé dans l'ouest de l'île.
Il avait fallu, en effet, songer non seulement aux objets que l'on
emportait, mais aussi à ceux que le hasard permettrait peut-être
de ramener à Granite-House. S'il y avait eu un naufrage sur la
côte, comme tout le faisait présumer, les épaves ne manqueraient
pas et seraient de bonne prise. Dans cette prévision, le chariot
eût, sans doute, mieux convenu que la fragile pirogue; mais ce
chariot, lourd et grossier, il fallait le traîner, ce qui en
rendait l'emploi moins facile, et ce qui amena Pencroff à exprimer
le regret que la caisse n'eût pas contenu, en même temps que «sa
demi-livre de tabac», une paire de ces vigoureux chevaux du New-
Jersey, qui eussent été fort utiles à la colonie!
Les provisions, déjà embarquées par Nab, se composaient de
conserves de viande et de quelques gallons de bière et de liqueur
fermentée, c'est-à-dire de quoi se sustenter pendant trois jours,
-- laps de temps le plus long que Cyrus Smith assignât à
l'exploration. D'ailleurs, on comptait, au besoin, se
réapprovisionner en route, et Nab n'eut garde d'oublier le petit
fourneau portatif. En fait d'outils, les colons prirent les deux
haches de bûcheron, qui devaient servir à frayer une route dans
l'épaisse forêt, et, en fait d'instruments, la lunette et la
boussole de poche.
Pour armes, on choisit les deux fusils à pierre, plus utiles dans
cette île que n'eussent été des fusils à système, les premiers
n'employant que des silex, faciles à remplacer, et les seconds
exigeant des amorces fulminantes, qu'un fréquent usage eût
promptement épuisées. Cependant, on prit aussi une des carabines
et quelques cartouches. Quant à la poudre, dont les barils
renfermaient environ cinquante livres, il fallut bien en emporter
une certaine provision, mais l'ingénieur comptait fabriquer une
substance explosive qui permettrait de la ménager. Aux armes à
feu, on joignit les cinq coutelas bien engaînés de cuir, et, dans
ces conditions, les colons pouvaient s'aventurer dans cette vaste
forêt avec quelque chance de se tirer d'affaire.
Inutile d'ajouter que Pencroff, Harbert et Nab, ainsi armés,
étaient au comble de leurs voeux, bien que Cyrus Smith leur eût
fait promettre de ne pas tirer un coup de fusil sans nécessité.
À six heures du matin, la pirogue était poussée à la mer. Tous
s'embarquaient, y compris Top, et se dirigeaient vers l'embouchure
de la Mercy.
La marée ne montait que depuis une demi-heure. Il y avait donc
encore quelques heures de flot dont il convenait de profiter, car,
plus tard, le jusant rendrait difficile le remontage de la
rivière. Le flux était déjà fort, car la lune devait être pleine
trois jours après, et la pirogue, qu'il suffisait de maintenir
dans le courant, marcha rapidement entre les deux hautes rives,
sans qu'il fût nécessaire d'accroître sa vitesse avec l'aide des
avirons. En quelques minutes, les explorateurs étaient arrivés au
coude que formait la Mercy, et précisément à l'angle où, sept mois
auparavant, Pencroff avait formé son premier train de bois.
Après cet angle assez aigu, la rivière, en s'arrondissant,
obliquait vers le sud-ouest, et son cours se développait sous
l'ombrage de grands conifères à verdure permanente.
L'aspect des rives de la Mercy était magnifique.
Cyrus Smith et ses compagnons ne pouvaient qu'admirer sans réserve
ces beaux effets qu'obtient si facilement la nature avec de l'eau
et des arbres.
À mesure qu'ils s'avançaient, les essences forestières se
modifiaient. Sur la rive droite de la rivière s'étageaient de
magnifiques échantillons des ulmacées, ces précieux francs-ormes,
si recherchés des constructeurs, et qui ont la propriété de se
conserver longtemps dans l'eau. Puis, c'étaient de nombreux
groupes appartenant à la même famille, entre autres des
micocouliers, dont l'amande produit une huile fort utile. Plus
loin, Harbert remarqua quelques lardizabalées, dont les rameaux
flexibles, macérés dans l'eau, fournissent d'excellents cordages,
et deux ou trois troncs d'ébénacées, qui présentaient une belle
couleur noire coupée de capricieuses veines. De temps en temps, à
certains endroits, où l'atterrissage était facile, le canot
s'arrêtait.
Alors Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff, le fusil à la main et
précédés de Top, battaient la rive. Sans compter le gibier, il
pouvait se rencontrer quelque utile plante qu'il ne fallait point
dédaigner, et le jeune naturaliste fut servi à souhait, car il
découvrit une sorte d'épinards sauvages de la famille des
chénopodées et de nombreux échantillons de crucifères, appartenant
au genre chou, qu'il serait certainement possible de «civiliser»
par la transplantation; c'étaient du cresson, du raifort, des
raves et enfin de petites tiges rameuses, légèrement velues,
hautes d'un mètre, qui produisaient des graines presque brunes.
«Sais-tu ce que c'est que cette plante-là? demanda Harbert au
marin.
-- Du tabac! s'écria Pencroff, qui, évidemment, n'avait jamais vu
sa plante de prédilection que dans le fourneau de sa pipe.
-- Non! Pencroff! répondit Harbert, ce n'est pas du tabac, c'est
de la moutarde.
-- Va pour la moutarde! répondit le marin, mais si, par hasard, un
plant de tabac se présentait, mon garçon, veuillez ne point le
dédaigner.
-- Nous en trouverons un jour! dit Gédéon Spilett.
-- Vrai! s'écria Pencroff. Eh bien, ce jour-là, je ne sais
vraiment plus ce qui manquera à notre île!»
Ces diverses plantes, qui avaient été déracinées avec soin, furent
transportées dans la pirogue, que ne quittait pas Cyrus Smith,
toujours absorbé dans ses réflexions.
Le reporter, Harbert et Pencroff débarquèrent ainsi plusieurs
fois, tantôt sur la rive droite de la Mercy, tantôt sur sa rive
gauche. Celle-ci était moins abrupte, mais celle-là plus boisée.
L'ingénieur put reconnaître, en consultant sa boussole de poche,
que la direction de la rivière depuis le premier coude était
sensiblement sud-ouest et nord-est, et presque rectiligne sur une
longueur de trois milles environ. Mais il était supposable que
cette direction se modifiait plus loin et que la Mercy remontait
au nord-ouest, vers les contreforts du mont Franklin, qui devaient
l'alimenter de leurs eaux.
Pendant une de ces excursions, Gédéon Spilett parvint à s'emparer
de deux couples de gallinacés vivants. C'étaient des volatiles à
becs longs et grêles, à cous allongés, courts d'ailes et sans
apparence de queue. Harbert leur donna, avec raison, le nom de
«tinamous», et il fut résolu qu'on en ferait les premiers hôtes de
la future basse-cour.
Mais jusqu'alors les fusils n'avaient point parlé, et la première
détonation qui retentit dans cette forêt du Far-West fut provoquée
par l'apparition d'un bel oiseau qui ressemblait anatomiquement à
un martin-pêcheur.
«Je le reconnais!» s'écria Pencroff, et on peut dire que son coup
partit malgré lui.
«Que reconnaissez-vous? demanda le reporter.
-- Le volatile qui nous a échappé à notre première excursion et
dont nous avons donné le nom à cette partie de la forêt.
-- Un jacamar!» s'écria Harbert.
C'était un jacamar, en effet, bel oiseau dont le plumage assez
rude est revêtu d'un éclat métallique. Quelques grains de plomb
l'avaient jeté à terre, et Top le rapporta au canot, en même temps
qu'une douzaine de «touracos-loris», sortes de grimpeurs de la
grosseur d'un pigeon, tout peinturlurés de vert, avec une partie
des ailes de couleur cramoisie et une huppe droite festonnée d'un
liseré blanc. Au jeune garçon revint l'honneur de ce beau coup de
fusil, et il s'en montra assez fier. Les loris faisaient un gibier
meilleur que le jacamar, dont la chair est un peu coriace, mais on
eût difficilement persuadé à Pencroff qu'il n'avait point tué le
roi des volatiles comestibles.
Il était dix heures du matin, quand la pirogue atteignit un second
coude de la Mercy, environ à cinq milles de son embouchure. On fit
halte en cet endroit pour déjeuner, et cette halte, à l'abri de
grands et beaux arbres, se prolongea pendant une demi-heure.
La rivière mesurait encore soixante à soixante-dix pieds de large,
et son lit cinq à six pieds de profondeur. L'ingénieur avait
observé que de nombreux affluents en grossissaient le cours, mais
ce n'étaient que de simples rios innavigables. Quant à la forêt,
aussi bien sous le nom de bois du Jacamar que sous celui de forêts
du Far-West, elle s'étendait à perte de vue. Nulle part, ni sous
les hautes futaies, ni sous les arbres des berges de la Mercy, ne
se décelait la présence de l'homme. Les explorateurs ne purent
trouver une trace suspecte, et il était évident que jamais la
hache du bûcheron n'avait entaillé ces arbres, que jamais le
couteau du pionnier n'avait tranché ces lianes tendues d'un tronc
à l'autre, au milieu des broussailles touffues et des longues
herbes. Si quelques naufragés avaient atterri sur l'île, ils n'en
avaient point encore quitté le littoral, et ce n'était pas sous
cet épais couvert qu'il fallait chercher les survivants du
naufrage présumé.
L'ingénieur manifestait donc une certaine hâte d'atteindre la côte
occidentale de l'île Lincoln, distante, suivant son estime, de
cinq milles au moins.
La navigation fut reprise, et bien que, par sa direction actuelle,
la Mercy parût courir, non vers le littoral, mais plutôt vers le
mont Franklin, il fut décidé que l'on se servirait de la pirogue,
tant qu'elle trouverait assez d'eau sous sa quille pour flotter.
C'était à la fois bien des fatigues épargnées, c'était aussi du
temps gagné, car il aurait fallu se frayer un chemin à la hache à
travers les épais fourrés.
Mais bientôt le flux manqua tout à fait, soit que la marée
baissât, -- et en effet elle devait baisser à cette heure, -- soit
qu'elle ne se fît plus sentir à cette distance de l'embouchure de
la Mercy. Il fallut donc armer les avirons. Nab et Harbert se
placèrent sur leur banc, Pencroff à la godille, et le remontage de
la rivière fut continué.
Il semblait alors que la forêt tendait à s'éclaircir du côté du
Far-West. Les arbres y étaient moins pressés et se montraient
souvent isolés. Mais, précisément parce qu'ils étaient plus
espacés, ils profitaient plus largement de cet air libre et pur
qui circulait autour d'eux, et ils étaient magnifiques. Quels
splendides échantillons de la flore de cette latitude! Certes,
leur présence eût suffi à un botaniste pour qu'il nommât sans
hésitation le parallèle que traversait l'île Lincoln!
«Des eucalyptus!» s'était écrié Harbert.
C'étaient, en effet, ces superbes végétaux, les derniers géants de
la zone extra-tropicale, les congénères de ces eucalyptus de
l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, toutes deux situées sur la
même latitude que l'île Lincoln. Quelques-uns s'élevaient à une
hauteur de deux cents pieds. Leur tronc mesurait vingt pieds de
tour à sa base, et leur écorce, sillonnée par les réseaux d'une
résine parfumée, comptait jusqu'à cinq pouces d'épaisseur. Rien de
plus merveilleux, mais aussi de plus singulier, que ces énormes
échantillons de la famille des myrtacées, dont le feuillage se
présentait de profil à la lumière et laissait arriver jusqu'au sol
les rayons du soleil! Au pied de ces eucalyptus, une herbe fraîche
tapissait le sol, et du milieu des touffes s'échappaient des
volées de petits oiseaux, qui resplendissaient dans les jets
lumineux comme des escarboucles ailées.
«Voilà des arbres! s'écria Nab, mais sont-ils bons à quelque
chose?
-- Peuh! répondit Pencroff. Il en doit être des végétaux-géants
comme des géants humains. Cela ne sert guère qu'à se montrer dans
les foires!
-- Je crois que vous faites erreur, Pencroff, répondit Gédéon
Spilett, et que le bois d'eucalyptus commence à être employé très
avantageusement dans l'ébénisterie.
-- Et j'ajouterai, dit le jeune garçon, que ces eucalyptus
appartiennent à une famille qui comprend bien des membres utiles:
le goyavier, qui donne les goyaves; le giroflier, qui produit les
clous de girofle; le grenadier, qui porte les grenades; l'
«eugenia cauliflora», dont les fruits servent à la fabrication
d'un vin passable; le myrte «ugni», qui contient une excellente
liqueur alcoolique; le myrte «caryophyllus», dont l'écorce forme
une cannelle estimée; l' «eugenia pimenta», d'où vient le piment
de la Jamaïque; le myrte commun, dont les baies peuvent remplacer
le poivre; l' «eucalyptus robusta», qui produit une sorte de manne
excellente; l' «eucalyptus gunei», dont la sève se transforme en
bière par la fermentation; enfin tous ces arbres connus sous le
nom «d'arbres de vie» ou «bois de fer», qui appartiennent à cette
famille des myrtacées, dont on compte quarante-six genres et
treize cents espèces!»
On laissait aller le jeune garçon, qui débitait avec beaucoup
d'entrain sa petite leçon de botanique.
Cyrus Smith l'écoutait en souriant, et Pencroff avec un sentiment
de fierté impossible à rendre.
«Bien, Harbert, répondit Pencroff, mais j'oserais jurer que tous
ces échantillons utiles que vous venez de citer ne sont point des
géants comme ceux-ci!
-- En effet, Pencroff.
-- Cela vient donc à l'appui de ce que j'ai dit, répliqua le
marin, à savoir: que les géants ne sont bons à rien!
-- C'est ce qui vous trompe, Pencroff, dit alors l'ingénieur, et
précisément ces gigantesques eucalyptus qui nous abritent sont
bons à quelque chose.
-- Et à quoi donc?
-- À assainir le pays qu'ils habitent. -- savez-vous comment on
les appelle dans l'Australie et la Nouvelle-Zélande?
-- Non, Monsieur Cyrus.
-- On les appelle les «arbres à fièvre.»
-- Parce qu'ils la donnent?
-- Non, parce qu'ils l'empêchent!
-- Bien. Je vais noter cela, dit le reporter.
-- Notez donc, mon cher Spilett, car il paraît prouvé que la
présence des eucalyptus suffit à neutraliser les miasmes
paludéens. On a essayé de ce préservatif naturel dans certaines
contrées du midi de l'Europe et du nord de l'Afrique, dont le sol
était absolument malsain, et qui ont vu l'état sanitaire de leurs
habitants s'améliorer peu à peu. Plus de fièvres intermittentes
dans les régions que recouvrent les forêts de ces myrtacées. Ce
fait est maintenant hors de doute, et c'est une heureuse
circonstance pour nous autres, colons de l'île Lincoln.
-- Ah! Quelle île! Quelle île bénie! s'écria Pencroff! Je vous le
dis, il ne lui manque rien... Si ce n'est...
-- Cela viendra, Pencroff, cela se trouvera, répondit l'ingénieur;
mais reprenons notre navigation, et poussons aussi loin que la
rivière pourra porter notre pirogue!»
L'exploration continua donc, pendant deux milles au moins, au
milieu d'une contrée couverte d'eucalyptus, qui dominaient tous
les bois de cette portion de l'île. L'espace qu'ils couvraient
s'étendait hors des limites du regard de chaque côté de la Mercy,
dont le lit, assez sinueux, se creusait alors entre de hautes
berges verdoyantes. Ce lit était souvent obstrué de hautes herbes
et même de roches aiguës qui rendaient la navigation assez
pénible. L'action des rames en fut gênée, et Pencroff dut pousser
avec une perche. On sentait aussi que le fond montait peu à peu,
et que le moment n'était pas éloigné où le canot, faute d'eau,
serait obligé de s'arrêter. Déjà le soleil déclinait à l'horizon
et projetait sur le sol les ombres démesurées des arbres. Cyrus
Smith, voyant qu'il ne pourrait atteindre dans cette journée la
côte occidentale de l'île, résolut de camper à l'endroit même où,
faute d'eau, la navigation serait forcément arrêtée. Il estimait
qu'il devait être encore à cinq ou six milles de la côte, et cette
distance était trop grande pour qu'il tentât de la franchir
pendant la nuit au milieu de ces bois inconnus.
L'embarcation fut donc poussée sans relâche à travers la forêt,
qui peu à peu se refaisait plus épaisse et semblait plus habitée
aussi, car, si les yeux du marin ne le trompèrent pas, il crut
apercevoir des bandes de singes qui couraient sous les taillis.
Quelquefois même, deux ou trois de ces animaux s'arrêtèrent à
quelque distance du canot et regardèrent les colons sans
manifester aucune terreur, comme si, voyant des hommes pour la
première fois, ils n'avaient pas encore appris à les redouter. Il
eût été facile d'abattre ces quadrumanes à coups de fusil, mais
Cyrus Smith s'opposa à ce massacre inutile qui tentait un peu
l'enragé Pencroff. D'ailleurs, c'était prudent, car ces singes,
vigoureux, doués d'une extrême agilité, pouvaient être
redoutables, et mieux valait ne point les provoquer par une
agression parfaitement inopportune.
Il est vrai que le marin considérait le singe au point de vue
purement alimentaire, et, en effet, ces animaux, qui sont
uniquement herbivores, forment un gibier excellent; mais, puisque
les provisions abondaient, il était inutile de dépenser les
munitions en pure perte.
Vers quatre heures, la navigation de la Mercy devint très
difficile, car son cours était obstrué de plantes aquatiques et de
roches. Les berges s'élevaient de plus en plus, et déjà le lit de
la rivière se creusait entre les premiers contreforts du mont
Franklin. Ses sources ne pouvaient donc être éloignées,
puisqu'elles s'alimentaient de toutes les eaux des pentes
méridionales de la montagne.
«Avant un quart d'heure, dit le marin, nous serons forcés de nous
arrêter, Monsieur Cyrus.
-- Eh bien, nous nous arrêterons, Pencroff, et nous organiserons
un campement pour la nuit.
-- À quelle distance pouvons-nous être de Granite-House? demanda
Harbert.
-- À sept milles à peu près, répondit l'ingénieur, mais en tenant
compte, toutefois, des détours de la rivière, qui nous ont portés
dans le nord-ouest.
-- Continuons-nous à aller en avant? demanda le reporter.
-- Oui, et aussi longtemps que nous pourrons le faire, répondit
Cyrus Smith. Demain, au point du jour, nous abandonnerons le
canot, nous franchirons en deux heures, j'espère, la distance qui
nous sépare de la côte, et nous aurons la journée presque tout
entière pour explorer le littoral.
-- En avant!» répondit Pencroff.
Mais bientôt la pirogue racla le fond caillouteux de la rivière,
dont la largeur alors ne dépassait pas vingt pieds. Un épais
berceau de verdure s'arrondissait au-dessus de son lit et
l'enveloppait d'une demi-obscurité. On entendait aussi le bruit
assez accentué d'une chute d'eau, qui indiquait, à quelques cents
pas en amont, la présence d'un barrage naturel.
Et, en effet, à un dernier détour de la rivière, une cascade
apparut à travers les arbres. Le canot heurta le fond du lit, et,
quelques instants après, il était amarré à un tronc, près de la
rive droite.
Il était cinq heures environ. Les derniers rayons du soleil se
glissaient sous l'épaisse ramure et frappaient obliquement la
petite chute, dont l'humide poussière resplendissait des couleurs
du prisme. Au delà, le lit de la Mercy disparaissait sous les
taillis, où il s'alimentait à quelque source cachée. Les divers
rios qui affluaient sur son parcours en faisaient plus bas une
véritable rivière, mais alors ce n'était plus qu'un ruisseau
limpide et sans profondeur.
On campa en cet endroit même, qui était charmant. Les colons
débarquèrent, et un feu fut allumé sous un bouquet de larges
micocouliers, entre les branches desquels Cyrus Smith et ses
compagnons eussent, au besoin, trouvé un refuge pour la nuit.
Le souper fut bientôt dévoré, car on avait faim, et il ne fut plus
question que de dormir. Mais, quelques rugissements de nature
suspecte s'étant fait entendre avec la tombée du jour, le foyer
fut alimenté pour la nuit, de manière à protéger les dormeurs de
ses flammes pétillantes. Nab et Pencroff veillèrent même à tour de
rôle et n'épargnèrent pas le combustible. Peut-être ne se
trompèrent-ils pas, lorsqu'ils crurent voir quelques ombres
d'animaux errer autour du campement, soit sous le taillis, soit
entre les ramures; mais la nuit se passa sans accident, et le
lendemain, 31 octobre, à cinq heures du matin, tous étaient sur
pied, prêts à partir.
CHAPITRE IV
Ce fut à six heures du matin que les colons, après un premier
déjeuner, se remirent en route, avec l'intention de gagner par le
plus court la côte occidentale de l'île. En combien de temps
pourraient-ils l'atteindre? Cyrus Smith avait dit en deux heures,
mais cela dépendait évidemment de la nature des obstacles qui se
présenteraient. Cette partie du Far-West paraissait serrée de
bois, comme eût été un immense taillis composé d'essences
extrêmement variées. Il était donc probable qu'il faudrait se
frayer une voie à travers les herbes, les broussailles, les
lianes, et marcher la hache à la main, -- et le fusil aussi, sans
doute, si on s'en rapportait aux cris de fauves entendus dans la
nuit.
La position exacte du campement avait pu être déterminée par la
situation du mont Franklin, et, puisque le volcan se relevait dans
le nord à une distance de moins de trois milles, il ne s'agissait
que de prendre une direction rectiligne vers le sud-ouest pour
atteindre la côte occidentale.
On partit, après avoir soigneusement assuré l'amarrage de la
pirogue. Pencroff et Nab emportaient des provisions qui devaient
suffire à nourrir la petite troupe pendant deux jours au moins.
Il n'était plus question de chasser, et l'ingénieur recommanda
même à ses compagnons d'éviter toute détonation intempestive, afin
de ne point signaler leur présence aux environs du littoral.
Les premiers coups de hache furent donnés dans les broussailles,
au milieu de buissons de lentisques, un peu au-dessus de la
cascade, et, sa boussole à la main, Cyrus Smith indiqua la route à
suivre.
La forêt se composait alors d'arbres dont la plupart avaient été
déjà reconnus aux environs du lac et du plateau de Grande-vue.
C'étaient des déodars, des douglas, des casuarinas, des gommiers,
des eucalyptus, des dragonniers, des hibiscus, des cèdres et
autres essences, généralement de taille médiocre, car leur nombre
avait nui à leur développement. Les colons ne purent donc avancer
que lentement sur cette route qu'ils se frayaient en marchant, et
qui, dans la pensée de l'ingénieur, devrait être reliée plus tard
à celle du Creek-Rouge. Depuis leur départ, les colons
descendaient les basses rampes qui constituaient le système
orographique de l'île, et sur un terrain très sec, mais dont la
luxuriante végétation laissait pressentir soit la présence d'un
réseau hydrographique à l'intérieur du sol, soit le cours prochain
de quelque ruisseau.
Toutefois, Cyrus Smith ne se souvenait pas, lors de son excursion
au cratère, d'avoir reconnu d'autre cours d'eau que ceux du Creek-
Rouge et de la Mercy.
Pendant les premières heures de l'excursion, on revit des bandes
de singes qui semblaient marquer le plus vif étonnement à la vue
de ces hommes, dont l'aspect était nouveau pour eux. Gédéon
Spilett demandait plaisamment si ces agiles et robustes
quadrumanes ne les considéraient pas, ses compagnons et lui, comme
des frères dégénérés! Et franchement, de simples piétons, à chaque
pas gênés par les broussailles, empêchés par les lianes, barrés
par les troncs d'arbres, ne brillaient pas auprès de ces souples
animaux, qui bondissaient de branche en branche et que rien
n'arrêtait dans leur marche. Ces singes étaient nombreux, mais,
très heureusement, ils ne manifestèrent aucune disposition
hostile.
On vit aussi quelques sangliers, des agoutis, des kangourous et
autres rongeurs, et deux ou trois koulas, auxquels Pencroff eût
volontiers adressé quelques charges de plomb.
«Mais, disait-il, la chasse n'est pas ouverte. Gambadez donc, mes
amis, sautez et volez en paix! Nous vous dirons deux mots au
retour!»
À neuf heures et demie du matin, la route, qui portait directement
dans le sud-ouest, se trouva tout à coup barrée par un cours d'eau
inconnu, large de trente à quarante pieds, et dont le courant vif,
provoqué par la pente de son lit et brisé par des roches
nombreuses, se précipitait avec de rudes grondements.
Ce creek était profond et clair, mais il eût été absolument
innavigable.
«Nous voilà coupés! s'écria Nab.
-- Non, répondit Harbert, ce n'est qu'un ruisseau, et nous saurons
bien le passer à la nage.
-- À quoi bon, répondit Cyrus Smith. Il est évident que ce creek
court à la mer. Restons sur sa rive gauche, suivons sa berge, et
je serai bien étonné s'il ne nous mène pas très promptement à la
côte. En route!
-- Un instant, dit le reporter. Et le nom de ce creek, mes amis?
Ne laissons pas notre géographie incomplète.
-- Juste! dit Pencroff.
-- Nomme-le, mon enfant, dit l'ingénieur en s'adressant au jeune
garçon.
-- Ne vaut-il pas mieux attendre que nous l'ayons reconnu jusqu'à
son embouchure? fit observer Harbert.
-- Soit, répondit Cyrus Smith. Suivons-le donc sans nous arrêter.
-- Un instant encore! dit Pencroff.
-- Qu'y a-t-il? demanda le reporter.
-- Si la chasse est défendue, la pêche est permise, je suppose,
dit le marin.
-- Nous n'avons pas de temps à perdre, répondit l'ingénieur.
-- Oh! cinq minutes! répliqua Pencroff. Je ne vous demande que
cinq minutes dans l'intérêt de notre déjeuner!»
Et Pencroff, se couchant sur la berge, plongea ses bras dans les
eaux vives et fit bientôt sauter quelques douzaines de belles
écrevisses qui fourmillaient entre les roches.
«Voilà qui sera bon! s'écria Nab, en venant en aide au marin.
-- Quand je vous dis qu'excepté du tabac, il y a de tout dans
cette île!» murmura Pencroff avec un soupir.
Il ne fallut pas cinq minutes pour faire une pêche miraculeuse,
car les écrevisses pullulaient dans le creek. De ces crustacés,
dont le test présentait une couleur bleu cobalt, et qui portaient
un rostre armé d'une petite dent, on remplit un sac, et la route
fut reprise. Depuis qu'ils suivaient la berge de ce nouveau cours
d'eau, les colons marchaient plus facilement et plus rapidement.
D'ailleurs, les rives étaient vierges de toute empreinte humaine.
De temps en temps, on relevait quelques traces laissées par des
animaux de grande taille, qui venaient habituellement se
désaltérer à ce ruisseau, mais rien de plus, et ce n'était pas
encore dans cette partie du Far-West que le pécari avait reçu le
grain de plomb qui coûtait une mâchelière à Pencroff.
Cependant, en considérant ce rapide courant qui fuyait vers la
mer, Cyrus Smith fut amené à supposer que ses compagnons et lui
étaient beaucoup plus loin de la côte occidentale qu'ils ne le
croyaient. Et, en effet, à cette heure, la marée montait sur le
littoral et aurait dû rebrousser le cours du creek, si son
embouchure n'eût été qu'à quelques milles seulement.
Or, cet effet ne se produisait pas, et le fil de l'eau suivait la
pente naturelle du lit. L'ingénieur dut donc être très étonné, et
il consulta fréquemment sa boussole, afin de s'assurer que quelque
crochet de la rivière ne le ramenait pas à l'intérieur du Far-
West.
Cependant, le creek s'élargissait peu à peu, et ses eaux
devenaient moins tumultueuses. Les arbres de sa rive droite
étaient aussi pressés que ceux de sa rive gauche, et il était
impossible à la vue de s'étendre au delà; mais ces masses boisées
étaient certainement désertes, car Top n'aboyait pas, et
l'intelligent animal n'eût pas manqué de signaler la présence de
tout étranger dans le voisinage du cours d'eau.
À dix heures et demie, à la grande surprise de Cyrus Smith,
Harbert, qui s'était porté un peu en avant, s'arrêtait soudain et
s'écriait: «La mer!»
Et quelques instants après, les colons, arrêtés sur la lisière de
la forêt, voyaient le rivage occidental de l'île se développer
sous leurs yeux.
Mais quel contraste entre cette côte et la côte est, sur laquelle
le hasard les avait d'abord jetés! Plus de muraille de granit,
aucun écueil au large, pas même une grève de sable. La forêt
formait le littoral, et ses derniers arbres, battus par les lames,
se penchaient sur les eaux. Ce n'était point un littoral, tel que
le fait habituellement la nature, soit en étendant de vastes tapis
de sable, soit en groupant des roches, mais une admirable lisière
faite des plus beaux arbres du monde. La berge était surélevée de
manière à dominer le niveau des plus grandes mers, et sur tout ce
sol luxuriant, supporté par une base de granit, les splendides
essences forestières semblaient être aussi solidement implantées
que celles qui se massaient à l'intérieur de l'île.
Les colons se trouvaient alors à l'échancrure d'une petite crique
sans importance, qui n'eût même pas pu contenir deux ou trois
barques de pêche, et qui servait de goulot au nouveau creek; mais,
disposition curieuse, ses eaux, au lieu de se jeter à la mer par
une embouchure à pente douce, tombaient d'une hauteur de plus de
quarante pieds, -- ce qui expliquait pourquoi, à l'heure où le
flot montait, il ne s'était point fait sentir en amont du creek.
En effet, les marées du Pacifique, même à leur maximum
d'élévation, ne devaient jamais atteindre le niveau de la rivière,
dont le lit formait un bief supérieur, et des millions d'années,
sans doute, s'écouleraient encore avant que les eaux eussent rongé
ce radier de granit et creusé une embouchure praticable. Aussi,
d'un commun accord, donna-t-on à ce cours d'eau le nom de «rivière
de la chute» (falls-river). Au delà, vers le nord, la lisière,
formée par la forêt, se prolongeait sur un espace de deux milles
environ; puis les arbres se raréfiaient, et, au delà, des hauteurs
très pittoresques se dessinaient suivant une ligne presque droite,
qui courait nord et sud. Au contraire, dans toute la portion du
littoral comprise entre la rivière de la chute et le promontoire
du Reptile, ce n'était que masses boisées, arbres magnifiques, les
uns droits, les autres penchés, dont la longue ondulation de la
mer venait baigner les racines. Or, c'était vers ce côté, c'est-à-
dire sur toute la presqu'île Serpentine, que l'exploration devait
être continuée, car cette partie du littoral offrait des refuges
que l'autre, aride et sauvage, eût évidemment refusés à des
naufragés, quels qu'ils fussent.
Le temps était beau et clair, et du haut d'une falaise, sur
laquelle Nab et Pencroff disposèrent le déjeuner, le regard
pouvait s'étendre au loin.
L'horizon était parfaitement net, et il n'y avait pas une voile au
large. Sur tout le littoral, aussi loin que la vue pouvait
atteindre, pas un bâtiment, pas même une épave. Mais l'ingénieur
ne se croirait bien fixé à cet égard que lorsqu'il aurait exploré
la côte jusqu'à l'extrémité même de la presqu'île Serpentine.
Le déjeuner fut expédié rapidement, et, à onze heures et demie,
Cyrus Smith donna le signal du départ. Au lieu de parcourir, soit
l'arête d'une falaise, soit une grève de sable, les colons durent
suivre le couvert des arbres, de manière à longer le littoral.
La distance qui séparait l'embouchure de la rivière de la chute du
promontoire du Reptile était de douze milles environ. En quatre
heures, sur une grève praticable, et sans se presser, les colons
auraient pu franchir cette distance; mais il leur fallut le double
de ce temps pour atteindre leur but, car les arbres à tourner, les
broussailles à couper, les lianes à rompre, les arrêtaient sans
cesse, et des détours si multipliés allongeaient singulièrement
leur route.
Du reste, il n'y avait rien qui témoignât d'un naufrage récent sur
ce littoral. Il est vrai, ainsi que le fit observer Gédéon
Spilett, que la mer avait pu tout entraîner au large, et qu'il ne
fallait pas conclure, de ce qu'on n'en trouvait plus aucune trace,
qu'un navire n'eût pas été jeté à la côte sur cette partie de
l'île Lincoln.
Le raisonnement du reporter était juste, et, d'ailleurs,
l'incident du grain de plomb prouvait d'une façon irrécusable que,
depuis trois mois au plus, un coup de fusil avait été tiré dans
l'île.
Il était déjà cinq heures, et l'extrémité de la presqu'île
Serpentine se trouvait encore à deux milles de l'endroit alors
occupé par les colons. Il était évident qu'après avoir atteint le
promontoire du Reptile, Cyrus Smith et ses compagnons n'auraient
plus le temps de revenir, avant le coucher du soleil, au campement
qui avait été établi près des sources de la Mercy. De là,
nécessité de passer la nuit au promontoire même. Mais les
provisions ne manquaient pas, et ce fut heureux, car le gibier de
poil ne se montrait plus sur cette lisière, qui n'était qu'un
littoral, après tout. Au contraire, les oiseaux y fourmillaient,
jacamars, couroucous, tragopans, tétras, loris, perroquets,
kakatoès, faisans, pigeons et cent autres. Pas un arbre qui n'eût
un nid, pas un nid qui ne fût rempli de battements d'ailes!
Vers sept heures du soir, les colons, harassés de fatigue,
arrivèrent au promontoire du Reptile, sorte de volute étrangement
découpée sur la mer. Ici finissait la forêt riveraine de la
presqu'île, et le littoral, dans toute la partie sud, reprenait
l'aspect accoutumé d'une côte, avec ses rochers, ses récifs et ses
grèves. Il était donc possible qu'un navire désemparé se fût mis
au plein sur cette portion de l'île, mais la nuit venait, et il
fallut remettre l'exploration au lendemain.
Pencroff et Harbert se hâtèrent aussitôt de chercher un endroit
propice pour y établir un campement. Les derniers arbres de la
forêt du Far-West venaient mourir à cette pointe, et, parmi eux,
le jeune garçon reconnut d'épais bouquets de bambous.
«Bon! dit-il, voilà une précieuse découverte.
-- Précieuse? répondit Pencroff.
-- Sans doute, reprit Harbert. Je ne te dirai point, Pencroff, que
l'écorce de bambou, découpée en latte flexible, sert à faire des
paniers ou des corbeilles; que cette écorce, réduite en pâte et
macérée, sert à la fabrication du papier de Chine; que les tiges
fournissent, suivant leur grosseur, des cannes, des tuyaux de
pipe, des conduites pour les eaux; que les grands bambous forment
d'excellents matériaux de construction, légers et solides, et qui
ne sont jamais attaqués par les insectes. Je n'ajouterai même pas
qu'en sciant les entre-noeuds de bambous et en conservant pour le
fond une portion de la cloison transversale qui forme le noeud, on
obtient ainsi des vases solides et commodes qui sont fort en usage
chez les chinois! Non! Cela ne te satisferait point. Mais...
-- Mais?...
-- Mais je t'apprendrai, si tu l'ignores, que, dans l'Inde, on
mange ces bambous en guise d'asperges.
-- Des asperges de trente pieds! s'écria le marin. Et elles sont
bonnes?
-- Excellentes, répondit Harbert. Seulement, ce ne sont point des
tiges de trente pieds que l'on mange, mais bien de jeunes pousses
de bambous.
-- Parfait, mon garçon, parfait! répondit Pencroff.
-- J'ajouterai aussi que la moelle des tiges nouvelles, confite
dans du vinaigre, forme un condiment très apprécié.
-- De mieux en mieux, Harbert.
-- Et enfin que ces bambous exsudent entre leurs noeuds une
liqueur sucrée, dont on peut faire une très agréable boisson.
-- Est-ce tout? demanda le marin.
-- C'est tout!
-- Et ça ne se fume pas, par hasard?
-- Ça ne se fume pas, mon pauvre Pencroff!»
Harbert et le marin n'eurent pas à chercher longtemps un
emplacement favorable pour passer la nuit. Les rochers du rivage --
très divisés, car ils devaient être violemment battus par la mer
sous l'influence des vents du sud-ouest -- présentaient des
cavités qui devaient leur permettre de dormir à l'abri des
intempéries de l'air. Mais, au moment où ils se disposaient à
pénétrer dans une de ces excavations, de formidables rugissements
les arrêtèrent.
«En arrière! s'écria Pencroff. Nous n'avons que du petit plomb
dans nos fusils, et des bêtes qui rugissent si bien s'en
soucieraient comme d'un grain de sel!»
Et le marin, saisissant Harbert par le bras, l'entraîna à l'abri
des roches, au moment où un magnifique animal se montrait à
l'entrée de la caverne.
C'était un jaguar, d'une taille au moins égale à celle de ses
congénères d'Asie, c'est-à-dire qu'il mesurait plus de cinq pieds
de l'extrémité de la tête à la naissance de la queue. Son pelage
fauve était relevé par plusieurs rangées de taches noires
régulièrement ocellées et tranchait avec le poil blanc de son
ventre. Harbert reconnut là ce féroce rival du tigre, bien
autrement redoutable que le couguar, qui n'est que le rival du
loup!
Le jaguar s'avança et regarda autour de lui, le poil hérissé,
l'oeil en feu, comme s'il n'eût pas senti l'homme pour la première
fois. En ce moment, le reporter tournait les hautes roches, et
Harbert, s'imaginant qu'il n'avait pas aperçu le jaguar, allait
s'élancer vers lui; mais Gédéon Spilett lui fit un signe de la
main et continua de marcher. Il n'en était pas à son premier
tigre, et, s'avançant jusqu'à dix pas de l'animal, il demeura
immobile, la carabine à l'épaule, sans qu'un de ses muscles
tressaillît.
Le jaguar, ramassé sur lui-même, fondit sur le chasseur, mais, au
moment où il bondissait, une balle le frappait entre les deux
yeux, et il tombait mort.
Harbert et Pencroff se précipitèrent vers le jaguar. Nab et Cyrus
Smith accoururent de leur côté, et ils restèrent quelques instants
à contempler l'animal, étendu sur le sol, dont la magnifique
dépouille ferait l'ornement de la grande salle de Granite-House.
«Ah! Monsieur Spilett! Que je vous admire et que je vous envie!
s'écria Harbert dans un accès d'enthousiasme bien naturel.
-- Bon! mon garçon, répondit le reporter, tu en aurais fait
autant.
-- Moi! un pareil sang-froid! ...
-- Figure-toi, Harbert, qu'un jaguar est un lièvre, et tu le
tireras le plus tranquillement du monde.
-- Voilà! répondit Pencroff. Ce n'est pas plus malin que cela!
-- Et maintenant, dit Gédéon Spilett, puisque ce jaguar a quitté
son repaire, je ne vois pas, mes amis, pourquoi nous ne
l'occuperions pas pendant la nuit?
-- Mais d'autres peuvent revenir! dit Pencroff.
-- Il suffira d'allumer un feu à l'entrée de la caverne, dit le
reporter, et ils ne se hasarderont pas à en franchir le seuil.
-- À la maison des jaguars, alors!» répondit le marin en tirant
après lui le cadavre de l'animal.
Les colons se dirigèrent vers le repaire abandonné, et là, tandis
que Nab dépouillait le jaguar, ses compagnons entassèrent sur le
seuil une grande quantité de bois sec, que la forêt fournissait
abondamment.
Mais Cyrus Smith, ayant aperçu le bouquet de bambous, alla en
couper une certaine quantité, qu'il mêla au combustible du foyer.
Cela fait, on s'installa dans la grotte, dont le sable était
jonché d'ossements; les armes furent chargées à tout hasard, pour
le cas d'une agression subite; on soupa, et puis, le moment de
prendre du repos étant venu, le feu fut mis au tas de bois empilé
à l'entrée de la caverne. Aussitôt, une véritable pétarade
d'éclater dans l'air! C'étaient les bambous, atteints par la
flamme, qui détonaient comme des pièces d'artifice!
Rien que ce fracas eût suffi à épouvanter les fauves les plus
audacieux!
Et ce moyen de provoquer de vives détonations, ce n'était pas
l'ingénieur qui l'avait inventé, car, suivant Marco Polo, les
tartares, depuis bien des siècles, l'emploient avec succès pour
éloigner de leurs campements les fauves redoutables de l'Asie
centrale.
CHAPITRE V
Cyrus Smith et ses compagnons dormirent comme d'innocentes
marmottes dans la caverne que le jaguar avait si poliment laissée
à leur disposition. Au soleil levant, tous étaient sur le rivage,
à l'extrémité même du promontoire, et leurs regards se portaient
encore vers cet horizon, qui était visible sur les deux tiers de
sa circonférence. Une dernière fois, l'ingénieur put constater
qu'aucune voile, aucune carcasse de navire n'apparaissaient sur la
mer, et la longue-vue n'y put découvrir aucun point suspect.
Rien, non plus, sur le littoral, du moins dans la partie
rectiligne qui formait la côte sud du promontoire sur une longueur
de trois milles, car, au delà, une échancrure des terres
dissimulait le reste de la côte, et même, de l'extrémité de la
presqu'île Serpentine, on ne pouvait apercevoir le cap Griffe,
caché par de hautes roches.
Restait donc le rivage méridional de l'île à explorer. Or,
tenterait-on d'entreprendre immédiatement cette exploration et lui
consacrerait-on cette journée du 2 novembre?
Ceci ne rentrait pas dans le projet primitif. En effet, lorsque la
pirogue fut abandonnée aux sources de la Mercy, il avait été
convenu qu'après avoir observé la côte ouest, on reviendrait la
reprendre, et que l'on retournerait à Granite-House par la route
de la Mercy. Cyrus Smith croyait alors que le rivage occidental
pouvait offrir refuge, soit à un bâtiment en détresse, soit à un
navire en cours régulier de navigation; mais, du moment que ce
littoral ne présentait aucun atterrage, il fallait chercher sur
celui du sud de l'île ce qu'on n'avait pu trouver sur celui de
l'ouest.
Ce fut Gédéon Spilett qui proposa de continuer l'exploration, de
manière que la question du naufrage présumé fût complètement
résolue, et il demanda à quelle distance pouvait se trouver le cap
Griffe de l'extrémité de la presqu'île.
«À trente milles environ, répondit l'ingénieur, si nous tenons
compte des courbures de la côte.
-- Trente milles! Reprit Gédéon Spilett. Ce sera une forte journée
de marche. Néanmoins, je pense que nous devons revenir à Granite-
House en suivant le rivage du sud.
-- Mais, fit observer Harbert, du cap Griffe à Granite-House, il
faudra encore compter dix milles, au moins.
-- Mettons quarante milles en tout, répondit le reporter, et
n'hésitons pas à les faire. Au moins, nous observerons ce littoral
inconnu, et nous n'aurons pas à recommencer cette exploration.
-- Très juste, dit alors Pencroff. Mais la pirogue?
-- La pirogue est restée seule pendant un jour aux sources de la
Mercy, répondit Gédéon Spilett, elle peut bien y rester deux
jours! Jusqu'à présent, nous ne pouvons guère dire que l'île soit
infestée de voleurs!
-- Cependant, dit le marin, quand je me rappelle l'histoire de la
tortue, je n'ai pas plus de confiance qu'il ne faut.
-- La tortue! La tortue! répondit le reporter. Ne savez-vous pas
que c'est la mer qui l'a retournée?
-- Qui sait? Murmura l'ingénieur.
-- Mais...» dit Nab.
Nab avait quelque chose à dire, cela était évident, car il ouvrait
la bouche pour parler et ne parlait pas.
«Que veux-tu dire, Nab? Lui demanda l'ingénieur.
-- Si nous retournons par le rivage jusqu'au cap Griffe, répondit
Nab, après avoir doublé ce cap, nous serons barrés...
-- Par la Mercy! En effet, répondit Harbert, et nous n'aurons ni
pont, ni bateau pour la traverser!
-- Bon, Monsieur Cyrus, répondit Pencroff, avec quelques troncs
flottants, nous ne serons pas gênés de passer cette rivière!
-- N'importe, dit Gédéon Spilett, il sera utile de construire un
pont, si nous voulons avoir un accès facile dans le Far-West!
-- Un pont! s'écria Pencroff! Eh bien, est-ce que M Smith n'est
pas ingénieur de son état? Mais il nous fera un pont, quand nous
voudrons avoir un pont! Quant à vous transporter ce soir sur
l'autre rive de la Mercy, et cela sans mouiller un fil de vos
vêtements, je m'en charge. Nous avons encore un jour de vivres,
c'est tout ce qu'il nous faut, et, d'ailleurs, le gibier ne fera
peut-être pas défaut aujourd'hui comme hier. En route!»
La proposition du reporter, très vivement soutenue par le marin,
obtint l'approbation générale, car chacun tenait à en finir avec
ses doutes, et, à revenir par le cap Griffe, l'exploration serait
complète. Mais il n'y avait pas une heure à perdre, car une étape
de quarante milles était longue, et il ne fallait pas compter
atteindre Granite-House avant la nuit.
À six heures du matin, la petite troupe se mit donc en route. En
prévision de mauvaises rencontres, animaux à deux ou à quatre
pattes, les fusils furent chargés à balle, et Top, qui devait
ouvrir la marche, reçut ordre de battre la lisière de la forêt.
À partir de l'extrémité du promontoire qui formait la queue de la
presqu'île, la côte s'arrondissait sur une distance de cinq
milles, qui fut rapidement franchie, sans que les plus minutieuses
investigations eussent relevé la moindre trace d'un débarquement
ancien ou récent, ni une épave, ni un reste de campement, ni les
cendres d'un feu éteint, ni une empreinte de pas!
Les colons, arrivés à l'angle sur lequel la courbure finissait
pour suivre la direction nord-est en formant la baie Washington,
purent alors embrasser du regard le littoral sud de l'île dans
toute son étendue. À vingt-cinq milles, la côte se terminait par
le cap Griffe, qui s'estompait à peine dans la brume du matin, et
qu'un phénomène de mirage rehaussait, comme s'il eût été suspendu
entre la terre et l'eau. Entre la place occupée par les colons et
le fond de l'immense baie, le rivage se composait, d'abord, d'une
large grève très unie et très plate, bordée d'une lisière d'arbres
en arrière-plan; puis, ensuite, le littoral, devenu fort
irrégulier, projetait des pointes aiguës en mer, et enfin quelques
roches noirâtres s'accumulaient dans un pittoresque désordre pour
finir au cap Griffe.
Tel était le développement de cette partie de l'île, que les
explorateurs voyaient pour la première fois, et qu'ils
parcoururent d'un coup d'oeil, après s'être arrêtés un instant.
«Un navire qui se mettrait ici au plein, dit alors Pencroff,
serait inévitablement perdu. Des bancs de sable, qui se prolongent
au large, et plus loin, des écueils! Mauvais parages!
-- Mais au moins, il resterait quelque chose de ce navire, fit
observer le reporter.
-- Il en resterait des morceaux de bois sur les récifs, et rien
sur les sables, répondit le marin.
-- Pourquoi donc?
-- Parce que ces sables, plus dangereux encore que les roches,
engloutissent tout ce qui s'y jette, et que quelques jours
suffisent pour que la coque d'un navire de plusieurs centaines de
tonneaux y disparaisse entièrement!
-- Ainsi, Pencroff, demanda l'ingénieur, si un bâtiment s'était
perdu sur ces bancs, il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'il n'y
en eût plus maintenant aucune trace?
-- Non, Monsieur Smith, avec l'aide du temps ou de la tempête.
Toutefois, il serait surprenant, même dans ce cas, que des débris
de mâture, des espars n'eussent pas été jetés sur le rivage, au
delà des atteintes de la mer.
-- Continuons donc nos recherches», répondit Cyrus Smith.
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